‹ Les Andelys et Nicolas PoussinChapitre 2 sur 11 · LE SÉJOUR DE POUSSIN AUX ANDELYS · texte numérisé non relu

LE SÉJOUR DE POUSSIN AUX ANDELYS

Après la reddition de Vernon (ce fut une des premières conséquences de la victoire d'Ivry : 17 mars 1590), un gentilhomme du régiment de Tavannes, qui avait fidèlement servi Henri IV dans les campagnes précédentes , s'arrêta dans la ville nouvellement reconquise, probablement pour s'y reposer de ses fatigues. Il était né en Picardie, à Soissons ou dans les environs de celte ville (4) , d'une bonne famille, originaire peut-être du Maine (2). Ce Manceau , né en Picardie , que les vicissitudes de sa fortune amenaient dans le Vexin , s'y fixa par un mariage. Marie Délaisèment , veuve du procureur Lemoine , n'était pas de Vernon ; elle emmena son second mari, qui n'avait pas de bien (3), vivre sur la terre et dans la maison qu'elle tenait de son père, aux Andelys, c'est-à-dire au hameau de Villers , qui en est une dépendance. C'est là que

(0 Bcllori et Félibien.

(2) Rorel d'Haulerive, Annuaire <lr h noMcstc de France, 1852, p. 220.

(3) « Ceux qui l'ont connu assurent qu'il Mail de noble famille mais qu'il avait peu de bien. « ( Félibien. )

naquit, en 1594, s'il faut en croire ses biographes du XVII e . siècle , et au mois de juin , selon l'indication plus précise de Félibién , un enfant qui dcv;;it être le grand Poussin.

II est a regretter que l'acte de naissance de Nicolas Poussin ait disparu dans les registres de l'État civil du Crand-Andely. Peut-être M. de La Rochefoucauld l'at-il tenu entre ses mains, lorsqu'il écrivit, en 1813, sa Notice historique sur l'arrondissement des Andelys. M. de La Rochefoucauld fait naître Poussin en 1593 et le 15 juin. L'indication du jour ne se trouvait nulle parf. L'indication de l'année est en contradiction avec tous les témoignages antérieurs (1). 11 est difficile de supposer que M. de La Rochefoucauld ait imaginé ces deux chiffres , et assez naturel d'admettre qu'il les avait trouvés dans les registres authentiques , plus complets apparemment qu'aujourd'hui , et qu'il était à même de consulter, puisqu'il habitait alors, comme sous-préfet, les bâtiments de l'Hôtel de-Ville.

Il peut rester des doutes sur la date, mais non sur le lieu de naissance de Poussin. Quelle que soit la part du hasard dans le mariage d'un soldat soissonnais avec la veuve d'un procureur de Vcrnon , et dans la venue au monde de cet enfant qui vit le jour en Normandie, mais qui porta un nom Picard on Manceau , l'aflir-

(1) Elle s'accordu on contraire très-bien avec racle de décès : « Mori in età di 72 anni. • En signant ses deux portraits , Poussin se donne 55 ans en 1649, 56 ans en 1650. Or, sa correspondance montre qu'ils ont été faits l'un et l'autre avant le mois de juin. Mais de tels calculs sont trop spécieux, et la question demeure, à mes yeux , indécise. Le seul ai le de naissance aurait pu la trancher.

m a lion de Bellori et de Sandrart (1) qui ont connu Poussin à Rome; celle de Félibien qui contrôle les renseignements écrits de Bellori par les souvenirs personnels de son commerce avec Poussin et les notes de Jean Dughet , son beau-frère (2) ; celle de Thomas Corneille (3) , qui vint écrire au Grand-Andely ses derniers ouvrages ; enfin l'affirmation de Poussin luimême , qui est le principe de toutes les autres et qui les rend toutes inutiles, ne laissent aucune incertitude sur ce point.

Le Grand-Andely est le pays de sa mère; il y est né, il y a passé toute son enfance et les premières années de sa jeunesse. J'ai parlé de la tradition, confirmée par des actes de vente , qui désigne encore au hameau de Villers le clos des Poussin et l'emplacement de leur maison. Des actes de baptême attestent que Nicolas Poussin fut parrain à Andely,danssa paroisse,le 6 août 1609, le 13 février 1610 (4). On a su de lui-même qu'il était âgé de dix- huit ans lorsqu'il abandonna pour la première fois sa famille et son pays natal ; et qu'à ce moment décisif de sa carrière , il avait déjà nettement la

(1) L'ouvrage de Bellori {U vite de' Piltori , ele ) parul à Rome en 1672, et celui de l'allemand Sandrart ( L'Academia Todesca , etc.) à Nuremberg en 1675, l'un et l'autre Ires-peu d'années après la mort de Poussin. La quatrième partie des Entretiens de Félibien parut en 1686.

(2) • 11 est vrai que, dans un mémoire que j'ai eu du sieur Jean Dugbet, touchant quelques particularités de la vie et des ouvrages du Poussin , son beau-frère... • ( 8 e . Entretien ).

(3) Diction», universel géographique et historique, (à) Archives de l'art français, l, I.

conscience de sa vocation , puisque c'est le besoin impérieux de consacrer sa vie tout entière à la peinture qui lui imposa, pour ainsi dire, la résolution de fuir la maison paternelle.

Cette vocation si décidée , qui l'emporta dès le premier jour sur les affections les plus chères et qui devait triompher ensuite de tous les obstacles, d'où lui venait-elle? Ah! teuons-nous en garde contre la tentation des hypothèses subtiles, et ne prétendons pas expliquer trop des faits dont la nature échappe en partie à toute explication purement humaine. Qui donne au génie le sentiment de sa force , et cette force elle-même? Qui les lui peut donner, si ce n'est Dieu? Dieu sème ses grâces où il lui plall. L'enfant qu'il destinait à tant de gloire eût pu ne pas naître; il eût pu naître ailleurs qu'au hameau de Villers , et pour l'honneur d'une autre province que la Normandie. Mais, s'il faut chercher dans les desseins cachés d'une volonté • souveraine , s'il faut demander au caractère propre et au génie personnel d'un homme Ici que Poussin le secret de sa destinée, il serait injuste aussi de contester l'influence décisive que les circonstances extérieures ont exercée sur le libre développement de ses facultés naturelles , et de ne tenir aucun compte de tout ce qu'il doit aux impressions des jeunes années, à l'horizon familier du pays natal, aux traditions du foyer domestique, aux premiers exemples, aux premiers conseils qui l'ont guidé et affermi dans sa voie.

ni.

I es premiers conseils qui aient été donnés a Poussin sur son art lui furent donnés , aux Andelys raéine, par Quintin Varin. Un peu plus tard , lors de son arrivée à Paris, il traversa l'atelier du flamand Ferdinand Elle, celui d'un peintre Lorrain , nommé Lallemand : mais sans avoir pu gagner rien à l'école de ces deux artistes, tous deux célèbres en leur temps, tous deux médiocres. Plus tard encore , il trouva à Rome des modèles et quelques émules; mais il n'avait plus de leçons à prendre de personne. Varin est le seul maître qu'il ait jamais voulu reconnaître.

Ce Varin , dont il fut l'élève sans être sorti des Andelys , n'était pas du pays. Ainsi que Jean Poussin , il était Picard , et , comme lui , voué aux aventures. L'un portait ses pinceaux, comme l'autre avait porté son épée, au hasard par toute la France. Il traversa les Andelys en 1612. Cette date, qui est importante dans la vie de Poussin , n'a été indiquée que vaguement par ses biographes. Elle est certaine. On la lit au bas des deux tableaux de Varin que l'église du Grand-Andely a eu l'heureuse fortune de conserver. Sur l'un des deux, la date est fixée d'une manière plus précise encore : il a été peint au mois de juillet (1). Le jeune Poussin connut bien vite l'étranger. Il était du même pays que son père , et sans doute à peu près du môme âge. Qui sait si le peintre et le soldat ne s'étaient pas connus autre-

(i ) Quintinns Varinus inven. et pingeb. ynemejul. 1612.

fois , et si ce n'était pas Jean Poussin qui avait désigné Varin à la Confrérie ou aux Ames pieuses qui voulaient faire l'offrande d'un tableau à Notre-Dame et à saint Vincent? D'ailleurs, l'artiste célèbre, venu du dehors , devait être attendu à Villers avec impatience. C'était un arbitre auquel on avait bâte de soumettre la grave question qui divisait la famille. On montrerait à Varin les dessins du jeune homme ; il jugerait son aptitude ; il entendrait toutes les raisons dont s'armait la prudence du père , l'ambition du fils. Poussin saurait s'il ne se trompait point sur lui-même, si la voix intérieure ne l'égarait pas. Il allait apprendre les moyens d'exprimer plus nettement toutes les idées qui assiégeaient déjà sa pensée.

Un des derniers tableaux de Léon Benouville représente Poussin sur les bords du Tibre. Ses crayons à la main , comme dans la statue de Brian , il étudie , aux portes de Rome , un des sites familiers qu'il est facile de retrouver dans ses paysages. Je voudrais qu'un artiste de ce talent représentât Poussin au sortir de l'adolescence, plus jeune encore que dans le joli portrait gravé par Ferdinand. L'imagination se figure aisément ce jeune homme de dix-huit ans, dont le front pensif, le regard profond révélaient la nature contenue , mais passionnée. 11 vient de quitter avec son nouveau maître l'atelier où il passe ses journées, le regardant faire , l'interrogeant quelquefois , travaillant à ses côtés , travaillant pour lui, comme l'indique une phrase équivoque et controversée de Florent Lecomte. Le maître et l'élève s'égarent dans la campagne , par une de ces belles et longues soirées de nos étés du Nord. Des co-

teaux qui dominent la ville , ils aperçoivent, à demi cachée par les arbres, l'église gothique pour laquelle Varin travaille. Tous deux contemplent en silence l'aimable vallée, doucement éclairée parles rayons du soleil. Ou bien , s'ils reprennent l'entretien commencé. Poussin, qui se tait volontiers, prête aux paroles de l'étranger une attention respectueuse ; en l'écoutant , il s'interroge : les dernières irrésolutions s'effacent; il voit clairement où son génie le pousse, à quelle tâche Dieu a mesuré ses forces. Lorsque le départ du maître que le hasard lui a envoyé l'aura replongé dans sa solitude , il fuira , s'il est condamné a fuir, ces lieux charmants et les douceurs de la maison paternelle, pour aller trouver à Paris, à Rome, des maîtres qui lui apprendront ce que Varin lui-même n'a jamais su.

Les biographes disent que Varin apprit à Poussin comment on peint à la détrempe ; il lui enseigna certainement aussi les procédés de la peinture à l'huile , car ce sont deux tableaux à l'huile qu'il peignit sous ses yeux pour l'église du Grand-Andely. L'un de ces tableaux, suspendu à un pilier de la nef principale , représente une Vierge glorieuse. La Reine du ciel, adorée par deux anges , s'élève dans les airs , où le Père et le Fils, tenant encore à la main la croix sur laquelle s'accomplit la Rédemption, s'apprêtent a poser la couronne sur sa tête. La colombe mystique plane au-des-

sus de la couroune. On voit la Vierge de face ; elle a les mains jointes; ses regards expriment l'extase de la béatitude. Le dessin de la figure manque de caractère. La tunique rose et le manteau bleu s'enlèvent sur un fond lumineux dotit les tous m'ont semble fades et vulgaires. Les anges qui adorent la Vierge sont d'un meilleur style et d'un sentiment plus délicat; vus tous deux de profil, l'un semble balbutier une prière; l'autre tient les yeux baissés et ramène ses mains sur sa poitrine. La partie inférieure du tableau est occupée par un concert céleste où dix petits anges souriants marient leurs voix aux sons des instruments. Sur le livre ouvert , on lit les notes et les paroles de l'hymne : Regina cœli, latare. Alléluia, Les groupes sont bieu ordonnés , et ces figures d'enfants sont vivantes et gracieuses , non sans quelque afféterie.

Il est malheureusement difficile d'étudier dans tous ses détails l'autre tableau de Varin , emprisonné , au nord de la nef, dans une chapelle étroite et obscure. Celui-ci représente toute la légende de saint Vincent, le célèbre martyr espagnol. Par une disposition ingénieuse, Varin a su représenter sur une toile de dimensions médiocres sept épisodes successifs de la légende. Par, le haut et par le bas, quatre petites compositions servent d'encadrement à la composition principale. On y volt le pieux diacre et son vénérable évêque, saint Valère, traînés devant le tribunal de Dacien; saint Vincent jeté dans une prison ténébreuse, attaché à un poteau, et torturé; puis, arraché au supplice, parce que Dacien lui envie une mort qui terminerait ses maux. Varin, dans un espace aussi restreint, a tiré le plus

Dig

heureux parti d'un motif pittoresque indiqué par la légende : une lumière céleste pénètre dans l'obscurité du hideux cachot; les anges viennent consoler le prisonnier, et les gardes se troublent comme si leur proie leur eût échappé. Le Saint voit leur trouble et les rassure. Tandis qu'il les envoie dire à Dacien d'inventer pour lui de nouveaux supplices , les anges soutiennent son courage en chantant : « Sus, invincible martyr ; ne craignez point, car les tourments vous craignent maintenant, et ont perdu contre vous toute leur force. J.-C. a vu vos glorieux combats; il vous veut déjà couronner comme victorieux. Laissez donc la dépouille de cette faible chair, et venez avec nous jouir de la gloire du

Paradis (1). »

Aux derniers plans du tableau même et dans le paysage qui fait le fond de la scène, la rage des persécuteurs s'acharne sur le cadavre. On Ta jeté au bord du chemin , pour servir de pâture aux bêtes fauves ; là , on va le livrer aux poissons de la mer , comme le corps d'un parricide. Fureurs impuissantes ! Un grand corbeau veille et chasse les loups épouvantés. Les flots pousseront les précieux restes au rivage, où le Saint lui-même demandera la sépulture. La légende ajoutait qu'il avertit d'abord un homme, et que l'homme eut peur. Ce fut une femme, une bonne veuve , qui lui rendit sans crainte les derniers devoirs.

Revenons au supplice qui est le sujet du tableau proprement dit Varin a disposé la scène d'une manière véritablement saisissante et pathétique. Le Saint

(i) Ribadeneira , Vie des Saints, trad. par l'abbé Daras, l. I.

est étendu sur les flammes; les bourreaux l'entourent: l'un déchire avec un ongle de fer le sein de la victime immobile; un autre, qui tourne le dos aux spectateurs, lève le harpon pour l'enfoncer à son tour daqs la chair palpitante ; un troisième tient les fers rougis ; le dernier souffle sur le brasier enflammé. Le centurion préside au supplice. Il est à cheval ; deux licteurs paraissent derrière le cheval , à mi-corps , impassibles comme leur chef- Deux soldats occupent le bord du tableau ; l'un, accoudé négligemment , parait regarder sans rien voir , ou voir sans rien sentir ; l'autre se retourne et semble interroger son compagnon ; celui-là sans doute a un cœur accessible à la compassion.

On voit avec quel soin , quelle intelligence des convenances du sujet et des ressources de la peinture , l'artiste a varié le rôle , l'attitude , la physionomie des hommes sans nom qui sont les acteurs et les lémoins de cette horrible scène. Toutes ces nuances si bien comprises , si librement exprimées , l'indifférence des soldats, la férocité des bourreaux, ces corps d'athlètes, ces visages durs et grossiers, font ressortir la nature plus délicate et plus noble , la grandeur d'âme , l'héroïque sérénité du Saint , livré en proie à ces aveugles fureurs. Sa jeunesse ne laisse pas échapper une plainte. Il triomphe de la souffrance : les membres sont vaincus , les bras enchaînés , les yeux sont encore tournés , comme la pensée , vers le ciel. Dieu n'a pas trompé son espérance. A ses regards, le ciel s'ouvre, l'ange descend des nuages et montre au mourant la palme de l'éternité. Le paysage se déploie aussi dans le fond de la scène : on aperçoit

une verte campagne , des rochers , des arbres , un fleuve. Cette perspective ouverte d'un côté sur la campagne , de l'autre sur les joies du ciel , complote la scène et la relève. Rien ne manque à cette belle composition. Celui qui Ta conçue n'était point un esprit vulgaire. L'exécution , plus franche et meilleure que celle de la Vierge glorieuse , dénote un talent souple et sûr de lui-même. On y reconnaît bien cette étude du raccourci et cette connaissance de la perspective par où les témoignages les plus anciens caractérisent le talent de Varin (1). Pour le modelé même et la couleur , il y a telle partie que les meilleurs peintres flamands de cette époque , ceux qui furent les maîtres de Rubens, n'auraient pas désavouée. La Picardie touche à la Flandre , et il est probable que la peinture flamande n'était pas inconnue à Varin. Amiens et Beauvais , où il avait étudié , étaient la route naturelle qui menait d'Anvers et de Bruges dans la vallée de la Seine. Les traditions de l'École passaient par là comme les marchands et leurs marchandises. De toute manière , ce Martyre de saint Vincent , quoique moins considérable que la Présentation au Temple de St.- Germain-des- Prés, œuvre postérieure où l'on reconnaît que le talent de l'artiste avait encore grandi , mériterait d'être étudié par tous ceux qui s'occupent de débrouiller les origines si confuses de l'École française du XVII e . siècle. Je souhaiterais qu'il fût nettoyé,

(1) V. un extrait donné par M. de Chonnevières, p. 235, de son intéressante Notice sur Quintin Varin ( Peintre* provinciaux de l'ancienne France, t. 1 ).

rentoilé, transporté au Louvre. Indépendamment de toute autre circonstance , c'est un tableau qui a son prix ; mais combien il devient plus précieux , lorsqu'on songe qu'il est d'un maître tombé dans un ingrat oubli, et qu'il a été peint en 1612, aux Andelys, sous les yeux de Nicolas Poussin !

J'ai voulu rendre justice entière à Quinlin Varin ; je craindrais cependant d'exagérer son mérite, ainsi que M. de Chennevières incline à le faire , et surtout, l'influence qu'il a exercée sur Poussin. Ses entretiens ont pu mettre plus vite un terme aux dernières irrésolutions du jeune peintre. Ses exemples lui ont épargné , en ce qui touche la pratique matérielle de l'art de la peinture, des tâtonnements qui auraient retardé le développement de son talent. Mais les Andelys auraient eu leur peintre, alors même que Varin n'eût point dirigé de ce côté sa course aventureuse. Poussin était , pour ainsi dire, né peintre. Tout jeune enfant, dans l'école où l'envoyait son père , il étudiait les lettres , la seule chose qui lui fût enseignée , avec succès; mais un secret iustinct l'entraînait vers une autre voie; de luimême , sans aucun maître , il dessinait déjà des figures de toutes sortes , non pas comme tant d'autres enfants, sans réflexion , au hasard ; mais avec une certaine suite , et tant d'ardeur , qu'il couvrait de ses dessins tous ses livres et les murailles mêmes de la classe. De bonne heure il avait alarmé son maître et son

père, en perdant ainsi sans proûlun temps dont il leur semblait qu'il eût pu faire un si bon emploi (1).

Le séjour des Andelys était particulièrement propre à développer ce penchant irrésistible que Poussin tenait de sa nature. Il est remarquable qu'on avait tou jours aimé les arts dans celte petite ville , et la peinture plus que les autres arts. Au sein même de cette partie de la Normandie , où les maîtres verriers de la Renaissance ont semé à profusion leurs meilleurs ouvrages , la vieille église du Grand Andely se dislingue par le nombre et par le mérite de ceux dont ils l'ont dotée. Dans le courant du XVI e . siècle , à des intervalles très-rapprochés , on a peint le chœur , le transsept, la nef, toutes les chapelles tournées au midi. Le chœur présente des figures d'évangélistes et de saints ; la nef , au midi , une Genèse très-curieuse et une Bible presque complète; les bas-côtés du chœur, toute l'histoire de saint Pierre. Dans les chapelles , on reconnaît les traits principaux de la vie de la Vierge, les légendes de sainte Clotilde et de saint Léger. Toutes ces verrières , très-mutilées et très-curieuses , réclament instamment deux choses: une restauration intelligente et une description exacte , accompagnée d'un commentaire. Il en est d'obscures ; il en est aussi de très-médiocres ; mais quelques-unes sont remarquables et tout-à-fait dignes d'être conservées.

(1) Bcllori el Félibicn. Félibien traduit Bellori presqu'à la lettre. Bellori , critique médiocre, mais biographe bien informé et exact ( Verudito Bellori , dit Baldinucci , précisément dans sa Notice sur Poussin, 1681 ), rapporte ce qu'il a entendu dire par Poussin luimême, ou autour de lui.

Je n'en veux citer qu'une parmi celles qui m'ont le plus frappé. Il faut se rappeler que sainte Clolilde est aux Andelys l'objet d'une vénération particulière. Elle aimait cette retraite , et y fonda, vers la fin de sa vie, un monastère qui fut célèbre au moyen-âge. Tandis qu'on le fondait , la chaleur était grande , les ouvriers avaient soif ; la légende rapporte que Clotilde , saisie de pitié ; pria Dieu d'accorder une grâce à ces fidèles serviteurs, et de changer, pour eux, en vin l'eau de la source prochaine. Cette tradition gracieuse s'est perpétuée depuis plus de treize siècles , et , chaque année, le 2 juin , les populations du voisinage accourent pour suivre la procession qui se rend à la source miraculeuse, où de pauvres infirmes se plongent à l'envi dans l'eau glacée, s'imaginant , dans leur croyance naïve , que , depuis le miracle, cette eau a gardé la vertu de guérir.

La vie de Clotilde occupait toutes les croisées d'une chapelle. Un fragment d'une autre verrière détruite représente la procession qui se rend solennellement à la source. C'est une sorte de frise qui remplit les quatre meneaux de la croisée. Au premier rang, marchent les enfants de chœur , et, derrière eux, les chantres ; puis le prêtre et deux hommes portant la châsse ; puis sept nobles personnages , formant la tête du cortège : le premier , quoique jeune , est vêtu d'une robe rouge comme les cardinaux; les autres ont l'élégant costume que portaient les gentilshommes du temps des Valois. La châsse se détache en jaune sur le fond bleu du ciel, et tranche nettement, sans désaccord, avec la tunique bleue et le manteau rouge de l'un des porteurs , le manteau bleu de l'autre. L'officiant , les en-

fants de chœur , les chantres sont revêtus de leurs ornements ordinaires , où les tons clairs dominent. La couleur est naturelle , éclatante , harmonieuse. La disposition générale des lignes est très simple, comme dans un bas-relief! La vérité des attitudes et des physionomies fait illusion. Un petit nombre de détails , et surtout la grosse figure et les lunettes de l'un des chantres , accuseraient une certaine tendance à la reproduction littérale et môme chargée de la réalité vulgaire. Prenons-le pour une fantaisie , et peut-être pour une malice de l'artiste. Tel n'est pas le caractère général de cette peinture, très-vraie, mais très-fine, trèsexpressive, et qui plaît tout d'abord par l'heureux accord d'une élégance sans apprêt et d'une naïveté sans affectation. J'oserai dire que Varin et Poussin lui-même ne l'ont pas assez regardée, et qu'elle eût fixé davantage l'attentiOD de Lesueur ; si le reste de la verrière valait ce fragment , malheur à ceux qui l'ont brisée 1

Selon la coutume, les verrières du Grand- Andcly portent généralement des armes ou le nom des donataires ; le plus souvent le peintre a mis leurs portraits au bas de sa composition : d'un côté le mari , de l'autre la femme; quelquefois les fils, agenouillés derrière le père, à la file; les sœurs, derrière la mère. 11 serait intéressant pour l'histoire de l'église de déchiffrer les armes, et , pour celle des vieilles familles du pays , de restituer , autant que cela se pourrait , les noms et les dates consignés dans les inscriptions dédicatoircs. Ce qui m'a frappé , c'est que , durant les soixante années qui ont précédé la naissance de Poussin , toutes les classes avaient fail à l'envi des sacri-

fices pour orner de peintures la collégiale. Gentilshommes du voisinage , riches bourgeois de la ville , corporations d'artisans , confréries religieuses, l'émulation avait gagné tout le monde.

A côté des verrières, on pourrait trouver quelques peintures murales , effacées sous le badigeon , notamment dans une chapelle consacrée à la Vierge , qui sert au besoin de baptistère , et dont la restauration ne fait pas grand honneur à la Fabrique de 1765. Les peintures murales sont probablement antérieures aux peintures sur verre. Celles ci ont été suivies par les peintures sur toile. En 1612 , les Àndelys appellent Quintln Varin. Plus tard , l'église s'enrichit d'un très bon tableau représentant Jésus retrouvé par sa Mère et par saint Joseph au milieu des Docteurs , que l'on a quelquefois attribué à Lesueur et qui est probablement de Stella : ainsi Poussin, dans l'église de sa ville natale , est au moins remplacé par le plus ancien de ses maîtres et le plus cher de ses disciples.

On voit , en résumé, que la petite ville des Andelys a beaucoup fait pendant plus d'un siècle pour la décoration intérieure de son église , et l'on comprend aisément qu'un enfant, à qui Dieu avait donné le génie, ait eu la pensée de consacrer son génie à la peinture, dans un pays où la peinture paraît avoir été l'objet des préoccupalions cousi n nies de ton! es les Ames pieuses et de tous les esprits délicats.

Dans la plupart des verrières comme dans le Saint Vincent de Quinlin Varia, la scèue se passe au milieu du paysage. Les groupes ne s'enlèvent pas sur des fonds d'or ou d'azur, sans aucune apparence de réalité. Autour des personnages, la nature est animée comme eux; l'air qui les enveloppe est un air qu'on respire; la perspective laisse voir des édifices, des arbres, un ciel vivant. Mais qu'est-il besoin de parler des paysages peints dans l'église? Franchissez le seuil, quittez la ville et montez sur les coteaux qui la dominent Voici le chemin de Villers. Tous ces lieux sont bien changés. Il ne reste , je l'ai dit plus haut , ni une pierre de la maison de Jean Poussin, ni un arbre de son verger; entre le hameau et la ville, ces coteaux arides que tant de sueurs arrosent sans les féconder, étaient couverts par une forêt séculaire. Poussin la traversait pour descendre de la maison à l'école, à l'église, chez Quintin Varin ; au détour du sentier, par des échappées fugitives, il apercevait à travers les arbres l'étroite vallée où le Gambon coule sans bruit dans la verdure , et, sur l'autre rive, des hauteurs couronnées de bois. L'horizon n'a rien de saisissant, de grandiose; il est d'une entière simplicité, mais plein de grâce; borné de toutes parts, mais par des collines aux ondulations harmonieuses; la paix y règne, une paix profonde. Bientôt la vue s'ouvrait sur la ville et le clocher qui dominait alors la lour gothique. Mais si l'adolescent préférait suivre le cours du ruisseau dans les prés hu-

niidcs qui séparaient les deux Andelys, ou de Villers remonter par le plateau vers le couchant , à quelques pas» l'horizon s'ouvre sur de vastes plaines. La Seine promène entre ses rives aimables des eaux indolentes. Elle coule vers des falaises escarpées , blanchâtres, semées de buissons, qui attirent de loin les regards. A l'entrée de la vallée des Andelys , veille fièrement le château Gaillard, une des ruines les plus pittoresques et les plus imposantes de la Normandie. Il ne faut pas l'âme d'un peintre pour être ému par un tel spectacle. Poussin oubliera peut-être pour d'autres sites les sites familiers à son enfance, pour d'autres sujets ceux qu'il avait vus traités dans les chapelles de Ste.-Glotilde et de SL -Léger. Il n'importe. Les Andelys nous ont expliqué sa vocation et les inclinations particulières de son génie. S'il doit exceller dans le paysage comme dans la peinture religieuse, si la place qu'il accorde à la nature vivante dans la plupart de ses compositions historiques fait une partie de son originalité , nous n'en serons pas surpris : le point de départ de sa glorieuse carrière , c'est le sentier ombragé qui le conduisait de Villers à l'église du Grand-Andely. C'est là qu'un jour, avant de connaître Quintin Varin , sans être jamais sorti du pays natal , l'enfant ému laissa échapper dans la solitude le cri du Corrége : Anch' io' son piitore.— Et moi aussi je suis peintre !

Il est vraisemblable que la date mise , par Varin lui-même, au bas de sa Vierge glorieuse marque à peu-près l'époque de son départ des Andelys : il se

serait éloigné vers la fin de l'été de 1612. Or, les biographes rapportent à celte année le premier séjour de Poussin à Paris (1). On voit que sa résolution de quitter les Andelys fut prompte , et on sent par quels motifs elle devait l'être. L'exemple de Quintin Yarin n'était pas de nature à vaincre les répugnances d'un père , aussi prudent que tendre , pour une profession qui ne semblait promettre aux mieux doués , aux plus habiles , que les incertitudes d'une vie errante. Toute illusion devenait impossible de part et d'autre. Poussin devait espérer que sa famille se résignerait un jour à le voir consacrer sa vie à la peinture ; mais il ne se flattait plus qu'elle donnât jamais expressément son aveu à une résolution qui la remplissait d'alarmes. Les parents à leur tour ne se berçaient plus de la pensée que leur fils, éclairé par leurs représentations ou vaincu par leurs instances , pût leur faire le sacrifice d'une résolution long- temps mûrie et désormais irrévocable. J'aime à penser , je crois fermement qu'on était d'accord, sans se le dire, pour reconnaître la nécessité d'une séparation prochaine. De nouveaux retards , des explications superflues , des adieux contraints , ne pouvaient que rendre plus amer le souvenir d'un dissentiment qu'on avait hâte d'oublier. Lorsque Poussin s'enfuit de la maison paternelle , ce brusque départ , qu'il était facile de prévoir et rai-

(1) • Aile parole di costui slimolalo Nicolo, non gli parendo più di aspetlare, già pervenuto ail' età di ttnni diciotto ( Agé de dixhuit ans, répèle Félibien), fuggi di casa occultamente, sema sa pu ta del padre, e Irasferissi a Parigi, ad apprender Tarie • (Bellori).

soiinable de désirer, ne fit que mettre an terme à une épreuve qu'il était inutile et dangereux de prolonger (1).

Ces dernières journées passées à Villers, aux Andelys , n'étaient pas seulement pénibles , elles étaient vides. Depuis le départ de son maître, Poussin était retombé dans une solitude complète : à qui demander les encouragements , les conseils , dont 11 sentait plus que jamais le besoin? Le talent d'un peintre ne pouvait se développer, ni sa carrière s'accomplir dans une petite ville, qui n'avait à lui offrir, comme à Varin, que le pain d'une saison et quelques éloges sans retentissement. Poussin connaissait déjà le prix du temps ; l'heure de voir , d'apprendre , de mesurer ses forces aux difficultés de l'art et aux nécessités de la vie, cette heure solennelle était venue. Il partit seul et pauvre , sans autre ressource que son courage , et cette heureuse confiance de la première jeunesse dans ses propres forces , dans la volonté de Dieu et la charité des hommes. Trois journées de marche le conduisaient sans fatigue au sein de Paris , la grande ville , qui ne pouvait lui refuser ce qu'il y cherchait : des leçons , des modèles , du travail , et , pour prix d'un travail opiniâtre, d'abord l'indépendance , et plus tard la gloire.

(4) Th. Corneille dénature le souvenir d'une situation très-simple à comprendre , lorsqu'il écrit un peu librement ces deux lignes, dont il ne faut pas exagérer l'importance : • Une affaire qui lui survint, lui ayant Tait craindre quelques poursuites qui l'auraient embarrassé, il abandonna son pays. ■ L'affaire qui l'embarrassait , c'était la triste nécessité de quitter, sans leur aveu, son père et sa ni* re.

Parti ainsi , Poussin devait revenir. Rien ne nous est plus pénible, dans les récits de l'histoire, que de rencontrer la supériorité de l'esprit séparée de la délicatesse du cœur , et il nous en aurait coûté de croire que Poussin, désormais libre d'obéir à son génie et maître de sa destinée , n'est pas retourné chercher à Villers un pardon accordé d'avance et la bénédiction d'un père. Il revint, en effet, plus tôt qu'il n'était attendu peut-être , après une absence qui avait duré quelques mois à peine. La joie eût été vive dans la famille, si les récits de Poussin avaient pu donner tort aux vives appréhensions qu'il avait tant de fois combattues en vain. Mais cette première expérience de la vie n'avait été pour lui que trop amère. Les reproches qu'il devait craindre furent prévenus, sans doute, par la pitié qu'il inspira.

Aucune déception ne lui avait été épargnée. A Paris , il n'avait trouvé , dans les ateliers à la mode, ni un exemple , ni un conseil , dont il pût profiter. Ces artistes que l'on vantait , n'étaient même pas les égaux de Varin. Poussin découragé les avait quittés l'un après l'autre , persuadé que leur manière facile et banale ne valait pas son ignorance.

Réduit à ne compter que sur lui-même pour vivre , comme pour apprendre à peindre , il s'était facilement décidé à quitter Paris et à suivre au fond du Poitou un jeune gentilhomme, dont il avait reçu les bienfaits, et qui aimait assez l'artiste et son art, pour l'emmener vivre avec lui dans un château dont il parlait de livrer à ses pinceaux les murailles nues. Ce goût des arts n'était pas chose commune en

France , au commencement du règne de Louis XIII. L'ami de Poussin avait une mère , trop positive pour entrer dans ses vues, et trop accoutumée à commander pour laisser faire , dans sa maison , une chose qu'elle n'approuvait pas. Du reste, elle se connaissait en hommes. Poussin lui plut Avec ce sens droit , cette gravité précoce, il pouvait rendre d'utiles services. L'habile femme flt au peintre, que son fils lui avait amené sans réflexion , l'honneur de découvrir en lui l'étoffe d'un intendant.

Poussin comprit trop tard l'imprudence qu'il avait faite ; il prit congé de ses hôtes, et résolut de regagner Paris à petites journées. Il voyageait à pied, pauvrement vêtu , sans autre ressource qu'un talent obscur; heureux lorsqu'on daignait lui commander un travail, quel qu'il fût, dans une église, dans un château. Pour les seigneurs de Chiverny , il peignait des Bacchanales ; pour les Capucins de Blois , quelque sujet de sainteté.

Au terme de cette pénible épreuve , il sentit, malgré tout son courage , que la force l'abandonnait. C'est alors qu'il s'effraya des misères de l'isolement , et se souvint du seul asile où il fût certain de trouver le repos , la sécurité , les soins d'une mère. De Paris il se traîna jusqu'à Villers , où ii arriva enfin , malade , épuisé par les privations et la fatigue.

vin.

La tradition rapporte que Poussin resta environ un an chez son père (1). Mais elle garde le plus profond silence sur les circonstances de cette année et l'emploi que fit Poussin des loisirs de sa convalescence. Il est impossible de supposer qu'il n'ait pas repris ses pinceaux dès qu'il en eut la force, et difficile d'admettre qu'il n'ait laissé dans sa ville natale aucun des ouvrages qu'il y dut faire. Quel prix n'aurait pas la moindre peinture dont on pourrait affirmer qu'elle appartient à ce dernier séjour aux Andelys, et à la vingtième année de Poussin ?

Peut-être ce trésor existe-t-iL II a été signalé au public pour la première fois, en 1854, par le Bulletin monumental de M. de Gaumont (2), mais de manière à exciter chez les lecteurs autant de défiance que de curiosité. Dans une séance tenue aux Andelys même , par la Société française pour la conservation des monuments historiques , M. Poncet n'avait pas hésité à entretenir ses confrères « d'une fresque , que tout porte à croire émanée du pinceau de Poussin, quand il vint dans sa ville natale , après son premier voyage en Italie. C'est une ébauche , ajoutait-il , mais elle rappelle un paysage d'Italie , et le sujet est une bacchanale d'un beau style. » Presque aussitôt M. Raymond Bordeaux, dont le témoiguage en pareille

(1) • Lo spalio di un' anno intero » (Bcllori). — • Environ un an • (Félibien).

(2) T. XX, p. 152, 109.

matière fait autorité , reprenait : • Le style de ce décors permet de l'attribuer à quelque contemporain de Poussin, »

Fresque ou décors, il s'agissait d'une petite peinture de forme octogonale , à peu-près régulière (1) , qu'un avoué des Àndelys, M. Hugonet, avait retrouvée, en i%U2, au-dessus de la cheminée de son salon. Elle était alors cachée par une glace dont l'encadrement accuse la fin du siècle dernier. M. Hugonet eut le bon goût de comprendre que la peinture valait mieux que la glace ; nettoyée avec soin , et entourée d'un cadre très-convenable dont le style rappelle le temps de Louis XIII , elle fera désormais l'honneur de sa maison.

Cette maison , toute voisine de l'église , était jadis la plus considérable de celles qu'habitaient les chanoines de la collégiale ; et il n'y a pas long-temps qu'on la désignait encore sous le titre de : Maison de M. te Doyen, Elle remonte certainement à la fin du XVI*. siècle ou aux premières années du XVIP. Aucune condition matérielle ne s'oppose donc à ce que la peinture elle-même remonte jusque-là.

Quelle en est la véritable date ? Que vaut-elle? A quel artiste est-il permis de l'attribuer par conjecture? Délicat problème, dont les plus compétents hésiteraient à donner la solution. On a vu le courage manquer même à M. Raymond Bordeaux , et je tremblerais à

{!) Hauteur : 0". 80. — Largeur : 0". 66, réduite eu baut et en bas à 0**. 31 par les pans coupés. Ceui-ci ont eux-mêmes 0". 27. Il reste pour lescùlés, en verticale, 0-. 40.

mon tour de brûler mes vaisseaux avec l'intrépidité de Al. Poncet Du moins, j'ai désiré donner au point en litige une publicité plus grande, et fournir à chacun les moyens de se prononcer lui-même en connaissance de cause. A ma prière, un artiste qui a mieux à faire que des copies, mais dont le talent sérieux et populaire était une double garantie dans la question qui nous occupe , n'a pas dédaigné de reproduire la peinture dont nous devons à M. Hugonet la conservation. Le nom seul de M. de Curzon me dispensera de dire que son excellent dessin est d'une parfaite exactitude (1).

On remarquera, tout d'abord, la grande place donnée au paysage dans la composition. La perspective offre à la vue , pour premier plan , un chemin sablonneux qui tourne et monte dans des terrains incultes; puis une rivière qui se perd à droite, derrière les falaises. A l'autre bord , et vers le milieu de la hauteur, des arbres , une tour baslionnée , une autre route qui serpente et s'éloigne vers le fond , à peu près comme la première ; à l'horizon, une chaîne de hautes collines; toute la partie supérieure du tableau est occupée par un ciel nuageux. Ce ne sont, jusqu'à présent , que des fonds et des accessoires d'un intérêt médiocre , d'une importance disproportionnée avec le principal motif du tableau. Celui-ci, du moins, est conçu d'une manière piquante. Au centre du paysage s'élève, avec un buisson qui marque un des détours du chemin,

(1) Le dessin, mis sur bois par M. Jules Laurens, a élé gruië par II. Sargci.t pour la Gazette de* Bcaus-Ai t».

an vieil arbre mort, dont les rameaux dépouillés, auxquels s'enlacent quelques lianes fleuries , dessinent sur le ciel leur silhouette bizarre. A droite , tout au bord du cadre , se détache en clair un groupe de cinq figurines : une Bacchante demi-nue , au torse souple, aux cheveux dénoués , à la robe flottante , aide son robuste compagnon , sorte d'Hercule en liesse qui étale complaisamment ses flancs athlétiques et ses larges épaules , à porter comme en triomphe une amphore couronnée de guirlandes de fleurs. Trois enfants précèdent la marche : l'un , petit Satyre aux pattes de bouc, à la face mutine , tient le bout des guirlandes ; les deux autres mesurent la marche aux sons du triangle et de la flûte. Ces figurines sont dessinées finement, d'un mouvement gracieux, et beaucoup mieux peintes que le paysage. Dans ce coin de son ouvrage, l'artiste a été moins avare de sou temps et de ses peines. Au bas d'une ébauche, c'est la signature d'un maMre.

S'il pouvait être démontré, d'une manière certaine, que cette peinture appartient à la première moitié du XVII'. siècle, je ne craindrais pas d'affirmer qu'elle est de Poussin lui-môme. Autour de Varin , dans l'école de Vouet, on aurait peut-être dessiné cette Bacchanale ; on n'aurait pas imaginé ces terrains nus, cet arbre mort, les fonds monotones et solennels de ce paysage, dont le style a plus de noblesse que d'agrément. Il fallait, pour dédaigner ainsi, même dans une pure décoration , toutes les séductions faciles d'une élégance convenue, une façon de sentir la nature et de concevoir le paysage historique , qui n'appartenait encore à

personne et qui caractérise le peintre des Andelys Alors pourquoi chercher à mettre le nom d'un autre au bas d'une peinture faite aux Andelys, qui n'est pas indigne de Poussin, où l'on reconnaît son style, et qui serait de l'époque où il vécut?

Des artistes et des critiques auxquels j'ai montré le dessin de M. de Curzon, et M. de Curzon lui-même, qui connaît si bien l'Italie , ont paru frappés du caractère italien des fonds du paysage. Us y retrouveraient volontiers le souvenir de la campagne romaine, et inclineraient à penser que ce paysage a été peint par Poussin, lors de son retour en France, de 1641 à 1642. La conjecture de M. Poncet, qui parut si téméraire en 1854, aurait donc pour elle des suffrages qui ont à mes yeux un grand poids. Ils n'ont cependant point décidé ma conviction. Je ne sais si Poussin , durant le voyage qu'il ût en France entre ses deux séjours à Rome , revint aux Andelys. S'il y revint , il est au moinsdouteux, d'après tout ce que l'on connaît de la vie que les exigences de la Cour lui avaient faite, qu'il ait eu ou pu prendre, hors de Paris, le temps de peindre. A cette époque, il avait un souci de la perfection, un scrupule des convenances, qui ne lui auraient guère permis de laisser aux Andelys, sur la cheminée de M. le Doyen, une ébauche, et l'ébauche d'une Bacchanale.

Est-il d'autre part vraiment nécessaire d'avoir vu de ses yeux l'horizon de Rome pour peindre celte rivière et ces collines? Pas plus, à ce qu'il me semble, que d'avoir été au Vatican pour représenter ce groupe antique. Je verrais dans le style du paysage un pressen-

liment tout aussi bien qu'un souvenir de la campagne romaine ; et si Poussin n'a pas vu ces grandes lignes aux bords de la Seine ou de la Loire, est-il difficile d'admettre qu'il les a vues à Paris, dans les tableaux, dans les gravures qui lui firent connaître d'avance le pays où il était dès sa vingtième année décidé à vivre?

On sait d'ailleurs qu'il avait peint des Bacchanales au château de Chiverny, et que c'était là (chose remarquable) un des motifs qu'il aimait à traiter avant d'être allé à Rome, avant de connaître Marino et son célèbre poème à' Adonis. Quant aux procédés et à la façon de peindre, il y a toute vraisemblance de rapporter à 1614 une Bacchanale peinte sur mur à la détrempe; les négligences dont tout le monde sera frappé, la précipitation s'expliquent d'elles-mêmes par l'âge du peintre, et cette ardeur fougueuse des jeunes années que Poussin portait à Rome. « Voilà , disait Marino au cardinal Barberini, un jeune Français qui a le diable au corps, ma furia di diavolo. » Cette qualité ou ce défaut, Poussin ne les avait plus au retour. Un ouvrage où on les retrouve ne saurait donc lui être attribué que si l'on remonte à ses jeunes années.

M Bouchitté(l) pense avec raison que Poussin dut, à cette époque, jouir avec enthousiasme du spectacle de

(I) P. 4 7 du remarquable ouvrage couronné par l'Académie française auquel j'aurai plus d'une fois l'occasion de revenir ( Le Poussin , sa oie et son oeuvre. Paris, Didier, 1858). Voyez aussi l'ouvrage de Maria Grauam, Mémoires sur la vie de Nicolas Poussin.

la nature. Il était à cet âge, dans cet état de santé , dans cette disposition d'esprit où l'on aime à fuir les hommes pour se recueillir, pour se perdre dans les profondeurs de sa pensée ou dans les mystérieuses voluptés de la contemplation. Il revit sous un autre aspect les horizons familiers à son enfance, et devina ce charme austère de la solitude qui fut plus tard la poésie de ses paysages.

Si cette année ne fut point perdue pour les progrès de son talent et de sa pensée , elle fut décisive pour le développement de son caractère. Aucun souvenir, dans cette vie si simple et si noble, n'est plus fait pour inspirer l'estime et le respect. Les épreuves qu'il venait de traverser avaient dû laisser dans son âme une impression douloureuse ; en comparant aux dangers qu'il avait courus, aux privations et aux inquiétudes d'une vie précaire, la paix, la sécurité dont il jouissait sous le toit de son père, ne devait-il pas reconnaître enfin qu'il s'était abusé, et consentir à rentrer dans les voies de la prudence ordinaire, où, du moins, l'on n'a pas à craindre les humiliations et la misère? Non, l'épreuve, au lieu de briser son courage, l'avait retrempé; il mesura ses forces aux déceptions qui les avaient domptées à la première rencontre, et il osa se dire qu'elles ne le trahiraient plus. Cette fois il savait au juste les périls de la route, l'étendue des sacrifices qui pouvaient lui être imposés : les périls ne l'effrayèrent pas; il accepta les sacrifices, et persévéra froidement dans la résolution qui n'avait d'abord rien coûté à l'inexpérience et à l'enthousiasme de sa jeunesse. Au moment même où l'on pouvait penser qu'il craindrait de retourner à Paris , il

déclara qu'il parlait pour Rome; de ce jour, sa destioée était fixée irrévocablement; il ne rêvait plus seulement la gloire sans savoir à quel prix elle se donne: sûr de sa volonté comme de son génie , il pouvait se la promettre, car il s'en montrait digne.

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