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LE NAUFRAGE DE L'AUGUSTH

Monsieur d'Haberville n'avait pas même la consolation des remords; il dévorait son chagrin; il répétait sans cesse en luimême:

— 11 me semble pourtant, ô mon Dieu! que je n'ai pas mérité une ei grande infortune: de la force, du courage, Ô mon Dieu! puisque vous av2:z appesanti votre main sur moil

La voix de l'étranger fit tressaillir le capitaine d’Haberville, sans qu'il pût s’en rendre raison; il fut quelque temps sans répondre, mais il lui dit enfin:

— Vous êtes le bienvenu, mon ami, vous aurez à souper et à déjeuner ici, et mon meunier vous donnera un lit dans ses appartements.

— Merci, dit l’étranger, mais je suis fatigué, donnez-moi un coup d’eau-de-vie.

Monsieur d’'Haberville n’était guère disposé à donner à un inconnu, à une espèce de vagabond, un seul coup de la provision de vin et d’eau-de-vie qu’une bien petite canevette contenait, et qu’il réservait pour la maladie, ou pour les cas de nécessité absolue: aussi répondit-il par un refus, en disant qu’il n’en avait pas.

— Si tu me connaissais, d'Haberville, reprit l'étranger, tu ne me refuserais certes pas un coup d’eau-de-vie, quand ce serait le seul que tu aurais chez toi (1).

Le premier mouvement du capitaine, en s’entendant tutoyer par une espèce de vagabond, fut celui de la colère; mais il y avait dans la voix creuse de l'inconnu quelque chose qui le fit tressaillir de nouveau, et il se contint. Blanche parut au même instant avec une lumière, et toute la famille fut frappée de stupeur à la vue de cet homme, vrai spectre vivant, qui, les bras croisés, les regardait tous avec tristesse. En le contemplant dans son immobilité, on aurait pu croire qu’un vampire avait sucé tout le sang de es veines, tant sa pâleur était cadavéreuse. La charpente osseuse de l'étranger semblait menacer de percer sa peau, d’une teinte jaune comme les momies des anciens temps; ses yeux ternes et renfoncés dans leur orbite paraissaient sans speculalion, comme ceux du spectre de Banquo au souper de Macbeth, le prince assassin. Tous furent surpris qu’il restât dans ce corps assez de vitalité pour la locomotion.

Après un moment, un seul moment d’hésitation, le capitaine d’Haberville se précipita dans les bras de l’étranger en lui disant:

— Toi, ici, mon cher de Saint-Luc! La vue de mon plus cruel ennemi ne pourrait me causer autant d'horreur. Parle; et disnous que tous nos parents et amis, passagers dans l’Auguste, sont ensevelis dans les flots, et que toi seul, échappé au naufrage, tu nous en apportes la triste nouvelle!

(1) Cette scène entre M. de Saint-Luc, échappé du naufrage de l’Auguste, et mon grand-père Ignace-Aubert de Gaspé, capitaine d’un détachement de la marine, à été reproduite telle que ma tante paternelle, madame Bailly de Messein, qui était Agée de douze ans à la conquête, me la racontait, il y a cinquante ans.

158 LES ANOIENS CANADIENS

Le silence que gardait monsieur Saint-Luc de Lacorne, la douleur empreinte sur ses traits, conlirmaient assez les prévisions de son ami (1).

—Maudit soit le tyran, s’écria le capitaine d'Haberville, qui, dans sa haine pour les Français, a exposé de gaieté de cœur, pendant la saison des ouragans, la vie de tant de personnes estimables, dans un vieux navire incapable de tenir la mer.

— Au lieu de maudire tes ennemis, dit monsieur de Saint-Luc d’une voix rauque, remercie Dieu de ce que toi et ta famille vous ayez obtenu un répit du gouverneur anglais pour ne passer en

rance que dans deux ans (2) Maintenant, un verre d’eau-e-vie et un peu de soupe: j’ai tant souffert de la faim, que mon estomac refuse toute nourriture solide. Laissez-moi aussi prendre un peu de repos, avant de faire le récit d’un sinistre qui vous fera verser bien des larmes

Au bout d’une demi-heure à peu près, car il fallait peu de temps à cet homme aux muscles d’acier pour recouvrer ses forces, monsieur de Saint-Luc commença son récit.

— Malgré l’impatience du gouverneur britannique d’éloigner de la Nouvelle-France ceux qui l’avaient si vaillamment défendue, les autorités n’avaient mis à notre disposition que deux vaisseaux qui se trouvèrent insuffisants pour transporter un si grand nombre de Français et de Canadiens qu’on forçait de s’embarquer pour l’Europe. J’en fis la remarque au général Murray, et lui proposai d'en acheter un à mon propre compte. Il s’y refusa, mais deux jours après, il mit à notre disposition le navire l’Auguste, équipé à la hâte pour cet objet. Moyennant une somme de cinq cents piastres d’Espagne, j’obtins aussi du capitaine anglais l’usage exclusif de sa chambre pour moi et ma famille.

Je fis ensuite observer au général Murray le danger où nous serions exposés dans la saison des tempêtes avec un capitaine qui ne connaissait pas le fleuve Saint-Laurent, m’offrant d'engager à mes frais et dépens un pilote de rivière. Sa réponse fut que nous ne serions pas plus exposés que les autres. Il finit cependant par expédicr un petit bâtiment, avec ordre de nous escorter jusqu’au dernier mouillage.

Nous étions tous tristes et abattus; et ce fut en proie à de bien lugubres pressentiments que nous levâmes l’ancre, le 15 d’octobre

(1) Les anciennes familles canadiennes restées au Canada après la conquête, racontaient que le général Murray, n’écoutant que sa haïne des Français, avait insisté sur leur expulsion précipitée; qu’il les fit embarquer dans un vieux navira condamné depuis longtemps, et qu'avant leur départ il répétait sans cesse en jurant: “ On ne reconnaît plus les vainqueurs des conquis, “en voyant asser ces damnés de Français avec leurs uniformes et leurs “ épées.” Telle était la tradition pendant ma jeunesse.

(2) L'auteur a toujours entendu dire que son grand-père fut le seul des officiers canadiens qui obtint un répit de deux ans pour vendre les débris de sa fortune ; plus heureux que bien d’autres qui vendirent à d'énormes sacrifices.

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