CHAPITRE ONZIÈME
(a) C’était, je crois, en 1806 : toute la fc mille était à table chez mon père à Saint -Jean-Port- Joli, vers une heure de relevée, lorsque nous fûmes témoins d’un semblable phénomène. Comme le soleil brillait de son plus bel éclat, la détonation, qui ébranla le manoir jusques dans ses fondements, ne pouvait être, comme nous le pensâmes d’abord, l’effet de la foudre. On aurait pu croire que l’immense farinier, mesurant dix pieds de longueur, qui était dans le grenier, avait été soulevé jusqu’au toit par le fluide électrique, pour retomber de tout son énorme poids sur le plancher. Je laisse aux physiciens le soin d’expliquer la cause de ce phénomène.
(b) Les grands poètes observent avec soin la nature humaine; rien ne leur échappe. En lisant Notre-Dame de Paris, de Victor Hugo, je fus particulièrement frappé de la scène si touchante de la recluse, couvrant de larmes et de baisers le petit soulier de l’Esmeralda, car elle m’en rappela une semblable.
Ma mère avait perdu une petite fille de six ans, mon unique sœur : elle en eut tant de chagrin que nous n’avons jamais osé prononcer le nom de l’enfant en sa présence. Près de dix ans après cette perte cruelle, j’entrai, par distraction, dans sa chambre à coucher, sans frapper à la porte : je la trouvai en larmes, assise sur le tapis près d’une commode, dont le tiroir inférieur, toujours soigneusement fermé à la clef, était alors ouvert.
« — Qu’avez -vous, ma chère mère ? lui fis-je en l’embrassant.
— Je n’ai plus, dit-elle, que ce petit soulier, qui me la rappelle, que je baise et que j’arrose souvent de mes larmes » !
En effet, ma famille, aussitôt après la mort de l’enfant, avait cru devoir faire disparaître tous les objets dont la vue pouvait nourrir la douleur de la mère, mais sa tendresse ingénieuse en avait soustrait ce petit soulier à l’insu de tout le monde.