INTRODUCTION
HISTOIRE DE L'A NESïHÉ5IR
g 1. Tentatives anciennes. — Antiquité. — Moyen âge. — g 2. Origine de l'anestliésio moderne. - — Denis Papin, — Humphry Daïy : gaz hilarant. — g 3. Découverte de i'anesthésîe ; par le protoiyde d'azole ; Horace WeUs; — par l'éLher : Cb. Jaclisoii et Morton ; — par Je cliloroforme : Flouroas et Simpson.
§ 1. Tentatives anciennes. — Antiquité. — Moyen a.ge.
Les médecins érudits ont essayé de rattacher l'anesthésie actuelle aux procédés d'insensibilisation très imparraite qui ont été eu usage à toutes les époques, depuis la plus haute antiquité jusqu'ft nos jours. II y a, dans ce dessein, beaucoup d'illusion.
Ou a évoqué le passé le plus lointain et le plus -fabuleux. Comme ce gentilhoname qui faisait remonter sa noblesse à Adam, l'anesthésie aurait trouvé ses premiers titres dans le berceau même du genre humain. II y a quelques années, le très grave et très I habile chirurgien Simpson, pressé très vivement par
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quelques théologiens anglicans qui coodamnaienf l'aneslhésie obstétricale au nom de la Bible, et dont la piété trop scrupuleuse voulait respecter dans la douleur de l'homme le décret de la volonté divine, trouva piquant de les battre sur leur propre terrain, et il leur opposa le récit de la création de la femme d'après la Genèse : « Immisil etgo Domimis soporem m Adam : Le Seigneur endormit Adam, et, taudis qu'il dormait il lui arracha une de ses côtes ». Voltaire, qui s'étonnait qu'Adam n'eût rien senti, n'avait aucun soupçon de l'anesthésie.
Il ne convient pas d'accorder trop de crédit à des récits qui appartiennent plus à la fable ou à la thau maturgie qu'à l'bistoire vcridique. Il est plus que difficile d'accepter ce que les livres parsis nous racontent de Zoroastre frappant l'imagination de multitudes en promenant sur des cbarbons ardents ses mains insensibles. Le Talmud contient des histoires aussi merveilleuses et aussi peu croyables. Qu'en reste-t-il lorsque l'on a fait la part de la crédulité des foules ou de l'imposture des ambitieux essayant d'étonner le populaire pour arriver à le soumettre?
En dehors de ces deux explications, crédulité et supercherie, l'on sait aujourd'hui qu'il y en a une troisième : la névrose hystérique, le xomnambiiUsme naturel ou proDoqué. Les malheureuses que l'on appelait des possédées au moyen âge etqu'une cruelle ignorance a trop souvent livrées au bficber, jusqu'au' jour où un célèbre édit de Colberl, en 1682, abolit le prétendu crime de sorcellerie, la médecine actuelle les nomme des hystéro-épileptiqucs. Elles sont insensibles d'un côté du corps, le plus souvent du côté gauche ; quelquefois (les deux côtés. On peut les
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traaspercer avec de longues aiguilles, les brûler, sans qu'elles ressentent rien. C'était le cas de ces soi-disant démoniaques qui, soumises aux tortures, les enduraient sans pousser un cri. Le démon, au dire des exorcistes étonnés de ce stoïcisme, leur avait donné le charme de taciturnilé : elles étaient simplement affectées de Vanesthésie hystérique. Cette anesthésie est quelquefois partielle, localisée; et ce point insensible, c'était le s/gillum diaboli, la pièce de conviction que, dans les procédures de sorcellerie, le chirurgien commis par le tribunal était invité à rechercher sur le corps de Taccusée.
On connaît assez complètement aujourd'hui, grâce aux admirables études de Charcot et de l'École de la Salpètrière, les conditions de celte névrose. Les progrès de la pathologie nerveuse ont dissipé le mystère de bien des faits jugés miraculeux, et qui s'expliquent maintenant par l'état anesthésiqucdes sujets soumis à l'hypnotisme ou au somnambulisme artificiel. Il y a eu, à toutes les époques, des manières fort diverses de produire cette sorte d'état extatique de somnambulisme incomplet ou d'hypnotisme qui supprime la sensibilité à la douleur. Les moines grecs du mont Athos y arrivaient par la contemplation obslinée de leur nombril; les fakirs de l'Inde, en regardant fixement un point éclairé de l'espace; les disciples d'Ilussein-le-Martyr, on écoutant le bruit prolongé et monotone de tambourins frappés suivant un rythme rapide. C'est par une préparation analogue que, dans notre colonie algérienne, les Aïssaouas tombent bientôt dans une condition qui les rend insensibles aux brûlures du fer rouge ou aux blessures les plus sanglantes. Au siècle dernier, le méde-
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cin autrichien Mesmer employait une mise en scènep! compliquée, mais où le rôle essentiel revenait encore à la fixation de rouie ou de la vue. C'est ce mécanisme de Vanestkésie hypnotique qu'en 1841 le chirurgien Braid, de Manchester, discernait avec beaucoup de sagacité : sans conserver autre chose de tout l'appareil des magnétiseurs qu'une boule brillante placéedevant les yeux decertaîns sujets, il réussitàlesinsensibiliser assez complètement i>our pouvoir pratiquer sur eux, sans douleur, de graves opérations. Mais cette atiesthésie chirurgicale, reproduite, en Prance, par Broca, Verneuil, Lasègueet Tillaux, n'est malheureusement possible que sur un petit nombre de sujets prédisposés. La pratique est limitée ainsi à une infime minorité de malades. Elle ne peut constituer une méttiode chirurgicale proprement dite.
Les mêmes moyens qui produisent l'anesthésie chez les personnes iiypnotisables peuvent les produire à un plus haut degré encore chez les hystériques. Ce n'est plus alors l'hypnotisme simple, c'est le somnaïuàulisme tirtificiel. Le procédé se simplifie encore plus dans cecas : un attouchement surles paupières abaissées, une pression sur l'œil; un ordre donné avec autorité, d'une voix forte, suffisent à plonger certains sujets dans le sommeil somnambulique, et l'on arrive ainsi, par degrés, jusqu'à l'action purement mentale, jusqu'à la simple .suggestion.
Tous ces moyens., et quelques autres dont nous parlerons plus loin, ne résolvent point le problème de l'anesthésie. Ils ne constituent point une méthode sûre, universelle, applicable à tous les cas. Leur intérêt principal est, ici au moins, d'expliquer ou seulement de faire comprendre cgu\ d'entre ces
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récits merveilleux ou de ces prétendus miracles d'insensibilité ou de stoïcisme dont l'histoire ou la légende nous ont transmis 1g souvenir, et dont une exacte critique ne pourrait point contester la réalité. Il faut, avant tout, faire une distinction essentielle. Ce que les anciens ont peut-être connu, ou tout au moins cherché, ce sont des drogues narcotiques ou stupéfiantes , plutôt que de véritables substances anestliésiques. Tel était sans doute ce népenthès dont parle VOdyssée, breuvage préparé par les mains d'Hélène, et qui avait la vertu de faire oublier toute douleur. Narcotique aussi sans nul doute la préparation avec laquelle Machaon, au dire de Pindare, endormait les soulîrances de Philoctèle, afin de panser sa plaie. C'était également l'usage des Juifs de donner un narcotique aux condamnés que l'on allait crucifier ; il en est fait mention dans Mathieu fXXVII, 34) et dans Marc (XV, 23). Le Christ ne voulut point diminuer par ce moyen artificiel les souffrances de sa Passion, et il refusa le breuvage.
La médecine ancienne est restée à peu près muette
à l'endroit de ces préparations merveilleuses. Nous
savons seulement que c'étaient le plus souvent des
breuvages préparés avec le suc des pavots, et qui
devaient leur vertu calmante ii l'opium. Tel était ce
fameux remède « de la colcie et delà tristesse » que
savaient fabriquer les femmes de Thobes, et qui est
resté dans la pharmacopée moderne sous le nom
d'extrait tbébaïque. On employait encore le lierreler-
reslre, le suc de la morelle, la jusquiame, la ciguë, la
I mandragore, la laitue, toutes plantes dont la vertu
• engourdissante et somnifère bien connue ne serait
; qued'un maigre secours à la chirurgie. Ces substances
B LES ANt:STHÉSiyL'EB.
convenablement mêlées ont formé les philtres assoupissants auxquels l'imagination populaire a attribué un pouvoir léthargique bien exagéré. Les écrivains n'avaient garde de négliger un élément si dramatique et si précieux pour nouer et dénouer par d'émouvantes péripéties leurs drames ou leurs coules nierveilleux. Par là, ils contribuaient à consolider la superstition universelle. Et, par exemple, on peut croire que c'est seulement dans l'imagination de Shakespeare qu'a existé ce breuvage que le moine Lorenzo fait prendre à l'amante de Roméo, et qui, durant trois jours, la laisse plongée dans un sommeil impossible à distinguer de la mort- Ces ressources d'une science occulte ont donc été exagérées par l'imagination des artistes et par la crédulité des foules. On ne saurait cependant les contester d'une manière absolue. L'unanimité, la ténacité de la croyance populaire, témoignent en leur faveur, sans compter quelques dépositions plus difficiles à suspecter. Nous [rouvons dans le Voyage de Marco Polo l'indication très précise de l'usage que le Vieux de la Montagne faisait de breuvages narcotiques pour plonger ses victimes dans une léthargie prolongée. — Il est bien difficile de ne pas croire qu'il y ait un fondement, si fragile qu'où voudra, à cette histoire que nous conte Boccace, du pharmacien Giampaolo Spinelli, possesseur, entre autres secrets, d'une drogue dont il suffisait de respirer les vapeurs pour s'endormir paisiblement, et aussi d'une liqueur qui pendant un jour et une nuit procurait un engourdissement pareil à la mort. Il faut bien que les chirurgiens du temps eussent quelquefois recours à ]a narcolisation, pour que le
: DE l'anesthésik,
même Boccace pût rendre vraisemblable l'avenlure de cet amaut qui tombe en léthargie chez sa maîtresse, après avoir bu, en place d'un rafraîchissement, le breuvage destiné par le mari de la belle au malade qu'il devait opérer.
Mais, sur toutes ces pratiques, la médecine savante est presque aussi discrète au moyen âge que dans l'antiquité. A peine eu trouvons-nous quelque courte mention dans les Traites de Guy de Chauliac (154G) et de Brunus. Nous savons cependant qu'au xiv° siècle un chirurgien nommé Théodoric employait une médication stupéfiante que lui avait enseignée son maître Hughes de Lucques. Il imprégnait une éponge du suc des plantes narcotiques que nous avons citées tout à l'heure, et la plaçait, au moment de l'opération, sous les narines du patient. Vantldotarium de Nicolo, prévôt de l'école de Salerne, contient une recette du même genre. Et, si l'on voulait remonter plus haut encore, on trouverait qu'Albert le Grand, après Dioscoride et Pline, recommandait pour le même usage le suc de la mandragore, la belladone de notre flore moderne.
Enfin, s'il fallait en croire un ouvrage publié en Chine au m' siècle de notre ère, les médecins chinois auraient employé une préparation de chanvre (ma-yo) qui rendait le patient, au bout de quelques instants, V aussi insensible que s'il eût été dans l'ivresse ou privé de vie ". (Acad.des Se, 12 février 1849.) Cette indication se rapporte évidemment à l'emploi du Cannabis Indica, connu depuis en Europe sous le nom de haschkh.
Dans tout cela il ne s'agît guère que de narcotiques. Or, il y a loin des drogues somnifères ou
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sUipéfiaolcs vaguement connues des ancîeiis anesUiéi^iques actuels. Eu effet, les substances narcotiques ou stupéfiantes plongent ceux qui en font usage dans un engourdissement léthargique plus profond que le sommeil ordinaire. Mais, bien que cette oblusion des sons puisse faciliter la besogne du chirurgien, elle n'est jamais assez complète pour permettre les opérations graves. Sons le tranchant du couteau, le sentiment de la douleur se réveille, des mouvements éclatent avec un caractère coqvuIsil" et desordonne. Les effets de l'ivresse narcotique se dissipent lentement, après avoir imprimé k l'organisme une modilicalion d'autant plus fâcheuse qu'elle est plus durable. Tout autre est l'action de l'éiber, du ctiloroforme et des véritables anesthésiques. C'est un sommeil profond, absolu, où aucune excitation douloureuse ne peut faire brèche ; les membres, parfaitement dociles, ne se révoltent sous aucune violence ; l'inerlie, la résolution musculaire, sont poussées au plus haut point. Et pourtant le retour à l'état de veille se fait rapidement, h la volonté de l'opérateur; la sensibilité reparaît, avec toutes les autres fonctions de la santé, dans sa plénitude, dès que l'administration du toxique a été suspendue, et sans qu'il reste de traces de lointaine répercussion ou d'ébranlement permanent de l'organisme. Le sergent de cavalerie que le chirurgien Hammond vient d'amputer d'un bra's remonte en selle et gagne le lazaret avec autant d'assiette et à la même allure que dans une promenade. L'étonnant gymnaste qui a tant occupé la curiosité publique il y a quelques années, Blondin, se fait endormir pour une opération d'ailleurs très simple, et, àpeine éveillé, il peut, avec
lUSTOIRE DE L APi'ESTRESlB.
la mcme sûreté, la même précisioa de mouvcmenls, franchir sur la corde tondue les abîmes du Niagara.
C'est là ce que la médecine savante n'ayait osé espérer. A la veille du jour où ce grand résultat devait être atteint, ua chirurgien contemporain éminenl, Velpeau, le traitait de chimère. Il suivait ainsi la tradition constante de la médecine rationnelle, qui avait toujours eu pende foi dans un tel progrès.
A la vérité, Hippocrate, le père de la médecine, indiquait à ses disciples la sédation de la douleur comme l'un des plus nobles ol)jets de leurs préoccupations; mais, en même temps, il l'avait en quelque sorte soustraite h leurs efforts en en réservant le privilège aux dieux ; Divinum opus est sedare dolorem.
Cette œuvre divine, la découverte de l'anesthésie moderne l'a presque réalisée.
i. Origines de ranestïiésie moderne. — Denis Papin. — Humphry Davy : le gaz hilarant.
I Ce n'est donc qu'à noire époque et tout près de nous que l'on a réussi, pour la première fois, à produire ce sommeil, à la fois si profond, si inerte et si passager, qui constitue le sommeil anesthésique. Cependant le problème de l'insensibilisation chi- I rurgicale avait été posé nettement dès le xvn" siècle. I Si l'on en croit des documents récemment mis au L jour, Denis Papin, l'inventeur de la force motrice de l la vapeur, aurait eu l'initiative de la première retcherche sur l'anesthésie. On a retrouvé un manuscrit Maté de 1681, alors que Papin exerçait et professait
ID LES ASESTnÉSlOfES,
la médecine à Marburg, ville universitaire de la Hesse Electorale. Ce document appartient aujourd'hui à la bibliothèque du Grand-Duc. Denis Papin y tiéclare qu'il y a des moyens, connus ou à trouver, d'cteiodre la sensibilité des malades et de leur épargner la douleur des opérations.
CcLtc vue de l'esprit devait rester sans réalisation effective pendant plus de cent ans.
Il faut nous transporter tout d'un Irait presque au commencement de notre siècle, pour assister aux premiers déhuts de l'anesthésie.
Nous sommes en 17ïi9. — 11 y a près de vingt ans qu'ont paru au jour les grandes découvertes sur lesquelles s'est fondée la chimie moderne. Lavoisier, Priestley, Cavcndish, ont fait connaître les gaz simples et quelques gaz composés. Les médecins songent à utiliser ces agents nouveaux pour le traitement des maladies, et l'un d'eux, Heddocs, crée dans ce dessein, à Cliflon près de Bristol, un Imfilii/ pneumatique. 11 prend pour préparateur un jeune homme de vingt ans, llumphry Davy, qui devait bientôt se faire une grande place dans la science.
C'est là que Davy exécuta ses premières recherches sur le protoxyde d'azote. Ces expériences sont restées célèbres. Davy et les personnes qui, à son exemple, respirèrent le protoxyde de nitrogène éprouvèrent des effets remarquables : une sensation de bien-être extraordinaire et des impressions de gatté qui se traduisaient souvent par un rire bruyant.
De là le nom de gaz hilarant [lavghing gas) qui est. resté au protoxyde d'azote. On remarquera que, dans ces premiers essais, Beddoeset Davy ne prétendaient pas abolir la douleur. Il s'agissait pour eux de moins
HISTOIHE IiE l'a>'ESTHÉSIE.
OU de plus que cela. Ils crurent avoir bien mérité de l'humaoîté, non pour avoir diminué ses souffrances, mais pour Un avoir offert une nouvelle l'orme du plaisir physique et intellectuel et avoir étendu la gamme des sensations que l'homme peut éprouver. L'enthousiasme avec lequel Davy dépeignait les effets extraordinaires du protoxyde d'azote était bien fait pour impressionner le monde savant. Au bout de trois inspirations, il éprouve un extrême bien-être. Sa poitrine se dilate, et il éclate en accès d'un rire si vif et si franc que l'hilarité se communique aux lémoins de la scène. Davy ressent dans tout le corps, surtout à la poitrine et aux extrémités, une sorte de chatouillement agréable, qui va s'exaltant en même temps que le sens du tact devient plus exquis. La vue lui fournit des impressions plus vives, son oreille perçoit des bruits plus légers qu'à, l'habitude. Dans son esprit se succèdent des images fraîches et riantes éveillant des perceptions d'une nature nouvelle et qui ne sont nommées dans aucune langue. Son intelligence est envahie par une extase délirante, les idées y éclatent avec une clarté et une vivacité extraordinaires; le sentiment de la personnalité s'exalte en lui, et il est pris d'un immense orgueil en se sentant transporté dans un monde oii chacun des mouvements de son esprit crée une théorie ou une découverte. II éprouve des impressions de plaisir vraiment sublimes, atteignant bientôt un tel degré qu'elles absorbent entièrement saconscience et lui font perdre tout sentiment de lui-même et du monde qui l'entoure. <( iJans la nuit du 5 mai, dit-il, je m'étais promené , pendant une heure dans les prairies de l'Avon; un ■brillant clair de lune rendait ce moment délicieux.
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et mon esprit était livre aux émotions les plus douces... C'est alors que je respirai le gaz... J'éprouvai d'abord une sensation de plaisir physique toute locale, limitée aux lc\res et aux parties voisines. Successivement elle se répandit dans tout le corps, et elle atteignit bientôt un tel degré d'intensité qu'elle absorba mon existence. Je perdis tout sentiment... Toute la nuit qui suivit, j'eus des rêves pleins de vivacité et de charme, et je m'éveillai, le matin, en proie à une énergie inquiète, h. un irrésistible besoin d'agir que j'ai fréquemment éprouvé dans le cours do semblables expériences. >-
Le retenlissemenl de ces faits fut considérable, et les chimistes de tous les pays s'empressèrent de répéter les expériences de Davy. Borzélius en Suède, Pfalfei Wurzer en Allemagne, obtinrent des résultats analogues. En Angleterre, les inhalations de gaz hilarant avaient une véritable vogue : les savants étrangers qui visitaient le pays étaient conviés à assister à des expériences de ce genre et à s'y soumettre euxmêmes. C'est ainsi que Pictet (de Genève) eut l'occasion d'en voir le résultat sur H. Davy. « M. Davy se soumille premier à l'essai, qui lui est très familier... Après un moment d'extase, il se leva de sa chaise et se mit à arpenter la chambre, en riant de si bon cœur que le rire devint général ; il frappait du pied, remuait les bras et paraissait avoir besoin d'exercer ses muscles... Il nous décrivit comme très agréable toute la suite des sensations qu'il avait éprouvées. » Pictet lui-même respire à son tour le gaz hilarant en , présence du comte de lîumford et d'un petit cercle d'amis. « J'entrai bientôt, écrit-il, dans une série rapide de sensations nouvelles pour moi et difficiles
eiSTOUŒ DE l'anksthésie, 13
l décrire. J'eolendais un bourdonnement; les objets s'agrandissaient autour de moi. Je croyais quitter ce monde etm'élever dans l'empyrée. Je fombui ensuite dans un état de calme approchant de la langueur, mais extrêmement agréable; j'éprouvai d'une manière exaltée le simple sentiment de l'existence, et ne voulais rien de plus. En peu de minules, je revins à l'état tout àfait naturel. »
Chose remarquable! les expériences, qui réussississaientsi constamment partout ailleurs, échouèrent en France et y furent sévèrement condamnées. Les chimistes français Proust, Vauquelin et, bientôt après, Tliénard et Orfila, dressèrent contre le gaz hilarant un acte d'accusation en règle. Ils ne lui devaient que des sensations pénibles, une constriction douloureuse des tempes, les angoisses de la suffocation, un malaise prolongé : ils déclaraient avoir couru de graves dangers. » J'ai éprouvé, dit Orfila, de si vives douleurs dans la poitrine et une
I telle suffocation que je suis resté convaincu que, si
'j'eusse continué l'expérience, je n'en serais pas revenu. »
Pourquoi ces résultats si différents? Les observalions de Berzélius et, plus récemment, les recherches
F de M. Paul Berl nous permettent de le comprendre.
l Mais, à cette époque, on ne le comprit point. On vit seulement que l'inhalation du protoxyde d'azote produisait des effets inconstants, quelquefois périlleux, et qu'il fallait acheter un plaisir passager au prix d'un danger redoutable. La prudence l'emporta : les expériences cessèrent, et l'oubli se lit peu à peu. On avait cependant approché de bien près le but
rutile.
\ connaissance de l'anesthésie. H. Davv l'avait
nellement aperçu : «i Le proloxyde d'azote, avl dit, parait jouir, entre autres propriétés, de celle d'abolir la douleur. On pourrait l'employer avec avantage dans les opérations de chirurgie qui ne s'accompagnent pas d'une grande effusion de saug. " La déclaration est précise et catégorique. Elle passa inaperçue, et l'on renonça, malgré tant de promesses qu'elles contenaient, à ces curieuses épreuves que Davy avait mises à la mode. Et pourtant le fruit n'en fui pas entièrement perdu. De temps à autre, quelques chimistes renouvelaient avec d'infinies précautions les inhalations de gaz hilarant, pour le simple profit que l'on trouve en science à répéter soî-mêine une expérience connue. D'autre part, le genre d'essais inauguré parBeddoes avec les <( airs artificiels » se perpétua avec les vapeurs et les gaz déjà connus ou chaque jourdécouverts.L'habituded'enéprouverraclion sur l'homme en les respirant ou les faisantrespirer resta en honneur, dans les laboratoires, auprès de quelques médecins etdansdepetitscerclesd'étudianls. C'est précisément à ce dernier reste d'un genre d'expérimentation condamné que nous devons la découverte de l'anesthésie. C'est une répétition de l'expérienee de Davy qui inspira à Horace ^Yells l'idée de l'insensibilisation chirurgicale, et c'est une épreuve de respiration des vapeurs d'élher, reproduite bien des fois auparavant, qui révéla à Morton et Jackson la vertu anesthésique de cette substance. Voilà les vraies origines de la découverte qui surprit si inopinément le monde médical en 1846. C'était vraiment une inventioa européenne qui nous revenait d'Amérique. L'idée, le fait, la première application, tout cola s'était produit au milieu do nous sans
HISTOIRE ni; ]. ASIiSTIlÉSlE. 13
éveiller l'attention d'esprits blasés par l'excès même de nos richesses. Et pour que l'humanité tirât un profit clair et certain de ces acquisitions de la science pure, il fallut qu'Horace Wells redécouvrît les propriétés déjà aperçues du protoxyde d'azote, et Jackson et Morton celles de la vapeur d'éther.
3. Découverte de l'anesthésie par le protoxyde d'azote : Horace Wells. — Anesthésïe par l'éther : Morton et Jackson. — Le cliloroforine : Flourens et Simpson.
Transportons-nous donc par la pensée dans la petite ville de Hartford, de l'état de Vermoul, le 10 décembre 1844. On a annoncé pour le soir de ce jour une séance de chimie à la fois instructive et amusante, ce que nous appellerions aujourd'hui une conférence. Un dentiste de la ville, II, Wells, y assiste avec sa femme, et il prend un vif intérêt aux expériences que le conférencier Colton reproduit devant le public à la fin de la leçon. Parmi ces expériences se trouvait celle de l'inhalation du protoxyde d'azote. Horace Wells, que les récits nous dépeignent d'ailleurs comme un homme vif, intelligent, enthousiaste, n'avait, à cet égard, le cerveau embarrassé d'aucun préjugé. C'était vraisemblablement la première fois qu'il entendait prononcer le nom du gaz hilarant. Mais son esprit ouvert et attentif à la nouveauté fut frappé d'un détail caractéristique. Parmi les assistants qui s'étaient soumis à l'inhalation, il y en eut un qui fut extraordinai remont agité, et qui, les mouvements désordonnés auxquels il se
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livra, venant à heurter les bancs et les sièges, s'y meurtrit assex ruiiement [ioiir que le sang coulât de ses blessures. — Il ne manifesta pourtant aucun signe de douleur. Ce fait frappa H. \VeUs comme un i trait de lumière. Rapprochant le spectacle de cette \ insensibilité de celui tout contraire que lui donnaient \ ses opérations quotidiennes, il conçut la possibilité 1 de supprimera l'avenir la douleur du domaine de ' la chirurgie dentaire. Dès le lendemain, il entrait en action, et en présence de plusieurs témoins il se faisait extraire une .dent après avoir respiré le gaz insensîbilisateur : il n'en éprouva pas plus de mal que d'une piqûre d'épingle.
La démonstration était faite. A partir de ce moment, Wells ne vécut plus que pour publier sa découverle et propager sa méthode. II l'annonce avec enthousiasme et l'applique sur un plus grand théAtre.à Boston, devant les membres du collège des médecins et devant son élève, son confrère et son ami Morlon. Il essaie d'obtenir une insensibilisation plus constante et plus soutenue, afin de rendre possibles les opérations de longue durée, les amputations et les ablations de tumeurs. Mais il n'obtient plus que des résultats incertains. Le protoxyde d'azote ne se prêtait pas à ce perfectionnement : le jour n'était pas venu où il pourrait s'introduire avec profit dans la grande chirurgie. Pendant que H. Wells usait son énergie dans cette vaine recherche, dont le succès était réservé à notre temps, il se voyait ravir le fruit de son initiative et de ses efforts par son ancien ami Morton, associé au chimiste Jackson, lesquels, mieux inspirés que lui, avaienteu recours aux vapeurs d'éther. H. Wells en éprouva un profond chagrin qui em-
HISTOIRE DE L ASESTHÉSIE.
poisoona sa vie el finit par déranger son esprit. Lassé par les luttes qu'il soutenait,, abreuvé de dégoûts, il s'ouvrit les veines dans un bain, le 14 janvier 1848, tandis qu'il respirait des vapeurs d'éther pour se procurer une mort plus douce, seul bénéfice qu'il dût retirer de sa découverte. L'un de ses antagonistes, Jackson, n"a pas été plus heureux : atteint d'une Forme grave d'aliénation, mentale, il a traîné dans une maison de santé les derniers jours d'une existence turbulente et toujours agitée.
Tandis en effet que Wells retrouvait la propriété anesthésique du protoxyde d'azote, signalée quarante ans auparavant par H. Davy, et qu'il en tirait le procédé d'insensibilisation dont font usage les dentistes du monde entier, Morton et Jackson, mis en éveil, retrouvaient de leur côté la propriété anesthésique de l'éther, connue depuis longtemps el essayée souvent, à titre curieux, dans les laboratoires de pharmacie ou dans ces réunions d'étudiants et de médecins dont nous parlions tout à l'heure. Jackson se rappelait avoir vu, à Cambridge, des élèves donner des signes d'ivresse après avoir respiré de l'éther sur leurs mouchoirs. Les tentatives de Wells lui suggérèrent l'idée d'expérimenter sur lui-même les inlialations de cette substance, et il se convainquit alors que non seulement elles développaient une sorte d'ivresse, mais qu'en prolongeant leur action, elles conduisaient à une complète insensibilité.
. Déjà, antérieurement, Orfila et Christison, dans leur Traité de toxicologie, avalent nettement indiqué le fait de l'insensibihté que l'éther produisait sur les animaux. Thornton (1795) l'avait employé à titre d'agent sédatif et avait observé incidemment un cas
IS LES ANKSTHËSIQL'tS.
d'aneslhésie complète. Faraday, en 1818, avait signalé les projiriélés analogues de l'élher et du protoxyde d'azote. Il parait constant que quelques praticiens avaient nlilisé l'éthcr dans les opérations chirurgicales, et. parmi eux, un médecin de Jeffcrson (Géorgie), nommé Crawford Long, qui y recourait dès l'année 18i2. Mais personne n'avait encore employé l'éthcr aussi hardiment et dans une vue aussi nettement spécifiée que le firent Morlon et Jackson. Grâce à Wells, ils savaient que l'insensibilisation absolue n'était pas une chimère, qu'il fallait seulement trouver un moyen de la faire durer, et ils y réussirent. Bien que le service qu'ils ont rendu aux chirurgiens et à l'humanité tout entière soit incomparablement supérieur à l'œuvre du premier inventeur, leur mérite s'efface devant celui de H, Wells aux yeux du juge impartial, qui met en balance l'initiative de la découverte avec l'ingéniosité du perfectionnement. Le perfectionnement apporté par Morton et Jackson était on ne peut plus heureux : le procédé d'insensibilisation par l'éthcr permettait, sans douleur pour le patient et sans gène pour l'opérateur, les manœuvres les plus longues et les plus redoutées de la grande chirurgie. Fidèles aux habitudes mercantiles de leur nation, les deux auteurs de l'invention prenaient, le 27 octobre 1846, un brevet qui devait leur en assurer l'exploitation et les profits, et ils dissimulaient sous le nom emprunté de lèlhéon la véritable nature de l'agent anesthésique, deTéther.
La première opération avec l'éther fut pratiquée par Morton le 30 septembre 1846 : l'idée de l'insensibilisation, il laquelle il s'était fortement attaché, lui
avait été inspirée par Wells; le moyea d'exécution lui futfourni par Jackson.
Le 13 novembre 1840, Jackson adressait de Boston à l'Académie des sciences de Paris un pli cacheté qui fut ouvert le 18 janvier 1847, à la requête d'EIie de Beaumont. Il y résumait nettement les tentatives auxquelles il s'était livré depuis cinq ou six ans et qui avaient abouti ù la constatation des propriétés anesthésiques de l'élher. Il avait échangé ses vues à cet égard avecMorton, qui fit confectionner un appareil d'inhalation, et s'assura, en soumettant ses clients aux inhalations éthérées, qu'ils supportaient sans douleur l'extraction des dents. John Warren mit le procédé en usage, au mois d'octobre 1846, à l'hôpital général de Massachusetts et en vérifia l'efficacité. (Voir pour les détails les traités de Lallemand, Perrin et Rottenslein.)
La nouvelle de l'heureuse invention américaine se répandit rapidement en Europe. Elle pénétra d'abord en Aagletcrre, grâce à la facilité des relations qui existaient entre ce pays et l'Amérique.
Le 19 décembre 1846, Liston pratiquait à Londres, à l'hôpital d'Universily-College, une amputation de jambe sans que le malade éprouvât de douleur. A Paris, Jobert de Lamballe faisait le premier essai de l'anesthésie, sous la direction d'un jeune médecin américain, le 2o décembre 1846. Peu de jours après, le 12 janvier 1847, Malgaigne communiquait à l'Académie de Médecine le résultat de plusieurs opérations exécutées par lui à l'hôpital SaJnl-Louis sur des sujets insensibilisés par l'éther.
De l'Académie de Médecine la question était portée à l'Académie des Sciences par Velpeau, le X"' fé-
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vrier 1847 : il signalait le fait de l'insensibilisS comme êlant de nature " à impressionner profondé- ] ment, non seulement la cliirurgie, mais encore laj physiologie, voire même la psychologie ». A partir dm ce moment commença cette expérimenUilion colle& tive qui devait dévoiler les services étendus que la* nouvelle méthode pouvait rendre à l'humanité. Adoptée bientôt après par l'Allemagne et le reste de l'Europe, elle ne devait plus sortir de la pratique chirurgicale. Encore aujourd'hui un grand nombre de tiiiiurgiens américains, particulièrement à Boston, n'emploient pas d'autre agent que l'éther pour insensibiliser les malades; la plupart des chirurgiens anglais, beaucoup de chirurgiens italiens, ceux de Lyon en France, lui sont restés fidèles.
Cependant un nouvel agent venait bientôt disputer la place à l'éther. Nous voulons parler du chloroforme, découvert en 1831 par Soubeiran, et resté depuis lors à peu près sans application. Ce corps, de densité 1,48 à 18°, bout à 60°, 8. Il se dissout dans l'eau et tombe au Fond lorsqu'on l'y mélange- Le 8 mars 1847, Flourens annonçait à l'Académie des Sciences que le chloroforme exerçait sur les animaux une action analogue à celle de l'éther, mais bien plus énergique et plus rapide. Et, bientôt après les essais qu'un étudiant en médecine, Furnell, en fit sur luimême, le chirurgien Simpson, professeur d'obstétrique à rUniversité d'Edimbourg, en étudiait méthodiquement les propriétés et les avantages dans les opérations de la petite et de la grande chirurgie et même dans les accouchements. Celte étude, faite dans un véritable esprit scientifique, fut communiquée à la Société médico-chirurgicale d'Edimbourg le
HISTOIBE DE LANESTHÉSIE. 21
10 novembre 1847, Elle eutun grand retentissement. Son résultat fut de faire pénétrer définitivement la chloroformisation dans la pratique chirurgicale. Le chloroforme détrôna l'éthcr et conquît la faveur universelle : il la méritait indubitablement, bien qu'un grand nombre de praticiens contestent encore sa supériorité.
L'éther et le chloroforme avaient cause gagnée, presque sans procès. Ils avaient mis en défaut la circonspection ordinaire et l'esprit de résistance traditionnels en médecine. Mais après le triomphe s'ouvrit l'ère des difficultés. On commença à signaler quelques accidents inquiétants. L'Académie de Médecine fut consultée par l'autorité. Le monde médical se divisa en deux camps : d'un côté, les partisans de la méthode timorée, qui consistait à restreindre l'emploi des anesthésiques jusqu'à obtenir seulement une demi-insensibilité, et les partisans de la méthode hardie, qui continuaient à pousser l'anesthésie à fond. D'année en année, les journaux ajoutaient quelques victimes au nécrologe de l'anesthésie : c'était le prix dont il fallait payer d'inestimables bienfaits.
On recommença donc à chercher, et l'on essaya une quantité innombrable de substances, poursuivant sans cesse l'anesthésique idéal qui supprimerait la sensibilité sans menacer la vie. Les plus heureux d'entre ces essais sont ceux qui ont été tentés avec le protoxyde d'azote sous pression, imaginé par Paul Bert, avec les mélanges titrés de chloroforme dus au
M même physiologiste, avec le bromure d'éthyleet enfin
f avec les méthodes combinées.