‹ Les anciens canadiens [microforme]Chapitre 29 sur 65 · AVEC · texte numérisé non relu

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De Locheill repassait toutes ces choses dans l’amertume de son âme, et une sueur froide coulait de tout son corps, lorsqu'il ordonna d’incendier cette demeure si hospitalière dans des temps plus heureux.

La presque totalité des habitations de la première concession de la paroisse de Saint-Jean-Port-Joli avait été réduice en cendres, et l’ordre d’arrêter la dévastation n’arrivait pourtant pas. Parvenu, au soleil couchant, à la petite rivière Port-Joli, à quelques arpents du domaine d'Haberville, de Locheill fit faire halte à sa troupe. Il monta sur la côte du même nom que la rivière, ct là, à la vue du manoir et de ses vastes dépendances, il attendit; il attendit comme un criminel qui, sur l’échafaud, espère jusqu’au dernier moment voir accourir un messager de miséricorde avec un sursis d’exécution. 11 contempla, le cœur gros de souvenirs, cette demeure où pendant dix ans il avait été accueilli comme l'enfant de la maison; où, pauvre orphelin proscrit et exilé, il avait retrouvé une autre famille, Il contemplait avec tristesse ce hameau silencieux qu’il avait vu si vivant et si animé avant son départ pour l’Europe. Quelques pigeons, qui voltigeaient au-dessus des bâtisses, où ils se reposaient de temps à autre, paraissaient les seuls êtres vivants de ce beau domaine. Il répéta en soupirant, avec le barde écossais : “ Selma, thy halls are silent. There is no sound in the woods of “ Morven. The wave tumbles alone in the coast. The silent beam of the sun is on the field.’ — Oh ! oui ! mes amis ! s’écria de Loecheill dans l’idiome qu’il affectionnait, vos salons sont maintenant, hélas! déserts et silencieux ! Il ne sort plus une voix de ce promontoire dont l’écho répétait naguère vos joyeux accents ! le murmure de la vague tombant sur le sable du risage se fait seul entendre! Un unique et pâle rayon du soleil couchant éclaire vos prairies jadis si riantes.

Que faire, mon Dieul ei la rage de cet animal féroce n’est pas assouvie ? Dois-je refuser d’obéir ? Mais alors je suis un homme déshonoré; un soldat, surtout en temps de guerre, ne peut, sans être flétri, refuser d'exécuter les ordres d’un officier supérieur. Cette brute aurait le d'oit de me faire fusiller sur-le-champ, et le blason des Cameron of Locheill serait à jamais terni ! car qui se chargera de laver la mémoire du jeune soldat qui aura préféré la mort du criminel à la souillure de l’ingratitude ? Au contraire, ce qui, chez moi, n’aurait été qu’un sentiment de reconnaissance, me serait imputé comme trahison par cet homme qui me poursuit d’une haïne satanique.

La voix rude du major Montgomery mit fin à ce monologue.

—Que faites-vous ici, lui dit-il?

— J’ai laissé reposer mes soldats sur les bords de la rivière, répondit Arché, et je me proposais même d’y passer la nuit après la longue marche que nous avons faite.

— Il n’est pas encore tard, reprit le major : vous connaissez mieux que moi la carte du pays; et vous trouverez aisément, pour

bivouaquer une autre place que celle que je viens de choisir pour moi-même.

— Je vais remettre mes hommes en marche; il y a une autre rivière à un mille d’ici, où nous pourrons passer la nuit,

— C’est bien, dit Montgomery d’un ton insolent, et comme il ne vous restera que peu d’habitations à brûler dans cet espace, votre troupe pourra bien vite se reposer de ses fatigues.

— C’est vrai, dit de Locheill, car il ne reste que cinq habitations; mais deux de ces demeures, ce groupe de bâtisses que vous voyez et un moulin sur la rivière où je dois bivouaquer, appar-. tiennent au seigneur d'Haberville, à celui qui, pendant mon exil, m'a reçu et traité comme son propre fils: au nom de Dieu! major Montgomery, donnez vous-même l’ordre de destruction.

— Je n’aurais jamais pu croire, reprit le major, qu’un officier de Sa Majesté Britannique eût osé parler de trahison envers son souverain.

— Vous oubliez, monsieur, fit Arché se contenant à peine, que j'étais alors un enfant. Mais, encore une fois, je vous en conjure au nom de ce que vous avez de plus cher au monde, donnez l’ordre vous-même, et ne m’obligez pas à manquer à l’honneur, à la gratitude en promenant la torche incendiaire sur les propriétés de ceux qui dans mon infortune m’ont comblé de bienfaits.

—J’entends, reprit le major en ricannant: monsieur se réserve une porte pour rentrer en grâce avec ses amis quand l’occasion s’en présentera.

A cette cruelle ironie, Arché hors de lui-même fut tenté un instant, un seul instant, de tirer sa claymore et de lui dire :

—$i vous n’êtes pas aussi lâche qu’insolent, défendez-vous, major Montgomery !

La raison vint heureusement à son aide: sa main, au lieu de se porter à son sabre, se dirigea machinalement vers sa poitrine, qu’il déchira de rage avec ses ongles. Il se ressouvint alors des paroles de la sorcière du domaine :

“ Garde ta pitié pour toi-même, Archibald de Locheill, lorsque, “contraint d'exécuter un ordre barbare, tu déchireras avec tes “ongles cette poitrine qui recouvre pourtant un cœur noble et “ généreux.”

— Elle était bien inspirée par l’enfer, cette femme, pensa-t-il, lorsqu'elle faisait cette prédiction à un Cameron of Locheill.

Montgomery contempla un instant, avec une joie féroce, cette lutte de passions contraires qui torturaient l’âme du jeune homme; il savoura ce paroxysme de désespoir; puis, se flattant qu’il refuserait d’ohéir, il lui tourna le dos. De Locheill, pénétrant son dessein perfide, se dépêcha de rejoindre sa compagnie, et une demiheure après, tout le hameau d’Haberville était la proie des flammes, Arché s'arrêta ensuite sur la petite côté, près de cette fontaine, où, dans des temps plus heureux, il avait été si souvent se dégaltérer avec ses amis; et de là ses yeux de lynx découvrirent

Montgomery revenu à la même place où il lui avait signifié ses ordres, Montgomery qui, les bras croisés, semblait se repaître de ce cruel spectacle. Alors, écumant de rage à la vue de son ennemi, il s’écria:

— Tu as bonne mémoire, Montgomery ; tu n’as pas oublié les coups de plat de sabre que mon aïeul donna à ton grand-père dans une auberge d’Edimbourg; mais moi aussi j’ai la mémoire tenace; je ne porterai pas toujours cette livrée qui me lie les mains, et tôt ou tard je doublerai la dose sur tes épaules, car tu serais trop lâche pour me rencontrer face à face; un homme aussi barbare que toi doit être étranger à tout noble sentiment, même à celui de la bravoure, que l’homme partage en commun avec l’animal privé de raison. Sois maudit toi et toute ta race ! Puisses-tu, moins heureux que ceux que tu as privés d’abri, ne pas avoir, lorsque tu mourras, une seule pierre pour reposer ta tête! Puissent toutes les furies de l’enfer....

Mais, voyant qu’il s’épuisait dans une rage impuissante, il s’éloigna en gémissant,.

Le moulin, sur la rivière des Trois-Saumons, ne fut bientôt qu’un monceau de cendres; et l’incendie des maisons que possédait à Québec le capitaine d'Haberville, qui eut lieu pendant le siège de la capitale, compléta sa ruine.

De Locheill, après avoir pris les précautions nécessaires à la sûreté de sa compagnie, se dirigea vers l’ancien manoir de ses amis, qui n’offrait plus qu’une scène de désolation. En prenant par les bois, qu’il connaissait, il s’y transporta en quelques minutes. Là, assis sur la cime du cap, il contempla longtemps, silencieux et dans des angoisses indéfinissables, les ruines fumantes à ses picds. Il pouvait être neuf heures; la nuit était sombre; peu d'étoiles se montraient au firmament. Il lui sembla néanmoins distirguer un être vivant qui errait près des ruines: c'était, en effet, le vieux Niger, qui, levant quelques instants après la tête vers la cime du cap, poussa trois hurlements plaintifs: il pleurait aussi, à ga manière, les malheurs de la famille qui l’avait nourri. De Locheill crut que ces cris plaintifs étaient à son adresse; que ce fidèle animal lui reprochait son ingratitude envers ses anciens amis, et il pleura amèrement.

— Voilà donc, s’écria-t-il avec amertume, les fruits de ce que nous appelons code d’honneur chez les nations civilisées! Sont-ce là aussi les fruits des préceptes qu’enseigne l’Evangile à tous ceux qui professent la religion chrétienne, cette religion toute d’amour et de pitié, même pour des ennemis. Si j’eusse fait partie d’une expédition commandée par un chef de ces aborigènes que nous traitons de barbares sur cet hémisphère, et que je lui eusse dit : “ Epargne cette maison, car elle appartient à mes amis; j'étais er- “ rant et fugitif, et ils m’ont accueilli dans leur famille, où j'ai “ trouvé un père et des frères,” le chef indien m’aurait répondu: “ C’est bien: épargne tes amis: il n’y a que le serpent qui mord “ eux qui l’ont réchauffé près de leur feu.”

J'ai toujours vécu, continua de Locheill, dans l’espoir de rejoindre un jour mes amis du Canada, d’embrasser cette famille que j’ai tant aimée et que j'aime encore davantage, aujourd’hui, s’il est possible. Une réconciliation n’était pas même 2évessmire: il était trop naturel que j’eusse cherché à rentrer dans ma patrie, à recueillir les débris de la fortune de mes ancêtres, presque réduite à néant par les confiscations du gouvernement britannique. 1l ne me restait d'autre ressource que l’armée, seule carrière digne d’un Cameron of Locheill, J’avais retrouvé la claymore de mon vaillant père, qu’un de mes amis avait rachetée parmi le butin fait par les Anglais su: le malheureux champ de bataille de Culloden. Avec cette arme, qui n’a jamais trahi un homme de ma race, je rêvais une carrière glorieuse. J’ai bien été peiré, lorsque j’ai appris que mon régiment devait joindre cette expédition dirigée contre la Nouvelle-France; mais un soldat ne pouvait résigner sans déshonneur, en temps de guerre: mes amis l’auraient compris. Plus d’espoir maintenant pour l’ingrat qui a brûlé les propriétés de ses bienfaiteurs ! Jules d’Haberville, celui que j’appelais jadis mon frère, sa bonne et sainte mère, qui était aussi la mienne par adoption, cette belle et douce jeune fille, que j’appelais ma sœur, pour cacher un sentiment plus tendre que la gratitude du pauvre orphelin lobligeait à refouler dans son cœur, tous ces bons amis écouteront peut-être ma justification avec indulgence et finiront par me pardonner. Maïs le capitaine d’'Haberville! le capitaine d’Haberville, qui aime de toute la puissance de son âme, mais dont la haine est implacable, cet homme qui n’a jamais pardonné une injure vraie ou supposée, permettra-t-il à sa famille de prononcer mon nom, si ce n’est pour le maudire ?

Mais j'ai eté stupide et lâche, fit de Locheill en s‘inçant des dents; je devais déclarer devant mes soldats, pourquoi je refusais d’obéir ; et, quand bien même Montgomery m’eût fait fusiller surle-champ, il se serait trouvé des hommes qui auraient approuvé ma désobéissance, et lavé ma mémoire. J’ai été stupide et lâche, car dans le cas où le major, au lieu de me faire fusiller, m’eût traduit devant un tribunal militaire, on aurait, tout en prononçant sentence de mort contre moi, apprécié mes motifs. J'aurais été éloquent en défendant mon honneur; j'aurais été éloquent en défendant un des plus nobles sentiments du cœur humain: la gratitude. Puissiez-vous, mes amis, être témoins de mes remords! Il me semble qu’une légion de vipères me déchirent la poitrine. Lâche, mille fois lâche !.......

Une voix près de lui répéta: “ Lâche ! mille fois “lâche !” N crut d’abord que c’était l’écho du cap qui répétait ses paroles dans cette nuit si calme pour toute la nature, tandis que l’orage des passions grondait seul dans son cœur. Il leva la tête et aperçut, à quelques pieds de lui, la folle du domaine debout sur la partie la

lus élevée d’un rocher qui projetait sur la cime du cap; elle joignit es mains, les étendit vers les ruines à ses pieds, et s’écria d’une

voix lamentable: “ Malheur! malheur! malheur!” Elle descendit ensuite, avce la rapidité de l'éclair, le sentier étroit et dangereux qui conduit au bas du promontoire, et, comme l’ombre d'Europe, se mit à errer parmi les ruines en criant: Désolation! désolation! désolation ! Elle éleva ensuite un bras menaçant vers la cime du cap et cria: “ Malheur ! malheur à toi, Archibald de Locheill ! ”

Le vieux chien poussa un hurlement plaintif et prolongé et tout retomba dans le silence.

Au moment où Arché, sous l'impression douloureuse de ce spectacle et de ces paroles sinistres, baïssait la tête sur son sein, quatre hommes vigoureux se précipitèrent sur lui, le renversèrent sur le rocher, et lui lièrent les mains. (C’étaient quatre sauvages de la tribu des Abénaquis, qui épiaient, cachés le long de la lisière des bois, tous les mouvements de la troupe anglaise, débarquée la veille à la Rivière-Ouelle. Arché, se confiant à sa force herculéenne, fit des efforts désespérés pour briser ses liens; la forte coarroie de peau d’orignal qui enlaçait ses poignets à triple tour, se tendit à plusieurs reprises, comme si elle allait se rompre, mais résista à ses attaques puissantes. Ce que voyant de Locheill, il se résigna à son sort, et suivit, sans autre résistance, ses ennemis, qui, s’enfonçant dans la forêt, se dirigèrent vers le sud. Sa vigoureuse jambe écossaise lui épargna bien des mauvais traitements.

Elles étaient bien amères les réflexions que faisait le captif pendant cette marche précipitée à travers la forêt, dans cette même forêt dont il connaissait tous les détours, et où, libre et léger comme le chevreuil de ses montagnes, il avait chassé tant de fois avec son frère d'Haberville. Sans faire attention à la joie féroce des Indiens, dont les yeux brillaient comme des escarboucles en le voyant en proie au désespoir, il s’écria :

— Tu as vaincu, Montgomery; mes malédictions retombent maintenant sur ma tête; tu diras que j’ai déserté à l’ennemi; tu publieras que je suis un traître que tu eoupçonnais depuis longtemps. Tu as vaincu, car toutes les apparences sont contre moi. Ta joie sera bien grande, car j’ai tout perdu, même l’honneur.

Et, comme Job, il s’écria:

—Périsse le jour qui m’a vu naître!

Après deux heures d’une marche rapide, ils arrivèrent au pied de la montagne, en face de la coupe qui conduit au lac des Trois- Saumons: ce qui fit supposer à Arché qu’un détachement de sauvages y était campé. Arrivés sur les bords du lac, un de ceux qui le tenaient prisonnier poussa, par trois fois, le cri du huard; et les sept échos des montagnes répétèrent, chacun trois fois, en s’éloignant, le cri aigre et aigu du superbe cygne du Bas-Canada. Malgré la lumière incertaine des étoiles, de Locheill n’aurait pu se défendre d’un nouveau mouvement de surprise mêlé d’admiration, à la vue de cette belle nappe d’eau limpide encaissée dans les montagnes et parsemée d’ilots à la couronne de sapins toujours verts, ei son cœur eût été susceptible d’autres impressions que de celles

de la tristesse. C’était bien pourtant ce même lac où il avait, pendant près de dix ans, fait de joyeuses excursions de pêche et de chasse avec ses amis. C’était bien le même lac qu’il avait traversé à la nage, dans sa plus grande largeur, pour faire preuve de sa force natatoire. Mais pendant cette nuit funeste, tout lui semblait mort dans la nature, comme son pauvre cœur.

Un canot d’écorce se détacha d’un des flots, conduit par un homme portant le costume des aborigènes, à l’exception d’un bonnet de renard qui lui couvrait la tête: les sauvages ne portaient sur leur chef que les plumes dont ils l’ornaient. Le nouveau venu s’entretint assez longtemps avec les quatre sauvages; ils lui firent, à ce que supposa Arché, le récit de leur expédition; mais comme ils se servaient de l’idiome abénaquis, de Locheill ne comprit rien à leurs discours. Deux des Indiens se dirigèrent vers le sud-ouest, par un sentier un peu au-dessus du lac. On mit alors Arché dans le canot et on le transvorta sur l’îlot d’où était sorti l’homme au bonnet de renard.

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