CHAPITRE QUINZIÈME LE NAUFRAGE DE L'AUGUSTE
Les prédictions de la sorcière du domaine étaient acccomplies. L’opulente famille d’Haberville avait été trop heureuse, après la capitulation de Québec, d'accepter l'hospitalité que monsieur d’Egmont lui avait offerte dans sa chaumière, que son éloignement de la côte avait sauvée de l’incendie. Le bon gentilhomme et mon oncle Raoul, aidés du fidèle Francœur, s'étaient mis tout de suite à l’œuvre: on avait converti en mansardes l’étroit grenier, pour abandonner le rez-de-chaussée aux femmes. Les hommes, afin de relever le courage de ces malheureuses dames, affectaient une gaieté qui était bien loin de leur cœur, et leurs chants se faisaient souvent entendre, mêlés aux coups secs de la hache, aux grincements de la scie et aux sifflements aigres de la varlope. On réussit, à force de travail et de persévérance, non seulement à se mettre à l'abri des rigueurs de la saison, mais aussi à se loger passablement; et n’eût été l’inquiétude que l’on éprouvait pour le capitaine d’Haberville et son fils, exposés aux hasards des combats, on aurait passé l'hiver assez agréablement dans cette solitude.
Le plus difficile était de se nourrir, car la disette des vivres était affreusa dans les campagnes; la plupart des habitants mangeaient bovi! ie peu de blé qu’ils avaient récolté, faute de moulin pour le “Juu) (a). Restait la ressource de la chasse et de la pêche, mais mv.sieur d'Egmont et son domestique étaient bien vieux pour se livrer à ces exercices pendant un hiver rigoureux. Mon onele Raoul, quoique boiteux, se chargea du département des vivres. Il tendait dans les bois des collets pour prendre des lièvres et des perdrix, et sa charmante nièce le secondait. Elle s'était fait un costume propre à ces exercices: elle était ravissante ainsi, avec ses habits moitié sauvages et moitié français, son jupon de drap bleu qui lui descendait jusqu’à mi-jambe, ses mitasses écarlates, ses souliers de caribou ornés de rassades et de poils de porc-épic aux couleurs éclatantes et pittoresques. Elle était ravissante, lorsque, montée sur ses petites gt ob le teint animé par l’exercice, elle arrivait à la maison avec lièvres et perdrix. Comme les habitants,
dans cette grande disette, fréquentaient ge le lac des Trois-
Saumons, ils avaient battu sur la neige un chemin durci, qui éervait au chevalier pour s’y transporter dans une traîne sauvage à
l’aide d’un gros chien: et il revenait toujours avec ample provision d'excellentes truites, et de perdrix qui fréquentaient alors les montagnes du lac, et qu’il tuait au fusil. Ce gibier et ce poisson furent leur seule ressource pendant ce long hiver. La manne de tourtes qui parut le printemps sauva la colonie: elles étaient en si grand nombre qu’on les tuait à coups de bâton (1).
Lorsque le capitaine d'Haberville retourna dans sa seigneurie, il était complètement ruiné, n'ayant sauvé du naufrage que son argenterie. Il ne songer même pas à réclamer de ses censitaires appauvris, les arrérages de rentes considérables qu’ils lui devaient, mais s’empressa plutôt de leur venir en aide en faisant reconstruire son moulin sur la rivière des Trois-Saumons, qu’il habita même plusieurs années avec sa famille, jusqu’à ce qu’il fût en moyens de construire un nouveau manoir.
’était un bien pauvre logement que trois chambres exiguës, réservées dans un moulin, pour la famille jadis si opulente des d’'Haberville! Cependant tous supportaient avec courage les privations auxquelles ils étaient exposés; le capitaine d’'Haberville seul, tout en travaillant avec énergie, ne pouvait se résigner à la perte de sa fortune; Les chagrins le minaicnt; et, pendant l’espace de six ans, jamais sourire n’effleura ses lèvres. Ce ne fut que lorsque son manoir fut reconstruit, et qu'une certaine aisance reparut dans le ménage, qu’il reprit sa gaicté naturelle (2).
On était au 22 février 1762; il pouvait être neuf heures du soir, lorqu’un étranger, assez mal vêtu, entra dans le moulin, et demanda l’hospitalité pour la nuit. Le capitaine d'Haberville était assis, comme de coutume lorsqu'il n’avait rien à faire, dans un coin de la chambre, la tête basse, et absorbé dans de tristes pensées. Il faut une grande force d’âme à celui qui de l’opulence est tombé dans une misère comparative, pour surmonter tout ce qu'un tel état a de poignant et d’humiliant, surtout sil est père de famille, J] Jui faut un grand courage, lorsque cette ruine, loin d’être l’œuvre de son imprévoyance, de ses goûts dispendieux, de sa prodigalité, de sa mauvaise conduite, provient au contraire d’événements qu’il n’a pu contrôler. Dans le premier cas, les remords sont déchirants; mais l’homme sensé dit: J’ai mérité mon sort, et je dois me soumettre avec résignation aux désastres, conséquences de mes folies,
(1) Tous les anciens habitants que j'ai connus s’accordaïent À dire que, sane cette manne de tourtes, qu’ils tuaient très souvent à coups de bâton, ils seraient morts de faim.
(2) En consignant les malheurs de ma famille, j’ai voulu donner une idée des désastres de la majorité de la noblesse canadienne, ruinée par la conquête, et dont les descendants déclassés végètent sur ce même sol que leurs ancêtres ont conquis et arrosé de leur sang. Que ceux qui les accusent de manquer de talents et d'énergie se rappellent qu'il leur était bien difficile, avec leur éducation toute militaire, de se livrer tout à coup à d’autres occupations que celles qui leur étaient familières.