I.L'ANALGÉSIE. — L'ANESTHÉSIE OBSTETRICALE L'EUTHANASIE
§ 1. Définition. — § 8. Esistenca possible de l'analgésie, — g 3. Con-
Iditious de sa production. — § 4. Analgésie de début ; analgésie àe retour. — § 5. Analgésie dans l 'ace oucbe oient. — §6. Coqiroverses an sujet de l'aneathésia obstétricale. — § 7. Théories. Procédés. — g 8. L'Iiiithanasie.
Une controverse célèbre s'est engagée il y a peu d'années à propos de l'emploi du chloroforme dans les accouchements. Outre que la question no saurait être indifférente, au point de vue pratique, à une moitié de l'humanité au moins, qui est exposée à de cruelles douleurs en accouchant, il se trouve que, envisagée du point de vue théorique, elle est d'une extrême importance pour la physiologie et pour la psychologie.
Ce débat sur l'anesthésie obstélricale se résout sous une autre forme dans la question de Vanalgésie.
§ 1. La définition.
\ Qu'est-ce que Vanalgésie'?
\ En toute rigueur, c'est la perte de la seule sensi-
LES AJSESTnËSIQUES.
bilité à la douleur, toutes les autres facultés vitales restant inlacles. Ce serait cette condilioti particulière dans laquelle l'homme n'aurait perdu, pour ainsi dire, que la faculté de souffrir.
C'est là une définition : est-ce une réalité? On peut douter qu'il en soit ainsi, et que l'analgésie pure, absolue, parfaite, c'est-à-dire l'indoloréite, avec conservation entière de toutes les sensibilités spéciales et de l'intelligence, puisse être réalisée cliezrhomuie. Mais il n'est pas contestable que l'on rencontre fréquemment des cas plus ou moins approchants, dans lesquels la perte de la sensibilité à la douleur s'accompagne de la suppression d'une ou de plusieurs sensibilités spéciales ou de la simple atténuation des facultés psychiques : intelligence et volonté. On peut sans inconvénient conserver à ces états le nom d'analgésie, à la condition de savoir qu'il y aura des degrés dans celle-ci. Des deux éléments nécessaires à une analgésie parfaite, suppression delà douleur, conservation de tout ce qui n'est pas douleur, on ne retiendra que le premier terme, qui seul sera essentiel.
§ 2. Son existence.
Ainsi envisagée, l'analgésie se rencontre dans uu certain nombre d'affections pathologiques. La physiologie permet aussi, dans quelques rares circonstances, des dissociations nerveuses de ce genre entre diverses espèces de sensibilité et certaines autres catégories de phénomènes psychiques. Mais ce sont là des cas rares et très particuliers. — Le problème est de savoir si l'anesthésie en permet la production certaine; si la chloroformisation ou l'éthérisa-
l'analgésie. — l'anesthésie obstétricale. il
lion convenablement dirigées peuvent supprimer la sensibilité sans éteindre l'intelligence et la volonté. Quelques chirurgiens et accoucheurs l'affirment : ils prétendent en particulier que la femme peut accoucher en pleine connaissance et saus douleur ; qu'il suffit pour cela de graduer convenablement l'administration de l'anesthésique.
Eq général, la difficulté delà chloroformisationest de s'arrêter à la dose convenable et de faire pénétrer la quantité qui suffit exactement à paralyser les centres cérébraux et médullaires. Or, si l'on dépasse la dose, l'on risque d'atteindre lazone interdite, le bulbe ; si l'on reste eu deçà, on risque de provoquer l'excitation des centres nerveux, que l'on veut au contraire paralyser. Le procédé d'administration par inhalation est trop grossier pour que l'on puisse se diriger avec sûreté entre ces deuxécueils. On donne trop de chloroforme pour éviter d'en donner trop peu, et l'on abolit d'un seul coup et eu masse les phénomènes de l'intelligence, delà perception, de la sensibilité, qu'une action mieux graduée pourrait certainement dissocier.
Aussi n'est-ce pas avec les procédés ordinaires de chloroformisation que l'on produit l'analgésie : c'est avec les procédés les plus délicats et les mieux ménagés. De ce nombre est la méthode combinée, chloroforme et opium, que nous étudierons plus lard. Ou a pu, grâce à elle, opérer une analyse des fonctions nerveuses éminemmeutinstructive. On a vu persister la conscience, tandis que la perception douloureuse avait disparu.
Le sujet a conservé le sentiment de lui-même e( du monde extérieur; il voit, il entend, il juge ; il répond avec convenance aux questions qu'on lui pose; il
48 LES Jl^KSTHÉSI(jUE^.
obcil avec docilité aux ordres qu'on lui doune;il sent le contact de rinslriinient qui le mutile, mais il ne sent point la douleur. Il assiste comme un témoin indifférente l'opération qu'ilsubit, n'éprouvant qu'un léger grattement en place des tortures intolérables qu'il souffrirait en d'autres temps. M. Nussbaum, dans une opération sur la face, disait au patient ; « Ouvrez la bouche plus largement, — et maintenant rejetez le sang » ; et le malade ouvrait la bouche et rejetait le sang dont elle était remplie.
La méthode combinée n'est d'ailleurs que l'un des moyens de réaliser artilîciellement l'analgésie. Il est un des plus sClrs; mais il y en a d'autres, et, même occasionnellement, le chloroforme isolé, la morphine seule, le chloral, le protoxyde d'azote, y réussissent parfaitement. Un médecin militaire, le docteur Taule, a vu un jeune Arabe subir une opération très douloureuse sans donner le nnoîndre signe de douleur. Il avait demandé à être endormi par le hachib : touten paraissant satisfaire k sa demande, on lui avait en réalité administré simplement de l'opium. Pendant que le chirurgien opérait, l'Arabe fumait tranquillement et déclarait ne pas sentir autre chose que le grattement d'un couteau de bois. Un autre opéré à qui on saisissait la langue avec une pince s'écriait : » Ofez-moi donc cette cigarette de la bouche u . Un maçon, regardant le chirurgien pendant qu'on lui sciait l'os de la jambe, lui disait : « Mais vous faites comme les tailleurs de pierre! '»
Tandis que ce phénomène singulier de dissociation psychique est rare ou exceptionnel lorsqu'on emploie les procédés habituels de la narcolisation ou de l'anesthésie, il est habituel lorsque l'on recourt à la
l'analgésie. — l'anesihésie obstétricale. 49
méthode combinée, au protoxydc d'azote, au bromure d'élbyle. On peut l'observer encore dans l'espèce d'intoxication produite par la cocaïne, que nous étudierons plus loin.
g 3. Conditions de production de l'anaigèsie ^L chloroformique.
^ Il semble, au premier abord, que l'analgésie chloroformique soit en contradiction avec les lois générales de l'imprégnation anesthésique formulées dans le chapitre précédent. iNous aTOns dit qu'en règle générale les hémisphères cérébraux étaient atteints avant la moelle ; cette succession est la règle; et, bien qu'il u'y ait pas loin du moment où les hémisphères sont frappés à celui où la moelle va l'être, on est généralement d'accord pour admettre la réalité de cet intervalle. En d'autres termes, la sensibilité disparaît avec l'intelligence ; et, tant que le sujet a couscience et volonté, il n'est pas insensible.
Si donccette loi étaitabsolue, elle serait la négation naême de l'analgésie chloroformique, dans laquelle le sujet possède au contraire les attributs de la conscience après avoir perdu la sensibilité.
Pour que cela soit possible, il faut que le développement du phénomène de sensibihté soit arrêté en quelque point: ce ne peut être i't son terme, dans l'acte même de la perception consciente, puisque nous supposons la conscience intacte, et intacts par conséquent les hémisphères cérébraux qui en sont l'instrument. C'est dans son cours môme que le processus de sensibilité est altéré : ce ne peut être que dans les noyaux lensitifs de la moelle ou des ganglions encéphaliques.
SO LES IXESTBtsiQtrES.
D'après cela, pour qu'il y ait aDalgésie.il faudrafl que i'alléralion de ces noyaux sensilifs fût cootemporaine de l'altération de Técorce cérébrale ou même antérieure à celle-ci. La loi qui subordonne chron6' logiquement la moelle au cerveau ne serait donc pas absolue : il faut entendre qu'elle subit une exception commune en ce qui concerne les noyaux sensitiK médullaires ou encéphaliques. Ceux-ci deviendraienl plus impressionnables que les hémisphères à l'agent aneslhésique, soit normalement, soit plutôt lorsque quelque condition viendrait exagérer leur excitabilité^ ou diminuer celle du cerveau.
Nous admettrons que tel est l'état des choses : enj règle, l'écorce cérébrale, sphère de l'idéalion, est li première atteinte ; très peu après c'est le tour des instruments supérieurs de la sensibilité, noyaux sen* silifs ganglionnaires. Cet ordre naturel pourra être^ renversé si l'excifabililé normale de ces derniers? organes est artiGciellemenl exagérée ou celle du cer-i veau diminuée, et, à plus forte raison, si les deuip effets se produisent en même temps. Alors il y aura analgésie.
Les choses ont dil se passer ainsi dans la plupart des cas signalés par les chirurgiens.
Cet état dans lequel lesujet, conscient de lui-même, ne sent pas la douleur a été observé , en effet, uaJ grand nombre de fois; c'est lui qui constitue I'ctïynurdissement général de Gerdy. le demi-sommeil de Blandin, la demi-étkémathn de Bouisson, le demiréveil de Chassaignac, la demi-ivresse de Danyau,Ia deml-anesthésie de Baudens, Forget, Hervez de Chégoin, Laborie, Houzelol, Xivresse insensible de Bigault, l'analgésie de retour de Labbé et Goujon, ïanesthésie
l'analgésie. — l'4NESTHÉS[E OltSTÉTHlCALE. SI
obstétricale de Campbell, Yanalgésie chirurgicale île Guîbert. VinteUigenve de retour de Lacassagne.
On a soutenu que la rareté relative des observations de ce genre tient à l'énergie et pour ainsi dire à la brutalité d'action du chloroforme et à la grossièreté du procédé d'inhalation, qui ne permet pas d'en graduer les doses de manière à en développer régulièrement toutes les phases. Cet argument prend uoe certaine force si l'on considère que, toutes les fois que l'on régularise l'administration de l'anesthésique, le phénomène devient plus observable. C'est en donnant le chloroforme par inhalations successives et entrecoupées, suivant la méthode de Snow, que les accoucheurs se sont rapprochés de cet état ou l'ont même atteint. Mais c'est surtout en régularisant l'action du chloroforme par la morphine, selon la méthode Cl. Uernard, que le D"" Guibert a pu se proposer de l'obtenir à coup sûr. De même l'anesthésie graduée obtenue par Bert avec le protoxyde d'azote sous tension a permis d'observer, surtout à la fin de l'opération, un état dans lequel l'intelligence s'exerçait manifestement, la sensibilité étant à peu près nulle; l'opéré s'est quelquefois trouvé pendant cinq ou six minutes dans cette analgésie complète, avec conservation des sensibilités spéciales et de la conscience.
B § 4. Analgrésie de début. -~ Analgésie de retour.
Il faut cependant distinguer parmi les cas d'analgésie, selon le moment où elle se produit. Les cas les plus nets, — ceux dans lesquels la douleur n'est plus sentie, alors qu'il n'y a point de doute que les
SS LES AN'ESTIIËSIQUItS.
sensibilités spéciales, tactile, visuelle, auditive, persisleat, légèrement voilées, et que l'intelligence et la conscience s'exercent, à la vérité, dans des conditions d'amoindrissement incontestables, mais qui ne permettent pourtant pas d'en nier la réalité; — ces cas, disons-nous, sont particulièrement fréquents à la période de retour, c'csl-à-dire lorsque le malade, ayant élimine petit à petit la substance toxique, rentre en possession de lui-même. Cette aneslhésie de retour a permis quelquefois d'exécuter de graves opé- i rations sans que les malades souffrissent. Telles sont ' les résections du maxillaire et une amputation de jambe prûtiquées par M. Péan cliez des malades en quelque sorte éveillés, après avoir respiré quelques moments le mélange titré de Paul Bert. [Soc. Biol., 5 janvier 1884.)
L'analgésie est donc surtout un phénomène de retour ou de demi-réveil. Très certainement à ce moment le cerveau est plus affranclii de l'influence cldoroformique que la moelle, et l'on peut admettre que c'est une condition générale du retour, que le cerveau s'exonère un peu avant la moelle. Beaucoup des faits observés pourraient s'expliquer ainsi par un état de réveil ou par une série d'états de réveil. Mais que les choses se passent ainsi, en règle, à la lin de la chloroformisalion, ce n'est pas une raison pour qu'elles doivent se passer ainsi au début, et pour que le cerveau, parce qu'il se débarrasse avant la moelle, se prenne après elle. Quoi qu'on en ait dit, il n'ya point de loi physiologique qui le veuille ainsi.
En dehors de toute théorie, le fait de l'analgésie n'est pas douteux, soit qu'il se place au début, soit qu'il arrive au terme de l'anesthésie. La réalité de
r, ANALGÉSIE. L AXESTiJÉSLE OBSTÉTRICAI-E. 53
ce fait a une certaine importance pratique; c'est làdessus, en effet, comme nous l'avons déjà dit, qu'est fondée la pratique de l'anesthésie obstétricale.
g 5. Analgésie dans l'accouchement.
Il ne s'agit plus cette fois d'une opération chirurgicale : c'est un acte naturel, la seule d'entre les fonctions normales qui s'accomplisse au milieu des douleurs, l'accouchement, dont il faut amortir les souffrances. Ce cri de détresse de la parfuriente arrivée au summum de l'agonie du travail, tandis qu'elle est clouée sur sa couche, inondée de sueurs el de larmes, cet appel an secours qu'elle redit cent fois avec une énergie poignante : « Soulagez-moi I » les médecins l'ont entendu. Dès le moment où l'aoeslhésie fui découverte, ils songèrent à en tirer parti pour alléger les douleurs de l'enfantement. Le 19 janvier 1847, James Simpson employait pour la première fois l'éther chez une femme en travail ; deux ans plus lard il annonçait quinze cent dix-neuf succès sur quinze cent dix-neuf accouchements. L'annonce de ces résultats éveilla de belles espérances qui n'ont pas été entièrement réalisées. « Les mères des « générations futures, disait Forbes, n'enfanleronl « plus dans les tortures du travail, sur une couche « où elle ne donnent que trop souvent la vie au « péril de la leur, mais au milieu de songes élyséens, « sur un lit d'asphodèles. » L'exemple donné par Simpson fut bientôt suivi en Ecosse, en Angleterre, en Allemagne et puis en France. Le 7 avril 1853, James Clark, médecin de la famille royale d'Angleterre, faisait administrer le chloroforme à la reine,
81 LES A.NeSTBËStQL*ES.
qui accouchait de son hiiillème enfant. Douze jours après l'événement, le médecin écrivait à l'un de ses confrères:» La reine s'est fait donner le chloroforme à son dernier accouchement : l'action en a été merveilleuse. A aucun moment on ne lui gd a donné une dose assez forte pour lui faire perdre connaissance, et c'està peine si l'on en a usé une once pendant toute la durée du travail. Sa Majesté a été enchantée ; jamais elle ne s'est plus vite rétablie. >>
Beaucoup de femmes anglaises imitèrent l'exemple que leur donnait <( la première dame du pays ». Mais quelques personnes, emportées par un zèle puritain, blimèrenl celle conduite au nom des scrupules religieux. Elles y voyaient une manière d'échapper à la célèbre malédiction biblique ; « Mulier, paries in dolore; Tu enfanteras dans la douleur ». Des écrivains qui n'accouchent pas rappelèrent avec complaisance combien vaillamment la mère supporte ces souffrances et comme elle les oublie vile en pressant sur son sein l'enfant qu'elle vient de mettre au monde, -c 11 sérail contraire au vœu de la nature, disaient-ils, d'arracher la mère au sentiment d'ellemême, de la priver d'entendre les premiers cris du nouveau-né et d'être le premier témoin de son entrée dans la vie. »
Ces reproches, en les supposant valables, ne seraient — en tout cas — que contre l'anesthésie complète. Or, il ne saurait être question d'anesthésie complète dans l'accouchement. II y a, en effet, contre l'anesthésie complète de la femme en travail, une objection physiologique plus grave : en annihilant la conscience et la volonté, elle entraverait le jeu naturel de la fonction. L'enfantement exige la
l'analgésie. l'aNESTHÉSIE ODSTÉTllICALE. 53
participation active de la femme : ses efforts volontaires sont nécessaires pour la terminaison du travail. C'est là ce qu'entendaient les Romains, lorsqu'ils imaginaient que des divinités mâles, les Efforts, Dî Nixi, prêtaient leur active assistance à l'enfantement sous la surveillance de Lucine et des femmes, seules admises à cette mystérieuse opération. Nous ne voulons point faire trancher par les Romains la querelle de l'anestliésie obstétricale : nous voulons faire comprendre seulement qu'aucun homme de l'art n'a pu avoir l'idée d'insensibiliser les femmes en couches au même degré que le malade qui va subir une opération chirurgicale. L'anesthésie complète avec aboli lion des facultés cérébrales et de la motîlité anéantirait l'effort obstétrical indispensable àla parturilioQ. Ce qui conviendrait dans la conjoncture présente, ce serait l'analgésie. Les accoucheurs qui employaient le chloroforme lui demandaient de produire un soulagement général, t'mdolureiié. La femme conserverait ainsi l'exercice de sa volonté et de ses mouvements; elle pourrait « voir, entendre, parler, avoir conscience de ce qui se passe en elle, et seconder librement par ses efforts, et sans crainte de souffrir, l'œuvre de la parluritîon, les contractions utérines ou abdominales. » (Houzelot.)
Ig 6. Controverses au sujet de l'anesthésie obstétricale .
Ce serait là un résultat bien enviable. Les partisans du chloroforme en obstétrique prétendent que l'on peut l'atteindre, ou tout au moins en approcher. J. Campbell, qui a chloroformé l,0o2 femmes sur
LES AKESTHÉSIQUES,
1,637 accouchements, prétend l'avoir fait sans inconvénients et avec l'avantage d'une indoloréité très appi'éciable. Beaucoup d'accouclieurs anglais, et, en France, Danyau, Bailly, Bucquoy, Legroux, Hervieux, Féréol, Dutaontpallier, etc., ont reconnu les mêmes avantages et employé la chloroformisation dans les accouchements.
D'un autre côté, les adversaires du chloroforme en obstétrique, Depaul, Pajot, etc., ont nié ces avantages, et prétendent que, s'il y a eu quelquefois indoloréité en deçà de l'anesthésie chirurgicale, la même chose aurait eu lieu sans chloroforme, ou bien le résultat doit être attribué à l'illusion morale de la parturiente. Pinard, qui, à l'occasion de sa thèse d'agrégation (Paris, 187H), a repris les essais chloroformiques dans un but de contrôle, n'aobfenu aucun succès dans 23 tentatives. L'école est divisée.
En examinant cette querelle, on ne tarde pas à voir qu'elle n'est pas nouvelle. Elle est renouvelée de celle qui eut lieu, dans les premières années de la découverte du chloroforme, entre les partisans de la méthode timorée de la demi-aneslhésie et les partisans de la méthode hardie de Yanestheaie à fond. Ici, comme alors, il s'agissait de savoir si Yanalgésie chloroformique précédait l'anesthésie complète.
Ces partisans de la méthode timorée (Gerdy, Blandin, Baudens) ne voulaient plus d'une anesthésie pous- ' sée à son degré extrême. Ils prétendaient se contenter d'une demi-anesthésie qui allégerait la souffrance.
Pour cela, au lieu de donner des doses massives, foudroyantes, de chloroforme, il fallait procéder k petits coups, entrecouper les inhalations, les interrompre en donnant accès à l'air ordinaire.
LâNÂLGÉSIE, — LANËSTHÈaiE OBSTÉTRICALE, 57
Mais, en procédant ainsi, la théorie permettait de prévoir, et révéncment a prouvé que le chirurgien allait le plus souvent contre le but qu'il poursuit. L'envahissement des noyaux sensitifs ganglionnaires précède bien la paralysie des hémisphères, mais coïncide avec leur période d'excitation. Pour un cas d'indoloréité ou d'analgésie accidentellement ohtenu, il y a cent cas de surexcitation violente, dans lesquels le malade épuise ses forces et celles des opérateurs qui le maintiennent.
Dans la pratique des accouchements, le succès est beaucoup plus fréquent. Il semble qu'il y ait une grâce d'état pour la femme en travail. Les inhalations de chloroforme l'excitent rarement; d'ordinaire elles la calment, et quelquefois l'insensibilisent sans lui faire perdre connaissance; dans tous les cas, elles sont sans danger. 11 y aurait, en effet, d'après Campbell, une facilité plus grande à obtenir chez les femmes en travail l'indoloréité et la demi-aneslhésie que chez les malades des services de chirurgie. Pour expliquer comment le chloroforme, qui, dans les circonstances ordinaires, permet si rarement d'obtenir l'analgésie simple, y réussit habituellement et sans danger dans la pratique obstétricale, Campbell a imaginé la spécieuse théorie de l'effort. Le retour périodique et régulier de l'effort obstétrical, toutes les quatre minutes en moyenne, produirait une congestion intermittente des centres nerveux, par suite de laquelle l'excès de chloroforme serait périodiquement dilué et entraîné. Cette spoliation régulière, réduisant l'influence chloroformique au minimum, permettrait l'effet minimum, c'est-à-dire l'analgésie, et deviendrait en même temps la raison
60 LES ANESTHÉSH.IUES.
partisans ont voulu expliquer la marche générale de l'auestliésie.
Ils onl prétendu que l'on pouvait distinguer dans
l'emploi du chloroforme (rois degrés qui précèdent
la véritable anesthésie, avec résolution musculaire :
i" Une période initiale préliminaire Aq soulagement
général;
2° Uq second degré, Vindoloréité, dans lequel la souffrance paraît comme voilée : dolor vélo obductus; 3" Un troisième degré, qui est l'analgésie parfaite, la perte totale mais isolée, de la sensibilité à la douleur.
Au-delà se trouve placée la véritable anesthésie chirurgicale, l'abolition du sens du tact, l'anéantissement de la motilité.
Celle théorie est certainement beaucoup plus souvent infirmée que confirmée. Il eut mieux valu se contenter de dire que l'on avait fait avec un succès relatif un 1res grand nombre d'accouchements au chloroforme.
Le succès dépend surlout du mode d'administration, lequel est, en comparaison, presque indifférent lorsqu'il s'agit d'anesthésie chirurgicale vraie. Les accoucheurs anglais font inhaler le chloroforme à petites doses, au moment du retour de chaque effort. On appelle cela le procédé de Snow, ou encore <■ le procédé à la reine ». On a trop affecté, en France, de ridiculiser ce moyen. On nous a représenté la femme elle-même tenant le mouchoir, sur lequel le médecin jette quelques gouttes de chloroforme à l'approche d'une conlractioa nouvelle, et le portant vivement à son nez, comme si elle respirait de l'eau de Cologne ou des sels anglais.
l'analuésie. — l'anesthésie obstétricale. 61
Il était permis de prévoir que la méthode combinée de Cl. Bernard, qui consiste à associer la morphine au chloroforme, et qui permet de mieux graduer l'action cliloroformique, serait préférable au chloroforme seul et plus propre à amener le résultat désiré. Le D' Guibert de Stiiiit-Brieuc l'a, en effet, appliquée dès l'année 1872 avec le plus heureux succès dans les accouchements laborieux.
Dans CCS dernières années on a essayé avec quelque suite le bromure d'éthyle dans les accouchements. Hfcckermann l'aurait employé 56 fois avec avantage. De même, Wiedemann. P. MuUer reconnaît que l'on peut ainsi obtenir chez la parturienfe une analgésie à peu près complète avec conservation de l'intelligence. Pas de nausées, de vomissements, de surexcitation; pas d'inconvénients consécutifs. La face est seulement légèrement congestionnée a la suite des inhalations. Cependant le succès n'est pas constant; il fait défaut dans la moitié des cas; de plus, il y aurait un ralentissenaent des contractions utérines plus ou moins marqué. On observerait quelquefois des phénomènes de broncUite. [Berlin. Klin. Woch, octobre l8Sd, janvier el /«ars 1884.)
— Nous aurons enfin, pour terminer l'histoire de l'analgésie obstétricale, à signaler les tentatives d'anesthésie locale au moyen de la cocaïne.
^k § 8. Euthanasie.
Outre son usage légitime et bienfaisant, l'anesthésie a inspiré des applications diverses, bizarres, singulières, et qui ne sont justifiées ni par une appréciation rationnelle despropriétés physiologiques des anesthé-
siques, ni par un exact sentiment du rôle et des devoirs de la médecine.
Dans le premier cas doit être rangée l'application qu'un médecin d'Angoulême, Chapelle, a faite en 1865 du protoxyde d'azote. Il a essayé, en efifet, de combattre la folie triste, la lypémanie, par la folie gaie du gaz hilarant.
Dans la seconde catégorie, il faut ranger l'euthanasie. C'est le nom d'une pratique qui a été appliquée aux États-Unis; elle est partie de Boston, c'està-dire de la ville même qui a été le berceau de l'éthérisation. Un chirurgien d'un grand renom a proposé A' éthériser jusqu'à la mort les malades qu'on suppose arrivés au terme de l'existence et qui sont en proie à de vives douleurs. Une femme, âgée à la vérité de quatre-vingt-dix ans, a été ainsi éthérisée pour franchir plus aisément le fatal passage — et son exemple a été offert en imitation à tous ceux qui veulent adoucir la transition de la vie à la mort. Mais, comme le dit Bouisson (Traité de la méih, anesth., 1850), une telle pratique, entachée de morale païenne, n'est pas conforme au but de l'art médical, qui est, en toutes circonstances, de reculer le plus possible l'échéance fatale de la mort.