Les Andelys et Nicolas Poussin
Si la chronique est digne de foi , un Anglais serait venu naguères aux Andelys pour voir la maison de Poussin ; et, comme il priait un habitant de la lui montrer, celui-ci , après réflexion, aurait dit à l'étranger : « La maison de Poussin ? Nicolas Poussin ? Il y a quarante ans que je suis établi dans le pays , et je n'y connais personne de ce nom-là. »
L'anecdote n'est-elle pas controuvée ? Fût- elle exacte , je me demande si c'est bien à la ville des Andelys qu'elle ferait tort. Quel est donc cet habitant qu'on interroge? Le premier venu? Peut-être un a r-
tisan qui ne sait pas lire ? Et on loi reproche de ne point connaître un personnage qui appartient à l'histoire, et une maison qui n'existe pas ! Mais le plaisant voyageur, qui s'aventure à demander aux échos de la route ce qu'il n'a point songé à demander aux livres avant de partir, et compte sur la véracité , que dis-je? sur l'érudition des passants, pour lui apprendre ce qui pourrait encore, après de longues recherches , mettre en peine les savants de profession !
Aujourd'hui, l'admirateur de Poussin le plus mal informé peut descendre sans crainte aux Andelys : les enfants qui jouent sur le quai le renverront du Petit-Andely au grand , si c'est la statue de Poussin qu'il veut voir; du Grand-Andely au hameau de Villers, s'il cherche, non pas la maison où Poussin naquit , mais le clos où la maison s'élevait jadis ; et ce serait grand hasard , si on le laissait repartir sans avoir visité le salon de l'Hôtel-de- Ville et le précieux cabinet de M. Mesteil. Il n'aurait donc point perdu sa journée.
La statue de Poussin , statue de bronze , élevée sur un socle de pierre à l'angle de la place du Marché , est le premier objet qui fixe les regards lorsqu'on arrive au Grand-Andely. Erigée par le département de l'Eure, au moyen d'une souscription nationale , cette statue a été inaugurée le iU juin 1851. Ce fut pour les Andelys une belle et mémorable journée. On était accouru en foule, non-seulement d'Évreux et des villes voisines r mais de tous les points de la Normandie ;
Paris avait envoyé à cette féte , qui était une fête véritablement nationale , des écrivains , des artistes , quelques-uns des membres les plus illustres de l'Institut de France. Je n'ai rien à dire des discours et des poèmes récités à cette occasion. Il est facile de les retrouver dans les journaux de l'époque et dans quelques publications spéciales.
L'emplacement choisi pour la statue a été critiqué ; la critique ne parait juste qu'en partie. Où le monument pouvait-il être mieux placé qu'au milieu de ce marché qui est le centre de l'agglomération des Andelys ; à quelques pas des vieux bâtiments qui servent d'asile aux principales institutions publiques, et du salon de la Mairie qui est le musée de la ville ; au pied des collines qui dominent l'étroite vallée et dont on aperçoit les cimes verdoyantes par-dessus les toits des plus hautes maisons ? De là , Poussin reconnaîtrait les horizons familiers à ses jeunes années. Seulement le grand homme paratt relégué dans un coin de cette place irrégulière, qui ne se prêtait à aucune disposition symétrique. Les maisons voisines , la halle qui semble à regret partager la place avec cette inutile construction , et surtout les hauteurs qui bornent la vue , écrasent la statue que les convenances de la perspective exigeaient plus grande et montée sur une base monumentale.
Peut-être la nudité du socle réclamait-elle des basreliefs , mais la simplicité de l'inscription est de bon goût: tout est dit par ce grand nom de Nicolas Poussin. Quant à la statue elle-même, M. Louis Brian, qui en est l'auteur, a représenté le peintre assis dans la cam-
pagne sur un débris d'architecture ; il observe et s'apprête à dessiner. L'attitude serait complètement heureuse, si le sculpteur n'en avait pas calculé l'effet d'après les règles de la perspective pittoresque, plutôt que d'après les conditions rigoureuses de cet art sévère auquel on ne permet pas de sacrifice. Vu de la droite, le mouvement de la jambe est aussi disgracieux que tourmenté. Les traits et la physionomie sont étudiés avec soin ; chacun reconnaît aisément, dans la statue de M. Brian, Poussin , tel qu'il s'est peint lui-même et vit dans toutes les mémoires , un peu efféminé pourtant : cette douce rêverie n'est pas précisément l'expression de son austère et puissant regard. La statue de Julien , moins simplement conçue et traitée dans le style théâtral des premières années de ce siècle , indiquait d'une manière plus sensible la vigueur du génie et le vif transport d'une inspiration soudaine.
Cette statue de Julien , ou du moins le modèle en plâtre de la statue exécutée en marbre pour l'Institut, avait été promis aux Andelys par le sculpteur luimême; les Annales du Musée publièrent, en l'an X, le projet d'un sacellum que l'architecte Harou voulait construire au pied du château Gaillard, non loin de la Seine, sous les ombrages mystérieux d'un bois sacré, et où Poussin aurait été adoré comme les héros, comme les demi-dieux de l'antiquité profane (1).
(1) Particularités relatives à la première souscription pour un monument en l'honneur de Nicolas Poussin et au tableau de Coriolan , recueillies par M. Sainte-Beuve, secrétaire de la Société libre de l'Eure, dans le liecueil det travaux de celle Société, année
Pour couvrir les frais , une souscription fut ouverte en 1802 ; le premier Consul y prit part , ainsi que David, Grétry et Méhul, Legouvé, Talma, les écrivaios et les artistes les plus illustres de cette époque. En 1807, on fit un nouvel appel à tous les amis des arts et de la gloire nationale, et on annonça que les travaux allaient être commencés. Mais ils ne le furent point, et les Àndelys durent attendre jusqu'en 1851 le monument de la place du Marché , qui vaut mieux , malgré toutes nos réserves , que le plâtre de Julien, enfermé dans le saceUum romain et païen de Tan X !
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Tout ne fut point perdu pour la patrie de Poussin. Les fonds de la souscription disparurenl; il ne resta qu'une offrande, celle du Musée de la Nation; mais c'était la plus précieuse. Harou ayant réclamé, pour son monument, une œuvre originale de Poussin, le Ministre de l'Intérieur, qui était alors François de Neufchâteau, promit au département de l'Eure de prendre cette demande en considération ; Quinette, qui lui succéda, tint la promesse, et, le 15 thermidor de l'an Vif, il annonça lui-même à l'Administration du département qu'on allait lni remettre un tableau » choisi parmi les plus belles productions du maître (1). » Le tableau qui passa ainsi de Paris à Évreux, et, vers 1831, de la préfecture de l'Eure à l'Hôtel-de- Ville des Andelys, est la célèbre composition, souvent reproduite par la gravure , du Coriolan fléchi par sa mère.
(1) Archives du déparlemeut de l'Eure.
Les Andelys n'ont pas à se plaindre , et les instructions du ministre Quinette ont été suivies loyalement Le Coriolan est un ouvrage considérable et qu'on a dû regretter au Louvre. On connaît généralement la composition du tableau : un paysage très- simple , quelques nuages qui se détachent sur un ciel bleuâtre, un horizon qui s'éclaire et où l'on croit distinguer la vallée du Tibre et les murs de Rome , tel est le fond de la scène. Toute l'attention se porte sur les premiers plans , qu'occupent trois groupes : au centre , les suppliantes, la mère de Coriolan, sa femme avec ses deux fils, quatre Romaines qui les ont suivies; à droite, Coriolan au pied de son tribunal et deux guerriers; à gauche, un adolescent debout, armé, et, derrière lui, une femme à demi renversée , appuyée sur une roue.
line discussion assez singulière s'est élevée au sujet de ces deux figures, qui sont évidemment allégoriques. Au bas de la gravure de Gérard Audran, on lit que ce sont le Génie de Rome et sa Fortune renversée. Bellori s'exprimait, avant le graveur , de la même manière : « Rome est debout , dit~il , abandonnée , sans autre compagne que la Fortune, couchée à terre, en ce temps où elle était près de déchoir et de périr (1). » Un membre de l'Institut , consulté par l'École centrale de l'Eure, sur l'origine, la valeur, le sens de la composition de Poussin, veut que cette figure renversée soit la
(1) « Machi non loderà l'ingeguodi queslo pittore? Nell' ultimo angolo del quadro, figuré Roma in piedi, abbandonala, se non quant» l'accompagna la Fortuna giacente iu terra, nel tempo che stava per cadere e tenir me no. »
Voie romaine , et il s'appuie sur l'analogie de cette figure avec une Voie Appienne représentée sur les médailles de Trajan et dans un bas-relief de l'arc de Constantin.
Malgré les arguments invoqués à l'appui de cette conclusion, qui parait décisive à l'académicien Vincent et plausible à M. Sainte-Beuve, on s'en tiendra, si l'on m'en croit , à l'explication très-autorisée de Bellori et d'Àudran , qui ne soulève aucune difficulté sérieuse. Qu'on approuve ou non l'allégorie, du moins il est facile d'en rendre compte. La trahison de Coriolan a ébranlé la fortune de Rome ; mais les dangers et les revers d'un jour n'abattent pas son génie: il est jeune, il est éternel; la Fortune va se relever avec lui, il ne tombera pas avec la Fortune. Le sens de cette allégorie , douteux pour nous, n'échappe pas au regard inquiet de Coriolan : à la vue du génie de Rome, son génie s'étonne et tremble; il sent sa faiblesse et remet son glaive dans le fourreau.
Je ne suis guère plus touché d'une autre discussion qui s'est élevée, non pas sur l'authenticité, évidemment incontestable, mais sur l'identité du tableau des Andelys. Il n'est question dans la vie de Poussin que d'un Coriolan, destiné au marquis d'Hauterive (1). Est-ce le Coriolan du marquis d'Hauterive qui est passé dans le cabinet d'un intendant des finances, nommé Boutin, de là au Muséum, puis à Évreux et aux Andelys (2) ?
(1) « Dans le cabinet de M. d'Hauterive est un Coriolan • (Kéubiew).
(2) Note de Vincent , citée in extenso par M. Sainte-Beuve.
Cela parall fort vraisemblable. Ou en a douté, et voici pourquoi. Les amateurs connaissaient deux gravures anciennes du Coriolan : l'une faite par Étienne Baudet, à Rome, du vivant et sous les yeux de Poussin; l'autre , un peu plus tard, par Audran. Or, ces gravures ne sont pas de tout point semblables. Celle de Baudet reproduit exactement le tableau des Andelys, à l'exception d'une planchette placée dans le tableau aux pieds du héros, et sur laquelle est écrit en lettres italiques son nom : Coriotanus. Celle d' Audran reproduit la planchette, mais sans l'inscription. En revanche, dans la gravure d'Audran , la figure de la Fortune , que le tableau nous montre entre le Génie de Rome et la lance que cette figure tient dans sa main droite, est reculée à gauche de la lance , à l'extrémité du tableau ; et Coriolan , de sa main gauche , tient le fourreau de son glaive, tandis que dans le tableau cette main ne tient que les plis de sa tunique.
Ces circonstances autorisent-elles à supposer l'existence d'un second tableau de Coriolan , dont les biographes de Poussin ne parlent pas, et qu'on ne signale dans aucune galerie publique ni particulière ? D'ailleurs, » lequel des deux tableaux serait le tableau des Andelys : celui que Baudet a reproduit? Mais dans la gravure de Baudet la planchette et l'inscription manquent. Celui qu' Audran avait sous les yeux ? Voici la planchette, mais sans l'inscription ; la Fortune est reculée vers la gauche, Coriolan n'a plus le même geste. Que conclure de ces différences? Que nous avons bien sous les yeux le tableau gravé par Baudet, mais que la planchette et l'inscription sont des additions postérieures : ce qui est
d'autant plus probable, qu'assurément Poussin aurait cru faire lui-même la critique de son tableau, s'il avait eu besoin d'indiquer par une légende un sujet que tout le monde devait reconnaître au premier aspect Au contraire, un amateur peu éclairé n'aura vu aucune difficulté à faire ajouter cette légende , détail vulgaire et maladroit , comme on ajoute à l'angle d'une toile une signature et une date oubliées. La supposition est d'autant plus légitime que la toile de Corioian a été visiblement agrandie après coup (1) : on a voulu lui donner les dimensions exactes d'un pendant. Je ne craindrais pas de dire que c'est à la même époque , pour des motifs analogues et par la même main , que le possesseur du tableau y a fait ajouter quelques pouces de fond et un titre.
L'addition est donc faite après la gravure de Baudet, avant celle d'Audran. Celui-ci y est trompé ; il reproduit la planchette comme si c'était l'indication d'une limite, par exemple, la limite que Corioian ne doit pas franchir. Pourquoi ne reproduit-il pas le nom qu'elle porte? Peut-être parce que le nom ne fut écrit que plus tard; plus vraisemblablement parce que , ayant à inscrire le nom au bas de la planche et sur la marge, il évitait l'inconvenance d'un double emploi. Mais la place occupée par la Fortune ? le geste de Corioian ? Évidemment ce sont là deux corrections , et deux corrections heureuses. Ainsi, de toutes les suppositions que l'on peut faire en comparant la gravure d'Audran à la
(1) De 10 centimètres dans un sens et 15 dans l'autre, ce qui donne à la toile une bauleur de 1-. 61 sur une largeur de 2". OS.
gravure de Baudet et au tableau des Andelys , la plus simple est en même temps la plus satisfaisante : c'est qu'un artiste aussi habile qu'Audran n'a dû se faire aucun scrupule d'effacer, même dans une composition de Poussin , ce que je ne craindrais point non plus d'appeler deux négligences. Il a sagement usé d'un droit que les peintres ne s'avisent pas de contester aux graveurs.
Quel que soit le mérite d'un tableau qui renferme des beautés de premier ordre , il faut avoir le courage , même aux Andelys, d'y signaler des défauts graves. Le plus grave , et il a déjà été relevé avec beaucoup de justesse, c'est l'abus de l'allégorie. Comment la raison peut-elle admettre ces figures peintes comme les figures réelles, et qui, dans la pensée du peintre, n'ont qu'une existence abstraite, et, dans la scène présente, ne sont visibles que pour un seul personnage? Et surtout comment Poussin, qui a lu Tite-Live et Plutarque, n'a-t-il pas senti que le pathétique du drame est détruit si ce ne sont plus les paroles de la mère de Coriolan , les larmes de sa femme et de ses enfants, le deuil de toutes ces affligées, mais une réflexion tardive, provoquée par une apparition fantastique , qui triomphe de sa colère et de son orgueil? Il devait résulter de cette obscurité de la pensée que l'expression du visage de Coriolan fût indécise. Cette figure , qui était la figure principale , n'est heureuse d'aucune façon; elle est courte de formes, gauche et raide de mouvement. Il faut chercher la beauté, la vérité, comme le pathétique , dans le groupe des femmes, dans le fier profil et la noble altitude de cette mère qui veut sauver son fils et Rome ,
dans la muette et louchante douleur de l'épouse, qui soulève entre ses bras l'enfant nouveau-né, pour attendrir le cœur de son père. Vérité et poésie , énergie et grâce , le maître a déployé là toutes les ressources de son talent
Les qualités éminentes de Poussin se retrouvent , à un degré supérieur encore, dans la composition originale et véritablement irréprochable de Y Adoration des Bergers, dont la ville des Andelys possède un très-beau dessin. Ce n'est pas une des œuvres les plus célèbres du maître ; mais j'imagine qu'il y attachait lui-même nn prix particulier , car il en a reproduit l'idée et les parties principales avec une certaine complaisance. L'étable est représentée simplement : au fond, la clairevoie entr'ouverte qui vient de livrer passage , et une brèche dans la muraille , par où pénètre une lumière plus vive; sur la litière, un sac , un baril , l'âne qui mange en paix, le bœuf qui tourne sa tête baissée vers le nouveau-né ; un jeune bouvier, la main appuyée sur le dos de sa bête, s'émeut aussi et jette un regard sur la scène. L'Enfant divin est posé sur un lange devant la crèche ; la Vierge, agenouillée, de profil, semble offrir son Fils, qu'elle soutient de la main gauche, aux pieux hommages des bergers; Joseph est debout derrière elle, humble et grave, dans l'attitude de l'adoration. Le groupe des bergers est composé de cinq personnes; ce qui distingue la variante qui nous occupe, c'est l'heureuse hardiesse d'une figure de jeune homme prosterné devant l'Enfant Jésus de toute la longueur
de son corps, la face tournée à terre, les mains jointes par-dessus la tête; elle forme le centre d'un demicercle. Trois autres figures, disposées sans aucune recherche, expriment admirablement, selon l'habitude de Poussin, les nuances diverses d'un sentiment commun éprouvé par des hommes d'âge et de caractère différents : les mains jointes du vieillard agenouillé, son regard paisiblement fixé sur le Sauveur des hommes , n'expriment qu'une sérénité confiante. L'homme mûr contemple l'Enfant et la crèche avec une attention profonde ; on sent qu'il n'est pas encore revenu du premier mouvement de surprise et de curiosité. Le jeune homme a vu, il sait, il croit; les mains ramenées sur sa poitrine, les yeux baissés, il se recueille et adore en silence. C'est la jeunesse qui croit sans voir, et, n'osant fixer les yeux sur l'objet divin de son culte, n'a plus qu'un besoin : celui de rentrer en elle-même pour écouter la voix de son cœur. Derrière les autres, le dernier venu, le plus vulgaire , agenouillé , mais droit , regarde comme regarde la foule, sans bien comprendre ; sa vue, qui n'est pas aiguisée par la foi intérieure, est facilement troublée, obscurcie par la lumière même; il porte sa main, comme un voile, entre les rayons de l'auréole et ses regards éblouis.
Je ne résiste point au désir de rappeler , de faire entrevoir toutes les beautés de cette admirable composition, aussi parfaite et plus touchante peut-être que les Sacrements eux-mêmes. Nous ne sommes cependant pas en face d'un dessin original de Poussin. Il serait temps de corriger une indication qui peut tromper à la première vue les voyageurs. Jamais Poussin n'a dessiné
ainsi. Ce n'est pas là une esquisse crayonnée avant le tableau ; c'est une copie faite avec le scrupule d'exactitude et le soin minutieux qu'un graveur apporte à son œuvre. Grâce à M. Mesteil, on peut dire maintenant d'une manière certaine d'où vient ce dessin : c'est celui que Lombart avait fait pour sa gravure. M. Passy, qui l'a payé et donné de bonne foi comme un original , n'a donc été trompé qu'à demi ; le dessin est excellent, et, s'il n'a pas le mérite d'une esquisse authentique, il vaut mieux que la plus belle épreuve avant la lettre
Vers le même temps , M* Passy a fait une autre emplette dont le souvenir doit trouver sa place dans cetle notice. Le 6 novembre 1841 , on mit aux enchères , en l'étude de M*. Piquerel , notaire , un bout de terre dont le nom seul devait fixer l'attention. L'affiche ne négligeait point l'avantage de cetle circonstance. « Un clos , disait-elle , appelé le Clos Poussin , situé à Villers » , ou par variante, « Un terrain actuellement en nature de verger, appelé le Clos Poussin, et dans lequel se trouvent encore les fondations de la maison où est né , le 1 5 juin 1 594 , le célèbre peintre Nicolas Poussin. » L'affiche ne fait pas foi pour la date. H n'est pas bien avéré non plus que les fondations de la maison existassent encore. Mais ce qui était authentique, c'était la désignation de l'immeuble. Le nom du Clos Poussin ou Pouchin, très souvent cité dans les titres, était attesté aussi par la tradition ; l'acte de notoriété dont la lecture a précédé la vente fixe donc, selon nous , d'une manière incontestable , le lieu où
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Poussin naquit. L'affiche continuait : « Ce clos, d'une contenance de 26 ares 52 centiares, est situé audit hameau de Villers , sur la commune des Andelys. » De là, le droit de dire d'un enfant né à Villers qu'il était né aux Andelys ; c'était sa commune et sa paroisse , délia diocesi d'Andeli, comme dit l'acte mortuaire de Poussin; det borgo d'Andcli , diocesi Rotomagense, dit plus exactement le notaire Rondino, qui écrit le testament de Poussin (1) sous sa dictée ; pictor Andeliensis, comme écrit Poussin lui-même au bas de son portrait Je transcris encore ce paysage en bonne forme : « H est fermé sur la rue de Viliers par un mur en bauge, dans lequel se trouve la porte d'entrée , et il est entouré des autres parts de haies vives mitoyennes. » La rue de Villers est un chemin qui conduit aux champs; le mur en bauge et les haies vives mitoyennes disent ce qu'il faut penser des dessins publiés en 1843 par le Journal des Artistes (2) et en 1851 par Y Illustration (3). Le correspondant de V Illustration parait être allé à Villers, mais il n'aura pu sans doute se résigner à la vulgarité du site. Il eût dû se résigner à ne pas mettre un nom historique au bas d'un croquis de fantaisie. La faute du Journal des Artistes est autre: c'est un anachronisme et, qui pis est, un plagiat On
(1) M. de Chennevières doit joindre celte pièce intéressante à l'édition qu'il a promise des Lettres de Poussin. Il a bien voulu me communiquer la copie qu'il possède et dont M. Bouchitlé avait déjà publié une analyse.
(2) T.I, n». 4. La lithographie, signée fiend ré, porte ce titre : Clos où eit né te Poussin à Vit ters-les- Andelys, département de FEure.
;3) N*. du 21 juin.
a copié sans le dire, en 1843, une gravure publiée une quinzaine d'années auparavant (1) , et qui était peut-être exacte à cette époque. Il est permis, en la voyant , de regretter l'auvent de chaume qui couvrait la grande porte et les arbres du premier plan. Mais , puisqu'ils n'existent plus , force est bien de s'en tenir à la description très- nue, mais très-vraie, des vendeurs de 1841.
Il ne restait au clos Poussin que deux choses : son prix , terre pour terre , et son nom qui avait fait doubler l'estimation. Était-ce trop ? « On assure , disait un journal bien conseillé, que M. Ingres veut acheter ce petit domaine. » Ce mot de domaine , les noms réunis de Poussin et d'Ingres, en fallait-il davantage pour amener de Paris et de Londres la surenchère ? L'enchère même ne vint pas, et l'on put écrire, il est vrai que c'est à Évreux (2) , cette malice : * En définitive , personne n'a dit mot , et il n'est pas bien avéré qu'aux Andelys le Clos Poussin vaille un centime de plus que le Clos Pierre ou le Clos Jean. »
La vérité est qu'il y avait eu méprise ; le clos Poussin trouva un acquéreur qui n'eût rien donné du clos Pierre. Une petite vignette, imprimée à l'occasion de l'inauguration de la statue, constate que le clos dont on donne, d'après le cadastre, le plan et le numéro (3), appartenait à M. Passy. Il lui appartient encore. Le sol est
(!) Emplacement de la maison où est né le Poussin, à Villertles- Andelys ( Eure ). Ravera del., Couche sculp.
(2) Journal de l'Eure ( 9 décembre mi).
(3) W. 245, seclioo L , du plan cadastral de 1829.
bon; j'y ai vu un poirier vigoureux et des betteraves superbes. J'aurais voulu, fût-ce sur le mur en bauge, une inscription commémorative ; et, puisqu'il est toujours permis de joindre la poésie du rêve à la poésie du souvenir, je rêvais la porte ouverte, un préau, des arbres, et sous leur ombre... un temple antique ? J'aimerais mieux la solitude ; un musée ? Qui songerait à bâtir un musée dans un hameau? Non , mais une modeste maison où l'on élèverait , sous les auspices de Poussin, les petits enfants de Villers, comme on a remis la maison de Jeanne d'Arc à la garde des Sœurs d'école de Domrémy.
Je relèverai néanmoins cette acquisition du clos Poussin comme un fait qui honore à la fois M. Passy et la ville des Andclys. M. Passy était le député de l'arrondissement ; sa conduite montre évidemment, à deux reprises, qu'à ses yeux la manière la plus délicate et la plus adroite de plaire aux électeurs qui renvoyaient à la Chambre, était de s'intéresser à la mémoire de Poussin ; et ce seul témoignage prouverait assez combien cette mémoire leur était chère. En effet, les souvenirs ne font pas défaut à ce coin de terre, des souvenirs illustres et de toute sorte : il a eu ses héros, ses saints, ses trouvères au moyen -âge, et, plus tard, ses poètes, dont quelques-uns étaient célèbres, du moins en leur temps : les uns, comme Benserade et Chaulieu, sont nés dans les aimables vallons du voisinage ; d'autres, nés à Rouen, comme les deux Corneille, sont venus chercher aux Andelys leurs amours, de saintes amours qui devaient
durer tout une vie; îi ceux que la cour et la ville avaient fatigués, la paisible petite ville offrait, comme a La Calprenède et a Thomas Corneille , un asile pour leur vieillesse et la paix de la tombe. Les statues n'auraient point manqué à Turnèbe dans une autre ville. Mais des noms plus retentissants que le sien s'effaceraient à côté du nom de Poussin. L'honneur d'avoir vu naître ce grand homme suffit a la ville qui fut son berceau; les Andelys veulent être, aux yeux du monde, la patrie de Poussin, comme Poussin tenait à être, pour la postérité, le peintre des Andelys. C'est là leur légitime et, à ce qu'il m'a semblé , leur seul orgueil.
Être fiers de Poussin, ce serait déjà quelque chose au temps où nous sommes : l'admiration des Andelys n'est pas stérile; on s'y occupe de l'œuvre du maître et de sa vie. Il n'était plus question du projet d'Harou, on ne parlait pas encore de la statue de Brian , lorsque M. Mesteil commença une collection où le souvenir de Poussin tient une place si considérable qu'elle semble faite en son honneur. Poussin est, pour M. Mesteil, l'objet d'un culte; il veut avoir toutes les gravures de ses tableaux , tous les livres où Ton a parlé de lui , toutes les pièces rares, curieuses cl surtout inédites, qui pourraient le faire mieux connaître. Les années n'ont point refroidi une passion entretenue avec une persévérance toute normande. A quelques mois d'intervalle, on est certain de trouver plusieurs lacunes comblées aux murs ou sur les rayons. M. Mesteil pourrait déjà, mieux que personne au monde, classer les matériaux d'une biographie de Poussin et entreprendre le catalogue de ses œuvres. Il ne lui manque plus guère que des loisirs, qu'il
prendra, je veux l'espérer, quoiqu'on désapprenne difficilement le chemin de l'audience, lorsqu'on l'a fail depuis si long-temps tous les jours. Il est sans doute des cabinets plus riches que celui de M. Mesteil ; je n'en connais pas qui soient plus libéralement ouverts aux gens d'étude sur leur bonne mine. M. Mesteil leur livre tout : les imprimés , les manuscrits , et jusqu'au fruit de ses labeurs personnels. Avec lui et chez lui , on apprend en une apres-dlnée ce qu'on perdrait une semaine à chercher dans les bibliothèques publiques et au Cabinet des estampes.
La tradition ne sera point rompue : M. Ch. Legay marche sur les traces de M. Mesteil. Préparé par de solides éludes aux travaux d'érudition , M. Legay est trèssoigneux de tout ce qui peut jeter quelque lumière sur le passé de son pays; j'ai eu le plaisir d'aller, sous sa conduite, du clos Poussin au château Gaillard ; d'examiner avec lui les peintures de l'église du Grand-Andely, cherchant à l'envi le souvenir de Poussin dans les œuvres de l'art et dans la nature. On a la consolation de penser qu'il ne se perdra désormais dans le pays aucun bout de parchemin qui se rapporte de près ou de loin au grand artiste. Quelques pièces retrouvées dans les registres de l'état civil religieux, dans les archives des établissements charitables, dans les minutes des notaires, ont été publiées déjà ou vont l'ôlrc. J'ai fait ce que j'ai pu pour décider M. Mesteil et M. Legay à réunir toutes celles qu'ils connaissent, à en publier le texte plus exactement qu'on ne le fait quelquefois , à y joindre un commentaire qui aurait plus d'autorité sous leur plume que sous la plume d'un autre, et
quelques-unes de ces conjectures judicieuses qui deviendront des découvertes. M. Mesteil n'a jamais eu le souci de la publicité. M. Legay la redoute par un excès de modestie. Ils ferment la bouche à ceux qui les pressent, en leur offrant tout ce qu'ils possèdent, en leur apprenant tout ce qu'ils savent. Pour moi, je n'irai pas plus loin sans dire hautement que je leur dois beaucoup et que je garde un souvenir reconnaissant de la cordialité de leur accueil. 11 fallait venir dans la patrie de Poussin , pour trouver des admirateurs de Poussin aussi instruits et aussi désintéressés.
§ *2. QUESTION DU DROIT SOULBVKE A i/ EX POSITION DE
MaNCHBSTKR.
Tous ces hommages rendus sans ostentation par une petite ville à la renommée d'un artiste qu'elle se glorifie d'avoir vu naître il y a pins de deux siècles, suffiraient, à ce qu'il semble, pour établir ses droits, d'ailleurs certains, a l'honneur qu'elle revendique. Ils lui ont été contestés de deux manières.
Croirait-on qu'en Normandie môme, de mesquines rivalités de clocher, ou plutôt une fureur de paradoxe, trop commune parmi les érudits, ont essayé de renverser, malgré l'autorité des plus graves témoignages, une tradition séculaire , en insinuant , par exemple , sans alléguer aucune preuve , que le Villers où naquit Poussin n'est pas le Villers des Andelys; ou bien en réclamant la statue qu'on lui élevait, pour Vernon, qui dut être son berceau (la belle raison! ), parce que c'est a Vernon que ses parents célébrèrent leur mariage ?
Dieu nous garde d'entrer dans tous les détails de ces querelles obscures, qui ne piquent même pas notre curiosité. Il en est une autre plus sérieuse, qui appartient pour ainsi dire à l'histoire, et qui, Tannée dernière encore , a fait assez de bruit en Angleterre et en Allemagne, non pas peut-être pour que le sommeil profond des Andelys en fût troublé ; mais pour que l'on s'en émût à Paris, dans les journaux et dans les livres.
L'Exposition de Manchester, dont le programme était de réunir pendant quelques mois dans un lieu public tous les chefs-d'œuvre de l'art, disséminés, enfouis souvent dans les galeries particulières, avait éveillé de grandes espérances chez tous les amis de la peinture , et en particulier chez les admirateurs de Poussin. On sait, en effet, quelle estime nos voisins professent de* puis long-temps pour les moindres ouvrages de ce grand peintre, et comment, à force d'argent et de patience, ils ont acquis peu à peu la moitié peut-être de ses compositions les plus célèbres.
Pour ma part, j'allais à Manchester, impatient de tout voir sans doute, d'admirer, sans me préoccuper de leur date ou de leur origine, les objets qui me sembleraient dignes d'admiration. Mais je confesserai volontiers que j'y portais spécialement le désir d'étudier tout ce qui touchait à l'histoire des arts dans notre pays. Et, si pressé que je fusse de courir où m'attiraient les chefs-d'œuvre des écoles étrangères , je cherchai d'abord au catalogue le nom de Poussin , celui de Claude Lorrain , et sur les murailles la place assignée à l'École française.
La déception des voyageurs français fut grande. Par une rencontre singulière de circonstances inexpliquées, tandis que les toiles des Écoles flamande , hollandaise , espagnole , affluaient de toutes parts , que chacun s'empressait de montrer ses moindres Van-Dyck, ses Rembrandt les plus douteux, ses Murillo, à peine arrivés d'Andalousie, il semblait qu'on se fût donné le mol
pour tenir caches ses Claude , et ses Poussin davantage encore.
Pour Claude, cette rencontre n'avait rieu de fâcheux. Seize tableaux d'importance Inégale , et une tres-précieuse collection de dessins suffisaient pour qu'il tint sa belle place parmi les plus habiles paysagistes de tous les pays. Claude n'est pas un peintre monotone. Mais le genre où il s'est renfermé fait qu'on n'a pas besoin de voir la moitié de son œuvre pour le bien connaître. Tournez seulement les regards vers cette paroi où l'on a réuni quelques-uns de ses tableaux, des plus petits, mais des meilleurs. Ces arbres élégants, ces plaines qui semblent fuir, baignées, jusqu'à l'horizon lointain, dans une atmosphère transparente et vaporeuse ; ces porls splendides où la brise enfle la voile, tandis que les flots doucemeut émus étincellent ; ce soleil splendide qui égaie , anime , échauffe le paysage , sans que l'ardeur de ses rayons blesse les yeux éblouis ; ces lieux enchantés dont la poétique sérénité appelle les personnages de la pastorale sicilienne ou de l'églogue biblique : vous savez aussitôt quelle est l'heureuse imagination qui les a rôvés , la main délicate et sûre qui a donné au réve une forme sensible et durable. Claude a fait cent autres tableaux. Il en a peint sur des toiles plus hautes et plus larges de plus complets. Mais il n'importe : les chefs-d'œuvre qu'on verrait ailleurs ne manqueut point ici. Claude était à Manchester tout entier.
Il n'en est pas ainsi d'un peintre d'histoire. Celui qui a vu la Madone de Dresde , ne connaît pas la Dispute du St. -Sacrement. Le Jugement de Salomon et
VArcadie de Poussin De font pas deviner ses Bacchanales, sa Mort de Germanicus ou son Extrême-Onction. Pour mesurer l'étendue , la fécondité de son génie , on a besoin de compter , de comparer ses oeuvres. Le Louvre a trente ouvrages signés de lui et la plupart considérables. Néanmoins le Louvre est loin de montrer toutes les ressources de son imagination , tous les aspects de son talent. En réunissant ce que possèdent les collections privées et publiques de l'Angleterre , l'Exposition de Manchester eût pu montrer Poussiu plus grand que ne fait même notre galerie nationale.
Mais il faut croire que personne n'avait eu à cœur de défendre la renommée de Poussin, compromise par l'insouciance de la Commission ou la mauvaise grâce de quelques grands seigneurs, dans cette périlleuse arène où les maîtres les plus admirés couraient le risque d'être placés au-dessous du premier rang. L'Exposition n'avait de lui que quatorze tableaux : à peine le quart, si je ue me trompe, de ce que possède l'Angleterre. Encore en était-il sur le nombre de contestables, et je ne craius pas de dire des autres qu'ils étaient tous secondaires ; excepté peut-être la célèbre composition souvent reproduite par la gravure et qui représente la Pauvreté et la Richesse , le Plaisir et le Travail dansant aux accords du Temps : tableau où le charme de la peinture fait volontiers oublier l'obscurité de l'allégorie. Ce n'est pas sans doute que le Triomphe de Bacchus, Renaud et Armide, et plusieurs paysages remarquables , ne fussent dignes de figurer dans les plus riches galeries de l'Europe. Mais, quel que soit le mérite de ces tableaux, aucun d'eux n'est le meilleur
que Poussin ail fait dans le genre auquel il appartient. Ce qui manquait là, chacun le devine. On sent qu'après avoir journellement vu au Louvre le Salomon , la Rébecca, le Ravissement de saint Paul, YArcadie , le Déluge , autant de fortes pensées si clairement exprimées, il importe peu de voir en Angleterre des bacchanales, de vagues allégories, de faibles inspirations d'Ovide ou du Tasse, ou môme des paysages trés-bcaux sans doute, mais moins beaux que le Polyphème et le Diogcne. Toutes ces œuvres pA lissent à côté de celles que Ton sait par cœur. Ce qui uc pâlirait pas, ce qu'on a besoin de voir, même en sortant du Louvre , pour savoir ce que vaut Poussin , ce qui maintiendrait dignement partout la gloire du peintre, c'est ce qui reste des deux célèbres séries de Sacrements composées pour le commandeur Cassianodel Pozzo et pour M. de Chantelou , toutes deux si belles qu'on hésite encore à choisir entre elles , et qu'on les considère volontiers Tune et l'autre comme les œuvres les plus puissantes et les plus complètes que Poussin nous ail laissées.
Toutes deux auraient dû être à Manchester puisqu'elles sont à Londres, et toutes deux avaient fait défaut. N'était-il pas triste de reconnaître qu'en l'absence de ces chefs-d'œuvre, une simple copie d'un chefd'œuvre perdu, le Testament d'Eudamidas, marquait seule, pour ainsi dire, la place d'un niai Ire, inférieur à d'autres par tout le reste, mais égal aux plus grands par l'originalité et la profondeur de ses conceptions?
Dans un pays qui possède les Sacrements, le Moulin et la Reine de Saba, réduire à une trentaine d'ouvrages beaucoup moins importants que ceux-là, Poussin et Claude, doutles toiles, d'ailleurs, sont toujours de petites dimensions, c'était porter un coup sensible à l'École française , réduite elle-même à ces deux maîtres, puisque le catalogue de la grande Galerie ne devait pas dépasser la fin du XVII e . siècle , que l'œuvre de Lesueur est tout entière en France, et que Philippe de Champagne , né a Bruxelles , avait été restitué a l'École flamande. Aussi, la Commission n'avait-elle pu songer à l'honorer d'une salle à part au milieu des autres Écoles. Le petit nombre de peintures qui la représentaient d'une manière si insuffisante, étaient semées, sans beaucoup d'ordre, parmi l'arrièrc-garde des Flamands et des Hollandais. Ou moins, le catalogue désignait-il celte paroi par son vrai nom : École flamande et française. Pour la Commission de Manchester, l'École française est la dernière de toutes les Écoles , mais elle existe.
Est-il bien certain qu'elle existe, qu'il y ait eu une École française au XVII e . siècle, avant Watteau et Greuze, avant Prudlion? La questiou fut soulevée par la critique en Angleterre. Tandis qu'il nous semblait ualurel d'accuser la Commission d'avoir peu fait pour l'École française , on lui reprocha d'avoir fait trop.
Tout le monde convenait que Poussin, Claude Lorrain , le Guaspre u'étaieut pas a leur place mêlés aux Flamands et aux Hollandais. Il eût fallu, disait-on, les
mettre à leur date dans l'École a laquelle ils appartenaient. Mais quelle est cette École ? Qu'on demande à leurs biographes où ils ont vécu , où ils sont morts ; qu'on demande à leurs œuvres même de quels maîtres ils ont reçu des leçons, sur quels modèles ils ont formé leur goût , à quel pays appartiennent les personnages, les sites, le ciel qu'ils ont peints. Nés de parents français ou en France, ces peintres avaient oublié complètement, ils avaient répudié leur pays natal. L'Italie seule leur a révélé leur génie, tracé leur voie, ouvert toutes les sources vives où ils ont puisé : la sculpture antique, les peintures de Raphaël , les poétiques beautés de la nature aux portes de Rome ou sur les rivages de Naples. Ils ont eux-mêmes, par les sujets, par le style de leurs tableaux, marqué leur place à côté des Carraches et du Dominiquiu , à la suite de la première École romaine.
Cette thèse , qui enlève a la France , avec Poussin , tous ceux qui peuvent être, à quelque titre, considérés comme ses disciples, et ne nous laisse pas plus Lesueur que Mignard ou que Lebrun , avait trouvé crédit à Manchester et a Londres. A Paris même, les partisans ne lui ont pas fait défaut. Et on a vu un critique , étranger d'origine à la vérité, mais qui connaît bien la France et qui n'a point d'injustes préventions contre elle, nous dire à nous-mêmes, dans notre langue et trèsneltement , que l'École française est la première des Écoles contemporaines; qu'elle compte, depuis Watleau jusqu'à Prudhon , depuis Géricault jusqu'à Delacroix, beaucoup d'artistes qui sont des maîtres; mais qu'elle
n'a été originale et par conséquent qu'elle n'a commencé à exister que vers les premières années du XVIII e . siècle (1). Pour M. Burger , comme pour beaucoup d'Anglais, d'Allemands et d'Italiens, comme pour quelques Français aussi peut-être , tous les contemporains de Poussin sont romains aussi bien que Poussin lui-même.
La France a été long-temps très-induTérente au mérite et à la renommée de ses artistes. Doublement exclusive, par une contradiction singulière, elle faisait profession de n'admirer pointd'autres poètes que les siens, ni d'autres artisles que les artistes étrangers ; et il n'y a pas long-temps qu'on nous a fait comprendre enfin que c'est un houneur pour le siècle de Louis XIV d'avoir vu naître un Poussin, un Lesueur, un Puget, comme d'avoir vu naître Corneille et Racine (2). Nous sommes un peu revenus, à ce sujet, des préventions de nos pères ; plus fiers et plus jaloux des droits de l'École française, uous sentons très- vivement aujourd'hui que, lorsqu'on la ravale ou lorsqu'on met en cause son existence , ou porte atteinte à la gloire de notre pays. La thèse émise à Manchester blessait à la fois le sentiment national et le bon sens de la critique française. Elle s'est émue. Il n'appartenait à personne, mieux qu'à l'auteur de l'Histoire des peintres , de relever l'étrange proposition de M. Burger; et il Ta fait, en peu de mots, mais d'une
(1) Bûrgcr, Trésors d'art ejepuaàf à Manchester en 1857. Paris, V r . Jules Renoua rd , 1857.
(2) V. Cousin, Du Vrai, du Hcau cl du Bien. Lu belle leçon sur l'Art français date des premières années de lu ItcsUuiulioit. MM. Jouffioy et Yilet l'ont entendue.
manière très-vive, dans un passage où, s'altachant à Poussin surtout (parce que, au fond , c'est lui seul qui est en cause), il établit avec une véritable éloquence le caractère profondément original et profondément national de son génie (1). Quel est donc le maître dont il a suivi timidement les traces? Et qui avait en Italie, avant lui, compris comme lui l'esprit des temps antiques et les sévères beautés de la campagne romaine ?
Je suis fâché que M. Charles Blanc ait récriminé à ce sujet contre l'Angleterre. 11 est certain que nous avions accueilli avec une grande courtoisie les peintures anglaises envoyées à l'Exposition universelle de 1855. Il est également incontestable que nos voisins n'ont pas fait, à Manchester, tout ce qu'ils auraieut pu faire pour mettre .en relief la gloire artistique de la France. Fallait-il chercher là un trait de jalousie, d'hostilité? Je ne le pense pas. M. Blanc sait mieux que personne que le paradoxe contre lequel il proteste n'est pas nouveau; que ce n'est pas à Manchester , ni sous une plume anglaise , qu'il a pris uaissance. La prétention de rattacher Poussin à l'École romaine est née où elle devait naître , à Rome. Avant d'irriter l'humeur de M. Blanc et la nôtre à Manchester, elle avait impatienté plus d'un voyageur français en Italie. Séroux d'Agincourt y voulait cerlaine-
(i) Ch. Blanc, Us trésors de l'Art a Manchester. Paris, Pagncrre, 1857.
ment répondre en 1782, lorsque, sur les murs du Panthéon de Home, en regard du monument élevé à Raphaël, le peintre italien par excellence, il en élevait un à Poussin et y faisait graver cette dédicace : Pictori gallo. Au peintre français ! Gault de Saint-Germain y faisait allusion en 1 806 , lorsqu'il dédiait aux Français sa Vie de Nicolas Poussin, considéré comme chef de l'École française ; et en 1829, Châteaubriand luimême en était préoccupé, lorsqu'il voulut que, dans le cénotaphe construit à ses frais dans l'église où Poussin avait été enseveli, tout : l'architecture , l'inscription , le buste et le bas-relief; tout, selon l'expression de Raoul Rochettc,fûl V œuvre de talents et de cœurs français (1).
J'exprimerai un autre regret : c'est que M. Blanc, entraîné par celte ardeur naturelle qui est un des caractères de son talent , et sans doute aussi par les exigences de son sujet, n'ait pas pris le temps de discuter le paradoxe qu'il écarte si vivement. Une prétention soulevée tant de fois, à de pareils intervalles, à de pareilles dislances, et qui a pu sembler légitime à des arbitres désintéressés, mérite peut-être qu'on l'examine. Si l'on a surtout le désir et le ferme espoir d'eu faire justice, il est sans doute nécessaire de la prendre pour ce qu'elle vaut, d'en rechercher l'origine, de peser avec une entière impartialité les litres sur lesquels elle se fonde. La boutade de M. Blanc a fait plaisir à tous ceux qui pensaient comme lui. Elle n'a rien fait pour viiler le procès. Je veux le reprendre; je veux plaider pour l'École française et pour les Andclys, en étudiant
( 1 ) Dist ours sur Nicolas Poussin . 18â3.
les faits de plus près, en ménageant davantage leurs adversaires, en cherchant à poser contre eux des conclusions moins absolues , mais moins contestables. Je ferai la cause moins belle peut-être ; mais je me flatte de la faire meilleure , et, en n'exigeant pas trop de nos juges , d'obtenir d'eux davantage.
La question est intéressante par elle-même: elle louche à l'histoire de la vie de Poussin , au caractère de son génie et de ses œuvres, aux influences qu'il a subies, à celles qu'il a exercées; elle touche a l'honneur de la ville normande qui l'a vu naître , de l'École française dont il est le chef. L'étude où elle nous conduit jettera quelque lumière sur le passé ; elle ne sera peutêtre pas indifférente à l'avenir. Qui sait si l'exemple des Andclys et de l'injuste procès dont ils ont tant de peine à sortir, ne fera pas réfléchir sur la véritable nature du droit que le pays natal invoque pour revendiquer sa part dans la gloire de ses enfants, et ne nous avertira pas des conditions qu'il faut remplir pour que ce droit, auquel chaque province, chaque ville attache tant de prix, soit réel à ses propres yeux et dans l'opinion du monde?
CIIAl'ITKE II.