COUPLET DE JULES
Sans un peu de jalousie L'amour s'endort (bis); Un peu de cette folie Le rend plus fort (bts):
Bacchus et l’amour font ici Charivari! charivari! charivari!
A la fin de chaque couplet, chacun frappait sur la table, sur les assiettes, avec les mains, les couteaux, les fourchettes, de manière à faire le plus de vacarme possible,
Blanche, priée de chanter “ Blaise et Babet, ” sa chanson favorite, voulut d’abord e’excuser, et en proposer une autre, mais les demoiselles insistèrent en criant: “ Blaise et Babet! ” la mineure cst si belle!
— J'avoue, dit Jules, que c’en est une mineure, celle-là, avec son “et que ma vie est mon amour ” pour moi “ ma vie est mon amour, ” qui doit tenir une place bien touchante dans le cœur féminin, d’ailleurs si constant! Vite à la belle mineure, pour réjouir le cœur de ces charmantes demoiselles!
— Tu nous le paieras au colin-maillard, dit l’une,
— A la gage-touchée, dit l’autre.
— Tiens-toi bien, mon fils, ajouta Jules, car tu n’as pas plus de vhance contre ces bonnes demoiselles qu’un chat sans griffes dans l'enfer. N'importe; chante toujours, ma chère sœur: ta voix comme celle d’Orphée, calmera peut-être le courroux de mes ennemies: elle était en effet bien puissante, à ce que l’on prétend, la voix de ce virtuose, dans sa visite aux régions infernales.
— Quelle horreur! s’écrièrent les demoiselles, nous comparer... C’est bon; c’est bon; tu paieras le tout ensemble; mais chante toujours en attendant, ma chère Blanche.
elle-ci hésita encore; mais, craignant d'attirer sur elle l’attention de la société par un refus, elle chanta avec des larmes dans la voix les couplets suivants: c’était le cri déchirant de l’amour Je lus pur s’échappant de son âme malgré ses efforts pour le refouer dans son cœur:
C’est pour toi que je les arrange:
Cher Blaise, reçois de Babet
Et la rose et la fleur d'orange,
Et le jasmin et le muguet.
N'imite pas la fleur nouvelle
Dont l’éclat ne brille qu’un jour:
Pour moi, ma flamme est éternelle; Pour moi, ma vie est mon amour.
Comme le papillon volage
Qui voltige de fleurs en fleurs, Entre les filles du village
Ne partage point tes ardeurs; Car souvent la rose nouvelle
Ne vit et ne brille qu’un jour, Et que ma flamme est éternelle, Et que ma vie est mon amour.
Si je cessais d’être la même,
Si mon teint perdait sa fratcheur, Ne vois que ma tendresse extrême, Ne me FA que sur mon cœur:
Souviens-toi que la fleur nouvelle Ne vit et ne brille qu’un jour:
Pour moi ma flamme est éternelle:
Pour moi ma vie est mon amour.
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Tout le monde fut péniblement frappé de ces accents plaintifs dont on ignorait la vraie cause, l’attribuant aux émotions qu’érouvait Blanche de voir, après de si cruelles infortunes, son frère ientôt échappé comme par miracle au sort des combats, et se retrouvant encore au milieu de ce qu’il avait de plus cher au monde. Jules, pour y faire diversion, s’empressa de dire:
— C’est moi qui en ai apporté une jolie chanson de France,
—Ta jolie chanson! s’écria-t-on de toute part.
— Non, dit Jules, je la réserve pour ma bonne amie mademoiselle Vincelot, à laquelle je veux l’apprendre.
Or, la dite demoiselle, déjà eur le retour, avait depuis quelques années montré des sentiments très hostiles au mariage, partant un goût pronocé pour le célibat; mais il était connu qu’un certain veuf, qui n’attendait que le temps nécessaire au décorum pour convoler en secondes noces, avait vaincu les répugnances de cette tigresse, et que le jour même des épousailles était déjà fixé. Cette ennemie déclarée du mariage ne se pressait pas de remercier Jules, dont elle connaissait l’espièglerie, et gardait le silence; mais l’on cria de toute part:
us chanson! la chanson! et tu en feras ensuite hommage à
ise.
— Ça sera, après tout, comme vous le voudrez, dit Jules: elle est bien courte, mais elle ne manque pas de sel.
Une fille est un oiseau
Qui semble aimer l'esclavage, Et ne chérir que la cage
Qui lui servit de berceau; Mais ouvrez-lui la fenêtre; Zest! on la voit disparaître Pour ne revenir jamais (bts).
On bädina Elise, qui, comme toutes les prudes, prenait assez mal la plaisanterie; ce que voyant madame d’Haberville, elle donna le signal usité, et on quitta la table pour le salon. Elise, en passant près de Jules, le pinça jusqu’au sang. +
—Allons donc, la belle aux griffes de chatte, dit celui-ci, est-ce une caresse destinée à votre futur époux, que vous distribuez en avancement d’hoirie à vos meilleurs amis? Heureux époux! que le ciel le tienne en joie! É
Après le café, et le pousse-café de rigueur, toute la société sortit dans la cour pour danser des rondes, courir le lièvre, danser le moulin tic tac, et jouer à la toilette à madame. Rien de plus gai, de plus pittoresque que ce dernier jeu, en plein air, dans une cour semée d'arbres. Les acteurs, dames et messieurs, prenaient chaeun leur poste auprès d’un arbre: un seul se tenait à l’écart. Chaque personne fournissait son contingent à da toilette de madame: qui une robe, qui un collier, qui une bague, etc. Dès que la personne chargée de diriger le jeu, appelait un de ces objets, celui
qui avait choisi cet objet était obligé de quitter son poste dont un
autre s’emparait immédiatement: alors, à mesure que se faisait l'appel des différents articles de toilette à Madame, commençait, d’un arbre à l’autre, une course des plus animées qui durait suivant le bon plaisir de la personne choisie pour diriger le divertissement. Enfin, au cri de “ Madame demande toute sa toilette, ” c'était à qui s’emparerait d’un arbre pour ne pas l’abandonner; car celui qui n’avait pas cette protection payait un gage. Tout ce manège avait lieu au milieu des cris de joie, des éclats de rire de toute la société; surtout quand quelqu'un, perdant l’équilibre, embrassait la terre au lieu du poste dont il voulait s’emparer.
Lorsque la fatigue eut gagné les dames, tout le monde rentra dans la maison pour se livrer à des jeux moins fatigants, tels que “La compagnie vous plaît-elle, ” ou “ Cache la bague, bergère, ” ou “la cachette, ” “ l’anguille brûle, ” etc. On termina par un jeu, proposé par Jules, qui prêtait ordinairement beaucoup à rire. (1)
Les anciens Canadiens, terribles sur les champs de bataille, étaient de grands enfants dans leurs réunions. Presque tous étant parents, alliés, ou amis depuis l’enfance, beaucoup de ces jeux, qui seraient inconvenants de nos jours et qui répugneraient à la délicatesse du sexe féminin des premières sociétés, étaient alors reçus sans inconvénients. Tout se passait avec la plus grande décence: on aurait dit des frères et des sœurs se livrant en famille aux ébats de la plus folle gaicté. (2)
Ce n’était pas sans intention que Jules, qui avait sur le cœur la pincée de l’aimable Elise, proposa un jeu au moyen duquel il es-
érait tirer sa revanche. Voici ce jeu: une dame, assise dans un auteuil, commençait par choisir une personne pour sa fille; on lui mettait ensuite un bandeau sur les yeux, et il lui fallait alors, à l'inspection du visage et de la tête seulement, deviner laquelle était sa fille de tous ceux qui s’agenouillaient devant elle, la tête enveloppée d’un châle ou d’un tapis; chaque fois qu’elle se trompait, elle devait payer un gage. C’était souvent un jeune homme, un vieillard, une vieille femme qui s’agenouillait, la tête ainsi couverte: de là résultaient des quiproquos.
Quand ce fut le tour d’Elise de trôner, elle ne manqua pas de choisir Jules pour sa fille, ou son fils, comme il plaira au lecteur, afin de le martyriser un peu pendant l’inspection. Le jeu commence: tout le monde chante en chœur à chaque personne qui s’agenouille aux pieds de la dame aux yeux bandés:
(1) Ces jeux; qui faisaient les délices des réunions canadiennes, il y a soixante ans, ont cessé par degré dans les villes depuis que l’élément “ranger s’est mélé davantage à la première société française.
(2) Les anciens Canadiens avaient pour habitude, même À leurs moindres réunions, de chanter à leurs dîners et soupers: les dames et les messieurs alternativement.
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fadame, est-ce là votre fille (bis), En boutons d’or, en boucles ( argent.
Les mariniers sont sur leur banc.
La dame voilée doit répondre par le même refrain. Oui, c’est 1à ma fille (bis),
Ou bien:
Ce n’est pas ma fille (bis), En boutons d’or, en boucles d’argent, Les mariniers sont sur leur banc.
Après l’inspection de plusieurs têtes, Elise, entendant sous le châle les rires étouffés de Jules, crut avoir enfin saisi sa proie. Elle palpe la tête: c’est bien celle de Jules, ou peu s’en faut; le visage, à la vérité, est un peu long, mais ce diable de Jules a tant Ge ressouces pour se déguiser! N’a-t-il pas déjà mystifié toute une compagnie, pendant une soirée entière, sous le déguisement d’habits du temps de Louis XIV, après avoir été présenté comme une vieille tante arrivée le jour même de France? Sous ce déguisement n’a-t-il pas eu même l’audace d’embrasser toutes les jolies dames de la réunion, y compris Elise elle-même? Quelle horreur! Oui, Jules est capable de tout! Sous cette impression, tremblante de joie, elle pince une oreille: un cri de douleur s’échappe, un sowrd grogement 6e fait entendre, suivi d’un aboiement formidable. Elise arrache son bandeau et se trouve face à face d’une rangée de dents menaçantes: c’était Niger. Comme chez le fermier Detmont de Walter Scott, dont tous les chiens s’appelaient Pepper, chez les d'Haberville, toute la race canine s’appelait Wiger ou Nigra, suivant le sexe, en souvenir de deux de leurs aïeux que Jules avait ainsi nommés, lors de ses premières études au collège, pour preuve de ses progrès.
Elise, sans se déconcerter, ôte son soulier à haut talon, et tornbe sur Jules, qui tenait toujours Niger à bras-le-corps, s’en servant comme d’un bouclier, et le poursuit de chambre en chambre, suivie des assistants riant aux éclats.
Heureux temps, où la gaieté folle suppléait le plus souvent à Pesprit, qui ne faisait pourtant pas défaut à la race française! Heureux temps, où l’accueil gracieux des maîtres suppléait au luxe des meubles de ménage, aux ornements dispendieux des tables, chez les Canadiens ruinés par la conquête! Les maisons semblaient s’élargir pour les devoirs de l'hospitalité, comme le cœur de ceux qui les habitaient! On improvisait des dartoirs pour l’occasion; on cédait aux dames tout ce que l’on pouvait réunir de plus confortable, et le vilain sexe, relégué n’importe où, s’accommodait de tout ce qui lui tombait sous la main.
Ces hommes, qui avaient passé la moitié de leur vie à bivouaquer dans les forêts pendant les saisons les plus rigoureuses de l’année, qui avaient fait quatre ou cinq cents lieues sur des raquet-
tes, couchant le plus souvent dans des trous qu’ils creusaient dans la neige, comme ils firent lorsqu'ils allèrent surprendre les Anglais dans l’Acadie, ces hommes de fer se passaient bien de l’édredon pour lewr couche nocturne.
Ia folle gaieté ne cessait que pendant le sommeil, et renaissait le matin. Comme tout le monde portait alors de la poudre, les plus adroits s’érigeaient en perruquiers, voire même en barbiers. Le patient, entouré d’un ample peignoir, s’asseyait gravement sur une chaise; le coiffeur improvisé manquait rarement alors d’ajouter à son rôle, soit en traçant avec la houppe à poudrer une immense paire de favoris à ceux qui en manquaient; soit en allongeant démesurément un des favoris de ceux qui en étaient pourvus, au détriment de l'autre; soit en poudrant les sourcils à blanc. Le mystifié ne s’apercevait eouvent de la mascarade que par les éclats de rire des dames, lorsqu'il faisait son entrée au salon (1).
La société se dispersa au bout de trois jours, malgré les instances de Monsieur et de Madame d’'Haberville pour les retenir plus longtemps. Arché seul, qui avait promis de passer un mois avec ses anciens amis, tint parole et resta avec la famille.
(1) L'auteur peint la société canadienne sans exagération ct telle qu'il l’a connue dans son enfance,
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