‹ Les anciens canadiens [microforme]Chapitre 44 sur 65 · CHATEAUBRIAND · texte numérisé non relu

CHATEAUBRIAND

Après le départ des convives, on vécut dans la douce intimité de famille d'autrefois. Jules, que l’air vivifiant de la patrie avait retrempé, passait une grande partie de la journée à chasser avec de Locheill: l’abondance du gibier dans cette saison faisait de la chasse un passe-temps très agréable. On soupait à sept heures, on se couchaït à dix; et les soirées paraissaient toujours trop courtes, même sans le secours des cartes. (1)

Jules, ignorant ce qui s’était passé entre sa sœur et de Locheill sur les rives du Port-Joli, ne laissait pas d’être frappé des accès de tristesse de son ami, sans néanmoins en pénétrer la cause. A toutes ses questions sur ce sujet, il ne recevait qu’une réponse évasive, Comme il pensa à la fin en avoir deviné la cause, il crut, un goir qu’ils veillaient seuls ensemble, devoir aborder franchement la question.

— J’ai remarqué, mon frère, dit-il, tes accès de mélancolie, malgré tes efforts pour nous en cacher la cause. Tu es injuste envers nous, Arché, tu es injuste envers toi-même. Fort de ta conscience dans l’accomplissement de devoirs auxquels un soldat ne peut se soustraire, tu ne dois plus songer au passé. Tu as rendu, d’ailleurs, d’assez grands services à toute ma famille en leur sauvant une vie qu’elle devait perdre dans le naufrage de l’Auquete,

ur être quitte envers elle; c’est nous, au contraire, qui te

evons une dette de reconnaissance que nous ne pourrons jamais acquitter. Il est bien naturel que, prévenus d’abord par les rapports de personnes que les désastres de 1759

(1) Les anciens Canadiens. lorsqu'ils étaient en famille, déjeunaient À huit heures. Les dames prenaient du café ou du chocolat, les hommes quelques verres de vin blanc avec leurs viandes presque toujours froides. O dtnait à midi; une assiettée de soupe, un bouilli et une entrée composée soit d’un ragoût, soit de viande rôtie eur le gril. formaient c repas. La broche ne se mettait que pour le souper, qui avait lieu À sept heures du soir. Changez les noms et c'est la manière de vivre actuelle: le dîner des anciens est notre guûter, leur souper notre diner.

avaient réduites à l’indigence et qu’oubliant tes nobles qualités, des amis, même comme nous, aigris par de malheur, aient ajouté foi à ces rapports envenimés; mais tu sais qu’une simple explication a suffi pour dissiper ces impressions, et te rendre toute notre ancienne amitié. Si mon père t’a gardé rancune pendant longtemps, c’est qu’il est dans sa nature, une fois qu’il se croit offensé, de ne vouloir prêter l'oreille à aucune justification. Il t’a maintenant rendu toute sa tendresse; nos pertes sont en grande partie réparées, et nous vivons plus tranquilles sous le gouveinement britannique que sous la domination française. Nos habitants, autres Cincinnatus, comme dit mon oncle Raoul, ont échangé le mousquet pour la charrue. Ils ouvrent de nouvelles terres, et, dans peu d'années, cette seigneurie sera d’un excellent rapport. La petite succession que j'ai recueillie aidant, nous serons bien vite aussi riches qu'avant la conquête. Ainsi, mon cher Arché, chasse ces noires vapeurs qui nous affligent, et reprends ta gaieté d'autrefois.

De Locheill garda longtemps le silence, et répondit après un effort pénible:

—Impossible, mon frère: la blessure est plus récente que tu ne le crois, et saignera pendant tout le cours de ma vie, car tout mon avenir de bonheur est brisé. Mais laissons ce sujet; j'ai déjà été assez froissé dans mes sentiments les plus purs: un mot désobligeant de ta bouche ne pourrait qu’envenimer la plaie.

—Un mot désobligeant de ma bouche, dis-tu, Arché! Qu’entends-tu par cela? L’ami, le frère que j’ai quelquefois offensé var mes railleries, sait très bien que mon cœur n’y avait aucune part; que j'étais toujours prêt à lui en demander pardon. Tu secoues la tête avec tristesse! Qu’y-a-t-il bon Dieu, que tu ne peux confier à ton ami d’enfance, à ton frère, mon cher Arché? Je n’ai jamais eu, moi, rien de caché pour toi: tu lisais dans mon âme comme dans la tienne, et tu paraissais me rendre le réciproque. Tu semblais aussi n’avoir aucun secret pour moi. Malédiction sur les évênements qui ont pu refroidir ton amitié!

— Arrête, s’écria Arché; arrête, mon frère, il est temps! Quelque pénibles que soient mes confidences, je dois tout avouer plutôt que de m’exposer à des soupçons qui, venant de toi, me seraient trop cruels. Je vais te parler à cœur ouvert, mais à la condition expresse que, juge impar .ial, tu m’écruteras jusqu’à la fin sans m’interrompre. Demain, demain seulement, nous reviendrons sur ce pénible sujet; jusque-là, promets-moi de garder secret ce que je vais te confier.

—Je t’en donne ma parole, dit Jules en lui serrant la main.

De Locheill raconta alors, sans omettre les moindres circonstances, l’entretien qu’il avait eu récemment avec Blanche: et, allumant une bougie, il se retira, en soupirant, dans sa chambre à coucher.

Jules passa une nuit des plus orageuses. Lui qui n’avait étudié la femme que dans les salons, dans la société frivole du faubourg

CONCLUSIO:? 199

Saint-Germain, ne pouvait comprendre ce qu’il y avait de grand. 4e sublime, dans le sacrifice que s’imposait sa eœur: de pareils sentiments lui semblaient romanesques, ou dictés par une imagination que le malheur avait faussée. Trop heureux d’une alliance qui comblait ses vœux les plus chers, il se décida, avec l’assentiment d’Arché, à un entretien sérieux avec Blanche, bien convaincu qu’il triompherait de ses résistances: elle l'aime, pensa-t-il, ma cause est gagnée.

L'homme, avec toute son apparente supériorité, l’homme dans son vaniteux égoïsme, n’a pas encore sondé toute la profondeur du cœur féminin, de ce trésor inépuisable d’amour, d’abnégation, de dévouement à toute épreuve. Les poètes ont bien chanté sur tous les tons cette Eve, chef-d'œuvre de beauté, sortie toute resplendissante des mains du Créateur; mais qu'est-ce que cette beauté toute matérielle comparée à celle de l’âme de la femme vertueuse aux prises avec l’adversité? C’est là qu’elle se révèle dans tout son éclat; c’est sur cette femme morale que les poètes auraient dû épuiser leurs louanges. En effet, quel être pitoyable que l’homme en face de l’adversité! c’est alors que, pygmée méprisable, il s’appuie en chancelant sur sa compagne géante, qui, comme l’Atlas de la fable portant le monde matériel sur ses robustes épaules, porte, elle aussi, sans ployer sous le fardeau, toutes les douleurs de l’humanité souffrante! Il n’est point surprenant que Jules, qui ne connaissait que les quelités matérielles de la femme, crût triompher aisément des scrupules de sa sœur.

—Allons, Blanche, dit Jules à sa sœur après dîner, le lendemain de l'entretien qu’il avait eu avec son ami; allons, Blanche, voici notre Nemrod écossais qui part, son fusil sur l’épaule, pour nous faire manger des sarcelles à souper; voyons si nous gravirons l’étroit sentier qui conduit au sommet du cap, aussi promptement que dans notre enfance.

—De tout mon cœur, cher Jules; cours en avant, et tu verras que mes jambes canadiennes n’ont rien perdu de leur agilité.

Le frère et la sœur, tout en s’aidant des pierres saillantes, des arbrisseaux qui poussaient dans les fentes du rocher, eurent bien vite monté le sentier ardu qui conduit au haut du cap; et là, après un moment de silence, employé à contempler le magnifique panorama qui se déroulait devant leurs yeux, Jules dit À sa sœur:

—Ce n’est pas sans dessein que je t’ai conduite ici: je désire t’entretenir privément sur un sujet de la plus grande importance. Tu aimes notre ami Arché; tu l’aimes depuis longtemps; et cependant, pour des raisons que je ne puis comprendre. par suite de sentiments trop exaltés qui faussent ton jugement, tu t’imposes des sacrifices qui ne sont pas dans la nature, et tu te prépares un avenir malheureux, victime d’un amour que tu ne pourras jamais extirper de ton cœur. Quant à moi, si J’aimais une Anglaise, et qu’elle répondit à mes sentiments, je l’épouserais sans plus de répugnance qu’une de mes compatriotes.

Les yeux de Blanche se voilèrent de larmes; elle prit la main de os frère, qu’elle pressa dans les siennes avec tendresse, et répon-

—S$i tu épousais une Anglaise, mon cher Jules, je la recevrais dans mes bras avec toute l’affection d’une sœur chérie; mais ce que tu peux faire, toi, sans inconvenance, serait uns lâcheté de la part de ta sœur. Tu as payé noblement ta dette à la patrie. Ton cri de guerre “ à moi, grenadiers! ” électrisait tes soldats dane les mêlées les plus terribles; on a retiré deux fois ton corps sanglant de nos plaines encore humides du sang de nos ennemis, et tu as reçu trois blessures sur l’autre continent. Oui, m" frère chéri, tu as payé noblement ta dette à la patrie, et tu peux te passer la fantaisie d’épouser une fille d’Albion. Mais, moi, faible femme, qu’ai-je fait pour cette terre asservie et maintenant silencieuse; pour cette terre qui a pourtant retenti tant de fois des cris de triomphe de mes compatriotes? Est-ce une d’Haberville qui sera la première à donner l’exemple d’un double joug aux nobles filles du Canada? Il est naturel, il est même à souhaiter que les races française et anglo-saxonne, ayant maintenant une même patrie, vivant sous les mêmes lois, après des haïines, après des luttes séculaires, se rapprochent par des alliances intimes; mais ül serait indigne de moi d’en donner l’exemple après tant de désastres; on croirait, comme je l’ai dit à Arché, que le fier Breton, après avoir vaincu et ruiné le père, a acheté avec son or la pauvre fille canadienne, trop heureuse de se donner à ce prix. Oh! jamais! jamais! (a)

Et la noble demoiselle pleura amèrement, la tête penchée sur l’épau!. de son frère.

—Tout le monde ignorera, reprit-elle, tu ne comprendras jamais toi-même toute l’étendue de mon sacrifice! mais ne crains rien, mon cher Jules, ce sacrifice n’est pas au-dessus de mes forces. Fière des sentiments qui me l’ont inspiré, toute à mes devoirs envers mes parents, je coulerai des jours paisibles et sereins au milieu de ma famille. Et sois certain, continua-t-elle avec exaltation, que celie qui a aimé constamment le noble Archibald Cameron de Locheill, ne souillera jamais son cœur d’un autre amour terrestre. Tu as fait, Jules, un mauvais choix de ce lieu pour l’entretien que ‘tu désirais, de ce cap d’où j’ai tant de fois contemplé avec orgueil le manoir opulent de mes aïeux, remplacé par cette humble maison construite au prix de tant de sacrifices et de privations. Descencons maintenant; et, si tu m'aimes, ne reviens jamais sur ce pénible sujet.

—Ame sublime! s’écria Jules.

Et le frère et la sœur se tinrent longtemps embrassés en sanglotar’.

Arché, après avoir perdu tout espoir d’épouser Blanche d’Haberville, s’occupa sérieusement d’acquitter la uette de gratitude qu’il devait à Dumais. Le refus de Blanche changeaïit ses premières dispositions à cet égard, et lui laissait plus de latitude; car lui aussi jura de garder le célibat. Arché, que le malheur avait

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müri avant l’âge, avait étudié bien jeune et Ce sang-froid les hommes et les choses; et il en était venu à la sage conclusion qu’il est bien rare qu’un mariage snit heureux sans amour mutuel. Bien loin d’avoir la fatuité de presque tous les jeunes gens, qui croient de bonne foi que toutes les femmes les adorent, et qu’ils n’ont que le choix des plus beaux fruits dans la vaste récolte des cœurs, de Locheill avait une humble opinion de lui-même. Doué d’une beauté remarquable et de toutes les qualités propres à captiver les femmes, il se faisait remarquer de tout le monde par ses manières élégantes dans leur simplicité lorsqu'il paraissait dans une société; mais il n’en était pas moins aussi modeste que séduisant, et croyait, avec la Toinette de Molière, que les grimaces d’amour “ ressemblent fort à la vérité.” J’étais pauvre et proscrit, pensait-il, j'ai été aimé pour moi-même; qui sait, maintenant que je suis riche, si une autre femme aimerait en moi autre chose que mon rang et mes richesses, en supposant toujours que mon premier, mon seul amour, pût e’éteindre dans mon cœur? Arché se décida donc au célibat.

Le soleil disparaïssait derrière les Laurentides, lorsque de Locheill arriva à la ferme de Dumais. Il fut agréablement surpris de l’ordre et de la propreté qui régnaient partout. La fermière, occupée des soins de sa laiterie, et assistée d’une grosse servante, s’avança au-devant de lui sans le reconnaître, et le pria de se donner la peine d’entrer dans la maison.

—Je suis ici, je crois, dit Arché, chez le sergent Dumais.

—Oui, monsieur, et je suis sa femme; mon mari ne doit pas retarder à revenir du champ avec une charretée de gerbes de blé; je vais envoyer un de mes enfants pour le hâter de revenir.

—Rien ne presse, madame; mon intention en venant ici est de vous donner des nouvelles d’un M. Arché de Locheill, que vous avez connu autrefois: peut-être l’avez-vous oublié.

Madame Dumais se rapprocha de l’étranger, l’examina pendant quelque temps en silence, et dit:

—Ïl y a assurément une certaine ressemblance; vous êtes, eans doute, un de ses parents? Oublier M. Arché! oh! ne dites pas Fi nous croît capables d’une telle ingratitude. Ne savez-vous donc pas qu'il s’est exposé à une mort presque certaine pour sauver la vie de mon mari, que nous prions tous les jours le bon Dieu de le conserver, d'étendre ses bénédictions sur notre bienfaiteur? Oublier M. Arché! vous m’affligez beaucoup, monsieur.

De Tocheill était très attendri. Il prit sur ses genoux la petite Louise, âgée de sept ans, la plus jeune des enfants de Dumais, et lui dit en la caressant:

—Et toi, ma belle petite, connais-tu M. Arché?

—Je ne lai jamais vu, dit l’enfant, maïs nous faisons tous les jours une prière pour lui.

— Quelle est cette prière? reprit Arché.

“ Mon Dieu, répandez vos bénédictions sur M. Arché, qui a sau- “vé la vie à papa, s’il vit encore; et e’il est mort, donnez-lui votre “ saint paradis. ”

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