‹ Les anémones du roi NômanChapitre 5 sur 11 · JOIE AU RETOUR · texte numérisé non relu

JOIE AU RETOUR

^ Quelfutle douloureux étonnement de Maessema quand elle apprit qu'un étranger avait pénétré dans la ville malgré les excessives précautions qu'elle avait prises ! Elle fit venir les gardes chargés de l'exécution de ses ordres, et leur adressa des reproches qu'ils étaient loin de mériter, car la vigilance avait été extrême. C'est ce qu'ils affirmèrent avec serment à Maessema, et elle le crut, mais en éprouvant non moins qu'eux une surprise que nous ne partageons pas, nous qui savons depuis longtemps que Hantalah avait quitté

sa tente le soir au soleil couchant, pour voyager au frais de la nuit , et arriver à Hira bien avant le jour. C'est ce qu'il avait fait, et, entré dans la ville à deux heures du matin environ, il avait passé le reste de la nuit dans le petit bois d'où nous l'avons vu courir vers Nôman.

Du reste, il ne sortit point de la capitale comme il y était entré, furtivement et sans bruit. Honoré des largesses du roi, il marchait précédé d'officiers de la cour, et chacun s'inclinait sur son passage presque comme sur celui du souverain, dont il portait en quelque sorte le reflet dans l'éclat que répandaient sur lui les bienfaits royaux. Qui ne se rappellerait, en voyant cette espèce de triomphe de Hantalah , les couronnes de fleurs dont les païens ornaient le front des holocaustes?

Nôman ne permit pas d'ailleurs que l'Arabe sortît de sa ville sans qu'un splendide repas lui eût été servi daais un de ses palais situé à la principale porte de Hira, et Hantalah ne se remit en chemin que lorsque l'ardente chaleur du jour fut passée. La nuit était ad-

mirable, et il y avait un rapport d'un charme infini entre la sérénité de la lune et la paix du désert, qu'animait seulement le bruit presque calme , tant il était mélodieux et cadencé, des clochettes des chameaux. Que la même paix ne pouvait-elle être dans le cœur de Hantalah! Mais un supplice affreux venait de commencer pour lui , et depuis quelques heures il était dans l'affreuse position que la Providence a voulu sauver à l'homme , celle d'un malheureux qui saurait l'heure précise, immanquable de sa mort! Cette heure est décidée et résolue dans la pensée de Dieu; mais il la cache à l'homme , et c'est un de ses plus grands bienfaits envers sa créature élue.

Et ce bienfait, Nôman venait de le ravir à Hantalah. Comment vivrait-il désormais entre sa femme et son fils, qui allaient être si joyeux de le voir, et que lui il allait revoir d'un œil si désolé ! Il faudra cependant leur cacher son chagrin , son tourment , les larmes qui viendraient sur ses paupières à l'incessante pensée qu'il était condamné à se séparer d'eux. Bientôt ces réflexions et celles

innombrables qui venaient s'y rattacher le préoccupèrent pendant toute la nuit , à moins que, pour se soustraire au véritable vertige qu'elles lui donnaient, il n'engageât de temps à autre la conversation avec les chameliers ; mais ces causeries nécessairement bien vides, bien indifférentes , laissaient trop vite place à des préoccupations nouvelles plus déchirantes encore.

Ses tortures s'aggravaient à mesure qu'à la croissante lumière du jour naissant il reconnaissait qu'il approchait de sa tente. Hier, ces remarques qui lui annonçaient sa prochaine rentrée dans sa famille lui auraient rempli l'âme de joie; ce matin, c'était de douleur.

Quant à Hobeïbeh et à Amrou, ne sachant s'ils devaient éprouver douleur ou joie, car ils se demandaient si le roi Nôman avait donné à Hantalah les secours sans lesquels ils étaient perdus, ils l'attendaient avec la plus grande impatience. Elle augmenta quand le soleil fut depuis plus de trois heures déjà sur l'horizon.

« Il ne vient pas !

— Rassure -toi, mère; peut-être le roi l'aura retenu afin de lui rendre hospitalité pour hospitalité.

— S'il est en route par cette chaleur, qu'il doit souffrir!

— Vois donc! vois donc, mère! — et il montrait, en même temps qu'il parlait, l'horizon à Hobeïbeh; — vois donc!

— C'est le mirage.

— Je le sais, ma mère, c'est le serab; mais comme celui-ci est beau ! Je me rappelle d'avoir passé, tout enfant, quand nous changions un jour de station , sur les bords d'une grande rivière..., Alforat, l'Euphrate..., je crois ; eh bien ! ne dirait-on pas voir une pareille étendue d'eau, sur les flots de laquelle le soleil brillerait?

— Oui, dit Hobeïbeh; mais c'est un mensonge que cette apparence d'eau qui trompe le voyageur altéré : c'est une illusion cruelle qui fait tout le mal d'une espérance déçue.

— Mais... écoute donc, ma mère!... Estce que ce ne sont pas dans le lointain les clochettes des chameaux?

— Attends..., Amrou!... Oui!... Sans doute

H8 LES ANEMONES

quelque caravane qui vient de Hira et va à Bagdad ou à Mousel.

— Oh! oui, bien sûr, c'est une caravane. On entend les clochettes de plus en plus distinctement ; et dans le mirage , comme à travers un voile transparent ou un nuage de poussière éclairé par le soleil, vois- tu..., vois-tu les premiers chameaux qui paraissent comme des ombres?

— Oui ; les voici bien qui avancent. Quelle file! Mais... ils viennent droit à nous, on le croirait vraiment! »

Hobeïbeh achevait à peine cette observation que Nabbah s'élança d'un seul bond à vingt pas de la tente, avec cet aboiement bien connu de la famille, qui voulait dire: Mon maître! mon maître! Rabbif rabbif

Amrou et Hobeïbeh ne savaient que penser. Il était cependant possible que Hantalah revînt avec cette caravane , et le fils , la mère coururent au-devant de la nombreuse troupe de chameaux, dont le premier était à vingt pas tout au plus de la tente.

Et Nabbah, qui s'était précipité bien plus loin que sa maîtresse et son jeune maître.

DU ROI NOMAN liy

poussait toujours des cris plus joyeux à travers le voile de la vapeur qui était encore un reste du mirage ; ils virent le chien fidèle se jeter avec amour sur un homme qui descendait de dessus un des plus beaux dromadaires.

Hobeïbeh et Amrou eurent bientôt reconnu Hantalah, et l'un et l'autre tombèrent dans ses bras pendant qu'il ordonnait aux chameliers d'arrêter.

c( Comment! s'écria Hobeïbeh avec un étonnement et une joie également inexprimables, comment! tous ces chameaux sont à toi!... Oh! vois donc comme j'ai eu une bonne pensée quand je t'ai conseillé d'aller trouver le roi! Pouvait-il, en effet, ne pas se montrer reconnaissant?pouvait-il nous laisser périr faute de secours, après l'hospitalité si dévouée que tu avais exercée envers lui?... Cependant je n'aurais jamais espéré de si magnifiques présents. Rentre donc dans la tente; tu es brûlé, tu dois mourir de soif!... On le voit bien; tes traits sont contractés, tes regards abattus..., et cependant tes yeux, ta bouche , ton front, tout ne devrait expri-

mer en toi que le ravissement... Mais tu es fatigué, je le vois; viens donc, viens à l'abri, et quand tu seras reposé, tu me raconteras la merveilleuse histoire de ton voyage, dont les résultats sont si beaux ! W

Les transports que Hobeïbeh exprimait avec tant d'énergie , et dont Amrou était l'écho joyeux, redoublèrent les secrètes angoisses de Hantalah ; et bien qu'il possédât, comme tout homme fort, un puissant empire sur ses émotions, il eut bien de la peine à répondre en souriant aux empressements et aux caresses de sa famille. Hobeïbeh, attribuant toujours (et il était naturel qu'elle n'eût pas le moindre soupçon) sa gravité et son silence à la lassitude dont il était accablé, lui fît boire du lait qu'elle s'était procuré pour son retour; et quelques boules de farine délayées dans un peu d'eau devinrent en un instant un potage très réconfortant.

Quand il eut mangé et bu pour satisfaire sa faim et sa soif, mais sans ce véritable appétit qui excite le désir, Hobeïbeh et Amrou lui demandèrent des détails sur sa visite au roi de Hira.

« Gomme il a dû être content de vous voir, mon père !

— Ses riches présents le prouvent, ajouta Hobeïbeh. Combien y a-t-il de chameaux?

Leur file s'étend jusqu'à l'horizon.

— Cinq cents, répondit Hantalah.

— Cinq cents! s'écrie Hobeïbeh, éblouie par tant de richesses, cinq cents! Nous ne dirons plus, Hantalah, que le Ciel nous éprouve. »

Hantalah soupira; et sa femme lui ayant demandé le motif de ce soupir, qui lui était échappé comme pour réprimer l'abandon avec lequel elle se livrait avec tant de sécurité à ce qui lui semblait un si complet bonheur, il lui répondit que quelquefois aussi le Ciel nous éprouvait en nous envoyant en abondance les biens d'ici-bas. Puis, reprenant sa sérénité d'autrefois, il s'occupa des soins à prendre pour que chacun des chameliers établît son campement au milieu des chameaux dont la garde lui était confiée. Le don du roi Nôman avait été fait avec toute la prévoyance nécessaire pour qu'un pauvre, mis soudainement en possession de telles richesses , ne fût pas

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dans le plus grand embarras pour en disposer et en jouir. Parmi les chameaux, les uns portaient des tentes de poils de chèvre , des peaux, des cordes, des piquets, et tout l'attirail d'un campement ; les autres étaient chargés d'abondantes provisions pour la nourriture des animaux et des hommes pendant plusieurs mois. En déchargeant le chameau que montait Hantalah, Amrou et Hobeïbeh, qui l'aidèrent, trouvèrent au milieu des sacs de froment et d'orge une grosse bourse pleine de dinars.

« Vois, vois, Hantalah, lui dit Hobeïbeh en . lui portant cet or, vois comme le roi Nôman est généreux et combien il se montre reconnaissant de ton hospitalité ! »

Hantalah, afin de se dérober à l'embarras pénible où le mettaient les transports de sa femme, transports auxquels il lui était impossible de répondre avec l'accent de joie et de reconnaissance qu'elle donnait à ses expressions, redoubla d'activité pour l'établissement de son campement, qui couvrait une vaste étendue de terrain. C'était alors un mouvement plein de vie au milieu de cette solitude.

Les chameliers arabes et nubiens, au teint noir, olive ou cuivré, allaient, venaient, couraient aux moindres ordres de Hantalah, plantant les piquets pour le bétail, dressant leurs tentes , creusant alentour de petits canaux pour l'écoulement des rares eaux d'orage ou de celles que le ménage emploie; et pendant ce temps Amrou s'amusait à bondir, sans s'inquiéter de l'absence d'étrier, sur le dos élevé de chaque chameau, de chaque chamelle.

« En voilà un qui sera rapide et infatigable à la course !

— Celle-ci sera bonne laitière, » remarquait Hobeïbeh en passant en revue le troupeau.

Puis elle soupira.

— «Ah! dit-elle à Hantalah, j'en donnerais bien vingt-cinq pour avoir notre bonne Rebreba!

— Et Djin! ajouta Amrou, qui avait entendu ce que venait de dire sa mère; et Djin!... Est-ce que vous ne donneriez pas vingt-cinq chameaux pour avoir Djin? dites, mon père? »

La mère et le fils n'eurent pas besoin de répéter leurs questions. Hantalah avait saisi la pensée de Tun et de l'autre comme une idée excellente. Ainsi il pouvait recouvrer sa jument, sa chamelle favorites, et en même temps, au moyen de cet échange, rendre à son maître, qui avait été si bon pour lui, une petite partie de la richesse que le feu lui avait prise.

« Vous avez raison, femme, enfant! c'est une inspiration qui vous est venue d'en haut! J'y obéis sans retard. »

En un instant il fut à la porte de la tente à demi brûlée sous laquelle Adim , hier l'opulent propriétaire de si immenses troupeaux de chameaux et de buffles, se livrait à la plus profonde douleur. Il était loin, bien loin de la résignation de son antique compatriote du désert, F Arabe Ayyoub , le patriarche Job, en qui les Orientaux vénèrent la vertu par excellence, la leur, la patience, la soumission la plus touchante sous les coups dont les accable la fortune. La veille, au moment du désastre, Hantalah avait trouvé ce riche, devenu pauvre en un clin d'œil , abandonné à

une affliction qui allait jusqu'au désespoir, s'arrachant les cheveux, la barbe, se déchirant les vêtements, couvrant leurs lambeaux de poussière ou de la cendre que Tincendie lui avait seule laissée : de même il le retrouva.

Il est vrai qu'au moment même de la catastrophe il pouvait encore y avoir au fond de sa désolation quelque espérance : peut-être tous ses troupeaux, tous ses bâtiments, tous ses abondants greniers n'avaient-ils pas été la proie de ce double fléau, l'incendie et le pillage ; mais un douloureux examen lui avait montré que sa perte était immense, complète, et, le cœur brisé par la cruelle certitude, il venait donc de rentrer dans sa tente aussi atterré qu'on l'est après vingt-quatre heures d'une grande calamité, séparation ou mort, quand la réflexion nous en a fait apparaître toute l'étendue, toutes les poignantes perspectives.

L'aspect d'une telle désolation , qui n'avait pour cause que des malheurs matériels réparables avec du courage et de la persévérance,

eût suffi pour donner à Hantalah une force double contre cet irréparable malheur dont il était non point menacé, mais certain. Il éprouvait, en voyant l'anéantissement de son ancien maître, un sentiment qui lui était pénible à l'égard d'un homme auquel il avait voué toute reconnaissance (il allait lui en donner la preuve); mais combien il aurait voulu le trouver debout, le front haut devant Tadversité !

Après avoir contemplé un instant la douleur d'Adim , tellement absorbé qu'il n'avait point entendu , qu'il ne voyait point Hantalah , celui-ci prit la parole :

« Allons ! maître Adim , relève la tète ! regarde de l'œil de la gratitude le Ciel, qui a eu pitié de nous. La fortune m'est revenue : c'est dire qu'elle te revient aussi. Je te propose un échange : rends-moi Djin et Rebreba, et je te donnerai vingt-cinq forts chameaux, vingtcinq belles chamelles laitières. »

Adim avait, en efTet, relevé la tête aux premières paroles de Hantalah; mais ce fut pour tourner vers lui un regard de stupé-

DU ROI NO\fAN in

faction, dont l'expression ne fit que croître quand il lui parla du don de vingt-cinq chameaux,* de vingt-cinq chamelles.

« Le chagrin nous fait perdre Tesprit, mon pauvre Hantalah. Tu rêves! mais je ne puis, hélas! partager tes beaux songes au milieu de ces ruines. »

Le son des clochettes annonça cependant bientôt à Adim la venue du troupeau dont Hantalah lui avait parlé, et au bout de quelques minutes les chameaux arrivaient conduits par Amrou, les chamelles dirigées par Kafour, Nubien de quinze ans, l'un des chameliers que Nôman avait donnés à Hantalah. Ce jeune Kafour était en vérité une charmante créature ; aussi déjà était-il le favori d' Amrou, de Hantalah et de Hobeïbeh. Son visage, d'un noir d'ébène (et c'est à cause de cette circonstance que, par une plaisanterie assez habituelle à l'Orient, l'esclave nubien avait été nommé Kafour, mot qui signifie cainphre; et l'on sait que le camphre est d'une parfaite blancheur); son visage, d'un noir d'ébène, décelait toutes les qualités les plus précieuses pour les autres et pour lui-même :

r empressement à être utile, le courage, le dévouement, mais surtout une gaieté qui rayonnait sans cesse dans ses deux yeux scintillants et sur la double rangée de ses dents blanches comme la neige, souriante comme le jour naissant. Plus d'une fois les poètes de la cour de Hira avaient peint Kafour par cette image; et ils ajoutaient que ses yeux, étincelant sur son front noir, sur ses joues noires comme la nuit, resplendissaient autant que deux étoiles au milieu des ténèbres.

A peine eut-il aperçu Hantalah qu'il poussa le cri de joie de son pays, s'élança du dos de la chamelle qu'il montait en tête de son troupeau , et accourut tout souriant vers son maître, lui présentant la bride de sa haute monture. Amrou, de son côté, avait fait la même manœuvre ; et pendant ce temps Adim regardait d'un œil ébahi ce qui se passait. Il se croyait en proie aux hallucinations de la fièvre ardente causée par le coup dont il avait été frappé. Ce sont , se disait-il, les rêves du délire qui font apparaître devant moi, comme une réalité, un faible souvenir de ma for-

tune perdue. Et il allait retomber dans son anéantissement, quand Hantalah le rappela à lui.

« Eh bien! maître, voyons! veux-tu faire l'échange que je te propose? Voici le troupeau que je t'ai offert : compte. Il y a bien là cinquante bêtes superbes qui te donneront bientôt un riche troupeau. Viens les examiner. »

Adim eut toutes les peines du monde à quitter la natte sur laquelle il était étendu, tant le manque de courage l'avait plongé dans un apathique engourdissement, si contraire au rétablissement de ses affaires. Sans doute il s'était dit, comme Korad au début de ce livre, le stupide mdchallah sous lequel le fataliste s'affaisse , rampe et meurt avant l'ordre de Dieu. Cependant Hantalah, par sa parole résolue, anima un peu cette mortelle indolence , et Adim , sortant enfin de sa tente , passa en revue avec Hantalah l'objet d'échange ou plutôt le don que celui-ci lui offrait. Il le comprit et le sentit ainsi.

(( En échange, Hantalah! Cinquante têtes de ce magnifique bétail contre une jument et une chamelle qui t'appartiennent déjà à

demi , puisque sans toi Djin et Rebreba étaient enlevées par les pillards , tu appelles cela un échange! Dis donc que c'est un présent..., presque le présent d'un roi !

— D'un roi, tu l'as dit! » répliqua Hantalah.

Et il lui raconta brièvement comment, sur le récit de l'incendie et du pillage des Benou-Ghazieh, Nôman, le roi de Hira, lui avait fait un don fastueux. Mais il se garda bien d'ajouter quel avait été le principal motif de cette libéralité.

(( Tu vois donc bien, Adim, que cette part de la munificence du roi t'appartient, puisque sa compatissante générosité a été émue parle tableau du désastre dont tu as été la première victime. Cependant j'aurais pu tout conserver pour moi, beaucoup le diraient, je le sais; mais je ne pense pas ainsi, et au-dessus de mon droit je place le sentiment de la justice et du devoir. Eh bien donc, c'est justice, c'est devoir que j'accompUs en te marquantma reconnaissance; c'est même un service que je te demande, puisque je te prie de me donner en échange Djin et Rebreba. »

Les paroles de Hantalah, aussi nobles que simples, avaient exercé sur Adim une action bien plus puissante que la certitude de la fortune revenant à lui. Il était touché jusqu'aux larmes; ou plutôt les larmes que tout à l'heure il versait lâchement sur son bien perdu lui étaient tirées actuellement par une émotion grande, élevée, une admiration venue des profondeurs de l'âme. Serrant les mains de Hantalah, ne pouvant lui parler, tant les" paroles affluaient à son cœur, il le remerciait par d'expressifs regards scintillant à travers ses pleurs ; et les yeux de Kafour, cette excellente créature accessible à toutesles vives impressions, lançaient, comme par reflet, d'humides rayons du fond de leurs noirs orbites^ tant il était ému par cette scène.

Quant à Amrou, il se joignit à son père pour demander Djin et Rebreba; il allait même tomber aux genoux d'Adim, dont il prenait le silence pour de l'hésitation, et lui demander que ses favoris lui fussent rendus. Mais il n'était plus besoin de prières près d'Adim : courant vers la tente qui leur servait d'étable et d'écurie, cet homme détacha la

jument et la chamelle, qu'il amena en les tenant en laisse de chaque main. Amrou n'avait pas attendu qu'ils fussent arrivés devant la tente où étaient Hantalah et Kafour. Dès qu'il avait aperçu Djin, il s'était élancé sur le poitrail de la noble cavale, et, se tenant suspendu à son cou élégant , il le couvrait de baisers, ainsi que ses joues au poil lustré comme la soie.

« Ma bonne Djin, mon amie! tu vas être toujours avec nous, tu ne nous quitteras plus , ma belle ! . . . Viens , viens. . . , ton maître Hantalah t'attend... Tu vas revoir Hobeïbeh...; tu vas revoir Nabbah, le bon chien que tu aimais tant. »

C'est ainsi qu' Amrou ne cessa de parler et de caresser Djin, qui répondait à ces paroles et à ces caresses par de petits hennissements clairs, joyeux, de bonne amitié, de véritables accents de bonheur. Il ne cessa de causer avec Djin que pour bondir sur Rebreba, en lui tenant aussi mille gentils propos sur le bon accueil qu'allait lui faire sa maîtresse Hobeïbeh, et Nabbah encore, cet autre favori de la famille.

Et Djin, dès qu'elle aperçut Hantalah, poussa un hennissement encore plus clair, plus sonore, plus retentissant; ses pieds fins et délicats se soulevant doucement, tour à tour il semblait qu*elle voulût les tendre à la main de Hantalah, qui flattait ses flancs et son poitrail, où courait un frémissement causé par une émotion de contentement. Et Ton voyait dans les yeux scintillants de Kafour qu'il n'ambitionnait pas d'autre poste que celui qui le chargerait d'avoir soin de Djin; mais Hantalah et Amrou se disputaient déjà ce bonheur.

Enfin l'échange eut lieu, et Hantalah reprit possession de Djin en s'élançant sur son dos large et poli. Quant à Rebreba, Amrou, assis sur sa selle de bois, lui fit entendre un son particulier de la langue pour l'exciter à la course, et, en effet, elle partit avec autant de rapidité que Djin. Hantalah et son fils étaient déjà loin, lorsque, en réponse à leurs remerciements et à leurs se/am aleïk, parvinrent à leur oreille les selam aleïk et les actions de grâces d'Adim.

Quant à Kafour, agile comme un faon , il

suivait de près, il devançait même souvent Djin et Rebreba; et, grâce à l'incroyable vitesse de sa course, il put arriver le premier vers Hobeïbeh pour lui annoncer la venue de ses favorites.

'u'Amoil.

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