AVANT-PROPOS
Le 27 octobre 1846, deux citoyens de Boslon, Mor-^ Ion, dentiste, et Charles Jackson, professeur de chimie, prenaient un brevet d'invenUou d'une espèce rare. Les deux associés entendaient se réserver r exploitation du Létheoji, sorte de composition secrète qui rendait l'tiomme et les animaux à la l'ois insensibles à la douleur et inertes pendant les opérations chirurgicales. Sous ce nom de « Léthéon m les inventeurs prétendaient vainement dissimuler l'élher ordinaire, donU'odeur révélatrice était dénaturée par l'essence de nérolî.
L'anesthésie était découverte'.
En moins de deux années, l'invention se répandit dans le monde entier et devînt d'un usage universel.
Cette merveilleuse découverte était une conquête de l'empirisme, en apparence tout au moins. Rien ne semblait, en elTet, plus inattendu, moins préparé,
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produisait en Amérique au moment môme où le Traité classique de Médecine opératoire de Velpeau, traduit et édité à New-York, répandait parmi les médecins du pays la fameuse déclaration : « Eviter la douleur dans les opérations est une chimère qu'il n'est pas permis de poursuivre ». — Le démenti était frappant, et d'ailleurs il ne souFfail pas de contestation : des malades avaient subi les plus graves opérations sans en avoir conscience et sans en conserver le moindre souvenir ; des chirurgiens avaient pu procéder à des manœuvres el à des mutilations que ne troublaient plus les mouvements du patient ni ses cris de douleur.
Ainsi l'empirisme, c'est-à-dire la méthode du hasard, paraissait triompher encore une fois. La médecine qui lui devait déjà quelques-uns de ses moyens d'action les plus précieux : le quinquina, l'antimoine et le mercure, en recevait celte fois l'élher et le chloroforme.
— Dans les quarante el quelques années qui se sont écoulées depuis ces débuts, la science est venue éclaircir et compléter l'œuvre de l'empirisme.
Ona montré— et lelecteur pourra trouver plus loin les éléments de cette démonstration — que la pratique nouvelle n'était pas née spontanément, de toutes pièces, el pour ainsi dire sans préparation. Elle se rattachait au contraire à une longue série de recherches très anciennes et surtout à une tentative
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très scientifique faite au commeiicemenL de ce siècle par l'éminent chimiste anglais Humphry Davy.
La méthode scientifique rationnelle reprenait donc ses droits. Elle avait présidé, en réalité, à la naissance de l'inventiou nouvelle : elle en féconda les développements. La physiologie, en effet, n'est pas moins intéressée que la pratique chirurgicale dans cette question de l'anesthésie. Les substances toxiques, en général, sont des réactifs précieux qui permettent d'analyser les fonctions de l'être vivant. Cl. Bernard comparait les poisons à des instruments infiniment plus délicaU que nos grossiers scalpels, et qui, pénétrantjusque dans les profondeurs de l'organisme, vont interroger la vitalité des parties sans cela inaccessibles. — Parmi ces agents, les anesthésiques ne sont pas les moiits intéressants; en fait, ils ont fourni des renseignements infiniment utiles sur le jeu des instruments vitaux.
La physiologie a donc cherché l'explication de l'action merveilleuse qui abolit la douleur sans troubler gravement le jeu des fonctions vitales : elle a fait connaître toutes les circonstances de cette action; elle en a étudie le retentissement sur tous les appareils et sur toutes les activités de l'organisme ; — elle a rendu compte des dangers et des écueils que la clinique, de son côte, avait signalés.
Celte participation de la physiologie à l'étude des anestliésiques s'est produite dans tous les pays : elle est restée une tradition surtout dans le nôtre.
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Cependiint cette œuvre, toute scieiitiliquc, eslmoins conaue du public médical et du public savant qu'elle ne mériterait de l'être. La causiî en esta sa dispersion même. — Il y a peu d'exagération à prétendre que, depuis l'origine, il a paru sur la question de l'anesthssie plus de dix mille mémoires, notes originales, monographies, sans compter les excellents traités de Bouisson, Lallemand et Perrin, Roltenslein, etc. Cet excès de richesses a produit un encombrement qui écarte le lecteur, sans parler des contradictions et des erreurs qui le dérou tent à chaque instant.
Il m'a semblé que le moment était venu de soumettre ces documents surabondants à une critique sévère, et d'oIVrir au public médical et physiologique un Traité de l'Anesthésie qui le dispensât des fouilles pénibles auxquelles il était condamné dans une énorme masse de matériaux. Les circonstances me poussaient à entreprendre ce travail. Sans parler du rôle de chloroformiseur que j'ai souvent rempli dans les opérations chirurgicales, j'ai eu la bonne fortune d'être l'assistant de Cl. Bernard à l'époque où il exécutait ses recherches sur les aneslhésiques. J'étais encore le suppléant de Paul Bcrt à l'époque oiise poursuivaient, dans le laboratoire de Physiologie de la Sorbonne, les études sur le protoxyde d'azote et sur la méthode des mélanges titrés. Enfin, je crois moi-même avoir apporté ma modeste contribution à cette œuvre originale de la physiologie française.
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— Le champ à parcourir est considérable. — J'ai à rappeler les origines delà découverte de Tanesthésie,
— à exposer les faits et les théories relatifs à ses agents les plus ordinaires, le chloroforme etTéther,
— à faire connaître la longue liste des agents nouveaux qui sont venus s'ajouter à ces anesthésiques du début, — à décrire enfin les méthodes d'administration plus parfaite préconisées par les chirurgiens ou les physiologistes: méthodes titrées, méthodes mixtes ou combinées. — Mais, tandis que jusqu'ici toutes ces études se juxtaposaient en restant pour ainsi dire sans lien les unes avec les autres, les progrès réalisés en ces dernières années nous permettront de les réunir, de les rattacher les unes aux autres, et d'en former enfin un corps de doctrine qui a sa place marquée dans la littérature médicale.