LE NAUFRAGE DE L'AUGUSTE
balle-feu et une pierre à fusil, leur enjoignant d’allumer du feu à l'entrée d'un bois à un arpent du rivage; mais lis ne purent y réussir: à peine même eurent-ils la force de venir m’en informer, tant ils étaient saisis de froid et accablés de fatigue (1). Je parvins à faire du feu après beaucoup de tentatives; il était temps, ces malheureux ne pouvaient ni parler, ni agir; je leur sauvai la vie.
Je retournai tout de snite au rivage, pour ne point perdre de vue le navire, livré à toute la fureur de la tempête. J’espérais secourir quelques malheureux que la mer vomissait sur la côte; car chaque vague qui déferlait sur l’épave, emportait quelque nouvelle victime. Je restai donc sur la plage depuis trois heures de relevée que nous échouâmes, jusqu’à six heures du soir que le vaisseau se brisa. Ce fut un spectacle bien navrant que les cent quatorze cadavres étendus sur le sable, dont beaucoup avaient bras et jambes cassés, ou portaient d’autres marques de la rage des éléments!
Nous passimes une nuit sans sommeil, et presque silencieux, tant était grand notre consternation, Le 16 au mutin, nous retournûmes sur la rive, où gisaient les corps de nos malheureux compagnons de naufrage. Plusieurs s’étaient dépouillés de leurs vêtements pour se sauver à la nage; tous portaient plus ou moins des marques de la fureur des vagues. Nous passâmes la journée à leur rendre les devoirs funèbres, autant que notre triste situation et nos forces le permettaient.
11 fallut, le lendemain, quitter cette plage funeste et inhospitalière, et nous diriger vers l’intérieur de ces terres inconnues. L'hiver s'était déclaré dans toute sa rigueur: nous cheminions dans la neige jusqu'aux genoux. Nous étions obligés de faire souvent de longs détours pour traverser l’eau glacée des rivières qui interceptaient notre route. Mes compagnons étaient si épuisés par la faim ei la fatigue, qu’il me fallait souvent faire ces trajets à plusieurs reprises pour rapporter leurs paquets, qu’ils n'avaient pas eu la force de porter. Ils avaient entièrement perdu courage; et j'étais souvent obligé de leur faire des chaussures pour couvrir leurs pieds ensanglantés.
Nous nous traînâmes ainsi, ou plutôt je les traînai pour ainsi dire à la remorque (car le courage, ni même les forces ne me faillirent jamais), jusqu’au 4 de décembre, que nous rencontrimes deux sauvages. Peindre la joie, l’extase de mes compagnons, qui attendaient à chaque instant la mort pour mettre fin à leurs souffrances atroces, serait au-dessus de toute description. Ces aborigènes ne me renconnurent pas d’abord en me voyant avec ma longue barbe, et changé comme j'étais après tant de souffrances, J'avais rendu précédemment de grands services à leur nation; et
(1) Madame Elisabeth de Chapt de la Corne, fille de M. de Saint-Luc, décédée à Québec le 31 mars 1817, et épouse de l’honcrable Charles Tarieu de Lanaudière, oncle de l’auteur, racontait que la précaution qu'avait prise son père de déposer sous son aisselle, dans un petit sac de cuir, un morceau de tondre, dès le commencement du sinistre, lui avait sauvé la vie ainsi qu’à ses compagnons d'infnrtune..
vous savez que ces enfants de la nature ne manquent jamais à la reconnaissance. Ils m’accueillirent avec les démonstrations de Ja joie la plus vive: nous étions tous sauvés. J’appris alors que nous étions sur l’île du Cap-Breton, à trente lieucs de Louisbourg.
Je pris aussitôt le parti de laisser mes compagnons aux premiers établissements acadiens, sûr qu’ils y seraient à portée de tout secours, et de m’en retourner à Québec donner au général Murray les premières nouvelles de notre naufrage. Inutile, mes chers amis, de vous raconter les particularités de mon voyage depuis lors, ma traversée de l’île à la terre ferme dans un canot d’écorce au milieu des glaces où je faillis périr, mes marches et contremarches à travers les bois: qu’il suffise d’ajouter qu’à mon estime, j'ai fait cent cinquante lieues sur des raquettes. J’étais obligé de changer souvent de guides: car, après huit jours de marche, Acadiens ou sauvages étaient à bout de force.
Après ce touchant récit, la famille d’Haberville passa une partie de la nuit à déplorer la perte de tant de parents et d’amis expulsés, par un ordre barbare, de leur nouvelle patrie: de tant de Français et de Canadiens qui espéraient se consoler de cette perte eur la terre de leurs aïeux. C’était, en effet, un sort bien cruel que celui de tous ces infortunés, dont la mer en furie avait rejeté les cadavres sur les plages de cette Nouvelle-France qu’ils avaient colonisée et défendue avec un courage héroïque (1).
M. de Saint-Luc ne prit que quelques heures de repos, voulant être le premier à communiquer au général anglais la catastrophe de l’Augustle, et se présenter à lui comme protêt vivant contre la sentence de mort qu’il semblait avoir prononcée de sang-froid contre tant d’innocentes victimes, contre tant : braves soldats, dont il avait pu apprécier Ja valeur sur les champs de bataille, et qu’il aurait dû estimer si son âme eût été susceptible de sentiments élevés. Il pouvait se faire que sa défaite de l’année précédente tenait trop de place dans cette âme pour y loger d’autres sentiments que ceux de la haine et de la vengeance.
— Sais-tu, d'Haberville, dit M. de Saint-Luc en déjeunant, quel est le puissant protecteur qui a obtenu du général Murray un répit de deux ans pour te faciliter la vente de tes propriétés? Sais-tu à qui, toi et ta famille, vous devez aujourd’hui la vie, que vous auriez perdue en toute prohabilité dans notre naufrage?
(1) Après le récit de M. de Saint-Lue, disait ma tante Bailly de Mossein, nous passämes le reste de la nuit à pleurer et à nous lamenter sur la perte de nos parents et amis péris dans l’Auguste.
L'auteur avait d’abord écrit de mémoire le naufrage de l’Auguste d'après les récits que ses deux tantes lui en avaient faits dans sa jeunesse; il se rappelait aussi, mais confusément, avoir lu, il y a plus de soivante ans, la relation de ce sinistre écrite par M. de Saint-Luc, publiée À Montréal en 1778, et en possession de sa fille madame Charles de Tanaudière. \nlgré ces souvenirs, cette version ne pouvait être que très imparfaite, quand, après maintes recherches, il apprit que cette brochure était entre les mains des Daries 1Lospitalières de l'Hôpital Général, qui eurent l’obligeance de la lui prêter, et partant de lui donner occasion de corriger quelques erreurs commises dunus sa première version.
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