CHAPITRE QUINZIEME
(a) Historique. Plusieurs anciens habitants m'ont souvent raconté qu’alors, faute de moulins, ils mangeaient leur blé bouilli.
Les moulins à farine étaient peu nombreux même pendant mon enfance. Je me rappelle que celui de mon père, sur la rivière des Trois-Saumons, ne pouvant suffire, pendant un rude hiver, aux besoins des censitaires, ils étaient contraints de transporter leur grain soit à Saint-Thomas, distant de dix-huit à vingt milles, soit à Kamouraska, éloigné de quarante milles ; et il leur fallaït souvent attendre de trois à quatre jours avant d'obtenir leur farine.
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(b) L'auteur n'a jamais été crédule, c’est une faiblesse que personne ne lui a reprochée:; néanmoins, au risque de le paraitre sur ses vieux jours, il va rapporter l’anecdote suivante, telle que la racontait sa grand’mère maternelle et sa sœur, madame Jarret de Verchères, toutes deux filles du baron Lemoine de Longueuil, et sœurs de madame de Mézière, qui périt avec son enfant dans l’Auguste.
Le 17 novembre, 1762, une vieille servante, qui avait élevé les demoiselles de Longueuil, parut le matin tout en pleurs.
—Qu'as-tu, ma mie— (c'était le nom d'amitié que lui donnait toute la famille), — qu'as-tu à pleurer?
Elle fut longtemps sans répondre, et finit par raconter qu’elle avait vu en songe, pendant la nuit, madame de Mézière sur le tillac de l’Auguste, avec son enfant dans les bras; qu’une vague énorme les avait emportés.
On ne manqua pas d'attribuer ce rêve à l'inquiétude qu'elle éprouvait sans cesse pour la demoiselle qu’elle avait élevée. L'auteur, malgré ses doutes quant à la date précise de la vision, n’a pu s'empêcher d'ajouter foi à une anecdote que non seulement sa famille, mais aussi plusieurs personnes de Montréal, attestaient comme véritable, Qui sait après tout? Encore un chapitre à faire sur les qui saitl
(c) M. le chevalier de Saint-Luc, d’un commerce très agréable, devint dans la suite un favori du général Haldimand, qui s’amusait beaucoup des reparties spirituelles, mais quelquefois assez peu respectueuses du
vieillard, que l'auteur ne croit pas devoir consigner. Un jour qu'il dinait au château Saint-Louis, en nombreuse compagnie, il dit au général:
—Comme je sais que Votre Excellence est un bon casuiste, j'oserai lui soumettre un cas de conscience qui ne laisse pas de me tourmenter un peu.
—Si c'est un cas de conscience, dit le gouverneur, vous ferez mieux de vous adresser à mon voisin, le révérend Père de Bérey, supérieur des Récollets.
—Soit! fit M. de Saint-Luc; mais j'ose me flatter que Votre Excellence sanctionnera le jugement du révérend Père.
—J'y consens, dit en riant le général Haldimand, qui aimait beaucoup à mettre le Père de Bérey, homme bouillant d'esprit, aux prises avec les laïques : beaucoup de. ces laïques, très spirituels d’ailleurs, mais imbus des mêmes principes phäosophiques du XVIIIe siècle que le Gouverneur luimême, ne laissaient échapper aucune occasion de railler sans pitié le fils de Saint-François. Il faut dire, du reste, qu'aucun ne s’en retirait sans quelques hons coups de griffe du révérend Père, lequel ayant été aumônier d’un régiment, était habitué à cette sorte d'escrime, et emportait presque toujours le morceau, quel que füt le nombre des assaillants.
—Voici donc mon cas de conscience, dit M. de Saint-Luc. Je passai en France après la cession finale du Canada, en 1763, où j'achetai une quantité considérable de dentelles de fil, d’or et d’ar:;ent et d’autres marchandises précieuses. Les droits sur ces effets étaient très onéreux; mais il fallait bien s’y soumettre. Je me présente aux douanes anglaises, avec quatre grands coffres, en sus de mes effets particuliers, exempts de tous droits. Les officiers retirèrent du premier coffre qu'ils ouvrirent, un immense manteau de la plus belle soie écarlate, qui aurait pu servir au couronnement d’un empereur, tant il était surchargé de dentelles de fil, d’or et d'argent, etc,
—Oh! oh! dirent messieurs les douaniers: tout ceci est de bonne prise.
—Vous n'y êtes pas, messieurs, leur dis-je. Et je retirai l’un après l'autre tous les articles qui composent l'habillement d’un grand chef sauvage; rien n’y manquait: chemise de soie, capot, mitasses du plus beau drap écarlate, le tout orné de précieux effets, sans oublier le chapeau de vrai castor surchargé aussi de plumes d’autruche les plus coûteuses, J'ôtai mon habi:, et, dans un tour de main, je fus affublé, aux yeux ébahis des douaniers, du riche costume d'un opulent chef indien. Je suis, messieurs, leur dis-je, surintendant des tribus sauvages de l'Amérique du Nord; si vous en doutez, voici ma commission. Ce superbe costume est celui que je porte lorsque je préside un grand conseil de la tribu des Hurons, et voici le discours d'ouverture obligé. Je prononçat alors, avec un
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NOTES ET ÉCLAIROISSEMENTS 269
sang-froid imperturbable, un magnifique discours dans l'idiome le plus pur de ces aborigènes: harangue qui fut très goûtée, si je puis en juger par les éclats de rire avec lesquels elle fut accueillie.
—Passe pour l’accoutrement obligé, à l'occasion du discours d’ouverture des chambres de messieurs les Hurons, dit le chef du bureau en se pâmant d'aise.
Nous passâmes ensuite au second coffre: il contenait un costume aussi riche, mais diffèrent quant à la couleur de la soie et du drap seulement.
Mèêmes objections, même mascarade. On me fit observer que le roi d'Angleterre, tout puissant qu'il était, portait uniformément le même cos- . tume quand il ouvrait son parlement, corps autrement auguste que celui de mes Hurons. Je répliquai qu’il ne s'agissait plus de Hurons, mais bien d’Iroquois, tribu très pointilleuse à l’endroit de sa couleur nationale qui était le bleu; et que je ne doutais aucunement que si le roi d'Angleterre présidait quelques grandes solennités écossaises, il adopterait leur costume, y inclus la petite jupe, aux risques de s’enrhumer: et là-dessus j'entonnai un superbe discours en idiome iroquois. Le flegme britannique ne put y tenir, et, à la fin de mon discours, on s'écria: “ Passe donc pour l'ouverture du parlement iroquois. ”
Bref, je réussis à passer le contenu de mes quatre coftres, comme président des grands conseils des Hurons, des Iroquois, des Abénaquis et des Maléchites. Ce qui me fut d’un grand secours, je crois, c'est qu'étant très brun et parlant avec facilité la langue de ces quacre tribus, les douaniers me prenaient pour un sauvage pur sang, et étaient assez disposés à l’indulgence envers celui qui leur avait donné une telle comédie. (1)
—Maintenant, mon révérend Père, continua M. de Saint-Luc, je vous avouerai que j’ai eu quelquefois de petits picotements de conscience, quoique messieurs les Anglais aient fait les choses galamment en laissant passer mes marchandises exemptes üe droits; et, comme Son Excellence vous a laissé la décision de cette question théologique, avec promesse d'y souscrire, j'attends votre sentence,
Le Père de Bérey avait pour habitude, dans la chaleur de la discussion, ou quand il était pris à l’improviste, de tutoyer, par distraction; il marmotta entre ses dents:
— Je ne te croyais pas si fin.
—Que dites-vous, mon révérend Père? fit M. &e Saint-Luc
— Que le diable en rit, répliqua le moine
(1) M. de Saint-Luc parlait avec facilité quatre ou cinq idiomes indiens.
Cette saillie excita l’hilarité des convives canadiens et anglais, et du général Haldimand lui-même.
En terminant cette note, je me permettrai de citer quelques fragments d’une lettre du même M. de Saint-Luc, que j'ai extraite des “ Mémoires de Famille” de ma bonne amie et parente, madame Eliza-Anne Baby, veuve de feu l'honorable Charles-E, Casgrain. Cette lettre semble écrite d'hier tant elle renferme d'actualité; elle fait voir en même temps avec quelle rectitude de jugement et quel coup d'œil cet homme remarquable envisageait les affaires du pays.
“ A monsieur Baby, à Québec, en Canada.
“ Paris, rue des fossés Montmartre, ce 20 mars 1775.
“J'ay reçu, mon cher pays, celle que vous m'avez fait l’amité de m'é- “crire..... Recevez mes remerciments des bonnes nouvelles que vous “me donnez et du détail consolant que vous m'y faites sur la réponse du “gouvernement aux demandes qui lui avaient été faites de la part des “Canadiens. Il paroit que cette cour est remplie de bonne volonté à leur “égard; je suis intimement persuadé qu’il dépendra d'eux d'obtenir éga- “lement une décision favorable. Sur les appréhensions qui vous restent, “et dont vous me parlez, si vous estes tous bien unis, que vous ne vous “ divisiez pas et que vous soyez surtout d'accord avec votre preslat, qui est “éclairé et (aussi) par les grâces de son état, vous verrez que tout ira “bien. Vous ne devez, mon cher pays, ne faire qu’un corps et une âme, “et suivre aveuglement l’advis de votre premier pasteur..... L'histoire “des Bostonnais et des colonies anglaises révoltées fait icy beaucoup de “bruit; il paroit... qu'ils ont pris le dessus. Quoi qu’il en soit, je crois “fermement que vous avez très-bien fait et agi sagement en ne prenant “point partie pour eux; soyez toujours neutres, comme les Hollandais, “et reconnaissants des bontés du gouvernement: mon principe est de ne “pas manquer le premier, et l’ingratitude est mon monstre; soyez assurés # d’ailleurs qu'en vous attachant à la cour de Londres, vous jouirez au “ moins des mêmes prérogatives des habitants de la Nouvelle-Angleterre. “Tel est mon avis. ”
lais, et du CHAPITRE SEIZIEME, fragments ‘Mémoires nne Baby, rer nble écrite un FE (a) Ma mère entrait un jour dans sa laiterie (il y a quelque soixante marquable ans de cela). Elle trouve, aux prises avec notre mulâtresse, deux matelots, dont l’un portait une chaudière, et l’autre un pot de faïence, —Qu'y a-t-il, Lisette? dit ma mère.
mars 1775. —Je leur ai donné du lait, répliqua celle-ci, et maintenant ils me font signe qu'ils veulent de la crème: ils n'ont pas le bec assez fin pour cela.
é de m'é- | hp vous —Donne-leur ce qu’ils demandent, fit ma mère:ces pauvres matelots ont ponse du bien de la misère pendant leurs longues traversées, et me font beaucoup à part des de peine, nté à leur tenir je . 4 a A . H % ie Trois mois après cette scène, ma mère, dinant au château Saint-Louis, : né ous s'aperçut qu’un officier la regardait en souriant en dessous. Un peu cho- | à : i isi le:
at, qui est quée, elle dit assez haut à sa voisine de table tout ira . Se nt
une âme, —Je ne sais pourquoi cet original me regarde ainsi: c’est sans doute L'histoire de la politesse britannique. ‘ucoup de ; t, je crois —Je vous prie de vouloir bien imexcuser, madame, répondit l'officier e prenant en bon français; je ne puis m’empecher de sourire en pensant à l’'excelollandais, lente crème que vous faites donner aux pauvres matelots pour leur adouest de ne ; cir la poitrine.
ez assurés Quirez au Cet officier et un de ses amis s'étaient déguisés en matelots pour jouer ngleterre. ce tour.
(b) Lord Dorchester a toujours rendu justice à la bravoure de ses anciens ennemis. Bien loin de leur faire, comme tant d’autres, le reproche de pusillanimité, il ne craignait pas de proclamer son admiration pour leur héroïque résistance malgré leur peu de ressources, et l’étonnement qu'il avait éprouvé, lors de la capitulation, en entrant dans la ville de Québec, qui n’était alors qu’un amas de ruines. En effet, mon oncle maternel, l'honorable François Baby, qui était un des défenseurs de Québec en 1759, me disait souvent qu'à l’époque de la capitulation, la ville n’était | plus qu'un monceau de décombres, qu'on ne se reconnaissait même plus
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dans certaines rues, et que l’on ne tirait quelques coup’ de canon de temps en temps, qu'afin de faire croire à l'ennemi qu'il y avait encore des munitions; mais qu'elles étaient presque entièrement épuisées. Lord Dorchester ne perdit jamais le souvenir de cette bravoure. J'ai entre mes mains une de ses lettres, en date du 13 septembre 1775, à mon grand-oncle, le colonel Dominique-Emmanuel Lemoine de Longueuil, dans laquelle il y a ce passage remarquable: “ Je vous prie de recommander à ceux qui sorti-
“ront d'être bien circonspects et de ne point écouter leur valeur: cela s “été la perte du pauvre Perthuis. ”
> temps | munichester ins une e coloyace | sorticela «