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LE NAUFRAGE DE L’AUGUSTE

— Non, dit M. d'Iaberville; j'ignore quel a été le protecteur assez puissant pour m'obtenir cette faveur; mais, foi de geniilhomme, je lui en conserverai une reconnaissance éternelle.

. — Eh bien! mon ami, c’est au jeune Ecossais Archibald de Locheill que tu dois cette reconnaissance éternelle,

— J'ai défendu, r’1'a le capitaine, de prononcer en ma présence le nom de cette vipère que j’ai réchauffée dans mon sin!

Et les grands yeux noirs de M. d’Haberville lancèrent des flammes (1).

—J’ose me flatter, dit M. de Saint-Luc, que cette défense ne s'étend pas jusqu’à moi; je suis ton ami d’enfance, ton frère d’armes, je connais toute l’étendue des devoirs anxquels l’honneur nous oblige; et tu ne me répondras pas comme tu l’as fait à ta sœur la supérieure de l’Hôpital-Général, quand elle a voulu plaider la cause d’un jeune homme innocent: “ Assez, ma sœur; vous êtes “une sainte fille, obligée par état de pardonner à vos plus cruels “ennemis, à ceux même qui se sont souillés de la plus noire ingra- “titude envers vous; mais moi, ma sœur, vous savez que je n’ou- “! lie jamais une injure: c’est plus fort que moi; c’est dans ma na- “ture. Si c’est un péché, Dieu m’a refusé les grâces nécessaires “pour m’en corriger. Assez, ma sœur, et ne prononcez jamais son ‘nom en ma présence, ou je cesserai tout rapport avec vous. ” Non, mon cher ami, continua monsieur de Saint-Luc, tu ne me feras pas cette réponse, et tu vas me prêter attention.

Monsieur d'Haberville, connaissant trop les devoirs de l’hospitalité pour imposer silence à son ami sous son toit, prit le parti de se taire, fronça ses épais sourcils, abaissa ses paupières à s’en voiler les yeux, et se résigna à écouter monsieur de Saint-Luc avec l’air aimable d’un criminel à qui son juge s’efforce de prouver, dans un discours très éloquent, qu’il a mérité la sentence qu’il va prononcer contre lui.

Monsieur de Saint-Luc fit un récit succinct de la conduite de Locheill aux prises avec ie major de Montgomery, son ennemi implacable. Il parla avec force du devoir du soldat, qui doit obéir quand inême aux ordres souvent injustes de son supérieur; il fit une peinture touchante du désespoir du jeune homme, et ajouta:

— Aussitôt que de Locheill fut informé que tu avais reçu ordre de nbarquer avec nous pour l’Europe, il demanda au général anglais une audience, qui lui fut tout de suite accordée.

— Capitaine de Locheill, lui dit alors *1rray en lui présentant le brevet de ce nouveau grade, j'allais veus envoyer chercher. Té-

(1) L'auteur croit que de toutes les passions le désir de la vengeance est le p'us difficile À vaincre. Il a connu un homme, excellent d’ailleurs, souvent aux prises avec cette terrible passion. Il auraït voulu psrdonner, mais il Jui fallait des eiTorts surhumains pour le faise. ii pardonnait et ne pardonnait pas; c'était une lutte continuelle, inème après avoir prononcé pardon et amnistie; car, si quelqu'un proférait le nom de celui qui l’avait offensé, sa figure se bouleversait tout à coup, ses yeux lancaient des éclairs: il faisait peine à voir dans ces combats contre sa nature vindicative,

moin de vos exploits sur notre glorieux champ de bataille de 1759, je m'étais empressé de solliciter pour vous le commandement d’une compagnie; et je dois ajouter que votre conduite subséquente m’a aussi prouvé que vous étiez digne des faveurs du gouvernement britannique, et de tout ce que je puis faire individuellement pour vous les faire obtenir.

— Je suis heureux, monsieur le général, répondit de Locheill, ue votre recommandation m’ait fait obtenir un avancement auessus de mes faibles services, et je vous prie d’agréer mes remer-

ciements pour cette faveur qui m’enhardit à vous demander une grâce de plus, puisque vous m’assurez de votre bienveillance. Oh! qui général, c’est vr2 grâce bien précieuse pour moi que jai à soliciter.

— Parlez, capitaine, dit Murray, car je suis disposé à faire beaucoup pour vous.

— S'il s'agissait de moi, reprit Arché, je n’aurais rien à désirer de plus; mais j’ai à vous prier pour autrui et non pour moi personnellement. La famille d’Haberville, ruinée, comme tant d’autres, par notre conquête, a reçu ordre de Votre Excellence de partir prochainement pour la France; et il lui a été impossible de vendre, même au prix des plus grands sacrifices, le peu de propriétés qui lui restent des débris d’une fortune jadis florissante. Accordez-lui, général, je vous en conjure, deux ans pour mettre un peu d'ordre à ses affaires. Votre Excellence sait que je dois beaucoup de reconnaissance à cette famille, qui m’a comblé de bienfaits pendant un séjour de dix ans dans cette colonie. C’est moi qui, pour obéir aux ordres de mon supérieur, ai complété sa ruine en incendiant ses immeubles de Saint-Jean-Port-Joli. De grâce, général, un répit de deux ans, ex vous soulagerez mon âme d’un pesant fardeau!

— Capitaine de Locheill, fit le général Murray d’un ton sévère, je suis surpris de vous entendre intercéder pour les d’Haberville, qui se sont montrés nos ennemis les plus acharnés.

— C’est leur rendre justice, général, répondit Arché, que de reconnaître qu’ils ont combattu courageusement pour la défense de leur pays, comme nous l’avons fait pour le conquérir; et c’est avec confiance que je m’adresse au cœur d’un brave et vaillant soldat, en faveur dois braves et vaillants.

De Locheill avait touché une mauvaise corde, car Murray avait toujours sur le cœur sa Céfaite de l’année précédente: il était d’ailleurs peu susceptible de sentiments chevaleresques. Aussi répondit-il avec aigreur:

—Impossible, monsieur; je ne puis révoquer l’ordre que j'ai donné: les d'Haberville partiront,

— Que Votre Excellence, dans ce cas, dit Arché, daigne accepter ma résignation.

— Comment, monsieur! s’écria le général pâlissant de colère.

— Que Votre Excellence, reprit de Locheiïll avec le plus grand sang-froid, daigne accepter ma révignation, et qu’elle me per-

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