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CHAPITRE TROISIÈME

Angels and minister of grace, defend us!

Be thou a spirit of health, or goblin damned,

Bring with thee airs from heaven, or blast from hell. HAMLET.

Eccr.te comme ies bois crient. Les hiboux

fuient épouvantés.... ... .., ... Entends-tu ces voix dans les hauteurs, dans le lointain, ou près de nous?.. .. .. .. Eh! oui! la montagne

retentit, dans toute sa longueur, d’un furieux chant magique.

FAusT,

Lest bogles catch him unawares;

Where ghaits and howlets nightly cry.

When out the hellish legion sallied.

Buens,

Dès que les jeunes voyageurs sont arrivés à la Pointe-Lévis, après avoir traversé le fleuve Saint-Laurent, vis-à-vis de la cité de Québec,

José s’empresse d’atteler un superbe et fort cheval normand à un

traîneau sans lisses, seul moyen de transport à cette saison, où il y

a autant de terre que de neige et de glace, où de nombreux ruis-

seaux débordés interceptent souvent la route qu’ils ont à parcourir.

Quand ils rencontrent un de ces obstacles, José dételle le cheval.

Tous trois montent dessus, et le ruisseau est bien vite franchi. Il

est bien vrai que Jules, qui tient José à bras-le-corps, fait de grands

efforts, de temps à autre, pour le désarçonner, au risque de jouir en

commun du luxe exquis de prendre un bain à dix degrés centigra-

des: peine inutile; il lui serait aussi difficile de culbuter le cap

Tourmente dans le fleuve Saint-Laurent. José, qui, malgré sa

moyenne taille, est fort comme un éléphant, rit dans sa barbe et ne

fait pas semblant de s’en apercevoir. Une fois l’obstacle surmonté,

José retourne seul chercher le traîneau, raftelle le cheval, remonte ÿ dessus, avec le bagage devant lui, crainte de le mouiller, et rat- ti trape bien vite ses compagnons de voyage, qui n’ont pas un instant fé ralenti leur marche. È

Grâce à Jules, la conversation ne tarit pas un instant pendant la

route. Arché ne fait que rire de ses épigramries à son adresse; il y a longtemps qu’il en a pris son parti.

—Dépêchons-rous, dit d’Haberville, nous avons douze lieues à faire d’ici au village de Saint-Thomas (1). Mon oncle de Beaumont soupe à sept heures. Si nous arrivons trop tard, nous courrons risque de faire un pauvre repas. Le meilleur sera gobé; tu connais le proverbe: tarde venientibus ossa.

—L’hospitalité écossaise est proverbiale, dit Arché; chez nous, l’accueil est toujours le même, le jour comme la nuit. C’est l'affaire du cuisinier.

—Credo, fit Jules; je le crois aussi fermement que si je le voyais des yeux du corps; sans cela, vois-tu, il y aurait beaucoup de maladresse ou de mauvais vouloir chez vos cuisiniers portant jupe. Elle est joliment primitive, la cuisine écossaise; avec quelques poignées de farine d'avoine, délayées dans l’eau glacée d’un ruisseau en hiver, —<car il n’y a ni bois, ni charbon dans votre pays,—on peut, à peu de frais et sans grande dépense d’habileté culinaire, faire un excellent ragoût, et régaler les survenants ordinaires de jour et de nuit. Il est bien vrai que lorsqu'un noble personnage demande l’hospitalité,—ce qui arrive fréquemment, tout Ecossais portant nne charge d’armoiries capable d’écraser un chameau, —il est bien vrai, dis-je, que l’on ajoute alors au premier plat une tête, des pattes et une succulente queue de mouton à la croque au sel : le reste de l'animal manque en Ecosse.

à De Locheill se contenta de regarder Jules par-dessus l’épaule, en isant :

Quis talia fando Myrmidonum, Dolopumye..... ss, ooosoe oove

—Comment, fit re dernier en feignant nne colère comique, tu me traites de Myrmidon, de Dolope, moi philosophe (2) ! et encore, grand pédant, tu m’injuries en latin, langue dont tu maltraites si impitoyablement la quantité, avec ton accent calédonien, que les mânes de Virgile doivent tressaillir dans leur tombe! Tu m’appelles Myrmidon, moi le plus fort géomètre de ma classe! à preuve que mon professeur de mathématiques m’a prédit que je serais un Vauban, ou peu s’en faut...

—Oui, interrompit Arché, pour se moquer de toi, à l’occasion de ta fameuse ligne perpendiculaire, qui penchsit tant du côté gauche, que toute la classe tremblait pour le sort de la base qu’elle menagçait d’écraser; ce que voyant notre pro.esseur, il tâcha de te consoler en te prédisant que, lors de la reconstruction de la tour de Pise, on te passera la règle et le compas.

Jules prend une attitude tragi-comique, et s’écrie:

T'u t'en souviens, Cinna, et veux m'’assassiner! (1) Maintenant Montmagny.

19) Myrmidons, Dolopes.—Noms de mépris que les élèves des classes supétieures donnaient aux jeunes étudiants avant leur entrée en quatrième.

pê-

Tu veux m’assassiner sur la voie royale, le long du fleuve Saint- Laurent, sans être touché des beautés de la nature qui nous environnent de toutes parts; à la vue de cette belle chute de Montmorency, que les habitants appellent la Vache (1), nom peu poétique, à la vérité, mais qui explique si bien la blancheur de l’onde qu’elle laisse sans cesse échapper de ses longues mamelles, comme une vache féconde laisse sans c :sse couler le lait qui fait la richesse du cultivateur. Tu veux m’assassiner en présence de l’île d'Orléans, qui commence à nous voiler, à mesure que nous avançons, cette belle chute que j’ai peinte avec des couleurs si poétiques. Ingratl rien ne peut t’attendrir! pas même la vue de ce pauvre José, touché de tant de sagesse et d’éloquence dans une si vive jeunesse, comme aurait dit Fénelon, s’il eût écrit mes aventures.

—Sais-tu, interrompit Arché, que tu es pour Île moins aussi grand poète que géomètre?

—Qui en doute? dit Jules. N’importe, ma perpendiculaire vous fit tous bien rire, et moi le premier. Tu sais, d’ailleurs, que c’était un tour du farceur de Chavigny, qui avait escamoté mon devoir, et en avait coulé un autre de sa façon, que je présentai au précepteur. Vous avez tous feint de ne pas me croire, charmés de voir mystifier l’éternel mystificateur.

José qui, d'ordinaire, prenait peu de part à la conversation des jeunes messieurs, et qui, en outre, n’avait rien compris de la fin de la précédente, marmottait entre ses dents:

—C’est toujours un drôle d pays, quand même, où les moutons ne sont que têtes, pattes et queues, et pas plus de corps que sur ma main! Mais, après tout, ce n’est pas mon affaire: les hommes, qui sont les maîtres, s’arrangeront toujours bien pour vivre; mais les pauvres chevaux!

José, grand maquignon, avait le cœur tendre pour ces nobles quadrupèdes. S’adressant alors à Arché, il lui dit, en soulevant le bord de son bonnet:

—Sous (sauf) le respect que je vous dois, monsieur, si les nobles mêmes mangent l’avoine dans votre pays, faute de mieux, je suppose, que deviennent les pauvres chevaux? ils doivent bien pâtir, s’ils travaillent un peu fort.

Les deux jeunes gens éclatèrent de rire à cette sortie naïve de José. Celui-ci, un peu déconcerté de cette hilarité à ses dépens, reprit:

—Faites excuse, si j’ai dit une bêtise: on peut se tromper sans boire, témoin M. Jules, qui vient de nous dire que les habitants appellent le saut Montmorency “ la Vache,” parce que son écume est

lanche comme du lait; j'ai, moi, doutance que c’est parce qu'il beugle comme une vache pendant certains vents: c’est ce que les anciens disent quand ils en jasent (2).

(1) Les habitants appellent encore aujourd’hui 1e saut Montmorency “la * ache.”

(2) U y a deux versions sur cette question importaute,

—Ne te fâche pas, mon vieux, dit Jules, tu as probablement raison. Ce qui nous faisait rire, c’est que tu aies pu croire qu’il y a des chevaux en Ecosse: c’est un animal inconnu dans ce pays-là.

—Point de chevaux, monsieur ! comment fait donc le pauvre monde pour voyager?

—Quand je dis point de chevaux, fit d’Haberville, il ne faut pas prendre absolument la chose à la lettre. Il y a bien un animal ressemblant à nos chevaux, animal un peu plus haut que mon gros chien Niger, et qui vit dans les montagnes, à l’état sauvage de nos caribous, auxquels il ressemble même un peu. Quand un montagnärd veut voyager, il braille de la cornemuse; tout le village s’assemble, et il fait part de son projet. On se répand alors dans les bois, c’est-à-dire dans les bruyères; et, après une journée ou aeux de peines et d’efforts, on réussit, assez souvent, à s’2mparer d’une de ces charmantes bêtes. Alors, après une autre journée ou plus, si l’animal n’est pas trop opiniâtre, si le montagnard a assez de patience, il se met en route et arrive mêm” quelquefois au terme de son voyage.

—Certes, dit de Locheill, tu as bel air à te moquer de mes montagnards! tu dois être fier aujourd’hui de ton équipage princier! la postérité aura de la peine à croire que le haut et puissant seigneur d’Haberville ait envoyé chercher l’héritier présomptif de ses vastes domaines dans un traîneau à charroyer le fumier! Sans doute qu’il expédiera ses piqueurs au-devant de nous, afin que rien ne manque à notre entrée triomphale au manoir de Saint-Jean-Port-Joli.

—Bravo! de Locheill, fit Jules; te voilà sauvé, mon frère. Bien rirosté! Coups de griffes pour coups de griffes, comme disait un jour un saint de t-u pays, ou des environs, aux prises avec 8a majesté satanique.

José, pendant ce colloque, se grattait la tête d’un air piteux. Semblable au Caleb Balderstone, de Walter Scott, dans sa Bride of Lammermoor, il était très sensible à tout ce qu’il croyait toucher à l’honneur de son maître. Aussi s’écria-t-il, d’un ton lamentable:

—Chien d'animal, bête que j’ai été! c’est toute ma faute à moil Le seigneur a quatre carrioles dans sa remise, dont deux, toutes flambantes neuves, sont vernies comme des violons; si bien qu’ayant cassé mon miroir, dimanche dernier, je me suis fait la barbe en me mirant dans la plus belle. Si donc, quand le seigneur me dit, avanthier au matin : “ Mets-toi faraud, José, car tu vas aller chercher monsieur mon fils à Québec, ainsi que son ami. monsieur de Locheill ; aie bien soin, tu entends, de prendre une voiture convenable”! moi, bête d'animal! je me dis, voyant l’état des chemins, la seule voiture convenable est un traîneau sans lisses. Ah! oui! je vais en recevoir un savon! j’en serai quitte à bon marché, s’il ne me retranche pas mon eau-de-vie pendant un mois... A trois coups par jour, ajouta José en branlant la tête, ça fait toujours bien quatre-vingt-dix bons coups de retranchés, sans compter les adons (casualités, poli':s8e8) ; mais c’est égal, je n’aurai pas voié ma punition.

Les jeunes gens s’amusèrent beaucoup de l’ingénieux mensonge de José pour sauver l’honneur de son maître,

—Maintenant, dit Arché, que tu sembles avoir vidé ton hudget, ton sac, de tous les quolibets qu’une tête française, tête folle e: sans cervelle, peut convenablement contenir, parle sérieusement, s’il est possible, et dis-moi pourquoi l’on appelle l’île d'Orléans, l’île aux Sorciers.

—Mais, pour la pluc simple des raisons, fit Jules d’'Haberville: c’est qu’elle est peuplée d’un grand nombre de sorciers.

— Allons, voilà que tu rccommences tes folies, dit de Locheill.

—Je suis très sérieux, reprit Jules. Ves Ecossais sont d’un orgueil insupportable. Ils ne veulent rien accorder aux autres nations. Crois-tu, mon cher, que vous devez avoir seuls le monopole des sorciers et des sorcières? Quelle prétentioni Sache, mon très cher, que nous avons aussi nos sorciers, et qu’il y a à peine deux heures, il m’était facile, entre la Pointe-Lévis et Beaumont, de t’introduire à uné sorcière très présentable (a). Sache, de plus, que tu verras, dans la seigneurie de mon très honoré père, une sorcière de première force. Voici la différence, mon garçon, c’est que vous les brûlez en Ecosse, et qu'ici nous les traitons avec tous les égards dus à leur haute position sociale. Demande plutôt à José, si je mens.

José ne manqua pas de confirmer ces assertions: la sorcière de Beaumont et celle de Saint-Jean-Port-Joli étaient bien, à ses yeux, de véritables et solides sorcières.

—Mais, dit Jules, pour parler sérieusement, puisque tu veux faire de moi un homme raisonnable nolens volens, comme disait mon maître de sixième, quand il m’administrait une décoction de f6rules, je crois que ce qui a donné cours à cette fa‘!e, c’est que les habitants du nord et du sud du fleuve, voyant les gens de l’île n!ler à leurs pêches avec des flambeaux pendant les nuits sombres, prenaïent le plus souvent ces lumières pour des feux follets; or, tu sauras que nos Canadiens des campagnes considèrent les feux follets (b) comme des sorciers, ou génies malfaisants qui cherchent à attirer le pauvre monde dans des endroits dangereux, pour causer leur perte: aussi, suivant leurs traditions, les entend-on rire quand le malheureux voyageur ainsi trompé enfonce dans les marais. Ce qui aura donné lieu à cette croyance, c’est que des gaz s’échappent toujours dec (ta basses et marécageuses: de là aux sorciers il n’y a qu’un pas (1).

—Impossible, dit Arché; tu manques à la logique, comme notre précepteur de philosophie te l’a souvent reproché. Tu vois bien que les habitants du nord et du sud qui font face à l’île d'Orléans, vont aussi à leurs pêches avec des flambeaux, et qu’alors les gens de l’île les auraient aussi gratifiés du nom de sorciers: ça ne passera pas.

FA que Jules secouait la tête sans répondre, José prit la paparole.

(1) Cette discussion sur les sorciers de l’île d'Orléans était écrite avant que M. le Dr LaRue eût publié ses charmantes légendes dans les “ Soirées Canadiennes.” L'auteur penchait, comme lui, pour la solution de Jules, nonobstant les arguments de Locheill À ce contraires, quand, hélas! l’ami José est venu confondre le disciple de Cujas et le fils d'Esculapel

—$Si vous vouliez me le permettre, mes jeunes messieurs, c’est moi qui vous tirerais bien vite d’embarras, en vous contant ce qui est arrivé à mon défunt père, qui est mort,

—0Oh! conte-nous cela, José; conte-nous ce qui est arrivé à ton défunt père, qui est mort, s’écria Jules, en accentuant fortement les trois derniers mots.

es mon cher José, dit de Locheill, de grâce faites-nous ce plaisir,

—Ca me coûte pas mal, reprit José, car, voyez-vous, je n’ai pas la belle accent, ni la belle orogane (organe) du cher défunt. Quand il nous contait ses tribulations dans les veillées, tout le corps nous en frissonnait comme des fiévreux, que ça faisait plaisir à voir; mais, enfin, je ferai de mon mieux pour vous contenter.

Si donc qu’un jour, mon défunt père, qui est mort, avait laissé la ville pas mal tard, pour s’en retourner chez nous; il s'était même diverti, comme qui dirait, à pintocher tant soit peu avec ses connaissances de la Pointe-Lévis: il aimait un peu la goutte, le brave et honnête homme! à telle fin qu’il portait toujours, quand il voyageait, un flacon d’eau-de-vie dans son sac de loup marin; il disait que c’était le lait des vieillards.

—Lac dulce, dit de Locheill sentencieusement.

—Sous le respect que je vous dois, monsieur Arché, reprit José, avec un peu d'humeur, ce n’était pas de l’eau douce, ni de l’eau de lac, mais bien de la bonne et franche eau-de-vie que mon défunt père portait dans son sac.

—Excellent! sur mon honneur, s’écria Jules; te voilà bien payé, grand pédant, de tes éternelles citaticns latines!

—Pardon, mon cher José, dit de Locheill de son ton le plus sérieux, je n’avais aucunement l’intention de manquer à la mémoire de votre défunt père.

—Vous êtes tout excusé, monsieur, dit José tout à coup radouci. Si donc que, quand mon défunt père voulut partir, il faisait tout à fait nuit. Ses amis firent alors tout leur possible pour le garder à coucher, en lui disant qu’il allait bien vite passer tout seul devant la cage de fer où la Corriveau faisait sa pénitence, pour avoir tué son mari.

Vous l’avez vue vous-mêmes, mes messieurs, quand j’avons quitté la Pointe-Lévis à une heure: elle était bien tranquille dans sa cage, la méchante bête, avec son crâne sans yeux; mais ne vous y fiez pas; c’est une sournoise, allez! si elle ne voit pas le jour, elle sait bin trouver son chemin la nuit pour tourmenter le pauvre monde.

Si bin, toujours, que mon défunt père, qui était brave comme l’épée de son capitaine, leur dit qu’il ne s’en souciait guère; qu’il ne lui devait rien à la Corriveau; et un tas d’autres raisons que j'ai oubliées. Il donne un coup de fouet à sa guevalle (cavale), qui allait comme le vent, la fine bêtel et le voilà parti.

Quand il passa près de l’esqueleite, il lui sembla bin entendre quelque bruit, comme qui dirait une plainte; mais comme il ventait un gros sorouë (sud-ouest), il crut que c’était le vent qui sifflait

dans les os du caläbre (cadavre). Pu n'y moins, ça le ‘arabusquait (tarabustait), et il prit un bon coup, por se réconforter. Tout bin considéré, à ce qu’i se dit, il faut s’entr’aider entre chrétiens: peut-être que la pauvre créature (femme) demande des prières. Il ôte donc son bonnet, et récite dévotement un déprofundi à son intention; pensant que, si ça ne lui faisait pas de bien, ça ne lui ferait pas de mal, et que lui, toujours, s’en trouverait mieux.

Si donc, qu’il continua à filer grand train; ce qui ne l’empêchait pas d'entendre derrière lui, tie tac, tie tac, comme si un morceau de fer eût frappé sur des cailloux. Il crut que c’était son bandage de roue ou quelques fers de son cabrouelte qui étaient décloués. Il descend donc de voiture; mais tout était en règle. Il toucha sa guecvalle pour réparer le temps perdu; mais, un petit bout de temps après, il entend encore tic tac sr les cailloux. Comme il était brave, il n’y fit pas grande attention.

Arrivé sur les hauteurs de Saint-Michel, que nous avons passées tantôt, l’endormiloire le prit. Après tout, ce que se dit mon défunt père, un homme n’est pas un chien! faisons un somme; ma guevalle et moi nous nous en trouverons mieux. Si donc, qu’il dételle sa guevalle, lui attache les deux pattes de devant avec ses cordeauz, et lui dit: Tiens, mignonne, voilà de la bonne herbe, tu entends couler le ruisseau: bonsoir.

Comme mon défunt père allait se fourrer sous son cabrouette pour se mettre à l’abri de la rosée, il lui prit fantaisie de s'informer de l’heure. Il regarde donc les trois Rois au sud, le Chariot au nord, et il en conclut qu’il était minuit. C’est l'heure, qu’il se dit, que tout honnête homme doit être couché.

Il lui sembla cependant tout à coup que l’île d'Orléans était tout en feu. Il saute un fossé, s’accote sur une clôture, ouvre de grands yeux, regarde, regarde... Il vit à la fin que des flammes dansaient le long de la grève, comme si tous les fi-follets du Canada, les damnés, s’y fussent donné rendez-vous pour tenir leur sabbat. A force de regarder, ses yeux, qui étaient pas mal troublés, s’éclaircirent, et il vit un drôle de spectacle: c'était comme des manières (espèces) d’hommes, une curieuse engeance tout de même. Ca avait bin une tête grosse comme un demi-minot, affublée d’un bonnet pointu d’une aune de long, puis des bras, des jambes, des pieds et des mains armés de griffes, mais point de corps pour la peine d’en parler. Ils avaient, sous votre respect, mes messieurs, le califourchon fendu jusqu’aux oreilles. Ca n’avait presque pas de chair: c'était quasiment tout en os, comme des esqueletles. Tous ces jolis gars (garçons) avaient la lèvre supérieure fendue en bec de lièvre, d’où sortait une dent de rhinoféroce d’un bon pied de long comme on en voit, monsieur Arché, dans votre beau livre d'images de l’histoire surnaturelle. Le nez ne vaut guère la peine qu’on en parle: c'était, ni plus ni moins, qu’un long groin de cochon, sous votre respect, qu'ils faisaient jouer à demande, tantôt à droite, tantôt à gauche de leur grande dent: c’était, je suppose, pour l’affiler. J'allais oublier une grande queue, deux fois longue comme celle d’une

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