‹ Les anciens canadiens [microforme]Chapitre 28 sur 65 · WAVERLEY · texte numérisé non relu

WAVERLEY

Les arbres étaient revêtus de leur parure ordinaire à la sortie d’un hiver hyperboréen; les bois, les prairies étaient émaillés de fleurs aux couleurs vives et variées, et les oiseaux saluaient par leur gai ramage la venue du printemps de l’année mil sept cent cinquante-neuf, Tout souriait dans la nature; l’homme seul paraissait triste et abattu; et le laboureur, regagnant ses foyers sur la brune, ne faisait plus entendre sa joyeuse chanson, parce que la plus grande partie des terres étaient en friche, faute de bras pour les cultiver. Un voile sombre couvrait toute la surface de la Nouvelle-France, car la mère patrie, en vraie marâtre, avait abandonné ses enfants canadiens. Livré à ses propres ressources, le gouvernement avait appelé sous les armes tous les hommes valides pour la défense de la colonie, menacée d’une invasion formidable. Les Anglais avaient fait des préparatifs immenses; et leur flotte, forte de vingt vaisseaux de ligne, de dix frégates, de dix-huit bâtiments plus petits, joints à un grand nombre d’autres, et portant dix-huit mille hommes, remontait les eaux du Saint-Laurent sous les ordres du général Wolfe, tandis que deux armées de terre encore plus nombreuses devaient opérer leur jonction sous les murs mêmes de la capitale de la Nouvelle-France.

Toute la population valide du Canada avait noblement répondu à l’appel de la patrie en danger: il ne restait dans les campagnes que Les femmes, les enfants, les vieillards et les infirmes. Suffira-

t-il aux Canadiens de se rappeler leurs exploits passés, leur victoire si glorieuse de Carillon, l’année précédente, pour résister à une armée aussi nombreuse que toute la population de la Nouvelle-

France, les femmes, les vieillards et les enfants compris ? Leur suffira-t-il de leur bravoure à toute épreuve pour repousser avec des forces si inégales un ennemi acharné à la perte de leur colonie?

Vous avez été longtemps méconnus, mes anciens frères du Canada ! Vous avez été indignement calomniés. Honneur à ceux qui ont réhabilité votre mémoire ! Honneur, cent fois honneur à notre compatriote, M. Garneau, qui a déchiré le voile qui couvrait vos exploits ! Honte à nous, qui, au lieu de fouiller les anciennes chroniques si glorieuses pour notre race, nous contentions de baisser la tête sous le reproche humiliant de peuple conquis qu’on nous jetait à la face à tout pronos! Honte à nous, qui étions presque humiliés d’être Canadiens! Confus d’ignorer l’histoire des Assyriens, des Mèdes et des Perses, celle de notre pays était jadis lettre close pour nous.

Il s’est fait une glorieuse réaction depuis quelques années: chacun a mis la main à l’œuvre de réhabilitation ; et le Canadien peut dire comme François I: “ Tout est perdu fors l'honneur.” Je suis loin de croire cependant que tout soit perdu: la cession du Canada a peut-être été, au contraire, un bienfait pour nous; la révolution de 93, avec toutes ses horreurs, n’a pas pesé sur cette heureuse colonie, protégée alors par le drapeau britannique. Nous avons cueilli de nouveaux lauriers en combattant sous les glorieuses enseignes de l’Angleterre, et deux fois la colonie a été sauvée par la vaillance de ses nouveaux sujets. A la tribune, au barreau, sur les champs de bataille, partout sur son petit théâtre, le Canadien a su prouver qu’il n’était inférieur à aucune race. Vous avez lutté pendant un siècle, ô mes compatriotes! pour maintenir votre nationalité, et grâce à votre persévérance, elle est encore intacte; mais l’avenir vous réserve peut-être un autre siècle de luttes et de combats pour la conserver. Courage et union, mes compatriotes !

Deux détachements de l’armée anglaise étaient débarqués à la Rivière-Ouelle, au commencement de juin 1759. Quelques habitants de la paroisse, embusqués sur la lisière du bois, les avaient accueillis par une vive fusillade, et leur avaient tué quelques hommes. Le commandant, exaspéré de cet échec, résolut d’en tirer une éclatante vengeance. Les deux détachements avaient remonté la rivière, et étaient venus camper vers le soir près.d’un ruisseau qui se décharge dans l’anse de Sainte-Anne, au sud-ouest du collège actuel. Le lendemain au matin, le commandant, prêt à ordonner la marche d’une des compagnies, appela le lieutenant et lui dit:

— Vous mettrez le feu à toutes les habitations de ces chiens de Français que vous rencontrerez sur votre passage ; je vous suivrai à petite distance.

— Mais, dit le jeune officier, qui était Ecossais, faut-il incendier aussi les demeures de ceux qui n’opposent aucune résistance ? On dit qu’il ne reste que des femmes, des vieillards et des enfants dans ces habitations.

— 11 me semble, monsieur, reprit le major Montgomery, que

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mes ordres sont bien clairs et précis; vous mettrez le feu à toutes les habitations de ces chiens de Français que vous rencontrerez sur votre passage. Mais j’oubliais votre prédilection pour nos ennemis!

Le jeune homme se mordit les lèvres à en faire jaillir le sang, et mit ses hommes en marche. Dans ce jeune homme, le lecteur reconnaîtra sans doute Archibald Cameron of Locheill, qui, ayant fait sa paix avec le gouvernement britannique, était entré dans sa patrie, et avait obtenu une lieutenance dans un régiment recruté par lui-même parmi son clan de montagnards écossais. Arché s’éloigna en gémissant et en lâchant tous les jurons gaéliques, anglais et français que sa mémoire put lui fournir. A la première maison où il s’arrêta, une jeune femme, toute en pleurs, se jeta à ses pieds, en lui disant :

— Monsieur l’Anglais, ne tuez pas mon pauvre vieux père ; n’abrégez pas 6es jours: il n’a pas longtemps à vivre.

Un petit garçon de onze à douze ans l’enlaça de ses bras en s’écriant :

— Monsieur l’Anglais, ne tuez pas grand-papa ! si vous saviez comme il est bon !

— Ne craignez rien, dit Arché en entrant dans la maison; mes ordres ne sont pas de tuer les femmes, les vieillards et les enfants. On supposait, sans doute, ajouta-t-il avec amertume, que je n’en rencontrerais pas un seul sur mon chemin.

Etendu sur un lit de douleur, un vieillard, dans toute ‘a décripitude de l’âge, lui dit :

— J'ai été soldat toute ma vie, monsieur ; je ne crains pas la mort, que jai vue souvent de bien près; mais, au nom de Dieu, épargnez ma fille et son enfant !

— Il ne leur sera fait aucun mal, lui dit Arché, les larmes aux yeux; mais, si vous êtes soldat, vous savez qu’un soldat ne connaît que sa consigne: il m’est ordonné de brûler toutes les bâtisses sur ma route, et il me faut obéir. Où faut-il vous transporter, mon père ? Ecoutez, maintenant, ajouta-t-il en approchant sa bouche de l’oreille du vieillard comme s’il eût craint d’être entendu de ceux qui étaient dehors, écoutez: votre petit-fils paraît actif et intelligent; qu’il parte à toute bride, s’il peut se procurer un cheval, pour avertir vos compatriotes que j’ai ordre de tout brûler sur mon passage: ils auront peut-être le temps de sauver leurs effets les plus précieux.

__— Vous êtes un bon et brave jeune homme! s’écria le vieillard: si vous étiez catholique, je vous donnerais ma bénédiction; mais, merci, cent fois merci ! (a)

— Je suis catholique, dit de Locheil).

Le vieillard se souleva de sa couche avec peine, éleva ses yeux vers le ciel, étendit les deux mains sur Arché, qui baissa la tête, et s’écria :

— Que le bon Dieu vous bénisse pour cet acte d'humanité ! Qu'au jour des grandes afflictions, lorsque vous implorerez la mi-

séricorde divine, Dieu vous tienne compte de votre compassion pour vos ennemis, et qu’il veuille bien vous exaucer! Dites-lui alors avec confiance, dans Îles grandes épreuves : j’ai été béni par un vieillard moribond, mon ennemi |

Les soldats transportèrent, à la hâte, le vieillard et son lit à l'entrée d’un bois adjacent ; et de Locheill eut la satisafction, lorsqu'il reprit sa marche, de voir un petit garçon, monté sur un jeune cheval fougueux, qui brûlait l’espace devant lui. Il respira plus librement.

L’œuvre de destruction continuait toujours; mais Arché avait de temps à autre la consolation, lorsqu'il arrivait sur une éminence qui commandait une certaine étendue de terrain, de voir les femmes, les vieillards et les enfants, chargés de ce qu’ils avaient de plus précieux, se réfugier dans les bois circonvoisins. S’il était touché jusqu'aux larmes de leurs malheurs, il se réjouissait intérieurement d’avoir fait tout en son pouvoir pour adoucir les pertes de ces infortunés.

Toutes les habitations et leurs dépendances d’une partie de la Rivière-Ouelle, des paroisses de Sainte-Anne et de Saint-Roch, le long du fleuve Saint-Laurent, n’offraient déjà plus que des ruines fumantes, et l’ordre n’arrivait point de suspendre cette œuvre diabolique de dévastation. De Locheill voyait, au contraire, de temps à autre, la division de son supérieur, qui suivait à une petite distance, s'arrêter subitement sur un terrain élevé, pour permettre, sans doute, à son commandant de savourer les fruits de son ordre barbare. Il lui semblait entendre quelquefois ses éclats de rire féroces à la vue de tant d’infortunes.

La première maison de Saint-Jean-Port-Joli était celle d’un riche habitant, sergent dans la compagnie du capitaine d'Haberville, où de Locheill avait été fréquemment collationner avec son ami Jules et sa sœur pendant leurs vacances. Il se rappelait, avec ‘ douleur, l’empressement, la joie de ces bonnes gens si heureux des visites de leurs jeunes seigneurs et de leurs amis. A leur arrivée, la mère Dupont et ses filles couraient à la laiterie, au jardin, à l’étable, chercher les œufs, le beurre, la crème, le persil, le cerfeuil, pour faire les crêpes et les omelettes aux fines herbes. Le père Dupont et ses fils s'empressaient de dételer les chevaux, de les mener à l’écurie et de leur donner une large portion d’avoine. Tandis que la mère Dupont préparait le repas, les jeunes gens faisaient un bout de toilette; on improvisait un bal, et l’on sautait au son du violon, le plus souvent à trois cordes qu’à quatre, qui grinçait sous l’archet du vieux sergent. Jules, malgré les remontrances de sa sœur, mettait tout sens dessus dessous dans la maison, faisait endiabler tout le monde, ôtait la poêle à frire des mains de la mère Dupont, l’emmenait à bras-le-corps danser un menuet avec lui, malgré les efforts de la vieille pour s’y soustraire, vu son absence de toilette convenable; et ces braves gens, riant aux éclats, trouvaient qu’on ne faisait jamais assez de vacarme.

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