CHAPITRE DIXIÈME
(a) Monsieur James Cakiweli, réfugié à Québec après la prise du Détroit, et cousin germain de ma femme (son père ayant épousé une demoiselle Baby, du Haut-Canada), me racontait, vers l’année 1814, une anecdote à peu près semblable. Son frère, le capitaine John Caldwell, ayant rendu à un sauvage ivrogne un service à peu près analogue à celui que j’ai consigné, l’indigène réformé voulut d’abord lui témoigner sa reconnaissance en lui offrant de riches présents d’une manière assez singulière, quoique dans les mœurs de ces barbares.
Il apprend que son bienfaiteur est en danger de mort des suites d’une blessure qu’il avait reçue, dans un combat, pendant la dernière guerre américaine avec l’Angleterre. Il se rend au chevet du lit du malade avec deux prisonniers américains qu’il avait faits, et lui dit :
« — Tiens, mon frère, je vais casser la tête à ces deux chiens de grands couteaux (noms que les sauvages donnaient aux Américains), et le manitou satisfait te laissera vivre ».
Le capitaine Caldwell eut beaucoup de peine à empêcher le sacrifice au manitou, mais, à force de supplications, la reconnaissance l’emporta, et l’Indien lui fit présent des deux prisonniers.
Les circonstances qui accompagnèrent la blessure de Caldwell méritent d’être rapportées. Dans un combat qu’il livrait aux Américains avec nos alliés sauvages, il aperçut un soldat ennemi blessé, qui faisait des efforts inutiles pour se relever ; mû par la compassion, il courut à lui, afin d’empêcher les Indiens de le massacrer ; mais comme il se baissait en disant à F Américain de ne rien craindre, et qu’il allait le protéger, celui-ci tira un couteau et le lui passa au travers de la gorge. Caldwell tomba à terre, et l’Américain, penché à son tour sur lui, allait redoubler le coup, quand un sauvage, embusqué à une cinquantaine de verges, voyant le danger, secourait son ami, lâcha un coup de fusil avec tant de précision que la cervelle du Yankee jaillit sur le visage de la victime qu’il allait immoler.
Chose extraordinaire ! le capitaine Caldwell guérit assez promptement de sa blessure ; et assista même peu de temps après comme témoin à une
NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS
cour martiale siégeant à Montréal, autant que je m’en souviens, pour le procès du général Proctor.
Quand il commença à rendre son témoignage d’une voix faible, le président de la cour lui cria :
« - — Speak louder, parlez plus haut.
— Impossible, répliqua Caldwell en montrant son cou encore entouré d’emplâtres : un Américain m’a passé un couteau au travers de la gorge ».
J’avoue qu’on aurait pu être enroué à moins.
Caldwell était simplement capitaine dans la milice du Haut-Canada tandis que les officiers qui composaient la cour martiale, appartenaient à l’armée régulière, ce qui fut cause, probablement, que sa réponse fut accueillie avec beaucoup d’hilarité par ces messieurs.
Le capitaine Caldwell indigné leur dit :
» — Je parlais aussi haut qu’aucun de vous, en présence de T ennemi, avant ma blessure » !
Plusieurs officiers, qui avaient servi dans la milice du Haut-Canada, pendant la guerre de 1812, m’ont raconté que les officiers de l’armée régulière les traitaient avec une hauteur impardonnable. Il m’est impossible d’en expliquer la raison : car les miliciens du Bas-Canada n’ont eu qu’à se louer, à cette époque, des égards que leur montraient les officiers de l’armée régulière dans leurs rapports mutuels.