LUCRÈCE
tableau épique et plus scientifique des progrès des premiers hommes. « Alors vécut sur la terre une race d'hommes plus dure, comme il convenait à des êtres produits par le dur sein de la terre... Ils menaient, en troupes, la vie errante des bêtes sauvages... Ce que le soleil et la pluie avaient produit, ce que la terre avait fait naître d'elle-même suffisait à les satisfaire. C'est parmi les chênes, à la moisson des glands, qu'ils allaient chercher d'ordinaire la nourriture de leur corps... Ils habitaient les antres des montagnes, la profondeur des bois, et cherchaient dans les broussailles, pour leurs corps incultes, un abri contre les violentes atteintes du vent et de la pluie. Ils ne pouvaient avoir en vue l'avantage commun, inhabiles qu'ils étaient à former entre eux les liens des mœurs et de la loi... Pourvus de mains et de pieds d'une force et d'une agilité prodigieuse, ils atteignaient au loin les bêtes sauvages avec des quartiers de roche qu'ils leur lançaient ; ils les abattaient avec d'énormes et pesantes massues...
« C'est la foudre qui fît descendre sur la terre, pour l'usage des mortels, la première flamme... Toutefois, il arrive aussi que, sous l'effort des vents, un arbre penche ses épais rameaux sur ceux d'un autre arbre ; par moments, alors, jaillit l'ardente flamme, pendant que se heurtent entre eux les rameaux et les troncs '... Cuire les aliments, on l'apprit du soleil... Quand on eut des cabanes, des habits de peaux de bêtes, du feu, alors le genre humain commença à perdre quelque chose de sa dureté première... Alors firent amitié entre eux ceux dont les habitations se touchaient... Bientôt, les rois commencèrent à fonder des villes, à se construire, sur les hauteurs, des citadelles pour être leur défense et leur refuge ; ils firent le partage des troupeaux
1. Sur la production du feu par le frottement de deux morceaux de bois, voir : Hymne homérique à Hermès, 108-110; Pline, XVI, 208 ; Festus, ignis.
et des champs, gratifiant chacun en raison de la beauté de son corps, de sa force, de son esprit.
« L'airain, l'or, le fer, et, en même temps, la pesanteur de l'argent et la puissance du plomb, furent découverts quand de grands incendies eurent consumé des forêts sur les grandes montagnes, soit que la foudre y fût tombée du ciel, soit que les hommes eussent employé le feu pour faire peur à leurs ennemis dans la guerre qu'ils se faisaient dans les bois ; soit que, attirés par la fertilité du sol, ils eussent voulu défricher des champs et créer des pâturages ; soit qu'ils eussent voulu tuer des bêtes fauves et s'enrichir de leur dépouille ; car c'est par les fosses et le feu que commença l'art de la chasse, avant qu'on en fût venu k entourer les bois de filets et à les faire battre par des chiens. Quoiqu'il en soit, par quelque cause que la flamme ait consumé à grand bruit les forêts jusqu'aux plus profondes racines et ait embrasé la terre, il s'écoulait, de ses veines brûlantes dans les cavités de la terre, un ruisseau d'argent et d'or, d'airain et de plomb. Quand les hommes voyaient ensuite ces fragments solidifiés briller d'une couleur éclatante dans la terre, ils les recueillaient, charmés de leur aspect luisant et poli ; ils remarquaient qu'ils avaient une forme semblable à celle des crevasses, et l'idée leur venait qu'ils pourraient, liquéfiés par la chaleur, courir dans des moules de toute espèce ; que, de plus, en les frappant, ils pourraient les étendre en lames aussi aiguës et aussi minces que possible, pour se fournir d'armes et d'outils pour couper les bois, pour les polir, les raboter, les percer, les creuser, les perforer. Ils se préparaient d'abord à employer aussi bien l'argent et l'or que la puissance vive de l'airain ; ce fut en vain, car leur force cédait, vaincue, et ne pouvait suffire aussi bien au dur travail. Alors, l'airain fut plus estimé et l'or fut rejeté comme inutile, sa pointe étant facile à émousser...
« Les anciennes armes furent les mains, les ongles et
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les dents, et les pierres, et aussi les branches, fragments des forêts, et la flamme et le feu, après qu'ils eurent été découverts. L'usage de l'airain fut connu avant celui du fer, parce qu'il était plus facile à travailler et plus abondant. Avec l'airain, ils traitaient le sol ; avec l'airain, ils soulevaient les tempêtes de la guerre ; ils semaient les vastes blessures, et s'emparaient des troupeaux et des champs ; puis, peu à peu, s'introduisit l'épée de fer, et la faux d'airain ne servit qu'à de honteuses pratiques. Avec le fer, ils se mirent à fendre la terre et à rendre égales les luttes douteuses de la guerre '. »
L'idée de Lucrèce, opposée à celle d'Hésiode, d'Aratos et d'Ovide, est de représenter, non la déchéance de l'humanité, mais la condition misérable des premiers hommes avant les progrès de la civilisation. De même, le Titan Prométhée était devenu chez Eschyle le héros civilisateur de l'humanité : il avait fait connaître aux hommes le feu; alors qu'ils habitaient dans des cavernes profondes, il leur avait appris à se servir de la brique et du bois pour construire des maisons, à domestiquer les animaux pour traîner la charrue et à atteler les chevaux aux chars. Il leur avait enseigné à composer des remèdes et à tirer des présages du vol des oiseaux et des entrailles des victimes . 11 avait découvert dans les profondeurs de la terre, l'airain, le fer, l'argent et l'or ~.
En général, les traditions proprement historiques recueillies par les anciens sur les âges primitifs de l'humanité sont rares et vagues. Il n'y est jamais question d'armes ni d'outils en pierre. Ce qui semble surtout avoir attiré l'attention des historiens est l'habitation des cavernes. Cette forme de civilisation, propre aux pays où les excavations naturelles fournissaient des refuges, a été, dans l'Antiquité,
1. De la nature, V, 1240 et suiv. Cf. Poséidônios chez Strabon, III, 2, 9. Diodore, I, 8 ; V, 35.