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Les anciens peuples de l'Europe

M. DolLin et moi avons désiré que cette collection; d'ouvrages sur nos antiquités nationales fût inaugurée par un livre consacré aux plus anciens peuples de- TEurope tout entière.

Aucune arrière-pensée politique, aucune considération tirée des événements actuels, disons le mot, aucun chauvinisme rétrospectif n'a provoqué ce désir, n'explique et n'amène ce premier volume. Si nous étudions l'Europe à propos de la Gaule, ce n'est pas pour nous glorifier de ce que les Celtes ont une fois voulu conquérir l'Europe : se réjouir d'un souvenir de ce genre serait aussi malséant que d'admettre le pangermanisme de nos voisins. Le panceltisme, au cas où la choseexiste chez quelques-uns, est une sottise. Si le passé du monde nous intéresse à propos du passé de notre pays, ce n'est pas par une sorte d'aberration mentale, c'est par une saine volonté de bonne méthode scientifique.

La collection qui commence aujourd'hui a pour objet de faire connaître l'histoire ancienne de notre pays,, et les monuments ou documents à l'aide desquelscette histoire peut être reconstituée. Les Celtes ne sont qu'un moment de cette histoire. Nous parlerons d'eux

plus longuement, parce qu'ils sont à l'origine connue de noire passé. Mais nous ne parlerons d'eux que dans la mesure où leurs faits et gestes nous aideront à comprendre les anciennes destinées de notre sol. Ceci est une bibliothèque de choses de France, et non pas des choses celtiques. II y sera fait une place très grande aux dolmens de France, qui ne viennent point des Celtes, et on y négligera la grammaire du vieil-irlandais, qui se rattache à eux. L'essenLiel, pour nous, sera de nous informer à fond de tout ce qui s'est passé, de lout ce qui est resté sur le domaine qui est aujourd'hui le nôtre, entre les deux mers, des Alpes aux Pyrénées, et à l'ouest du Rhin.

Et cependant, nous avons voulu, d'abord, qu'il fût parlé de toute TEurope.

L'histoire d'un pays ne peut pas se séparer de celle des autres pays. Quelle qu'ait été, à tous les siècles d'autrefois, la vie de la Gaule ou de la France, elle a dépendu, pour une forte pari, de la vie de l'Europe ; et, pour une forte part aussi, la vie de l'Europe a été déterminée par celle de la Gaule. Action et réaction, causes et conséquences, le passé de la (iaule et le passé de l'Europe sont enchevêtrés. Même dans les temps ligures, même dans les temps paléolitliiques, la vie de la France a été un épisode de la vie de l'Europe; et les destinées de l'Europe ont eu pour chapitre l'histoire de la Gaule.

Ce que nous voyons de nos jours, ce spectacle d'étroite et presque d'effrayante solidarité que pré-

sente l'Europe, lous les siècles d'aulrefois, qu'on le sache bien, Tonl également offert, ni plus ni moins que le nôtre. Autrefois comme aujourd'hui, nous ne pourrions isoler l'histoire de la France de celle de l'Angleterre, de l'Italie, des Balkans même. Il y a, pour la science, moins des histoires régionales qu'une histoire de 1 Europe entière.

A dire vrai, cette complexitédes faits historiques, cet enchaînement des destinées de toutes les régions européennes était peut-être plus sensible encore autrefois que maintenant. Maintenant, les frontières sont pi us stables, les populations sont moins errantes. Jadis, à chaque instant, de fortes bandes humaines parlaient pour de longues distances, sans souci du temps ni de l'espace, et alors c'était pour ainsi dire un même fait historique qui se dressait par-dessus les vies nationales.

Voyez par exemple la migration des Gimbres et des Teutons. Ils sont partis de la mer du Nord et de la Baltique, ils ont franchi le Rhin pour dévaster la Gaule et descendu le Danube pour menacer la Grèce ; nous les trouvons en Espagne et en Italie. Leurs courses ou leur approche font partie intégrante du passé de toute l'Europe. Et aux mêmes années, aussi bien les jeunes cités de la Celtique que les vieilles villes de l'Italie ont redouté les mêmes hommes, pensé et agi pareillement sous les mêmes craintes.

L'unité de cette histoire ancienne oblige l'érudit à regarder sans cesse au delà du pays dont il s'occupe. Pour bien comprendre le foyer principal de ses recherches, il faut qu'il reçoive lumière et chaleur de tous les côtés de son horizon.

Gomment arrivera-t-il à savoir exactement ce qu'étaient les Celtes de France, s'il n'étudie pas les Celtes d'Italie, du Danube, de Phrvgie, issus sans doute de ceux-là? Mais comment, d'autre part, arrivera-t-il à bien démêler les éléments celtiques du Danube, de la Phrygie, de lltalie, s'il ne parvient pas à les dégager des éléments locaux fournis par les Phrygiens, les Italiotes ou les Illyriens ?

Plus loin encore dans le passé, est-ce que le problème de cette mystérieuse nation des Ligures, qui peupla la Gaule, toutou partie, avant les Celtes, est-ce que ce problème n'est pas lié à celui de cette unité italo-celtique, qui, dit-on, embrassa tout l'Occident, et dont sont dérivées les nationalités italiote et gauloise? Pourrons-nous apprécier justement le rôle des dolmens, et des menhirs d'Armorique, si nous ne nous posons pas la question d'une vaste thalassocratie, pareille à celle des Vikings, qui aurait régné jadis sur les mers, de l'Occident ? Et, en dernière analyse, la date de l'arrivée des Celtes, et leur caractère, et leur langue,, cela n'est-il pas dépendant de l'éternelle affaire des Indo-Européens? Notre pays ne fut qu'une étape de la grande migration qui dota le monde européen d'une mentalité particulière ; notre pays ne fut non plus qu'une étape de ces interminables caravanes qui, dans les plus lointaines périodes préhistoriques, faisaient circuler d'un bout à l'autre de l'Europe, le cuivre,, l'étain et l'ambre. Vous n'évaluerez la valeur propre de cette étape qu'en suivant le long de leur route ces peuples en marche et ces marchands en peine.

Ce qui nous a également déterminés à inscrire ce livre en tête de la collection, c'est qu'il nous a paru répondre, même sous sa forme très sommaire, très condensée, à ce que nous considérons comme un autre devoir de la méthode historique, celui de faire appel, non pas seulement à tous les pays, mais aussi à toutes les disciplines, ou, si l'on préfère, à tous les ordres de sciences.

La première de ces disciplines, de ces sciences, demeure d'ailleurs, même pour l'Antiquité, même pour 1 Antiquité reculée, celle des textes. Et je félicite M. Dottin de l'avoir hien vu, d'avoir vu qu'au commencement de toute étude du passé il doit y avoir, comme disait Fustel de Coulanges, le texte d'abord.

Je dis : même pour l'Antiquité reculée. Lorsque des auteurs anciens nous font connaître les dates précises des fondations de Cadix, de Marseille, de Rome, de telle ville de l'Ombrie, dirons-nous que ce sont des spéculations d'érudits maladroits? D'ailleurs, cela serait-il, qu'il faudrait en tenir compte : ces érudits avaient des documents qui nous manquent. Et puis, pourquoi les Anciens n'auraient-ils pas, par patriotisme rituel ou scrupule religieux, conservé la notion du jour où leur ville avait pris corps en face de ses dieux?

Comme on a raillé jadis la fameuse chronologie des Thalassocraties méditerranéennes (que M. Dottin a eu raison de reproduire ici)! Mais M. Victor Bérard, mais tous les fouilleurs de ces trente dernières années ont du reconnaître qu'aucune de ces mentions thalassocratiques, chiffres, noms ou successions, n'avait une tare incurable.

Légende on mensonge, a-t-on dit du texte sur l'Empire Biturige du v" siècle. VA pourquoi donc, s'il vous plaîl? Parce que Biturix signifie « roi puissant », ou quelque chose de semblable? et que le sens du mot aura créé la trame du récit? — Mais les Bituriges étaient au centre de la Gaule : pourquoi n'en auraientils pas eu un instant l'empire ? Ils ont envoyé une colonie au port de Bordeaux : l'auraienl-ils pu faire s'ils n'avaient été un peuple très fort? César nous dit que leur métropole était presque la plus belle ville de la Gaule : cette beauté ne serait-elle pas le souvenir de leur puissance? — Voilà un texte que tout justifie et vous le condamnez, parce que Biturix peut signifier « roi puissant ». C'est pour moi pur enfantillage. Si je voulais procéder ainsi, je vous assure que je pourrais sans peine nier et l'Empire romain et la nation française : car u Rome » a pu signifier « force » et « Franc » et « franchise » sont le même mot. Il n'est pas bon, en matière d'histoire, d'avoir trop d'esprit.

Donc, d'abord les textes, d'ailleurs dûment nettoyés, critiqués, mis à leur place non pas seulement dans leur contexte, mais dans l'ensemble de l'œuvre à laquelle ils appartiennent, et, plus encore, dans le caractère du temps auquel appartient l'écrivain. Pour interpréter une ligne de Tite Live, il faut regarder Tite Live et son temps.

Mais, à côté des textes, l'archéologie, toute l'archéologie, même celle des moindres produits. Quel admirable commentaire des textes de César sur les Rèmes ou les Vénètes que les découvertes des lombes cham-

penoises ou des mé<2falithes du Morbihan ! Comme les renseignements fournis par César sur les deux grands peuples viennent ainsi se greffer sur un long passé de travail et de puissance ! Je dis : les moindres produits. Repérez sur une carte les découvertes de perles ou pendeloques de callaïs, et vous referez un chapitre du commerce occidental dans les temps préhistoriques. — C'est pour cela que M. Doltin n'a pas voulu se séparer, son livre durant, du meilleur des guides archéologiques, le Manuel de Déchelette.

Puis, également, les données linguistiques, soit celles que fournissent les répertoires onomastiques ou toponomastiques, soit celles qui résultent des comparaisons de langues. Les noms en -dunum nous permettent de suivre la piste des conquérants celtiques d'après 400 ; les noms en -hrigii nous mettent en présence d'un monde celtique ou italo -celtique plus ancien. Et quel beau profit les savants de l'Antiquité pourraient tirer des livres de M. Meillet, de ces livres où il a affirmé avec force la valeur de l'idée nationale chez les plus anciens peuples et la dépendance respective des faits linguistiques et des faits sociaux 1 — Comme de Déchelette, M. Dottin n'a point voulu se séparer, ici, de M. Meillet.

Il a cru également nécessaire de donner, avec le concours de M, Deniker, si pondéré et si bien informé , quelques renseignements sur les races humaines. Et il a eu raison : car la question de la race, de quelque manière qu'on arrive à la résoudre, est la question la plus importante de l'histoire des

peuples. On peut presque dire que nous ne racontons cette histoire que pour arriver à résoudre celte question de la race.

Enfin, M. Doltin, à la fin de son volume, a rappelé la situation géographique des grandes régions européennes. Il le fallait. L'histoire de ces régions s'explique d'abord par leur place en Europe, par leur rôle physique (je dis d'abord, car je laisse encore possible qu'elle s'explique aussi par la race). Ce que les Anciens avaient du reste bien vu eux-mêmes, lorsqu'ils rapprochaient comme deux faits solidaires la concentration militaire des forces gauloises et l'harmonie des vallées du pays, lorsqu'ils attribuaient à la position de la Crète l'origine de la thalassocratie minoenne.

Le but de ce livre est donc de montrer que, pour bien explorer le passé d'un pays, il faut savoir voyager autour de ce pays ; et qu'il faut savoir, encore, interroger tout à la fois les hommes qui parlent et les choses qui se taisent, les propos des écrivains, les produits des industriels, la structure des corps et la structure du sol.

Cela, évidemment, rend la science du passé une science très complexe, très difficile. Mais l'histoire, répétait Fustel de Coulanges, est la plus difficile des sciences. Et les événements viennent de nous rappeler que notre devoir de Français est de ne plus faire de la besogne facile, d'aborder sans peur les tâches les plus ardues.

Camille Jullian.

20 avril 1916.

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