‹ Les anémones du roi NômanChapitre 4 sur 11 · LE MATIN · texte numérisé non relu

LE MATIN

Nôman était à la fin de son repas, lorsque tout à coup Yahmoum, toujours attaché à la porte de la tente , poussa un long hennissement semblable à un rire , et redoubla en battant de ses quatre pieds la terre , qu'il faisait tressaillir à chaque piaffement.

« Qu'a donc Yahmoum? que signifient ses hennissements? » dit Nôman en s'élançant hors de la tente.

Hantai ah le suivit.

Ils virent l'un et l'autre avec étonnement que déjà l'horizon était bordé à l'orient de la bande blanche de l'aube, cette première messagère du jour et du soleil.

Mais ils ne découvraient rien autre chose , et cependant Yahmoum piaffait et hennissait toujours plus fort.

Et voilà que sur la blancheur du ciel, à laquelle déjà se mêlait une légère teinte rosée, se détache un cavalier, deux, trois, quatre, une troupe entière courant au plus grand galop.

« Les Bédouins qui viennent nous attaquer! » dit Hantalah.

Et il alla prendre son large sabre , son arc et ses flèches.

Et les cavaliers approchaient toujours en poussant des cris à jeter l'effroi.

Hantalah se préparait; il tendait son arc et donnait à son hôte son épée tranchante fourbie à Damas.

Mais Nôman prit cette arme avec un malin rire, tel que celui qu'il laissait errer sur

ses lèvres en se représentant la terreur avec laquelle les gens de sa suite s'approchaient de lui, dont ils avaient eu le malheur d'être séparés. Ce n'était point leur faute; mais aux yeux de Nôman l'acte le plus involontaire est un crime lorsqu'il l'offense. Les victimes de cet accident impossible à prévoir, à repousser, savent qu'ils auront à en souffrir comme s'ils l'eussent fait naître: Nôman songeait que ses courtisans devaient être dans une mortelle épouvante après le fatal événement de la nuit, et c'est cette idée qui réjouissait son mauvais cœur quand il eut reconnu dans les cavaliers qui venaient, non pas des Bédouins, mais les hommes de son escorte.

De leur côté, ils avaient aperçu leur roi. Aussi, à peine furent- ils à quelques pas de la tente, qu'ils se précipitèrent de cheval, et vinrent tomber prosternés devant Nôman en lui prodiguant les épithètes les plus humbles, les plus suppliantes aussi, car ils lui voyaient en main le sabre de Hantalah; et lui, jouissant de leur effroi, il s'amusait à brandir cette arme , tandis que leurs sourcils

balayaient la poussière , suivant la servile expression des Persans.

« Roi clément! roi miséricordieux! roi juste ! » lui disaient à l'envi les courtisans épouvantés.

Et ils répétaient ces paroles avec d'autant plus d'emphatique émotion, qu'ils savaient que dans le cœur de leur prince on n'appelait pas aisément la clémence, la miséricorde, la justice. Son âme ne renfermait qu'une vertu : une inébranlable foi à sa parole. Mais cette vertu devenait vice quand elle s'appliquait à une promesse d'une nature mauvaise ou à l'engagement pris de commettre une cruauté. Ainsi, par exemple, il n'eût pour rien au monde violé le serment qu'il avait fait de sacrifier sur les Ghorebaïn le premier étranger qu'il verrait le jour fixé pour l'expiation prétendue. L'insensé regardait cette fidélité sanglante comme un acte de religion ! Nulle personne au monde, pas même sa mère Maessema, nommée ainsi : Veau du ciel, à cause de sa bonté , n'avait pu obtenir de lui un généreux oubli de cet implacable serment.

Ce ne fut qu'après avoir assez longtemps joui de l'épouvante des hommes de sa suite que Nôman leur dit de se relever; mais, avant de prononcer cette parole, il avait eu soin de se retourner vers Hantalàh , comme pour lui dire : Regarde combien je suis grand!... La surprise de Nôman ne fut pas médiocre quand, au lieu de le voir prosterné plus bas encore que les autres , il s'aperçut qu'il était seulement incliné. Quant à Hobeïbeh et à Amrou, levés avec le jour, et que le bruit de cette scène avait attirés sur le seuil de la tente, ils donnaient tous les signes d'un étonnement extrême

« Quelle merveille , ma mère ! disait Amrou en élevant les mains au ciel : est-ce donc une apparition comme celles dont tu m'as quelquefois parlé pour m'endormir, quand tu me racontais les beaux récits de l'Orient? On y voyait des troupes d'hommes couverts d'or et de broderies se jeter aux pieds d'un autre homme vêtu presque comme nous... »

Et en parlant ainsi, le maintien d' Amrou n'avait rien de bas, rien de servile. Amrou

n'avait appris à se prosterner le front que devant Dieu.

Il y avait , comme contraste , dans la suite du roi Nôman un adolescent de quatorze à quinze ans environ, qui véritablement ram~ pait aux pieds du souverain. Ce jeune homme n'était pourtant pas, comme Amrou, le fils d'un pauvre pâtre, d'un misérable chamelier arabe, mais bien un des enfants du roi de Perse. Celui qui régnait alors avait, suivant la coutume depuis longtemps établie, envoyé Ferid à la cour du roi de Hira, pour que celui-ci lui fît donner l'éducation rude et mâle des Arabes du désert de l'Irak. Les rois de Perse, vivant dans la mollesse et un luxe à efTéminer les âmes les plus fortes et les plus héroïques, avaient eu une sage pensée en envoyant leurs futurs successeurs apprendre à être hommes parmi des hommes. Par malheur, cette virile éducation sous la tente du Bédouin était bien vite oubliée sous le dais de drap d'or et de pierres précieuses du châchinchâh.

Amrou regardait Ferid avec un étonnement mêlé de mépris; mais quand le jeune

prince se releva, il ne put s'empêcher de lui adresser un sourire caressant. Il était si beau, et la beauté est si puissante sur les âmes habituées à ne vivre que pour tout ce qu'il y a de beau, le ciel, le soleil, la terre fleurie couverte de moissons, les étoiles, les nuages si merveilleusement teints par Taurore ou le crépuscule, et enfin cette image de l'infini, la mer de sable, le désert. Il avait aussi l'air si ouvert , si bon , le jeune Ferid, qu'Amrou l'aima rien qu'aie voir un instant, et ce fut avec regret qu'il le regarda monter sur son cheval pour suivre le roi Nôman, qui allait se mettre en chemin pour retourner à Hira, après s'en être éloigné d'une journée de chemin par l'ardente poursuite de l'onagre.

Il s'élança donc sur Yahmoum , contre lequel il n'était plus en colère, et après un geste de la main assez bienveillant adressé à Hantalah, il donna le signal du départ en mettant son cheval au grand galop. C'était certes un beau spectacle, que cette cavalcade étincelante de broderies d'or, d'argent et de pierreries , courant sous le soleil levant

si radieux. A voir les mouvements de cette troupe éclairéeparces beaux rayons, on se rappelait les flots de la mer, s'élevant, retombant, s' élevant pour retomber encore, à la resplendissante clarté de l'astre dont les feux ondoient avec les vagues.

Hantalah, Hobeïbeh, leur fils surtout contemplaient avec admiration ce coup d'oeil, quand Amrou poussa un grand cri et partit prompt comme une flèche. Le cheval indompté du jeune Ferid s'était tout à coup arrêté, refusant d'obéir à son maître; il se cabrait, il tournait ainsi sur lui-même, et Ferid faisait de vains efforts pour le vaincre et se tenir en selle ; et enfin , au moment où Amrou le rejoignit, Ferid venait d'être précipité à terre. Le roi et sa suite étaient déjà loin. La chute, sans être fatale, avait* été rude , et le jeune prince persan ne put se relever qu'avec le secours du jeune Arabe, qui ensuite rattrapant le cheval fort disposé à profiter de sa liberté , bondit sur lui , et , l'étreignant de ses jarrets nerveux, le poussa dans les champs préparés pour recevoir les semences. Là il le contraignit à galoper plu-

sieurs fois d'un bout à l'autre de ces pièces de terre, dont le sol meuble, inégal, cédait sous le pied qui enfonçait à chaque pas. Il fallut peu d'instants de cet exercice pour que le cheval, essoufflé, haletant, couvert de sueur, fût souple et docile comme le faon apprivoisé d'une gazelle. Alors Amrou fit remonter Ferid sur le coursier, qui n'eut plus la moindre envié de s'insurger contre son maître.

Hantalah et Hobeïbeh, restés sur le seuil de la tente, avaient avec orgueil suivi tous les mouvements de leur fils, et ils se réjouissaient de voir son courage, son adresse, son sang-froid, son dévouement, qualités et vertus dont ils lui donnaient d'ailleurs le continuel exemple. Sa mère était cependant un peu inquiète en le voyant livré à la force aveugle d'un animal fougueux; mais elle se fût bien gardée de témoigner cette inquiétude, que Hantalah ressentait peut-être luimême sans la déceler davantage. Cependant ils éprouvèrent , en le voyant revenir, un sentiment qu'ils ne cherchèrent point à dissi-

muler, un sentiment de sécurité, de bienêtre, de contentement aussi, et l'embrassant avec effusion, ils lui dirent par ce muet mais bien éloquent langage combien ils étaient heureux et fiers d'avoir un si digne fils.

Et il n'était pas moins heureux, puisqu'il voyait ses parents lui sourire, puisqu'il avait fait un acte de dévouement à l'égard d'un de ses frères , sauvé par lui peut-être. Amrou, tout en embrassant son père et sa mère, leur montrait avec orgueil un anneau orné de diamants que Ferid lui avait donné, en lui disant de le garder pour l'amour de lui, et , si jamais il se trouvait dans la peine, de venir le lui présenter, comme un appel à son secours, soit à la cour de Hira, soit à celle d'Ispahan , où il le verrait toujours prêt à lui témoigner sa reconnaissance.

Amrou ne songea point à conserver ce précieux anneau à son doigt pour aller garder les chameaux et les bœufs au pâturage. Il le remit à sa mère pour qu'elle le serrât, et elle le plaça dans un petit coffre avec les amulettes que sa mère païenne lui avait

suspendues au cou lorsqu'elle était enfant, pour la préserver de certains maux du premier âge, et près d'un crucifix bénit dont le père Arsenios lui avait fait présent le jour où elle avait été baptisée.

Araenios, eu paraissant à l' improviste, fit prendre la fuite à cet ennemi nieuaçanl."'

LE PÈRE ARSENIOS

Le bon moine rentrait dans l'Irak, de retour du long pèlerinage que nous l'avons vu sur le point de terminer, et son ermitage, depuis si longtemps fermé, venait de se rouvrir non point seulement aux nocturnes méditations, aux rudes travaux manuels, utile repos des hautes occupations de l'âme, mais encore et surtout aux malheureux, qu'il soulageait par ses conseils, ses consolations, ses larmes mêlées aux leurs. Bien des fois, dans les solitudes de l'Egypte ou de la Palestine,

il fut pressé par les abbés du monastère où il séjournait de rester à demeure dans leurs cloîtres ; mais , tout en admirant cette vie de renoncement et d'abnégation, il pensait qu'il pouvait rendre ses jours plus utiles à son bien-être et à celui d' autrui en ne se condamnant pas à ne jamais rentrer dans le monde et parmi les frères qui pouvaient avoir besoin d'une main secourable, compatissante, dévouée. La suite de ce récit prouvera que c'est à une bonne inspiration qu'il avait obéi.

Gomme il a été dit plus haut , sa retraite était sur la limite des terres du royaume de Hira , à une vingtaine de milles de Koufah , au milieu d'un désert d'environ six heures de chemin. On avait donc, pour y arriver, à traverser pendant trois heures des sables arides; puis, au bout de ce rude trajet, on se trouvait dans un lieu bien sauvage , bien agreste , mais non moins vert et riant : des bosquets touffus de palmiers, nourris et désaltérés par des ruisseaux qui descendaient de la montagne, au penchant de laquelle se trouvait l'ermitage du bon moine.

Après cinq années de complet abandon, il devait s'attendre à trouver les abords de sa retraite bien encombrés par l'abondante végétation de ces climats; en effet, les palmiers, les cactus, les énormes épines croissant en pleine liberté avaient formé des entrelacements impénétrables. Cependant il vit avec une surprise qui n'était pas sans quelque inquiétude une espèce de chemin tracé tout récemment à travers ce fourré de verdure. Des branches rompues le matin à peine, des arbustes déracinés fraîchement, la terre foulée çà et là, annonçaient le passage d'êtres vivants, animaux ou hommes. Peut-être quelque peuplade d'Arabes pillards avait-elle choisi ce pieux asile pour le repaire d'où elle s'élancerait à l'improviste sur les ca/Has, et où elle pourrait ensuite rentrer et partager la proie en toute sécurité.

Le père Arsenios fit toutes ces réflexions; puis , s'armant du signe de la croix, comme disent les vieux légendaires , il pénétra dans le taiUis par la voie même qu'il venait de remarquer, et traversa le ruisseau sur la même pierre qu'il avait jetée en guise de pont sur

ce limpide cours d'eau. Il y plongea la main, de même qu'on la tend à un ami qu'on revoit après une longue absence , et but avec délices quelques gorgées de cette salutaire boisson qui si longtemps le désaltéra, qui devait si longtemps le désaltérer encore; car la vie sobre qu'il menait lui assurait une existence de patriarche.

Au delà du pont, il trouva le petit jardin planté et clos par lui d'une haie vive, non moins touffu et hérissé que le buisson qui l'entourait étroitement. Les arbustes qu'il prenait autrefois plaisir à élaguer, à tailler, à diriger dans leur croissance , avaient tellement entremêlé leurs branches, qu'on eût dit des claies fortement tissues ; et la petite vigne dont il prenait un soin si assidu était comme une forêt de lianes, tant ses vrilles longues et épaisses de pampre étaient liées ensemble en nœuds doublés et redoublés. Tout en examinant combien il aurait à faire pour remettre l'ordre dans ce petit domaine, il remarqua que la trace qui l'avait effrayé d'abord n'existait que dans le jardin, cependant les arbustes et les herbes pressés qui

les entouraient de leurs hautes tiges étaient séparés, dans la partie supérieure seulement, comme par le bond d'un quadrupède, cerf, biche ou gazelle. Les joncs qui ceignaient le réservoir creusé par les mains du moine pour recueillir l'eau nécessaire aux soins du jardinage étaient aussi foulés et écartés comme par une bête fauve qui s'y serait précipitée pour étancher sa soif.

Après avoir monté une centaine de pas encore, toujours à travers la voie qu'avaient ouverte des pas inconnus, il acquit enfin la certitude que ces pas n'étaient point ceux d'hommes, et d'hommes pillards et rapaces. La porte de sa petite cabane n'avait pas été ouverte , et la lourde pierre qu'il avait posée sur le seuil y était en quelque sorte scellée , tant par la terre qu'y avaient amassé les pluies ou les coups de vent, que par les herbes épaisses qui s'y étaient accumulées. C'était un véritable ciment qu'il lui fallut arracher pour ouvrir son ermitage. Il tomba à genoux, en y entrant, devant le crucifix au pied duquel il travaillait à tisser des joncs en paniers, en corbeilles , à fabriquer ses outils de jar-

dinage , ou , mieux encore , à préparer, tout en priant, des herbes salutaires pour les maladies du pauvre.

Après avoir salué d'un joyeux regard tous les objets que renfermait son pieux ouvroir, le banc, la table, l'escabeau fabriqués par lui, il sortit, empressé qu'il était de revoir au plus vite toute son habitation , depuis si longtemps abandonnée. Presque au sommet de la montagne il y avait une grotte naturellement creusée dans le roc, cellule dont la porte seule était de construction humaine. C'était là que, lorsqu'il voulait se reposer de la vie active par la contemplation, et donner à l'âme une libre carrière bien au delà des soins et des troubles du corps, il montait par un chemin tournant assez périlleux à gravir, mêrne quand le sentier de la rapide et étroite spirale n'était point, comme aujourd'hui , envahi par les cactus , les aloès et tous les arbustes les plus armés d'épines.

Il reconnut bientôt qu'il ne pouvait arriver à la cellule haute , le mont de contemplation^ sans avoir recours à la hache. Il prit donc cet ustensile, fait par ses mains comme

tous ses autres outils , et commença à se frayer une voie, et, en y travaillant, il conçut, il commenta sans doute cette pensée, que ce n'est que par des routes rudes et âpres qu'on s'élève à la perfection , dont sa retraite d'en haut était le pur emblème.

L'animal qui avait passé à travers cet encombrement épineux, car c'était un animal, il n'y avait plus à en douter, avait dû se déchirer cruellement : c'est ce que se disait le bon moine tandis qu'il gravissait , la hache à la main. Au même instant il entendit venir d'en haut une voix plaintive, un gémissement pareil au cri tendre et presque douloureux que pousse la gazelle.

Combien il aurait voulu pouvoir hâter le pas pourvoir ce qui se passait vers le sommet de sa montagne ! mais il n'y avait pas moyen de se presser, et l'œuvre de la hache était lente et difficile.

Cependant il se dépêchait le plus qu'il pouvait, et il arrivait au dernier détour de la route sinueuse, il n'était plus qu'à quelques pas de sa cellule , quand il aperçut dans l'air un vautour d'une envergure immense, qui se

dirigeait en planant droit vers la cime du rocher, du côté de la grotte.

Et de nouveau la voix plaintive s'éleva ; mais cette fois c'était un cri de douleur, de détresse , d'effroi.

Une créature de Dieu m'appelle , se dit le père Arsenios. Dès lors aucun obstacle ne l'arrêta plus, et, sans s'inquiéter des dards des aloès et des raquettes qui le déchiraient, il se précipita en avant , au risque de tomber du sommet de la montagne en bas.

Et que vit-il, une charmante gazelle, tapie dans l'angle de la porte de la grotte , toute frissonnante des pieds à la tête , et tournant çà et là ses beaux yeux noirs , comme pour chercher de l'aide.

Elle en avait besoin ; car le vautour dont le père Arsenios avait entendu les larges battements d'ailes , l'oiseau de proie redoutable qu'il avait vu s'abattre du côté de la grotte , c'était la gazelle qu'il y venait chercher, et déjà, les serres horriblement tendues, il tombait sur le pauvre animal désarmé, quand Arsenios, en paraissant à l'improviste, fit prendre la fuite à cet ennemi menaçant.

Tout aussitôt la gazelle, qui avait vu la mort de si près, respira longuement comme soulagée d'un suffocant péril, et, au lieu de chercher à s'échapper, vint presque en rampant se coucher aux pieds du moine , leva sa tête vers lui comme pour recevoir une caresse qu'il lui donna, et alors elle fit entendre encore sa voix douce; mais ce n'était plus une plainte, c'était un remerciement, une caresse aussi, et (qui sait ce que les animaux veulent dire?) peut-être une promesse de ne plus le quitter. En effet, elle resta dès lors sa compagne comme le chien le plus fidèle.

Comment cette gazelle avait-elle été conduite à s'enfoncer dans la montagne du père Arsenios?... Sans doute, pensa-t-il, poursuivie par les chasseurs, elle s'était réfugiée dans les fourrés de cactus , de figuiers sauvages et de palmiers , où des chiens l'avaient suivie; le désordre que le moine avait remarqué dans ces masses de végétation , pour ainsi dire vierge, prouvait qu'il y avait eu là poursuite ardente, que la gazelle avait trompée en franchissant d'un bond énorme l'espèce de forêt qui couvrait le jardin. Elle

se croyait enfin délivrée , et cependant , tourmentée encore , elle gravit le chemin sinueux de la grotte, quand, pauvre être inoffensif, elle se trouva face à face avec un ennemi bien plus redoutable encore. Si Arsenios eût été superstitieux comme les Arabes, il eût vu dans cette circonstance un présage de quelque chose de malheureux.

Mais il n'y vit, au contraire, que bonheur : une pauvre créature sauvée! Alors, écartant la simple cheville de bois qui avait tenue fermée pendant cinq ans la porte de la cellule, il y entra, et, comme dans l'ouvroir du bas, il tomba à genoux dans cet autre ouvroir, celui de la pensée s'élevant au ciel... Avec quelle joie il revit ensuite la Bible qu'il avait écrite et enluminée de ses mains dans ce haut Heu, après avoir, dans l'ermitage inférieur, fabriqué de ces mêmes mains une bêche ou un râteau !

La gazelle le suivait dans ses moindres mouvements, et, lorsqu'il sortit de la grotte, elle sortit avec lui , puis le devança en dessinant çà et là des bonds joyeux : elle avait tout à coup été apprivoisée parla reconnaissance.

Le soleil était à son déclin , et éclairait de sa plus suave lumière un horizon aussi pur qu'illimité. Cependant, sur un de ses points les plus extrêmes scintillaient à ses rayons les coupoles dorées ou les blanches terrasses d'une ville.

« Voilà donc, dit Arsenios en regardant cet étincelant coup d'oeil, voilà donc le séjour de ce fastueux et cruel roi Nôman ! Qui me dira si ce brave Arabe Korad-bel-Adjdaa a profité de mon avertissement et s'il a évité la fatale mort promise aux Ghorebaïn? Qui me dira s'il a rencontré dans le désert mon noble et bon Hantalah , et s'il lui a fait connaître ma nouvelle retraite? »

LES GHOREBAÏN

Ce même jour où le père Arsenios remettait sans bruit, sans faste, mais le cœur rempli d'une douce paix, le pied dans sa pieuse solitude, Nôman rentrait avec toute sa suite dans sa pompeuse ville de Hira, aux acclamations de la foule, acclamations hypocrites; car, s'il n'était pas revenu de la chasse à la suite de laquelle chacun l'avait cru mort, il n'était personne dans sa capitale qui ne se fût réjoui; mais il vivait, il pouvait encore faire abattre des têtes, et elles

s'inclinaient devant lui avec une terreur masquée de joie.

Arsenios avait pensé juste quand il attribuait la venue de sa gazelle à la poursuite des chasseurs. En sortant de son refuge chez Hantalah, Nôman avait voulu consacrer encore une partie du jour à battre le désert, et c'est devant ses chiens que Zebou (le moine nomma ainsi sa compagne) trouva enfin dans l'ermitage un refuge qui faillit lui être si fatal.

Suivi de ses courtisans, chargés des dépouilles du désert et de la plaine, gazelles, biches , ânes sauvages , le roi de Hira rentra donc. en grande pompe dans ses palais de Sedir et de Kaouanak, monuments d'une splendide architecture, auxquels se rattache, comme à la mémoire de tous les rois de Hira, quelque chose de sauvage et de barbare. Sannamar, le constructeur de ces somptueux édifices, dès qu'il les eut terminés, fut précipité du sommet de la plus haute des trois coupoles qui les couronnaient, par l'ordre du roi Nôman-el-Ahwel, c'est-à-dire le Louche, dixième souverain de Hira.

L'usage du sacrifice humain sur les Gho-

rebaïn , et Thorrible motif de cette expiation prétendue, prouvent que notre Nôman n'avait pas dégénéré, et qu'il était bien le barbare successeur de barbares aïeux.

Et il était né de la mère la meilleure, Maessema, qui, nous l'avons dit, avait été surnommée Veau du ciel par ces populations toujours brûlées de soif, qui ne connaissent rien de plus doux, de plus précieux que la pluie ou la rosée. Maessema était la plus accomplie de toutes les femmes, bonne, charitable, dévouée, compatissante. Combien ne devait- elle donc pas soufTrir d'avoir un fils d'une si implacable cruauté ! Que de fois la prit-on à pleurer dans ses splendides appartements! que de fois Tentendit-on déplorer son malheur d'être la mère d'un homme si féroce! Quelles malédictions que ces larmes et ces plaintes pour un enfant !

Pourtant elle l'aimait autant que jamais aima la mère la plus tendre , et elle n'en était que plus malheureuse. Aussi, quand elle ne le vit pas revenir de la chasse, et que dans la nuit un des chasseurs se présenta tout épouvanté au palais pour savoir si le roi

n'était point de retour, elle fut dans un affreux état d'inquiétude , envoya exprès sur exprès sur tous les points pour tâcher de découvrir ce qu'était devenu son fils, et plus la nuit s'avançait sans le ramener, plus elle était en proie à une fièvre dévorante. Ses anxiétés ne cessèrent que lorsque , au milieu du jour, elle aperçut du haut de la coupole venir la cavalcade au grand galop, et que Ferid , devançant le roi pour venir rassurer Maessema, qu'il aimait autant que sa mère, se jeta dans ses bras en lui annonçant que Nôman le suivait de près.

Elle courut donc au-devant de son fils jusqu'à la première porte du palais de Sedir, le couvrit de caresses , lui prodigua les plus tendres expressions de son anxiété passée, de sa joie actuelle, et le voyant un peu ému par l'émotion qu'elle éprouvait et témoignait si vivement, elle lui demanda si, pour célébrer un tel moment de bonheur après de telles angoisses, il ne se montrerait pas reconiiaissant envers le Ciel, et si, à elle, il ne lui accorderait pas une grâce, à elle, à sa mère!

« Laquelle? lui demanda- t-il avec embar-

ras ; car un instinct secret lui faisait en quelque sorte deviner ce qu'elle allait lui demander. Laquelle?» demanda-t-il avec froideur, presque avec rudesse, au lieu de s'écrier, honteux d'entendre sa mère lui demander une grâce : Vous, ma mère, solliciter une faveur de votre fils! N'est-ce pas à lui, au contraire, devons supplier d'agréer tout ce qu'il pourra faire afin de vous contenter, de vous rendre heureuse? Parlez! parlez! ordonnez , et ne demandez pas ! . . . Tel eût été le langage d'un enfant pieux ; mais comment Nôman eût-il pu avoir cette vertu avec de si effroyables vices?

« Laquelle? » répéta Nôman ; car sa mère , consternée par cette question , et surtout par l'accent dont elle était faite, n'avait pas eu la force de rien répondre , tant elle suffoquait. Enfin elle réprima ses soupirs, et prenant Nôman par les deux mains : «Mon enfant! mon enfant! voici deux ans déjà que tu te rends coupable d'une affreuse injustice et que tu fais périr l'innocent, dont la voix, tu le sais, pénètre les cieux. C'est là un crime que tu commets, et moi, ta mère, c'est comme

si je le commettais aussi, moi ton lait, ton sang, ta chair, ton cœur, ton âme; car le cœur, l'âme d'un fils et d'une mère, ce n'est qu'un. Oh! je t'en prie, cesse de faire que je me sente criminelle et que j'aie à me reprocher des actes de cruauté qui me semblent être les miens dès qu'ils viennent de toi, mon enfant! Vois comme tu me fais souffrir et comme tu me rends malheureuse. Plus approche le jour du sacrifice des Ghorebaïn, plus je suis oppressée, accablée d'insomnies et aussi de remords... Voici un mois encore d'affreuses tortures toujours croissantes que j'aurai à subir, si tu ne me dis pas que tu renonces à ce meurtre de chaque année. Oh! je t'en conjure, ce mot, prononce-le, et j'oublierai que tu m'aies jamais causé de chagrins, pour t' aimer sans mélange, sans réserve, en tout abandon , comme la mère d'un fils bon et tendre. »

A ces prières , à ces supplications , Nôman resta muet, morne, inflexible ; sa mère s'en aperçut au mouvement avec lequel il retira ses mains qu'elle pressait, et à un froncement de sourcils , à un pincement de lèvres

qu'il chercha à dissimuler : mais peut-il se passer en nous quelque chose que notre mère ne voie et ne sente? Elle fut sur le point d*éclater en reproches et en larmes ; elle put les retenir cependant, et réitéra ses instances de l'accent de la plus vive tendresse , pour qu'il renonçât au meurtre des Ghorebaïn et à ce culte sanglant de ce qu'il appelait le mauvais jour.

« Mauvais jour, en effet, que celui où mon enfant commet un crime qui me flétrit, me souille en même temps que lui , et verse un sang qui rejaillit sur nous deux. Encore une fois , de grâce ! de grâce ! prononce le pardon, aie pitié de l'étranger que tu attires ce jour-là dans un piège infâme; aie pitié de toi , aie pitié de ta mère !

— Mâchallah! mâchallah! » répondit Nôman avec l'accent d'une stupide dureté.

Et Maessema tomba inondée de pleurs et s'arrachant la chevelure sur son sofa, qu'elle battait de ses mains crispées par la douleur.

« Malheureuse mère! s'écria-t-elle au milieu de ses sanglots , malheureuse mère ! »

Pendant ce temps Nôman écoutait, en bu-

vant à longs traits un vin de couleur d'or, les chants du poète de la cour qui célébrait son retour, sa grandeur, sa générosité, et, au lieu de se servir de son art puissant pour avertir, flattait et mendiait ignoblement en vers.

LE MAUVAIS JOCR

Vingt fois à peine le soleil avait reparu à l'horizon depuis les scènes que nous venons de peindre, lorsqu'un mauvais jour commença pour Hantalah-ben-Thaï, qui déjà en avait eu de si mauvais. Il espérait pouvoir redevenir, sinon riche comme autrefois , du moins heureux et indépendant surtout : c'est là le bonheur de l'habitant du désert. Aimé autant qu'estimé de son maître, celui-ci lui assurait dans tous ses bénéfices une part qui devait être pour la famille de Hantalah la source d'un futur et prochain bien-être, quand

un nouveau fléau vint l'assaillir et le terrasser encore.

Et ce ne furent cette fois ni la tempête, ni le simoun , ni les orages de sable qui le ruinèrent; ce fut un autre fléau au moins aussi redoutable : la cupidité criminelle des hommçs.

Un soir, Hobeïbeh , Amrou et le chef de la famille étaient réunis dans cette même tente , demeure bien humble mais bien paisible dont nous avons vu l'intérieur la nuit où Nôman y trouva un refuge. La prière commune venait d'être achevée, et, la lampe éteinte , le père , la mère , le fils , commençaient à jouir d'un sommeil légitimement acquis par de longues heures de travail.

La tente était donc dans une obscurité complète, quand tout à coup elle est remplie d'un vif reflet rougeâtre qui éblouit à travers leurs paupières l'homme , la femme , l'enfant, déjà presque endormis; et, avec un seul et même cri d'effroi , ils sortent en sursaut de leur assoupissement. Tout aussitôt ils sont sur le seuil de la tente.

Quel spectacle! tout l'horizon est en feu!

DU ROI NOMAN g7'

les moissons déjà récoltées, celles qui attendaient la faux, le foin amassé pour la nourriture des troupeaux, tout n'était qu'un immense brasier; et l'on ne pouvait attribuer cet incendie à un accident, mais bien à la main des hommes. Des cris formidables, des cris de guerre se faisaient entendre, mêlés au bruit sourd et profond d'une cavalerie au galop.

« Une ghrazia! c'est une ghrazia! dirent avec le rude et guttural grasseyement arabe Hantalah et Amrou. Ce sont les Benou-Ghazieh (ils avaient été nommés ainsi sans doute à cause de leur penchant aux incursions et au pillage)! ce sont les Benou-Ghazieh ! j'ai reconnu leur cri de guerre Aux armes! aux armes! ils pillent sans doute les écuries, les étables; et Djin, et Rebreba, ils vont les emmener... ; nous ne les verrons plus! »

Amrou et Hantalah, armés chacun d'une lance, se précipitèrent à travers les flammes , attisées par le vent, jusqu'aux bâtiments dans lesquels se trouvaient les chevaux et les chameaux. Le premier soin du fils comme du père fut de courir vers le lieu où étaient Re-

breba et Djin , plus spécialement confiées à leur garde.

Il était temps qu'ils arrivassent, car deux Benou-Ghazieh se querellaient et se battaient pour la possession exclusive de la belle chamelle, de la magnifique jument. Sans cette circonstance, ces deux précieuses bêtes étaient enlevées comme tout le reste du nombreux bétail du maître de Hantalah, et celui-ci n'aurait plus jamais vu ses deux favorites.

Ils profitèrent de la lutte des deux pillards pour s'élancer, le père sur Djin, le fils sur Rebreba, non moins rapides l'une que l'autre. Il était inutile de chercher à sauver autre chose; car le feu était ardent, irrésistible, et, lorsqu'ils arrivèrent à la tente où Hobeïbeh les attendait dans une dévorante inquiétude, l'horizon n'avait plus d'autre clarté que celle de la fumée encore ardente; puis cette lueur s'éteignit peu à peu, et l'obscurité fut tout aussi complète qu'auparavant.

Mais le sommeil ne rentra point dans la tente. De nouveau Hantalah se trouvait dans le dénuement le plus absolu ; car son maître ne pouvait plus le garder davantage , puis-

qu'il était lui-même réduit à la détresse par suite de l'incursion dévastatrice des Benou- Ghazieh, et toute la nuit se passa pour Hobeïbeh et son mari à parler de ces tristes choses et à se demander ce qu'ils allaient devenir.

« Ce que vous allez devenir! s'écria Amrou l'œil étincelant, après les avoir écoutés; je n'en suis pas inquiet, moi! N'avez-vous pas l'anneau que m'a donné l'autre jour ce jeune seigneur qui était à la suite du roi? Il m'a dit d'aller le trouver quand je serais dans la peine. N'y suis-je pas dans la peine, mon père, ma mère, puisque vous êtes si malheureux? Oh! je veux courir à Hira!

— A Hira ! redit Hobeïbeh de l'accent sinon de la joie , du moins de la plus vive espérance; à Hira! Mais avant tout, c'est au roi lui-même qu'il faut avoir recours, mon cher Hantalah. Il ne peut oublier qu'il y a vingt jours à peine tu lui as ouvert ta tente pendant une affreuse nuit d'orage, et qu'il a mangé ton pain et ton sel. Il faut aller à Hira, et bien certainement le roi Nôman viendra à ton secours. »

Hantalah trouva l'idée de Hobeïbeh tout à fait acceptable, et lui promit que dès le soir il partirait pour Hira, afin de voyager pendant les fraîches heures d'une nuit éclairée par une lune splendide, et d'arriver bien avant le jour dans la capitale. Dès que le soleil brilla, il s'empressa donc d'aller vers son maître , qui se tenait consterné , anéanti , au milieu des ruines fumeuses de tout ce qu'il possédait. Il se battait le front de ses poings crispés, s'arrachait les cheveux, déchirait ses vêtements et donnait toutes les marques du plus violent désespoir.

« Je suis perdu! s'écriait-il. Je n'ai plus que la mort à attendre, à appeler. Je n'ai plus rien au monde.

— Courage! courage! pas de désespoir!

lui répondit Hantalah; vous avez plus que moi encore. »

Et il lui présentait en même temps Djin et Rebreba, sa jument, sa chamelle, qu'il avait sauvées, et que leur nouveau maître regardait comme enlevées avec le reste. Hantalah, s'il n'eût pas été l'homme de la loyauté et de la foi , aurait pu croire qu'il les avait

bien rachetées en les sauvant au péril de ses jours; mais quand il agissait ainsi, c'était comme serviteur de cet homme hier si opulent, aujourd'hui si pauvre, et il lui remettait le bien qu'il avait pu lui conserver. Et cependant sa chère Djin , il lui fallait lui dire un adieu éternel sans doute, à moins que sa visite à Hira n'eût des résultats qu'il n'osait espérer! Cette pensée qui lui était survenue le rendit impatient de partir pour la ville , et dès que le jour baissa il fit ses préparatifs.

Or le lendemain se trouvait précisément le jour des Ghorebaïn , ce mauvais jour contre lequel le père Arsenios avait prémuni Koradben-Adjdaa. Ce n'était pas du reste cet homme qui devait en être la victime , puisque, depuis la moitié d'un mois arrivé à Hira, il occupait un poste assez important. Comme il excellait dans tous les exercices de la rude et belliqueuse vie du désert, il avait été chargé de les enseigner au jeune prince persan Ferid, qui avait pris aussitôt Korad en très grande amitié. Ce qui lui avait valu d'être appelé à ces fonctions, c'était sa célébrité

comme héros bédouin , et aussi le talent de poésie que possédait sa femme. Elle avait, dès leur arrivée à la cour de Hira, adressé des vers au roi Nôman, et cet homme insensible aux inspirations de la miséricorde , aux instances compatissantes d'une mère, s'était senti ému par le rythme et la rime d'un chant du désert. Il est vrai que c'était une flatterie, et est-il un cœur cuirassé d'une écorce assez rude pour rester impénétrable à des paroles d'adulation?

Il y avait dans le caractère de Nôman des contradictions que renferment, du reste, bien des âmes : il aimait le chant , la mélodie des vers et les fleurs, passion simple et naïve, qui suppose un cœur accessible aux émotions les plus douces , aux plus pieux hommages envers le Créateur; il la possédait au plus haut degré, et ses fleurs favorites se nommaient Chekaïk-an-Nôman^ dont le nom français anémone a quelque ressemblance avec l'appellation arabe. L'anémone croissait de toutes parts sous les yeux de Nôman, et même , devant les Ghorebaïn , le double monument funèbre qui allait être le théâtre d'un

sacrifice humain, un vaste champ d'anémones déployait les plus éclatantes couleurs.

Toujours elles étaient en pleines fleurs pour cette époque fatale, et ce contraste d'objets riants près d'un lieu de mort avait inspiré de l'horreur à Maessema pour ces fleurs, qu'elle aimait d'abord autant que les aimait son fils. La pourpre ou l'incarnat dont leurs corolles sont teintes lui semblaient autant de gouttes de sang.

C'est ce qu'elle répéta à son fils la veille du mauvais jour, en réitérant avec plus de force et d'énergie que l'autre fois ses instances si mal reçues cependant. Mais doiton se lasser de chercher à faire le bien? Estil un accueil, quelque rude qu'il soit, dont ne dédommage enfin le bonheur d'avoir réussi à obtenir la grâce qu'on sollicitait? Maessema se dit cela pour se soutenir contre les amères humiliations qu'elle ressentait en se voyant repoussée par son enfant. Il fallut cependant qu'elle se résignât à la volonté de fer du roi ; mais ce ne fut point sans le maudire par des reproches qui auraient brisé le cœur à tout autre qu'à lui. Il en fut même

un peu touché; quelque chose d'ému, qui semblait l'écho d'un battement de cœur, pénétra sa voix lorsqu'il s'écria :

« Que puis-je, ma mère? N'ai -je pas juré par le sang entre les mains de ce vénérable Hakim que voici, mon premier vizir? N'aije pas prononcé ce serment, le plus formidable de tous? Puis-je manquer à ma parole? Dites..., dites..., ma mère?... Vous êtes Arabe. . . : un Arabe a-t-il jamais manqué à un serment? »

Et il s'éloigna, comme s'il fuyait l'effet de plus pressantes et de plus longues sollicitations de Maessema.

Elle , de son côté , se retira bien contristée , mais résolue à ne point abandonner encore l'œuvre de salut qu'elle avait entreprise; et, ne pouvant l'accomplir ouvertement et par la voie droite, elle imagina une ruse, ruse louable et pieuse, s'il en fut jamais. Elle se dit : La victime vouée aux Ghorebaïn est le premier étranger qui frappe les yeux du roi : si aucun étranger ne vient à se présenter devant lui, il n'y a aucun moyen d'exécuter l'odieuse sentence : un innocent est sauvé.

mon fils est délivré d'un crime , et je ne suis plus malheureuse.

De la pensée à l'exécution il ne s'écoula pas une heure ; elle fît appeler devant elle les plus dévoués des gardes attachés à sa personne, et leur ordonna de se placer dès le point du jour aux diverses entrées de la ville, pour avertir tout étranger qui se présenterait aux portes du péril auquel il s'exposerait en en franchissant le seuil. Elle ne se contenta point de cet ordre donné le soir : elle ne dormit pas , et à la naissance du jour elle sortit déguisée pour aller s'assurer qu'on obéissait ponctuellement à ce qu'elle avait commandé; et ce ne fut que lorsqu'elle eut la certitude que nul étranger ne pouvait pénétrer dans Hira, qu'elle vint se livrer à un calme sommeil.

LE PARTERRE D'aNÉMONES

Dès le matin du mauvais jour, toutes les troupes formant la garde du roi se rassemblèrent sur la place du palais Sadir, au son des lugubres tam-tam , au gémissement des trompettes , et aussi aux cris lamentables que poussaient les gens de la cour. Toute la cavalerie se déploya en triple rang devant la façade de la demeure royale , et bientôt s'élevèrent de nouvelles clameurs funèbres, de nouveaux sanglots poussés par les trom-

pettes au long tube d'airain : le roi sortait du palais.

Les vêtements en désordre, déchirés sur la poitrine, la barbe et les cheveux négligés, il s'avança suivi de ses officiers , de ses vizirs, et de Ferid, accompagné de Koradben-Adjdaa. A sa figure pâle , défaite , à ses yeux hagards, à son maintien désolé sur son noble Yahmoum, dont il semblait tenir à peine la bride , on eût cru qu'il était accablé d'une profonde et sincère douleur. Oh! s'il en eût été ainsi, aurait-il songé à commettre un nouveau crime en réparation du premier? N'eût-il pas plutôt pensé à une réparation plus efficace, l'oubli d'un cruel et superstitieux serment, la soumission aux compatissants désirs d'une mère? L'affliction de Nôman n'était autre chose que vaine cérémonie et parade hypocrite. Il ne prenait au sérieux que l'expiation jurée.

On eût pu penser cependant qu'il avait subi, à son insu , l'influence des prières de sa mère; car, en parcourant avec sa cavalcade tout le pourtour intérieur de la ville, c'est à peine s'il cherchait du regard l'étranger qui

pouvait se trouver sur son passage : il sembla surtout éviter de s'arrêter, comme précédemment, devant les portes de Hira. Craignait-il d'arrêter les yeux sur une victime? Peut-être demandait -il tout bas aii sort la faveur de ne point rencontrer l'homme voué au sacrifice , et d'être ainsi soustrait à une terrible épreuve. La bonne pensée qu'avait eue Maessema avait-elle retenti dans le cœur de son fils?

Quand il arriva devant la porte près de laquelle étaient les Ghorebaïn, il ne vit aucun étranger entrer dans la ville, et remercia le hasard. Il était loin de penser que ce fait n'était point le résultat d'un sort aveugle, mais bien d'un soin de la Providence, représentée ici-bas près de lui par Maessema, par sa mère. C'est bien souvent ainsi que nous calomnions la Providence en l'appelant hasard.

Il n'y avait, du reste, qu'une heure d'écoulée depuis le lever du soleil , et pendant onze encore il pouvait se présenter un étranger. Évidemment Nôman était loin de désirer cette fatale circonstance: mais il était

toujours bien résolu à tenir sa parole, si le Ciel le voulait, disait-il avec une superstitieuse impiété : Mâchallah!

Telles étaient ses réflexions lorsque sa petite armée se disposa en ligne devant les Ghorebaïn. Ainsi que nous avons entendu Korad-ben-Adjdaa le supposer, un corbeau était représenté sur chacun de ces deux monuments sinistres, qui s'élevaient en pyramides aux deux côtés d'une esplanade. C'est là que s'accomplissait l'œuvre de sang vouée par Nôman dans une heure d'ivresse. En face de ce double sépulcre s'étendait, comme nous le savons, un large et long parterre d'anémones , dont le tapis de Perse aux plus vives couleurs n'était qu'une bien terne imitation. Rien de resplendissant comme la garde du roi de Hira. C'était une profusion étincelante de casques dorés, de cuirasses à la blancheur de l'argent, de lances flottant dans le soleil au mouvement des cavahers, de panaches de toutes les teintes ondoyant sur les lignes guerrières.

Mais entre tous se distinguait Korad-ben- Adjdaa, le héros du désert. Son blanc bur-

DU ROI NOMAN i6\

nous, de fine laine, laissait voir, en s'entr'ouvrant, un vêtement de dessous de la plus grande richesse, et des armes d'une perfection achevée remplissaient sa ceinture. Il était beau de le voir assis sur son cheval fougueux, avec l'aisance d'une molle sultane étendue sur son divan. Que ce coursier, presque indompté, piaffât, bondît, se dressât sur ses jambes de derrière, en frémissant sous le joug qui le révoltait, Korad n'en était pas ébranlé un instant; il fallait que le puissant animal se soumît: l'adresse devait vaincre la force. Certes, un tel maître devait bientôt faire un homme du jeune Ferid, et le garantir contre tout retour de l'accident dont il avait eu à souffrir, en rougissant, devant le jeune Amrou-Abd-al-Messih.

Nôman admirait sa cavalerie, et écoutait les vers que le poète de la cour lui murmurait à l'oreille sur sa grandeur et sa magnificence , quand un homme sortant d'un petit bois, à l'intérieur des murailles, accourut vers le roi, et s'inclina devant son cheval.

« Me reconnais-tu? Je suis celui chez qui

tu as trouvé un abri contre la tempête; me reconnais-tu? »

Nôman l'avait reconnu tout d'abord , mais une pâleur mortelle , couvrant son visage , prouvait de quelle violente émotion il était saisi; ses lèvres frissonnaient, sa poitrine se soulevait aux battements rapides de son cœur, il ne pouvait prononcer une parole. Quoi! être contraint de livrer à la mort son hôte, celui qui lui avait sacrifié sa dernière ressource, sa brebis nourricière, l'animal qu'il aimait; le livrer à la mort, cet homme généreux! Quelque dur que fût le cœur de Nôman , il le sentait se serrer et saigner à cette pensée , et cependant il le fallait. Il avait juré sur les ossements de ses amis; c'était un serment solennel, inviolable, impérieux. Quel effroyable combat dans son âme ! on conçoit qu'il dut frémir, pâhr, être muet, consterné, atterré!

Hantalah fut donc obhgé de répéter une troisième fois sa question.

« Certainement je te reconnais , répondit enfin Nôman d'une voix sombre, voilée, presque défaillante.

— Eh bien! alors il faut que tu viennes à mon aide, j'ai besoin de ton secours.

— De mon secours! répéta Nôman avec une expression impossible à rendre par la parole . . . Tu viens me demander du secours ! . . . mon secours ! . . . »

Hantalah se sentait humilié d'être obligé de solliciter un appui si légitimement acquis cependant par sa noble hospitalité. Il se hâta donc de se délivrer de ce qui lui coûtait tant à dire , en racontant en peu de mots son infortune à Nôman , distrait et inattentif pendant son récit, et l'on sait pourquoi; mais Hantalah , qui était loin de soupçonner la cause de l'état de trouble du roi,. fut interdit en le voyant rester muet, immobile , et il allait peut-être laisser échapper quelque amère parole, lorsque Nôman s'écria enfin :

« Malheureux! tu réclames mon secours!

Ne pouvais-tu pas venir hier, demain? Ne sais-tu donc pas que ce jour-ci est fatal , et que j'ai juré, juré solennellement, de sacrifier aux amis que couvrent ces monuments funéraires le premier étranger qui se présen-

104 L^S ANEMONES

terait à moi en ce jour de deuil?... Je l'ai juré solennellement, Hantalah!

— Et il faut toujours tenir sa promesse , répondit Hantalah avec calme.

— Tenir ma promesse!... Hantalah!...

Mais c'est toi qui es le premier étranger que j'aie vu jusqu'à cette heure.

— Roi Nôman, je le sais, une promesse est sacrée.

— Je le sais. . . , je le sais aussi, Hantalah. . . je ne puis la violer... Malheureux que nous sommes ! . . . pourquoi venais-tu donc à Hira aujourd'hui?... pourquoi faut-il que je t'aie vu? Et pourtant il m'est impossible de trahir mon serment...; il le faut..., il le faut..., il le faut... »

Nôman , si inflexible , si implacable à la pensée du sacrifice du mauvais jour, tant qu'il put penser que le sort n'amènerait devant ses yeux qu'un inconnu, un indifférent, comme si pour l'homme un autre homme n'était pas un frère; Nôman se sentit profondément ému quand il vit que la victime promise d'avance aux Ghorebaïn était Hantalah, son hôte! Aussi fut-il saisi d'une an-

goisse bien visible sur son visage , et les paroles qu'il allait prononcer moururent sur ses lèvres en un long soupir...

« Eh bien! roi Nôman..., il faut...?

— Il faut..., reprit le roi d'une voix si sourde qu'on l'entendait à peine , il faut que cet étranger périsse..., que toi..., reprit-il après une pause pendant laquelle il sembla suffoquer..., que toi... toi... tu périsses...; il le faut donc î »

Il prononça ces derniers mots avec un tel effort et si bas cependant, que Ton eût cru qu'il expirait, et que ses deux pages, toujours à cheval à côté de lui, le voyant chanceler sur Yahmoum, le soutinrent, croyant qu'il allait tomber.

Hantalah, mille fois moins troublé que lui, en apparence du moins, reçut cette déclaration avec une admirable fermeté.

(( Nôman, lui dit-il, puisque rien ne peut nous dispenser de l'accomplissement d'une parole, puisque c'est moi qu'elle frappe, puisque tu dois me faire mourir, je mourrai! Mais ma pauvre famille est dans la détresse; privée de moi, elle y tombera plus profon-

dément encore... Permets que je retourne à la tribu pour m'occuper de l'avenir de ma femme , de mon enfant , et aide-moi à assurer leur existence.

— Leur existence ! dit le roi , -elle est dès à présent assurée contre le besoin. Je veux qu'elle soit belle, riche, abondante... Qu'on donne cinq cents chameaux à Hantalah-ben- Thaï. »

Un des officiers à qui Nôman venait de transmettre cet ordre partit sur-le-champ pour l'exécuter non moins vite. En attendant son retour, Hantalah , après avoir remercié le roi de ce don si magnifique , lui demanda la faveur de rester assez, de temps avec les siens pour les voir dans une position assurée , et qui lui permît de mourir tranquille.

La demande adressée par Hantalah sembla soulager Nôman. Il se dit que l'ange de la mort ne pouvait s'irriter contre un manque à sa promesse qui n'en était réellement pas un, puisque le sacrifice expiatoire lui serait toujours garanti, pour être consommé seulement dans un délai plus ou moins long. Mais ce délai , quelle en devait être la durée?

Le roi se recueillit un instant, comme s'il attendait une inspiration.

« Eh bien! dit-il enfin à Hantalah, retourne à ta tribu, et reviens dans un an, dans un an, jour pour jour...

— Dans un an, soit!... Je le jure, répondit Hantalah..., je serai ici même quand ce parterre d'anémones sera fleuri comme aujourd'hui...; compte sur ma parole! »

Nôman devait y compter, d'après ce qu'il savait du caractère de Hantalah -ben-Thaï. Cependant, fut-ce la crainte d'irriter ses divinités et l'ange de la mort en paraissant négliger toute précaution qui devait leur assurer leur proie? Nôman céda sans doute à cette appréhension lorsqu'il exigea de Hantalah qu'il fournît une caution pour répondre de son retour.

Le fidèle Arabe , blessé par cette demande qui semblait accuser un manque de confiance dans sa loyauté , fronça le sourcil , et peutêtre allait-il dire avec indignation au roi Nôman : « Que l'on me conduise à la mort!...» Tout à coup du milieu des rangs pressés au-

f08 LES ANÉMONES

tour du roi s'élance un cavalier devant le front de bataille où se tenait Hantalah.

« 0 roi! s'écrie ce cavalier..., je réponds de cet homme...; je me porte garant de son retour. »

C'était Korad-ben-Adjdaa qui avait prononcé ces nobles paroles, et en même temps il embrassait Hantalah et le couvrait de ses larmes, auxquelles Hantalah mêlait les siennes : larmes de reconnaissance , d'admiration, de bonheur même, on peut le dire, malgré ce que la circonstance avait de sinistre , tant il se sentait content de retrouver son ami , qu'il croyait mort.

Ces étroits embrassements, ces tendres serrements de main, également affectueux de part et d'autre, étaient bien les plus solennels de tous les engagements ; mais la iîdéhté dévouée de chacun des deux amis voulut se donner la garantie consacrée par un usage immémorial, le serment du sang,

(( Et qui sera notre médiateur, notre témoin? »

Korad et Hantalah avaient à peine, comme

d'une seule voix, prononcé ces paroles, qu'une voix grave leur répondit : « Moi ! »

C'était le vizir Hakim qui s'avançait vers eux, ce vieillard même qui avait reçu deux années auparavant le serment de sang du roi de Hira, sur le lieu où devaient s'élever les Ghorebaïn. Hantalah et Korad ayant accepté l'offre de Hakim, celui-ci ramassa sept pierres au pied des monuments funèbres et les apporta devant les deux amis; puis, leur faisant tendre à chacun la main droite :

(( Jurez, leur dit-il.

— Je jure, s'écria solennellement Hantalah, d'être ici dans un an pour sauver la tête de mon ami !

— Je jure, dit à son tour Korad, de présenter dans un an la tête au glaive qui épargnera mon ami absent ! »

Pendant ces paroles, Hakim avait fait, entre les deux premiers doigts de l'un et de l'autre de ces héroïques contractants, une incision profonde , d'où il jaillit du sang en assez grande abondance. Ce sang, il en baigna deux touffes de laine. arrachées à leurs burnous , il en frotta les sept pierres , en jeta

trois devant les Ghorebaïn , en remit une au roi, en garda une autre, et les deux dernières il les partagea entre Hantalah et Korad.

L'acte d'alliance et d'engagement était accompli, et Nôman répondit qu'il acceptait la caution de Korad, quand le son des clochettes annonça l'arrivée des cinq cents chameaux offerts à Hantalah par le roi. C'était un troupeau magnifique divisé par bandes de vingt têtes, et chacune de ces bandes était conduite par un chamelier. Hommes et animaux étaient également donnés en toute propriété à Hantalah. Odieux état des sociétés oiî les êtres raisonnables, intelligents, faits à l'image de Dieu, sont traités comme des créatures brutes, inaccessibles au sentiment de la Divinité, et dont les fronts intelligents sont toujours courbés vers la terre!

Nôman mit Hantalah en possession de son opulente propriété en présence de toute son armée, qui fut instruite de l'hospitalité si complète que le noble Bédouin avait donnée au roi; puis, sur un signal, les cavaliers défilèrent devant les Ghorebaïn en abaissant leurs lances, en poussant de lamentables

welwalec/is, des gémissements, comme le mot même le fait entendre; et Nôman , après être descendu de Yahmoum et s'être prosterné devant le sépulcre des deux amis , remonta à cheval, et fit à Hantalah un geste que celui-ci comprit.

<( Dans un an tu me reverras, ô roi! »

Korad-ben-Adjdaa était obligé de suivre le cortège; il n'eut donc que le temps de dire quelques mots à Hantalah , et entre autres de s'acquitter de la commission du père Arsenios, et de lui faire connaître la retraite actuelle du bon moine. Ensuite Hantalah et Korad se pressèrent les mains : c'était un engagement plus inviolable encore que le contrat le plus solidement cimenté.

« A un an ! à un an ! »

Et d'un temps de galop Korad eut rejoint la cavalerie royale , et Hantalah se mit aussitôt en route vers sa tente.

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