M. JOIN FRASER ET ‘‘ CANADIANA ” AU SUJET DE L'HABITATION DE LA SALLE
Notre estimabie concitoyen, M. John Fraser, n'a pas été conraincu par mes données au sujet du site de l'habitation de La Salle. Il a continué d'écrire dans la presse qu’elle se trouvait sur sa propriété, au bas de la côte de Lachine, près de l’aqueduc de Montréal. Il a même consacré tout un chapitre de son livre Canadian Pen and Ink Sketches au soutien de son idée. Il faut avouer qu’elle est toute sentimentale, mais qu'elle n'est appuyée sur aucune preuve, Il cite Parkman ; mais cesavant historien n’a jamais avancé que l'établissement de M. de La Salle était au bas de la côte, à l'endroit connu plus tard sous le nom de ‘ fort Cuillerier.” Parkman nous dit, au contraire, que, de sa maison, de La Salle pouvait contempler, à l'ouest, toute la largeur du lac Saint-Louis,
—" — bordée des épaisses forêts de Chateauguay et de Beauharnois, Ce spectacle, il pouvait l'avoir, non pas de la propriété Fraser près du rapidé, mais de celle des Oblats, qu'il possédait sur toute sa devanture, et non pas en arrière seulement, ainsi que M. Fraser se l’est imaginé bien à tort, en lisant mon Vieux Lachine. La réserve de deux arpents de front sur deux de profondeur pour l'église et le presbytère ne fut faite qu'avec Millot, son successeur. |
Et puis, ajoute M. Fraser, où est la terre de 420 arpents au site de l'ancienne église? Muis c'est précisément ce dont Jean Millot s’est plaint au Séminaire et ce qui a amené l’arpentage et l'arrangement contenus dans le procès verbal de M. de Cathalogne du 2 mars 1689, page 25 du Vieux Lachine. Cette pièce à elle seule est la preuve complète et irréfutable du site du domaine de 420 arpents vendu par La Salle à Millot.
Il est bon de la répéter ici :
‘ L'an mil six cent quatre-vingt-neuf, le deuxième jour de “ mars, par mandement de Mons. François Dolier de Casson, ‘“ prestre supérieur du Séminaire de Montréal.......je soussigné ‘* Gédéon Cathalogne, enseigne de la compagnie de monsieur “ de Suhercase, me suis exprès transporté au lieu de la Chine, ‘en la dite isle, pour remplacer au dit Milot les terres qu'il a ‘acquises tant du sieur de La Salle et de Nicholas Moisan dit le ‘ Parisien, que celles que feu monsieur l'abbé Queylus lui avait ‘ promises pour les quatre arpents que le dit Milot avait relas- “ ché en faveur de la chapelle et moulin du dit la Chine; et pour ‘ ce faire, j'ai commencé à une certaine borne qui fait la sépa- “ration de la terre du dit Milot et de celle du nommé Louis ‘ Fortier, aussy habitant du dit la Chine (voisin de Le Parisien) ‘ où.....j'ai trouvé la quantité de sept arpents et neuf perches “ de front, moins quelques pieds, pour le dit Milot, qui joint la ‘“ terre de Pérusseau (voisin à l’est de Millot aujourd'hui Bélan- ‘wer)..…...et comme il est porté en son contrat d'achat du dit ‘“ sieur de La Salle, qu'il doit prendre sept arpents de front sur ‘ soixante de profondeur, et par le contrat du dit Moisan, il doit ‘ prendre deux arpents de front sur trente de profondeur, qui ‘font la quantité de neuf arpents de front néanmoins, par ‘ accomodement entre les messieurs les seigneurs et le dit Milot, “ils sont convenus que le dit Milot ne prendrait que huict
SAS ‘ arpents de front sur soixante de profondeur, à commencer au ‘ fleuve St-Laurent, à la ligne d’esquerre, à cause de la pointe ‘ qui fait la figure irrégulière......qui est trois arpents et trois “ perches moins de ce qui lui faut, mais la devanture lui en four- ‘* nit trois arpents pour cest effet depuis une borne que nous ‘avons plantée qui fait le commencement de l'alignement qui “ joignent le presbytère et le jardin; ensuite nous avons conti- ‘* nué la ligne sus-nommée en tirant au nord est, presqu’au com- ‘* mencement du triangle.” etc.
Enfin, s'écrie M. Fraser, la propriété Fraser est la seule de la côte de Lachine qui aie 420 arpents. Mais ce fait ne suffirait pas pour créer même une présomption qu'elle forme le domaine de M. de La Salle. Les titres démontrent que ce domaine était à l’ancienne église, où se trouvent aujourd’hui les Pères Oblats, le Pacifique et les héritiers Mooney ; et l’arpentage qui en fut fait en 1689 établit qu'il y a eu erreur dans la superficie de ce domaine, La preuve écrite qui résulte de ces données certaines etprécises ne peut disparaître devant une simple présomption.
Je n'ai pas l'arpentage des terres de la succession Fraser, mais le cadastre officiel de la paroisse de Lachine, fait par le gouvernement de Québec, leur donne plus de 4?0 arpents, savoir 187 arpents. C’est ainsi que la présomption même disparaît.
‘Canadiana,” vol, 2, p. 7, revue historique disparue trop tôt, est de l'avis de M. Fraser. Elle s'appuie sur la carte Bellin de 1744. ‘‘ A doubt,” dit-elle, “has been raised as to the “ location of La Salles fort and home, whether in the present ‘ [raser homestead as Mr. Fraser has already stated, or near the ‘ side of the present town as Mr. Girouard supposes. [t is rea- ‘ sonable to infer that the Lachine of 1774 and not the Lachine ‘“ of 1889 was the home of the gallant La Salle, and that Fraser’s ‘ statements based on tradition is apparently confirmed by ‘ Bellin's map which shows the site of Lachine with church, % mill and fort to the south of the present canal,”
Je n'ai pas dit quele fort Remy était près de la ville actuelle, ni au nord du canal. J'ai toujours soutenu qu'il était au sud et
même à plusieurs arpents de distance. La carte la plus ancienne à
de la côte, qui existe aux archives du Séminaire et que j'ai publiée dans le Peur Lachine, fait voir que le fort était près de
l’ancien chemin de la côte Saint-Paul et distant à peu près de quinze arpents de la ville de nos jours.
On ne peut pas d’ailleurs toujours juger des distances par ces anciennes cartes, même lorsqu'elles ont été fuites sur les lieux, à plus forte raison lorsque, comme la carte Bellin, elles ont été dressées dans les bureaux publics à Paris, sur des documents qui y étaient déposés. Souvent, elles manquaient non-seulement de précision, mais contenaient des inexactitudes et omissions sérieuses. Comment peut-on croire qu’il en soit autrement, lorsque l’on considère l'étendue et la situation des pays à parcourir et à arpenter ?
Ainsi la carte Bellin indique le canal de Lachine, comme torminé, Il fut seulement commencé à une ou deux reprises par le Séminaire, en 1700 et après, et à un autre endroit que celui indiqué sur cette carte, en bas et non en haut de la pointe à l'Angliche, C’est ce que montrent la carte de Léry de 1733 et celle de la Morandière de 1750, et d’autres que l’on peut consulter à la bibliothèque du Parlement à Ottawa. Celle de M. de Léry dit: “ Ce canal fut commencé par les messieurs du Séminaire qui ‘ l'ont abandonné, n'ayant pu l’approfondir à cause du roc.” Celle de la Morandière ajoute qu’elle est faite “ pour servir
.“ d’éclaireissement du canal projeté et commencé pour venir de
“ Lachine à Montréal, canal qui parait naturel et dans lequel ‘on passe quand l’eau est haute.”
La carte Bellin indique un fort près de la terre de l’écluse sous le nom de “ ft à l’Angliche,” tandis que ce fort n’est indiqué sur aucune autre carte et n'a jamais existé. C’est la ‘ pte. à l’Angliche ” que l'on aurait du dire, Les autres cartes, la Collection de Manuscrits et les registres de Lachine ne font mention que des forts Cuillerier, Remy, Rolland et la Présentation. T, ler pp. 569, 570, 594; | eux Lachine p. 41, 46 ; Jug. et Dél t. 4. p. 1080, 1084, 1106 ; t. 5, pp. 108, 130, 156, 160, 293.)
Une carte de 1721, reproduite par Morin, Pieux Montréal, indique les quatre forts de Lachine, savoir celui de Gentilly, connu aussi sous le nom de la Présentation, le fort Rolland, le fort Remy et le fort Cuillerier; mais elle place le fort Gentilly à la pointe inférieure de la Grand'Ance, tandis qu'il était visà-vis l'île Dorval. Elle indique léglise de Lachine en dehors du fort Remy, tandis qu’elle était certainement au dedans,
Pareillement, la carte Bellin localise le moulin de: l'église en dehors du fort Remy et signale un ‘“ fort de la Grand'Ance ” qui n’a jamais existé. La carte de Léry de 1728 indique lu Présentation, mais non le fort Remy ni le fort Rolland, Celle du même ingénieur de l’année 1733, au contraire, donne le fort Rolland et l’église de Lachine, mais non le fort Remy, ni le fort Cuillerier, C’est ainsi que des cartes faites sur les lieux contiennent des lacunes et des erreurs importantes.
Enfin, s'il faut ajouter foi aux cartes, et il faut avouer qu'elles sont d'une grande valeur ot qu’elles doivent être consultées, pourquoi rejeter la carte ou le plan de Lachine fait par de Cathalogne, le ? mars 1689, et qui se trouve aux pages 25 et 73 de mon Vieux Lachine. Il est accompagné d'un procès-verbal minutieux des lieux. Sur le plan vous voyez en toutes lettres le site précis de l’église, du presbytère, du moulin, de la maison et de la grange de Millot. Puis le procès-verbal explique que ce site faisait partie du domaine de 420 arpents achetés de M. de La Salle. Le terrier et la carte la plus ancienne de la seigneurie de la côte de Lachine en disent autant. ( Vieux Lachine, p. 16 et 50.) La preuve est complète et ne laisse rien à désirer.
Une autre erreur de Canadiana c'est de supposer que de La Salle avait construit un fort. Cette erreur passée à l’état de légende a été démontrée avant aujourd'hui, et s’il fallait la réfuter, je crois que ce qui précède suffirait pour établir qu'il n’y avait sur la propriété de La Salle que des commencements de bâtiments ou une simple habitation.
Quand le fort Remy a t-il été démoli? Certainement avant le siècle que nous terminons. Il existait très probablement en 1744 ; car il est indiqué sur la carte Bellin. Il est probable qu'il dis. parut peu de temps après la cession. L’Iroquois cessant d'être notre ennemi, la nécessité de ces forts, toujours à charge au gouvernement, ne se faisait plus sentir.