‹ Les anges de la terreChapitre 16 sur 19 · LE SOLDAT BIENFAISANT · texte numérisé non relu

LE SOLDAT BIENFAISANT

L'amour du prochain, ce noble sentiment qui distingue l'homme de la brute, nous a été donné à tous, mais beaucoup d'entre nous le laissent obscurcir par l'égoïsme; la fortune, qui nous permet de ne songer qu'à nos plaisirs, la pauvreté, qui nous force à nous occuper sans cesse de nos besoins, aident également à détourner notre attention des peines et des souffrances de nos frères. Il y a cependant des hommes ([ui restent

' Le réfjinuint de ce soldat (Mail en j,'arnis()ii a Met/.

bons et génér<'ux dans toutes les «irconslanccs ilc la vie. cl ceux-là doivent t'^lre aimés et vénérés de tous, car ils sont hénis (!(» Dieu.

Lu soldat (1 inraiileric nouinié Ainljroise possédait im plus haut degré celte ardente charité que rien ne détourne de son but. Hors d'étal de soulager les pauvres de sa bourse, car il ne possédait que sa niodi(]ue paye , cinq sous par jour, sur les- (juels la Caisse du régiment l'ait des retenues pour |)lus de moitié, Ambroise va s'otlVant à tous ses camarades pour remplir leurs corvées, et le léger salaire (pi'il en reçoit est tout entier consacré à des aumônes : souvent une pitjce de vingt sous ainsi amassée avec labeur lui avait été d'un grand secours pour venir en aide à une pauvre femme malade, ou donner du pain à un vieillard infirme (jue ses proches délaissaient. Ambroise était bon soldat, mais il n'aimait pas sa profession ; il avait au village une mère et une sœur chéries; quoique sans étal, il pouvait, en se louant pour travailler à la terre, gagner plus qu'il ne gagnait au régiment, et alors donner davantage aux pauvres, car Ambroise ne connaissait pas d'autre usage à faire de son argent. Un jour qu'il marchait dans les rues de Metz, calculant qu'il ne lui restait plus que trois mois à rester sous les drapeaiix, il est abordé par un petit garçon de sept à huit ans qui lui demande la charité. (^Pauvre petit, est-ce pour la mère que tu mendies? — Non, mon bon monsieur; je suis seul. — Orphelin ?— Je ne sais pas, j'ai été nourri à la campagne ; j'y étais bien; mais voilà trois jours que maman Babel m'a amené à la ville et m'y a perdu. Le premier jour, j'ai pleuré en cherchant à trouver mon chemin pour m'en retourner, et je n'ai rien mangé du tout. La nuit, j'ai dormi au frais sur les marches de l'église. Hier, j'ai demandé à manger à un grand monsieur qui m'a donné un morceau de p^in en me disant de n'y plus revenir. Voilà pourquoi je vous demande, à vous, aujourd'hui, mon bon monsieur, car j'ai bien faim ; mais si cela vous fâche aussi de me donner, j'irai à un autre demain.» Le bon soldat sentit ses yeux se mouiller de larmes; une simple aumône ne pouvait

surfin', il liillail s.iincrrcl «miI'.iiiI (i<'s (l.iiiLrciN de I .ih.iihlon ci (le \i{ misrrc. assurer son avenir, lui rendre une r.iinille. .Mais connneul s'y |)ren(lr('? soldai, anjourdiMii, demain pauvre journalier, Ambroise n'a à parlauer (ju'un morceau de pain ^Mj;né à la sueur de son front. Beaucoup à sa place auraient vu dans cette pauvreté une raison suffisante pour passer son chemin en disant : « Le sort de cet enfant m'intéresse, je suis bien fâché de ne pouvoir rien faire pour lui. *) Mais tel n'était pas le généreux Ambroise. Un niidlieureux placé sur son chemin portait avec lui l'ordre de la Providence pour le secourir, et cet ordre, Ambroise l'exécutait comme une consigne militaire sans délibérer si la chose était possible ou non.

Ambroise prit donc l'enfanl par la main et le conduisit à la caserne. < Là, disait-il, il aura toujours un abri ; quant à la nourriture, je lui donnerai la moitié de mes rations. » Quoique bien habitués aux actes de charité du brave soldat, ses camarades ne purent s'empêcher de se récrier quand ils lui virent amener avec lui un petit garçon de sept ans qu'il prétendait adopter. Les officiers ne permirent pas que cette nouvelle recrue habitât la caserne; il n'y aurait plus eu de raison pour que chaque fantassin n'amenât pas avec lui ses propres enfants, et l'ordre devenait impossible; sans compter que les céhbataires auraient supporté fort impatiemment toute cette marmaille, et que des querelles s'en seraient suivies. Ambroise ne pouvant garder le petit Jacques, auquel ses camarades avaient donné tout de suite le surnom de Trouvaille, offrit à la cantinière de le prendre chez elle, -f Qui payera la pension? demanda cette femme, habituée à faire commerce de tout. — Je vous donnerai ma paye et tout ce que je pourrai de mes rations, répondit Ambroise. — Ce n'est pas de quoi rouler carrosse, répliqua la cantinière; ajoute à cela, mon garçon, que dans trois mois ton temps finit, et que si le régiment quitte Metz, je ne compte pas le suivre; lu vois donc que l'affaire est impossible. ^

La seconde cantinière se serait bien chargée de Trouvaille ; mais cette fenime, bonne au fond, n'avait aucun principe de

— l'ti)

montlc ni de rcli^Mon O lui le sold.il t|iii ;i sou t(Mir refusa de lui conlicr rcnl'iuil.

Auihroise no voulail pas sculcuicul donner à sou lils adoplil' la vie du corps, il voulait aussi lui assurer celle de làuie. Voyant coinl)ien son cher Trouraille serait ex|)osé à croupir dans l'ignorance et le désordre à la suite d'un ré'jfiment, il se décida à lui chercher une meilleure protection (|ue celle qu'il pouvait lui accorder. Il conduisit d'abord l'enfant chez les frères de Saint-Vincent de Paul. Ceux-ci se sentirent émus en écoutant le récit du soldat; ils promirent de donnera l'enfant des soins, une bonne instruction religieuse. Mais au bout de quelques jours, ils s'aperçurent avec chagrin que l'enfant, mal élevé, ne pouvait sans danger pour les autres élèves rester parmi eux ; il fallut bien rendre Jacques au soldat. Ce dernier, affligé, mais non découragé, se rendit à l'école comnmnale. Là il essuya un dur refus. Il n'y avait pas moyen de se charger d'in» enfant pour autre chose que la journée seulement. Ouelqu'un dit au pauvre soldat de conduire le petit à l'hospice des enfants abandonnés. La philanthropie la plus éclairée avait présidé à la fondation de cet établissement, et Trouvaille devait y rencontrer tout ce que son ami rêvait pour lui. Ambroise court à l'hospice; nouveau refus : la maison ne s'ouvre pas à des orphelins aussi âgés. Jacques a été trouvé en état de vagabondage, il faut le conduire, chez le juge, qui le renverra au tribunal, lequel le condamnera à être enfermé dans une maison de correction jusqu'au temps où il sera en âge de gagner sa vie.

Ambroise sait que les prisons sont des écoles de vices, et emmène bien vite son protégé. « Non, non, dit-il; puisque Dieu t'a mis sur mon chemin, je' saurai te défendre de la corruption ainsi que je t'ai sauvé de la faim. Quant au moyen d'y parvenir, je finirai bien par le trouver. »

En effet, Ambroise, en réfléchissant à ce qui lui restait à faire, se convainquit de deux choses ; la première, qu'il ne devait compter que sur lui-même pour assurer le sort de l'enfant abandonné; la seconde, que sa paye et ses rations n'étaient pas suf-

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fisanlrs pour siil)VPnir "il rcntrclicii du pdit i:.initii. Il liilliiil donc se procurer de I argent; un seul moyen s OllVail à lin, son temps de service allait expirer, c'était de se vendre comme remplaçant. Ambroise n'avait, nous l'avons déjà dit, aucun goût pour l'élat militaire; il se faisait une grande joie de revoir son village et sa famille : n'importe, il n'iiésile pas. Iri lionime de sa ville qui s'est l'ait une industrie de fournir des remplaçants pour le service militaire, lui trouve de suite un acquéreur. Ambroise touche le prix convenu, retourne chez les frères. " Si je vous donnais mille francs, dit-il, consentiriez-vous à vous charger du petit et à l'élever pendant dix ans?» Les bons frères ne pouvaient pas absolument admettre un enfant dans leur communauté; mais ce trait de charité les toucha tellement, qu'ils se chargèrent de trouver une brave femme qui pour cette somme consentit à prendre Jacques et à le soigner durant tout le temps qu'il ne passerait pas à l'école. De la sorte, Ambroise fut rassuré sur le sort à venir de son fils adoptif. Il recevrait une solide instruction religieuse, et contracterait en la compagnie des bons frères des habitudes de régularité et de travail qui seraient des garanties de sa bonne conduite à venir. A la vérité, lui Ambroise, resterait encore huit ans soldat ; mais il était presque réconcilié avec sa condition depuis qu'elle lui avait permis d'accomplir cette bonne œuvre.

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