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Les anémones du roi Nôman

Le soleil venait de se lever à l'horizon d'une immense plaine de sable, sur laquelle on ne voyait que l'astre, dont les rayons étaient déjà brûlants, et deux ombres, les seules qu'il projetât au loin à la surface de ce désert, que ne couvrait pas la moindre végétation. Ces ombres, ce n'étaient donc ni celles de dattiers ou de palmiers, ni celles d'arbrisseaux ou d'arbustes, mais bien les silhouettes géantes de deux hommes

qui, venus des deux points opposés, s'arrêtèrent en même temps au même endroit et se trouvèrent bientôt tout près l'un de l'autre, face à face, devant un monticule qui prolongeait sur le sable une ombre double de la leur. Tous les deux étaient montés sur des chameaux, tous les deux enveloppés d'un large manteau de laine blanche, tous les deux coiffés d'un capuchon , abri portatif, parasol à demeure, déjà fort nécessaire contre le soleil, dont l'ardeur croissait avec la rapidité de son ascension au-dessus de l'horizon enflammé. Ces deux hommes, étaient-ce des Bédouins? étaient-ce des moines? On pouvait se faire cette question, car le costume avait une analogie étonnante , et il suffirait de la vue du caban et du burnous arabe pour reconnaître dans le scapulaire, le froc, la coule de nos religieux , le fait historique de l'origine orientale de la vie monastique , de la vie cénobitique. Bédouins ou cénobites, habitants des solitudes brûlées de la Thébaïde, de la Palestine et de la Mésopotamie, ils avaient même vie, mêmes habitudes, mêmes besoins, mêmes vêtements.

Notre scène est Tlrak arabe et le désert d'Aljirich; ces hommes peuvent donc être également deux moines ou deux Arabes des bords de l'Euphrate. Ils descendent de leurs montures, ils restent immobiles, regardent la terre rocailleuse et le sable. Que font-ils? à quoi pensent-ils? Examinons-les, écoutons leurs paroles.

L'un des deux voyageurs, tenant d'une main la corde de son chameau, et de l'autre un haut bâton sur lequel il s'appuie en marchant péniblement et le dos courbé, s'avance sur le petit monticule de sable, et après avoir attentivement promené ses regards autour de lui, à ses pieds, comme s'il cherchait quelque objet perdu , écarte avec son bâton les pierres et les cailloux.

« C'est bien ici, se dit-il; voici bien les traces d'un campement, d'une tente.

— C'est bien ici,» répète l'autre voyageur, qui d'un pas leste et rapide, du pas d'un homme jeune et fort, s'est approché du même endroit, et, comme le vieillard, a fouillé la terre sablonneuse , non point avec un bâton, mais avec le pied d'une haute lance. « Voici

bien les rigoles qui servaient à l'écoulement de l'eau ; c'est là qu'on mettait, sur ces pierres noircies, la chaudière bouillante.

— Là qu'était l'étable , où le chameau et la jument ont laissé des traces de leur litière. »

Jusqu'ici le vieillard n'avait ainsi parlé qu'à lui seul ou à la solitude; mais enfin il renversa en arrière son capuchon , qui découvrit une belle et excellente figure, dont le front était chargé de rides, dont les joues et le menton disparaissaient sous une barbe blanche ondée comme la moire; alors il s'adressa au jeune homme, évidemment un Bédouin, puisqu'il portait une lance.

« Le salut soit sur toi , lui dit-il d'une voix que faisait trembloter l'émotion non moins que la vieillesse , le salut soit sur toi !

— Sur toi le salut, répondit le Bédouin en dévoilant à son tour une belle tête , une face brune , vive , aux yeux scintillants , à la barbe noire et frisée , sur toi le salut !

— N'était-ce pas ici, reprit le vieillard, que Hantalah-ben-Thaï avait sa tente?

— Ici même , je viens enfin de reconnaître le lieu de son campement : je passais, et

j'aurais de toute mon âme souhaité le revoir; il m'a rendu un tel service autrefois I

— Que de douces heures nous passâmes ici, à la porte de la tente, quand mon ermitage n'était pas loin d'ici, et que Hantalah aimait à s'entretenir avec moi de la religion chrétienne, que je lui avais enseignée...

— Quoi! c'est vous qui êtes le père Arsenios , dont il me parlait souvent avec bonheur, avec admiration !

— Avec affection surtout : c'est un sentiment que je méritais de lui inspirer.

— Il était si hospitaUer!

— Si bon chrétien !

— Si généreux !

— Si bon chrétien !

— Si loyal , si fidèle à sa parole, si disposé à secourir son semblable!

— Oh! oui, Hantalah était un chrétien véritable, un exemple de charité et de dévouement.

— Qui le sait mieux que moi? Sans lui, sans son secours et ses armes, je périssais, il y a six ans, victime d'un ennemi redoutable. Il faillit se sacrifier pour moi.

— Alors tu es Korad-ben-Adjdaa. Sa belle action à ton égard m'a été révélée, non par lui, il était trop modeste pour se vanter du bien qu'il faisait ; mais sa femme , son fils , l'ont trahi...

— Noble Hantalah ! que n'aurais-je pas fait pour lui, pour sa femme, son enfant! ... Où les trouver?... où sont-ils?... morts?...

— Morts! » répondit très distinctement une voix; et le moine, le Bédouin, se retournèrent avec un vif tressaillement, et d'un œil épouvanté cherchèrent longtemps du regard s'ils apercevaient quelqu'un.

« C'est la chouette de la mort! dit tristement Korad en se retournant vers Arsenios après son taciturne examen ... G' est la chouette Seda!

— Seda! »

Arsenios fut pour la première fois frappé de la pensée que ce mot, qui sert à désigner cette prétendue chouette, signifie aussi écho. Cette réflexion le conduisit à s'expliquer et à expliquer tout naturellement à Korad ce qui leur avait d'abord paru un miracle , la répétition sinistre de leur dernière parole. C'était

le monticule de sable qui avait produit cette mystérieuse voix.

« L'écho! l'écho ! plût au Ciel! Inchallah! répondit Korad; mais c'est bien la chouette de la mort que nous avons entendue, père Arsenios ! . . . Que n'étais-je là, du moins, pour rendre la dernière visite au brave Hantalahben-Thaï , et ensuite immoler sur sa fosse mon plus précieux cheval et ma meilleure chamelle ! ^^

— Que n'étais-je là pour prier à son Ht de mort, et, à l'heure de son départ, lui donner le puissant viatique des oraisons solennelles prononcées par un ami pour son ami, par un maître affectueux pour son pieux disciple! C'eût été une plus précieuse provision pour l'éternel voyage que le superstitieux sacrifice de ton cheval, de ta chamelle.

— Il se servait si bien de sa rapide monture pour voler au combat, au secours d'un frère , ou dès qu'il y avait un service à rendre. Comment ferait- il dans l'autre monde s'il n'avait ni chamelle ni cheval? »

Le moine Arsenios , voyant que l'idolâtre Arabe était si profondément convaincu de sa

folle mais louchante opinion, et sachant que Korad, bon et excellent homme, ne serait abordable à aucun raisonnement, le chargea de dire à Hantalah, s'il vivait encore, ou à quelqu'un de sa famille, s'il découvrait la trace de sa femme ou de son enfant, que le père Arsenios habitait actuellement un ermitage à quelques journées de Koufa, dans la montagne du désert.

« Alors vous n'y retournez point; car, lorsque vous vous êtes arrêté face à face avec moi, vous alliez du côté opposé, ce me semble.

— Tu as bien vu. Je vais où fut l'ancienne Ninive, visiter quelques-uns de nos frères dont les retraites sont dans les ruines de la ville si éclatante de Nemrod, de Ninus... Et toi, où vas-tu, Korad-ben-Adjdaa?

— Ni au désert, ni dans une ville ruinée , mais dans la ville la plus magnifique de l'Irak, au séjour du roi Nôman, à Hira^

— A Hira?

— A Hira, sans doute... Pourquoi donc cette question faite avec tant d'empressement,

1 Aujourd'hui Mesched - Ali , c'est-à-dire le tombeau d'Ali, à cent trente-deux kilomètres sud de Bagdad.

DU ROI NOMAiN 13

(l'intérêt, d'inquiétude même, à ce qu'il semblerait?

— C'est que tu ne sais pas ce qui s'y est passé. Il y a longtemps déjà , cependant.

— Il y a longtemps aussi que je n'y ai été ; trois à quatre ans au moins... Oh! oui, car cette chamelle que je monte n'avait que six mois quand pour la dernière fois j'allai à Hira. Il n'est donc pas étonnant que je ne sache rien de cette ville. Qu'y a-t-il donc? L'empereur Herkel ^ a-t-il cessé de protéger le roi Nôman? Le chahinchâh- s'est-il emparé de son royaume?

— Pourquoi me demander des nouvelles de ce monde, à moi qui en vis éloigné?

— Et pourtant, mon père, vous savez, dites-vous, ce qui s'est passé à Hira.

— Ce que j'ai ouï dire au désert, ce que je vais te raconter.

— J'écoute. »

Le soleil , encore assez peu élevé au-dessus de l'horizon, projetait sur le sable quelques pieds d'ombre. Ce fut assez pour garantir à

^ Héraclius.

» Le roi de Perse.

demi du soleil les voyageurs, qui s'étendirent sur le sol déjà bien chaud; le père Arsenios fît alors à Korad le récit de ce qu'il avait appris en allant visiter un de ses frères, voisin de Hira.

a Un jour, il y avait environ deux ans, le roi Nôman, ignorant et féroce, après une orgie de brute, où il s'était enivré avec deux de ses favoris au point de perdre le peu de raison dont il était doué, voyant ses malheureux compagnons de débauche profondément plongés dans l'ignoble sommeil de l'abrutissement le plus complet, avait conçu en riant, m'a-t-on dit, l'idée la plus barbare, la plus épouvantable, la plus stupide en même temps: « Si je mettais le feu à leurs habits ! » De la pensée à l'exécution il n'y a pas loin dans ce pays , où les serviteurs esclaves sont toujours prêts à servir le despote. Une torche lui fut donc apportée sur-le-champ : il alluma l'effroyable incendie , et avant qu'il eût terminé de boire sa dernière coupe de vin, les malheureux n'étaient plus qu'un tas de cendres, près duquel il tomba dans une ivresse toute semblable à la mort.

« Nul n'aurait osé le réveiller, dût même la flamme qui consumait les restes de ses amis arriverjusqu'à lui. Qui saitmême si ses courtisans n'auraient pas vu cet événement avec un secret plaisir? C'eût été un sentiment bien féroce sans doute; mais la férocité attire la férocité. On ne le réveilla donc pas, et il resta huit heures dans cette torpeur dégoûtante où le vin le tenait anéanti.

(( — Qu'est-ce donc? qu'y a-t-il? s'écria-t-il enfin lorsqu'il revint à lui; les cassolettes, qu'on allume les cassolettes! L'encens, les parfums! On étouffe ici...; c'est un air suffocant!... Cette masse noire... qui est là... à mes pieds : ce sont comme des restes de mains crispées... de visages hideux... Par Lâtou Ozza * ! qu'est-il donc arrivé? qu'on me réponde. »

(( Alors un des échansons lui demanda avec un respect mêlé d'effroi s'il avait donc oublié les ordres donnés par lui quelques heures auparavant... Et le favori hésitait à poursuivre.

1 Divinités des anciens arabes avant l'islamisme.

(( — Quels ordres?... dis, je te l'ordonne.)) « Alors l'échanson , en tempérant les expressions de l'horreur qu'il éprouvait, raconta à Nôman l'affreuse scène qui s'était passée. Soudain déchirant son manteau et son turban, le roi jura tout aussitôt une expiation solennelle , expiation non moins féroce que le crime.

— Comment jura- t-il? demanda Korad avec intérêt en interrompant brusquement Arsenios : sans doute il fit le serment du sang, serment redoutable î

— Je ne connais pas toutes les superstitions de ces déserts , mais , à coup sûr, ce fut bien en vérité un serment de sang!

K Dès le lendemain, les architectes dupalais furent chargés de faire construire deux monuments à la mémoire des deux favoris si horriblement mis à mort... Ces monuments, Nôman les a nommés les Ghorebaïn !

— Les Deux -Corbeaux, répéta Korad.

Pourquoi? est-ce qu'on a représenté sur ces sépulcres deux de ces oiseaux de mauvais présage?

— Je ne sais; mais le présage attaché à

ces monuments est sinistre en effet; car il est un jour dans l'année où un homme doit être sacrifié en présence du roi entre l'un et l'autre tombeau, et cet homme est l'étranger que son malheureux destin amène devant Nôman le matin de ce jour funeste. Digne pénitence d'un barbare! anniversaire non moins criminel que le forfait, dont l'aveugle idolâtrie croit ainsi obtenir le pardon.

— Et quel est ce jour funeste? demanda Korad , qui avait écouté avec une vive attention.

— Ce jour, quel il est? je ne le sais; mais j'ai voulu te mettre en garde, Korad-benx\djdaa, contre la fatale issue que pourrait avoir ton voyage à Hira. Avant d'y mettre le pied, informe-toi de ce que tu me demandes en vain. »

Korad réfléchit un instant, puis levant la main avec le geste qui indique le parti que l'on prend :

« C'est égal, j'irai... Mâchallah! mâchallah ! ce que voudra Dieu !

— Crois-tu donc que ce soit là, mon fils, la volonté de Dieu? Non , non ; il ne veut pas

que l'on coure au-devant des caprices d'un tyran sanguinaire, qu'il a sans doute envoyé comme un fléau pour punir une contrée. Profite démon avertissement, Korad !

— Mâchallah 1 mâchallah î » répéta l'idolâtre avec une obstination presque stupide et aussi éloignée de la résignation sublime que la raison l'est de la déraison et de la folie, La résignation, c'est la soumission vertueuse à un malheur inévitable , mais contre lequel on a fait les efforts que Dieu nous commande d'opposer à l'infortune et aux épreuves. Le fatalisme, au contraire, sentiment aveugle auquel obéissait en ce moment Korad, est un outrage fait à la Divinité , qui nous a départi la raison afin de discerner le bien du mal, de distinguer ce qui peut nous être utile de ce qui peut nous nuire. Celui donc qui, sans nécessité de défendre sa patrie ou un ami attaqué , courrait vers un péril certain , et dirait , devant une grêle de flèches inutilement affrontées, mâchallah/ comme vient de dire Korad; celui qui répéterait ce mot au lieu de profiter d'un avis qui peut sauver une vie exposée sans profil pour ses frères; celui-là serait non point

résigné, mais stupide, coupable, impie. Le fatalisme , c'est l'obéissance aveugle au non moins aveugle hasard. La résignation , c'est la soumission éclairée à Celui qui voit, qui sait, qui peut tout. L'homme qui se refuse à faire guérir la maladie pour laquelle Dieu a créé des remèdes meurt fataliste : l'homme qui a épuisé toutes les ressources pour continuer de vivre, et s'étend enfin sur le lit de mort en disant ce que Dieu veut! cet homme meurt résigné.

Pour la troisième fois Tedissiïïimâchallah, Korad se leva, carie soleil, en montant, avait graduellement dépouillé de toute ombre la poitrine et la face du père Arsenios et de Korad. Il eût été impossible de rester immobile sous cette fournaise sans périr étouffé. Le père Arsenios imita donc Korad, non sans lui réitérer son prudent avis. Qu'y répondit le Bédouin? Le mot qu'il prononça seperdit dans le capuchon de son caban, qu'il attira sur sa tète; le moine se voila de même de son froc; mais néanmoins on aurait pu voir dans l'ombre du froc ou du capuchon luire d'abondantes larmes.

« Que les pluies de printemps et d'été arrosent les restes de Hantalah! dit Korad.

— Que Dieu, dit Arsenios, donne à son âme l'éternelle paix et le bonheur éternel! »

Et ils reprirent leur chemin vers les deux points opposés de l'horizon.

Le païen et le chrétien , chacun suivant le degré d'élévation de leur croyance, avaient exprimé des vœux : le premier, pour le corps; le second, pour l'esprit, pour l'âme; mais la muette expression de leurs regrets pour leur ami Hantalah fut bien la même , également sincère, également pathétique, un long tribut de pleurs.

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