‹ Les anciens rituels du Shinto: considérés comme formules magiquesChapitre 3 sur 3 · Les Amiens Rituehdû m ê^7tt6:^ m Êeô6h · texte numérisé non relu

Les Amiens Rituehdû m ê^7tt6:^ m Êeô6h

la moisson tardive produite en se faisant dégoutter l'écume des bras

et en réunissant la boue entre les cuisses opposées, je les comblerai

de louanges en dressant les prémices en un millier d'épis, en maintes

centaines d'épis, et, élevant haut les sommets des jarres (à saké),

disposant en rangs les ventres des jarres, [je leur offrirai ces prémices]

en jus et en épi/ Suit une énumération d'autres offrandes, parmi

lesquelles nous remarquons un cheval blanc, un porc blanc et un coq

blanc. Or, le Kogoshùi, de l'an 807, nous fait connaître l'origine

légendaire de ce détail: Mi-toshi no Kami, 'le dieu de l'auguste

Moisson,' ayant jeté sa malédiction sur les rizières, les devins obtinrent

cependant de lui, par le don de ces mêmes animaux blancs, le secret

d'un procédé magique qui leur permit de sauver la récolte compromise.

Notre rituel repose donc sur une histoire de magie ; et d'autres détails

encore, qui reparaîtront plus nettement dans certains des rituels

suivants, se rattachent déjà à ce même ordre d'idées. Tout ce que

je veux retenir de ce premier texte, c'est le caractère conditionnel des

offrandes qui doivent obtenir le résultat désiré. La même précaution

se retrouve d'ailleurs, dans les mêmes termes, vers la fin de notre

document, où l'officiant invoque les dieux qui président au départ

des eaux dont va dépendre l'irrigation. En somme, ce rituel est bien

moins une prière qu'un contrat, une convention positive où les dieux

reçoivent d'avance la rémunération promise en échange des services

qu'on attend d'eux, et se trouvent ainsi moralement contraints de les

rendre. Dans un hymne védique, qui accompagnait les rites magiques

employés en vue d'un heureux voyage d'affaires, Indra est invoqué

en qualité de ' commerçant,' * sans doute,' dit Victor Henry, 1 'paroe

qu'il vend ses faveurs aux gens pieux en échange de leurs oblations.'

C'est exactement l'attitude que nos vieux Japonais prêtent à leurs

dieux dans le Rituel des semailles, et nous voyons ainsi, dès le début

de notre recueil, quelle sera la nature familière des relations entre

ces dieux trop humains et les magiciens sacerdotaux qui vont exploiter

leur puissance utile.

Le Rituel no. ii (Kasuga Maisuri) est bien moins ancien que le précédent (il ne date que du milieu du rx e siècle), et par suite il ne présente pas le même intérêt au point de vue qui nous occupe. On peut remarquer cependant que, des quatre dieux adorés au temple de Kasuga, les deux premiers, Take-mika-dzuchi et Futsu-nushi, étaient représentés par des sabres magiques, tandis que les deux derniers, Koyané et sa femme, nous rappellent la fameuse éclipse où ce dieu, par ses * puissantes paroles rituelles,' contribua au retour de la déesse du Soleil. Le texte, d'ailleurs, implique encore, bien que sous une forme plus discrète, l'idée du lien nécessaire qui doit unir les offrandes aux services rendus ; car c'est ' en conséquence ' 1 La Magie dans Y Inde antique, p. 112, n. 3.

168 ;-\: :••: yfj.J 'yteigidrtof China and Japan

de ces offrandes qu'on demande aux dieux de protégea le souverain et sa cour.

Le Rituel no. iii (Hiroae Oho-imi no Motsuri) s'adresse à la déesse de la Nourriture, une des figures maîtresses du plus ancien Shinto ; par malheur, le texte actuel ne paraît être qu'un remaniement du norito primitif, qui aurait été perdu. H nous suffira de noter qu'ici encore, les fidèles de la déesse font avec elle un marché : tout en lui apportant diverses offrandes, ils lui en promettent d'autres pour le cas où la moisson serait très abondante ; bref, ils la séduisent par l'appât d'une prime. En même temps, ils demandent aux dieux des ravins d'envoyer aveo modération les eaux nécessaires à l'irrigation des fermes impériales, en les assurant que, s'ils remplissent bien cette fonction, tous les intéressés, depuis les princes et les hauts fonctionnaires jusqu'aux derniers serviteurs de l'exploitation, viendront leur apporter, un certain jour, des montagnes d'offrandes, ' en plongeant la racine du cou à la manière des cormorans.'

Un texte plus intéressant est le Rituel no. iv (Totauta no Kaze no Kami no Matsuri), document très ancien qui nous raconte sa propre origine légendaire. Durant plusieurs années, des dieux inconnus ont gâché toutes les récoltes. Les devins n'ont pu découvrir quels sont ces dieux. Alors le souverain lui-même ' daigne les conjurer,' et ils se dévoilent à lui dans un rêve. Ce sont ' l'auguste Pilier du Ciel et l'auguste Pilier du Pays ', les dieux des Vents qui soutiennent l'ordre du monde. Ils réclament certaines offrandes, la fondation d'un temple à Tatsuta, une liturgie ; moyennant quoi, ils * feront mûrir les choses produites par le grand et auguste Peuple de la région qui est sous le ciel, depuis les cinq espèces de céréales jusqu'à la moindre feuille de légume.' Ici, ce sont les dieux qui posent leurs conditions. On s'empresse de les remplir, * sans rien omettre.' Mais il semble que le souvenir des calamités passées ait laissé quelque méfiance ; car, en même temps qu'on fait les offrandes présentes, on annonce encore de futurs cadeaux, pour l'automne : si d'ici-là les dieux n'ont pas envoyé ' les mauvais vents et la violence des eaux ', mais ' béni et fait mûrir ' la moisson, on leur en accordera les prémices. Ce sera leur petite commission.

Les Rituels nos. v et vi peuvent être négligés, en raison de Pobscurité qui les entoure. On ne sait même pas en l'honneur de quels dieux ils furent établis à l'origine, et leur texte est trop pauvre pour qu'on en tire quelque chose. Le Rituel no. vii (Minadzuki no Tsukinami no Motsuri) ne nous arrêtera pas davantage, malgré sa haute antiquité, car il est presque identique au Rituel no. L

Arrivons donc au Rituel no. viii, Ohotono-Hogahi, c.-à-d. ' Portebonheur du Grand Palais.' Ce titre même nous laisse déjà pressentir le caractère magique du dooument. En effet, nous trouvons d'abord

ce Rituel défini, dans son propre texte, par les mots ama tsu husushi ihahi-goto (fc ^ ^ j|£), qui signifient, selon moi : * les célestes paroles magiques protectrices. 9 Il S'agit d'une formule dont la récitation doit éloigner toute calamité du Palais, comme ferait une amulette ; et ce qui le montre bien, c'est l'importance attribuée à la régularité parfaite des mots prononcés : car, dans un autre passage, on prie certains dieux * Correcteurs* (Naho, ]|[) de redresser toutes les omissions qu'ils auraient pu voir ou entendre dans les rites ou les paroles de la cérémonie. Cette cérémonie elle-même nous éclaire pleinement sur le caractère magique du rituel qui en faisait partie. Nous en avons la description dans le Gi-shiki, au milieu du IX e siècle (v. Sir Ernest Satow, Trana. of the Asiat. Soc. of Japan, vol. ix. part ii, p. 192 seq.). Un cortège sacerdotal, où Ton distingue surtout les Nakatomi, les Imibe (prêtres abstinents, ^§(f) et les vestales, parcourt le Palais en tous sens ; et en divers endroits, depuis la grande salle d'audience jusqu'à la chambre de bains, jusqu'au privé même de l'empereur, les vestales font des aspersions de riz et de saké, tandis que les Imibe suspendent des pierres précieuses aux quatre angles des pièces visitées. Nous observons ici, d'abord, une application de la coutume, appelée âammaï, qui consistait à répandre du riz pour écarter les mauvais esprits. Quelle que soit la raison de cette coutume (simple appât jeté aux démons, ou, comme le suppose M. Aston, Shinto, p. 190, emploi symbolique de grains dont la forme représente un des aspects de la puissance génératrice, de la force vitale qui combat les maladies et la mort), en tout cas le rite en question était très pratiqué dans la magie japonaise. On éparpillait du riz à l'intérieur de la hutte où une femme allait accoucher ; dans la divination aux carrefours (tsuji-ura), on marquait parfois sur le chemin une limite, où l'on parsemait également du riz, pour écouter ensuite comme un oracle les paroles du premier passant qui traversait cette ligne ensorcelée ; et une vieille légende nous conte comment, lorsque le Fils des dieux descendit du ciel sur le mont Takachiho, des grains de riz furent lancés à la volée dans les airs pour disperser les ténèbres du ciel. Même emploi magique des joyaux pour combattre les mauvaises influences. A travers toute la mythologie japonaise on voit étinceler des joyaux, dont certains sont des talismans : joyaux que les dieux suspendirent, lors de l'éclipsé, aux plus hautes branches de la cléyère sacrée, et dont l'éclat devait rappeler le soleil ; joyaux qui, dans un autre récit fameux, permettent de faire monter ou descendre à volonté les flots de la mer ; joyaux qui visent même à ressusciter les morts, comme nous le verrons plus loin. On s'explique donc très bien le rôle magique de ces joyaux rouges qui, promenés dans les appartements impériaux, font reculer partout devant leur clarté les obscures menaces de l'in-

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visible. Un autre point encore à remarquer, c'est que, d'après notre description, les Imibe récitent le rituel 'à voix basse.' Les sorciers polynésiens aussi disaient leurs prières sur un ton bas et chantant, peut-être même sifflant, analogue à la voix sifflante et chuchottante qu'ils attribuaient à leurs dieux ; et au Japon même, dans la divination par la harpe (koto-ura), une des pratiques de l'officiant consistait en un sifflement compliqué. Au demeurant, toute cette atmosphère magique qui enveloppe notre rituel s'accorde bien avec son texte lui-même. On y précise d'abord les rites propitiatoires que les Imibe ont accomplis en abattant les arbres destinés à la construction du palais. Puis, on rappelle des souvenirs mythiques qui assurent d'avance l'efficacité de la formule récitée. On demande ensuite aux dieux protecteurs du Palais d'en écarter diverses calamités, dont plusieurs, comme la morsure des serpents ou les souillures d'oiseau tombant par le trou à fumée du toit, constituent des ' offenses ' rituelles. Enfin, de même qu'on invoque les dieux Correcteurs pour toute omission possible, on insiste sur ce fait que les ' innombrables cordons de grains porte-bonheur' ont été fabriqués par les joailliers sacrés ' en prenant grand soin d'éviter toute pollution et d'observer une propreté parfaite.' Tous ces scrupules n'indiquent-ils pas assez l'importance magique qu'on attachait à chacun des rites de la cérémonie, comme aux moindres paroles de l'incantation ?

Le Rituel no. ix (Mikado Matsuri, 'Fête des Sublimes Portes'), est consacré aux dieux qui gardent l'entrée du Palais. On proclame leurs ' augustes noms ' parce qu'ils savent expulser les mauvaises influences des dieux ' tortus ' (maga, j£| ^j§) et surveiller divinement les allées et venues de la journée. Ce sont, pour ainsi dire, des concierges magiques, et leur caractère même suffit à montrer la nature du norito, très court, qui leur est adressé.

Hâtons-nous d'en venir au Rituel no. x, qui est d'une tout autre importance. C'est le Rituel de la Grande Purification (Oho-harahi 9 fc Jp$)« Le caractère magique de ce texte est si évident que M. Aston, qui définissait pourtant les norito comme des ' prières ', emploie le mot ' formule ' pour le désigner. 1 Cette formule était récitée par le chef des Nakatomi, à la fin du 6™* et du 12 me mois, pour effacer toutes les infractions, à la fois morales et rituelles, que le peuple entier avait pu commettre dans l'intervalle. Le seul choix de ces dates est déjà significatif : la cérémonie d'été nous rappelle ces lustrations qu'on pratiquait autrefois, le soir de la Saint-Jean, dans divers pays d'Europe, et la cérémonie de fin d'année surtout répond bien au besoin de renouvellement qu'éprouvent la plupart des hommes à cette date, et qui, au Japon, prend encore la forme populaire d'un exorcisme

1 Shinto, pp. 3 et 294.

dramatisé, appelé teuina, ou 'expulsion des démons.' La Grande Purification comportait divers rites ; mais on mentionne souvent le Rituel comme s'il constituait à lui seul toute la cérémonie, ce qui prouve bien déjà le pouvoir magique qu'on attribuait aux paroles récitées. Ce Rituel commence par déclarer nettement que c'est l'empereur qui * daigne purifier et laver' (jfjfo j£p £fc 7?f $n harahi'tamahi ktypme-tamafu) les offenses commises : par où l'on voit que les dieux qui, un peu plus loin, vont être appelés à intervenir, jouent en réalité un rôle inférieur au sien et n'agissent, pour ainsi dire, que sur son ordre. Le droit d'absolution qu'il exerce ainsi dérive de la souveraineté générale que lui ont ' respectueusement ' conférée les dieux célestes, aux origines de la dynastie, comme le rappelle aussitôt la suite du texte. Vient alors rénumération des crimes rituels, volontaires ou non, qu'il s'agit d'effacer. On peut relever sur cette liste au moins deux infractions qui intéressent notre sujet. L'une est le fait de "planter des baguettes' (kuahi-sashi, îjj jfjj) dans les rizières, probablement avec des incantations, de manière à dresser ainsi des bornes magiques sur le champ dont on se prétend propriétaire (c'est l'interprétation du Nihongi-Shiki). L'autre infraction {maji-mono seru tsumi j^ jfy] jg£ ^) est celle qui consiste à 4 faire des sortilèges,' soit d'une manière générale, comme dans les histoires d'envoûtement que nous trouvons déjà dans le Kojiki, soit en particulier contre les bêtes du voisin, si l'on préfère joindre ce passage à l'expression kemono-tafushi (^ ff* jfe), Huer les animaux,' qui le précède. En tout cas, le caractère chinois employé montre qu'il s'agit de magie noire ; et c'est pourquoi le norito, qui pourtant est lui-même un texte magique, n'hésite pas à la condamner. Notre Rituel indique ensuite que le Orand-Nakatomi, lorsque ces fautes sont commises, doit préparer d'une certaine manière des joncs, destinés sans doute à fournir une sorte de balai purificatoire, puis réciter ' les puissantes paroles rituelles du céleste rituel ' (ama tsu norito no futo norito-goto, ^^ |& j^ 7ÎT :fc |£ |rJ ^P). Les commentateurs indigènes ont longtemps cherché à quelle mystérieuse incantation pouvait bien faire allusion ce passage, sans voir qu'il s'appliquait tout simplement à notre norito lui-même. C'est le rituel 'céleste/ que les dieux révélèrent là-haut à l'ancêtre des empereurs, et dont son descendant fait répéter les 'puissantes paroles ' : expression destinée à rappeler justement la vertu intrinsèque de cette précieuse formule. Lorsqu'on la récitera ainsi, ajoute notre texte, les dieux du ciel et de la terre s'approcheront pour écouter, et toutes les offenses disparaîtront, balayées, entraînées jusqu'à l'océan par la déesse des torrents, avalées par la déesse des tourbillons marins, poussées aux Enfers par le dieu dont le souffle chasse devant lui toutes les impuretés, et là, saisies

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enfin par une divinité souterraine qui les bannira pour jamais. Manifestement, oe8 divinités ne sont que quatre rouages de la machine que l'empereur fait mettre en branle par la main du Grand-Nakatomi, du magicien qui sait les mots consacrés auxquels les dieux eux-mêmes obéissent. Au demeurant, pour plus de sûreté, on amène un cheval dont les oreilles dressées doivent inciter ces dieux à écouter d'une manière attentive, de même que les coqs chantants, le feu allumé, tous les procédés magiques du mythe de l'Éclipsé devaient rappeler le soleil, ou de même enoore que, dans un autre récit des vieilles annales shintoïstes, 1 on n'avait qu'à siffler pour que le vent se levât. Enfin, ordre est donné aux Urabe ( \\ p|5, ' devins ') de jeter à la rivière les offrandes expiatoires, auxquelles une sympathie mystérieuse unit les péchés eux-mêmes, qui disparaîtront avec l'objet auquel ils ont été attachés. Le Rituel s'achève ainsi par un dernier trait de cette magie qui l'a inspiré tout entier. *

Le Rituel no. xi est une invocation que les savants héréditaires du Yamato, descendants des lettrés coréens qui avaient introduit au Japon les études chinoises, prononçaient avant la cérémonie de la Grande Purification. On les voit présenter à l'empereur une effigie humaine argentée, qui , devait jouer le rôle de bouo émissaire en écartant de lui les calamités, et un sabre doré sur lequel il soufflait avant qu'on l'emportât, dans le même dessein d'éloigner à la fois, après ce transfert magique, les fautes commises et leur support matériel. Ce norito d'ailleurs, par une exception unique dans notre recueil, est tout à fait chinois, de fond comme de forme, et c'est pourquoi nous n'y insisterons pas.

Le Rituel no. xii, au contraire, est un des plus anciens norito d'inspiration japonaise. Son titre, Ho-shidzume (^jj| j/£),' Apaisement du Feu, 9 indique assez le but de la formule, qui n'est point d'honorer le dieu du'Feu, mais de le bannir du Palais. Le texte rappelle d'abord, comme dans le Rituel no. x, la révélation céleste qui a confié à l'empereur les * puissantes paroles ' en vertu desquelles il est supérieur à ce dieu. On évoque ensuite le crime atroce de cet * enfant au mauvais cœur, 9 qui fit périr sa mère en la brûlant lorsqu'elle le mettait au monde. Puis, on raconte comment Izanami elle-même, maudissant ce fils qui avait causé sa mort, remonta des Enfers pour enfanter la Déesse de l'Eau, la Gourde, la Plante des rivières et la Princesse des montagnes d'argile (fc fl#, fg, )\\ ^, Jg |Jj Jg), quatre choses divines dont elle enseigna aussitôt l'usage magique contre l'incendie. Enfin, pour que ce dieu méchant ' daigne n'être pas terriblement vif de cœur dans le Palais de l'auguste Souverain/ on le comble d'offrandes qui achèveront de le séduire et de le dompter. 1 Nihongi, vol. i, p. 106 de la trad. Aston.

Ce norito, d'ailleurs, était accompagné de rites qui consistaient surtout dans l'allumage d'un feu, aux quatre coins extérieurs de l'enceinte du Palais, avec l'appareil primitif (hi-kiri-uau) dont on peut voir un exemplaire au Musée de l'Université d'Oxford. Les officiants, ici, étaient les Devins, ce qui confirmerait encore, s'il en était besoin, le caractère magique de toute la cérémonie. *

Même esprit général dans le Rituel no. xiii (Michi-ahe), dont l'objet était pareillement d'employer certains dieux à en combattre d'autres. Ceux qu'on invoquait à cette occasion étaient trois dieux des Boutes et des Carrefours, que leur caractère phallique faisait considérer comme * dieux préventifs ' (Sahe no Kami) contre les épidémies qu'envoient les démons. Le Rituel commence par rappeler, sans grand respect, à oes dieux protecteurs que leurs fonctions furent inaugurées au Ciel même, où ils servirent déjà le Fils des dieux. Il leur dicte ensuite ce qu'ils ont à faire : ' Toutes les fois que du Pays-racine, du Pays profond, peuvent surgir des êtres sauvages et malveillants, n'ayez point de commerce ni de pourparlers avec eux, mais, s'ils vont en bas, veillez en bas, et s'ils vont en haut, veillez en haut, nous protégeant contre la pollution par une garde de nuit et par une garde de jour.' En récompense, on leur présente des offrandes, dont on les prie de jouir tout en défendant les grands chemins ' comme un multiple assemblage de rochers.' Et pour finir, le célébrant insiste une fois de plus sur les ' puissantes paroles ' de sa formule.

Le Rituel no. xiv était destiné à VOho-nïhe, la plus solennelle des fêtes du Shinto. Comme tous les primitifs, les anciens Japonais éprouvaient une vive répugnance à goûter les prémices de la moisson sans des rites préliminaires, qui avaient, selon moi, un but propitiatoire envers l'Esprit du riz (Uga no Mi-tama). C'était seulement après avoir accompli la cérémonie appelée Nihi-name (' Nouvelle gustation') qu'on se décidait à manger le nouveau riz de l'année. UOho-nihe ('Grande Offrande de nourriture') était une Nihi-name plus importante, célébrée quelque temps après l'avènement des empereurs, et qui constituait pour eux une sorte de couronnement religieux. Cette cérémonie, fort compliquée, comportait une longue série de préparatifs où la magie tenait une large place, de même que dans la partie essentielle de la fêté, où l'empereur en personne, entouré des dames d'honneur qui répétaient une formule mystérieuse, prenait part au repas qu'il venait d'offrir aux dieux ; mais le Rituel lui-même, assez banal, ne contient rien de particulier, et le seul point intéressant à constater, c'est qu'il baigne, comme toujours, dans une atmosphère magique.

1 Pour plus de détails, v. mon étude sur Le Rituel du Feu dans F ancien Shinto,. Leyde, 1908, et cf. Goblet d'Alviella, Histoire religieuse du Feu, Verviers, 1887,. p. 23 seq. et pass.

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Un autre norito dont l'importance n'apparaît guère à la seule lecture du texte, mais dont la valeur magique se révèle dès qu'on le replace dans son milieu psychologique, c'est le Rituel no. xv. Son titre, Mi-tama shidzumuru (ffi| fffy £$), nous indique déjà qu'il s'agit d'apaiser, de calmer, de fixer * l'auguste Esprit,' c'est-à-dire l'esprit de l'empereur. Que va nous apprendre le texte même ? Après le rappel obligatoire du droit divin sur lequel la dynastie fonde sa souveraineté, après rénumération des offrandes habituelles, il demande aux dieux de procurer un long règne florissant au souverain et, en particulier, de * daigner le faire rester paisiblement dans sa demeure, depuis ce 12 me mois jusqu'au 12 111 * mois à venir' (korê no 8hiha8U yori hajimete, Jcitaru shiham ni itaru mode ni, tahirakeku ohashi-tokoro ni ohashi-mascahime-tamahe). On pourrait être tenté de voir ici la crainte que le ' dieu incarné ' ne quitte le palais où sa présence, entourée des tabous que l'on connaît, assure la prospérité du peuple ; il semble bien cependant que ce ' faire rester ' signifie simplement 'faire vivre,' et dès lors, on devine le lien qui unit ce vœu au titre du document. Il s'agit de maintenir dans son corps l'âme impériale, de la rappeler au besoin si elle paraissait vouloir s'en échapper, bref de renouveler magiquement la force vitale du souverain et de prolonger ainsi son existence. C'est le sens d'une cérémonie qui se retrouve également en Chine, que nous voyons mentionnée au Japon dès le vn e siècle, 1 et qu'on y connaît aujourd'hui encore sous le nom de Ghinlconsaï (^j| zj;j| ^). Le passage du Nihongi se rapporte au 11™* mois de l'an 685, et c'est en effet au ll me mois que notre fête était célébrée dans le sanctuaire des prêtres de la cour. Or, la glose identifie cette fête avec une antique cérémonie appelée Mi-tama furishiki, 'secouement des augustes joyaux,' qui nous replonge en pleine magie. Le Kiujihi nous dit, en effet, qu'au moment où la déesse du Soleil donna l'investiture à l'ancêtre des empereurs, elle lui remit dix précieux trésors : ' un miroir de la pleine mer, un miroir du rivage, un sabre de huit largeurs de main, un joyau de naissance, un joyau de retour de la mort, un joyau de perfection, un joyau de renvoi (des influences mauvaises) sur la route (par où elles sont venues), une écharpe à serpents, une écharpe à guêpes, et une écharpe à choses diverses.' Elle ajouta: 'En cas de maladie, récite à ces dix trésors les mots : Hi, fu, mi, yo, itou, mu, nana, ya, kokono, tari, et secoue-les yura-yura (onomatopée). Si tu fais ainsi, les morts reviendront sûrement à la vie.' Les objets qu'énumère la déesse du Soleil sont des talismans dont plusieurs interviennent dans la plus ancienne mythologie japonaise ; quant à l'incantation, elle représente simplement la série des nombres, de un à dix, ce qui montre bien sa force

1 Nihongi, ii. 373.

intrinsèque et indépendante du sens des mots. Nous savons d'autre part que cette même incantation était récitée à notre fête par les jeunes vierges sacerdotales (Mi~kamu-ko) qui exécutaient la Icagura sacrée, à l'imitation de la danse d'Uzume dans le mythe de l'Éclipsé, tandis qu'un Nakatomi nouait des fils, qui manifestement devaient retenir l'âme impériale, et qu'il enfermait dans un récipient clos. Ai-je besoin de rappeler ioi les conceptions primitives sur la nature volage de l'âme, sur les procédés qui permettent de la ramener à son corps lorsqu'elle s'égare, sur les nœuds qu'emploient alors les sorciers, en même temps que sur les tabous qui, d'une manière générale, tendent à protéger la vie du chef divin? et n'est-il pas bien clair que notre rituel, si vague dans la forme, est nettement magique par les idées qui en cor^stituent le fond certain ?

Les Rituels xvi à xxiv ne concernent que les offices des temples d'Ise. Les nos. xvi et xvii sont une sorte de Rituel des semailles très abrégé, et adressé par un envoyé impérial, dans le premier cas, à la déesse du Soleil, dans le second, à la déesse de la Nourriture. Dans le no. xviii, il n'est question que d'offrandes de vêtements à la déesse du Soleil. Le no. xix, qui avait enoore en vue la Moisson, mais qui était récité par le grand-prêtre d'Ise, offre quelques détails plus intéressants. Les prêtres ordinaires (Kannushi, de Kami-nushi, jflft :jr , * maître du dieu,' notons-le en passant, cette étymologie étant bien significative au point de vue magique) et les mono-imi (' abstinentes de choses,' c'est-à-dire de choses impures, un autre nom des jeunes mi-karnu-Jco que nous avons déjà rencontrées) sont invités à entendre les * puissantes paroles ' de la formule, qui fait valoir à la déesse du Soleil l'ample mesure des dons, immenses ' comme les mers et les montagnes,' qui lui sont apportés, ' tandis que le Grand-Nakatomi lui-même est caché dans les branches d'offrandes.' Les nos. xx et xxi sont des norito sans intérêt, que prononçaient, à l'occasion d'une autre fête de la Moisson (Kan-name, ' divine gustation '), les envoyés impériaux, tandis que le no. xxii était récité, dans la même circonstance, par le grand-prêtre d'Ise. Le Rituel no. xxiii, pour l'intronisation d'une princesse comme vestale, nous livre une formule plus curieuse, dont on apercevra tout de suite le côté magique : ' L'offrande, pour servir de bâton aux divinités, d'une princesse sacrée de sang impérial, ayant d'abord observé, suivant l'usage, la pureté rituelle pendant trois ans, est faite dans le dessein que tu fasses vivre le Souverain d'une manière paisible et ferme, aussi longtemps que le Ciel et la Terre, le Soleil et la Lune dureront. Moi, le Grand-Nakatomi, tenant par son milieu la lance redoutable, avec la crainte la plus profonde je prononce cette consécration de la princesse par l'empereur, afin qu'elle puisse servir comme un auguste bâton.' N'avons-nous pas ici une survivance de ' l'abstinent ' du Japon primitif, dont l'as-

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cétisme assurait, sous peine de mort, la fortune et la santé du village \ de même qu'ici le sacrifice de la vierge impériale doit garantir le bonheur et la longévité du souverain ? Quant au Rituel no. xxiv, il ne constitue qu'un simple avis, adressé à la déesse du Soleil ou à la déesse de la Nourriture, de son transfert dans son nouveau temple, qu'on rebâtissait tous les vingt ans. J

Avec le Rituel no. xxv, nous retrouvons enfin un texte d'une certaine étendue et d'un intérêt plus général. Il est intitulé : Tatori-gami ux> lUsushi-tatematsuru norito, * Rituel pour le respectueux éloignement des dieux qui envoient des fléaux.' Nous avons déjà vu la même préoccupation dans le Rituel no. xiii ; mais tandis que celui-ci faisait intervenir les dieux des Routes contre les mauvais dieux, le Rituel no. xxv s'adresse directement aux démons eux-mêmes; c'est donc une véritable formule d'exorcisme, d'un caractère magique encore plus apparent. Notre texte commence par rappeler comment le conseil suprême des dieux célestes, voulant ' pacifier ' le pays avant la descente du futur empereur, envoya Futsu-nushi et Take-mikadzuchi, qui triomphèrent des dieux terrestres et ' réduisirent au silence les rochers, les arbres, et jusqu'à la moindre feuille des herbes, qui jusqu'alors avaient eu le don de la parole.' Après cet avertissement peu déguisé, et d'autant plus net que, comme dit le norito, les mauvais dieux / connaissent bien, en vertu de leur divinité, les choses qui furent commencées dans la Plaine des hauts cieux,' on leur fait de nombreux cadeaux pour les séduire ; et non pas seulement les offrandes ordinaires d'étoffes, de poisson, de gibier, de légumes, de riz, de saké, mais encore, sous une forme naïve, ' comme chose dans laquelle on voit clairement, un miroir ; comme choses pour s'amuser, de précieux grains de collier ; comme choses pour tirer au loin, un arc et des flèches ; comme chose pour frapper et couper, un sabre ; comme chose qui part au galop, un coursier.' Enfin, après les avoir ainsi comblés de jouets nombreux et d'abondantes friandises, qu'on les prie d'accepter ' d'un cœur clair, comme des offrandes pacifiques et suffisantes,' on demande avec instances à ces ' souverains dieux ' qu'ils veuillent bien 'sans daigner être turbulents, sans daigner être farouches et sans daigner nuire, se retirer aux lieux sauvages et purs des torrents de la montagne, et, en vertu de leur divinité, se tenir tranquilles.'

Le Rituel no. xxvi, moins ancien et moins intéressant, n'est que la formule employée, à l'occasion d'un départ d'envoyés en Chine, pour offrir des dons aux dieux marins de Sumiyoshi qui leur avaient procuré un port commode pour mettre à la voile. Remarquons seulement que, dans les circonstances de ce genre, les envoyés récitaient,

1 V. mon article, Asceticism ( Japanese), dans VEncyclopaedia of Religion and Ethic8 de James Hastings.

en dehors de la ville, un norito adressé en particulier aux dieux des Boutes, et que, comme dans le cas d'abattage des bois destinés à la construction du Palais, on ne coupait les arbres qui devaient former le navire qu'après avoir accompli de soigneux rites propitiatoires, pour éviter la colère de l'esprit qui les animait.

Le dernier document de notre collection termine dignement la série. Ce texte (no. xxvii) a pour titre : Idzumo no kuni no miyakko no kamu Yogoto, [Jj ^ S :uÉ )P$ ^ P§» < -^ es div^i 68 Paroles de bonne fortune des chefs du pays d'Idzumo.' Ces miyakko, d'abord indépendants, puis gouverneurs héréditaires avec un double pouvoir civil et religieux, finirent par perdre le premier, mais conservèrent le second. Ce sont eux qui, aujourd'hui encore, dans cette vieille province, se transmettent l'allume-feu primitif que leur ancêtre légendaire, le dieu Ame-no-hohi, avait reçu de la déesse du Soleil elle-même, et que chaque grand-prêtre d'Idzumo lègue à son successeur par la cérémonie appelée hi-teugi ('perpétuation du feu'). C'étaient eux aussi qui, au vn™ siècle, prononçaient à la grande fête de VOhonihe (cf. no. xiv) la formule qu'on nous donne ici. Dans cette formule, très longue, le miyakko annonce d'abord qu'il la récite, après divers préparatifs rituels, pour porter bonheur au règne du ' dieu visible ' qu'est le souverain. Il raconte ensuite comment Ame-no-hohi, puis d'autres ambassadeurs célestes, furent envoyés sur terre pour préparer la descente du Fils des dieux; comment Ohonamochi, le roi divin d'Idzumo, celui qui acheva de 'fabriquer la terre' avec l'aide d'un magicien étranger et qui, le premier, fonda un gouvernement dans cette importante région de l'archipel, fut persuadé par les envoyés célestes d'abandonner au Fils des dieux sa domination temporelle ; comment il se dédoubla alors, par une curieuse application de l'idée japonaise qui admet la séparation possible des âmes multiples de l'homme, attachant son ' esprit doux ' (nigi-tama) à un miroir-fétiche qu'il fit déposer dans un temple du Yamato, tandis que son ' esprit rude ' (ararUma) allait reposer dans le grand temple d'Idzumo ; et comment enfin Ame-no-hohi reçut d'en haut l'ordre de bénir désormais le souverain, afin que son âge fût long, solide et heureux. C'est en exécution de ce commandement qu'intervient, comme il le déclare lui-même, le descendant d' Ame-no-hohi. Il apporte à l'empereur des 'trésors divins ' dont, chose précieuse pour nous, il définit clairement le rôle magique. Ce sont d'abord soixante joyaux, blancs, rouges et verts. "Ces joyaux blancs sont les grands et augustes cheveux blancs (auxquels votre Majesté doit parvenir) ; les joyaux rouges sont la physionomie auguste, pleine de santé, vermeille ; et les joyaux verts marins sont l'harmonieuse convenance avec laquelle votre Majesté établira de tous côtés, comme avec la lame d'un large sabre, son grand et auguste règne durable sur le grand Pays des huit îles.' Manifesteen. i n

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ment, nous avons ici un cas typique de cette croyance à Faction du semblable sur le semblable qui est un des dogmes essentiels de l'homme primitif. De même que les Mélanésiens, par exemple, attribuent & certaines pierres une influence qui correspond à leur forme \ de même nos Japonais primitifs attachent à leurs joyaux une puissance qui s'accorde avec leur couleur. La formule continue d'ailleurs par d'autres applications de ce principe de magie imitative : 'Comme ce cheval blanc plante fermement ses sabots de devant et ses sabots de derrière, ainsi les piliers du Grand Palais seront fermement établis sur les roches supérieures et sur les roches inférieures; de même qu'il dresse ses oreilles, ainsi votre Majesté gouvernera la région souscéleste avec des oreilles toujours plus droites ; etc. . . . ' H est possible qu'à un certain moment ces rites soient devenus des symboles ; mais comment n'y pas reconnaître, à l'origine surtout, des pratiques inspirées par cette logique primitive qui a construit toujours et partout la magie sur les mêmes principes universels ? La fin du document vient d'ailleurs confirmer cette manière de voir ; car il y est dit, d'abord, que les offrandes sont faites en témoignage de ' respect de la part du dieu,' ce qui montre bien à quel point l'empereur est regardé comme supérieur à ce dieu lui-même ; ensuite, que les ' divines paroles de bon augure' que prononce le célébrant lui ont été dictées d'en haut, ce qui met en lumière tout à la fois la valeur intrinsèque de la formule et l'idée de révélation céleste sur laquelle on fonde son pouvoir.

Concluons. De cette étude rapide il ressort bien que les prétendues ' prières ' de l'ancien Shinto sont surtout des formules magiques, établies d'après un plan général qui vise toujours à un résultat précis et forcé. Ce plan comporte, en premier lieu, le rappel des mythes qui garantissent d'avance l'autorité et l'efficacité des paroles rituelles. Quand on ouvre un norito, il y a bien des chances pour qu'on le voie commencer par les mots '^Ç ^ J|f Jjj^ ..., Takama no hara ni...', par le récit de la délibération divine qui se tint sur la ' Plaine des hauts cieux', et d'où dérivent, non-seulement le droit politique de l'empereur, mais aussi sa suprême fonction sacerdotale, et par suite le pouvoir des prêtres magiciens qui ne sont que ses délégués. Tantôt le Rituel se contente d'évoquer cette investiture fondamentale, tantôt il nous raconte quelque mythe particulier, qui se rattache plus directement à la formule révélée. Dans tous les cas, par un renversement de l'évolution réelle des idées, on s'efforce de nous représenter les pratiques terrestres comme instituées à l'imitation de cérémonies célestes qui, évidemment, furent imaginées d'après les rites dont elles deviennent la justification. Tout en commémorant ainsi les mythes auxquels il

1 B. H. Codrington, The Mdanesians, Oxford, 1891, p. 180 seq.

prétend se rattacher, le Rituel célèbre les louanges des dieux et dénombre les offrandes présentées. Assurément, quelle que soit la confiance du magicien dans la puissance de sa formule et de ses rites, il pense bien que ces procédés ne sauraient avoir toujours, un effet certain, et, pour forcer la main aux dieux, il peut juger prudent de se concilier leur faveur par des flatteries ou par des dons. C'est pourquoi» tout d'abord, dans maintes civilisations, les incantations ressemblent à des hymnes. 1 En comparaison de ces élans, la sobriété de nos Rituels apparaît comme plus conforme à la magie : les dieux n'y sont glorifiés, le plus souvent, que par quelques épithètes, et l'expression ' combler de louanges * (^| $£ ^ ^), si fréquente dans ces textes, n'y intervient guère que dans ses rapports avec l'énumération des offrandes, comme si l'officiant voulait dire tout simplement qu'il rend aux dieux les honneurs qui leur sont dus en leur faisant les cadeaux qu'ils sont en droit d'attendre. Mais si les éloges sont plutôt brefs, s'ils sont même remplacés parfois par des reproches ou par le silence, les offrandes, en revanche, sont toujours abondantes et longuement précisées ; elles sont même vantées naïvement, avec une complaisance qui pourrait surprendre, si nous ne savions qu'elles constituent d'ordinaire la condition essentielle d'un contrat où la partie humaine veut faire valoir son apport. La même exactitude se retrouve dans le soin avec lequel on s'efforce d'éviter ou de corriger toute omission, toute faute rituelle dans la formule comme dans la cérémonie» Enfin, dans certains cas, cette formule elle-même nous donne le meilleur critère de sa nature par les procédés magiques qu'elle contient.

Les 'puissantes paroles' du Rituel portent donc en elles-mêmes la preuve de leur caractère magique. Mais, pour s'en persuader d'une manière encore plus décisive, il suffit de le replacer dans son milieu, dans la fête même qui l'enveloppe. On constate alors que la formule, adressée à des dieux magiciens, par des prêtres magiciens, est entourée de rites magiques. Que les dieux japonais soient des magiciens, c'est ce qui n'étonnera aucun étudiant des religions comparées. Depuis la déesse du Soleil, invoquée dès le premier Rituel, et que les mythes nous montrent tantôt pratiquant la magie, comme lorsqu'elle secoue des joyaux pour produire des enfants, tantôt la subissant, comme lorsque les autres dieux célestes, après avoir euxmêmes fait une divination et accumulé tous les procédés de sorcellerie pour l'attirer hors de sa caverne, l'empêchent d'y rentrer en l'arrêtant avec une corde mystique, jusqu'au dieu Ohonamochi, célébré dans le dernier Rituel, et qui est connu dans la légende, non seulement

1 v. Victor Henry, Magie dans Vlnde antique, p. 12 ; C. Fossey, Magie assy tienne, p. 130, etc.

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comme un héros qui éloigne les serpents, les guêpes ou les mille-pattes en agitant par trois fois des écharpes appropriées, mais encore comme l'un des deux êtres divins qui enseignèrent aux hommes la magie et la médecine, tous les personnages du drame mythique agissent sans cesse comme des magiciens primitifs. D'autre part, les prêtres qui s'adressent à ces dieux, et qui d'ailleurs prétendent à une filiation divine, ne font que remplacer l'empereur dans les fonctions religieuses qu'il exerçait en personne avant la division du travail social. Le Bureau des dieux (Jingikwan, Jfft jjf£ ^§f ), qui est le premier entre les divers conseils du Gouvernement, comprend surtout : les Nakatomi, descendants du dieu magicien dont l'harmonieux norito séduisit la déesse du Soleil, et qui sont, en principe, les représentants sacerdotaux du souverain, donc les lecteurs du Rituel; les Imibe, successeurs d'un autre divin sorcier de l'Eclipsé, qui s'occupent avant tout de préparer les offrandes en évitant {imu, J§^) toute impureté, mais qui prononcent aussi deux de nos formules (nos. viii et ix) ; et les Urabe, dont le rôle principal consiste à exercer la Grande-divination par l'omoplatoscopie, mais qui interviennent aussi plus d'une fois dans ces textes. Or, l'empereur qu'ils suppléent n'est pas seulement le ' dieu incarné ' de qui dépend le salut du peuple et vers qui convergent, on l'a pu voir, toutes les préoccupations des Rituels : il est aussi l'intermédiaire naturel entre les dieux célestes et la nation, le vrai descendant de ce Jimmu, premier souverain terrestre, que le récit sacré nous laisse voir comme un pieux conducteur de peuples, aussi soucieux de rites que de conquêtes, et qui, le jour même de son avènement, instruisit un de ses fidèles dans l'art secret des incantations (Nihongi, i. 133). Dès lors, quoi d'étonnant si les fonctionnaires sacerdotaux s'enorgueillissent aussi de leurs procédés magiques ? Enfin, les fêtes où ces prêtres-magiciens invoquent leurs dieuxmagiciens sont fatalement remplies de moyens magiques dont nous avons noté les plus saillants, ça et là, et qui viennent renforcer l'effet de la formule. La magie est donc à la base du culte, et l'antique Shinto nous rappelle ainsi de la manière la plus exacte telle autre religion, comme celle de l'Egypte, où l'on "mettait la main sur la divinité au moyen de rites, de sacrifices, de prières, d'incantations que le dieu lui-même avait révélés, et qui l'obligeaient à faire ce qu'on demandait de lui.' 1

Un dernier point à constater, c'est que, comme on pouvait s'y attendre, l'élément magique dans nos Rituels est en raison directe de leur ancienneté. Les nos. i, iv, vii, viii, x, xii, xiii, xxv, xxvii,. que la philologie amenait à regarder comme les plus vieux de la collection, se trouvent tous au nombre de ceux qui nous ont le mieux

1 G. Maspero, Études de myth. et (Tarch. égypt., i. 106.

servi à démontrer notre thèse ; et si les dates trop précises qu'on avait cru pouvoir assigner à certains d'entre eux par un examen tout extérieur n'ont pas cessé de rester douteuses, le principe de leur ancienneté, tout au moins, paraît bien confirmé lorsque nous les éprouvons aujourd'hui avec cette pierre de touche de l'idée magique que nous fournit la méthode comparative. Nous voyons ainsi les textes s'ordonner peu à peu, se classer d'eux-mêmes sous nos yeux suivant la loi d'évolution générale. Bien plus, cette transformation peut être observée dans un seul et même document. Par exemple, le Rituel no. i, qui avait pour but d'obtenir la moisson, renferme des passages si étrangers à cet objet qu'ils ont bien l'apparence d'interpolations ultérieures. Or, ce sont les paragraphes fondamentaux qui traitent les dieux avec le moins de respect, en leur faisant des promesses d'offrandes conditionnelles, tandis que les paragraphes adventices contiennent déjà l'indication d'une reconnaissance moins calculée. Dans les premiers, on dit aux dieux : ' Si vous nous donnez beaucoup de riz, nous vous comblerons d'offrandes ; ' tandis qu'on leur dit, dans les seconds : ' Nous vous présentons ces offrandes, parce que vous protégez notre empereur.' Entre ces deux expressions, il y a une différence qui marque bien le développement de la pensée religieuse. Mais la magie n'en demeure pas moins, comme une racine éternellement vivace, à la base de cette foi. Je n'en veux pour preuve que le Rituel de la Grande-Purification, qui, en condamnant la magie noire, montre assez qu'on croyait toujours à la magie en général. En somme, nos Rituels représentent un état de transition où la religion commence à s'éveiller, mais où la magie domine encore. Au demeurant, la même tendance essentielle persiste dans les norito plus récents : au IX e siècle, par exemple, on y voit l'empereur octroyer aux dieux des titres honorifiques de second ordre, comme il ferait à ses chambellans, ce qui ne répond guère à la conception d'une religion épurée ; et de nos jours même, si les Rituels modernes ont perdu le souffle poétique qui inspirait parfois ceux d'il y a douze cents ans, ils ont conservé l'aspect et l'esprit de ces vieilles formules magiques.

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