LA CONVERSION
Tandis qu'Amrou et Kafour reprennent tristement la route du wady, une scène pleine de grandeur et d'émotion se passe sur la place des Ghorebaïn , et la foule elle-même, par son attitude, témoigne de son anxiété.
Hantalah et Korad y sont devant le roi.
« 0 roi! dit Hantalah , me voici : je viens dégager la parole de mon ami, je t'apporte ma tête ! »
Mais Arsenios , qui s'était aussi approché du roi , étendant la main comme pour écarter Hantalah, fit signe qu'il demandait à parler.
« Vieillard ,'^que me]veux-tu? dit Nôman; la réputation de ta vertu et de tes bienfaits est venue jusqu'à moi , mon oreille est prête à t'entendre. Parle : que puis-je faire pour toi? »
Arsenios s'inclina devant le roi.
a 0 roi ! dit-il avec une voix tremblante d'émotion, je viens te demander la vie de cet homme : laisse vivre Hantalah, rends-le à sa femme , à son fils , à la tribu dont il est le père. Je te le demande au nom de la miséricorde divine, dont nous avons tous besoin. »
Nôman était visiblement ému; son cœur
commençait à s'amollir; frappé qu'il avait été si récemment dans tout ce qu'il avait de cher. Néanmoins son émotion était si fortement combattue par les superstitions de son enfance et de toute sa vie, qu'il la surmonta.
« Vieillard, que me demandes-tu? dit-il à Arsenios; ne sais-tu pas qu'un serment est une chose sacrée ? Déjà , pour avoir différé d'accomplir ma promesse, la vengeance du Ciel s'est appesantie sur nioi. C'est elle qui m'a ôté ma mère et mon plus jeune fils; c'est elle qui m'a enlevé le plus ferme appui de mon trône, le sage Hakim ; et à cette heure mon dernier fils, l'héritier du trône, est atteint lui-même d'un mal affreux... A cette heure je n'ai peut-être plus de fils!...
— 0 roi ! reprit Arsenios avec la douceur persuasive qui coulait de ses lèvres et avait sa source ineffable dans son cœur et dans sa
foi, penses-tu conjurer les coups de la justice divine en commettant un nouveau crime? Et ne sais-tu pas que les nuages d'où sort la foudre sont formés des pleurs des innocents 2
— Vieillard, je te l'ai dit, j'ai juré parle sang!
— Et tu pourrais tenir cet horrible serment! et tu pourrais porter la main sur ton hôte ! . . . Un tel serment est sacrilège , il outrage le Tout-Puissant... Renonce à une erreur si cruelle, ouvre les yeux à la vraie foi!... Elle te commande la clémence; et ici ce n'est pas même clémence, mais justice... 0 mon Dieu, dit le saint moine en levant vers le ciel ses yeux où brillait une larme, ô mon Dieu! inspirez-moi; apprenez -moi les paroles qui pourront toucher le cœur du roi. »
ruis s'adressant à Nôman :
« Quel est donc le dieu que tu sers pour lui
offrir de tels présents I Abandonne un culte menteur, rends hommage à notre Dieu. Le Dieu des chrétiens est un Dieu d'amour et de miséricorde ; il a donné son sang pour racheter nos âmes; la demeure de sa grâce est partout, et les portes en sont ouvertes à tous; il pardonnera à ton repentir; les larmes du repentir sont le seul sacrifice agréable à ses yeux. »
La figure de Nôman exprimait tour à tour le doute, l'irrésolution et l'attendrissement; il était comme accablé sous les paroles du saint moine. La lumière commençait - elle à pénétrer dans son cœur? Arsenios l'espéra ; et encouragé par le silence du roi , exalté par sa charité, il osa aller plus loin encore :
« Tu pleures la mort de ta mère! tu accuses la vengeance céleste! mais si tu regardais en toi-même, tu trouverais peut-être que c'est toi qui l'as tuée par les incessantes
blessures que tu as faites à son cœur. Que de prières elle t'a vainement adressées! que de larmes elle a répandues sur ce serment cruel qui pourrait encore aujourd'hui te pousser à porter la main sur un innocent!... sur ton hôte!... Ton fils, dis-tu, est frappé d'un mal affreux et incompréhensible; avant de l'abandonner à la fatalité, qui n'est que l'impuissance de l'ignorance, laisse-le-moi voir; je tenterai de le guérir... Si mes efforts sont stériles , courbe ton front sous la justice divine. »
Mais le roi restait toujours muet.
« Et si je n'ai pu toucher ton cœur par mes prières et te sauver d'un nouveau, d'un horrible crime , s'il te faut absolument une victime, prends ma vie et épargne celle de Hantalah. Je touche à la fin de ma carrière; en me frappant, tu ne frapperas que moi; en frappant Hantalah, tu atteins une tribu tout entière.
— Que dites -VOUS, mon père? s'écria Hantalah en se plaçant devant Arsenios, comme pour le couvrir de son corps. Non, non, mon père! votre précieuse vie doit être conservée pour le service de Dieu et le salut des âmes : c'est moi qui suis la victime dévouée au sacrifice... Roi Nôman, ordonne mon supplice; je suis prêt à mourir ! »
Mais Arsenios insistait toujours pour mourir à la place de Hantalah. C'est alors que Nôman, ne pouvant résister à ce généreux combat, et poussé par un invincible entraînement, s'écria:
« Tu m'as vaincu, vieillard, par tant de vertu et de générosité I Oui, je le jure! ton Dieu sera mon Dieu, ta loi sera ma loi; je suis chrétien! Non seulement je t'accorde la vie de Hantalah , mais je remets la mienne entre tes mains. Continue à éclairer mon cœur; tu n'auras pas de disciple plus fervent que moi.
Pour expier mes crimes je te suivrai dans le désert; j'abandonne pour toujours le trône et ses grandeurs. »
En parlant ainsi, Nôman se dépouilla du sceptre et de la couronne ; il s'élança de son cheval et vint tomber aux genoux du saint moine, qui versa sur le front du roi l'eau du baptême.
Tandis qu'Arsenios, ému jusqu'aux larmes, avait cherché dans son cœur les paroles qui pourraient attendrir le cœur du roi, dans la foule muette et attentive toutes les âmes semblaient suspendues aux lèvres du saint homme , et aspirer cette foi divine que le vénérable Arsenios avait répandue dans toute la contrée. En ce moment sa noble figure avait quelque chose de plus qu'humain : la foi, l'espérance et la charité s'y peignaient avec une si communicative et si entraînante énergie qu'au moment où Nôman prononça ces mots : « Je suis chré-
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tien ! » tous se prosternèrent en même temps et répétèrent : « Je suis chrétien ! »
Quelle victoire pour le bon moine! avec quelle tendresse il appela Nôman : « Mon fils! » et le serra dans ses bras! Ce n'était pas seulement la vie de Hantalah qu'il avait obtenue : il venait de conquérir un grand nombre d'âmes pour le ciel ! A cette heure bénie, il recueillait le fruit de ses douces et persévérantes vertus; et la moisson était plus abondante encore , non point qu'il l'avait désirée , mais qu'il la pouvait espérer jamais. Arsenios reconnaissait ici comme partout la grâce divine qui l'avait conduit et soutenu : et avec quelle ferveur il en remerciait le Tout- Puissant!
Pour Hantalah , son ardente charité prenait une si grande part à cette immense conversion qu'il en oubliait presque qu'il pourrait encore serrer dans ses bras sa
femme, son fils; qu'il pourrait revoir son cher wady, et continuer à y répandre les lumières de la foi sur tous ceux qu'il y avait recueillis. J
Rien ne peut donner l'idée du spectacle attendrissant qu'offrait à cette heure la place des Ghorebaïn , peu d'instants auparavant destinée à un si horrible sacrifice. Arsenios embrassait Hantalah et Korad; il bénissait la foule qui se pressait sur ses pas ; il avait de douces paroles pour tous, et sa noble figure rayonnait d'une sainte joie, tandis que Nôman, tout entier à sa foi nouvelle, rentrait dans son palais pour la dernière fois.
Après avoir encore embrassé Arsenios, qui lui promit de le revoir bientôt, Hantalah, accompagné de Korad-ben-Adjdaa, se prépara à quitter Hira. Il avait hâte de revoir Hobeïbeh, dont il se figurait l'inquiétude. Pauvre Hobeïbeh! se disait-il, que n'aura-t- elle pas
dû souffrir durant cette absence inexplicable pour elle ! Mais aussi de quel bonheur la tribu tout entière allait être comblée quand elle saurait le danger auquel Hantalah venait d'échapper!
Les deux amis, préoccupés des mêmes pensées, bravèrent la chaleur du jour qui changeait la mer de sable en fournaise, et tous deux, sans perdre un instant, regagnèrent le wady, et y arrivèrent au moment même où Kafour allait se mettre à la recherche de son cheik bien-aimé. Son père et sa mère le comblaient de caresses et de bénédictions : cette nouvelle séparation leur était bien douloureuse; mais la reconnaissance leur faisait une loi de la souffrir, et ils ne songeaient pas même à s'en plaindre. Eux aussi n'avaient qu'une pensée , et cette pensée était dans le cœur de tous : savoir ce qu'était devenu Hantalah et le revoir.
Amrou aurait bien voulu accompagner
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Kafour; mais il ne pouvait quitter sa mère: et Kafour, confiant dans la bonté divine, qu'il avait tant éprouvée , allait s'éloigner le cœur plein d'espérance et de courage, quand un cri de joie vola de bouche en bouche :
« C'est lui! le voilà! c'est le cheik! Dieu soit loué et béni! Le voilà, notre bon cheik! Hantalah est revenu ! »
Kafour sautait et gambadait, baisait les mains de son maître, et s'écriait en s'adressant à Hobeïbeh et à Amrou :
« Oh! je vous le disais bien que Dieu nous le rendrait! »
Quelles expressions pourraient peindre la joie et l'attendrissement reUgieux qui remplissaient l'âme de Hantalah à cette heure où il serrait dans ses bras Hobeïbeh et Amrou, qu'il ne croyait plus revoir! Il jouissait d'un bonheur sans mélange qu'il ne connaissait plus depuis longtemps. Hobeïbeh, ou-
bliant le calme et la dignité habituels des Arabes , était folle de joie ; elle embrassait son mari; et, tout en le pressant de questions pour savoir comment il était parti sans rien dire , comment il revenait à cette heure du jour, couvert de sueur et de poussière, elle invitait les deux amis à venir se reposer dans la tente et à prendre les rafraîchissements dont ils avaient si grand besoin. La présence de Korad lui montrait bien qu'elle ne s'était pas trompée en supposant un rendez-vous : mais pourquoi ce mystère, qui les avait tous plongés dans une anxiété si cruelle?
« Femme, dit enfin Hantalah, commençons par remercier le Tout-Puissant, qui nous a comblés de ses grâces et qui permet qu'aujourd'hui je sois revenu au milieu de vous! »
A ces paroles Hobeïbeh et Amrou comprirent qu'un grand danger avait menacé Han-
talah; ils se prosternèrent pour prier avec lui ; et quand ils se relevèrent , Hobeïbeh apprit à quel affreux malheur elle avait échappé, grâce à Dieu et au père Arsenios. Son cœur battit si violemment qu'il semblait près de s'échapper de sa poitrine; des larmes d'effroi inondèrent son visage, et elle recommença à serrer Hantalah dans ses bras, comme si elle craignait encore de le perdre ; puis elle recommença aussi à adresser au Tout-Puissant ses actions de grâces, comme elle lui avait adressé ses prières dans l'affliction.
Korad-ben-Adjdaa, qui se riait aujourd'hui du cri de la chouette de la mort dans le désert, proposa ensuite de continuer la fête interrompue, et, quand le soleil s'abaissa derrière les palmiers qui étendaient leur ombre sur le wady, elle fut reprise avec une joie et un entrain d'autant plus grands que l'anxiété avait été plus cruelle.
Cette fois Hantalah écouta avec un bonheur exempt de toute pensée sinistre les couplets faits par Hobeïbeh , et tous ces vœux de longue vie répétés avec l'accent du cœur par la tribu tout entière. Une seule personne manquait à la fête pour qu'elle fût complète : c'était le père Arsenios.
Arsenios n'avait pas voulu quitter son nouveau disciple; il voulait voir le fils de Nôman, tâcher de le guérir, et défendre le roi contre les influences qui eussent pu ébranler sa résolution sainte. Mais rien de semblable n'était à craindre pour Nôman; sa ferveur était loin de se ralentir : au moment où la foi avait illuminé son âme , il avait été saisi d'un immense repentir, et d'un égal désir de réparer, autant que cela était possible , et d'expier ses crimes. Aussi, dès le lendemain de ce jour mémorable, il assembla les officiers de sa maison, et s'étant fait apporter son trésor, qui était considérable, il le répandit
tout entier sur les pauvres, ayant fait pour lui le vœu de pauvreté. Puis il régla avec le plus grand soin toutes les affaires du royaume ; et, ayant eu la joie de voir son fils renaître à la santé, il lui remit la couronne en présence de toute l'armée et de tous les grands de Hira.
Après avoir ainsi pourvu à tout ce qui pouvait assurer la paix et la sécurité du pays, il prit le bâton de pèlerin; et l'on eût pu voir alors celui qui pendant si longtemps avait ébloui par l'éclat de sa puissance, et fait trembler par la violence de ses passions tous ceux qui l'approchaient, seul et humblement vêtu, sortir du palais avant le jour et s'avancer à travers la ville.
Quand il fut arrivé sur cette place des Ghorebaïn, où le parterre d'anémones brillait plus vivement que jamais sous les premiers rayons d'un soleil levant, Nôman s'arrêta et contempla avec des larmes ces monuments
qui restaient debout comme pour éterniser le souvenir de ses crimes!... Mais, confiant dans sa foi nouvelle, il s'agenouilla, pria avec toute la ferveur de son âme, et, s'étant relevé, il tourna un dernier regard sur la ville qu'il abandonnait pour toujours ; il en sortit par la même porte par laquelle Hantalah y était entré, et s'enfonça dans le désert.