CE
tié sincère, où j'avais foi en la reconnaissance, où j’ignorais l’ingratitude!
Lorsque j’eus complété mes études, toutes les carrières me furent ouvertes; je n’avais qu’à choisir: celle des armes s’offrait naturellement à un homme de ma naissance; mais il me répugnait de répandre le sang de mes semblables. J’obtins une place de haute confiance dans les bureaux. Avec mes dispositions, c'était courir à ma perte. J'étais riche par moi-même; mon père m'avait laissé une brillante fortune, les émoluments de ma place étaient considérables, je maniais à rouleaux l’or que je méprisais.
Je ne chercherai pas, fit le bon gentilhomme en se frappant le front avec ses deux mains, à pallier mes folies pour accuser autrui de mes désastres: oh! non! mais il est une chose certaine, c’est que j'aurais pu suffire à mes propres dépenses, mais non à celles de mes amis, et à celles des amis de mes amis, qui se ruèrent sur moi comme des loups affamés sur une proie facile à dévorer. Je ne leur garde aucune rancune: ils agissaient suivant leur nature: quand la béte carnassitre a faim, elle dévore tout ce qu’elle rencontre. Incapable de refuser un service, ma main ne se ferma plus; je devins non seulement leur banquier, mais si quelqu'un avait besoin d’une caution, d’un endossement de billet, ma signature était à la disposition de tout le monde. C’est là, mon cher Jules, ma plus grande erreur; car je puis dire en toute vérité que j’ai été obligé de liquider leurs dettes, quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, de mes propres deniers, même dans mes plus grands embarras, pour sauver mon crédit et éviter une ruine d’ailleurs imminente. Un grand poète anglais a dit: “ Ne prête, ni n’emprunte, si tu veux conserver tes amis.” Donne, mon cher fils, donne à pleines mains, puisque c’est un penchant irrésistible chez toi; maïs, au moins, sois avare de ta signature: tu seras toujours à la gêne, mais tu éviteras les malheurs qui ont empoisonné mon existence pendant un demisiècle.
Mes affaires privées étaient tellement mêlées avec celles de mon bureau que je fus assez longtemps sans m’apercevoir de leur état alarmant. Lorsque je découvris la vérité, après un examen de mes comptes, je fus frappé comme d’un coup de foudre. Non seulement j'étais ruiné, maïs aussi sous le poids d’une défalcation ronsidérable! Bah! me dis-je, à la fin, que m’importe la perte de mes biens! que m'importe l’or que j’ai toujours méprisé! que je paie mes dettes; je suis jeune, je n’ai point peur du travail, j’en aurai toujours assez. Qu’ai-je à craindre d’ailleurs? mes amis me doivent des sommes considérables. Témoins de mes difficultés financières, non seulement ils vont s’empresser de s’acquitter envers. moi, mais aussi, s’il est nécessaire, de faire pour moi ce que j'ai fait tant de fois pour eux. Que j'étais cimple, mon cher fils, de juger les autres par moi-mêmel J'aurais, moi, remué ciel et terre pour gauver un ami de la ruine; j'aurais fait les plus grands sacrifices. Que j'étais simvle et crédulel ils ont eu raison, les misérables, de se moquer de moi,
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LE BON GENTILUOMME 105
Je fis un état de mes créances, de la valeur de mes propriétés, et je vis clairement que mes rentrées faites, mes immcubles vendus, je n'étais redevable que, d’une balance facile à couvrir à l’aide de mes parents. La joie rentra dans mon cœur. Que je connaissais peu les hommes! Je fis part, en confidence, de mes embarras à mes débiteurs. Je leur dis que je me confiais à leur amitié pour garder la chose secrète, que le temps pressait, et que je les priais de me rembourser dans le plus court délai. Je les trouvai froids comme j'aurais dû m’y attendre. Plusieurs auxquels j'avais prêté, sans reconnaissance par écrit de leur part, avaient même oublié ma créance, Ceux dont j'avais les billets me dirent que c’était peu généreux de les prendre au dépourvu; qu’ils n’auraient jamais attendu cela d’un ami. Le plus grand nombre, qui avaient eu des transactions à mon bureau, prétendirent effrontément que j'étais leur débiteur. Ils avaient raison, je leur devais une bagatelle; mais eux me devaient des sommes considérables. Je leur demandai à régler; on me le promit, mais on n’en fit rien: on se plut, au contraire, à saper mon crédit en publiant que j'étais ruiné et que j’avais le front de réclamer des dettes imaginaires. On fit plus: on me tourna en ridicule en disant que j'étais un fou prodigue. Un d'eux, farceur quand même, qui dix-huit mois auparavant n’avait conservé une place qu’il devait perdre pour abus de confiance, que par les secours pécuniaires que je lui donnai et dont le secret mourra dans mon cœur, fut intarissable de verve satirique à mes dépens; ses plaisanteries eurent un succès fou parmi mes anciens amis. Ce dernier trait d’ingratitude m’accabla.
Un seul, oui un seul, et celui-là n’était qu’une simple connaissance que j'avais rencontrée quelquefois en société, ayant eu vent de la ruine qui me menacçait, s’empressa de me dire:
— Nous avons eu des affaires ensemble: voici, je crois, la balance qui vous revient; compulsez vos livres pour voir si c’est correct.
Il est mort depuis longtemps; honneur à sa mémoirel et que les bénédictions d’un vieillard profitent à ses enfants.
Le temps pressait, come je l’ai dit, et quand bien même j'aurais eu le cœur de faire des poursuites, rien ne pouvait me sauver. Ajoutons les intrigues d’amis et d’ennemis pour profiter de mes dépouilles, et il est aisé d pressentir qu’il me fallait succomber; je baïissai la tête sans faire face à l’orage, et je me résignai.
Je ne voudrais pas, Ô mon fils! attrister ta jeune âme du récit de tout ce que j'ai souffert; il me suffira d’ajouter que, tombé entre les griffes de créanciers impitoyables, je dus boire la coupe d’amertume jusqu’à la lie. A part l’ingratitude de mes amis, j’étais homme à souffrir peu pour moi individuellement. Ma gaieté naturelle ne m’aurait pas même abandonné entre les murs de la Bastille; j'aurais pu danser à la musique discordante que produit le grincement des verrous. Mais, ma famille! Mais les remords cuisants qui poursuivent le jour, qui causent les longues insomnies, qui ne vous laissent ni trêve ni repos, qui font vibrer les nerfs de la sen-
sibilité comme si de fortes tenailles les mettaient sans cesse en jeu avec leurs dents métalliques!
Je suis d'opinion, mon fils, qu’à de rares exceptions, tout homme qui en a les moyens, paie ses dettes: les tourments qu'il endure à la vue de son créancier sont plus que suffisants pour l’y contraindre, sans la rigueur des lois qui ne sont souvent faites que pour les riches au détriment des pauvres. Parcours tous les codes de lois anciens et modernes, et tu seras frappé du même égoïsme barbare qui les a dictés. Peut-on imaginer, en effet, un supplice plus humiliant, ps cruel que celui d’un débiteur en face de son créancier, un fesse-mathieu, le plus souvent, auquel il se voit obligé de faire la courbette? Peut-on imaginer Humiliation plus grande que de louvoyer sans cesse pour éviter la rencontre d’un créancier?
Une chose m’a toujours frappé: c’est que la civilisation fausse le jugement des hommes, et qu’en fait de sens commun, de gros bon sens, que l’on doit s'attendre à rencontrer dans la cervelle £e tout être civilisé (j’en excepte pourtant les animaux domestiques qui reçoivent lenr éducation dans nos familles), le sauvage lui est bien supérieur. En voici un exemple assez amusant. Un Iroquois contemplait, il y a quelques années, à New-York, un vaste édifice d’assez sinistre apparence; ses hauts murs, ses fenêtres grillées l’intriguaient beaucoup: c’était une prison. Arrive un magistrat.
—Le visage pâle veut-il dire à son frère, fit l’Indien, à quoi sert ce grand wigwamP
Le citadin se rengorge et répond d’un ton important:
—C’est là qu’on renferme les peaux-rouges qui refusent de livrer les peaux de castor qu’ils doivent aux marchands.
L’Iroquois examine l'édifice avec un intérêt toujours croissant, en fait le tour, et demande à être introduit dans l’intérieur de ce wigwam merveilleux. Le magistrat, qui était aussi marchand, se donne bien garde de refuser, espérant inspirer une tereur salutaire aux autres sauvages, auxquels celui-ci ne manquerait pas de raconter les moyens spirituels, autant qu’ingénieux, qu’ont les visages pâles pour obliger les peaux-rouges à payer leurs dettes.
L’Iroquois visite tout l’édifice avec le soin le plus minutieux, descend dans les cachots, sonde les puits, prête l’oreille aux moindres bruits qu’il entend, et finit per dire en riant aux éclats:
—Mais sauvages pas capables de prendre castor ici!
L’Indien, dans cinq minutes, donna la solution d’un problème que l’homme civilisé n’a pas encore eu le bon sens, le gros sens commun de résoudre après des siècles d’études. Cet homme si simple, si ignorant, ne pouvant croire à autant de bêtise de la part d’une nation civilisée, dont il admirait les vastes inventions, avait cru tout bonnement qu’on avait pratiqué des canaux souterrains, communiquant avec les rivières et les lacs les plus riches en castors, et qu’on y enfermait les sauvages pour leur faciliter la chasse de ces précieux amphibies, afin de s'acquitter plus vite envers leurs créanciers. Ces murs, ces grillages en fer lui avaient semblé au-
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tant de barrières que nécesitait la prudence pour garder ces tré- £Ors,
Tu comprends, Jules, que je ne vais te parler maintenant que dans l’intérét du créancier qui inspire seul la sympathie, la pitié, et non dans celui du débiteur, qui, après avoir erré tout le jour, l’image de la défiance craintive sans cesse devant les yeux, mord, la nuit, son orciller de désespoir après l’avoir arrosé de ses larmes.
J'étais jeune, trente-trois ans, âge où commence à peine la vie; j'avais des talents, de l’énergie, et une foi robuste en moi-même,
renez, dis-je à mes créanciers, tout ce que je possède, mais renoncez à votre droit de contrainte par corps: laissez-moi toute liberté d'action, et j'emploierai toute mon énergie à vous satisfaire. Si vous paralysez mes forces, c’est vous faire tort à vous-mêmes, Ce raisonnement, si simple pourtant, était au-dessus de l'intelligence de l’homme civilisé: mon Iroquois, lui, l’eût compris; il aurait dit: “ Mon frère pas capable de prendre castor, si le visage pâle lui ôte “l'esprit, et lui lie les mains.” Eh bien, mon ami, mes créanciers n'ont tenu aucun compte de ce raisonnement si aisé cependant à comprendre, et ont tenu cette épée de Damoclès suspendue sur ma tête pendant trente ans, terme que leur accordaient les lois du pays.
—Mais, c'était adorable de bêtise! s’écria Jules.
—Un d’eux, cependant, continua le bon gentilhomme en souriant tristement de la saillie de Jules, un d’eux, dis-je, d’une industrie charmante en fait de tortures, obtint contrainte par corps, et, par un raffinement de cruauté digne d’un Caligula, ne la mit à exécution qu’au bout de dix-huit mois. Peut-on imaginer un supplice plus cruel que celui infligé à un homme entouré d’une nombreuse famille, qui la voit pendant dix-huit mois trembler au moindre bruit qu’elle entend, frémir à la vue de tout étranger qu’elle croit coujours porteur de l’ordre d’incarcération contre ce qu’elle a de plus cher! Ce qui m’étonne, c’est que nous n’ayons pas succombé sous cette masse d’atroces souffrances.
Cet état était si insupportable que je me rendis deux fois auprès de ce créancier, le priant, au nom de Dieu, d’en finir et de m’incarcérer. Il le fit, à la fin, mais à loisir, Je l’aurais remercié à deux genoux. Je jouissais d’un bonheur négatif, en défiant, à travers mes barreaux, la malice des hommes de m’infliger une torture de plus!
Le prisonnier éprouve un singulier besoin pendant le premier mois de sa captivité: c’est une inquiétude fébrile, c’est un besoin de locomotion continue. Il se lève souvent pendant ses repas, pendant la nuit même pour y satisfaire: c’est le lion dans sa cage. Pardon à ce nobie animal de le comparer à l’homme! il ne dévore que quand il a faim: une fois repu, il est généreux envers les êtres faibles qu’il rencontre sur sa route.
Après tant d'épreuves, après cette inquiétude fébrile, après ce dernier râle de l’homme naguère libre, j’éprouvai, sous les verrous, le calme d’un homme qui, cramponné aux manœuvres d’un vaisseau pendant un affreux ouragan, ne ressent plus que les dernières
secousses des vagues après la tempête; car, à part les innombrables tracasseries et humiliations de la captivité, à part ce que je ressentais de douleur pour ma famille désvlée, j'étais certainement moins malheureux: je croyais avoir absorbé la dernière goutte de fiel de ce vase de douleur que la malice des hommes tient sans cesse en réserve pour les lèvres fiévreuses de ses frères. Je comptais sans la main de Dieu appesantie sur l’insensé, architecte de son propre malheur! Deux de mes enfants tombèrent si dangereusement malades, à deux époques différentes, que les médecins, désespérant de leur vie, m’annonçaient chaque jour leur fin prochaine. C’est alors, ô mon fils’ que je ressentis toute la lourdeur de mes chaînes. C’est alors que je pus m’écrier comme la mère du Christ: “ Approchez et voy2z s’il est douleur comparable à la mienne! ” Je savais mes enfante moribonés, et je n’en étais séparé que par la largeur d’une rue. Je voyais, pendant de longues nuits sans sommeil, le mouvement qui se faisait auprès de leur couche, les lumières errer d’une chambre à l’autre; je tremblais à chaque instant de voir disparaître ces signes de vie qui m’annonçaient que mes enfants requéraient encore les soins de l’amour maternel. J’ai honte de l’avouer, mon fils, mais j'étais souvent en proie à un tel désespoir que je fus cent fois tenté de me briser la tête contre les barreaux de ma chambre. Savoir mes enfants sur leur lit de mort, et ne pouvoir voler à leur secours, les bénir et les presser dans mes bras pour la dernière fois!
Et cependant mon persécuteur connaissait tout ce qui se passait dans ma famille, il le savait comme moi. Mais la pitié est donc morte eu cœur de l’homme, pour se réfugier dans le cœur, j'allais dire dans l’âme de l’animal privé de raison! L’agneau bêle tristement lorsqu’on égorge un de ses compagnons, le bœuf mugit de rage et de douleur lorsqu'il flaire le sang d’un animal de son espèce, le cheval souffle bruyamment, renâcle, pousse ce hennissement lugubre qui perce l’âme, à la vue de son frère se débattant dans les douleurs de l’agonie, le chien pousse des hurlements plaintifs pendant la maladie de ses maîtres: l’homme, lui, suit son frère à sa dernière demeure, en chuchotant, en s’entretenant de ses affaires et d’histoires plaisantes.
Lève la tête bien haut dans ta superbe, Ô maître de la création! tu en as le droit. Lève ta tête altière vers le ciel, Ô homme! dont le cœur est aussi froid que l’or que tu palpes jour et nuit. Jette la boue à pleines mains à l’homme au cœur chaud, aux passions ardentes, au sang brûlant comme le vitriol, qui a failli dans sa jeunesse. Lève la tête bien haut, orgueilleux Pharisien, et dis: Moi, je n’ai jamais failli. Moins indulgent que le divin Maître que tu prétends servir, qui pardonne au pécheur repentant, ne tiens aucun compte des souffrances, des angoisses qui dessèchent le cœur comme le vent brûlant du désert, des remords dévorants qui, après cinquante ans de stricte probité, rongent encore le cœur de celui que la fougue des passions a emporté dans sa jeunesse, et dis: Moi, je n’ai jameis faillil
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Le bon gentilhomme se pressa la poitrine à deux mains, garda pendant quelque temps le silence et s’écria:
—Pardonne-moi, mon fils, si, emporté par le souvenir de tant de souffrances, j’ai exhalé mes plaintes dans toute l’amertume de mon cœur. Ce ne fut que le septième jour après l’arrivée de ses amis, que ce grand poète arabe, Job, le chantre de tant de douleurs, poussa ce cri déchirant: Pereat dies in qua natus sum! Moi, mon fils, j’ai refoulé mes plaintes dans le fond de mon cœur pendant cinquante ans; pardonne-moi donc si j’ai parlé dans toute l’amertume de mon âme; si, aigri par le chagrin, j’ai calomnié tous les hommes, car il y a de nobles exceptions,
Comme j'avais fait à mes créanciers, depuis longtemps, l’aban don de tout ce que je possédais, que tous mes meubles et immeubles-avaient été vendus à leur bénéfice, je présentai au roi supplique sur supplique pour obtenir mon élargissement après quatre ans de réclusion. Les ministres furent bien d’opinion que, tout considéré, j'avais assez souffert, mais il s'élevait une grande difficulté, et la voici: quand un débiteur a fait un abandon franc et honnête de tout ce qu’il possède, quand on a vendu tous ses meubles et immeubles, lui reste-t-il encore quelque chose? La question était épineuse. Néanmoins, après d’assez longs débats, on décida dans la négative, malgré un argument de trois heures d’un grand arithméticien, beau parleur, qui prétendait résoudre que, qui de deux paie deux, il rsste encore une fraction. Et l’on finit par me mettre très poliment à la porte.
Mon avenir étant brisé comme mon pauvre cœur, je n’ai fait que végéter depuis, sans profit pour moi ni pour les autres. Mais vois, mon fils, la fatalité qui me poursuivait. Lorsque je fis abandon de mes biens à mes créanciers, je leur demandai en grâce de me laisser jouir d’un immeuble de peu de valeur alors, mais que je prévoyais devoir être d’un grand rapport par la suite, leur promettant d’em-
loyer toutes mes forces morales et physiques pour l’exploiter à ue profit. On me rit au nez, comme de raison, car il y avait castor à prendre là. Eh bien! Jules, cette même propriété dont la vente couvrit à peine alors les frais de la procédure, se vendit, au bout de dix ans, un prix énorme qui aurait soldé toutes mes dettes et au delà, car on s’était plu comme de droit à en exagérer le montant dans les journaux et partout; mais j'étais si affaissé, si abattu sous le poids de ma disgrâce, que je n’eus pas même le courage de réclamer contre cette injustice. Lorsque, plus calme, j’établis un état exact de mes dettes, je n’étais passif que d’un peu plus du tiers de l’état fabuleux qu’on avait publié,
L'Europe était trop peuplée pour moi: je m’embarquai pour la Nouvelle-France avec mon fidèle André, et je choisis ce lieu salutaire, où je vivrais heureux si je pouvais boire l’eau du Léthé. Les anciens, nos maîtres en fait d'imagination, avaient sans doute créé ee fleuve pour l’humanité souffrante. Imbu pendant longtemps des erreurs du seizième siècle, je m’écriais autrefois dans mon orgueil: O hommes! ei jai eu ma part de vos vices, j’en ai rarement ren-
contré un parmi vous qui nossédât une seule de mes vertus. La religion, cette mère bienfaisante, a depuis réprimé ces mouvements d’orgueil, et m’a fait rentrer en moi-même. Je me suis courbé sous la main de Dieu, convaincu qu’en suivant les penchants de ma nature je n’avais aucun mérite réel à réclamer.
Tu es ie seul, mon fils, auquel j’ai communiqué l’histoire de ma vie, tout en supprimant bien des épisodes cruels; je connaissais toute la sensibilité de ton âme et je l’ai ménagée. Mon but est rempli; allons maintenant faire un bout de veillée avec mon fidèle domestique, qui sera sensible à cete marque d’attention avant ton départ pour l’Europe.
Lorsqu'ils entrèrent dans la maison, André achevait de préparer un lit sur un canapé, œuvre due à l’industrie combinée du maître et du valet. Ce meuble, dont ils étaient tous deux très fiers, ne laissait pas d’avoir un pied un peu plus court que ses voisins, mais c'était un petit inconvénient auquel l’esprit ingénieux de Francœur avait remédié à l’aide d’un mince billot.
—Ce canapé, dit le bon gentilhomme d’un air satisfait, nous a coûté, je pense, plus de calculs à André et à moi qu’à l’architecte Perrault, lorsqu'il construisit la colonnade du Louvre, l’orgueil du grand Roi; mais nous en sommes venus à bout à notre honneur: il est bien vrai au’un des pieds présente les armes à tout venant, mais quelle œuvre est sans défaut? Quant à toi, mon ami Francœur, tu aurais dû te rappeler que dans ce lit de camp devait coucher un müitaire, et laisser le pied, que tu as étayé au port d’arme.
André, sans beaucoup goûter cete plaisanterie, qui froissait un peu sa vanité d’artiste, ne put s’empêcher de rire de la sortie de son maître.
Après une assez longue veillée, le bon gentilhomme présenta à Jules un petit bougeoir d’argent d’un travail exquis.
—Voilà, mon cher enfant, tout ce que mes créanciers m'ont laissé de mon ancienne fortune: c’était, je suppose, pour charmer mes insomnies! Bonsoir, mon cher fils, on dort bien à ton âge; aussi lorsqu’après mes prières sous la voûte de ce grand temple qui, en annonçant la puissance et la grandeur de Dieu, me frappe toujours de stupeur, je rentrerai sous mon toit, tu seras depuis longtemps dans les bras de Morphée.
Et il l’embrassa tendrement.