‹ Les Anges de ParisChapitre 1 sur 28 · Les Anges de Paris · texte numérisé non relu

Les Anges de Paris

Après deux jours et deux nuits de voyage, la diligence d’Autun venait d’arriver à la porte Saint- Antoine.

Un jeune prêtre en descendit.

La voiture publique devait s’arrêter longtemps aux barrières ; l’ecclésiastique, qui n’avait pas de bagages à surveiller et qui désirait gagner le plus tôt possible la maison religieuse où il allait loger, prit sa légère valise et s’avança dans la ville.

H était onze heures du soir ; ce soir-là était un des premiers de novembre, et déjà une pluie mêlée de neige tombait à flots.

Mais l’élève du séminaire, fait à toutes les rigueurs de l'existence, ne s’inquiétait guère du beau ou du mauvais temps ; il était seulement accoutumé à économiser en toute circonstance, et par cette raison il ne songea pas un instant à prendre une voiture. D'ailleurs, n’ayant vu de sa vie une grande ville, il no se faisait pas une idée dos distances de Paris, et croyait arriver au bout d’un instant au lieu de sa résidonce.

11 demanda l'hôteLdes Missions, dans la rue du Bac.

On lui répondit de tourner à gauche et de suivre les quais

jusqu’à la hauteur du faubourg Saint-Germain, où la rue indiquée était située.

Malgré ces informations, le jeune abbé prit son chemin un peu au hasard, au milieu de l’obscurité et du premier moment d’étourdissement qu’inspire un lieu inconnu.

Ces pas qu’il frayait étaient les premiers dans Paris. Cette immense masse sombre, brumeuse, dont l’obscurité était semée de millions de lumières, comme un ciel mêlé de nuages et d'étoiles, c’était la cité reine du monde.

Lejeune prêtre, comme tous les autres, s’était fait de la capitale l’idée d'un immense palais, mêlé de jardins enchantés, aux places et aux rues ruisselantes de richesses, et dont chaque demeure exhalait les plaisirs et la volupté. Il s’était promis de détourner la tête de ces demeures splendides, non qu’il craignit que l’aspect de tels séjours no fît naître en lui de vulgaires désirs, mais parce que le prêtre , dans sa mission toute de secours et de consolation, n’a rien à faire avec les heureux du monde. Il était étonné do l’aspect morne et presque lugubre que lui offrait cette capitale.

Mais, lors même que le voyageur fût arrivé au milieu du jour, la perspective du faubourg où il entrait eût été bien différente de ce qu’il attendait.

On était aux dernières années du règne de Louis-Philippe ; de toutes parts l'ouvrage manquait et les ateliers se fermaient. La pénurie de récolte et la surabondance des produits amassés dans un long temps de paix rendaient la vie difficile et suspendaient partout les travaux. La fermeture do grandes maisons, qui nourrissaient des centaines d’ouvriers, répandaient dans le peuple une consternation poignante ; les habitations étaient mornes, délabrées, les familles indigentes, mal vêtues. On rencontrait le soir , dans tous les faubourgs , des ouvriers pâles de faim, qui attendaient la nuit pour demander l’aumône.

En même temps les vols étaient plus hardis, les voleurs plus nombreux; on signalait tous les jours des attaques à main armée, des meurtres dans la ville.

Au bout de quelques pas, le prêtre était arrivé sur le boulevard Bourdon et longeait le bord du canal.

Peu à peu les maisons éclairées , les passants disparurent derrière lui, et il demeura dans une complète solitude. n D’un côté, se détachait dans la nuit la transparence blafarde de la nappe d’eau, alignée par son parapet, de l’autre se dessi-

naît la ligne noire d’une rangée d’arbres, derrière laquelle régnaient les façades des maisons, uniformément fermées. L’étendue n’était qu’une masse d’ombre coupée de rares réverbères. Le bruit de la ville, entendu au loin, ressemblait moins à la voix des lieux habités qu’aux sourds grondements do la tempête.

L’ecclésiastique se sentait frissonner sous cette impression.

Cet élève du séminaire, nommé aujourd’hui l’abbé Savinien, et qui partait pour une mission en Amérique, était à vingt-six ans entièrement étranger au monde.

Né de parents inconnus, il n’y avait eu pour lui jusqu’à ce jour que trois étapes dans la vie : l’hospice des enfants trouvés qui était tout à fait effacé dans l’ombre du passé , lo petit village où il avait été élevé chez des paysans, et dont les souvenirs rustiques apparaissaient dans le vague d’un rêve, puis le séminaire d’Autun, qui avait vu en réalité toute son exi-tenco, ce lieu où il avait travaillé, aimé, prié, où il était devenu homme, où il était devenu prêtre.

Savinien avait bien souvent cheminé dans la nuit, et la solitude des champs ne lui avait jamais donné une ombre de crainte ou de tristesse. Mais cette obscurité, plus sombre au milieu des murailles, cet isolement dans des lieux qu’on sait si peuplés, et dont les habitants semblent se cacher à vos regards dans quelques desseins funestes, lui serraient lo cœur de tristesse, si ce n’était de terreur.

Aux premiers pas , une seule rencontre vint rompre sa solitude. A sa gauche, le long du canal, il vit passer, dans le sens inverse de celui qu’il suivait, une charrette semblable à celle d'un maraîcher, attelée d’un mauvais cheval, et dans laquello il ne se trouvait porsonne. Ce pauvre attelage, qui s’en allait ainsi à l'abandon, était singulier à voir.

Savinien continua sa marche, ayant hâte de gagner les quais qu’on lui avait indiqués et les endroits plus animés de la ville.

La pluie, qui tombait depuis longtemps, commençait à couvrir lo pavé de flaques d'eau d’une teinte blanche dans laquelle se réflétaient les réverbères.

A cent pas devant lui, le jeune prêtre aperçut une masse sombre et indistincte, qui se détachait sur le fond plus clair du chemin.

Presque en même temps, il remarqua à sa droite, derrière la rangée d’arbres, une forme blanche dont les contours avaient

quelque chose de diaphane, et qui glissait contre la façade grise des maisons.

Savinien avançait les yeux fixés sur la masse brune qui était devant ses pas, et allait bientôt lui barrer le chemin. En approchant il reconnut que cette masse informe était mobilo et paraissait môme agitée de mouvements rapides, saccades, violonts.

Lorsqu'il ne fut plus qu’à peu de distance, la forme d’ombro changea d'aspect. Illavits'agrandir, se diviser, et, dans cette silhouette, jusque-là indistincte, il vit nettement deux honjmes qui se relovaient et un troisième qui res’ ait étendu à terre.

Dans l’étonnement que lui causait cette scène nocturne qui semblait jouée par des ombres, Savinien resta une minute immobile à sa place, et regardant de tous côtés si d’autres passants n’en étaient pas témoins en même temps que lui.

lilais tout étaitdésert au bord du canal.

Lorsque le prêtre porta de nouveau ses regards devant lui, les deux hommes qu'il avait vus debout avaient disparu. Un autre personnage que, malgré l'obscurité, il pouvait juger d’une apparence toute differente et d’une classe beaucoup plus élevée que les premiers, s'était avancé vers celui qui restaitétendu sur le pavé.

Au même instant, cette forme blanche, élancée, qui avait d’abord apparu à Savinien derrière les arbres, et qui maintenant lui montrait nettement une femme en élégante toilette de bal, revint à quelques pas de ce nouveau personnage, et Savinien l’entendit s’écrier d’une voix tremblante :

— Charles! Charles! au nom du ciel, que faites-vous ici?

Il y avait dans ce peu de mots un accent inexprimable de passion et de terreur.

Mais, à la même minute, ces deux personnes s’effacèrent dans l’ombre et Savinien ne les revit plus.

Il n’y eut plus sur le bord du canal que le jeune prêtre, et cet homme qui, à vingt pas devant lui, restait toujours étendu sur la terre.

Les idées de Savinien, troublées par la fantasmagorie qu’il avait eue devant les yeux, s’éclaircirent subitement à la vue de ce corps terrassé et immobile; il pensa que le mouvement qu'il avait aperçu do loin était une lutte, dans laquelle un dos trois combattants avait succombé.

Il s’élança vers ce point. Et, en effet, il ne trouva étendu sur la terre qu’un cadavre.

Ce corps, sur lequel venait tomber un rayon de réverbère, paraissait être celui d'un homme de la campagne. Ses vêtements défaits, à demi arrachés et dont les poches étaient retournées, indiquaient que les agresseurs l'avaient assassiné pour le voler. 11 emportait sans doute quelque argent de la ville, et alors c’était le maître de cette charrette qui maintenant s’en retournait seule vers les champs.

Mais ces suppositions effleurèrent à peine l'esprit de Savinien. Son premier mouvement avait été de se précipiter vers ce corps inanimé. Agenouillé près de lui sur la terre, il essayait de le soulever dans ses bras, d’étancher son sang, il pressait de ses mains son front et sa poitrine pour savoir si la vie s’y faisait sentir encore; et, quoiqu'il se fût assuré par là que le malheureux n’existait plus, il appelait des secours d'une voix retentissante

11 y eut encore en ce moment un sujet d'étonnement pour le jeune prêtre.

Avant que sa voix eût eu le temps d'arriver au loin et d’attirer du monde sur le terrain, il vit venir, marchant directement vers ce point, quelques hommes derrière lesquels paraissaient des baïonnettes.

Ceux-ci étaient des agents de police. Ils interrogèrent l’ecclésiastique qui se trouvait là sur ce qu’il avait pu apercevoir du meurtre commis, firent enlever le corps et se retirèrent.

Savinien se retrouva seul sur ce sombre boulevard. En une minuté toute trace de cet événement tragique avait disparu ; il ne restait plus en cet endroit que quelques taches do sang et le jeune prêtre, saisi d’horreur à la pensée de cet attentat qui venait de s’accomplir et de s’effacer si vite devant ses yeux.

Il avait repris sa marche, lorsque, au bout de cinquante pas, en tournant sur le quai, il vit l’espace s’éclairer subitement.

Il se trouvait devant la façade d’une maison entièrement illuminée.

L’éclat de cette habitation contrastait étrangement avec le ténébreux boulevard qu’il venait de traverser. La cour de l’hôtel était garnie de quinquets et remplie d'équ pages également éclairés; les lustres transparaissaient à travers les vitraux des appartements. Le bruit, le mouvement surabondaient dans cette maison étincelante de lumières.

A travers les larges fenêtres du premier étage, le regard pouvait pénétrer jusqu'à quelques points de l’intérieur. '

Autour du cintre do ces fenêtres, en dedans, se découpaient les draperies des rideaux de damas, puis les tiges des arbustes fleuris, qui s’arrondissaient on voûte dans l’embrasure. A travers ce double cadre, que formaient les festons de la soie et les gracieuses guirlandes des orangers et des lauriers roses, on découvrait les lambris du salon, éblouissants de glaces, de dorures et du feu dos lustres.

Dans celte zone lumineuse, on voyait sans cesse passer des figures de femmes ; leur aspect rapide, fugitif, faisait apparaître un diadème de diamants, une couronne de roses, puis s’effaçait pour laisser revenir d’autres pierreries, d’autres fleurs, dans la file resplendissante des divinilés de ce séjour.

Une musique mélodieuse se répandait dans l'intérieur ; elle allait planer dans toute cette enceinte de riches lambris et vibrer dans ces flots de gaze, à travers ces rameaux fleuris. On aurait cru découvrir le séjour enchanté de la fortune, de l harmonieetde la beauté.

Il régnait dans toute l’étendue comme une atmosphère do joie mêlée d'un calme ineffable.

En passant là, Savinien s’était machinalement arrêté une minute; et, dans cette minute, il revit l’apparition qui l’avait le plus vivement frappé.

Cette jeune femme en toilette de bal, perdue dans ce sombre et hideux boulevard, rentrait alors dans le lieu de fête, qu'elle n’avait sans doute quitté qu’un instant. Savinien la vit, furtive, frémissante, tourner derrière les équipages, se cacher à leur ombre, et regagner le perron de l’hôtel.

Le contraste de ce tableau de bal avec la scène qu’il venait de voir, l’aspect de cette femme qui se trouvait liée à l’un et à l’autre étourdissait l’élève du séminaire, le frappait d’une indicible stupeur. Pourtant, le vice féroce, le vol, le meurtre, d’un côté, de l'autre le luxe, ses splendeurs, ses voluptés enivrantes, c’était Paris.

Savinien reprit sa route ; et après une longue marche par les quais, les rues devenues plus spacieuses et mieux éclairées, il arriva enfin à lhètel des missionnaires.

Page 1