DANS UN AN
Deux jours à peine écoulés, le campement de Hantalah était tout à fait terminé. Près des tentes de chaque chamelier, de longues et vastes étables, coçiposées de piquets couverts de toile, avaient déjà reçu le troupeau confié à leurs soins; et quant à Kafour, il avait, comme favori de la famille, la garde exclusive de Djin, des autres che-
vaux sans nom, sans célébrité, sans généalogie, et de la bonne chamelle Rebreba, que Hobeïbeh venait tous les jours traire de ses propres mains. Dire les fonctions élues qu'exerçait Kafour, c'est dire qu'il avait sa tente près de la famille, une petite tente svelte, gracieuse, bien plus élégante que celles des autres chameliers. Quant à Amrou, Hantalah lui avait délégué la surveillance de tout l'étabHssement du nouveau Wady- Hantalah. Il voulait le rendre tout à fait capable d'être le fort et habile soutien de sa mère.
Et elle, Hobeïbeh, de jour en jour elle jouissait plus vivement de son bonheur actuel ; car il n'y avait pas seulement richesse, il y avait bonheur. Presque tous les matins, avant l'ardeur du jour, elle aimait à parcourir et à faire parcourir avec elle à Hantalah les étables enveloppées de riants bosquets de dattiers, de figuiers et de romarins.
a Vois, mon ami, lui disait -elle avec ravissement, notre troupeau sera doublé
à peu près dans un an ; dans un an , ces jeunes figuiers seront couverts de fruits ainsi que ces dattiers. Oh î combien nous serons plus heureux encore dans un an! »
Malgré sa force d'âme , Hantalah se sentit contraint par un mouvement intérieur de s'éloigner et de parcourir seul et taciturne le nouveau wady, plein de si riantes espérances pour tous, excepté pour lui. Puis, voulant se distraire par une charitable pensée, la seule consolation dans les afflictions accablantes, il chargea Amrou de faire construire sur divers points qui n'étaient pas absolument nécessaires à l'exploitation, une vingtaine de cabanes couvertes de nattes de jonc, soutenues de fortes branches de dattiers terminées en rond par le haut. Ce sont des cabanes semblables qu'habitent les Arabes fixés sur les bords de l'Euphrate. Ces petites habitations étaient destinées à recevoir des pauvres sans asile et qui, envoyés par Arsenios, deviendraient une partie de sa petite tribu. Il avait assez grande abondance de lait et de
fromage pour pouvoir les en nourrir jusqu'à ce que le petit chameau qu'il leur donnerait leur permît, soit de gagner leur vie en louant aux caravanes ou aux voyageurs isolés leur chameau pour porter leurs bagages jusqu'à la ville prochaine, soit en vendant aux marchés voisins le lait et le beurre de leur chamelle.
Et pour arriver à ce but, que fallait- il? Un an et plus.
Hantalah , emporté par l'ardeur de sa charité, ne fît pas cette réflexion. Il n'avait plus de pensée que pour se peindre le bonheur de ces familles, dénuées, errantes, misérables, auxquelles il donnerait le vivre, l'abri, une existence paisible et heureuse. Il se retraçait ce tableau en vives couleurs, telles que les Arabes en ont toujours sur cette magnifique et inépuisable palette qu'on nomme l'imagination , lorsque Nabbah , le fidèle chien de la famille (bien nommé vraiment, Ctirnabbah signifie aboyeur)^ fit tressaiUir Hantalah au milieu de ses bienfaisantes rêveries par un hurlement prolongé; non pas hurlement
d*inquiétude et de peur, mais hurlement de joie qui avait quelque chose d'un rire; puis un instant après s'élança un couple charmant , sauvage , un couple d'agiles et allègres habitants du désert : Kafour luttant de vitesse à la course avec Zebou, la gazelle.
C'était l'annonce de la venue d'Arsenios, que Kafour confirma à son maître de l'air le plus enjoué qui eût jamais scintillé sur ses traits, dans ses yeux blancs encadrés de noir, sur ses blanches dents encadrées de rose. Il aimait Arsenios en vertu de cette loi immuable que tout homme bon, charitable, doux avec tout le monde , est aimé de tout le monde , car il est aimable, c'est-à-dire digne d'être aimé. Or Kafour, cet enfant presque sauvage, avait aimé Arsenios. Il ne lui avait cependant encore vu accomplir aucune bonne action , mais les bonnes actions, son instinct les voyait dans ces yeux tendres toujours souriant avec bonté, dans cette bouche qui avait pris Texpression des bonnes et consolantes paroles qu'elle disait sans cesse , dans ces rides même
qui étaient comme les annales d'une vie calme et sereine.
Cette suave figure ne tarda pas à se montrer : le père Arsenios tenait parole , et avait apporté sur son chameau tous les instruments nécessaires au jardinage , tous les plants dont il voulait former le jardin qu'il allait créer.
« 0 bon père Arsenios , que vous venez à propos! Vous savez que naguère je vous ai promis de faire de votre main une main aumônière par excellence; eh bien, je viens de donner les ordres pour la réalisation de ce projet. Vingt cabanes seront dans quelques jours à votre disposition pour y envoyer des malheureux pauvres et sans abri : je les logerai, je les vêtirai, je les nourrirai; et c'est à vous que je devrai tant de bonheur... 0 père Arsenios! il sera double par cette pensée. »
Arsenios, les larmes aux yeux, ne put que presser la main de Hantalah en disant à demi-voix :
<( Bien, bien, mon ami! C'est faire un
noble usage des richesses que Dieu a placées dans la main , que de les partager avec ceux qui souffrent. »
Le maître et le disciple étaient dans une égale émotion, quand Hobeïbeh, chantant quelque air d'enfance, accourut, et fut un peu confuse de paraître si frivole devant l'austère père Arsenios; mais lui-même fit succéder l'air souriant à l'expression sérieuse qu'il avait tout à l'heure , et chargea la ménagère du vaste établissement de lui procurer, parmi ses serviteurs, les plus intelligents pour l'aider dans le travail qu'il allait entreprendre, et qui devait l'occuper plusieurs jours. Plusieurs jours!... On verrait donc le père Arsenios plusieurs jours, et c'était une promesse de bonheur pour toute la famille.
Kafour était sans aucun doute le plus intelligent; Hantalah et Hobeïbeh lui adjoignirent quatre autres chameliers qu'ils avaient reconnus pour être plus actifs et plus adroits que les autres.
« Commençons donc tout de suite, dit
Arsenics. A l'œuvre! à l'œuvre! Plus tôt nous aurons confié à la terre les graines et les plantes qui vont trouver la vie dans son sein, plus tôt nous jouirons de ses produits. Et vous aussi , Hobeïbeh , vous serez des nôtres. »
Hantalah réclama aussi sa part de travail ; et Arsenios, ayant chargé les ouvriers de ses ustensiles, de ses arbres nouveau-nés, de ses jeunes ceps, conduisit toute la troupe de travailleurs dans cet enclos naturel que nous avons cherché à peindre.
Créer un jardin dans un lieu où croissent abondamment des herbes inutiles à la nourriture de l'homme, et remplacer celte vaine et souvent nuisible fertihté par une végétation ordonnée, réglée, bonne soit à la nourriture, soit aux innocents plaisirs de la créature, c'est rendre hommage au Créateur; c'est porter le salutaire instrument de l'élagueur dans une intelhgence inculte, encombrée de mille pensées entassées pêle-mêle, fausses, inutiles ou funestes, mais dont le fécond entassement même prouve que le
sol est bon. Alors la bêche, la hache, la serpe y font un bienfaisant office. Ici les idées bonnes ou mauvaises, dont la confusion troublait et accablait l'esprit, sont remplacées par des notions, des connaissances, des pensées, des images sagement rangées, et qui, se développant dans un ordre toujours plus parfait, démontrent la fertilité du terrain pour le bien comme pour le mal. — C'est l'éducation : là un habile horticulteur fait succéder les fruits les plus exquis, les fleurs les plus éclatantes ou les plus parfumées, aux épines, aux ronces, aux rampants cactus qui déchirent, aux orties qui brûlent la main qui en approche. — Le jardin, c'est l'esprit cultivé; le jardinage, c'est l'éducation de la terre.
Ainsi, tandis que lepère Arsenios dessinait sur une feuille de parchemin les allées et les parterres, ses actifs ouvriers, malgré l'ardeur du jour, avaient débarrassé entièrement le sol de la végétation qui l'encombrait. Nabbah et Zebou, devenus les meilleurs camarades, jouaient pendant qu'on travaillait; etKafour
quittait bien de temps à autre, il faut en convenir, sa pioche ou sa bêche pour jeter un regard de complaisance , d'envie même , sur ce couple de joueurs animés autant que gracieux.
La nuit venue , Arsenios ne parla point de retourner à sa montagne ; il s'était arrangé de façon à rester au nouveau Wady-Hantalah jusqu'à ce que fût achevée l'œuvre du jardin. Alors Amrou , qui avait passé tout le jour à diriger les constructions charitables dont son père avait eu la pensée, pria, malgré sa fatigue , le père Arsenios de leur raconter la tradition du puits maudit. Hantalah même et Hobeïbeh, ainsi que Kafour, se joignirent à Amrou pour solliciter Arsenios; mais il était accablé de lassitude et ne demandait que le repos. Il se retira donc vers son lit, en promettant sa narration pour l'instant le plus chaud d'une de leurs journées de travail; et chacun comprit comme lui combien elle aurait de charmes aprèsun actif labeur, à l'ombre d'un énorme figuier sauvage qui avait poussé dans un des angles de l'enclos où
l'ermite jardinier avait commencé sa création.
Le lendemain, dès l'aube fraîche et sereine, Arsenios et ses ouvriers étaient au travail. Le soir, le côté de l'enclos le mieux exposé était garni de ceps vigoureux; et quand Hantalah, accompagné de Hobeïbeh, vint visiter les ouvriers :
<( Hantalah, vous avez là une treille qui vous donnera les plus beaux raisins dans un an.
— Dans un an , répéta avec son accent accoutumé d'enjouement Hobeïbeh, dans un an tout sera plus beau.
— Dans un an! » murmura à demi-voix Hantalah; il s'efforçait vainement d'éloigner cette pensée , que tout lui rappelait incessamment.
« Oui , dans un an , reprit Arsenios , vous aurez les grappes les plus belles et les plus exquises pour vous rafraîchir à l'heure du midi qui brûle.
— Et le soleil brûlait à midi , père Arse-
nios, dit Kafour, et vous ne nous avez pas encore raconté l'histoire du puits maudit.
— Bientôt... quand notre travail approchera de sa fin, demain peut-être. »
Et dès que le jour parut, chacun était à son poste ; et Arsenios , après avoir bordé les plates-bandes de pommiers nains et de divers arbres à fruit que la fécondité du climat devait faire croître à vue d'oeil , se mit en devoir de planter des fleurs de toute espèce.
« Que nojis mettez-vous ici , bon père Arsenios? lui demanda Hantalah, qui venait le visiter seul; car l'ardente chaleur avait retenu Hobeïbeh dans sa tente.
— Ici... le printemps, comme vous dites, vous autres Arabes, révèle les secrets de la terre... Eh bien ! tu sauras ce qui est ici dans un an... Et je veux bien te le dire : tu verras alors ici un magnifique parterre d'anémones. . . Dieu est immuable dans l'heure de toutes ses créations, que ce soit un monde ou une fleur; et ces anémones variées que je plante au-
jourd'hui, elles te réjouiront la vue dans un an. »
Dans un an !.. . des anémones ! . . . les fleurs du roi de Hira, celles qu'il avait désignées à Hantalah comme devant être dans toute leur splendeur à l'heure à laquelle il devait mourir! Hantalah sentit tout cela bien vivement; mais il eut la force de dissimuler son émotion.
« Dans un an! dit-il d'un ton presque souriant au père Arsenios, dans un an, je veux qu'on voie sur cette habitation un plus touchant et un plus doux spectacle que celui des anémones que vous me promettez : je veux que mes vingt cabanes soient habitées de pauvres choisis par vous. Entendez-vous, mon bon père? tous ceux qui se présenteront à votre ermitage, envoyez-les-moi. Il suffira, pour que je sache qu'ils viennent de vous , qu'ils me présentent un parchemin portant de votre écriture ce seul mot wefa (foi), et je les accueillerai avec bonheur. Voilà, voilà ce qu'on verra ici de plus beau dans un an.»
Excellent homme! il savait que dans un an il aurait cessé d'exister, et il voulait vivre dans des familles heureuses par lui.
Arsenios lui promit de faire ce qu'il demandait ; il l'en remercia même avec effusion, comme du plus grand des bienfaits, la faculté de répandre du bien sur les malheureux.
Mais Hobeïbeh vint interrompre cet entretien de la charité en rappelant au père Arsenios qu'il lui devait à elle et à tous les travailleurs, quand le jardin serait achevé, le récit du puits maudit, que Kafour et ses camarades, exténués par la chaleur de midi, attendaient, en effet, impatiemment, et comme repos et comme curieux désir de savoir.
Alors Arsenios, s'asseyant sous le vaste figuier dont les branches étendues et chargées de larges feuilles étaient un parasol aussi immense qu'impénétrable au soleil, réunit autour de lui Hobeïbeh, Amrou, Hantalah, Kafour et ceux des chameliers qui comprenaient l'arabe; c'est dans cette langue qu'Arsenios s'exprimait toujours, et avec une per-.
fection rare qui n'eût jamais permis de croire que son idiome natal était le grec; car il était natif de F Asie Mineure.
Il commença donc, à l'extrême attention de tout son auditoire.
LE POITS MAUDIT
« C'était dans les premiers temps de la création, avant el toufan (le déluge). Dieu, irrité contre les péchés des hommes, fut tenté un instant de faire descendre au milieu d'eux le terrible ange Irafil , Tenvoyé de la mort , avec ses innombrables têtes et ses non moins nombreuses mains qui tiennent le glaive ; mais le Seigneur n'avait pas encore
épuisé le trésor de sa miséricorde , et retenait de ses puissantes mains l'inondation qui devait renouveler la race humaine et la face de la terre. Il voulut d'abord mêler parmi les hommes, autant comme conseillers de bien que comme observateurs, deux anges, Arout et Marout, qui, sur l'ordre du Tout-Puissant, quittèrent le ciel pour planer au-dessus de la terre et s'abattre là où ils verraient le plus de confusion et de mal, afin d'avertir et de menacer au besoin.
« Arout et Marout, étendant leurs grandes ailes blanches dans l'air qui nous enveloppe, regardèrent longtemps d'en haut ce qui se passait parmi les créatures, et enfin, repliant par degrés leurs ailes , comme font les papillons qui veulent s'arrêter sur une fleur, ils se laissèrent glisser vers ce pays, qui était beau alors , et fleuri, et sans désert. C'était au commencement de la nuit qu'ils descendirent, et les pasteurs, qui contemplaient avec ravissement le ciel splendidement constellé , furent
émerveillés en voyant ce qu'ils prenaient pour deux magnifiques étoiles filantes.
« Or, ces étoiles filantes, le lendemain matin on apprit dans toute la contrée que c'étaient deux anges du Seigneur; mais ce n'étaient pas de bons anges , et par leur hypocrisie ils avaient trompé Dieu , comme auparavant firent Iblis et Cheïsan. Donc, au lieu d'aller de terre en terre , de demeure en demeure, donnant de salutaires conseils, engageant les habitants à une conduite plus pieuse devant Dieu, des mains duquel ils sortaient si récemment encore , ils se rendirent chez une péri célèbre qui avait quitté le péristân pour se rapprocher un peu de la création de Jéhovah. Les enchantements, les magies, les prestiges de son pays de féerie lui semblaient former un séjour de perdition , et elle aspirait à monter au paradis.
« Arout et Marout avaient le désir contraire , et ils n'aspiraient qu'à s'élever vers
le péristân, dont les féeries les séduisaient depuis qu'ils avaient entendu les habitants corrompus de la terre en peindre un tableau d'autant plus éclatant qu'ils n'avaient jamais pu approcher de ce lieu, qu'on leur avait représenté si plein de délices. Le péristân était sinon l'enfer, du moins un lieu intermédiaire entre ce lieu de damnation et la terre.
« Arout et Marout n'eurent donc, en descendant chez la péri, d'autre intention que d'apprendre d'elle le moyen d'arriver jusqu'au péristân.
« — Oui, leur dit-elle, je vous l'enseignerai; mais en échange (elle les avait bien reconnus pour être des anges du Seigneur), en échange vous m'enseignerez comment on peut monter au ciel. »
« Arout et Marout réfléchirent de longs instants , car, quoique mauvais anges , ils sentaient qu'ils allaient commettre une profanation; ils étaient cependant si violemment
possédés du désir de connaître le péristân , qu'ils prirent leur parti.
« — Eh bienl soit; que faut-il faire, belle péri, pour parvenir jusqu'à votre royaume?
u — Il faut endosser mes ailes : j'en ai deux paires , les voici ; et, au coucher du soleil , montez sur la plus haute colline pour prendre votre élan vers ses derniers rayons : voilà tout. — Et moi, comment irai -je aux cieux ?
« — De même, en revêtant nos ailes et en vous lançant dans l'air, du haut d'une colline, à l'heure où le soleil montre ses premiers rayons. »
« L'échange se fit tout aussitôt, et Arout et Marout déposèrent leurs grandes et blan- . ches ailes pour attacher à leurs épaules, à peine couvertes , les petites ailes bleuâtres de la péri. Celle-ci , au contraire , s'enveloppa de la double paire d'ailes des anges, et comme c'était la fin de la nuit, elle se sépara d' Arout et de Marout.
« Et dès que le premier rayon empourpra les collines, elle prit son essor du sommet rosé sur lequel elle attendait avec impatience cette heure de lumière, et bientôt la voilà perdue dans les beaux nuages du levant , à travers la gaze aurore et dorée, desquels on voyait briller à demi les blanches ailes des anges, comme apparaît la lune sous la transparence lumineuse de la fin d'une belle journée.
« Ainsi que je vous F ai déjà dit en quelques mots, cette péri était une bonne créature. Elle n'avait été jetée dans le péristân que par des alliances de famille. Vos Arabes m'ont raconté qu'elle descendait de Djan- •ben-Djin, que Dieu créa du feu du simoun, et que Maredja, la première péri, était sa bisaïeule. 11 fallait bien qu'elle habitât le pays de ses ancêtres; mais ce n^était qu'avec répugnance , et la plupart du temps elle était sur la terre, cherchant les malheureux pour les soulager par sa richesse ; les tristes, pour
les calmer par sa douce et mélodieuse voix; les enfants nouveau-nés, pour leur souhaiter bonheur ici-bas; les mourants, pour leur souhaiter bonheur en haut, non pas dans le péristân , mais dans le ciel.
« Aussi les doubles ailes des anges mauvais la portaient- elles vers ces saintes régions avec une rapidité qui prouvait que , par la bonté de son âme, elle était digne d'y entrer.
<( A son approche des premiers voiles d*or qui s'étendent, en majestueuses portières, à rentrée du séjour bienheureux, l'immense concert des harpes s'éleva avec les mélodieux chœurs des voix angéliques , et la péri battit des ailes, tant elle se sentit de joie à ce présage de bon accueil.
« Et le soir, les pasteurs chaldéens , regardant avec bonheur renaître les étoiles dont ils connaissaient si bien les places dans le firmament, tombèrent dans la stupeur et le ravissement lorsqu'ils virent tout à coup
éclore une étoile radieuse, étincelante, admirable de pure clarté.
(( — 0 merveille! se disaient-ils en se montrant le ciel , vois donc quel astre splendide Dieu vient de créer! »
(( Cet astre, c'était la péri. Dieu Tavait reçue dans le ciel à cause de sa bonté.
— Et Arout et Marout, demandèrent tous les auditeurs avec un intérêt dans lequel il y avait bien quelque terreur superstitieuse, que devinrent-ils?
— Ce même soir où les pasteurs de Chaldée admiraient la splendeur de la nouvelle étoile , l'un d'eux tourna les yeux vers l'autre point de l'horizon : et que vit-il? deux flammes rougeâtres qui tournoyaient en descendant vers la terre et qu'entourait à demi une lumière bleuâtre : ils s'appelèrent pour regarder ce qu'ils croyaient être un météore.
« Et c'étaient les deux anges frappés de la main de Dieu , et qui roulaient.
— Dans le djéhennum, l'enfer des orgueilleux, ou leza, lieu de supplice des hypocrites?
— Non pas ; mais au fond d'un puits desséché, où ils sont, à ce que racontent les crédules , attachés par une double chaîne de fer; et ce puits... »
Chacun de ceux qui écoutaient le père Arsenios était plus ou moins ébranlé par l'absurde légende , et les chameliers , Kafour surtout, osaient à peine regarder le puits comblé qui était à quelques pas d'eux, et que , ils se le rappelaient fort bien , l'ermite leur avait montré comme étant le puits maudit.
(( Et ce puits? demanda chacun avec un inquiet empressement.
— Ce puits , le voici sous ce dattier qui est à ma droite. »
A ces mots, tous les regards se tournèrent vers le point désigné par le père Arsenios , et , par un mouvement involon-
taire et unanime, chacun des assistants fit un pas pour s'éloigner du lieu maudit, tant la superstition a d'empire sur les esprits ignorants.
« Mais vous en avez peur, je le vois, et cependant j'ai besoin d'eau pour arroser mon jardin; il faut retirer de ce puits le sable et les rochers qui l'encombrent, et que ce travail soit fait avant la fin du jour. »
Malgré la soumission des Orientaux, il y avait hésitation et crainte parmi les travailleurs. Il fallut que Hantalah élevât la voix pour qu'on se mît à l'œuvre ; mais à chaque coup de pioche, à chaque coup de pelle qui ramenait gravier, roc ou sable, et vidait d'autant le puits, les ouvriers, pâles et hagards, se regardaient avec un effroi visible, comme s'ils allaient voir apparaître Arout et Marout; plus le travail avançait et plus le puits devenait vide , plus croissait leur épouvante. Il y eut un moment où leurs instruments de fer s'étant entre-
choqués, ils crurent entendre un bruit de chaînes.
Oh! pour le coup, ils n'y purent plus tenir, et, terrifiés, se reculèrent dans tous les sens en montrant d'un doigt crispé le puits maudit.
« Insensés I leur dit Arsenios en s'en approchant, au contraire, et en regardant au fond, venez donc m'aider à arroser; venez puiser l'eau pure et limpide que vous avez retrouvée. Voyez donc ce que c'est que la superstition! voilà des milliers d'années que les populations fuient ce lieu si beau et si fertile, par la peur de deux prétendus anges, Arout et Marout, qui ne sont que dans les têtes insensées, tandis qu'à la place qu'on leur donnait voici une eau fraîche et bien précieuse dans ce jardin. Allons! arrosons! je commence. »
A la suite de cette leçon , Arsenios prit un seau , puisa l'eau la plus belle , en but quelques bonnes gorgées pour rassurer les plus
peureux, et du reste il arrosa les fleurs et surtout le sinistre parterre d'anémones.
L'action du père Arsenios bannit toute superstition, et désormais le jardin eut un puits intarissable, et dans lequel on ne craignait pas de regarder de peur de voir les anges Arout et Marout. Si quelquefois, dans les soirées sereines de l'Orient, on jetait un coup d'œil dans son miroir profondément encadré, on n'y voyait qu'une clarté, une clarté blanche et pure, le rayon de l'étoile de la bonne péri.
Le jardin étant terminé, Arsenios fît ses adieux à la famille ; mais avant de le laisser remonter sur son chameau, Hantalah lui prit encore une fois les deux mains en lui rappelant sa promesse : el wefa, la foi.
« Toujours, répondit Arsenios, comptez sur moi : bientôt votre petite colonie sera habitée, il ne manque pas de malheureux. Je suis sûr qu'elle sera tout à fait peuplée dans un an. »
Et le chameau d'Arsenios partit à sa plus prompte allure; mais Zebou faisait cent pas pour un seul de T utile vaisseau du désert, et ce n'est qu*à la nuit que le moine arriva à la montagne.