POUSSIN REVENDIQUÉ POUR LA FRANCE, L'ÉCOLE FRANÇAISE ET LA NORMANDIE
Fénelon conduit l'ombre de Poussin dans son Élysée poétique. Les rangs sont gardés avec plus de soin dans l'Élysée de Fénelon qu'à l'exposition de Manchester. Parrhasius dit au nouveau-venu : « On vous a marqué une place assez honorable, à la tête des peintres français ; si vous aviez été parmi les Italiens, vous seriez en meilleure compagnie... » A la bonne heure : il serait en meilleure compagnie parmi les Italiens; mais il est a sa place parmi les Français , à leur téte.
Les Italiens, du reste, loin d'accueillir Poussin comme un des leurs, traitent fort mal « ce petit peintre français » , dont la réputation nouvelle les inquiète. Léonard de Vinci, qui parle en leur nom, est si dédaigneux, si injuste, que Poussin finit par perdre patience. ■ Je vois , disait Léonard ( et, dans sa pensée, la concession est grande), que vous avez assez étudié les bons modèles du siècle passé et mes livres. » — « Sachez , répond sans détours l'artiste outragé , que ce n'est ni dans vos livres , ni dans les tableaux du siècle passé que je me suis instruit : c'est dans les bas-reliefs antiques, où vous avez éludié aussi bien que moi. »
Je regrette que Fénelon prête à an homme tel que Léonard un rôle si peu digne de son génie et de son caractère. La répartie qui lui ferme la bouche semble méritée ; elle est pourtant d'une vivacité qui va jusqu'à l'excès. Poussin ne doit pas tout aux Italiens, mais Fénelon pouvait en convenir : il leur doit bien quelque chose.
Une scène un peu différente aurait été plus conforme à la vraisemblance. Pour en régler les détails et pour la peindre, il faudrait dérober à l'auteur des Dia loques des Morts son imagination et ses pinceaux. Je n'en voudrais hasarder qu'un premier crayon.
Poussin était attendu dans l'Élysée avec impatience. Il arrive , et, de toutes parts, on accourt sur son passage. Mais les Italiens devancent les autres. Autour du divin Sanzio marchent à l'envi Jules Romain et Marc- Antoine, et le Tasse à côté de Titieu. Ils saluent Poussin , mettent dans sa main la palme , et sur son front le laurier (1). Poussin s'humilie devant ce Raphaël dont il admirait tant les tableaux, qu'à peine trouvait-il son Ravissement de saint Paul digne de servir de couverture à la Vision d'ÊzéchicL Du reste, il ne cherche point à se défendre des hommages qu'on lui prodigue : ces grandes ombres ne connnaissent plus ni la modestie ni l'orgueil. « Ils me font honneur, dit Virgile à Dante, et ils font bien , e di cià fanno bene. »
Mais lorsque la troupe glorieuse veut lui faire place dans ses rangs (2) , Poussin refuse de la suivre ; sa
(1) Tutli rammiran, tutti onor li fanno.
In luogo apcrlo , luminnso ed alto.
(2 K più d'onnre ancora assai mi fenno,
Cii'essi mi fecer delta loro schiera.
destinée ne le permet pas ; il le sait , et se soumet sans regret à sa destinée Tandis que les malires de Florence , de Rome et de Venise regagnent la colline d'où ils étaient desceudus, colline aimable qui domine la plaine obscure et dont on croirait que les dernières lueurs du jour éclairent les cimes, le peintre des Andelys dirige ses pas solitaires vers une vallée silencieuse, à demi-perdue daus les ténèbres.
D'autres ombres venaient à sa rencontre ; elles étaient peu nombreuses , marchaient sans bruit , n'élevaient la voix que par intervalles (1). Elles aperçoiveul enfin celui qui leur avait été promis. Aussitôt de pâles rayons dissipent les vapeurs du crépuscule, et une lumière pareille à celle de l'aube perce les ombrages de la prairie bienheureuse. A la vue de celui qui fit uu éternel honneur a ses leçons, Varin ne peut contenir sa joie. Lesucur contemple en silence le maître dont il vénérait le nom et les ouvrages. Cousin s'avance et loi cède le sceptre qu'il a tenu pendant près d'un siècle, d'une main ferme, et non sans gloire. Vouet seul ne peut supporter un tel affront , et court chercher une nuit assez épaisse pour dérober a tous les regards les farouches transports de sa jalousie.
Il est dangereux , quand on n'a pas cueilli le rameau d'or, de s'aventurer dans le inonde des fictions. Revenons de ce côté du fleuve sombre. Au lieu de mettre en scène l'ombre de Poussin , que n'est-il permis d'en appeler a Poussin lui-même, de l'instituer juge en sa propre cause, et de lui demander quelle est sa patrie ,
Parlavan rado cou voci snavi. /«/"., r. IV.
à quelle école il appartient , s'il s'est vraiment donné à l'Italie tout entier, s'il a prétendu lui léguer sa gloire avec ses cendres.
Autant du moins que ses lettres permettent encore de lire au fond de sa pensée, j'affirme que des prétentions pareilles à celles de l'École romaine l'auraient profondément surpris , qu'elles l'auraient profondément blessé , qu'il n'y aurait vu , sous la forme perfide d'un hommage, qu'un soupçon injurieux pour son honneur , une grave atteinte portée a l'indépendance et à l'originalité de son talent Faire de lui un citoyen de la ville éternelle, n'eût-ce pas été lui dire qu'il avait rompu lui-même les liens qui l'attachaient à son pays? Le ranger parmi les peintres de l'École romaine, n'était-ce pas le rejeter dans le servile troupeau des imitateurs? Je ne saurais dire, en vérité , à laquelle de ces deux injures son âme fière eût été le plus sensible.
Au mois de janvier 1669, peu de jours après la mort tragique de Charles I er ., dont la nouvelle retentissait par toute l'Europe comme un coup de foudre , Poussin jette un coup-d'œil rapide sur les événements étranges qui s'accomplissent de toutes parts , et dont les effets menaçaient de se faire sentir , même à Rome : « Nous sommes Ici, Dieu sait comment. Cependant, reprend-il, c'est un grand plaisir de vivre en un siècle où il se passe de si grandes choses , pourvu que l'on puisse se mettre
à couvert dans quelque petit coin pour voir la comédie à son aise. »
Ne croyez pas que ce philosophe demeure impassible dans son petit coin, ni qu'il assiste à la grande comédie humaine avec la liberté d'esprit qu'il affecte. En vain cherche- t-il à se retrancher derrière les maximes banales d'une résignation qui ressemble fort à l'indifférence (1). Il ne peut, malgré ses efforts, oublier que la comédie que l'on joue sous ses yeui se joue sur notre théâtre et à nos dépens. Les affaires de par-delà lui sont si peu indifférentes , qu'à tout moment il s'alarme des dangers qui menacent la France, donne des soupirs et des larmes à ses malheurs, prie Dieu de tout son cœur qu'il l'épargne et la protège. Ce cœur stolque est si peu fermé aux émotions vives et soudaines, que, s'il apprend la mort du Hoi, la pensée d'une mort si imprévue et des tristes suites qu'elle aura sans doute , chasse de son esprit toute autre pensée et de ses yeux le sommeil Il fait des vœux ardents pour que les belles résolutions de la Régente puissent être suivies de bons effets. Il encourage les vertueux qui travaillent à réprimer les brigandages : Que Dieu leur donne , « à ces nouveaux Hercules, » la grâce d'en venir à bout!
Son anxiété redouble pendant la Fronde. Il voudrait bien sans doute que les affaires fussent mieux conduites, et, si ce grand désordre pouvait (comme il arrive souvent) être cause de quelques bonnes réformes, il en
(1) € Pour ce qui esl des affaires de par-dela, '\e ne sais que vous en dire, sinon qu'il faut se conformer a la volonté de Dieu qui ordonne ainsi les choses, el à la nécessité qui vcul qu'elles se pusscul ainsi. »
serait extrêmement joyeux , comme tout homme de bien. Mais ii se délie de la malignilé du siècle , de la bêtise el de l'inconstance du peuple, à ce point qu'il désespère de tout. Révoque-t-on le surintendant d'Émery? i La cbûte de ce vilain que vous savez , ne me réjouit point , et j'attends avec impatience ce qui en devra suivre. » La Cour fait-elle avec le Parlement la paix de Ruel? • Ce qui a surpris tout le monde et ce qui fait augurer notre totale ruine, c'est l'accord que l'on a fait quand il fallait plutôt mourir. Ou était les plus forts; chacun était disposé à bien faire , et l'on s'est laissé piper; aussi sommes-nous la moquerie de tout le monde , et nous met-on en parallèle avec les Napolitains , dont nous éprouvons le sort. »
Personne en France n'est plus jaloux de l'autorité du Roi , de la gloire et de ia prospérité du royaume. L'absence , loin d'affaiblir ses sentiments , leur a donné plus de force. Entouré d'étrangers et d'ennemis, qui font des vœux contre la France, qui épient la nouvelle de ses revers et préparent des feux de joie , il sent redoubler l'ardeur de son patriotisme. Les bravades de Messieurs tes Castillans l'irritent. Plus qu'a personne, il lui tarde que l'éclat de nos succès fasse « ouvrir les yeux aux Italiens, et aux Espagnols fermer la bouche».
On peut observer que les Italiens sont des étrangers à ses yeux, tout aussi bien que les Castillans. Il se défie des particuliers: • Quelque diligence que l'on fasse , il y a toujours danger d'être trompé par ce peuple-ci. » Aussi parle-t-il du peu d'amis qu'il a ici, et ses lettres n'en désignent guère que deux: le commandeur del Pozzo, et « un bon joueur d'instrumculs ». Il
n'estiino pas la naliou: les Français comparés aux Napolitains , quel abaissement ! Les Romains ne sont pas plus épargnés. Mais les pires sont ceux qui gouvernent : « Vous ne croiriez jamais par quelle sorte de gens nous sommes gouvernés; * et ailleurs: « Nous avons affaire à des tyrans qui sont nos ennemis. > Quant au Pape, il ne sait rien et ne veut rien savoir. Son nom est compromis par ceux qui vivent des superstitions populaires. Voici, par exemple, Tannée du jubilé , et les processions qui de tous côtés s'acheminent vers la ville sainte. L'âme sincère et chrétienne de Poussin se recueille ; cette grande année du pardon universel est une époque dans sa vie ; il l'indique au bas de son portrait. Mais sa foi , aussi éclairée que solide, est révoltée des folies et des mensonges qui se mêlent à de pieuses pratiques : « Nous n'avons ici rien de plus remarquable que des miracles qui se font si fréquemment que c'est merveille. La procession de Florence y a apporté un crucifix de bois à qui la barbe est venue et dont les cheveux croissent chaque jour de plus de quatre doigts ; on dit que le Pape le tondra incessamment en grande pompe. » Ou voit s'il est devenu Italien, d'esprit, de cœur; s'il a jamais songé «1 désavouer son origine pour devenir bourgeois de Rome , sujet d'Urbain VIII ou d'Innocent X.
C'est plaisir de l'écouter parler , comme il le fait , de nos ennemis, de noire armée , de la grandeur de notre nation, des malheurs de « notre pauvre France » , de « la plus grande gloire » cl du repos de « notre pauvre patrie ». Lorsqu'on entend ces paroles qui ont
il 2
un accent particulier dans sa bouche , et qu'on le voit prendre si vivement parti , pour le Roi contre les fac^ tieux, pour le pays contre l'étranger, peut-on bien lui contester les deux nouas qu'il se donnait de sujet obéissant et de bon Français ?
ni.
Poussin tenait donc à son pays. Mais il tenait davantage à la peinture. En s'y vouant tout entier, il n'avait pas songé seulement à satisfaire un goût: il y avait eugagé sa conscience. C'était une destination qu'il voulait remplir. Dieu ne l'avait mis au monde que pour cela.
11 ne balançait donc pas a sacrifier les intérêts , les affections, et jusqu'aux devoirs qui ne pouvaient être conciliés avec ce devoir suprême; on dirait même qu'il le faisait sans qu'il lui en coûtât , ainsi qu'il arrive à ceux qui mettent une volonté ferme au service d'une conviction ardente. 11 avait quitté brusquement sa famille. Il s'était échappé en courant de son pays. On peut être bon Français partout ; mais bon peintre , grand peintre, il sentait qu'il ne pouvait l'être qu'à la condition de sortir de France.
Étrange nécessité ! est-il bien vrai que sa destinée ne pût s'accomplir qu'au delà des Alpes ? Four quelle raison, tandis que, vers la même époque, Rubensa si bien fait de vivre à Anvers; Rembrandt, à Amsterdam ; Murillo, à Séviile : un peintre né au bord de la Seine, était-il persuadé que son talent ne se développerait pas à Paris, et se développerait à Rome?
Nous avons suivi Poussin , de Paris eu Poitou vers 1613 , de Rome à Paris en 16£il , et cette double expérience nous a laissé entrevoir combien la condition d'un peintre était précaire en France durant la première moitié du XVII e . siècle. A la cour même, un premier peintre ordinaire était un serviteur comme les autres , plus exposé que le dernier des autres a des exigences déraisonnables , parce que les services qu'il devait rendre n'étaient pas aussi bien réglés Poussin était revenu de Rome avec (ont le prestige que donnent une réputation consacrée au loin , la faveur du prince, et la dignité du caractère jointe à l'éclat du talent Cependant , chacun se flattait de savoir mieux que lui ce qu'il devait faire. H obéissait à des caprices , sans obtenir jamais ou qu'on lui traçât un plan suivi , ou qu'on lui laissât la liberté de sa pensée : double supplice pour un esprit jaloux de son indépendance et amoureux de la discipline. Lorsqu'il s'était plaint de ces tracasseries , on avait paru étonné. La dignité de l'art, le mérite et les droits d'un artiste tel que Poussin, ne formaient pas une idée bien claire , même dans l'esprit de M. de Gbantelou , qui promettait beaucoup et faisait peu; de M. de Noyers, qui se lassait de donner raison à Poussin contre l'injustice de ses ennemis, et contre sa propre faiblesse. A quels égards , à quelle indépendance pouvait donc prétendre un peintre encore obscur, vers 1626, à l'époque où un Poussin et un Philippe de Champagne travaillaient à la journée, pour le compte et sous les yeux de i)uchesne ?
Le goût se formait lentement en France; il avait
commencé à se pervertir en Italie. Les peintres n'y faisaient plus guère de chefs-d'œuvre, et les chefsd'œuvre n'attiraient pas toujours les yeux du plus grand nombre. On y pouvait, comme à Paris, bien faire et déplaire , ou rester dans l'ombre. Mais il ne venait à l'esprit de personne la fantaisie de demander à un peintre si la peinture était bonne à quelque chose , ou d'exiger de lui qu'il préférât à son inspiration personnelle les impertinentes visions du premier venu.
Des que Poussin fut rentré à Rome, il y retrouva l'indépendance : avec quelle joie ! Le souvenir récent de la servitude lui en avait doublé le prix. Dans la solitude où il lui était enfin permis de se recueillir, il ne se devait plus ni au surintendant, ni au cardinalministre, ni au roi lui-même. Il acceptait ou déclinait les commandes qui lui étaient faites, peignait à ses heures , à son idée , sans autre obligation que celle de bien faire ; et il y réussissait. < Je me sens bien d'humeur , disait-il simplement , à faire quelque chose de bon. » Et , en effet , la moitié de ses plus belles œuvres datent des huit années qui ont suivi son dernier séjour en France.
L'inspiration , qui languissait dans sa petite maison des Tuileries et son- atelier du Louvre , s'était ranimée, plus féconde que jamais, depuis qu'il avait ressaisi la liberté , depuis qu'il s'était rapproché du soleil. Non pas le soleil qui dissipe les nuages au-dessus des collines du Tibre : un génie tel que le sien pouvait se passer des vives couleurs du midi et de l'éclat de la lumière. Non pas le soleil qui tempère la rigueur des
saisons , et rend la vie plus facile: il est remarquable que Poussin ne s'est pas fait au climat de Rome ; il se plaignait des chaleurs du midi autant que des frimas du nord ; ces étés brûlants le tuaient; à chaque instant, les pinceaux échappaient à sa main languissante; des semaines se passaient avant qu'il eût la force de les reprendre. Ce n'étaient pas les yeux du corps , c'étaient les yeux de l'esprit qui avaient cessé de voir le soleil , qui le retrouvaient et ne se lassaient plus de le contempler.
La roule qui mène à la perfection est une route pleine de ténèbres, môme pour la vertu et pour le génie. Les grands exemples sont les rayons qui l'éclalrent A ceux mêmes qui seront à leur tour des maîtres, le souvenir des maîtres qui ne sont plus, la vue fréquente de leurs œuvres, un commerce inlime avec leur pensée , sont nécessaires pour les défendre contre les tristesses et les dangers de l'isolement Or, de 1612 à 1624, Poussin avait cherché des modèles incessamment. A cette époque, l'idée d'en demander au moyenâge ne pouvait venir à personne. La nouvelle École française naissait à peine. Le goût des Flamauds était si peu le nôtre , que Rubens put venir à Paris et y laisser les splendides allégories de la galerie de Médicis, sans que ce fût un événement; l'influence de Rubens ne se flt sentir que plus lard : Poussin aurait, comme Philippe de Champagne, détourné les yeux. II y avait dans les palais, et particulièrement à Fontainebleau, un certain nombre de belles peiulures italiennes , quelques sculptures antiques , le commencement de ces trésors qu'on devait par la suite amasser
au Louvre. Mais ces chefs-d'œuvre , destinés surtout à embellir l'habitation du Souverain, n'étaient pas livrés aussi complaisammcnt qu'aujourd'hui à la curiosité publique et à l'admiration des artistes. Des estampes, qui étaient elles-mêmes des raretés et une richesse, pouvaient presque seules donner une idée de toutes les merveilles qu'avait produites le siècle de Léon X. Et comment voir à Fontainebleau la Joconde , la Belle Jardinière , et , dans les cartons du mathématicien Courtois, les gravures de Marc-Antoine , sans désirer vivre dans un pays où les maîtres du siècle passé avaient laissé à profusion des œuvres, dont le seul reflet éblouissait des regards accoutumés au demi-jour d'une église gothique , à la fausse lumière des ateliers où Von admirait les portraits de Ferdinand Eile, les tapisseries de Lallemant?
C'est ainsi que Poussin avait dû partir pour Rome. Lorsqu'il y fut arrivé , sa juste sévérité ne mit pas d'abord un grand Intervalle entre t nos peintres de France » , et les peintres que l'on vantait dans celte métropole des arts. Ils n'avaient pas tout-à-fait perdu les pratiques anciennes , et un Italien réussissait mieux qu'un autre a imiter une Madone de Raphaël. Mais, du reste, Poussin hésitait a faire copier ses Sacrements, et il n'a pu se décider à commander son portrait. Il ne faisait pas grand cas de Mignard, dont les têtes étaient t froides, fardées, sans vigueur ». Et pourtant, Mignard était, s'il faut l'en croire, le peintre de Rome qui les faisait le mieux.
De tous les artistes contemporains qu'il put connaître , un seul à ses yeux n'avait pas perdu les tra-
ditions de la vraie peinture ; aussi vivait-il obscur et persécuté : c'était le Dominiquin. Il est facile de voir que Poussin étudia ses ouvrages, et l'on sait qu'il prit ouvertement sa défense contre les ignorants et les envieux. Mais lorsque le Dominiquin eut quitté Rome, pour aller mourir à Naples, victime peut-être delà criminelle jalousie de Lanfranc (1661), Poussin n'eut même plus un émule à Rome. Il n'en prenait aucun soucL Pour échapper à la contagion d'un goût corrompu , il s'était isolé de son siècle comme il était sorti de son pays. Il vivait à Rome avec les morts.
Poussin professait une estime particulière pour Jules Romain, pour Daniel de Volterre , pour Titien. Mais il admirait surtout RaphaëL C'était le maître qu'il était venu chercher à Rome. Combien son admiration devint plus vive lorsqu'il vit enfin de ses yeux les ouvrages incomparables dont la gravure ne lui avait donné qu'une idée imparfaite ! Rome n'eût-elle possédé que la Transfiguration et les chambres du Vatican , c'était assez pour que Poussin préférât le séjour de Rome à tout autre séjour. Il s'était attaché à Raphaël, comme Dante à Virgile, ou Virgile à Homère:
Tu duca, tu signore e tu maestro.
Mais peu à peu, et en-dehors même de son attente, l'habitude de vivre à Rome lui avait fait faire un pas de plus. La Transfiguration , la Descente de Croix de Daniel de Volterre, \e Saint Jéiômeûu Dominiquin demeurèrent à ses yeux les miracles de l'art moderne. Mais l'art moderne, même celui du XVI e . siècle, cessa d'être
pour lui l'objet d'une admiration exclusive. Poussin avait vu les statues, les bas -reliefs, les mosaïques, les peintures, tous ces vénérables débris de l'antiquité grecque et romaine , long-temps enfouis sous des ruines , et que, depuis deux siècles, on s'empressait de rendre à la lumière, les apportant à l'envi de tous les quartiers de Home au Vatican, à Rome de toutes les parties de l'IUlle. Poussin avait bientôt reconnu dans ce qui restait de tant de chefs-d'œuvre, un idéal qui répondait aux besoins les plus intimes de son esprit Dèslors, partageant son culte entre les peintures de Raphaël et les sculptures antiques, il les cherchait dans les musées, dans les villas, au pied du Capitale, sur les bords du Tibre ; il les dessinait , il les apprenait par cœur , il les faisait revivre dans ses tableaux. Le marbre avait pour lui une pensée et un langage. Il s'entretenait avec les Dieux d'Homère et les héros de Plutarque , avec les artistes qui, les premiers , avaient donné une forme aux fictions du poète et aux récits de l'historien. Lorsqu'il foulait aux pieds cette poussière sacrée qui fut Rome , son imagination s'exaltait, il retrouvait le génie de l'antiquité : ce qu'on raconte de Timanthe, il le faisait; il peignait comme a peint Tacite ; les Muses de Sicile lui inspiraient des pastorales qui ne le cèdent point aux plus belles églogues de Virgile.
Par cet amour même pour l'antiquité classique, Poussin avait gardé en quelque sorte le signe de son origine. Il cédait à une tendance qui était celle de tous les grands esprits, en France, et seulement en France, au XVII- siècle. Mais, tandis que les poètes trouvaient
et portaient sans cesse avec eux les modèles qu'ils s'étalent choisis, Poussin ne retrouvait plus les siens à Paris. Sa pensée y languissait, parce qu'il retombait abandonné à ses propres forces; elle avait perdu son aliment: Rome seule pouvait le lui rendre. Ne soyons pas surpris s'il y est retourné. C'est là que l'attendaient les jours les plus heureux et les plus belles inspirations de sa vie.
Pour qu'un commerce aussi étroit avec les maîtres n'ait point compromis son originalité, il a fallu que l'indépendance de son génie fût égale à la vivacité de son patriotisme. Poussin respectait l'autorité des exemples , il n'en subissait pas le joug. Il suivait avec une vénération profonde la trace des anciens , « nos braves anciens Grecs, inventeurs de toutes belles choses, 9 mais il ne s'y traînait pas. On sait qu'il éprouvait une répugnance très-vive à se copier lui-même ; il n'aimait a copier personne. Peu de peintres ont exprimé un plus grand nombre d'idées personnelles tout-à-fait neuves. Lorsqu'il traitait les sujets les plus rebattus, il les interprétait à sa manière, et substituait à ses souvenirs ud libre effort de son esprit. Voyez Jésus donnant les clefs à saint Pierre , c'est le plus beau carton de Raphaël ; c'est le plus beau des Sacrements de Poussin. Lequel vaut le mieux? En vérité, je l'ignore; mais Poussin n'a pas imité le maître dont il s'inspire , et il ne lui ressemble pas. Usez les curieux débats de l'Académie de peinture sur la Rèbccca. A peine trouverait-on
dans ce tableau une tête , une attitude, ou même an pli de draperie, qui ne rappelle une statue grecque ; Poussin a pris son bien où il le trouvait; mais la composition, pour laquelle il a fait aux autres des emprunts sans nombre» n'appartient cependant qu'à lui. La science a donné un essor plus hardi à sa pensée , elle ne l'a pas asservi. Sur les traces de RaphatH et des anciens , il est resté aussi original que Racine, lorsqu'il refaisait l'Htppotyte d'Euripide ; que Fénelon , lorsqu'il ajoutait une suite au IV* livre de Y Odyssée; que Dante lui-même , lorsqu'il descendait aux Enfers conduit par l'auteur de Y Enéide.
Bellori a dit d'une manière charmante que Poussin parait avoir été élevé dans l'école de Raphaël, qu'il y a certainement sucé le lait et la vie. J'y consens , et Poussin lui-même eût souscrit à cette remarque; mais à la condition qu'on n'abuserait pas contre lui d'un tel aveu, et qu'on reconnaîtrait formellement, avecLanzi, que ce disciple du maître est un maître à son tour et qu'il a frayé des voies nouvelles. Il faisait lui-même cette réserve avec autant de simplicité que de bon sens dans une lettre adressée à M. de Chantelou. Précisément, il lui envoyait une Madone, très-inférieure sans doute aux Madones de Raphaël, mais tout-à-fait différente. Il va au-devant de la comparaison: t Je vous prie, devant toute chose, de considérer que tout n'est pas donné à un homme seul, et qu'il ne faut point chercher dans mes ouvrages ce qui n'est poiut de mon talent. » Parole excellente , à la fois judicieuse , modeste et fière : Poussin est là tout entier. A l'appui de cette observation , il cite les peintres les plus célèbres
de l'antiquité, dont chacun a possédé c à un haut degré, une vertu qui le distingue », celui-ci la facilité, un autre l'imagination ; Pamphile et Mélanine , la raison ; Apelle, le naturel et la grâce. « La même chose, ajonlet-il, se rencontre dans ceux qui ont été en réputation depuis trois-cent-cinquante ans , et je crois que qui l'examinera bien , trouvera que j'y ai aussi ma part > Sa part , il est facile de la lui faire , assez semblable à celle de Pamphile et de Mélanine, un peu moindre que celle d' Apelle, ce Raphaël des anciens âges. Poussin a, comme eux, son talent, des vertus qu'il possède à un haut degré et qui le distinguent , une place à part et une belle place parmi les peintres les plus originaux de toutes les écoles.
Je n'insisterai pas sur un point que les défenseurs de l'École romaine seraient les derniers à mettre en discussion. Ils ne soutiendraient pas leur prétention avec tant de vivacité , s'il s'agissait de nous disputer un talent dont l'originalité fût moins manifeste.
Ce que l'on ne voit pas, ou ne veut pas voir, c'est que les œuvres toutes personnelles de Poussin sont aussi des œuvres toutes françaises : Rome lui fournit les modèles dont il s'inspire ; il traite à Rome des sujets que Rome lui a donnés ; mais, par la façon dont il les conçoit et les traite, ils lui appartiennent; par la pensée et par le style, ils appartiennent à notre nation.
Qu'importe en effet le lieu où les artistes sont nés,
celai où ils ont vécu, l'analogie des sujets qu'ils ont traités, ou môme la tradition des leçons communes , si cette tradition n*a pas été suivie par eux avec une égale fidélité, s'ils ne pensent pas, s'ils n'expriment pas leur pensée de la même manière 7 Ce qui fait les écoles, c'est la maxime : une maxime plus ou moins étroite , souvent élargie ou modifiée , mais facile à définir dans ce qu'elle a d'essentiel, et dont la formule suffise à la critique pour rattacher étroitement les uns aux autres tous ceux qui l'ont suivie, pour exclure, isoler, ranger dans d'autres écoles, ceux qui l'ont répudiée pour des maximes différentes.
Il serait aisé de retrouver dans les ouvrages de Poussin la maxime qu'il a préférée; mais il nous a lui-même épargné cette peine; et cela devait être. La nature de Poussin n'est pas une de ces natures irréfléchies qui s'ignorent elles-mêmes, et font naïvement de grandes choses, dont elles seraient inhabiles à rendre compte. Il raisonne trop pour ne pas savoir presque toujours tout ce qu'il fait Aussi avait-il songé à écrire sur son art lorsqu'il ne pourrait plus peindre, à composer un Traité de la Peinture, comme Corneille avait fait suivre ses chefs-d'œuvre d'un Examen Critique, et de trois Discours sur la Tragédie. Il a continué trop tard à peindre ou trop tôt cessé de vivre pour remplir ce projet. Heureusement, ses lettres nous font assez connaître la plupart de ses idées et les principes d'après lesquels il se dirigeait lui-même (1).
(1) Ct Bellori, Sandrart, Félibien, les ouvrages déjà cités de M Vf. Cousin, Vitet, Bouchitlé, et surtout les lettres de Poussin.
Il définit la peinture c une imitation faite avec lignes et couleurs, en quelque superficie, de tout ce qui se voit sous le soleil. Elle a pour fin la délectation, t Ces termes généraux conviennent à toute imitation d'un objet quelconque. La définition de la vraie peinture , celle que Poussin cultive et recommande, serait moins étendue. Il n'entend nullement , pour sa part, peindre tout ce qui se voit sous le soleil, sans autre dessein que celui de plaire. Toute matière ne lui est pas bonne* Il la veut * noble, capable de recevoir la plus excellente forme, • capable d'être anoblie encore par le travail de la pensée. Le laid, le vulgaire, ne sont pas du domaine de l'art. Le noble même et le beau , tels que la nature les offre au goût éclairé qui sait choisir , demandent autre chose qu'une imitation littérale.
Ce qui fait un tableau pour lui , ce n'est pas le motif que la réalité a fourni, c'est l'idée du peintre. Jamais aucun artiste n'a senti plus vivement l'importance de l'idée , ni été plus occupé de ce qu'il voulait dire. U se propose sans doute de faire illusion par la vraisemblance de l'image, et de plaire ; mais, dans le sens où l'entendaient aussi Corneille et Molière , plaire aux délicats, plaire à ceux qui réfléchissent, en laissant une impression dans l'esprit. L'esprit et « le jugement partout ». Et cette règle est si bien pour lui la règle par excellence , qu'il ne comprend pas sans une idée , même le paysage. Le ciel, les eaux, les arbres, et la forme, et la couleur , tout doit avoir un langage qui se fasse entendre à la raison.
Son imagination rivalise avec les plus brillantes pour
la fécondité et la souplesse. Depuis la Bacchanale de Chiverny jusqu'au Déluge, pendant l'espace d'un demi-siècle, elle n'a pas connu de lassitude. Au terme de cette longue carrière , ce sont les yeux qui se fatiguent , c'est la main qui s'affaiblit : la tête a senti la dernière les atteintes de l'âge; elle savait encore commander, lorsque la servante n'avait plus la force d'obéir. On peut néanmoins compter chez d'autres un plus grand nombre de ces motifs pittoresques qui saisissent les regards , de ces vives saillies qui sont les éclairs de l'inspiration. Mais il reste à Poussin l'éternel honneur d'être celui de tous les peintres qui fut le plus maître de sa pensée, et qui pénètre le plus avant dans la nôtre.
Les idées qu'il exprime sont de toute sorte. On dirait même parfois qu'il s'oublie et prend trop de plaisir à représenter le transport des sens , les désordres de la joie et de l'ivresse. Mais, jusque dans ses Bacchanales les plus librement inspirées des souvenirs d'un art profane, il ne compromet pas son art, et sa gravité naturelle ne l'a pas abandonné. L'impression qu'il communique est exempte de trouble. Jamais Poussin ne porte , parce que jamais il ne cède aux entraînements grossiers. Au contraire, comme il avertit les âmes ! Gomme il les dérobe aux vulgaires défaillances par la réflexion , par l'enthousiasme ! Que d'exhortations salutaires empruntées à l'Écriture et à l'histoire I Que de pensées fortes et profondes , trouvées par lui en lui-même, et proposées, sous une forme vivante, aux méditations de ceux qui savent descendre en eux-mêmes à la voix des autres ! Quel idéal de
toutes les vertus qui font que la dignité humaine se laisse entrevoir dans ces poèmes, à la fois touchants et austères, dont le nom est sur toutes les lèvres, et qui sont l'œuvre de la sagesse encore plus que celle du génie !
Ne nous étonnons pas si c'est par là surtout que les tableaux de Poussin s'emparent de nous; c'était l'objet où il appliquait lui-même la plus grande partie de ses soins. La pensée de chacun de ses tableaux a été lentement mûrie; le matin dans son atelier, le jour avec ses amis, ou dans la campagne, à toute heure, en tout lieu, il la portait avec lui , il la ruminait , il cherchait dans les livres , dans les tableaux et les sculptures , dans la nature animée , tous les éléments de sa composition , les notant ou les dessinant, à mesure qu'il les rencontrait, sur le petit album qui ne le quittait jamais. Chaque figure était faite et refaite dans son esprit avec des scrupules infinis ; car il était préoccupé des traits du visage, des formes du corps, du costume, mais surtout des mouvements et de la physionomie qui doivent exprimer clairement le caractère des personnages, la nature du sentiment qu'ils éprouvent. Aucun labeur ne lui coûtait, jusqu'à ce qu'il fût satisfait ou désespérât de trouver mieux. Il a tant cherché et changé la pensée d'une Madone, qu'il n'a pas eu trop de cinq années pour tenir une promesse qu'il n'avait point perdue de vue. Quelquefois , on a pu sentir qu'il avait mis « sa cervelle sens dessus dessous »; la subtilité est le fruit des enfantements trop laborieux de la pensée , et Poussin n'a pas toujours su se défendre contre les séductions de l'allégorie. Mais souvent le bon sens,
qui préside à tous ses efforts, n'a tenu l'imagination en suspens que pour la ramener au naturel , dont elle s'était éloignée , et la contraindre à joindre dans ses conceptions la simplicité à la profondeur.
La profondeur où il atteint sans y prétendre, par le penchant naturel de sa vigoureuse intelligence et l'habitude de la réflexion , ne va point chez lui sans la clarté. S'il creuse jusqu'aux replis les plus cachés de sa pensée, ce n'est point pour s'y égarer dans les ténèbres, où d'autres mettent leur orgueil à s'envelopper; c'est pour y faire pénétrer la lumière ; c'est pour y voir si l'idée qui lui échappe comme une ombre vaine , a les formes réelles d'un corps vivant H ne fait compte que de celle qu'il a saisie lui-même et se flatte de faire saisir aux autres , j'entends aux esprits bien faits, et, comme il le dit lui-même, à ceux qui le sauront bien lire et le goûteront comme il faut.
La disposition est pour lui le premier moyen de se faire entendre ; il y rapporte tout à l'expression. On ne saurait lui reprocher de manquer d'abondance. Formé par les exemples de Raphaël , il ne compte pas les figures de ses tableaux avec la timidité d'un poète dramatique asservi à la règle antique : Neu quarta loqtri persona laboret. Mais il ne les prodigue pas. Une demifigure de trop , disait-il , peut gâter un tableau. Elle y peut mettre la confusion, dont il a horreur, et qui lui est « contraire et ennemie, comme les ténèbres et la lumière du jour ». Est-elle inutile, n'est-elle utile qu'à mieux établir l'équilibre et l'harmonie des lignes? il vaut mieux changer l'ordonnance que de l'admettre. Il ne suffit pas qu'une figure ait une place , comme ces
fausses fenêtres ouvertes pour déguiser l'irrégularité d'un édifice : il faut qu'elle ait un sens , qu'elle mérite la part d'intérêt qu'on lui accorde ; qu'en attirant l'attention, loin de la distraire, elle contribue à la fixer sur son véritable objet, qui est l'idée du tableau.
Ainsi , la variété ne sert qu'à rendre l'unité plus saisissante. Elle n'est pas moins sévèrement subordonnée au sentiment des convenances. Poussin n'est point de ceux qui, « en chantant, prennent toujours le même ton »; il sait marier le sien « quand il veut »; il le veut toutes les fois que la nature du sujet le réclame. A la manière des Grecs, nos maîtres, il observe le mode , c'est-à-dire « la raison ou la mesure et la forme dont nous nous servons pour faire quelque chose ». Chaque mode a # son caractère particulier, c'est-à-dire sa puissance d'induire l'âme à certaines passions ». Or, l'artiste doit savoir également quelle idée il veut exprimer , quelle passion il veut faire naître. En déterminant le mode, il achève t le travail de la pensée ». Alors « le principal » est fait, il peut mettre la main à l'œuvre.
Tout était réglé d'avance : o l'ensemble de la composition par une esquisse dessinée à grands traits; le mouvement des figures et leur ordonnance , par des ébauches en cire , nues ou drapées, qu'il groupait sur une planche , pour étudier les proportions , l'agencement, le jeu de la lumière et des couleurs, les effets de la perspective. Il ne lui restait donc qu'à tracer sur la toile une image fidèle d'une. scène qui vivait dans son esprit, et que ses yeux mêmes avaient déjà, pour ainsi dire, entrevue. S'il ébauche son tableau « fort nette-
ment ■ , cela est tout simple; la pensée n'a plus aucune indécision , et la main docile obéit sans retard à des ordres précis. Cependant Poussin ne se hâte pas. Le prix qu'il attache à l'idée , loin de diminuer à ses yeux l'importance de la forme , ne la lui a fait que mieux comprendre. Poussin savait parfaitement que le peintre est celui qui est assez habile pour faire d'une idée heureuse un bon tableau. Il avait appris en même temps à ne pas improviser un sujet, a ne plus peindre « à lire-d'aile ». Quatre mois, six mois, lui étaient nécessaires pour exécuter l'œuvre qu'il avait lentement conçue. < Ce ne sont pas des choses que l'on peut faire en sifflant, comme vos peintres de Paris qui, en se jouant, font des tableaux en vingt-quatre heures. » Il en pouvait parler par expérience, lui qui avait fait autrefois six grands tableaux en autant de jours. Mais, depuis qu'il avait pris t une manière qui ne permet pas d'aller vite » , il lui semblait qu'il avait fait beaucoup lorsqu'il avait terminé une tête par jour, t pourvu qu'elle fît son effet, » et deux tableaux par an , pourvu qu'il y eût mis tout son talent. Ces lenteurs d'un travail réglé ne refroidissaient pas son ardeur. Le désir de bien faire était chez lui le même jusqu'à la ûn. Il se passionnait pour son ouvrage , et ne pouvait se résoudre à le quitter qu'après lui avoir prodigué tendrement les dernières caresses.
Lorsqu'on lui demandait par quelle voie il était arrivé à une telle perfection : • Je n'ai rien négligé • , répondait-iL Tel était on effet le grand secret de Poussin. Par des efforts opiniâtres , il était parvenu à n'être médiocre dans aucune partie de son art , à
posséder, sinon également, du moins autant qu'il avait été donné à sa nature, tous les moyens d'exprimer sa pensée.
On sait jusqu'où il a porté la science du dessin. Je me tiendrai en garde, quoi qu'il m'en coûte, contre les comparaisons indiscrètes où l'admiration se laisse trop facilement entraîner. Ne demandons pas à Poussin , ne demandons à personne cette facilité prodigieuse , cette élégance des formes , cette souplesse des mouvements, ce sentiment ineffable de la beauté qui met Raphaël au-dessus de tous les peintres. Ne sacrifions môme pas trop légèrement au peintre dont nous voulons servir la gloire, ce Rubens, dont il est si facile de compter les négligences et de réprouver les écarts , mais qui sait répandre à profusion sur une toile l'air et la vie. Raphaël aurait donné sans doute je ne sais quelle grâce divine aux compagnes de Rébecca , et à cette jeune fille pensive qu'une voix sortie de la tombe avertit de la durée éphémère de la jeunesse et de l'amour. Rubens aurait plus fait sentir que le sang coule dans leurs veines.
Mais ne permettons pas non plus que , par un injuste retour, on accuse Poussin de ne savoir pas animer les figures qui gardent, datas ses tableaux, la rigidité du marbre. Elles respirent et elles se meuvent. Il est impossible de ne pas reconnaître à l'exactitude des proportions , à la justesse des attitudes , que Poussin a étudié l'anatomie ailleurs que dans les livres , ou dans les tableaux , ou dans les statues ; qu'il imite la vie d'après la vie elle-même, et
s'inspire d'un amour sincère pour la nature. 11 l'a si souvent observée que la précision et la fermeté de son dessin ne viennent pas moins de la sûreté de ses connaissances que de la netteté de ses pensées. S'il n'atteint pas toujours à la beauté , à la grâce , jamais il ne manque de vérité ni de noblesse. On ne peut prendre ses personnages ni pour des fantômes sans réalité , ni pour les premiers venus travestis en héros , sans que l'artiste ait pris soin d'effacer sur leurs visages les traces d'une individualité grossière.
Poussin prétend bien leur donner la vraisemblance, mais surtout « des expressions conformes à ce qu'ils doivent représenter ». C'est par l'expression qu'il ne le cède à personne ; mieux que Rubens, avec plus de soin que Raphaël lui-même, il sait donner à ses personnages le sentiment; on voit ce qu'ils éprouvent et ce qu'ils veulent ; les traits et la physionomie du visage , le mouvement du corps laissent pénétrer jusqu'au fond de l'âme. On y pénètre et oublie volontiers le reste. Mais Poussin n'a rien oublié; et la perfection du dessin frappera toujours ceux qui prendront le loisir d'y arrêter leur attention.
Le même principe réglait la distribution de la lumière et l'harmonie des couleurs. La perspective était à ses yeux une des parties les plus difficiles de l'art de peindre, et il l'a si bien mise en pratique, que Félibien ne craint pas de dire que « c'est en cela qu'il a excellé ». Peut-être Félibien ne faisait-il que confirmer une opinion de Poussin lui-même , qui a voulu dans son propre portrait tenir à la main un cahier portant ce titre : De iumine et umbra.
On n'a jamais pu dire qu'il excellât dans le coloris : c'est la partie la plus faible de ses ouvrages. Et pourtant, il n'en méconnaissait pas l'importance, professait au contraire une vive admiration pour Titien, qu'il a copié, qu'il a même imité plus d'une fois, non sans quelque succès, mais par raison, plutôt que par goût, à ce qu'il semble. Car il n'a point persévéré dans cette voie, et , chose remarquable ! on ne retrouve le souvenir du maître de Venise que dans les tableaux les plus frivoles de Poossin : les Amours de Vénus et le Triomphe de Flore réclamaient la délicatesse et les raffinements du coloris; la dignité d'un sujet plus grave ne les comporte pas. Poussin craindrait de flatter les sens. Il ne veut pas que la couleur soit quelque chose par elle-même , qu'elle puisse devenir le principal attrait et l'idée même du tableau.
La lumière et la couleur ont la même fin que le dessin : la lumière, qui donne aux corps un bon relief, en marquant la place des figures et l'importance des groupes , détermine plus nettement l'unité de la composition ; la couleur a son langage propre, qui s'adresse aux yeux, qui peut s'adresser au cœur, et faire naître un sentiment aussi bien qu'une sensation , Poussin ne l'ignorait pas. Dans le Diogène , dans le Ravissement de saint Paul , la couleur vaul le dessin ; elle vaut mieux dans le Déluge. La , c'est elle qui inspire le désir de la solitude, le renoncement, de secrètes aspirations vers la simplicité de la vie primitive ou les joies inconnues du divin séjour, ici, quelle tristesse profonde s'empare de l'âme, avant même que les yeux aient distingué ces désespérés qui s'épuisent en efforts inutiles et cette
mère sublime qui, dans le naufrage universel, ne songe qu'au salut de son enfant ! L'effet du tableau était déjà tout entier dans ces tons uniformes et désolés , ce ciel où le soleil a cessé de luire et qui s'efface, et la sinistre nuit qui s'étend sur la morne surface des eaux.
Dans les sujets austères , Poussin rencontre la couleur expressive , peut-être sans l'avoir cherchée : il ne la cherchait ordinairement que suffisante , propre à compléter la vraisemblance et l'illusion , sans captiver les yeux , sans les blesser. C'est ainsi que ses instincts finissaient toujours par l'emporter sur son admiration réfléchie pour Titien ; il revenait à son goût véritable ♦ ne prenant pas plus a Rome la façon de peindre de Titien qu'il n'eût pris a Paris celle de Rubens.
Si l'on en excepte l'habitude de se servir de toiles rouges, il n'emprunta pas même au Dominiquin, qu'il estimait , les procédés en honneur dans les écoles de Rome ou de Bologne. Il continua à peindre comme on peignait en France, avant lui et après lui, du temps de Varin, du temps de Lebrun, posant, pour ainsi dire, ses tons gradués les uns à côté des autres, sans trop les mêler et les fondre , ménageant assez les transitions pour éviter les désaccords , mais cherchant sur toute chesa à revenir de la pratique lourde et fondue des successeurs de Jules Romain ou des disciples des Carraches , à ce modelé ferme, serré, précis, qui avait plus de prix à ses yeux que l'éclat ou les harmonies les plus étudiées de la couleur. En peignant, il achevait de dessiner , comme en dessinant il ne songeait qu'à donner une forme exacte et claire à sa pensée.
11 est trop facile d'exagérer les conséquences d'un
tel principe. Sans doute , c'est à l'esprit qu'il faut chercher à plaire. Mais si l'on pousse trop loin ce sage désir de ne se servir de la parole , des lignes , de la couleur , que pour la pensée , est-il bien certain que l'on pourra garder une juste mesure , et subordonner si étroitement la forme au fond , sans sacrifier la forme et sans compromettre le fond en môme temps, comme ces mystiques trop détachés de la chair , qui oublient par quels liens intimes la destinée de l'âme les associée à celle du corps ? La pensée est commune à tous les arts ; ce qui les distingue entr'eux , ce sont est moyens d'expression dont chacun dispose ; il y tient aussi étroitement que l'âme au corps ; son existence propre lui échapperait avec eux ; le peintre ne serait pas un peintre , s'il s'éprenait de sa pensée de la même manière que le poète, et ne se sentait pas une inclination passionnée pour la beauté des lignes et pour l'harmonie des couleurs.
Poussin lui-môme n'est pas seulement un penseur : c'est un dessinateur accompli, parce qu'il a un sentiment profond du rhythme et qu'il aime la beauté des lignes pour elle-même. C'est un peintre imparfait , parce qu'il a été trop peu sensible à ce charme de la lumière et de la couleur, auquel il ne faut ni se trop livrer , ni chercher trop à se soustraire , puisqu'il peut joindre au plaisir des yeux je ne sais quel pathétique , autrefois trop négligé par nos peintres , et qui remue l'âme comme l'accent d'une voix éloquente.
À la vue des peintures les plus achevées qui appartiennent à la maturité de Poussin, on a besoin de bien relire , pour y ajouter foi , tout ce que les biographes
contemporains s'accordent à dire de la fougue de sa jeunesse. Qu esl-elle devenue cette furie dont Marin! parlait encore en i 624 ? Rien ne fait mieux voir l'énergie du caractère de Poussin que la rigueur du joug auquel il Ta soumise, sans lui plus permettre aucun écart. Peut-être n'a-t-il que trop réussi à se dompter. La passion était chez lui trop sincère et trop ardente pour qu'il s'exposât à l'éteindre , en voulant trop la contenir ; mais une volonté impérieuse , qui se fait sentir dans l'ordonnance des moindres détails , laisse quelquefois regretter les heureux élans d'un génie qui s'abandonne. Si Poussin eut un défaut , ce fut celui de pousser trop loin l'obéissance à une règle acceptée par un libre choix : défaut rare , et que l'on pourrait sans danger proposer encore comme un exemple.
Par ses qualités, par les défauts qui en sont l'excès , par la maxime qu'il a suivie jusqu'au bout avec une fidélité si exacte et recommandée par tant de chefsd'œuvre , est-il encore besoin de dire à quelle école Poussin doit être conservé ou rendu ? Dans la longue histoire de l'humanité, où la retrouverait-on, cette maxime étroite , mais excellente , si ce n'est en France au XVII*. siècle ? Ah ! Poussin n'est pas français seulement par le hasard de la naissance , les souvenirs de l'enfance et de la jeunesse, la sincérité d'un patriotisme que l'éloignement n'a jamais affaibli. Il l'est surtout par les inclinations naturelles et les tendances raisonnées de son génie.
C'est la France du XVII". siècle qui , portant dans les arts , comme en toutes choses , ce besoin et cet esprit de discipline, a voulu que l'imagination fût sévè-
remeot contenue ; que la raison, toujours souveraine, fît très-petite la part du caprice et n'en laissât aucune au hasard.
C'est la France du XVI P. siècle qui a professé ce respect profond pour l'idée , pour le jugement , pour la mesure et la convenance; exalté l'accord du bon sens et du génie ; préféré à la couleur le dessin , et au dessin l'expression.
Jamais on n'avait porté plus loin le culte et tout à la fois le dédain de la forme. Avec quels scrupules ou la cultive 1 A quels patients efforts n'a-t-on pas vu se soumettre ceux même a qui leurs dons naturels semblaient rendre le travail inutile, un Poussin, un Pascal, un Racine! Que de soins pour unir l'élégance à la simplicité, le naturel à la finesse, la sobriété à la grâce, et surtout pour atteindre à la justesse, à la précision , à la clarté !
Mais la forme n'est rien par elle-même ; on ne doit pas faire honneur à la parole , dit Fénelon ; la couleur n'est qu'une servante , au témoignage de Poussin; la rime, une esclave, selon le précepte de Boileau; et elle suffirait à dé liuir une époque, cette parole échappée à l'auteur de l'Art poétique, où les commentateurs qui ne l'ont pas comprise ont pu voir une négligence , et où le siècle tout entier reconnut sa pensée :
Airacx donc la raison , que toujours vos écrits Empruntent d'elle seule et leur lustre et leur prix.
Une telle règle, appliquée même aux arts, caractérise bien un pays et une époque où la prose s'élève
plus haut que la poésie, où l'on est plus volontiers moraliste que poète, poète et penseur que peintre. Poussin l'a formulée presque dans les mômes termes que Boileau ; il a voulu être et il a été le peintre de la pensée , le philosophe de la peinture ; il suivait en cela son génie et le génie de la France ; et lorsque Seroux d'Agtncourt se demandait à lui-même s'il mettrait sur le monument élevé à la mémoire de Poussin celte inscription : Pictori philosopho , ou celle-ci : Pictori Gallo (1), les deux mots entre lesquels il hésitait signifiaient , à le bien prendre , la même chose. Les idées que Poussin mettait en pratique étaient des idées tellement françaises qu'on en vient à se demander si l'on a bien pu le considérer comme un transfuge de la tradition nationale : peut-être serait-il plus juste d'affirmer qu'il en fut, au milieu même du siècle de Louis XIV , la personnification la plus complète et la plus exclusive.
Vf.
Les faits viennent en aide au raisonnement d'une façon toute péremptoire. Il suffira de les rappeler. On verra comment l'Italie et la France , livrées l'une et l'autre à leurs instincts , ont justifié d'avance leurs prétentions. La vraie mère sera facilement reconnue d'après ses actes.
Poussin aimait, nous le savons, à vivre isolé partout;
(1) Lettre à M. Caslellao (1813), publiée par les Archives de Cart français, t. I, p. 147.
mais son isolement à Rome, et parmi les Italiens , présente des circonstances remarquables. Il y arrive à trente ans (i) , avec un talent déjà formé, prôné, ce qui était une grande affaire, par un Italien que toute l'Italie admirait Ce ne fut point assez pour le défendre contre l'obscurité. Son arrivée ne fit aucun bruit Avait-il quelque mérite ? plusieurs années s'écoulèrent avant qu'on s'en aperçût Evidemment , l'étranger n'avait pas l'accent du pays, ni le goût du jour. Elève de je ne sais quel Varin, admirateur décidé de Raphaël , il tombait mal dans une ville où l'on s'était passionné pour le Garavage , où les juges les plus autorisés prenaient ouvertement parti pour le Guide contre le Dominiquin.
Le premier' qui rendit justice à son talent et daigna lui venir en aide, fut un antiquaire, trop occupé de vieilles statues et de vieilles médailles pour prendre une part très-vive à la querelle du moment Le commandeur del Pozzo ne se piquait pas d'être à la mode. Il tenait franchement pour le passé contre le présent. Sur ce terrain , l'érudit, né en Italie, mais à Turin, loin du soleil, et l'artiste né plus loin du soleil encore, devaient naturellement se rencontrer ; il se connurent et s'aimèrent pendant trente ans. Le 2U décembre 1657 , Poussin écrit ces paroles : • Notre bon ami , M. le chevalier del Pozzo , est décédé , et nous travail- Ci) C'était un des arguments de Seroux d'Agincourt : • il n'était arrivé à Rome qu'à trente ans , âge dans lequel , s'ils ne sont pas clairement indiqués, un homme ne donne guère l'espoir de talents distingués. »
Ions à son tombeau. » C'csl pour lui qu'il avait peint le plus de tableaux, et les meilleurs, avant son retour en Fi ance. Durant son exil à la cour de Louis XIII, c'est dans le sein de cet ami fidèle qu'il s'était plu à verser toutes ses peiues.
Marini, et après lui , le Commandeur, avaient appelé sur Poussin l'attention d'un homme qui pouvait faire plus qu eux pour sa gloire et pour sa fortune. Il dut à la puissante recommandation du cardinal Barberini , pour lequel il avait peint la Mort de Germanicus, le plus grand honneur qui lui ait été fait de l'autre côté des Alpes. On le chargea de peindre un Saint Erasme pour SL -Pierre. Mais la faveur dont il jouit fut courte, car le Saint Erasme est la seule peinture qu'il ait faite pour les églises de Rome. Les papes, qui l' ont employé par accident , n'avaient pas songé à se l'attacher, lorsqu'en 1639, Louis XIII le rappela auprès de sa personne ; après quinze ans de séjour à Rome , ce prétendu Romain n'y était retenu par aucune obligation ; on lui offrait et il était libre d'accepter la charge de premier peintre ordinaire du roi de France.
Louis XIII, dans cette occasion, ne donnait pas l'exemple a ses sujets ; on pourrait dire que Poussin , avant d'être le peintre du Roi, était déjà celui du royaume. A une époque où il n'était pas encore question de son retour en France , Bellori avoue que les commandes les plus nombreuses lui venaient de Paris. 11 suffit de lire Félibien , et d'énumérer les personnes auxquelles ses tableaux étaient destinés. On voit figurer dans cette liste, à côté d'un cardinal-ministre et des plus grands seigneurs de la cour, de simples genlils-
hommes, des banquiers, des marchands, des artistes. Nous ne le dirons pas sans quelque regret , mais il est certain que ce n'est pas en Italie , c'est en France que l'Angleterre est venue chercher les trois quarts des chefs-d'œuvre de Poussin qu'elle est parvenue à réunir.
Le premier départ de Poussin était une fuite ; le second ressemblait à une rupture; et cependant jamais les liens qui l'unissaient à la France ne se sont mieux fait sentir qu'à partir de 1642 (1). Il ne peint plus que pour des Français. Il travaille pour le seul M. de Chanlelou plus que pour le Roi , plus qu'il n'a jamais fait pour personne. M. de Chantelou n'avait pourtant ni un goût aussi sûr , ni un regard aussi pénétrant que le commandeur del Pozzo. Il jugeait un peu trop d'après les autres , et n'écoutait pas toujours les plus habiles. Poussin ne lui a pas épargné sur ce sujet des vérités assez dures : « Pardonuez ma liberté , si je dis que vous vous êtes montré précipité dans le jugement que vous avez fait de mes ouvrages. Le bien juger est trèsdifficile , si l'on n'a, en cet art, grande théorie et pratique jointes ensemble ; nos appétits n'en doivent pas juger seulement, mais aussi la raison... » Et plus bas: « Bien que vous soyez très-intelligent en toutes choses, je crains que la contagion de tant d'ignorauts et d'insensés qui vous environnent ne parvienne à vous corrompre le jugement. »
(1) Le titre même de premier peintre ordinaire lui fut conservé, malgré son absence: et il aurait manqué quelque chose à la gloire de Louis XIV s'il n'avait pas confirmé le choix de son père par un nouveau brevet, en date du 28 décembre 1655 (Bellori).
Hélas ! oui , od pouvait se tromper en France et préférer la Rébecca aux Sacrements; ou ne comprenait pas toujours très-bien ce que Poussin avait voulu dire, ni comment 11 l'avait dit; mais on préférait Poussin à tous les autres peintres ; par une tendance naturelle à laquelle on s'abandonnait sans chercher encore à l'expliquer , on était plus vivement touché de sa façon de concevoir et de son style , que du style d'aucun Italien ou d'aucun Flamand. Sur ce point, M. de Ghanlelou représentait fidèlement la France. Il n'était pas celui qui aurait le mieux fait la critique ou l'éloge des tableaux de Poussin , mais il était celui qui en faisait le plus de cas. De bonne foi , il les préférait aux plus belles œuvres des plus grands peintres; il exigeait que Poussin lui fit, malgré ses répugnances, des pendants aux tableaux de Raphaël.
Presque tout le inonde en France partageait ce sentiment ; chaque année, il arrivait des tableaux à Lyon et à Paris ; sans cesse on les admirait et sans cesse on en voulait de nouveaux. Ce fut au point que Poussin demanda grâce ; sa vie n'y pouvait suûlre. Mais la gravure lui vint en aide. On commença, sous ses yeux, à reproduire ses tableaux ; en 1699, on publiait déjà « le catalogue de ce qui a été gravé d'après M. Poussin, fameux peintre de ce siècle (1). » La liste des graveurs était longue ; leurs noms étaient presque tous des noms français. Attribuera-t-on cette rencontre au hasard ? ou ne prouve-t-elle pas , une fois de plus et d'une
(1) Florent Lecom te.
manière évidente , que Poussin était aimé surtout en France? Nos graveurs, en reproduisant si constamment ses œuvres , cédaient à leurs préférences personnelles. Mais le public , par son empressement, avait prévenu ou justifiait leur choix.
Les critiques étaient les interprètes naturels d'un sentiment presque unanime. L'Italie fut , dès le principe , et elle a continué à être plus équitable que la France, parce qu'il lui en coûtait moins d'être impartiale. Elle a toujours compté Poussin au nombre des peintres les plus illustres , sans ravaler son mérite , sans le grandir. La France n'a pas su garder cette juste mesure. Poussin a eu dans notre pays le sort de ces idoles que l'on brise aujourd'hui, parce qu'on les encensait hier. Tandis qu'on l'admirait à Rome , à Paris on l'adorait ; et le culte se répandit dans les provinces. Au Mans, on l'appelait • l'honneur des Français en sa profession, et le Raphaël de notre siècle » (1); à Caen,on le proclamait « un Timanthe et le peintre le plus accompli de tous les modernes » (2). Félibien écrivait : « Je ne crois pas qu'il y ait eu de peintre qui ait mieux su que lui tout ce qui peut rendre un ouvrage accompli. * Un peu plus tard , nous avons vu Fénelon lui donner le beau rôle dans un entretien avec Léonard ; il l'égalait
(1) Roland Fréart de Chambray, Parallèle de f architecture antique avec la moderne.
(2J J. R. (Jacques Restout\ Réforme de la peinture: à Cacn, ebez Jean Briard, imprimeur et libraire à Froiderûe, 4681. J'emprunte celte citation, et la restitution du nom de l'auteur du livre singulier auquel elle est empruntée, à Tune des plus ingénieuses notices de M. de Cbcmieweres ( Peintres provinciaux , t. III).
aux anciens : Boileau le placerait au-dessus d'eux (1). Pour ces juges prévenus , il n'est pas seulement le premier des peintres : il représente à leurs yeux la peinture elle-même. Ils tiraient de ses ouvrages .Vidée de la perfection (2) , et des règles qui doivent y conduire , si on les suit les yeux fermés.
Les règles, dont on proclamait si hautement la vertu, étaient déjà suivies avec un religieux respect, et Poussin, sans avoir enseigné persoune , avait une école , la plus nombreuse peut-être que l'on ait vue au XVIP. siècle. Si le chef de cette école , formée à Rome , est un Romain , dont le rôle se borne à remettre en honneur la maxime de Raphaël ou celle des anciens , il est impossible que les Italiens, qui vivent auprès de sa personne , ne soient pas les premiers à l'entendre et les plus nombreux à le suivre. Voici un fait décisif: on ne compte pas un Romain dans la nouvelle école romaine. Félibien dit qu'à son arrivée à Rome en 1647, trois peintres étaient placés par l'opinion publique au premier rang : Lanfranc , Pierre de Corlone « et le fameux M. Poussin » , qu'il nomme le dernier • comme le plus jeune des trois». « Je pris grand soin, ajoute-t-il, de les connaître , et particulièrement M. Poussin, avec lequel je fis une amitié très-étroite. » Beaucoup d'autres avaient fait ainsi , mais ce n'étaient pas des Italiens. Par un secret accord, les artistes qui étudiaient à
(1) Lettre à Ch. Perrault. Il ne faut pas en vouloir à Boileau , s'il met, en 1700, Poussin et Lebrun sur la même ligne.
(2) C'est le titre même de l'ouvra^ publié par M. de Chambray , au Mani, en 1663.
Rome , se divisaient en deux parts : les Italiens cherchaient Lanfranc ou le Cortone; Poussin, sans y prétendre , attirait à lui tous les étrangers.
A l'origine , on le voit faire sa société habituelle de trois personnes, également dignes d'une telle amitié, qui savaient le mérite de sa peinture et le prix de ses discours. C'étaient trois étrangers : Du Quesnoy, le sculpteur flamand , Sandrart, de Nuremberg, et Claude Celée , le Lorrain (1).
A mesure que la réputation de Poussin se répandit au loin, le cortège ordinaire qui accompagnait le grand homme dans ses promenades se renouvela et grossit. Les amis cédèrent la place à des disciples. Ceux-ci n'étaient ni des Allemands , ni des Flamands , ni des Italiens : les seuls qui aient mérité d'être nommés sont des Français. Voici d'abord , avec les Dughet, Stella, qui se refit une manière, la plus semblable qu'il put à celle du maître; puis, à côté de M. de Chantelou, qui commande un premier tableau, celui de la Manne , M. de Chambray, son frère , qui ne
(1) Pourquoi M. Bouchilté u'ose-t-il pas mettre le nom de Claude parmi les noms de ceux qui subirent directement l'influence de Poussin (p. 355 et suiv. )? On est réduit à douter des relations de Poussin avec Loueur. Mais il n'en est pas ainsi de ses relations avec Claude Lorrain , son ami et son voisin à Rome. Voici le passage décisif de Sandrart que je reproduis textuellement: • In seiner ersten Zcit bielte er grosse Kundscbafl mit uns Fvemdcn , kame auch gar oft wann er wuste duss Francesco Du Quesnoy Bild* hauer, Claudi Loraitws ( sic ) und ich beysammen waren , als die wir im Gebraucb balten unser Vornebraen einander zu communiciren. Er warsonsten auch von gutem Diseurs... «(Partie II, livre III, ch. 26, p. 308 de l'éd. de «675 ).
perd pas une parole et se prépare à écrire ce qu'il entend. A son retour de France, Poussin ramène avec lui son « bon ami M. Lemaire , » et Lebrun , qui va être le coryphée de l'école. Il fait travailler sous ses yeux , Le Rieux, Nocret , le sculpteur Thibaut, doublement ingrat, puisqu'il trompa son amitié et ses espérances ; Mignard , déjà trop avancé dans la vie pour se corriger de tous ses défauts ; Errard , qui poussa le respect de la règle jusqu'à la superstition. Citons encore , sans vouloir citer tout le monde , un neveu de Champagne, un neveu de Stella , et deux Normands, Marc Restout et Pierre Letellier de Vernon (1). Car il y eut une petite colonie normande au sein de la colonie française , qui s'était rangée autour de Poussin.
Les Français, qui ne sont pas sortis de France , subissent une influence à laquelle se dérobent les Italiens qui sont à Rome. Il suffit qu'ils aient vu les tableaux de Poussin , ou les gravures de ses tableaux, pour reconnaître en lui leur guide. Lesueur < qui n'a pas voulu aller à Rome • (2) , suit plus fidèlement que Lebrun la maxime de l'école dont il est l'honneur; Philippe de Champagne, né en Flandre ne se défend pas d'y appartenir ; Valentin avait été touché, quoique à demi perdu par les dangereux exemples du Caravage; Jouvenet le sera, malgré son admiration pour Rubens.
Le lendemain môme de la mort de Poussin , Colbert établissait à Rome, pour ainsi dire en son honneur et
(1) Peintres provinciaux. T. I el III.
(2) Guillct de Saint-Georges. Archives de l'art français, t. II.
sous scs auspices, l'Académie de France, où le respect de sa mémoire ne devait jamais périr. Il choisit pour la diriger Errard qui , par la solidité du jugement , la sévérité du goût et son culte pour l'art antique , sinon par le talent et le génie , pouvait passer pour le plus digne continuateur de Poussin. Avec Errard, l'école se perpétue à Rome ; avec Lebrun, elle règne à Versailles et dans tout le royaume; et ce règne, comme celui de Louis XIV, est en môme temps absolu et populaire, tant la maxime observée par Poussin et par ses disciples convenait au génie de la France.
L'un et l'autre règne ont duré long- temps, malgré les excès qui les compromirent, et qui préparaient, comme il arrive toujours , les excès de la licence. En 1677, il suffisait de préférer Rubens à Poussin , pour se donner en France le mérite de la singularité. Insinuer que celui-ci n'était pas un peintre accompli , c'était une profanation ; prêter à Rubens précisément les qualités par lesquelles Poussin l'emporte sur lui , et dire qu'il exprime tes passions merveilleusement ou qu'il se montre grand philosophe par ses oppositions de couleurs (4), c'était le songe creux d'un cerveau malade.
Quarante aus plus tard, le grand peintre avait passé avec le grand Roi : c'était le temps de la Régence; le sceptre allait tomber des mains de Walteau dans celles de Boucher. Notre histoire ne nous a que trop accoutumés à ces scandaleuses vicissitudes; et la mémoire de Poussin y semblait exposée plus qu'une autre. 11 n'avait pas fait lui-même une
(1) Roger de Pilrs, cilé par M. de Chennevftres. T. III.
place assez grande à la liberté de l'inspiration, ni assez d'honneur à la forme. Après lui, un zèle indiscret avait trop prétendu imposer de haute main des règles souvent arbitraires, qu'on prétendait couvrir de l'autorité de son nom , lorsque son génie ne les recommandait plus. L'adoration de la forme au préjudice de la pensée» et de chacun des éléments de la forme au détriment des autres , la fantaisie érigée en souveraine a la place de la raison , ont eu leur tour, et nous avons eu plus d'une fois le spectacle de ces excès.
Quand l'ivresse est passée, la France ouvre les yeux, s'étonne et rougit de ses profanations. En revenant à Descaries , à Poussin , à Corneille , elle se retrouve et rentre en possession d'elle-même. Il faut laisser au passé ce que la maxime suivie par ces grands hommes avait de trop rigoureux et d'exclusif. Mais gardons ce qu'elle avait d'essentiel. Que ce soit la règle de notre génie et la sauve-garde de notre gloire. Il en est de Poussin comme de Boileau : l'expérience ne nous apprend que trop vite ce qu'il en coûte de « dire du mal de Nicolas » !
\ ce titre, on peut pardonner à la France de n'avoir pas su retenir Poussin ; elle peut se consoler ellemême de n'avoir pas possédé ses cendres. Il n'a pas cessé de lui appartenir par la nature de son génie. Elle l'a revendiqué , de son vivant, par le prix qu'elle attachait à ses ouvrages; après sa mort, par le fruit qu'elle a tiré de ses exemples. Rome avait ses cendres : sait-elle ce qu'elle en a fait (1)? Les Grecs att-
(1) Raoul-Rochette. Discours sur Nicolas Poussin.
raient vu dans ce tombeau vide un symbole; en effet, n'est-ce pas l'image des trente-neuf années que ce grand artiste a passées à Rome , sans que son passage y ait laissé plus de traces?
Toutes les fois que l'occasion s'en présente, Poussin fait ses réserves contre l'impatience , la versatilité, la forfanterie françaises. « Je vous supplie, dit-il , de mettre l'impatience française à part, car si j'avais autant de hâte que ceux qui me pressent , je ne ferais rien de bien. » Ou encore : « Il tombe , à la manière française, d'une extrémité dans une autre, sans s'arrêter au milieu. »— • C'est une folie de craindre les nouveautés et les brouilleries en France, puisqu'on ne peut les y éviter, et que jamais on n'y a été sans cola. » Et ailleurs: t Nous savions... que Gravelines était assiégée par notre armée surnommée la dorée: et plût à Dieu qu'elle fût de fer seulement et qu'elle emportât promptement la place ! >
Est-ce un Romain qui parle "ainsi? Non, c'est un Normand. Poussin a si peu changé de nation qu'il est resté de sa province. Les Andelys avaient décidé de la tournure de son caractère plus nettement que de la vocation de son génie.
Nous ne connaissons encore que l'énergie de sa volonté. Elle a triomphé des plus grands obstacles. Quelquefois elle les a brisés. Mais sa principale force venait de sa constance: s'élait-il par aventure laissé amollir , il était prompt à se remettre « en sa ferme
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et constante assiette » ; mieux que personne , il savait que • avec de la patience, on vient à bout de toutes choses». Il était fidèle à ses attachements comme à ses desseins: « Je ne suis point homme léger, ni changeant d'affections; quand je les ai mises en un sujet, c'est pour toujours. »
S'agissait- il de défendre sa dignité personnelle , ses droits, mais surtout sa liberté, nous avons vu cet homme sage sortir de lui-même, et, dans sa conduite comme dans son langage, s'emporter, à ce qu'il semblait, aux dernières témérités. Et cependant , cette nature opiniâtre n'est pas tellement entière qu'elle ignore ou qu'elle repousse les ménagements. Elle va plus loin qu'on ne l'aurait attendu d'elle, sans aller plus loin qu'il ne le faut. Elle sait garder une juste mesure, faire, dans ce qu'elle veut, la part de ce qui convient et de ce qui est possible , unir au sens droit le sens pratique , et montrer dans toute sa conduite cet heureux accord de vivacité et de réflexion, de fermeté et de souplesse, qui est un des plus grands secrets de la vie et la vertu normande par excellence.
De toutes ses qualités, celle qu'il estimait le plus luimême, c'était « l'art de bien vivre avec tout le monde » ; art difficile, mais où excellent ceux qui ont appris à ne pas trop compter sur les autres, et ne sentent le besoin, ni de se mettre à leur place pour être heureux, ni de les humilier pour se grandir , ni d'obtenir leur admiration, souvent aveugle, pour s'estimer davantage eux-mêmes. Poussin ne se faisait pas facilement illusion sur les hommes ; il n'affectait pas non plus de les mé-
priser , et il en attendait si peu de chose qu'il leur permettait volontiers d'être ce qu'ils étaient.
Portaient -ils sur ses tableaux des jugements peu éclairés ou malveillants? Quoiqu'il y fût accoutumé, il le prenait d'abord assez vivement. Mais il rentrait vite en lui-même. Tantôt il se retranchait dans le dédain : « Il me suffirait de me pouvoir contenter moi-même , sans prétendre à la louange de ceux qui ne furent jamais loues. ■ Tantôt , par un sentiment plus digne de lui, il allait jusqu'à se féliciter de n'avoir pas été épargné. ■ Car, en empêchant que la présomption ne m'aveuglât, cela m'a fait cheminer cautement en mes œuvres. « Ceux qui le reprennent ne peuvent pas lui enseigner les moyens de mieux faire; ils seront cause, néanmoins, « qu'il en trouvera les moyens de luimême ». Et cette pensée le réconcilie même avec ses détracteurs. Son désir de bien faire est trop vif pour qu'il n'aime pas mieux être repris et critiqué , le plus souvent hors de saison , que d'être abusé sur ses défauts par la flatterie.
Du reste, il ne donnait que cette seule prise a la malignité humaine. Lorsqu'il s'était enfermé étroitement dans sa petite maison afin de n'être pas interrompu dans son travail , il oubliait facilement les bruits du dehors et n'avait plus souci que de ses pensées. Il voyait les importunsavec moins de déplaisir, parce qu'il ne les voyait qu'à ses heures. Voulaient-ils troubler la paix de sa retraite et porter encore une fois atteinte à sa liberté : il ne sentait d'autre besoin que celui de se dégager, et trouvait une double joie a sortir d'affaire et a « se débrouiller poliment » , sans se
créer d'embarras , sans se donner de torls avec personne.
L'histoire de chacun de ses tableaux , suivie , autant que cela est possible , depuis le moment où il Ta promis jusqu'au moment où il Ta livré, offre, quoique très-simple, un double intérêt. J'y ai déjà suivi le travail de la pensée , cherchant à rendre compte du talent du peintre. J'y reviens encore une fois , pour relever quelques-unes des circonstances où se fait sentir le caractère de l'homme , et montrer jusqu'où il portait , dans le travail surtout , qui était la grande affaire de sa vie , la réflexion , le scrupule des convenances, l'esprit d'ordre et l'esprit de suite.
Parmi les commandes nombreuses et de toute sorte qui venaient le surprendre dans sa retraite, il commençait par faire un choix sévère : il en eût trop coûté a sa conscience de promettre s'il n'espérait pas tenir, et il eût encore moins voulu , pour tenir une promesse légèrement donnée , se hâter plus qu'il ne fallait , ni surtout forcer son génie, dont il n'aimait pas qu'on méconnût l'étendue, et dont lui-môme n'oubliait pas les bornes.
Il trouvait peu de plaisir à faire un portrait : peutêtre craignait-il d'engager trop vis-à-vis des grands (car c'étaient les grands qui se faisaient peindre) la liberté de ses instants, ou bien de s'astreindre à l'exactitude d'une ressemblance, au lieu de continuer à poursuivre l'idéal plus noble de sa pensée. Quel que fût le motif de ses répugnances, Poussin n'essayait pas de les combattre, et son portrait, lorsqu'il se décida, non sans peine, à l'entreprendre , était le premier qu'il fit depuis vingthuit ans.
C'était assez de lui imposer le choix du sujet; on était assuré de lui plaire en le laissant régler le nombre , l'ordonnance et les dimensions des figures. Sur ce point , en particulier, Poussin ne variait pas beaucoup. Il savait que les choses, « représentées de grandeur naturelle, saisissent davantage la vue, ■ et il avait étudié trop profondément les formes humaines pour n'être pas en mesure de les représenter de quelque manière qu'on le voulût. 11 a peint des figures très-grandes ; il en a peint aussi de très-petites. Mais celles-ci ruinaient ses yeux ; les autres ne convenaient qu'à des tableaux peints pour des églises, pour des palais, et les tableaux de Poussin étaient destinés à faire l'honneur d'un salou, d'un cabinet , d'un oratoire. Le sens pratique du peintre lui indiqua la mesure habituelle de ses figures: réduites aux deux cinquièmes de la taille humaine ordinaire , elles étaient encore assez grandes pour que l'œil, sans aucun effort , distinguât à quelque dislance tous les mouvements du corps et toutes les nuances de l'expression; elles ne Tétaient pas assez pour qu'il fût impossible de faire tenir sans confusion sur une toile de médiocre étendue , tous les acteurs des plus grands drames, sans compter l'architecture et le paysage destinés à servir de fonds de scène. En s'arrêlant à ces dimensions que son exemple a consacrées, Poussin tenait également compte des besoins de son temps, des conditions nouvelles faites à la peinture par une société qui se transformait (1), et des convenances de son
(1) Ce poiut a été développé avec un soin particulier et d'une manière Ufcs-judicieuse par M. Dclécluze, p. 5 et 12 de sa Notice sur Poussin , extraite du l'lutarquc français.
talent, qui n'aimait pas à se jouer avec les difficultés matérielles de l'exécution plus qu'il ne le fallait pour produire l'effet qu'il se proposait de produire sur la pensée. 11 avait consulté ses forces en même temps que le désir des personnes auxquelles il cherchait à plaire.
Plus tard, lorsque ses forces diminuèrent avec l'âge, Poussin n'essaya point de se tromper lui-même. En vieillissant , il se sentait , ■ au contraire des autres , enflammé d'un plus grand désir de bien faire, » et cherchait à se surpasser : « On dit que le cygne chante plus doucement lorsqu'il est voisin de sa mort; je tâcherai, à son imitation, de faire mieux que jamais. » Malheureusement, les yeux affaiblis, la main qui tremblait depuis long-temps , ne suivaient plus que de loin l'intelligence ; et il répétait en soupirant cette parole de Tnémistocle « que l'homme décline et s'en va lorsqu'il est prêt à bien faire ». Alors il fallut insensiblement restreindre l'importance des figures dans ses tableaux; désespérant de les peindre comme il l'aurait voulu , quelle qu'en fût la dimension, il n'osait plus en faire que l'accessoire de ses compositions, et se bornait au paysage , comme pour se préparer par degrés à cesser de peindre.
Le 20 novembre 1662, il écrivait à M. de Chantelou, à propos de sa Conversion de saint Paul, cette lettre qui rappelle le Summa dicende Camena d'Horace : « Monsieur, après vous avoir écrit plusieurs fois depuis le mois de mai passé, sans avoir de vous un mot de réponse, je viens encore vous supplier de me faire savoir de vos nouvelles. Je suis assuré que vous avez reçu le dernier ouvrage que je vous ai fait, lequel est
peut-être aussi le dernier que je ferai. Je sais bien que vous n'avez pas grand sujet d'en être satisfait; mais vous devez penser que j'y ai employé, avec tout ce qui me reste de forces, la même volonté que j'ai toujours eue de vous bien servir. Souvenez-vous des témoignages d'amitié que vous m'avez donnés pendant si long-temps et dans tant d'occasions , et veuillez me les continuer jusqu'à ma ûn , à laquelle je touche du bout du doigt : je n'en peux plus. » Il reprit courage et fit encore des tableaux ; ce fut vraiment , comme il l'avait souhaité , l'adieu du cygne. Mais, lorsqu'on regarde de près les figures placées dans les Quatre Saisons et particulièrement dans le Déluge, il est facile de reconnaître que Poussin n'aurait pu finir sans tomber au-dessous de lui-même, s'il s'était obstiné a redevenir ce qu'il ne pouvait plus être, et si, au lieu de se renfermer dans le seul genre où il pût encore exceller , il avait essayé de refaire les Sacrements, Plus heureux que Corneille , parce qu'il fut plus sage , il ne descendit pas du Cid a Pertharùe elkSuréna. Son ferme bon sens l'avait averti d'aspirer moins haut pour ne pas tomber. A ce prix , il put, jusqu'au bord de la tombe, demeurer digne de luimême.
Toute sa vie, il avait eu cette raison de n'exiger rien de trop de sa nature, et de ne faire qu'en leur temps les choses mêmes qu'il était le plus capable de faire. Toujours impatient de finir l'ouvrage qu'il venait d'entreprendre, il n'aimait pas à s'arrêter au milieu de son travail. Et cependant il n'hésitait pas à l'interrompre toutes les fois qu'il ne se sentait plus « en bonne veine • . Il n'y voulait pas employer, même par intervalles,
t les forces épuisées d'an esprit languide » . Il se bornait alors à ourdir, travaillant « quelque peu », mais ne peignant « qu'à ses heures d'élection». C'est ainsi qu'il pouvait mettre dans chacun de ses ouvrages tout son talent.
Les biographes nous ont appris avec quel soin il réglait sa vie , faisant la part de la promenade et celle du travail , celle des entretiens familiers et celle de la solitude , de manière à maintenir l'heureux équilibre de ses facultés. Us nous ont fait pénétrer dans son atelier , et n'ont pas craint d'entrer dans les moindres détails, pour nous donner une idée de sa façon de peindre; la propreté et l'ordre qui régnaient sur sa palette étaient une des choses qui les avait frappés : « Il peignait , dit Félibien , avec une propreté et d'une manière toute particulière. II arrangeait sur sa palette toutes ses teintes si justes t qu'il ne donnait pas un coup de pinceau inutilement et jamais ne tourmentait ses couleurs. »
Il songeait a tout, et s'occupait de son tableau avec la plus vive sollicitude long-temps encore après qu'il y avait donné le dernier coup de pinceau. 11 ne s'en remettait qu'à lui-môme du soin de l'enfermer dans une bonne caisse, scellée de son • cachet de la confiance » , et de le faire partir par la voie la plus courte et la plus sûre. 11 s'alarmait de tous les accidents du voyage» et la nouvelle que la caisse était arrivée à Paris lui « ravissait le cœur de contentement ». On croirait qu'il la voit ouvrir et préside à tous les soins qu'il en faut prendre encore, tant il multiplie les recommandations sur la toilette que l'on va faire à sa peinture : « Il faudra
premièrement la laver d'eau claire avec une éponge..., puis l'essuyer avec un linge blanc sans poils, et la laisser sécher, enfin la vernir d'un vernis léger; » puis, lui donner un cadre qui aide à la mieux voir ; le point est essentiel, et Poussin y insiste à plusieurs reprises: « Vous savez les caresses qu'il lui faudra faire avant de le laisser voir à personne... Je vous supplie, avant qu'on le voie , de le faire orner d'une bordure d'or mat, d'un travail délicat. > Aussi long-temps que le tableau n'est pas à sa place et n'a pas produit l'impression qu'il doit produire, Poussin n'estime pas qu'il ait dégagé entièrement sa promesse, et son esprit n'est pas en repos.
Il ne lui restait plus qu'à recevoir le prix de son travail. Sa délicatesse à ce sujet était célèbre. Il n'y avait rien à débattre ; c'était lui-même qui, d'après les dimensions du tableau et le temps qu'il avait mis à le faire , écrivait un prix sur le revers de la toile (1). Jamais 11 ne demandait ni autant que demandaient les autres , ni autant qu'on aurait trouvé juste de lui donner. Chacun des sept tableaux de la seconde série des Sacrements lui fut payé deux cent cinquante écus: encore prenait-il soin de s'en remettre à la volonté de M. de Chantelou ; et cependant, tel de ces tableaux contenait vingt ou vingt-quatre figures, et Poussin n'en avait pu livrer deux dans la même année. Il avait commencé le premier le 14 avril 164/», en priant Dieu qu'il lui donnât la vie assez longue pour les finir tous ;
(4) Non trattd mai il premio de'suoi quadri, ma quando li baveva foroili, Paouolava dielro la tda (Bcllori;.
il expédiait le dernier le 23 mars 1648: « Si la caisse arrive a bon port, je pourrai dire avoir mis fin à l'œuvre de vos Sept Sacrements, t Cette grande œuvre, à laquelle il avait consacré le meilleur de son temps et de ses forces pendant quatre ans, ne lui avait pas valu deux mille écus. Il ne l'en avait pas moins prise à cœur tellement que, pour mieux satisfaire à M. de Chantelou, à son art et à lui-môme , il refusait des commandes auxquelles • cent bras n'auraient pas suffi » , et pour des gens qui lui offraient de t puiser dans leur bourse » et qui auraient couvert d'or ses tableaux.
Est-ce à dire qu'il négligeât ses intérêts, lui qui ne négligeait rien, et méprisât l'argent, comme on l'a trèssouvent écrit ? En parlant ainsi , on veut faire , on ne lait pas l'éloge de Poussin; car le mépris de l'argent n'est pas une vertu. L'histoire des arts et des lettres ne nous a que trop souvent appris à quelles misères , à quels scandales peuvent entraîner cette imprévoyance et ce désordre dont on a voulu faire le privilège et l'un des signes du génie. Poussin savait tout au juste ce que vaut l'argent : l'argent t ne doit servir qu'à nous contenter... C'est folie, dira-t-il encore, de s'incommoder pour des biens dont on'a si peu de temps à jouir. » Mais ce qui fait la tyrannie de l'argent, c'est que la liberté et l'honneur même, c'est que la sécurité de l'esprit n'en dépendent pas moins que toutes les vaines jouissances de la vie. Poussin mettait son honneur à n'être ni cupide , ni prodigue. 11 n'aurait jamais voulu prétendre à une récompense que l'on eût pu trouver disproportionnée avec le travail ; il aimait a penser que , de part et d'autre , on était loyalement
payé, qu'il ne redevait pas une obole, qu'il n'y aurait jamais a rien à redire à ses affaires » . En revanche , il aimait aussi qu'on fût exact envers lui, que le Roi môme lui payât ce qu'il lui devait. Nous n'avons pas de pire ennemi que le besoin ; en s' affranchissant du besoin , on assure son indépendance vis-à-vis des hommes: Poussin tenait à s'enrichir assez pour n'avoir plus de maître.
Jamais on n'a pu le taxer d'avarice, ni môme de parcimonie. Il ne fermait pas la main à l'aumône , et ne refusait pas d'avancer, par exemple, à un pauvre artiste, l'argent nécessaire pour se faire soigner pendant une maladie ou pour retourner en France. Une façon de vivre trop étroite lui aurait fait honte. Dans son train de maison , dans son costume , il tenait à observer les bienséances et gardait sa dignité naturelle. Mais tous ses désirs étaient réglés avec une telle modération, et il mettait , sans aucune étude , tant d'ordre jusque dans les moindres choses , qu'il lui suffisait de gagner peu pour faire, à côté des dépenses de chaque année, une large part à l'avenir. Il ne lui en coûtait nullement pour agir ainsi. Le désir de placer dans sa petite salle un buste antique, pour « jouir souvent du plaisir de le voir > , était le seul désir ruineux auquel il aurait pu se laisser entraîner. Du reste , il avait horreur du faste , et loin d'envier le luxe des riches , il les plaignait d'avoir tant de serviteurs, lui qui n'en a jamais eu un seul.
Quarante années se passèrent, et il se trouva que, sans avoir jamais gagné beaucoup , sans avoir pourtant mené une vie qui sentît trop « le pauvre homme » ,
celui que nous ayons connu d'abord si misérable n'était pas seulement à l'abri du besoin , il possédait une fortune suffisante pour assurer la sécurité de sa vieillesse , faire vivre doucement sa femme après lui, et même pour exciter la convoitise d'un héritier. Dès qu'il eut perdu sa pauvre femme, il s'inquiéta de l'avenir, et sentit le besoin de pourvoir, jusqu'au-delà du tombeau, au règlement de toutes ses affaires. « Me voyant dans un pareil état, lequel ne peut long-temps durer, j'ai voulu, disait-il , me disposer au départ., et fait un peu de testament » Ce peu de testament était daté du 25 novembre 166'*, cinq semaines après la mort de sa femme. Il craignit de n'en avoir pas fait assez ; ennemi des procès pour son propre compte, il savait avec quelle facilité ils naissent aux Andelys et môme à Rome; et par un redoublement de prévoyance , « accio doppo la sua morte.,* non habbia da nascere Lite olcuna, * il recommença , deux mois avant de mourir lui-même , le 21 septembre 1665. Il était alors sain d'esprit, mais malade de corps, et au lit t giacendo in letto »: l'heure du départ approchait
En ce temps-là, on n'écrivait pas ses dernières volontés sans se placer sous l'œil de Dieu, sans penser à l'âme avant de s'occuper de la dépouille mortelle qui allait retourner à la terre , et des biens périssables qui allaient passer dans d'autres mains. Poussin commence par recommander son âme à Dieu et supplier , de tout son cœur et avec la plus profonde humilité , la Vierge Marie, les glorieux apôtres saint Pierre et saint Paul, son ange gardien et toute la Cour céleste , d'intercéder pour son salut éternel auprès du Dieu de miséricorde.
Si ce n'est là qu'une formule consacrée par l'usage, elle fait honneur à un siècle; mais ce n'étaient point des paroles indifférentes dans la bouche de celui qui avait fait de la dignité de l'âme et de la prééminence de la pensée la loi suprême de son art
Il songeait ensuite à son corps , qui devait être porté à sa paroisse, vêtu d'un de ses habits ordinaires, et sans aucune pompe o senza pompa veruna ». Il fixait, non sans prévoir toutes les éventualités , le jour où l'on chanterait une messe pour le repos de son âme, le nombre des torches et des cierges qui seraient allumés autour du poêle et sur l'autel , la somme d'argent qui serait donnée à la paroisse : luito quelto che di raggione se gli doverà, e non altro ; faire et donner ce que l'on doit, ni plus ni moins, c'était sa règle.
Il entrait enfin dans le détail de ses dispositions particulières, fixant dans le même esprit le droit de chacun, sans oublier la famille d'adoption au milieu de laquelle il avait vécu et qui l'entourait a ses derniers instants. Son cœur leur eût peut-être tout donné. Mais il ne le pouvait qu'en dépouillant ses propres parents, des inconnus, sans doute, mais qui n'en étaient pas moins, selon la nature et aux termes de la loi, ses héritiers légitimes. Il léguait donc à ses « pauvres parents qui habitaient aux Andelys » ,des valeurs de toute sorte, que l'acte notarié énumère et qui s'élevaient, comme il l'a inarqué lui même, à plus de dix mille écus de monnaie romaine. « Ce sont gens grossiers et ignorants , disait-il à M. de Chanlelou, qui , ayant, après ma mort, a recevoir celle somme, auront grand besoin des secours et de l aide d'une personne honnête et charitable. Dans cette néces-
sité, je vous viens supplier de leur prêter la main , de les conseiller et de les prendre sous votre protection, afin qu'ils ne soient pas trompés ou volés. Ils vous en viendront humblement requérir, et je m'assure , d'après l'expérience que j'ai de votre bonté , que vous ferez volontiers pour eux ce que vous avez fait pour votre pauvre Poussin pendant l'espace de vingt cinq ans. •
Jean Letellier faillit gâter ses affaires par un empressement indiscret. Il accourut à Rome. Poussin se plaint très-vivement de l'impertinence de ce malheureux étourdi de neveu. « Ce rustique personnage, ignorant et sans cervelle, est venu troubler le repos où je vivais, de sorte que je n'ai pu vous remercier p!us tôt , me trouvant quasi hors de moi , par le déplaisir qu'il m'a causé. » Cet écervelé, qui ne savait pas se taire , on le voit bien, et qui parlait, Dieu sait comment, de tout ce que l'illustre vieillard avait tant aimé , fut heureux d'avoir affaire à un homme qui ne se départait jamais d'une parole donnée. Tout en l'accusant ainsi, Poussin le recommande encore ; et le second testament , fait après cette malencontreuse visite , ne parait avoir en pour objet que de mieux assurer les dispositions du premier.
Poussin ne faisait, en cette occasion, que ce qui lui paraissait juste. An fait , il nous paraît juste à nousmème que cette fortune lentement acquise et ménagée avec une prévoyance toute normande , soit retournée aux Andclys, suivant l'esprit et la lettre de la Coutume de Normandie.
Au terme d'une discussion dans laquelle j'ai si souvent invoqué le témoignage de Poussin , je ne puis mieux faire que de lui laisser encore la parole. C'est à lui qu'il appartenait de conclure , et il a conclu en effet, dans la cause que nous plaidons. Remontons de quinze ans , et des premières lignes de son testament à la signature de son portrait. Je parle du plus connu , celui que possède le musée du Louvre.
On doit croire que ce beau portrait joint à toutes les qualités de l'exécution et du style le mérite de la ressemblance. Car Poussin en avait fait deux autres et celui-ci avait été choisi comme le plus ressemblant des trois : on en avait été • fort content autour de lui » .
Il n'avait pas seulement réussi à reproduire exactement les traits de son visage» tels que les contemporains nous les ont décrits : les yeux bien fendus et limpides, le nez grand et bien fait, le front spacieux, les cheveux noirs et un peu crépus , le teint olivâtre. Poussin , fidèle à son précepte , s'était surtout attaché à la justesse de l'expression (1) ; et il semble, en effet, que cette
(1) Vigneul-Marville, qui avait vu Poussin, parle ainsi du portrait qui nous occupe ( Mélanges d'histoire et de littérature, t. II, p. 140) : « On y voit le Poussin tout vivant, son esprit, sa physionomie , ses traits, etc. » Celte plirose négligée, que l'écrivain ne prend même pas la peine de finir, n'en est que plus expressive. Les traits et le reste ne sont pas l'essentiel ; la physionomie Trappe davantage; mais ce qu'on reconnaît tout d'abord, c'est l'esprit du peintre.
physionomie résolue et sereine résume tout ce que nous avons essayé de dire de son caractère et de la nature de son génie. Dans cette peinture si sobre et si ferme, il a laissé à la postérité la mesure de son talent et un souvenir vivant de sa personne.
Les grands artistes du siècle de Léon X avaient été sollicités comme lui de se peindre eux-mêmes , et chacun sait quelle précieuse galerie de portraits de peintres les Médicis avaient réunie à Florence, depuis la téte blanchie et vénérable de Léonard de Vinci jusqu'au masque tourmenté d'Annibal Carrache , relevé par un regard si perçant.
Mais le portrait de Poussin ne fut pas réclamé par un prince italien ; le musée de Florence n'était pas sa place ; il a été fait trois fois pour trois Français. Le meilleur appartenait de droit a M. de Chanlelou , qui avait fait pour l'obtenir les instances les plus affectueuses ; et , après Ri. de Chanlelou , il ne pouvait appartenir qu'a la France. Poussin lui-même en avait le sentiment: t Je préteuds, disait-il à celui auquel il devait le plus, que ce portrait doit être une preuve du profond attachement que je vous ai voué , d'autant que pour aucune personne virante , je ne ferais ce que j'ai fait pour vous en cette occasion. • Et , songeant . lui-même a la célèbre galerie de Florence , il ajoute : « La place que vous voulez donner à mon portrait dans votre maison ajoute encore beaucoup à mes obligations... j'en serai aussi glorieux que s'il était chez les ducs de Toscane ♦ avec ceux de Léonard de Vinci , de Michel-Ange et de Raphaël. »
Au bas de ce portrait , Poussin, qui ne signait pas ses
ouvrages, a écrit une douzaine de mois (1). Comme il ne faisait rien sans réfléchir f ni sans tenir compte des convenauccs les plus rigoureuses, tous ces mots sont à leur place, et chacun d'eux a un sens précis. N'allons pas plus loin : l'arrêt que nous attendions était rendu depuis deux siècles.
Nicolas Poussin avait, au moment où il signa son portrait, cinquante-six ans; c'était en l'an de grâce 1650. En cette année même, Descartes, plus jeune de quelques mois , mourait, avant le temps, victime des rigueurs d'un ciel qui n'était pas le ciel de sa patrie ; l'auteur du Cid se préparait à montrer dans Nicomède , que son génie , naguère si fécond , n'était pas encore épuisé ; Molière improvisait ses premières comédies ; Bossuet prêchait à Metz ses premiers sermons ; Boileau, Racine et Louis XIV touchaient à l'adolescence ; Fénelon allait naître. Ainsi la maturité du talent de Poussin coïncidait exactement avec le milieu de ce XVII e . siècle , dont il devait être l'un des représentants les plus illustres et les plus fidèles. Le souvenir du jubilé, joint à la date, la conforme et achève de marquer Poussin des signes d'une époque dont il partageait les solides croyances religieuses aussi bien que les saines idées sur la perfection dans tous les arts.
Le nom de la ville natale suit immédiatement le nom glorieux de l'artiste. Il était né aux Andelys , dans le Vexin, sur les confins de l'Ile-de-France et de la Normandie , au cœur du pays comme au milieu du
(I) Effigies Nicolai Poussini , Andcljcnsis Pictoris. Anno »l«itis 56. Roma», ;inno Jubilei 1650.
siècle, huit lieues plus haut sur la Seine et douze ans plus tôt dans les fastes de la pensée , que le grand Corneille.
Il est vrai que le portrait est fait à Rome. Poussin peignait à Rome, tandis que Descartes mourait en Suède. Il devait mourir a son tour hors de France, Gdèle à un séjour qu'il avait librement choisi, non moins qu'à son admiration pour l'antique et pour Raphaël; un peu plus romain que Corneille , un peu moins grec que Fénelon, mais français comme eux et comme Descartes, bon français, bon normand, et l'homme du monde, à le bien prendre, qui fut le plus de son temps et de son pays.