CAUSERIE DEVANT LA TENTE
Le cri de la chouette de la mort n'était bien véritablement pas autre chose qu'un écho. Hantalah et sa femme Hobeïbeh vivent encore ; les voici devant leur tente : ils respirent le frais d'une soirée ravissante qui succède à une brûlante journée pendant laquelle le mari et la femme ont travaillé , sous l'ardeur du soleil, dans des champs qui ne sont pas à eux; car Hantalah est pauvre : il était riche il y a quatre ans. Là même où le moine Arsenioset Korad ont salué tristement
le campement abandonné, se trouvait, eneffet, leur tente, près d'un vaste bouquet jeté parle Créateur au milieu de la plaine aride , féconde île de verdure sur les immenses sables que les Arabes nomment poétiquement une mer sans eau. Il y avait de l'eau cependant, un courant d'eau limpide , un frais wady * dans ce lieu verdoyant, qui donnait de gras pâturages à un nombreux troupeau dont Hantalah vendait fructueusement les produits à la ville, après en avoir abondamment vécu.
Hélas ! un coup de ce vent fatal, le simoun, détruisit tout! Il couvrit d'un épais linceul de sable le frais ruisseau, les prairies qu'il arrosait , le Wady-Hantalah enfin. Alors la malheureuse famille, après de vains efforts pour écarter le stérile manteau qui couvrait leur domaine, si riant autrefois, se résigna courageusement, et dit à ce coin de terre, depuis si longtemps aimé, qui si longtemps devait être regretté, un long et cruel adieu! Oh! Korad et le père Arsenios ne se trompaient point tout à fait; car l'adieu dit au foyer de
1 Oasis, vallée, île de veichire dans le désert, alimentée par un cours d'eau, un torrent.
famille, à la patrie, à tout ce qu'on a eu de cher, est bien réellement une mort, et une mort peut-être aussi cruelle que l'autre : elle laisse vivre pour souffrir. Hantalah, Hobeïbeh et leur fils unique, Amrou-Abd-al-Messih, âgé de douze ans à cette époque, s'éloignèrent donc, la mort dans le cœur, pour se diriger vers les campagnes voisines de Koufah. De leurs troupeaux, qu'ils ne pouvaient plus nourrir dans les saisons mauvaises , ils ne gardèrent que Rebreba, chamelle née le même jour que vint au monde Amrou; Djin, la jument qui porta tant de fois Hantalah au combat avant qu'il se fit chrétien; Djin, illustre par sa parenté, car elle était de la même race que Jahmoum , le rapide coursier de Nôman, roi de Hira; et enfin Nabbah, le chien dévoué , fidèle , le chien avec lequel le pauvre partage sa dernière bouchée.
Arrivés dans le lieu où ils devaient s'établir au service d'un riche possesseur de troupeaux, habitant entre Hira et Koufah,ils le supplièrent de recevoir, comme à lui appartenant, dans ses écuries et ses étables, Rebreba et Djin, avec la faveur réservée à Ho-
beïbeh de soigner la chamelle, de la conduire au pâturage , de même que Hantalah sollicita la grâce d'être toujours sinon le maître de Djin, du moins son serviteur affectionné. L'homme riche auquel Hantalah et sa famille vendaient leurs services pour vivre était d'un caractère grossier et rude; mais il n'est guère de cœurs assez durs pour être impénétrables à certains sentiments d'attachement et de tendresse. Ceux que venaient de témoigner Hantalah et sa femme étaient de ce nombre ; leur maître les comprit , et leur accorda ce qu'ils demandaient.
Tel était le sujet des causeries qu'échangeaient sur le seuil de la tente , éclairée par une lune aussi fraîche que splendide, Hantalah et Hobeïbeh. Mélancoliques et tristes souvenirs d'un passé plus heureux, il leur semblait, en s'y livrant devant un si beau ciel, si serein, si calme, qu'ils se calmaient aussi et reprenaient toute leur sérénité: avaient-ils d'ailleurs jamais perdu celle que donnelaconscienced'avoirtoujoursbienvécu?
Aux réminiscences de ce Wady-Hantalah dans lequel ils avaient eu tant de bonheur,
venaient tout naturellement se rattacher celles des amis qui contribuèrent à rendre complète cette félicité perdue.
« Et notre bon père Arsenios! celui qui nous a communiqué cette foi sans laquelle nous aurions succombé à notre malheur, le père Arsenios, qu'est-il devenu? dit Hobeïbeh.
— Cette question que nous nous faisons , répondit Hantalah, il l'a peut-être adressée lui-même au Ciel . lorsque , à son retour du long pèlerinage pour lequel il est parti , il y a cinq ans, afin de visiter ses frères de la Syrie et de l'Egypte, il n'aura plus retrouvé son cher Wady-Hantalah.
— Et cette tente devant laquelle, par des soirs aussi beaux que celui-ci, il nous enseignait la religion véritable , disait d'une voix respectueuse la vie du Seigneur, ou nous racontait les jours passés par les ermites dans le désert. Les histoires merveilleuses de leurs combats avec Satan et les démons, ces êtres effrayants que nous nommions cheïtan, gouls oua frites, commes elles étaient belles, n'estce pas?
— Oui, elles me rappelaient ces récits des temps d'ignorance par lesquels nos nuits furent plus d'une fois abrégées.
— Les contes du soir devant la tente? dit Hobeïbeh; c'est vrai. Quand j'étais jeune fille, mon père et ma mère m'éblouissaient avec ces aventures. Les péris et les djins tantôt élevaient des palais de cristal dans lesquels rayonnaient des milliers de bougies parfumées, tantôt creusaient d'épouvantables cavernes où luisaient dans l'obscurité des yeux d'un feu sombre, où brûlaient des flammes ténébreuses comme celles de Djehennem; mais l'enfer, mais le paradis du père Arsenios étaient bien plus remplis de terreur ou de béatitude, quand il nous peignait en même temps les tortures du remords, la félicité d'une bonne conscience. Alors, comme les démons qu'il lançait sur les coupables étaient plus terribles! combien étaient plus beaux les séraphins dont il déployait les blanches ailes pour en envelopper comme de langes de lumière les âmes bonnes et pures!
— Tu dis bien, Hobeïbeh, et l'on voit que tu es poète.
— Moins poète cependant que la femme de Korad-ben-Adjdaa. --'
— Encore un ami que nous avons perdu !
— Sans doute, en passant près de Wady- Hantalah, il l'aura vainement cherché ainsi que ses tristes possesseurs, et, ne trouvant plus rien que le sable, il aura prié pour nous. »
En ce moment on vit sur la plaine s'étendre une ombre humaine, à la taille la plus gigantesque et toujours croissante. Celle du palmier dessinée en noir par le splendide rayon de la lune ne grandissait pas, et n'avait d'autre mouvement que l'ondulation imprimée aux verts parasols par la brise du soir; mais cette ombre qui venait vers la tente, c'était un géant qui s'élevait toujours, et après les ressouvenirs que Hobeïbeh avait eus des Mille et une Nuits, elle aurait pu se rappeler ces djins aux corps formés de vapeur, montant du fond de la mer, montant, montant jusqu'aux nues. Cependant, comme Nabbah s'élança avec un aboiement joyeux vers l'apparition, on put croire qu'elle n'était pas fâcheuse.
« Eh bien, Amrou! car ce géant n'était
autre que le petit Amrou-Abd-al-Messih , derrière qui brillait la lune à l'horizon; eh bien, mon enfant, lui dit Hobeïbeh, Rebréba est-elle endormie dans son étable, après une bonne station à l'abreuvoir?
— Et Djin a-t-il sa mangeoire bien garnie? demanda Hantalah.
— Soyez tranquilles, mon père et ma mère, tous deux vont bien, ainsi que Ghemen la brebis , qui dort paisiblement dans son coin ordinaire, à côté de la tente,
— Nous pouvons donc jouir en paix de cette soirée si fraîche et si pure, dit Hobeïbeh.
— Ce ne sera pas pour longtemps, dit Hantalah après avoir regardé tous les points de l'horizon; nous aurons bientôt de l'orage, un vent furieux, un simoun.
-— Gomment , mon père ! dit Amrou , par ce beau temps ! Voyez comme la lune est éclatante !
— Mais vois comme tous les points de l'horizon sont troubles et grisâtres. La lune, si splendide encore, c'est le présent; mais il faut aussi voir l'avenir. Or l'avenir, ce sont ces nuits sombres, là-bas. Grois-en mon ex-
périence; j'ai fait une assez triste épreuve de ces tempêtes pour en connaître les symptômes. »
En ce moment des clochettes retentissent, les clochettes des chameaux et des vaches qui revenaient de l'abreuvoir. ^
« Bonsoir, bonne nuit, Hantalah, lui dirent les pâtres et les chameliers, qui hâtaient le pas en poussant leurs troupeaux. Bonsoir; nous nous pressons , car il y a encore loin d'ici à nos tentes, et l'orage approche. »
Amrou ne voyait rien encore au ciel, et il se moquait, en jeune homme inexpérimenté, de ces vieux pasteurs , qu'il regardait comme timides et poltrons même, parce qu'ils étaient prudents.
Leur prédiction ne tarda pas à se réaliser, et Amrou -Abd- al -Messih reconnut le tort qu'il y a à repousser les avis des hommes vieillis dans l'expérience et par l'expérience. L'azur argenté du ciel, si pur tout à l'heure, se voila de vapeurs de moins en moins transparentes, épaisses de plus en plus, et la lune s'entoura de cette couronne qu'on nomme haloy et ce halo, d'abord d'un gris assez clair,
devint fauve, cuivré, noir de poix. Au lieu de la fraîche brise de tout à l'heure , souffla de divers point% de l'horizon un vent violent, et ce vent était chaud comme l'haleine d'une fournaise. La fournaise, c'était déjà presque tout le ciel, qu'embrasait un immense et continuel éclair, qu'ébranlait un de ces formidables et imposants tonnerres de l'Orient, qui ont. fait dire aux Arabes : Le tonnerre chante les louanges de Dieu dans les nuées.
« Rentrons, rentrons, il est temps, dit Hantalah. Tu vois, Amrou, que je ne m'étais pas trompé. »
Amrou, en priant son père de lui pardonner, rentra derrière lui et sa mère. Nabbah les suivit; mais il était tout différent du Nabbah alerte et folâtre de tout à l'heure. Muet, la tête baissée la queue pendante, rampant plutôt qu'il ne marchait, il alla se coucher à sa place accoutumée, et Hantalah, Hobeïbeh , se mirent à servir le pauvre morceau de fromage de brebis avec les quelques dattes qui devaient former le frugal repas du soir; et lui, à la clarté d'une petite lampe, il commença à faire lire Amrou dans un court
catéchisme écrit par le père Arsenics et donné par lui à son disciple Hantalah. Qu'on ne s'étonne point de voir cet Arabe , ainsi que sa femme, doués d'une instruction assez rare. Tandis que les Arabes idolâtres de Hira, même les plus considérables , ne savaient pas déchiffrer un mot, les Arabes chrétiens connaissaient presque tous l'art de la lecture. Une religion qui élève l'âme ne peut qu'étendre et développer les intelligences, et la supériorité que leur donnait leur science mettait les .chrétiens, bien qu'esclaves, au-dessus de leurs maîtres ignorants.
TAHMODM
« Vite, vite, qu'on selle Yahmoum! J'ai ouï dire que sur la lisière du désert d'Irak on a vu un troupeau d'ânes sauvages. Je veux partir à leur poursuite; sur-le-champ, sur-le-champ , entendez-vous? »
Entendre, c'est obéir. Il n'y avait qu'un maître absolu qui pût parler ainsi. C'était, en effet, de la bouche de Nôman, roi de Hira, que sortait cet ordre si soudain : dans un
clin d'œil Yahmoum fut sellé, bridé, les chiens prêts à partir; la suite nombreuse du roi l'entoura.
Tout cela réalisé dans le temps d'un éclair, comme par magie! Qu'une volonté si merveilleusement obéie , avec la rapidité d'un enchantement, serait précieuse et pour celui qui la conçoit et pour ceux qui en éprouvent les effets, si ces effets devaient toujours être bons! Mais l'homme est trop faible pour qu'un tel pouvoir lui soit prudemment dévolu; il lui faut des limites, à cet être déjà limité par sa nature. La puissance sans bornes ne peut appartenir avec sécurité qu'au Créateur, à l'Éternel, à l'infini, à Dieu.
Nous avons déjà vu combien Nôman avait cruellement usé de son vouloir sans frein. Du moins aujourd'hui il ne l'avait exercé que dans un but innocent, et les onagres seuls en devaient souffrir. Il s'élança donc sur Yahmoum au moment où déclinait, magnifique, le soleil de ce jour destiné à finir par l'horrible tempête qui a fait rentrer dans sa tente la famille de Hantalah.
A peine en selle , Nôman n'eut qu'à dire
un mot, et Yahmoum partit plus rapide qu'une flèche. Bientôt le royal chasseur, se détachant de sa suite, s'acharna sur les traces d'un âne sauvage de la plus haute taille et de la plus belle espèce. Plus Yahmoum, poussé par la main, la voix, l'éperon de son maître, et surtout par l'ardeur qui gonflait ses narines et son poitrail, plus vite Yahmoum volait, et, suivant J' expression orientale, nageait à travers l'espace, plus l'infatigable onagre fuyait d'une course dont la vitesse redoublait toujours. Ce n'étaientplus des pas, c'était un vol ; ce n'était plus un animal qui courait , c'était un flot de poussière que poussait le vent.
Et de même l'on ne voyait plus d' Yahmoum que le nuage de poussière que soulevaient, qu'élevaient autour de lui ses quatre pieds, plus rien que la vapeur brûlante de ses flancs, de ses naseaux, de sa bouche écumante. Il avait été bien nommé Yahmoum, c'est-àdire ^7/^6me.Tout son corps n'était plus qu'une fumée épaisse comme celle que jette une chaudière en ébullition.
Longtemps Nôman trouva un sauvage plaisir dans cette course effrénée sur les traces de l'onagre.
« Courage, Yahmoum! va! va! courage!
Je la veux , cette proie , il me la faut. Vole , fils du vent! »
Et à force d'exciter, d'irriter Yahmoum, ce fougueux coursier fut saisi d'une véritable ivresse. Il ne connut plu^ ni la voix de son maître, ni le mors, ni les rênes... Nôman avait beau faire , beau crier, beau menacer, beau flatter, il était à présent l'esclave de cet animal sans frein. Tyran de Hira, tu aurais dû alors comprendre combien sont à plaindre les hommes livrés au caprice d'un homme sans raison!
C'en était fait, tout était vain; Yahmoum traversait dans son élan irrésistible rochers, vallons , bois , tournant à droite , à gauche , emportant son maître où le poussait le vertige.
Et la nuit était venue, sombre, épaisse; la lune avait disparu sous de lourdes nuées ou les trombes de poussière.que soulevait le vent
du simoun. Pas une lueur d'étoile, rien que celle des éclairs qui aveuglaient cheval et cavalier.
Le galop effréné d'Yahmoum dans ces ténèbres était effrayant.