CHAPITRE SIXihÀlE
(a) Quelques personnes m'ont demandé si mon vieux pasteur n'était pas le type d'un ancien curé de la paroisse de Saint- Thomas, qui, lui aussi, avait baptisé et marié tous ses paroissiens, dont il avait enterré trois générations. Oh, oui! c'est bien le modèle que j'avais sous les yeux en écrivant i La débâcle. » J'ai beaucoup connu le respectable monsieur Verrault, depuis mon enTance jusqu'à sa mort. Celait un prèire d'un zèle inextinguible, mais aussi indulgent pour les autres qu'il était sévère pour lui-même. Il aimait la société, et se dépouillait, dans ses rapports avec elle, de la rigidité nécessaire au ministre des autels, quand il exerce ses fonctions. Ce n'était plus alors que le vieillard gai et aimable, se livrant avec entrain aux charmes de la causerie.
La mansuétude du saint homme fut mise un jour à une rude épreuve, à un souper, chez le seigneur du lieu.
J'ai déjà dit, dans une note précédente, que le seigneur Couillard, père de mon ami le Docteur Couillard, si avantageusement connu dans le district de Québec, était un savant en us: il parlait les langues latine, anglaise et allemande avec
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autant de facilité que la sienne propre. Sa mémoire était si prodigieuse, qu'il serait devenu, sans doute, un linguiste distingué en Europe, oii il aurait eu la facilité d'étudier plusieurs idiomes des nations étrangères. Un régiment de troupes allemandes était stationné à Saint-Thomas ; monsieur Gcuillard lit la connaissance des ofiiciers, et au bout de trois mo:s parlait l'allemnnd nu?si hien qu'eux. Mais graicl fut son d^'^sespoir, après le départ de ses nouveaux amis, de n'avoir personne pour converser dans une langue qu'il affectionnait.
Il apprend, le jour même du souper dont j'ai parlé plus haut, qu'un docteur allemand, arrivé de la veille, avait élu domicile dans le village de Saint-Thomas. Quelle bonne fortune pour lui ! Il se rappelle les moments agréables qu'il avait passés peu d'années auparavant dans la société du docteur Oliva, marié à sa cousine germaine, médecin aussi distingué dans sa prof'^ss'on que par ses vastes connaissances lil.t^''raires: sans doute qu'7 tous les docteurs allemands doivent se ressembler, à peu de chose près. Il se rend aussitôt chez l'étranger, qui lui fuit l'accueil le plus aimable. Ils conversent tous deux en allemand pendant deux heures, à se disloquer la mâchoire ; et monsieur Gouilkrd finit par l'inviter à souper pour le soir même.
On allait se mettre à table, lorsque le nouveau docteur arriva half seas over, c'est-à-dire à moitié ivre. Le malheureux n'avait, je crois, appris de la langue française qu'un vocabulaire de
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lous les jurons, en usage chez la canaille canadienne, 'qu'il débitait avec une verve impitoyable. Le pauvre prêtre, assis entre ma mère et la dame 'la la maison qui présidait à sa table»
s'écriait à chaque instant :
— I Dites-donc un peu ! (cette locution lui était habituelle) I dites-donc un peu, mesdames, que le bon Dieu est offensé par I un homme comme celui-là I »
Tout le monde était consterné : madame Couillard lançait des œillades peu bienveillantes à son érudit époux : ces œiila îes voulaient dire sans doute: — Où as- tu péché cet aniraal-là ? Monsieur Couillard faisait l'impossible pour détourner la conversation entièrement au protit de la langue allemande, mais si les oreilles du saint curé se reposaient tant soit p^,u, le diable n'y perdait rien, car le docteur devait jurer encore davantage, en se servant de sa langue vernacu'aire : autant qu"on en pouvait juger par les grimaces que faisait son interlocuteur, qui était trèi-pieux.
Le seigneur Couillard tinit enGn par oii il aurait dû commencer : il dit quelques mots à Toreille d'un des servants, et, quelques minutes après, on entendit une voiture s'arrêter devant la porte du manoir. Un garçon de ferme entra d'un air effaré, en disant qu'on était venu chercher le docteur pour une fernme qui se mourait. Les adieux de l'Esculape furent des plus touchants ; il était complètement ivre, et secoua, les
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larmes aux yeux, pendant au moins cinq minutes, la main de son généreux amphytrion, sans pouvoir s'en détacher.
Le saint homme de prêtre, très-soulagô après le départ d« ce malencontreux convive, s'écria :
— I Dites-donc un peu, mes amis, que le bon Dieu a été « offensé par cet homme-là. i II reprit ensuite sa bonne humeur ordinaire, abandonnant pour le quart-d'heure le schlinderlilche à SMi malheureux sort.
Il est inutile de dire que tout rapport cessa dès ce jour entre le cher docteur et la bonne société, pendant le peu de temps qu'il résida dans la paroisse.
Je me permettrai ae consigner une autre anecdote', tant j'aime à parler de mes anciens amis. Mon père, sachant que son ami, le même monsieur Gouillard, était arrivé à Québec, se rend aussitôt à l'hôtel où il pensionnait pour lui rendre visite ; il dt^mande à un domestique allemand de le conduire à la chambre qu'occupait le monsieur canadien.
— «Jhé n'ai pas connaître de monchire canadien, dit le domestique, il être ichi trois anclais et une monchire al.eajuad.
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ché lui être une cran pel homme plond, avec des cros càiem pleus et peaucoup, Grandement des couleurs au fisage.
C'était bien le signalement du cher seigneur ; et mon père, sachant que son ami parlait l'allemand, pensa que le domestique l'avait pris pour un compatriote ; et lui dit que c'était le monsieur qu'il désirait voir, mais qu'il était canadien.
r — Ché lui il être allemande, fit le dompstique, il me l'a dit lui-même ; ché lui barlé mieux que moi mon langue. Ché lui barlé moi de l'Allemagne et du orand Frieds (Grand Frédéric^ qui me l'a fait fait donner peaucoup Grandement de schlag, quand moi l'être soldat.
Mon père, entendant rire au haut de l'escalier, aperçut son ami i^ui lui criait de monter à sa chambre.
— Quel diahl<=' t'a possédé, dit mon père, de te faire passer ici pour un allemand?
— Ce n'est jas moi, répliqua monsieur Couillard en montrant !e domes'ique, c'est lui qui a voulu absolument que je fusse son compair'ote ; i"a accepté bravement mon rôle, et je m'en suis, je t'assuie, très-bieu trouvé; il est aux petits soins avec moi.
Cher monsi'^ur Conilîard ? l'ami d'enfance de mon père, comme son fils était le mien, je lui ai fermé les yeux, il y a
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cinquante-six ans, dans la rue de la cité de Québec qui porta son nom.
Il tomba niala,de, à son retour de Montréal, dans une maison de pension, et ne put être transporté chez lui. Tel père, tel fils; ce sont les deux meilleurs hommes et les deux hommes les plus vertueux que j'aie connus.
Monseigneur Plessis, son ancien compagnon de classe, venait le voir fréquemment pendant sa maladie ; et leurs longues conversations étaient toujours en latin, langue que tous deux affectionnaient.
Je ne puis passer sous silence le fait suivant que nous ne pûmes expliquer. J'avais constamment veillé monsieur Couillard, avec son fils, pendant sa maladie ; et, la nuit qu'il mourut, j'étais eucore auprès de lui avec son fils et feu M. Robert Christie, notre ami. Lorsque le moribond fut à l'agonie, je courus chez son confesseur, monsieur Doucet, alors curé de Québec; il vint lui-même m'ouvrir la porte du presbytère en me disant :
— Fâché de t'avoir fait attendre.
. — Comment ! répliquai-je ; j'arrive à l'instant même.
— Mon domestique, fit-il, est pourtant venu m'éveiller, il y a
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«nviron «.n quart-d'heure, en me disant de me dépêcher, que monsieur Gouillard se mourait.
Etait-ce une hallucination produite par l'inquiétude qu'éprouvait le prêtre sur l'état alarmant d'un malade qu'il chérissait ? Etait-ce l'ange de la mort, faisant sa ronde nocturne, qui s'arrêta au chevet du zélé ser\iteur du Très-Haut pour lui envoyer une dernière consolation qu'il implorait? Sa mission funèbre ne fut guère interrompue ; car, à ces mots sublimes prononcés par le prêtre : i Partez, âme chrétienne, au nom du Dieu Tout-Puissant, qui vous a créée ! » cette belle âme s'envola au ciel sur les ailes du messager de Jéhovah 1
' (b) Cette note peut être utile à plusieurs personnes dans certaines circonstances critiques.
Je puis affirmer que la population mâle de la cité de Québec, à quelque exception près, savait nager, il y a soixante ans. Quand la marée était haute le soir pendant la belle saison, les grèves étaient couvertes de baigneurs depuis le quai de la Reine, maintenant le quai Napoléon, jusqu'aux quais construits récemment sur la rivière Saint-Charles, à l'extrémité ouest du Palais. Quant à nous, enfants, nous passions une partie de la journée dans l'eau, comme de petits canards. L'art de la nalulion
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était d'ailleurs alors irès-simplifié : voici ma première et dernièrd» leçon.
J'avais près de neuf ans, et je commançais à barboter très* joliment au bord de l'eau, en imitant les grenouilles, sans résultat notable, La raison en était bien simplo: le voluma d'eau n'était pas suffisant pour me faire flotter.
Je sortais un jour de l'école, à quatre heures de relevée^ lorsque j'entendis, dans la rue de la Fabrique, la voix d'un gamin en chef qui s'égosillait à crier: cook ! cook ! C'était un cri de ralliement, dont il m'est difficile de tracer l'origine^ Perle très-sérieuse, je l'avoue, pour la génération actuelle. Si j'osais néanmoins émettre une opinion sur une question aussi importante, je crois que ce cri venait d'un jeu introduit par les enfants anglais, ei q'ie voici. Un de nous, élu roi par acclamation, pendant une Lelle soirée de l'été, s'asseyait majestueusement, disons, sur les marches de l'église des Récollets, remplacée par le Palais de Justice actuel ; et de là envoyait ses l sujets à tels postes qu'il lui plaisait d'assigner aux coins des ^ rues adjacentes; mais à l'encontre des potentats de tous les pays du monde, il agissait, généralement, avec assez d'équité pour que les plus grands se trouvassent les plus éloignés de son trône. Il y avait quelquefois peut-être de la partialité; mais quel souverain, ou même quel gouvernement constitutionnel peut se flatter d'en être exempt ?
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Chacun était au poste à lui assigné; le roi criait à s'époumonner : a tanla ! a lanla ! bèlri cook ! et chacun d'accourir à qui mieux mieux ; le dernier arrivé était passible d'une amende assez arbitraire.
Le lecteur, je suppose, n'est guère plus savant qu'il l'était avant cet exposé ; je vais lui venir en aide. Bien peu de Canadiens-Français parlaient l'anglais à cette époque; et ceux qui s'en mêlaient, massacraient sans pitié la langue de Sa Majesté Britannique, tandis que les enfants angUis riant peu nombreux parlaient le français aussi bien, ou aussi mal que nous. Je dois supposer que ce que nous prononcions hélri cook devait être Paslry cook, lâtissier: artiste si appréc'é de tout temps du jeune âge. Quant aux deux mots a lanla, c'était peut-être notre manière de prononcer ailend ail, rendoz-vous lous: nous ea Plions bien capables.
Mais revenons à nos moutons. J'avais à peine n-joint mon premier ami, qu'un autre petit polisson, qui faisait rouler, à force de coups de bâtons, un cercle de barrique aussi haut que Jui et orné intérieurement de lous les morceaux de fer-blancqu'il avait pu y clouer, répondit à l'ajipel en criant aussi cook ! cook ! Un troisième accourut ensuite en agitant entre ses doigts deux immenses os de bœuf, castagnettes peu coûteuses et très à la mode parmi ces messieurs. Celui-là criait : i Roule billot, la moelle et les os» : c'était un autre cri de ralliement. Comment me séparer d'une société si distinguée? j'étais bien, h la
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vérité, un peu confus, humilié même, de ne pouvoir faire ma partie dans ce charmant concert ! D'abord, les instruments md manquaient, et je n'avais pas même acquis ce cri aigre, aigu, particulier aux gamins des villes, si diflBcile à imiter pour ua petit campagnard récemment arrivé parmi eux. Mais ces messieurs, pleins d'indulgence, en considération des sous qu'ils me suçaient, ne se faisaient aucun scrupule de m'admettre dans leur aimable société.
J'avais, malheureusement, alors, mes coudées franches, étant en pension chez des étrangers ; mon père et ma mère vivaient à la campagne, et j'évitais avec grand soin, dans mes escapades» ceux de mes parents qui demeuraient à Québec. Aussi étais-je, au bout de deux ans, maître passé dans l'art de jouer aux marbres et à la toupie, etc. La marraine, hélas ! était le seul jeu dans lequel je montrais mon infériorité. Il fallait se déchausser pour bien faire circuler une pierre, en se balançant sur un seul pied, à travers un certain nombre de cercles tracés sur la terre; et ces messieurs, tant ceux qui marchaient assez souvent nupieds, que ceux qui ôta"ent leurs souliers pour l'occasion, avaient un grand avantage sur moi en se servant, pour cettô opération, des doigts des pieds avec autant de dextérité que dea singes. Certaines habitudes aristocratiques, que j'avais con» tractées dans ma famille, m'empêchaient de me déchausser lians les rues ! C'était être par trop orgueilleux 1
J'avais donc fais beaucoup de progrès dans la gaminerie^
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niais peu dans mes éludes, quand mon père, qui appréciait fort peu mes talents variés et estimables, me flanqua, (c'était soa expression quand il était de mauvaise humeur), me flanqua, dis-je, pensionnaire au séminaire de Québec. Je ne puis n.er que j'y gagnai beaucoup; mais aussi notre bonne ville perdit un de ses polisssons les plus accomplis.
Mais revenons encore une fois à mes précieux compagnons ;
car, au train dont je vais, mon histoire sera étemelle, elle n'aura ni commencement ni fin,
— Qu'alions-nous faire ? cria le rouU billot en agitant ses castagnettes.
'- >ious baigner, répondit le gamin en chef.
Là-dessus, nous descendîmes la côte de Léry, à la course ; et nous fûmes bien vite rendus sur la grève vis-à-\-is de la rue Sauil-au-Matelot ; la marée était haute et baignait le sommet d'un rocher élevé d'environ sept à huit pieds. Quelques minutes étaient à peine écoulées que mes trois amis se jouaient comme des dauphins dans les eaux fraîches du fleuve Saint- Laurent, tandis que, moi, j'étais resté triste, pensif et désolé, comme la fille du soleil après le départ d'Ulysse.
— Est-ce que tu ne te baignes pas? me crèirent les bienlieureux dauphins.
— Je ne sais pas nager ; répondis-je d'une voix lamentabl©;
— C'est égal, fit le principal gamin, que j'admirais beaucoup^ jette-toi toujours à l'eau, innocent 1 Imite la grenouille, et, si tu te noies, nous te sauverons.
Comment résister à une offre aussi gracieuse ? « Si tu \» noies, nous te sauverons ! > Je fus irrésolu pendant une couple de minutes ; le cœur me battait bien fort : j'avais un abîme à mes pieds. La honte l'emporta, et je m'élançai dans l'eau. A. ma grande surprise, je nageai aussitôt avec autant de facilité que les autres. Je m'éloignai peu d'abord, comme' le petit oiseau, qui, sortant de son nid, fait l'essai de ses ailes; et j© remontai sur mon rocher. Ah ! que le cœur me battait ! mais c'était de joie alors. Que j'étais £er ! j'avais conquis un nouvel élément. Mes amis s'étaient éloignés ; je jouis pendant un certain temps de ma victoire : et me jetant de nouveau à l'eau, j'allai bien vites les rejoindre au large. Il ne me manquait que la force musculaire pour traverser le Saint-Laurent.
Je ne conseille à personne de suivre mon exemple, à moins d'être assisté de puissants nageurs. Il est certain que je me serais infailliblement noyé, si ma bonne étoile ne m'eût favorisé : qu'attendre, en effet, d'enfants de mon âge ? Il est même probable que la ville de Québec aurait-eu aussi à regretter la perte d'un ou deux autres de ses gamins les plus turbuleals.
L'art de nager n*^ s'oublie jamais; pourquoi? parce que tout
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dépend de la confiance que Ton a en soi-même, c'est la chose la plus simple: chacun pourrait nager, s'il conservait son sangfroid et se persuadait qu'il peut le faire. Le premier mouvement d'une personne qui tombe à l'eau par accident, est^ . aussitôt qu'elle revient à la surface, de se renvoyer la tête en arrière pour respirer, ce qui la fait caler infailliblement. Qu'elle tienne, au contraire, son mentcn seulement à la surface de l'eau, qu'elle imite les mouvements de la grenouille, ou bien qu'elle batte l'eau alternativement des pieds et des mains à l'instar des quadrupèdes ; et elle nagera aussitôt.
Si, lors du sinistre du vapeur le Montréal, brûlé il y a six ans, vis-à-vis du Cap-Rouge, et où tant d«,' malheureux perdirent la vie, des personnes, conservant tout leur sang-froid, se fussent, après s'être dépouillées de leurs vêtements, précipitées sans crainte dans le fleuve, les pieds les premiers, (car il est très-dangereux de frapper l'eau de la poitrine sans tomber même de bien haut, le coup étant presque aussi violent qu'une^ chute sur un plancher) ; si, dis-je, ces personnes eussent sui\i la m-thode que je viens d'indiquer, il est probable que vingtcinq sur trente naufragés auraient réussi à sauver leur vie.
Il est très-Jangereux, même pour un excellent nageur, de secourir une personne en danger de se noyer, sans U-s plus grandes précautions. J'en ai fait moi-même l'expprience.
J" me promenais un jour sur les bords de la rivière Saint-
Charles, près de l'ancien j ont Dorchester, avec mon jeune frère, âgé de quinze ans ; j'en avais vingt. 11 faisait une chaleur ^touflante du mois de juillet, et l'envie de nous baigner nous prit. Il est vrai que la marée était basse ; mais une fosse longue et profonde, près des arches du pont, pouvait suppléer à cet inconvénient quant à moi ; et j'en profitai aussitôt. Mon frère, élevé à la campagne, ne savait pas encore nager, et aurait bien voulu jouir aussi de la fraîcheur de l'eau, où je me jouais comme une pourcil.
J'eus alors l'imprudence de lui dire sans autres instructions s
— Ne crains pas, viens avec moi, appuie seulement ta main sur mon épaule droite, nage de l'autre et des pieds, comme tu me vois faire ; et tout ira bien.
Tout alla bien, en effet, pendant quelques minutes ; mais, ■enfonçant à la fin dans l'eau, il fut saisi d'une frayeur subite, •et il m'enlaça le cou de ses deux bras, tenant sa poitrine appuyée contre la mienne. Jg ne perdis pourtant pas mon sangfroid dans ce moment critique, où toutes mes ressources de nageur étaient paralysées ; je fis des efi"orts désespérés pour prendre terre. Efforts inutiles! le poids de tout son corps, suspendu à mon cou, m'entraînait à chaque instant au fond de la fosse. Il me fallait, en outre, de toute nécessité, frapper le sable fortement de mes deux pieds pour venir respirer à la surface de l'eau, ce qui me faisait perdre bien du temis, en
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sorte que je n'avançais guère. Je me déterminai alors à rester au fond de l'eau, et en m'aidant des pieds et des mains, en saisissant les ajoncs, et les pierres, d'essayer à sortir de la terrible fosse. Je faisais un peu plus de chemin ; les secondes me paraissaient des siècles, lorsque j'entendis du bruit sur le rivage; je m'élançai hors de l'eau par un effort puissant, et je distinguai une voix qui criait: i Saisissez la perche, i Je l'empoignai au hasard, et notre sauveur nous tira tous deux sur le sable. C'était un jeune homme qui, travaillant de l'autre côté de la rivière, aurait pu nous secourir dès le commencement, s'il n'eût pensé que, sachant nager tous deux, nous nous amusions à jouer dans la rivière. Mon frère vomit beaucoup d'eau ; pour moi, je n'en avais pas avalé une seule goutte.
J'ai souvent failli me noyer par mes imprudences, mais je n'ai jamais couru un si grand danger.
Le proverbe p'^pulaire : beau nageur, beau noyeur, est vrai à certains égards : nous étions tous alors d'une témérité qui me fait frémir maintenant. Si l'un de nous disait: Vous n'êtes pas capables de nager jusqu'à ce na%ire ancré dans la rade,, rien n'empêchait les autres d'accepter le défi, ni la mare > contraire, ni le vent, ni même la tempête. Il ne faut pas néanmoins en conclure que l'art de la natation doit être néglig' e. En voici encore un exemple entre mille.
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Je me promenais, étant enfant, sur le fleuve Saint-Laurent, dans un bien petit canot, avec un tle mes jeunes amis, lorsqu'on nous penchant tous deux par inadvertance sur' un des bords de la légère embarcation, nous la fîmes chavirer. Renversés en arrière, nous fîmes une culbute qui nous procura l'agrément de faire la connaissance de quelques poissons, à deux ou trois brasses de profondeur, avant de reprendre l'équilibre pour remontera la surface de l'eau; mais, loin d'être déconcertés, ce ne fut qu'un nouveau surcroit de jouissances pour nous. Aussi notre premier mouvement fut de rire aux éclats en nageant vers notre canot et vers nos chapeaux que le courari emportait. Après mûre délibération, nous convînmes de faire un paquet de nos hardes, savoir : gilets, chaussures, chapeaux ; et, à l'aide de nos cordons de souliers, de les déposer sur la quille de la petite barque, transformée en dos d'âne, avec son bât pour l'occasion. La marée aidant, nous réussîmes à remorquer le canot jusqu'à terre. Nous n'avancions guère à la vérité, et oa nous prit beaucoup de temps ; mais nous avions un endroit de refuge, en nous accrochant à la barque quand nous étions fatigués.
Voilà un exemple frappant de l'utilité desavoir nager: ce qui ne fut pour nous qu'une partie de plaisir aurait probablement été un accident fatal à d'autres qui, dans notre position, Auraienlignoré cet art utile.
Les AncUns Canadiens //^
fc) Quoique ami du progrès, je ne puis m'empêcher d'avouer qu'il y avait beaucoup de charme, de poésie même pour I& jeunesse, dans la manière primitive dont on passait les rivières, il y a soixante ans. Aucuns ponts n'existaient alors sur \\ rivière des Mères, sur les deux rivières \is-a-vis le village de Saint-Thomas et sur celle de la Rivière-Ouelle. Quant à cette dernière, comme je Tai toujours traversée dans un bajc, avea cheval et voiture, je n'en parle que pour mémoire. H est \Tal qu'elle avait aussi ses agréments : le câble était sujet à se rompre pendant la tempête, eu par la force et la rapidité du courant ; et si, par malheur, la marée baissait alo-rs, le bac et sa charge couraient grand risque d'aller faire une petite promenade sur le fleuve Saint-Laurent. J'ai entendu parler d'un accident semblable, où plusieurs personnfts faillirent perdre la yie.
On pasâàîl îes trois premières rivières à gué, quand les eaux étaient basses, en sautillant dans la voiture comme un enfant qui marcherait pieds nus sur des écailles d'huîtres ; mais c'était un plaisir pour la jeunesse, folle de la danse. Il arrivait biea parfois des accidents sérieux ; mais la vie n'est-elle pas seméô de ronces et d'épines.
J'ai vtl, "un jour, mon père et ôia mère verser en traversant € bras de Saint-Thomas ; mais ce n'était pas la faute de l'ai» mable rivière. Mon père conduisait deux chevaux un peu violents, attelés de front ; un des guides s'accrocha je ne sais $
\lSo Les Anciens Canadiens
quelle partie du harnais, une des roues de la voiture monta sur une roche énorme, et il fallut bien faire la culbute dans l'eau, d'ailleurs très-limpide et peu profonde, mais très-solidement pavée de gros cailloux. Gomme c'était à cette époque la seule manière de traverser le Bras, je n'ai jamais ouï-dire que mon père lui ait gardé rancune ; il s'eu est toujours pris aux rênes qu'il tenait en mains.
Mais, l'agrément I ce que j'appelle agrément ! était de passer ces rivières quaud les eaux étaient trop profondes pour les Iranchir à gué.
Un voyageur arrive au village de Saint-Thomas, dans une calèche, avec sa famille. Métivier, le seul et unique batelier, demeure de l'autre côté de la rivière, et il n'est pas toujours d'humeur accostable ; je dois, cependant, lui rendre la justice ^e dire, qu'après maints signaux, et lorsque le requérant a les poumons vides, ou peu s'en faut, le batelier se décide à donner signe de vie en laissant la rive opposée dans une espèce de coque-de-noix qu'il affirme être un canot.
Le plus difficile, d'abord, est de traverser la calèche beaucoup trop large pour entrer dans la barque ; cependant, Métivier, après avoir beaucoup pesté contre les voyageurs en général qui se servent de voilures en dehors de toutes proportions légitimes, et contre sa chienne de pratique en particulier, finit par poser la calèche sur le haut du canot, les roues traînantes
Lts Ancims Cantfdîens jSl
dans l'eau de chaque côlé d'icelui. Il a beau protester ensuite qu'il n'y a aucun danger à faire le traj-t avec une compagne Aussi aimable, pourvu que l'on sache bien garder l'équilibre, personne ne veut encourir les risques ; et cela sous le vain prétexte que la rivière est très-rapide et que l'on entend le Jbruit de la cataracte qui mugit comme un taureau en fureur à quelques arpents au-dessous du débarcadère. Gomme personne n'a voulu servir de lest vivant, Métivier, i après avoir voué les peureux à tous les diables, jette quelques grosses pierres au fond du canot; et, comme l'acrobate Blondin, il sait «i bien conserver l'équilibre, malgré les oscillations de la calèche, qu'il franchit, sans plus de danger que lui, sinon 1» Uiagara, du moins la Rivière-du-Sud.
Et le cheval maintenant ! Ah ! le cheval I c'est une autre Affaire. 11 regarde tout, d'un air inquiet, il renâcle fréquemment, tandis qu'on le tient poliment par la bride, seule partie qui lui reste de son harnais. Gomme il ne se souci guère de se mettre à l'eau, un combat toujours opiniâtre s'engage alors, «ntre la bête et les gens, qui, à grands renforts de coups de fouet, veulent l'obliger à traverser seul la rivière; mais, comme
1 Que la terre, qui recouvre le brave et honnête Métivier, lui soit légère 1 flue ses mânes me pardonnent d'avoir évoqué, son souvenir ! Si le voyageur ingrat l'a oublié, je me plais, moi, à le faire revivre dans cette note : il a fait rétrograder de soixante et quelques années l'ombre qui marque les heures Bur le cadran de ma v'!e. Ce n'a été. il est vrai, que pendant un instant; «nais quel instant précieux pour le veillard que celui qm lui rappelle quelques bonnes jouissances de sa jeunesse.
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il se trouve le plus maltraité, il finit par succomber dàfts la. lutte, se jette à la nage, se promettant bien, sans doute, d* prendre sa revanche à l'autre rive où on le guette. Aussi a-t-il tien soin de ne jamais prendre terre où ses ennemis l'attendent. Oh ! comme je riais de bon cœur, lorsque je voyais le noble animal, libre de toute entrave, franchir les clôtures, courir dans les champs et dans les prairies pendant que ses ennemis suaient à grosses gouttes pour le rattraper.
J'ai dit plus haut que j'étais ami du progrès : je me rétracte^ La civilisation a tué la poésie : il n'y en a plus pour le voyageur. Belle prouesse, en effet, exploit bien glorieux que da passer sur un pont solide comme un roc, et assis conforatblement dans une bonne voilure ! Aussi dois-je garder de la ran-eu ne à M. Ri vérin qui, le premier, vers l'année 1800, a privé la voyageur du plaisir de passer la rivière des Mères avec ses anciens agréments. J'ai, de même, beaucoup de peine à pardonner à M. Fréchetle qui, en l'année 1813, a construit le superbe pont sur la Rivière-du-Sud, dont s'enorgueillit le village de Montmagny. Je crois encore en vouloir davantage au seigneur de la Rivière-Ouelle, d'avoir construit un pont magnifique sur la rivière du même nom. Il y avait tant d'agrément à hâler^ en chantant, le câble de l'ancien bac, après avoir failli verser de voiture en y embarquant. On a proclamé bien haut que ces messieurs avaient été les bienfaiteurs de leur paysl Itenfai* leurs ? oui ; mais, jioêtes ? non.
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fd) Je descendais, p- n.Jant une belle nuit du inoi<; de juin de l'année 1811, à la cour de circuit de la paroisse d.- Kamouraska.
Le conducteur de ma voiture était un habitant de la paroisse de Siint-J^an-Porl-Joli, nommé Desrosiers, homme non-seulement de beaucoup d'esprit naturel, et d'un jugement sain, mais aussi très-facétieux. Je le fis asseoir à côté de moi, quoiqu'il €'en défendit d'abord : mon père et ma mère m'avaient accoutumé, dès l'enfance, à traiter avec beaucoup d'égards nos respectables cultivateurs. Je ne me suis jamais aperçu que celte conduite nous ait fait moins respecter de celle classe d'hommes estimables ; bien au contraire.
Après avoir épuisé plusieurs sujets, nous parlâmes des reveuan's, auxquels Desrosiers croyait mordicus, avec une espèce de raison, appuyée sur une aventure qu'il me raconta.
— Je rencontrai, un soir, me dit-il, un de mes amis, arrivant d'un long voyage. C'était auprès d'un jardin où avait été enterré un Canaden rebelle, auquel le curé de la paroisse avait reîusé <le donner la sépulture ecclésiastique, i 11 y avait longtemps
1 On remarquait autrefois plusieurs de ces tombes, le long d-- la côte dg^ Sud. C'était celles d'un certain nombre de Canadiens rebelles, qui, pendant la guerre de 1775, avaient pris fait et cause pour les Américains, et aiixquela leurs curés avaient été obligés, quoique bien à regret, de refuser la sépulture ecclésiastique, à cause de leur obstination à ne vouloir pas reconnaître leur erreur. Ces infortunés, ayant appris que les Français combattaient pour 1» «ause de l'indépendance, s'imaginèrent, à l'époque de l'invasiou de 1773
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que nous ne nous étions vus, et nous nous assîmes sur l'herb» pour jaser. Je lui dis, dans le cours de la conversalion qu» Bernuchon Bois était mort.
— Est-il trépassé, dit-il, avec sa grande pipe dans la bouche^ qu'il ornait de toutes les plumes de coq vertes et rouges qu'il pouvait ramasser ?
•—Oui, lui répondis-je en badinant: je crois qu'il ne l'alâchée que pour rendre le iiernier soupir.
Et là-dessus nous nous mîmes à faire des charades qui r 'avaient plus de lin.
Vous savez, monsieur, ajouta Desrosiers, que les habitants se servent toujours de hrûMs bien courts : c'est plus commode pour travailler; mais le défunt Bernuchon était un homm» glorieux, qui portait haut; et il fumait constamment, même pendant les jours ouvriers, avec une longue pipe ; il en avait
qu'en se rangeant du côté des Américains, ils verraient bientôt venir le» Français derrière eux. Le souvenir de la conquête était, en effet, bien vivaca alors, et les persécutions du gouvernement n'avaient pas peu contribué àattiser les haines invétérées des Canadiens contre les Anglais. 1 était donc bien naturel de voir les malheureux vaincus tourner leurs regards attristés vers l'ancienne patrie, d'où ils espéraient toujours voir revenir " leurs gens.'» On rapporte qu'un des rebelles étant à son lit de mort, le curé vint l'exhorter à avouer sa faute. Le mourant se soulève à demi, et le regarde d'un air de mépris en lui disant : " Vous sentez l'Anglais ! " Puis U se retouruft du côté de la muraille et expire.
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en outre une, pour les dimanches, ornée comme l'avait ditmoa ami. Les jeunesses s'en moquaient, mais il ne voulait pas en démordre. Tous ces badinages étaient bons de son vivant; mais c'était très-mal à nous de le charader, quand il était à dix pieds de nous bien tranquille dans son cercueil. Les morts sont rancuneux, et ils trouvent toujours le moyen de prendrd leur revanche : on ne perd rien pour attendre ; quant à moi, j9 n'attendis pas longtemps, comme vous allez voir.
11 faisait une chaleur étouffante du mois de juillet ; le temps se couvrit toul-à-coup, si bien qu'en peu d'instants il fit aussi noir que dans le fond d'une marmite. Un éclair dans le sud nous annonça l'orage, et mon ami et moi nous nous séparâmes fiprès avoir bien ri du défunt Bernuchon et de sa grandpipe.
J'avais près de trois bons quarts de lieue pour me rendre chez moi ; et plus j'avançais, plus je me trouvais mal à l'aise
•de m'être moqué d'un chrélien qui était défunte Boum I
boum ! un coup de tonnerre ; le pas commence à me ralentir : j'avais une pesanteur sur les épaules. Je faisais mon possible pour bâter le pas, je pensais toujours au défunt et je lui faisais ben des excuses d'en avoir fait des risées. Cri ! cra ! cra ! un épouvantable coup de tonnerre, et je sens aussitôt un poids énorme sur mon dos, et une joue froide collée contre la mienne ; je ne marchais plus qu'en tricolant.
Ce n'était pourtant pas, ajouta Desrosiers, la pesanteur de
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son corps qui me fatiguait le pirs : c'était un petit homme chétif de son vivant ; j'en aurais porté quatre comme lui, sans me vanter ; et il devait encore avoir pas mal racorni depuis trois ans qu'il était dans la terre. Ce nétait doue pas sa.
pesanteur qui me fatiguait le plus, mais Tenez, monsieur,
faites excuse si je suis obligé de jurer ; je sais que ce n'est paspoli devant vous.
— A votre aise, mon cher Desrosiers, lui dis-je ; vous contez si bien, que je consentirais à vous voir souffrir quelques mois de purgatoire, plutôt que de supprimer les moindres circonstances de votre intéressante aventure,
— C'est de votre grâce, monseigneur, répliqua-t-il tout fier de mon éloge.
Desrosiers, se faisait courtisan: je n'étais alors seigneur qu'en perspective. Si je lui eusse demandé l'heure, il m'aurait probablement répondu : l'heure qu'il plaira à votre seigneurie^, comme fit à Sa Majesté Louis XIV, je ne sais quel courtisan^ d'une flatterie sans pareille.
Desrosiers, alors, libre de toute entrave, grâce à ma libéralité de vingt-cinq ans, continua son récit dans les mêmes termes r
— Ce n'était donc pas sa pesanteur qui me fatiguait le plus, mais c'était sa s...ée pipe, qui me battait continuellement le long de la gueule.
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— Certes, lui dis-je. un évêaue même vous pardonnerait, jo crois, ce juron.
Et me voilà pris d'une telle fougue de rire, que je ne pouvais plus m'arrêter. C'était ce bon, ce franc rire de la jeunesse, alors que le cœur est aussi lé^er que l'air qu'il retire. Mon compagnon ne partageait guère mon hilarité, et paraissait au contraire très-mécontent.
Je voulus ensuite le badiner en lui disant que c'était, sans doute, un mendiant qui, n'ayant pas les moyens de payer la poste, lui a\-ait monté sur les épaules pour voyager plus à Taise, Et je recommenr;ai à rire de plus belle.
Bntin, voyant qu'il me boudait, je tâchai de lui faire comprendre que tout ce qui lui était arrivé était très-naturel ; que les impressions de son enfance, que la ferme croyance oîi il était que les morts se vengent de ceux qui s'en moquent, que l'état pesant de l'atmosphère, que le coup de tonnerre qui l'avait probablement électrisé, avaient causé ce cauchemar; qu'aussitôt que la peur maîtrisait un homme, il ne raisonnait guère plus qu'un cheval saisi d'épouvante, qui va follement se briser la tête contre une muraille.
Ce que vous me dite là, monsieur, fit Desrosiers, a bien du
bon sens, et je me rappelle, en effet, qu'étant enfant, je me réveillai, la nuit, en peur; j'étais dans les bras de ma mère
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qui tâcîiaît de me consoler, ce qui ne m'empêchait pas de voir toujours notre gros bœuf rouge qui voulait m'encorner, et ja continuai à crier longtemps, car il était toujours là qui me menaçait.
Je sais que les gens instruits ne croient pas aux revenants, ajouta-t-il; ils doivent en savoir plus long que les pauvres ignorants comme nous, et je pense vraiment que le tout était l'effet de mon imagination effrayée. N'importe, une fois dans ma maison, je fus un peu soulagé ; mais je ne fus débarrassé da Bernuchon et de sa j'allais encore jurer.
— Ne vaus gênez pas, lui dtô-je ; je trouve que vous jure» avec beaucoup de grâce, et que votre récit perdrait infiniment de son sel sans cela.
— Non, non, fit Desrosiers ; vous en parlez à votre aise, vous, avec vos quelques mois de purgatoire qui ne vous feront pas grand mal. Je vois maintenant que chacun pour soi est la meilleure des maximes. Je concluerai donc en disant que je ne fus débarrassé de Bernuchon et de son insécrable Dioe que dans mon lit, à côlé de ma femme.
Pourriez-vous me dire, vous qui êtes un avocat d'esprit, continua mon compagnon, qui me conservait un peu de rancune, si chaque religion a son enfer ?
- Gomment ! chaque religion son enfer ? dîs-je.
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— Oui, monsieur; un enfer pour les catholiques, un enfer pour les protestants, un enfer pour les juifs, et chacun à son. à-part?
— Je ne suis guère versé dans la théologie, repris-je pour le faire parler ; pourquoi me faites-vous cette question ?
— Ah dame ! voyez-vous, quand le bétail est bien nombreux, il faut bien faire des séparations dans les écuries et dans les étables. Mais ce n'est pas cela qui m'inquiète le plus : ce sont ces pauvres protestants qui doivent avoir un enfer bien rude à endurer, eux qui ont aboli le purgatoire, et qui sont ?i tendres à leur peau, qu'ils ne veulent ni jeûner, ni faire carême : ça doit chauffer dur, allez. Tous comprenez, n'est-ce pas, que les plus grands pécheurs de notre religion font toujours un petit bout de pénitence de temps à autre ; autant de pris, autant de payé, et notre enfer doit moins chaufier.
— Savez-vous, Desrosiers, lui dis-je, que vous m'inquiétez
— Ne soyez pas en peine, monsieur; les avocats ne seront pas logés dans le grand enfer avec les autres, ils auraient bien vite tout boulversé avec leur chicane, si bien que salan n'aurait pas assez de diables pour faire la police.
— Qu'en lerez-vous donc ? m'écriai-je en éclatant de rire.
— Ils auront leur petit enfer, bien clos, bien chauffé, bien
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éclairé même pour se voir mieux, où, après avoir mangé les pauvres plaideurs sur la terre, ils se dévoreront à belles dents, sans que le diable s'en mêle.
Desrosiers s'était vengé de moi. Ce fut à son tour de rire, et je fis chorus de grand cœur.
— Maintenant, lui dis-je, que vous avez disposé si charitablement des avocats, que ferez-vous des docteurs ?
— Il ne faut *pas dire du mal de son prochain, repril-il. (Desrosiers ne comptait pas, à ce qu'il parait, les av s comme son prochain). Je n'en connais qu'un âgé de quatrevingts ans, et j'espf^re que le diable lui fera avaler toutes l^-s pilules de terre glaise qu'il a fait prendre à ses malades : ma pauvre femme en a pris six pour sa part d'une baleinée, çl a pensé en crever à la peine, i II lui avait expressément recommandé de n'en prendre qu'une à la fois, soir et matin, mais comme il la soignait à l'entreprise, elle croyait, avec raison, que c'était pour ménager ses remèdes, et elle se dit en englobant les six boulettes d'une gueulée : je vais l'attrapper, et il faudra bien qu'il m'en donne d'autres.
Le soleil, qui s'était levé radieux sur les côtes de Pincourt,
1 Un docteur pesait, avec précaution, une dose d'émétique pour un habitant, en pésence de l'auteur: — Allons-donc, M. le docteur, dit Jean-Baptiste, on V0U6 paie bien: donnez bonne mesure I
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éclairait alors un des p'us beaux sites du Canada, et mit fin à notre conversation. Nous étions à Kamouraska, où quatre cents causes nouvelles, à expédier en deux jours, attendaient juges, avocats et greffiers. Nous n'étions que quatre avocats récemment admis au barreau, MM. Vailière, LeBlond, Plamondon et moi, et nous fîmes honneur à toute cette besogne, aux dépens, je crains bie«, de nos pauvres clients. Comme j'étais le seul d'entre nous qui fût connu dans les i.aroisses d'en bas, et que j'eusse le choix de presque toutes les causes, j'ai souvent pensé depuis à la place que le charitable Desrosiers ava-of>?signée à messieurs les membres du barreau, partis de Québec pour assister à la seule cour de tournée qui se tenait alors une iTois par année, seulement, dans la paroisse de Kamouraska, et comprenant un immense arrondissement.