‹ Les anémones du roi NômanChapitre 7 sur 11 · G2 LES ANÉMONES · texte numérisé non relu

G2 LES ANÉMONES

une poche de vos vêtements, un morceau de parchemin, une graine échappée à votre chapelet, un fragment d'étoffe , et lorsque je vous questionnais, vous me répondiez que c'était un souvenir, pour vous rappeler sans doute une œuvre de dévouement et de charité que vous vouliez accomplir. Eh bien! cette pierre est là pour représenter toujours à ma mémoire quelque chose que j'ai promis solennellement. 0 mon père, croyez qu'il ne s'agit que de bien! Rendez-moi mon souvenir; donnez cet or à ceux qui en auront besoin, et dites -leur de prier pour moi avec vous. »

Hantalah remit dans sa bourse vide la pierre du serment, serra les mains du bon moine, qui l'avait conduit jusqu'au seuil de son ermitage, et Arsenios étant remonté avec Zebou , qui cette fois gambadait devant lui jusqu'à la cime de la montagne pour voir partir son cher Hantalah, il n'aperçut qu'un épais nuage de poussière rapide qui courait sur le désert, et un coup de vent

ayant un peu éclairci cette nuée , il reconnut Hantalah et Kafour qui se dirigeaient vers le wady dont tout à l'heure ils s'entretenaient.

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LE NOUVEAU W A D Y - il A N TA LA H

Le soleil se couchait lorsque Hantalah rentra dans sa tente, et depuis quelques heures Hobeïbeh était dans une si grande inquiétude', qu'elle aurait donné toutes ses nouvelles richesses , dont pourtant elle était

bien heureuse , pour ne pas endurer ce tourment. Quelle fut dont sa joie et celle d'Amrou lorsque ce nuage de poussière qu'Arsenios avait vu teint de l'or le plus ardent du soleil de midi leur apparut imprégné des suaves nuances d'or bruni du couchant, et que, dans un clin d'œil, Kafour fut devant eux, bondit en bas de son cheval, et tint le mors de l'impatiente Djin, qui n'était pas lasse de sa longue journée, tandis que Hantalah sautait à terre.

« Bonsoir, femme! bonsoir, fils! J'ai vu notre bon père Arsenios , dit Hantalah après les embrassements du retour; je l'ai vu, toujours le même, toujours aussi bien portant, toujours aussi bon, toujours aussi charitable.

— Et son nouvel ermitage? demanda Hobeïbeh.

— C'est un lieu digne d'envie : des palmiers, de l'eau fraîche et limpide, un jardin fertile qu'il cultive en priant : belle manière, n'est-ce pas? d'adorer le Créateur de la terre , que d'avoir un soin filial de son œu-

vre. Mais nous allons être dans son voisinage. A une heure à peine du petit galop de Djin, j'ai trouvé dans le désert qu'habite le père Arsenios un assez vaste wady, arrosé d'une eau claire qui nourrit d'abondants pâturages et des ombrages précieux, d'autant plus qu'ils ne seront pas inféconds et qu'ils nous donneront des dattes et divers fruits en abondance. »

Il parlait de la récolte avenir! Dans sa joie il oubliait son inévitable sort.

La joie d'Hobeïbeh ne fut pas moins vive, car leur campement actuel était aride, brûlé, et la seule pensée de l'ombre et de la fraîche verdure la ravissait de bonheur. Elle sentait déjà par l'imagination le frais du nouveau Wady-Hantalah; carc'estainsi qu'ellenomma tout aussitôt ce lieu , comme par inspiration , d'après la description que lui en avait faite son mari.

« Le nouveau Wady-Hantalah, soit, lui répondit-il; tu as eu là une bonne idée dont je te remercie ; c'est un souvenir bien doux pour...))

Il allait dire : pour les derniers moments de ma vie; mais il s'arrêta, et acheva d'une façon qui ne pouvait nullement donner à penser à Hobeïbeh.

Mais rien n'égalait les transports de Kafour. Il avait cru retrouver dans le nouveau Wady-Hantalah tout ce que ses yeux d'enfant avaient vu en Nubie : les mêmes arbres, les mêmes eaux, les mêmes aspects; et ces souvenirs du pays natal , si vivement réveillés en lui , redoublaient aussi dans ses espérances la pensée qu'il reverrait un jour ses parents. Son maître Hantalah le lui avait dit, et il croyait celui qu'il aimait.

On ne tarda donc pas à faire les apprêts du départ pour le nouveau campement, et le lendemain même on ployait dès le point du jour les tentes, dont on chargeait les chameaux. Hantalah montait Djin, et Kafour, désormais attaché exclusivement à la personne de Hantalah, se plaçait derrière lui, monté sur son cheval ordinaire. Quant à Amrou, monté sur le plus puissant chameau des quatre cent cinquante qui restaient à

Hantalah après l'échange fait avec Adim, il commandait la marche , réglée en sous-ordre par les vingt-quatre chameliers que Nôman avait joints à ses riches présents. Et Hobeïbeh était portée par Rebreba, dans ces espèces de bâts voilés contre l'ardeur du soleil, qu'on nomme kaoudjà.

Et bientôt le voile ne fut pas inutile ; car le soleil, une heure après le départ de la petite tribu , dont la marche était nécessairement très lente , commença à frapper avec ardeur le sable et à soulever un mirage au travers duquel les voyageurs passant au loin dans le désert, et voyant ces grandes ombres de chameaux et les tentes posées sur leurs dos élevés, pouvaient se figurer, comme les poètes de leurs pays, une flotte de navires naviguant sur un océan brumeux.

Le père Arsenios n'eut pas la même illusion. Au moment où la marche approchait du wady, aux acclamations de joie de tous, il était dans sa cellule supérieure, priant, après un long travail, dans son ouvroir d'en bas : il venait d'achever, quand ses yeux re-

gardèrent par la petite fenêtre l'immense horizon, et il aperçut la longue file de chameaux qui se dirigeait vers lewady que deux jours auparavant Hantalah avait contemplé avec tant d'attention , en témoignant le projet de venir y planter ses tentes. Cette petite caravane , ce ne pouvait être que sa famille et les nombreux troupeaux dont il était maître aujourd'hui, se disait Arsenios. La terreur superstitieuse causée par le puits maudit qui se trouvait dans ce lieu d'enchantement, au miheu du désert, en aurait éloigné tout autre que Hantalah , aguerri contre la superstition par une foi pure.

Le bon moine eut bientôt pris son parti , celui d'aller rejoindre son disciple; et, au moment même où Hantalah et sa suite arrivaient auv^ady, Arsenios montait sur le bon et rapide chameau sur lequel nous l'avons vu au début de ce récit, et partait, précédé par Zebou, qui, allant et venant par bonds, semblait trouver que le chameau marchait trop lentement; quelque prompt qu'il fût, en effet, il ne pouvait lutter avec une légère ga-

zelle, et il n'en continuait pas moins de garder son allure grave et égale.

Arsenios était à peu près à moitié du chemin, quand il fut bien inquiet sur le sort de sa chère Zebou , car il y était très attaché : elle avait entièrement disparu, et ne revenait pas. Le moine était désolé d'avoir perdu sa compagne, et ses yeux erraient, du haut de son chameau , sur tous les points de l'horizon; mais c'était en vain : il ne voyait rien, rien que le wady dans le lointain voilé d'une brume lumineuse. Enfin, il n'espérait plus retrouver Zebou, quand, derrière un monticule de sable , il aperçut un troupeau de gazelles avec leurs faons, et Zebou, au milieu de ses semblables, gambadant et paissant les rares herbes qui poussaient entre quelques arbustes épineux, comme en produit le désert; mais dès qu'elle aperçut son maître, elle s'élança d'un seul bond vers lui, avec ce cri mélodieux, plaintif et caressant à la fois, que les poètes arabes célèbrent à l'envi chez cet animal : elle oublia son instinct pour la fidélité et la reconnaissance.

Au moment où cette scène se passait, Hantalah et sa troupe pénétraient dans le wady par un étroit défilé formé de hauts monticules de sable rougeâtre, chargés d'arbustes épineux, cactus, aloès; mais à mesure qu'on avançait, chacun poussait des acclamations de joie à l'aspect d'arbrisseaux charmants baignés et fécondés par un assez large filet d'eau limpide comme le cristal : c'étaient des lauriers-roses, des lentisques, des tamarins, au-dessus desquels s'élevaient des palmiers et des figuiers. De distance en distance, il se trouvait entre cette précieuse végétation des éclaircies, comme si la nature eût disposé ce lieu pour un campement délicieux où les tentes auraient chacune leur riant entourage de verdure. Au centre précisément de ce petit Éden, une clairière plus étendue que les autres semblait destinée à recevoir les tentes d'un chef de famille, d'un scheik. Aussi , dès que Hobeïbeh vit cette vaste enceinte verdoyante et bordée d'arbres de toutes parts :

(( C'est ici, dit-elle, que nous allons dres-

ser nos tentes, n'est-ce pas, Hantalah? Ce lieu est si frais et si charmant ! »

Hantalah avait eu la même pensée ; sa réponse fut donc telle que le désirait Hobeïbeh, et Kafour fut dans le ravissement : cet endroit lui rappelait tout à fait, autant du moins que sont fidèles les souvenirs d'enfance, le lieu où était située la hutte dans laquelle il avait ouvert les yeux et vu le beau ciel de son pays.

La petite caravane avait fait halte dans cette clairière, les chameliers avaient mis pied à terre devant leurs troupeaux respectifs, et déjà Hantalah, assisté d'Amrou, commençait à s'occuper à répartir entre chacun des chameliers le terrain du nouveau Wady- Hantalah, tandis que ces hommes robustes plantaient les neuf hautes perches qui devaient supporter la tente du maître. Tout à coup Nabbah , le chien fidèle dont il y a bien longtemps que nous n'avons parlé, s'élança avec un long aboiement vers la ceinture de palmiers et de figuiers qui formaient pour la clairière l'entourage le plus pittoresque.

En même temps Hobeïbeh , qui assistait au travail de la construction de la tente pendant que son mari et son fils parcouraient le wady, Hobeïbeh entendit un cri doux, effrayé, plaintif, caressant, et elle vit une gazelle tout épouvantée fuir à travers les feuillages.

« N'aie donc pas peur comme cela, Zebou; viens , viens , notre ami Nabbah ne te fera pas de mal. »

Zebou obéit à la voix du père Arsenios, cette voix vénérable que nous avons reconnue, et entra à côté de son maître dans l'enceinte au milieu de laquelle la vaste tente s'élevait. Déjà les noires peaux étaient étendues sur les hauts poteaux , et celui du centre, plus élevé que les autres, formait une élégante pointe au-dessous de laquelle s'arrondissait la nomade demeure.

Quel fut le ravissement de Hobeïbeh en voyant paraître le père Arsenios I Elle se prosterna devant lui en lui baisant les mains, et ces mains, toujours prêtes à faire le bien ou à bénir, méritaient un tel hommage. Puis

Hobeïbeh s'empressa d'envoyer Kafour pour appeler Amrou et Hantalah, qui, sachant pourquoi on les faisait venir, accoururent aux pieds d'Arsenios.

Le bon ermite connaissait depuislongtemps le nouveau Wady-Hantalah. Dans ses visites aux rares tentes qui parsemaient ce désert, il avait visité ce wady, et serait venu s'y établir s'il n'eût été en possession de sa chère montagne; il proposa donc à Hantalah de lui montrer, tout près de cette clairière où il avait établi sa demeure, unlieu tout à fait favorable à l'établissement d'un jardin. Le jardinage était la seule et douce passion mondaine d'Arsenios; et, accompagné de lafamille, et en outrede Zebou, qui jouait actuellement sans la moindre crainte avecNabbah, il les conduisit dans un véritable enclos formé par des monticules qui l'entouraient comme une muraille et le garantissaient des vents.

« Vous voyez, dit Arsenios, que voilà l'emplacement d'un jardin tout trouvé, et c'est moi qui me charge de le planter, entendez-vous? Dans quelques jours je vous ap-

porterai des arbres fruitiers enfants, de la vigne... C'est ici que nous mettrons les figuiers; ici, le long de ce roc, exposée au soleil, une treille qui deviendra magnifique.

— Oh! que ce sera charmant! s'écria Hobeïbeh.

— Et puis ici, continua Arsenios, au lieu d'herbes inutiles ou nuisibles que cette terre produit en abondance, nous lui ferons produire des légumes..., des fleurs aussi.

— Mais pour arroser? dit Amrou.

— N'y a-t-il pas l'eau de la source qui court dans le wady, et qu'on peut amener dans le jardin?

— Ah!... d'ailleurs, reprit Amrou, voici un puits... Mais il est comblé!

— Ce puits-] à, dit Arsenios en se retournant vers Hantalah, c'est l'objet de la superstition dont je vous ai parlé ; et qui a toujours éloigné ceux que la beauté de ces lieux eût tentés d'y fixer leur séjour.

— Comment cela? répondit Hantalah; quelle est donc l'histoire de ce puits?

— C'est le puits maudit : je vous racon-

terai un jour ce que j'en ai ouï dire par des habitants de ce désert qui sont venus visiter ma montagne , et que j'ai interrogés depuis que vous avez choisi ce lieu pour vous y étabhr. Mais voilà que le soleil approche de son déclin ; il faut que j e retourne dans ma retraite . Bientôt, dans quelques jours, vous verrez venir l'ermite avec tous les ustensiles du jardinier.

— Et vous nous direz l'histoire du puits maudit, s'écria Amrou, qui avait entendu la promesse du bon moine : n'est-ce pas, bon père Arsenios, que vous nous raconterez cette histoire?

— Oui, mon enfant, oui. »

Après ces mots il l'embrassa, serra la main de Hantalah, dit à Hobeïbeh un cordial au revoir, et partit au trot allongé de son chameau, que Zebou ne quittait plus que de quelques pas.

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