‹ Les Andelys et Nicolas PoussinChapitre 3 sur 11 · POUSSIN A ROME. TITRES ET PRÉTENTIONS DE L'ÉCOLE ROMAINE · texte numérisé non relu

POUSSIN A ROME. TITRES ET PRÉTENTIONS DE L'ÉCOLE ROMAINE

Il n'était point aussi facile d'aller de Paris à Rome que des Andelys et de Villers à Paris. Poussin mit dix ans à mûrir son projet, à l'accomplir. Dans l'intervalle, à bout de patience, il partit deux fois. La première , ayant, dit-on, poussé jusqu'à Florence , il aurait été néanmoins forcé de revenir sur ses pas. La seconde , il ne put dépasser Lyon. Forcé de satisfaire aux exigences d'un marchand qui l'avait rejoint sur la route avec un arrêt en bonne forme , il lui restait un écu. « Prends encore celui-là » , dit-il galment à la fortune, et le dernier écu paya le repas du soir. Mais le repas avait été joyeux. C'était une équipée que Poussin vieilli se plaisait à raconter (1). Cet homme, dont les mœurs étaient aussi austères que son génie, se rappelait volontiers qu'il avait eu , comme les autres , ses jours de gaîté bruyante et de jeunesse.

C'est sur ces entrefaites qu'il fit à Paris la connaissance du cavalier Marin, le bel-esprit à la mode,

(\) « Al quai proposito racconlava Nicolô... » (Bellori). Fcïibien, trop grave pour reproduire l'anecdote, y substitue cette phrase banale et vague : • 11 y trouva encore de nouveavx obstacle»» ■

dont le poème mythologique sur Adonis passait pour une des merveilles du siècle. Marino , malgré tous les hommages qui lui étaient prodigués par la Cour et par la ville, se sentait dépaysé à Paris ; sa santé ne s'accommodait point des rigueurs du climat; tout était supplice pour son goût, plus raffiné encore que le goût des lecteurs de YAstrée, pour ses oreilles, bercées par la plus douce des langues humaines, pour ses yeux, accoutumés aux splendeurs de Rome et à son soleil. Marino vit des tableaux de Poussin et voulut le connaître : il retrouvait donc sur cette terre ingrate un homme à qui le ciel n'avait pas refusé le talent de la peinture, doué d'un génie assez heureux pour comprendre les chefs-d'œuvre que si peu de gens comprenaient en France, digne de reproduire par le dessin ses plus belles descriptions poétiques. On sait que Poussin venait travailler dans la chambre du malade, auprès de son lit ; qu'il fit a cette époque une suite de compositions dont les sujets étaient tirés de Y Adonis y et que plus tard encore, à plusieurs reprises, il se souvint et s'inspira de ce poème. Ainsi, quelle que fût d'ailleurs la diversité de leurs génies, Marino doit être compté parmi les maîtres de Poussin.

On croira sans peine que leurs entretiens ravivèrent dans l'âme du jeune peintre le désir passionné qui le tourmentait depuis dix ans. Quel en pouvait être le sujet habituel, sinon le contraste de cette France, encore à demi barbare aux yeux d'un Italien de la décadence , si dénuée de belles choses, plus dépouvue de gens capables de les sentir, avec un pays où le goût des arts était le goût de tout le monde, où les plus beaux

siècles de l'antiquité, de la Renaissance , ainsi que la nature elle-même, proposaient à l'envi de dignes objets à l'admiration?

11 leur tardait à tous deux de gagner l'heureux séjour qu'ils ne cessaient de voir , l'un dans ses souvenirs, l'autre dans ses rêves. Poussin, que Marino voulait emmener, fut retenu pendant quelques semaines par un tableau qu'il avait promis à la Corporation des Orfèvres. Dès qu'il fui libre, il partit à son tour. Cette fois, il devait aller jusqu'au bout. En 162/i, il entrait enfin à Rome avec le printemps et les derniers mois de sa trentième année.

A Rome, comme à Paris, de grandes déceptions l'attendaient Marino, qu'il avait rejoint, ne tarda pas à le quitter, et, à peine arrivé à Naples, il mourut. Le cardinal Barberini, auquel Marino l'avait présenté, partit presque aussitôt pour remplir des ambassades en France , en Espagne. Resté sans appui , étranger, tout-à-fait obscur, Poussin connut de nouveau les privations: heureux, dans sa détresse, de trouver à vendre deux Batailles pour sept écus chacune (1), et pour huit livres tournois un Prophète dont il voyait payer quatre écus une simple copie (2). Plusieurs années s'écoulèrent ainsi. La santé l'ayant trahi par surcroît, il vit de si près la misère qu'il fut réduit à implorer des secours. • Je

(1) • Sccondo egli stesso nel rivcdcrlp ci riferi » (Bellori).

(2) i il a ronl6 hii-ntfmc assex de Toi*... • (F^libicu).

— ensuis , écrit-il , malade la plupart du temps, et je n'ai aucun revenu pour vivre que le travail de mes mains. » Il est vrai que le commandeur Cassiano dcl Pozzo auquel il s'adresse , accueillera sa demande : Poussin lui-même n'en doute pas ; mais, avec une âme délicate et flère , rien ne coûte plus que de demander encore à ceux dont on a déjà beaucoup reçu.

Poussin ne se laissa pas abattre ; il eut sans nul doute des jours de tristesse, des heures d'inquiétude , sinon d'angoisses ; mais j'affirmerais que les contrariétés les plus vives des premières années de son séjour à Rome ne lui inspirèrent jamais aucun regret de la résolution qu'il avait prise, et que son esprit demeura fermé à toute pensée de retour. L'étude remplissait sa vie. H étudiait avec la môme ardeur toutes les parties de sou art : la géométrie , la perspective , l'anatomie dans les amphithéâtres, le nu dans les ateliers; il dessinait et modelait d'après l'antique avec Du Quesnoy. Un commerce assidu avec les maîtres affermissait ses idées, éveillait son émulation; toutes ces joies de la contemplation et du travail l'aidaient à oublier ses autres peines.

Elles eurent un terme, et son talent triompha peu à peu de l'indifférence et des injustices de l'opinion. Dès que Poussin fut maitre de l'avenir , il mit ses soins à le régler. Chacun de ses actes manifeste le dessein arrêté de vivre à Rome et de s'attacher à ce pays d'adoption par des liens plus étroits. Il parlait et il écrivait déjà la langue du pays comme une seconde langue maternelle. A la suite d'une aventure qui avait mis ses jours en péril , il en avait adopté le

costume (1 ). Le 9 août 1630, il se maria ( 2 ). On sait comment : une jeune fille de dix-huit ans, Anne- Marie Dughet, avait aidé son père et sa mère à soigner durant une maladie ce voisin qui n'avait pas de famille à Rome. Poussin , dès qu'il eut cessé de craindre la misère, l'épousa par affection et par reconnaissance. Le beau-père de Poussin, Jacques Dughet, était Parisien; mais, établi à Rome depuis de longues années, il s'était probablement marié dans cette ville, et ses enfants y avaient vu le jour. Comme le registre des mariages et le registre des décès en font foi, Poussin prenait donc pour femme une Romaine ; ses beaux-frères,Gaspard et Jean Dughet,seraient Romains au même titre devant l'état civil ; et il est plus que probable , à en juger par une lettre de Jean Dughet, écrite en italien , quoiqu'il l'adresse en France, qu'on parlait habituellement italien dans la famille nouvelle que Poussin avait adoptée.

Par son mariage avec une femme qui lui avait déjà donné des gages de son dévouement, Poussin assurait le bonheur de sa vie. Anne-Marie Dughet vécut modeste et paisible à son foyer, comme les Romaines

(1) Passeri.

(2) M. Boucbitté (p. 54) fixe au 18 octobre 1639 la daie du mariage. Nous empruutons celle du 9 août 1630 aux documenté relatifs à Nicolas Poussin, publiés par M. H. Lemonnier dans V Annuaire de la Société philotechnique , année 1858, U XX. M. Lemonnier la donne lui-même d'après une note transmise en 1805 par le curé Brezzi, comme uu extrait du registre des mariages de la paroisse de SU-Laurenl in Lucina. J'espère que M. de Chennevières, dans son édition des Lettres de Poussin, tranchera la question en publiant le texte même de la pièce authentique.

d'autrefois, partageant ses goûts pour la simplicité, pour la solitude , ne troublant pas elle-même et ne laissant pas troubler le recueillement des longues journées qu'il consacrait au travail, lui prodiguant des soins que réclamait une santé presque toujours chancelante , et dont Poussin ne savait plus se passer. Eloigné d'elle durant son séjour en France, il supporta difficilement la séparation, s'alarmant, parmi tous ses ennuis , de la plus légère Indisposition de sa chère femme; et, parti pour aller la chercher, il demeura près d'elle , sans la plus quitter, pendant vingt ans. Née dix-huit ans après lui (1), elle devait, selon les lois de la nature , lui survivre : elle mourut la première. Tout un mois s'était écoulé, lorsque Poussin, secouant la torpeur où cette perte l'avait plongé, écrivit a de Chantelou. Sa main tremblait. Il lui fallait, disait-il, huit jours pour écrire une méchante lettre , « peu à peu, deux ou trois lignes à la fois , et le morceau à la bouche, t II commençait ainsi: • Monsieur, je vous prie de ne pas vous étonner s'il y a tant de temps que j'ai eu l'honneur de vous donner de mes nouvelles. Quand vous connaîtrez la cause de mon silence, nonseulement vous m'excuserez, mais vous aurez compassion de mes misères. Après avoir, pendant neuf mois, gardé dans son lit ma bonne femme, malade d'une toux et d'une fièvre d'ètisie, qui l'ont consumée jusqu'aux os, je viens de la perdre. Quand j'avais le plus besoin de son secours, sa mort me laisse seul, chargé

(1) L'acte de décès porte qu'elle mourut le 16 octobre 166a, à Page de 52 ans.

d'années, plein d'infirmités de toutes sortes, étranger et sans amis, car en cette ville il ne s'en trouve point. Voilà l'état auquel je suis réduit: vous pouvez vous imaginer combien il est affligeant. On me prêche la patience, qui est, dit-on, le remède à tous maux; je la prends, comme une médecine qui ne coûte guère, mais aussi qui ne me guérit de rien. : Le remède à ses maux , c'était la mort : Dieu lui fit grâce, et il s'éteignit au bout d'une année, le 19 novembre 1665. Quel cri de détresse que cette lettre , et quel hommage rendu à cette bonne femme, que Poussin avait vu mourir, après l'avoir gardée neuf mois dans son lit , et sans laquelle il sentait qu'il ne pouvait plus vivre !

Il est seul, dit- il, et sans amis. Ces exagérations sont permises à une douleur telle que la sienne. • Je n'ai plus de fils , » disait Priam à ses fils, après la mort de celui qu'il avait le plus aimé. « Rien ne m'est plus , plus ne m'est rien • , s'écriait une veuve inconsolable, oubliant qu'elle était mère. Poussin perdait l'objet de ses plus chères affections; mais une perte si sensible ne le condamnait pas à mourir abandonné. Cette union, d'ailleurs si heureuse, ne lui avait pas donné d'enfanis; aucune des affections de la famille ne lui fit cependant défaut. Anne-Marie Dughet avait une sœur et trois frères. Poussin , dans son testament n'oublie ni sa belle-sœur Jeanne, ni aucun des quatre enfants qu'elle avait eus d'un Italien nommé Chcrabito; à Barbe Cherabito , comme à une nièce préférée, il lègue sa maison avec tous les meubles et tous les ustensiles de ménage qu'elle contient. Des trois frères de sa femme, l'un, nommé Louis, ne nous

est connu que par un legs de huit cents écus que Poussin lui fit; Gaspard est célèbre; Jean mériterait de l'être. Comme ils avaient dix-neuf et vingt ans de moins que Poussin, celui-ci put les regarder comme ses fils. La voix publique ne s'y est pas trompée: lorsque Gaspard conquit à son tour la gloire, elle ne consacra cette gloire qu'en unissant pour toujours d'une manière touchante le nom du maître à celui de l'élève, comme au nom d'un fils celui de son père : devant la postérité, leGuaspre s'appelle Gaspard Poussin.

On cherche vainement, j'ai regret de le dire, les traces certaines d'une affection filiale dans les rapports de Gaspard avec Poussin. L'illustre peintre de paysage figure avec plus d'honneur dans l'histoire de la peinture que dans le simple récit de la vie de son beau-frère : il ne l'accompagne pas à Paris ; le témoignage des contemporains ne lui fait pas la place que nous aurions voulu dans ce cortège de disciples et d'admirateurs qui se pressaient autour du maître lorsqu'il se promenait sur le Pincio ; et, par une singularité fâcheuse, de tous les Dughet, Gaspard est le seul que l'expression des volontés dernières de Poussin ne désigne pas. La seule fois qu'il en ait fait mention dans ses lettres (si toutefois c'est bien de lui qu'il veut parler), il ne le fait que pour s'excuser, auprès de M. de Chantelou, d'une impertinente réquisition de son « fou de beau-frère ». Il n'avait pas consulté Poussin, « étant sa coutume de faire toutes choses assez témérairement et sans conseil... Je vous supplie d'excuser l'ignorance de ce pauvre garçon : la peur que lui et beaucoup d'autres ont des armes des Frauçais est telle que si elles venaient à paraître ici près»

on trouverait sans doute beaucoup de morts sans blessures. » Un pauvre fou sans courage : voilà, sous une forme plaisante, un jugement sévère. À tout prendre, il est vraisemblable que Gaspard ne se montrait pas jaloux de témoigner la reconnaissance et les égards qu'il devait à son beau-frère; on croit entrevoir ici l'indiscrète impatience d'un pupille qui veut sortir de tutelle. La tradition aurait été deux fois juste, si , en le nommant comme elle l'a fait, elle avait réparé les torts d'un ingrat Jean Dughet est presque ignoré : graveur, et non peintre , il n'a point laissé d'œuvres originales. Si son nom, d'ailleurs plus obscur que celui de Gaspard, ne nous est parvenu de même qu'associé à un nom illustre, pour lui ce ne fut pas une déception ; il l'avait voulu ainsi, et ne parait pas avoir connu d'autre ambition que celle de vivre auprès de Poussin , comme un frère, comme un fils, comme un fidèle serviteur. Gaspard fut ou voulut être le rival de son maître ; Jean n'était que ton interprète ; il mettait ses soins à reproduire exactement, sous ses yeux, d'après ses conseils, quelquesuns de ses meilleurs ouvrages. Lorsque Poussin dut quitter Rome , il le suivit en France , chargé sans doute avec une inquiète sollicitude de tenir auprès de lui la place de sa sœur absente. Poussin envoie à M. de Chantelou les civilités respectueuses de sa compagnie , de sa brigade, et avant tout celles « de son frère ». L'affection qu'il témoigne est payée de retour. Rentré à Rome et sollicité de revenir en France, Poussin s'excuse sur la santé de sa femme, sur la santé de son beau-frère Jean, réunissant ainsi, par une rencontre que j'aime à signa 1er, ce frère et cette sœur qui vécurent sans doute

étroitement unis, et qui rivalisaient de dévouement pour sa personne. Ce dévouement de Jean Dughet ne se sera jamais démenti ; car on le retrouve sur le testament de Poussin comme un de ses principaux légataires et l'un des deux exécuteurs de ses volontés, titres qui ajoutent à un témoignage d'affection un témoignage de confiance , et qui prouvent que, depuis le mariage de Poussin jusqu'à sa mort , à Rome comme à Paris, Jean Dugtiet était l'hôte assidu, ou, pour mieux dire, l'enfant de la maison. Aussi voit-on, dans la suite, ceux qui voudraient savoir si Poussin a laissé des écrits sur son art, ceux qui désirent mieux connaître son œuvre et sa personne , s'adresser d'un commun accord à Jean Dughet , comme au confident de sa pensée, comme à un sûr témoin de toute sa vie.

Si l'on en croit une note rédigée en 1805 par le curé de St. -Laurent in Lucina (1) (c'est l'église paroissiale dans laquelle Poussin fut enseveli) , il aurait acheté en 1637 la célèbre maison qui porte encore son nom , et que tant de voyageurs ont visitée. Elle n'était pas grande : ce fut assez d'un modèle en plâtre de Y Hercule Famèse pour en remplir la moitié (2). Mais elle suffisait aux goûts très-simples de Poussin, qui n'aimait pas le monde, et de sa femme, qui se servait elle-même. Poussin parait avoir été très-heureux de prendre possession de l'atelier où il devait peindre tant de chefs-d'œuvre. Désormais chez lui, goûtant toutes les douceurs de la vie domestique et du repos, il adop-

(1) LcraoDnier, toc. cit.

(2) Lellre du 3 juin 1647.

tait sans peine la maxime italienne, conforme à la modération de ses désirs et à la régularité de ses habitudes : Chi sta benc, non si muove. Après les incertitudes et les agitations qui avaient marqué pour lui le passage de la jeunesse à l'âge mûr, il entrait dans ce paisible asile comme dans un port, avec la résolution de n'en plus sortir pour braver de nouveaux orages. Son dessein était d'y vivre. Son espérance était d'y mourir (1).

Une circonstance solennelle, tout-à-fait inattendue, vint apprendre à Poussin lui-même combien il était attaché au séjour de Rome.

Le bruit de sa réputation n'avait pas tardé à repasser les Alpes. L'idée vint d'employer au service du Roi un talent qui honorait son règne. M. de Chantelou ouvrit la négociation vers la fin de 1638. Le ÎU janvier 1639, M. de Noyers écrivit lui-même au peintre. La lettre du surintendant des finances fut suivie d'une lettre du Roi ( 18 janvier 1639). M. de Noyers veut que l'Italie restitue à la France un trésor qu'elle retient depuis tant d'années. Il est à remarquer pourtant qu'on mesure à Paris le mérite du peintre français d'après les succès qu'il a obtenus hors de France. Le Roi parle du rang qu'il tient « parmi les plus fameux et les plus excellents peintres de toute l'Italie ». Sou dessein est d'appeler autour de sa personne • ceux

(1) Leltre du 15 janvier 1639.

qui excellent dans les arts et dont la su Aisance se fait remarquer dans les lieux où ils semblent le plus chéris. • Ce n'est pas le peintre des Andelys qu'on revendique à cause de son talent; c'est le peintre le plus célèbre de Rome qu'on fait venir à cause de sa renommée, comme autrefois François I". et Henri II attiraient à leur cour Léonard de Vinci, André del Sarto , Benvenuto Gellini , le Primatice. Déjà son nom a pris une forme italienne: on ne dit plus Poussin comme aux Andelys ; mais le Poussin comme au-delà des Alpes (1).

Toutes ces démarches, flatteuses par elles-mêmes, étaient accompagnés de promesses assez brillantes pour exciter l'envie , autour de Poussin , même parmi les peintres italiens. On n'aurait peut-être pas trouvé tin Italien de naissance qui tint plus fortement que lui au séjour de l'Italie. Les lettres qu'il écrit à cette épo<jue Jettent mie vive lumière sur ce qui se passait dans

(1) M. de Noyer», M. de Chambrer, Félibien disent /e Poussin et déclinent. Les premiers vont jusqu'à dire M. le Poussin. Ceci n'est plus italien et serait plutôt normand : en Normandie, on a volontiers une tendance à mettre l'article devant un nom patronymique alors même que ce n'est pas un adjectif, un surnom, un sobriquet; seulement l'article est indéclinable. Mais aux Andelys, et même à Rome, toutes les pièces authentiques nous apprennent qu'on devait dire Poussin, Nicolas Poussin, Monsieur Poussin. Je ne proteste en aucune façon contre un usage qui a prévalu, et auquel Pouss'n lui-même s'est conformé plus d'une fois, en s gnanl ses lettres. Mais on me permettra de m'en tenir à la foime primitive et régulière. Il me semble qu'en lui rendant le nom français qui lui fut transmis par son pere, je dépouille notre Poussin d'un reste de livrée italienne.

son âme. H est d'abord « en grandissime doute • , puis t fortement ébranlé , roêmement résolu » à prendre le parti qu'on lui offre. Mais à peine a-t-il signé sa lettre qu'il ajoute ces lignes où Ses véritables désirs éclatent dans toute leur naïveté :

i Monsieur, je vous supplie , s'il se présentait la moindre difficulté en l'accomplissement de notre affaire, de la laisser aller à qui la désire plus que moi; car à la fin tout autant peux-je servir ici le Roi , Monseigneur le Cardinal , Monseigneur de Noyers et vous , comme de là aussi bien. Ce qui me fait promettre est, en grande partie , pour montrer que je suis obéissant. Mais cependant, je mettrai ma vie et ma santé en compromis , pour la grande difficulté qu'il y a à voyager maintenant , outre que je suis malsain : mais enfin je remettrai' tout entre les mains de Dieu et entre les vôtres. J'attends votre réponse. »

Cette prière croisa en chemin la lettre du Roi. « Notre intention est que, la présente reçue, vous ayez à vous disposer à venir par deçà , où les services que vous nous rendrez seront aussi considérés que vos œuvres et votre mérite le sont dans les lieux où vous êtes. » Il n'était plus temps de retirer une promesse. Poussin, flatté d'ailleurs de « l'honneur , des caresses et des offres s qu'on lui faisait, dut se résignera aller « servir son prince ». Désormais, il ne fait plus de conditions. Seulement, il sollicite un ajournement; lorsqu'il s'agit de gagner un été, aucune formule ne lui coûte : il est « le plus humble de tous les humbles serviteurs », il est « l'esclave > de Monseigneur. Ses affaires le retiennent jusqu'à l'automne ; il a des tableaux à finir

pour « en sortir honnêtement • , avec « des personnes de considération » dont il ne veut pas perdre la bienveillance, et qui consentent à protéger pendant son absence « ce qu'il a de plus cher au monde ». L'automne se passe ; il a rempli ses promesses, renoncé à toutes ses pratiques; mais jamais son esprit ne fut plus inquiet, et il dit sans détours à un ami, le peintre Lemaire : t.... J'estime d'avoir fait une grande folie en donnant ma parole et en m'imposant l'obligation, après une indisposition telle que la mienne , et dans un temps où j'aurais plus besoin de repos que de nouvelles fatigues, de laisser et abandonner la paix et la douceur de ma petite maison pour des choses imaginaires qui me succéderont peut-être tout au rebours...» et voici comment il conclut: «... J'irai... en même état que si on voulait me fendre par la moitié et me séparer en deux...t (17 août 1639). Le 15 décembre, il finit, comme il avait commencé,en suppliant qu'on lui rende sa parole: « Je suis réduit en tel état que je me vois forcé de changer de dessein, et de supplier votre bonté de me dispenser de mon vœu, puisque en peu de temps je suis devenu inutile, ne m'ayant demeuré que le regret de vivre. »

Tels étaient les sentiments de Poussin à l'idée de revoir son pays natal après plus de quinze ans d'absence. Les lettres suivantes font défaut dans le recueil ; mais on sait que les semaines et les mois s'écoulèrent sans aucun changement , jusqu'au mois de décembre 1640. Il n'avait consenti à s'engager que pour cinq ans. Il en avait rais deux à partir.

Le séjour de Poussin en France est l'époque la mieux connue de sa vie ; on en peut chercher le souvenir dans les lettres qu'il a datées de Paris , depuis le 6 janvier 1641 jusqu'au 21 septembre de l'année suivante (l),et dans les Entretiens de Félibien ; ce sont les principales sources d'un récit qui a été fait cent fois , et qu'il ne sera pas facile de refaire après M. Vitet, dont la Notice sur Lesueur n'est rien moins qu'une excellente histoire de la peinture en France à cette époque ; après M. Bouchitté , qui a écrit sur le môme épisode un des meilleurs chapitres de son livre. On sait maintenant à quel titre et dans quelle mesure je me propose d'y revenir.

Dans les premières lettres écrites après son arrivée, Poussin ne cherche pas à dissimuler la satisfaction qu'il éprouve : au terme d'un heureux voyage , il a trouvé à Fontainebleau, à Paris, la plus flatteuse hospitalité ; le surintendant , le cardinal ministre l'ont embrassé; le Roi, en présence de Cinq-iMars et de la cour, l'a entretenu pendant une demi-heure de la façon la plus aimable: à la vérité, c'était en partie pour mortifier Vouet, et par un de ces caprices ordinaires aux princes irrésolus qui aiment à changer de favoris. La maison qu'on lui a préparée, au milieu du jardin des Tuileries , est un petit palais , avec « des points de vue de tous côtés » , une cour et des fon-

(1) Toujours le même partage: sur quarante-quatre lettres, vingt-deux écrites eu frauçais, vingt-deux en italien.

tain es, des arbres à fruits, un potager, un parterre; ce doit être un « paradis pendant l'été ». Ameublement et provisions, tout est en ordre , « même jusqu'à du bois et un tonneau de bon vin vieux de deux ans». A son retour de St. -Germain, on lui a remis « dans une belle bourse de velours» mille écus pour ses gages de l'année , mille écus pour son voyage, « outre toutes ses dépenses » et ce qui lui sera compté à mesure pour ses travaux. Le 20 mars, il reçoit un brevet de premier peintre ordinaire du Roi, qui met sous sa direction tous les peintres que le Roi fera travailler, et lui assure pour la vie le paiement régulier de ses gages et la jouissance de sa maison. Poussin ne songe donc pas à se plaindre de L'accueil fait à sa personne et à ses ouvrages, et jusqu'au bout Il reconnaîtra franchement que, du moins, son voyage « aura été bien payé ».

On trouve même, dans une lettre à M. de Cbantelou, du 30 avril 1641, une pointe de belle humeur que M. Boucbitté n'a pas négligé de faire ressortir et qui rappelle le souper de Lyon. Poussin revenait de Meudon où il avait accompagné son protecteur, et joyeusement passé même le lundi, lui qui ne se réjouissait guère entre deux dimanches. A son retour, il voit descendre dans sa cave un muid de vin que M. de Ghantelou lui envoie ; le lendemain , une gracieuse lettre lui demande ce qu'il lui semble du cadeau ; Poussin goûte le vin * avec ses amis aimant le piot » , le trouve très-bon , et promet de le trouver bon tout-à-fait « quand il sera rassis ». « Du reste nous vous servirons à souhait, car nous en boirons à

votre santé, quand nous aurons soif, sans l'épargner, t • Aussi bien , continue-t-il , je vois que le proverbe est véritable qui dit que : Chapon mangé, chapon lui vient. Mêmement hier M. Gostage m'envoya un pâté de cerf si grand, que l'on voit bien que le pâtissier n'en a rien retenu , sinon les cornes. Je vous assure. Monsieur, que désormais je ne manquerai pas , à commencer par le dimanche, de me réjouir comme je fis le dimanche passé, afin que la semaine suivante soit ce qu'on dit que toute l'année est au pays de Cocagne . » A ce moment, il a un peu oublié Rome, et le retour de la saison joyeuse a ranimé dans ses veines un reste de vieux sang gaulois.

Bientôt il sentit sa chatne, et cette chaîne était pesante : quelques semaines s'étaient écoulées , déjà « l'importunité des supérieurs » ne lui laissait pas un moment de libre. M. de Chantelou l'attire à Dangu, propose de le mener à Chantilly : il calcule ce qu'on veut qu'il fasse en trois semaines, et trouve qu'il n'a pas c une seule heure de temps à perdre. » Bien au contraire, il ne se flatte par d'avoir fini. Ce qui le désespère , c'est qu'on l'emploie a des bagatelles , à des niaiseries ; c'est surtout qu'on l'ait fait venir « sans projet arrêté », et prétende le tenir occupé de mille objets à la fois, sans lui permettre de réfléchir, ni de respirer. Ou si, par aventure , on s'élève à de nobles pensées et lui assigne une tâche qui convienne à sou talent, on exige qu'il ait livré son œuvre pour tel jour, quoi qu'il arrive : il ne sait plus aller si vile, depuis qu'il est tourmenté du souci de bien faire. De telles exigences lui ôtent tout son courage ; il demande en

grâce qu'on lui donne occasion de laisser en France, avant de mourir, quelque chose qui ne soit pas indigne de son nom.

A t l'importunité des supérieurs» s'ajoutent les « sottes répréhensions des ignorants » et les sourdes menées des envieux. On Ta fait venir pour attraper Vouet, pour humilier Lemercier; et on n'a pas assez de suite, assez de confiance en lui , pour le défendre contre les jalousies auxquelles on î'a exposé. On souffre que le hautain Fouquières entre , l'épée au côté, dans la galerie du Louvre dont il dirige les travaux, et trouve mauvais qu'on ait rien commencé sans le consulter, sans subordonner tout le réste aux paysages qu'il est chargé de peindre. Poussin prend d'abord le bon parti : il rit et fait rire M. de Chantelou des grands airs du baron Fouquières. Mais, lorsque les choses allèrent au point d'épuiser sa patience et de blesser sa dignité, il n'essaya pas davantage de contenir ses sentiments. Les biographes ont souvent reproduit, d'après Félibien, les longs fragments de la lettre qu'il écrivit à M. de Noyers au mois d'avril 1662. Poussin ne se dissimulait pas à luimême qu'elle était peu artificieuse , que Monseigneur pourrait la trouver mal assaisonnée, et il priait M. de Chantelou de l'adoucir un peu « de ce miel de persuasion qu'il savait si bien employer ». Mais il n'a pas cherché à en adoucir lui-même le ton , simple et franc jusqu'à la rudesse. C'est le ton d'un homme qui sait ce qu'il vaut, et trouve juste qu'on l'écoulé et le laisse faire, ou qu'on le renvoie. Partout il laisse percer le regret d'être venu , et le désir secret de repartir.

Ces tracasseries de toutes sortes suffisaient apparemment pour dégoûter une âme flère et lui rappeler cette célèbre maxime de l'antique sagesse , qu'on n'est véritablement dans sa patrie qu'aux lieux où l'on est heureux. Mais regardons-y de plus près : s'il lui tarde ainsi de repartir pour Rome , ce n'est pas seulement parce qu'il est obsédé des vulgaires intrigues qui l'enveloppent et de la lourde servitude qui pèse sur lui ; il est consumé par ces indéfinissables tristesses qui sont le tourment de l'exil. Eût-il obtenu du surintendant, du cardinal, du Roi lui-même, l'appui et la liberté qu'il réclame , il aurait souffert à Paris comme on souffre lorsqu'on est retenu malgré soi sur une terre étrangère. Il est en effet revenu comme un étranger dans ce pays où il est né : il ne le reconnaît pas ; il s'y cherche lui-même ; il n'y peut plus vivre. Ce Normand , né aux Andelys , qui a vécu sur les bords de la Seine jusqu'à trente ans, il a oublié les rigueurs du climat , les vapeurs du ciel • les longues nuits des hivers du Nord ; une giboulée de mars le surprend et l'afflige comme ces gens des pays chauds que j'ai vus pleurer, parce qu'il était tombé un peu de neige dans la semaine de Pâques. Voici qu'il avait cru saluer, avec les oiseaux, le retour du printemps; les arbrisseaux bourgeonnaient dans son jardin ; la violette parfumait l'herbe nouvelle; et Poussin, rajeuni lui-môme, s'était remis avec ardeur à son petit tableau du Baptême , commencé à Rome, qu'on ne lui permettait pas de finir. Tout à coup le vent du nord se lève ; en une nuit, la neige couvre la terre , et le beau temps, qui s'était trop hâté, est rechassé « plus loin qu'il n'était

au mois de janvier ». Les pinceaux tombent des mains de ce Romain dépaysé ; bien vêtu , près d'un bon feu, il « se sent glacé jusqu'au fond de l'âme ». Il attendra , pour se remettre à l'œuvre , que le temps le permette et qu'on ait échappé à l'influence de la lune rousse , « ainsi qu'ils rappellent dans ce pays j . La langue et le style , les sentiments, tout est italien dans cette lettre (1).

Une épreuve plus cruelle attendait l'exilé du Tibre ; il jette autour de lui des yeux inquiets , et voit qu'il est parmi les barbares; sur cette terre déshéritée , le goût , le sentiment du beau ne se sont pas développés ; ceux qui travaillent sont des ignorants , et plus ignorants ceux qui les jugent; < les études et les bonnes observations sur l'antiquité » n'y sont point connues; et quiconque se sent de l'inclination à bien faire « doit certainement s'en éloigner ». Lui-même perdra bientôt ce qu'il avait acquis, il tombera dans le « vulgaire des peintres » comme les autres. « Hélas ! s'écrie-t-il , nous sommes ici trop loin du soleil pour y pouvoir rencontrer quelque chose de délectable; » il ne lui tombe plus rien sous la vue « que de hideux » ; lui vient-il par hasard encore « je ne sais quelle idée » , il le doit au t peu du reste des impressions qu'il a jadis reçues des belles choses » ; et il s'excuse trèssincèrement en envoyant son tableau du Baptême, terminé enfin le 5 septembre 1642 : « Le ciel sous lequel il a été fait me fait douter qu'il soit aussi agréable à vos yeux que les précédents •. Sous ce ciel ingrat,

(1) Boltari. heure du iâ mars 1662.

le froid D'atteint pas seulement les membres ; il pénètre jusqu'au foyer de la vie ; il engourdit l'intelligeuce et glace le noble feu de l'inspiration.

Le grave Poussin ne garde plus de mesure ; il ne raisonne plus; il souffre et se plaint; le mal du pays l'a vaincu. Ne lui demandez plus où il est né, comment il s'appelle. 11 se sent défaillir comme en 1624 l'auteur d'Adonis ; il gémit, comme gémissait, parmi les Scythes, le poète des Métamorphoses.

Ces lamentations de Poussin inspirent assurément quelque pitié; par moments, elles font sourire; par moments aussi , j'en regrette l'amertume et voudrais , pour l'honneur de ce grand homme, qu'il fût moins injuste.

L'isolement où il s'est trouvé durant ces deux années fut-il aussi complet que ses lettres le donneraient à entendre ? et , s'il l'a été , en faut-il accuser la France ? Ne faut-il pas s'en prendre, pour une grande part, à Poussin lui-même?

«Je vous jure, dit-il, que si je demeurais long-temps dans ce pays , il faudrait que je devinsse un véritable strapazzone, comme ceux qui y sont. * Quel mépris pour ces « rebuts » de l'École, ces « gens de rien • 1

Parmi les ennemis mômes de Poussin , il en est plus d'un qui serait en droit de réclamer contre de telles paroles. Mais je passe condamnation pour Lemercier , pour Fouquières, pour Vouet surtout, qui ne parlait jamais des autres qu'avec dédain ; c'est le cardinal de

Richelieu qui en témoigne. Tous trois méritaient d'être enveloppés dans les représailles.

A côté des ignorants et des envieux, je vois des hommes bons et simples , qui s'inclinent devant le génie de Poussin, qui ont, comme Jean Dughet, un sincère attachement pour sa personne. Si Poussin était de sang-froid, il témoignerait plus d'estime pour Lemaire, qui travaillait sous ses ordres, pour Jacques Stella, qui a tiré si bon profit de ses conseils et de ses exemples. Mais on comprend qu'il les oublie. Au milieu de sa brigade, qui l'écoute et qui l'admire , il lui manque le commerce d'une intelligence égale à la sienne.

Ici se présente naturellement à la pensée un nom qu'on est surpris de ne pas rencontrer une seule fois dans les lettres de Poussin, ni dans les récits que les contemporains nous ont laissés de son séjour en France: c'est le nom de Philippe de Champagne. Est-ce à dire que ces deux artistes illustres aient vécu, pendant vingt-un mois, dans la même ville sans jamais se voir? Le fait semblerait d'autant plus étrange qu'ils s'étaient connus, qu'ils s'étaient aimés, qu'ils avaient vécu de la même vie avant le départ de Poussin pour l'Italie. Ils habitaient l'un et l'autre au collège de Laon. Ils furent employés l'un et l'autre dans les appartements de Marie de Médicis, au Luxembourg, par le peintre Duchesne, mattre jaloux et sévère, dont Philippe de Champagne attendit la mort pour épouser sa fille aînée. Une séparation, d'ailleurs si longue , ne suffisait pas pour altérer l'estime qu'ils s'étaient vouée à leur début dans la carrière : Philippe

de Champagne a pu témoigner dans la suite la constance de son admiration pour celui qui avait été l'un des guides de sa jeunesse ; Poussin devait tenir compte à un peintre qui n'avait pu le rejoindre en Italie, et ne connaissait pas aussi bien que lui les boas modèles, d'avoir cependant résisté aux séductions de l'école brillante à laquelle il semblait appartenir par sa naissance, et gardé le style grave et sobre qui convenait à l'austérité chaque jour croissante de sa pensée. Des relations étroites, comme celles d'autrefois, entre ces deux hommes si bien faits pour mettre en commun leurs sentiments , auraient consolé Poussin, sinon de tous les ennuis de l'exil, tout au moins dû souci que lui donnaient de misérables inimitiés. Si cette consolation lui fit défaut, doit-on croire qu'affligé profondément de la mort récente d'une femme tendrement aimée (1638), Philippe de Champagne cachât encore cette douleur dans la retraite, comme plus tard il demanda aux solitudes de Port-Royal un asile pour ses dernières afflictions? Ou bien n'est-il pas permis de conjecturer [que l'isolement dont Poussin parait se plaindre est un isolement volontaire; qu'un homme accoutumé à vivre avec sa pensée et qui s'était fait un monde en lui-même, ne vivait plus facilement par les autres, ni pour eux ? Il les laissait venir à lui plutôt qu'il ne les attirait. Il ne songeait pas à les chercher. Avec une âme noble et droite, mais contenue, et même un peu fermée, il lui manquait peut-être dans le commerce de la vie ce qu'on regrette parfois de ne pas sentir dans les plus beaux de ses ouvrages : l'émotion, la tendresse, les élans et l'abandon du cçeur.

— su —

Une telle supposition serait écartée de plein droit , si I on pouvait ajouter une foi entière à l'un des plus charmants récits de la Notice sur Lesueur par M. Vitet Mais il est douteux que Lesueur ait vécu à Paris dans l'atelier de Poussin ; qu'il lui ait soumis ses ouvrages, confié ses incertitudes; que Poussin, dans la suite, n'ait pas cessé de lui envoyer de Rome des conseils et des dessins. Apparemment, ce n'est là qu'une de ces gracieuses légendes, telles que la Grèce antique les imaginait pour dire que le sceptre de la poésie était passé d'Homère à Hésiode, ou rappeler que le vieil Hérodote avait frayé la voie à Thucydide. Ce qui reste certain, c'est que les exemples de Poussin ont exercé sur Lesueur la plus sensible influence, et qu'il a plus d'une fois, par cet intermédiaire , retrouvé le sentiment délicat de Raphaël et l'idéale beauté de la sculpture antique. Le fait, ainsi dépouiiié de toute image, garde son prix ; mais je regrette la légende plus que personne. Comme ce rôle de disciple bien-aimé convenait à la nature ingénue et tendre de Lesueur! Et quel charme n'ajoutait pas à la noble figure de Poussin le souvenir de cette paternelle sollicitude pour le jeune peintre qui devait être son rival , sans le savoir et sans y prétendre !

Ainsi donc, en 4641, en 1642, la France, même pour ne parler que des peintres, n'en était pas réduite aux nrapazzoni, aux gens de rien. Elle se glorifiait en même temps d'un poète auquel l'Italie n'eût pas osé comparer les siens. Tandis que Poussin faisait les lents préparatifs de son voyage, en 1639, en 1640, paraissaient coup sur coup Horace , Cinna y Polyeucte,

(rois chefs-d'œuvre qui imposaient silence aux détracteurs du Cid. En 1641, Poussin dessinait ses frontispices pour l' Horace et pour le Virgile ; Corneille tirait de Lucain sa Mort de Pompée. En 1642, Poussin quittait les Écritures pour revenir à la mythologie et faire ses belles esquisses sur la vie d'Hercule. Au même moment, la muse de Corneille s'égayait, et, après cinq tragédies, donnait à notre scène comique son premier chef-d'œuvre, le Menteur. Le poète était au même pays que le peintre: né en 1606 à Rouen, il s'était marié aux Andelys en 1639. Comme lui, il aval connu les ennuis de la cour, où il apportait « un visage presque inconnu, un grand nom qui ne s'attirait que des louanges, et un mérite qui n'était point de ce pays-là (1). » La jalousie de ses rivaux ne l'avait pas épargné , et , avant que M. de Noyers se plaignit du génie trop libre de Poussin (2), le cardinal de Richelieu avait accusé Corneille de manquer d'esprit de suite. Afin de se dérober à des soucis pour lesquels il était moins fait que personne , il avait fui , mais à Rouen, dans la ville où il était né ; et, sans qu'il fût allé à Rome, les premiers chefs-d'œuvre composés dans sa retraite avaient le parfum des vertus antiques et montraient une âme romaine. Poussin aurait eu quelques reproches à faire aux

(1) Fontenelle.

(2) t Monsieur, j'eus dernièrement l'honneur de recevoir une lettre de Monseigneur, datée du 23 mars, laquelle au commencement contient ces mots exprès : Le génie du Poussin veut agir si librement que je ne peux pas seulement lui indiquer ce que celui du Iloi désire du sien. ■

Romains de Corneille: ils étaient loin de paraître sur la scène avec un costume exact; ils mêlaient trop de galanterie à la politique. L'auteur du Coriolan leur eût pardonné la subtilité de leurs pensées: l'auteur du Testament d'Eudamidas aurait voulu les entendre parler moins souvent avec emphase. Mais le simple et fier langage du vieil Horace n'aurait-il pas obtenu les applaudissements de Poussin , comme la clémence d'Auguste arrachait des larmes au grand Coudé ?

Dans la suite, on verra chez nous, aussi bien qu'en halle , des liens étroits unir les artistes aux poètes. Avant que Diderot ne soit l'ami de Greuze et de Grétry, Molière aura vécu familièrement avec Lully, il aura célébré Mignard. Mais c'était une nouveauté. Au temps où nous sommes, la poésie et la peinture suivaient leurs voies solitaires. Poussin, qui aimait Virgile , Ovide, et le Tasse, et Guartni, et Marino, a peut-être ignoré Corneille, et Corneille n'a pas connu Poussin. Ce peintre des gens d'esprit , comme on l'a nommé, qui devait , par la justesse , la vigueur et la netteté de ses pensées, plaire aux écrivains plus qu'aux peintres mêmes, a passé inaperçu, parmi les écrivains français de cette époque.

Un seul eut , quelques années plus tard , l'idée de vouloir un tableau de lui; un seul, et ce fut Scarron. La surprise de Poussin ne fut pas moins vive que la nôtre. Scarron , après trois refus, s'était flatté d'inspirer au peintre des dispositions plus favorables, en lui faisant hommage de ses poèmes. Poussin écrit de Rome, le U février 1667: « J'ai reçu du maître de la Poste de France un livre ridicule des facéties de

M. Scarron, sans lettre et sans savoir qui me l'envoie. J'ai parcouru ce livre une seule fois , et c'est pour toujours. Vous trouverez bon que je ne vous exprime pas tout le dégoût que j'ai pour de pareils ouvrages. » Ce sont là tous les ménagements où il peut descendre en écrivant à M. de Chantelou, Manceau, comme Fauteur du Roman comique, et qui avait de l'amitié pour lui.

Le 12 janvier 1648 , il exprime plus vivement encore ses répugnances : ■ Je voudrais bien que l'envie qui lui est venue lui fût passée, et qu'il ne goûtât pas plus ma peinture que je ne goûte son burlesque. Je suis marri de la peine qu'il a prise de m'envoyer son ouvrage ; mais ce qui me fâche davantage , c'est qu'il me menace d'un sien Virgile travesti, et d'une épltre qu'il m'a destinée dans le premier livre qu'il imprimera. Il prétend me faire rire d'aussi bon cœur qu'il rit lui-même, tout estropié qu'il est ; mais au contraire , je suis prêt à pleurer quand je pense qu'un nouvel Brostrate se trouve dans notre pays. Je vous dis cela en confidence, ne désirant pas qu'il le sache. Je lui écrirai tout autrement, et j'essaierai de le contenter au moins de paroles. »

Mats la parole qu'il a donnée le tourmente ; il songe à la tenir et cherche quel sujet il pourrait bien traiter pour M. L'abbé Scarron : le titre d'abbé, donné à Scarron, parce qu'il avait un bénéfice, complète l'étrange figure de ce bouffon pour qui Poussin travailla et dont Louis XIV épousa la veuve. C'est pour un abbé de cette sorte qu'il convenait de peindre, comme sur la cheminée de M. le Doyen des Andelys, une Bac-

chanale; et, si Poussin eût connu les poètes grecs, une descente de Bacchus aux Enfers, empruntée aux Grenouilles d'Aristophane, semblait trouvée tout exprès pour l'auteur du Virgile travesti. Le 7 janvier 1650, Poussin dit en effet: « J'ai trouvé la disposition d'un sujet bachique plaisant pour M. Scarron. » le 8 mai , le tableau avance : « M. Scarron, votre ami, est sur le chantier; je lui baise bien les mains. » Le 29, il en annonce l'envoi. Mais que s'est-il passé dans l'esprit de Poussin? A-t-il pris le titre de l'abbé Scarron au sérieux? A-t-il été séduit, lui, qui ne consultait d'abord que les convenances apparentes, par l'ironie même du contraste ; ou bien a-t-il rougi de paraître flatter en quelque manière un goût qu'il détestait, et voulu faire nattre une pensée sérieuse dans une âme obstinée à rire effrontément de toutes choses? Quoi qu'il en soit, M. l'abbé Scarron va recevoir son tableau du Ravissement de saint Paul. c Vous le verrez, ajoute-t-il à M. de Chantelou, et vous voudrez bien m'en dire votre sentiment. » Ce qu'en pensa M. de Chantelou, nous l'ignorons. Mais le tableau est au Louvre , où chacun a pu l'admirer. Le Ravissement de saint Paul fut envoyé avec le portrait que Poussin avait fait de lui-même ; il est de la même date. Jamais la pensée du peintre ne s'est élevée plus haut; elle prend son essor vers le ciel avec l'apôtre emporté dans les bras des anges.

Scarron eût préféré le sujet bachique et plaisant Le Saint Paul fit, dit Florent Lecomte avec une naïveté expressive , la curiosité de M. Scarron, de qui le sieur Jabach l'ayant eu, il se fit un plaisir de le lâcher

à M. le duc de Richelieu, qui tout d'un coup ( ce tout d'un coup vaut le quoi qu'on die de Trissotin) le Jugea digne d'être placé dans le cabinet de Sa Majesté (1). » Au fait, c'était là sa place, à moins qu'il ne passât des mains de Scarron dans celles de Bossuet.

Plus tard, ce fut un usage d'avoir à l'Académie de peinture des entretiens où l'on discutait à loisir les mérites de quelque chef-d'œuvre de Poussin:

l'exemple donné par les peintres fut suivi par un écrivain, qui doit compter parmi les poètes du siècle de Louis XIV, quoiqu'il écrivit en prose. Les Grecs avaient rendu Fénelon plus sensible que ne l'était Corneille aux effets pittoresques d'une action , aux lignes et aux couleurs d'un paysage. L'analyse qu'il a donnée de deux tableaux de Poussin dans ses Dialogues des Morts ne le cède, sous aucun rapport , à ce qu'auraient pu faire de meilleur les Philippe de Champagne et les Lebrun. Il y montre une finesse ingénieuse, un goût délicat, et même ces complaisances de l'admiration qui en font sentir la sincérité. C'est ainsi qu'il prête à un paysage de Poussin « des grâces » et « une tendresse » qui peut-être rappelleraient mieux les descriptions du Tclémaque. C'est la première fois qu'un grand écrivain de ce temps s'occupe de Poussin et lui rend hommage. L'hommage est tardif. Lorsque Poussin mourut, l'auteur du Tèlémaque et des Dialogues des Morts sortait à peine de l'enfance.

(I) Cité par M. Frédéric Villot, dans son excellente Notice de» tableaux du muiée du Louvre. École française, n°. 433.

Il n'est guère permis d'espérer qu'on saura un jour d'une manière plus certaine si Poussin vit Philippe de Champagne, ou Lesueur, ou Corneille. On ne saura probablement pas davantage s'il a revu les Andelys.

Deux lignes écrites à M. de Cbantelou fournissent sur ce point une indication assez curieuse. Lorsqu'on sut aux Andelys le retour de Poussin, on fit auprès de lui une démarche. Lui demandait-on ( comme il serait naturel de le conjecturer) un tableau, pour faire suite à ceux de Varin dans cette église où il avait appris à peindre? Non: par une sorte d'aveuglement ou de fatalité, la ville natale, et la Normandie tout entière, ne songèrent pas qu'elles auraient un jour à regretter, à rougir, de ne pouvoir montrer un seul ouvrage que leur Poussin eût fait pour elles (1). Ce n'était pas au talent du peintre qu'on en voulait, c'était à son crédit ; et l'espérance qu'on avait mise en lui ne fut pas trompée. • J'ai reçu , dit-il, la lettre de faveur pour Us habitants de Villères; vous me permettrez bien de vous en remercier de tout mon cœur. • Poussin avait dû mettre en effet tout son cœur à servir l'humble village on il était né.

(1) La Mort <C Adonis , du musée de Caen , et le Coriolan des Andelys ont été donnés à la Normandie plus d'un siècle après la mort de Poussin. En 1850, la ville de Rouen ne s'est pas trouvée assez riche pour mettre la dernière enchère sur une Naissance de Bacchus, adjugée à un étranger pour dix-sept mille francs. Il était trop tard.

Deux ou trois journées lui suffisaient pour descendre jusque-là, pour en revenir. S'il a fini par céder aux instances de M. de Gbantelou et le suivre à sa campagne de Daogu, à peine eût-ce été un détour de traverser Villers et les Andelys. Poussin l'a-t-il fait ? Lui en a-t-on laissé le temps? En a-t-il eu le désir? C'est ce que nous saurions si Bot tari, qui nous a conservé les vingt-deux lettres qu'il écrivit de Paris au commandeur Cassiano del Pozzo et à son frère, avait pu joindre à son précieux recueil celles où il racontait à sa bonne femme ses moindres actions. Mais celles-là ne devaient pas être conservées. Tout au plus le furentelles jusqu'au terme de la séparation ; et quand même elles n'auraient pas été détruites par l'un ou l'autre des deux époux, Jean Dugbet, après leur mor;, n'aurait point songé à les livrer à la curiosité publique : tant on respectait, à celte époque, les secrets de la vie privée !

Une absence de dix-sept années avait affaibli les liens qui unissaient Poussin à sa ville natale et à sa famille; mais n'accusons pas son cœur : avait-il encore une famille aux Andelys? Tout ce qu'on sait jusqu'à présent, c'est qu'en 1635 son père n'existait plus; car, ainsi qu'il résulte d'un acte notarié dont j'ai eu la copie entre les mains (1), le 2 mars de cette année 1635 , Marie Delaisement avait vendu à Nicolas Le Teilier deux acres de terre et signé le contrat comme

(1) t Par devant Denis Mullot, notaire et tabellion royal de la vicomléd'Andely... Ce fut fait et passé audit Andely le douzième jour d'octobre, Pan de grâce 1668. »

« veufve de deflunct Jean Poussin • . On ne sait pas si elle-même avait survécu a son second mari jusqu'en 1641. On ne sait pas davantage si Poussin a jamais eu un frère, s'il avait une sœur vivante à cette époque. De pieuses filles du nom de Poussin firent profession, vers le milieu du XVII'. siècle, au couvent de St. -Jean, à l'hospice SU -Jacques d'Andely. Sont-ce des sœurs, des nièces, des petites-nièces de Poussin? Deux d'entre elles furent dotées, me dit-on, assez richement, vers l'époque de son retour : aurait-il ajouté quelque chose à la dot de ces filles du Seigneur ? A-t-il tenu petite entre ses bras cette Antoinette Poussin, qui signait de sa propre main, le 31 août 1659, l'engagement sacré a de vivre en chasteté, pauvreté et obéissance... et d'être toute sa vie, pour l'amour de J.-C, servante des pauvres malades (1) • : formule aussi simple que touchante, et qui, signée du nom de Poussin , fait songer au sacrifice de Philippe de Champagne et aux larmes de Racine ? II paraîtrait naturel que le peintre des Sacrements, comme le disciple et comme l'ami de Port-Royal, eût vu une fille de son nom, a défaut d'une fille de son sang, consacrer ses jours au service de Dieu et des pauvres. Mais sur ce point délicat tout est livré aux conjectures.

Le 21 septembre 1665, Poussin dans son testament ne désigne aucun parent qui porte son nom. Les héritiers légitimes sont un Jean Letellier et une Françoise du même nom, son neveu et sa nièce , dit Félibien , et dont la mère est désignée sous le nom de Marie

(1) Archives de l'hospice SL -Jacques d'Andely, section E.

Honorât (t). Est-ce une Marie Poussin? ou bien n'avons-nous ici déjà que les petits-enfants d'une sœur, mariée à un Letellier, ou qui aurait eu un Letellier pour gendre ?

Aussi long-temps que la question ne sera pas éclaircie, il sera difficile de dire , non-seulement si Poussin est allé aux Andelys et s'il a pu y peindre la Bacchanale retrouvée dans la maison du Doyen ; mais s'il y pouvait être encore rappelé par le sentiment de l'affection filiale ou de l'affection fraternelle. Et pour ma part, jusqu'à ce que M. Legay ou M. de Ruville, qui publiera sans doute prochainement plusieurs pièces inédites qu'il a entre les mains, puisse donner quelque preuve à l'appui d'une opinion contraire , j'incline à croire que Poussin , ramené malgré lui à quelques heures des Andelys, n'avait plus de grandes raisons pour y revenir. Le pays qu'il regrette à Paris, c'est Rome ; la famille qu'il veut rejoindre , c'est la famille plus romaine que française qui lui a donné son excellente femme et ses deux fils d'adoption.

vu.

Dès le 25 juillet 1642 , Poussin laisse entrevoir qu'il va repasser les Alpes; le 8 août, il fixe aux premiers jours de septembre l'époque de son départ;

(!) « Il sig. Giovanni Lelellicr, figliolo del sig. Nicolô Letellier et délia sig". Maria llonoraii. » Tel est le texte de la copie, peutêtre incomplète, probablement fautive, que M. de Chentievières

le 18 et le 21 septembre, il compte les heures et fait ses adieux; il était en effet sur le point de se mettre en route, et Félibien nous apprend qu'il rentra à Rome le 5 novembre (1).

Il prit congé de M. de Chantelou dans une lettre où perce, avec l'émotion d'un cœur attendri, un reste de dépit contre la France : • Adieu, mon cher protecteur; adieu, l'unique amateur delà vertu; adieu, cher seigneur, vous qui méritez vraiment d'être honoré et admiré. ■ Lui seul, apparemment, le mérite. D'ailleurs, Poussin, dont ce n'était pas le métier « de savoir bien écrire », mais qui avait une autre manière pour se faire entendre , avait dit toute sa pensée dans un tableau allégorique, peint pour le cardinal de Richelieu, et qui représente le Temps, sous la figure d'un vieillard ailé , dérobant la Vérité aux atteintes de l'Envie et de la Discorde. La Discorde tient dans ses mains une torche allumée et un poignard ; l'Envie est cette femme hideuse dont la fable nous montre le teint livide, les yeux farouches et la chevelure enroulée de serpents. La Vérité est belle et nue ; elle a les bras ouverts, et tourne vers le ciel un regard assuré , un front serein. Cette peinture est la plus heureusement inspirée de toutes celles que Poussin fit et laissa en France. On peut, sans être accusé de sub-

(i) Bellori dit simplement: «Si parti da Parigi e giunse in Roma nel fine de»' an no 16A2. • Félibien, ceUe fois, ne se borne pas à traduire Bellori; et il est plus que probable qu'il avait de bonnes raisons pour dire, d'une façon précise : « Il partit vers la fin de septembre 1642 et arriva à Rome le 5 novembre de la même année. >

tilité, y reconnaître, à côté d'une allusion transparente a la destinée du cardinal, un retour, prémédité ou involontaire, du grand artiste sur lui-môme. Le vieil Eschyle consacrait ses ouvrages au Temps. Poussin en appelle au Temps des injustices de ses ennemis.

Toutefois, au moment de quitter la France, Poussin ne parlait pas de la quitter pour toujours. Il allait, disait-il, chercher sa femme, qu'il ramènerait a Paris. Le surintendant n'avait consenti au voyage qu'à la condition expresse d'un retour prochain, et Poussin promettait de revenir au printemps. Il n'est pas permis de mettre en doute la sincérité de ses promesses. Deux choses me paraissent également certaines à ce moment : c'est que le plus cher désir de Poussin était de se dérober pour toujours aux ennuis dont il secouait le fardeau, et de rentrer à Rome pour n'en plus sortir ; mais que, son honneur et son devoir lui commandant de revenir, il partait résigné d'avance à ce nouveau sacrifice.

Des événements qu'il n'avait pu prévoir et qu'il n'aurait certainement jamais souhaités, lui rendirent la liberté. A peine était-il arrivé à Rome, que le cardinal de Richelieu mourut (4 décembre 1642).

Quelques mois plus tard, vers l'époque même où Poussin aurait dû se remettre en route, Louis XIII, qui n'avait pas quarante-deux ans, mourait à son tour ( ik mai 1643 ) , et cette fin prématurée mettait tout en question. M. de Noyers s'était retiré de la cour : y serait-il rappelé? garderait-il la surintendance? continuerait-on les travaux de la galerie du Louvre? Poussin s'effraie à la seule pensée qu'il eût pu être

à Paris,, si loin de chez lui, le lendemain de ces catastrophes, au milieu de tant d'incertitudes et d'afflictions. « Je remercie Dieu , écrit-il dès le 9 juin à M. de Chantelou, de m' avoir préservé de cette peine, puisque mêinement je l'eusse prise en vain. La mort du Roi et la retraite de Monseigneur ont été deux choses qui m'eussent fait mourir de déplaisir , lorsque je me trouvais en même temps engagé dans un long voyage. » Cependant, un ami Adèle, « le cher Remy », s'est hâté de lui écrire qu'il y avait apparence que les travaux du Louvre ne seraient pas suspendus, et il se hâte d'ajouter ; « Si cela est ainsi, vous savez ce que je vous ai promis à notre départ, et comme je serai toujours prêt à exécuter les ordres de Monseigneur et les vôtres. » On voit qu'il persiste dans sa résolution.

Son véritable désir n'est pas exprimé moins clairement. M. de Chantelou, ayant su que Poussin lui-même parlait de son retour, avait pris celte parole au sérieux, et insisté probablement pour qu'elle fût tenue. Poussin se hâte , comme il l'avait fait trois années plus tôt, d'accumuler les prétextes et toutes les raisons qui le retiendraient à Rome: o Si M. Remy vous a dit quelque chose touchant mon retour, il ne s'est pas trompé ; car j'irais au bout du monde pour servir Monseigneur et pour vous obéir; mais je ne pourrais pas sitôt me résoudre à partir, ma femme étant assez mal disposée, et mon beau-frère Jean ayant été sur le point de perdre la vue , accident dont il n'est pas encore bien guéri. Si je vis jusqu'au printemps qui vient, je me disposerai plus volontiers au voyage. > Il remercie M. de Noyers des offres qu'il lui fait, du logement qu'il lui

conserve. Mais il donne clairement à entendre qu'il pourrait envoyer de Rome les cartons nécessaires pour l'achèvement de la galerie du Louvre, et va jusqu'à dire qu'il trouverait à faire autre chose plus de plaisir, plus d'honneur, plus de profit. Le bout de chaîne qu'il traîne au cou lui pèse encore.

Il reprend toute sa franchise dans une lettre du 5 octobre : « Mon cher maître, à vous dire la vérité, Monseigneur étant hors de la cour, je ne saurais, pour quoi que ce fût, penser à retourner en France ; et , quoique ce pays^ci soit assez menacé de quelque desiourbier (bouleversement), je ne saurais penser a en sortir...» Que Monseigneur fût hors de la cour, qu'il y fût rentré, peu importait, on le sait d'avance. Le 5 nov embre, Poussin vient d'apprendre que M. de Noyers a été rappelé par la Régente, et à cette nouvelle , s'U faut l'eu croire, sa joie a débordé comme un torrent ; néanmoins , il prend volontiers son parti de tous les retards: « J'attendrai avec bonne patience que toutes choses s'accommodent; car, quant à moi, je suis fort bien ici... > 11 est fort bien à Rome; il était fort mal à Paris : voilà toujours le fond de sa pensée.

Cependant les cinq années pour lesquelles il s'était engagé n'étaient pas arrivées a leur terme, et le Roi pouvait rappeler son peintre ordinaire. Un jour M. l'Ambassadeur de France le mande; dès qu'il le voit, il lui reproche de n'être pas venu le saluer; il lui dit qu'il a besoin de la protection du Roi , qu'il faut qu'il retourne en France , et qu'à cette fin il l'aidera de son crédil. Poussin ajoule qu'il remercia « bien humblement », Peut-Otre l'avait-il fait , mais

seulement des lèvres , et l'ambassadeur lui-même s'en aperçut; car il écrivit à Paris que Poussin ne voulait plus retourner en France. A cette nouvelle, Poussin s'emporte; il reconnaît la « un nouveau coup de l'envie et de la rage de nos Français ». Et, comme la querelle s'envenime , il va jusqu'à dire qu'on le calomnie : Il complaît revenir en France « cet automne même ■ ; il y sera pour la Toussaint. Ne le croyez pas , même lorsqu'il proteste de son dessein * de jouir encore des douceurs de sa patrie , là où finalement chacun désire mourir ». Poussin le prend de bien haut lorsqu'il parle d'injustice et d'ingratitude. La petite maison qu'on lui avait donnée dans le jardin des Tuileries était inhabitée depuis plus de deux ans ; quelqu'un la demandait à la Régente : « Vous savez . . . qu'ils ont porté l'affaire si avant qu'ils ont obtenu de la Reine la permission de s'y établir et de m'en mettre dehors; vous savez enfin qu'ils ont composé de fausses lettres portant que j'avais dit que je ne retournerais jamais en France , afin que ce mensonge décidât la Reine à leur accorder plus facilement leur demande. Je suis au désespoir de voir qu'une injustice semblable ne trouve point d'obstacle... Est-il possible qu'il n'y ait personne qui défende mon droit et qui se veuille dresser contre l'insolence d'un vil laquais ? Les Français ontils si peu d'affection pour des concitoyens dont le mérite honore la patrie? Veut-on souffrir qu'un homme comme Samson mette dehors de sa maison un homme dont le nom est connu de toute l'Europe ? L'intérêt public ne permet pas qu'il en soit ainsi... » M. de

Chantelou fut-il dupe de ces grands mots ? La promesse de revenir eu France n'était , comme tout le reste , qu'un moyen de défense. Poussin eût été fort en peine, si on l'avait pris au mot et invité expressément à revenir jouir des douceurs de sa patrie ; si l'on avait offert de lui remettre sa maison , à la condition qu'il l'habiterait Prenons pour ce qu'ils valent les transports de celte emphatique indignation , et disons humainement les choses. Il avait déjà touché cent écus de la vente des meubles (15 avril 1646 ). Il voulait quelque argent aussi de la maison (18 juin 1645). N'oublions pas qu'elle lui avait été donnée sa vie durant , et qu'il avait fait en France des travaux qui ne lui furent payés que dix ans plus tard.

Gagna-t-il la cause qu'il avait si vivement plaidée ? Eul-il le prix de la maison comme il avait eu le prix des meubles? Je ne saurais le dire. Ce qui est certain, c'est que Poussin n'a jamais eu le désir de revenir en France ; c'est que, tout en ménageant ses intérêts, il fut heureux de profiter de toutes les circonstances qui lui permettaient de ne pas tenir une promesse à laquelle il n'aurait osé manquer, si on la lui avait rappelée d'une manière formelle , mais qu'il aurait tenue , comme il Pavait faite, avec répugnance.

Les événements se précipitèrent : M. de Noyers mourut ; la Régente et le cardinal Mazarin n'eurent guère le loisir de songer à la galerie du Louvre , ni au peintre qui en avait été chargé. Libre enfin de vivre où il le voulait , Poussin vécut et mourut hors de France. Depuis l'époque où il vint eu Italie pour la première fois jusqu'à son dernier jour (1624-1665 ),

sur un espace de quarante-une années , il en a passe" plus de trente-neuf à Rome. Mort dans sa petite maison du Pincio , il a été inhumé a St. -Laurent, sa paroisse. Tous les efforts tentés dans la suite pour reconnaître ses restes sont demeurés inutiles. L'exil de Poussin fut un exil volontaire ; la destinée sembla vouloir qu'il fût éternel, et que la cendre même de ce grand homme ne pût jamais être rendue à la France.

vm.

On en appelle aux ouvrages de Poussin tout aussi bien qu'au souvenir de sa vie. Où les a-l-il conçus ? Quels sujets y a-t-il traités ? Quel en est le style ? De ces trois questions, la dernière est la question capitale. Mais il est convenable de l'ajourner. Je ne saurais la traiter que lorsque le moment sera venu de faire entendre contradictoircincnt les deux parties. Continuons a choisir, parmi les titres que fait valoir l'École romaine, ceux qui reposent sur des faits incontestables.

Il ne serait que trop facile de compter , parmi les œuvres de Poussin qui n'ont pas péri , celles qui ont été faites par lui eu France. Le Musée du Louvre en possède trois Cl), qui sont les plus importantes. Joignez-y la Bacchanale des Andelys, si elle n'est pas d une autre main; les dessins tirés du poème de Marino, que Félibien vit à Rome, dans la collection des

fl) N»\ 428 , Jésus-Christ instituant le sacrement de l'Eucharistie; 434, Saint François-Xavier rappelant à la vie la fille d'un habitant de Caiigorima; 446, Le Temps soustrait la Vérité aux atteintes de •'Envie cl de la Discorde.

Massimi; les frontispices de la Bible, du Virgile et de Y Horace ; les belles compositions sur la vie d'Hercule, que M. Gatteaux possède et qu'il a publiées. Le reste a disparu, et le reste était peu de chose, si on le compare à tout ce que Poussin a fait à Rome, de 1 62 '4 a 1639, et surtout de 1643 à 1664. Citons seulement, pour la première période, la Mort de Germanicus, les Sacrements du commandeur del Pozzo, et les Bacchanales de Richelieu. Que de chefs-d'œuvre dans la seconde, depuis les Sacrements de M. de Chantelou jusqu'à la Rèbecca de M. Pointel , depuis le beau portrait de 1650 jusqu'au Déluge !

Cette œuvre, si nombreuse et si variée, se divise naturellement en quatre parties, selon que Poussin emprunte ses sujets a la fable ou à l'histoire profane , aux livres sacrés , à la nature. Sa mythologie poétique et pittoresque est celle du Tasse et de Marino , celle de Raphaël et de l'Albane; il l'a étudiée comme eux, dans Ovide , et plus tard , surtout dans les mosaïques ei les bas-reliefs romains ou grecs retrouvés à Rome et aux portes de Rome.

L'histoire paraît exercer sur son génie méditatif un prestige particulier. Mais il n'interroge que la Bible et l'histoire ancienne. Ses héros sont un Moïse et un Salomon, un Eudamidas et un Diogène, un Camille et un Germanicus, des Juifs, des Grecs, des Romains; ce ne sont jamais des Français. On chercherait vaiuement un souvenir national dans ses tableaux. Durant son séjour en France , il n'a pas fait un tableau de circonstance , ni le portrait d'un seul personnage contemporain.

Chose plus étrange! Dans sa manière de traiter les sujets sacrés, jamais il ne s'éloigne de la tradition italienue. Méine lorsqu'il travaille pour la France , et qu'on lui a laissé le choix, du sujet , jamais il n'a représenté un saint Denis, une sainte Clolilde, un saiut Louis, ni tes patrons de la France, ni la Sainte des Andelys Jamais on ne saisirait, dans les accessoires du costume ou les détails de l'architecture , la réminiscence la plus fugitive, la plus lointaine , de l'art qui fleurissait dans notre pays avant l'époque de la Renaissance; c'était un art gothique, un art barbare (1), dont Poussin a répudié le souvenir comme il a perdu celui de nos chroniques et de nos légendes.

Romain dans la peinture mythologique, historique et religieuse , ne sera-l-il pas demeuré français dans le paysage ? C'est une question que je me suis posée, en parcourant la vallée de la Seine, dans tous les lieux que Poussin a traversés: Fontainebleau, Meudon, St.- Germain , et surtout dans ceux où il a vécu : Paris, Yillers, les deux Andelys. 11 semble, au premier abord, qu'où soit fondé à le faire , lorsque l'on compare les paysages de Poussin avec ceux de Claude: il n'inonde pas, comme celui-ci, des flots d'une lumière chaude et limpide , les cimes dorées, les palais de marbre et la mer étincelanle. Kst-ce à dire qu'il se souvient à Rome du pays natal , comme il devinait aux Andeiys les grandes lignes de la campagne romaine? Les paysages de Poussin appartiennent généralement aux

(1) « A la manière ordinaire, Rolbique el barbare. » t Lettre du 16 juin \U\ ).

dernières années de sa vie. Malade , et si près de sa fin , qu'il y touche du bout du doigt , le vieillard s'inspire de la gravité de ses pensées et de la mélancolie de ses souvenirs. Au moment où vont s'échapper, avec la force de vouloir et d'agir , les dernières affections et les dernières espérances dont l'âge mûr fut occupé , les Impressions de la jeunesse, qu'elles semblaient avoir effacées pour toujours , ressaisissent vivement l'imagination, comme si l'homme, au moment de mourir, essayait de recommencer à vivre. Est-il invraisemblable qu'à ce moment Poussin, peu à peu désenchanté de toutes choses , ait souffert secrètement de son exil, et tourné involontairement sa pensée vers les Andelys?

Il y pensait en effet , mais en écrivant son testament et non en faisant ses tableaux. Jusqu'au bout, il a emprunté à la campagne romaine les points de vue , les lignes de l'horizon lointain , la végétation des premiers plans, les édifices qui ajoutent à l'intérêt du site, les personnages qui l'animent. La lumière même, quoique le peintre en tempère volontiers l'éclat , ne doit pas faire songer à un autre ciel que celui de Rome. Poussin a sous les yeux le même ciel, il représente les mêmes campagnes que Claude ; seulement , on pourrait dire qu'il est resté plus fidèle à son origine , dans le choix des effets qu'il reproduit. Claude préfère les lieux ouverts et riants , les mois les plus heureux de l'année, les heures du jour les plus sereines oulesplussplendides. L'Italie n'a jamais produit d'amant plus passionné du soleil que ce Lorrain, né au pied des Vosges. Le Normand n'a pas été charmé ainsi; il

sent encore la nature comme il apprit à la sentir dans les bois de Villers et sur les rives de la Seine. Mais , quoiqu'il aime à envisager et à reproduire la campagne romaine sous des aspects plus austères, les images qu'il en a tracées ne sont pas moins exactes. Rien ne rappelle les paysages de Poussin aux Andelys; tout les rappelle au bord du Tibre.

Ainsi , la France , où il est né , mais où il n'a pas voulu vivre , et où il n'est pas revenu mourir, est menacée de perdre encore tous ses droits sur ses ouvrages. Comment les revendiquerait-elle , si elle ne les a pas vu faire et que nulle part on ne l'y retrouve? Rome , qui s'y reconnaît partout elle-même , s'en est montrée jalouse et fière. N'eu soyons pas offensés , et prenons-le pour un nouvel hommage qu'elle a voulu rendre à la mémoire de Poussin. Mais surtout ne l'accusons pas de fonder sur de pures chimères la prétention où eUe s'obstine.

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