UN TABLEAU DE LA CITÉ
Le lendemain, en s’éveillant dans cet Hôtel des Missions, l’un des lieux les plus remarquables et les plus intéressants de Paris, l’abbé Savinien, entouré de robes ecclésiastiques, et au milieu de la tranquillité animée de ce séjour, se retrouva un moment dans son atmosphère.
Cet hôtel est le vaste centre de l’Église voyageuse, militante, évangélisatrice.
C’est un aspect tout particulier que sa grande salle de réception, ouvrant sur l'un des plus beaux jardins de la ville, et où s'entendent tous les jours les récits merveilleux des excursions lointaines.
Là se réunissent les missionnaires venant de tous les bouts du monde, là tout vit, tout s’anime, dans le calme de l’àme, mais avec l’intérêt des grandes entreprises et le mouvement de l’existence aventureuse.
L’un vient de traverser la grande muraille de la Chine, l’autre les mers atlantiques ; l’un apporte à son manteau les frimas du pôle, l’autre la poussière dos zones torrides. Ils ont conféré avec les souverains et les sauvages; ils conservent de leurs voyages de glorioux signes de triomphes et des cicatrices de martyre. L’un montre la flèche empoisonnée, que l’Indien a déposée avec sa méchanceté devant la rédemption chrétienne, l’autre l'anneau d’or qu'une reine barbare lui a donné en signe d’alliance avec son dieu. Les uns ont fait parfois des milliers de lieues pour planter une croix dans un village, les autres pour verser un peu d’eau bénite sur quelques berceaux d’enfants.
Ils se rencontrent un instant dans celte enceinte, semblables aux oiseaux voyageurs qui se croisent dans les airs : si ce n'est qu’ils ne suivent pas, pour les pérégrinations lointaines, le cours du soleil et des beaux jours, mais les cieux les plus barbares et des terres les plus désolées.
' L’abbé Savinien devait passer huit jours à l’hôtel des Missions, avant d’aller s’embarquer au Havre pour son voyage dans le nouveau monde.
Il entremêlait sa résidence dans la maison hospitalière de son
ordre de longues courses dans Paris, dont il visitait les principaux édifices.
Ses nouvelles excursions ne modifiaient guère les pénibles impressions reçues à son arrivée. Maintenant qu’il voyait la ville au grand jour, la richesse de ses magasins et de ses habitations aristocratiques, l’aspect d’opulence d'un grand nombre de ses passants, elle lui semblait toujours empreinte d’une sorte de tristesse, d’une agitation qui montrait la vie laborieuse, inquiète, et même douloureuse.
Un jour, le jeune prêtre était, livré à des observations semblables tandis qu’il descendait la rue Faint-Jacques, en se dirigeant vers l’église Saint-Séverin, lorsqu'il entendit près de lui une voix d'enfant qui murmurait sur la note la plus plaintive :
— Mon bon monsieur, j'ai bien faim... une petite charité, s'il vous plaît.
Cot accent déchirant de la misère, qui répondait à ses pensées, le fit tressaillir.
II se retourna et vit un enfant en haillons, qui en tirait un autre par la main, et faisait le mouline}, avec ses petites jambes poursuivre les pas de ceux qu’il implorait.
Savinien n'avait pas une idée de ces rôles joués par tant de misérables pour simuler la détresse et escroquer l’aumône; mais, quand il en eût été instruit, il eût bien vite reconnu sur les traits de ces petits mendiants les traces réelles de tous les besoins qui minaient leur chétive existence.
— Qui es-tu, mon enfant? demanda le prêtre au petit garçon. Dis-moi ton nom et ce que font tes parents.
L'enfant ouvrit de grands yeux limpides et riants, car il était sur son terrain et pouvait répondre savamment à la question qui lui était adressée.
—Je m’appelle François Poncelet, dit-il vivement, j’ai six ans, je demeure rue Saint-Jacques, 60 ; et voilà ma petite sœur Micheline.
— Et tes parents? demanda de nouveau le prêtre.
Le petit garçon baissa les yeux et ne répondit rien.
Comme l’aumône de Savinien vint alors tomber dans sa main, il serra vivement la pièce blanche, la porta à ses lèvres, et courut implorer un autre passant en entraînant sa petite sœur, qui marchait à peine.
Mais le jeune prêtre les suivit du regard, et les traits de ces
deux pauvres petites créatures, leurs noms qu’il venait d’entendre, restèrent gravés dans sa pensée.
Le temps était sombre et humide ; un voile de brume obscurcissait encore ces maisons inégales, croulantes, toutes peintes de la même teinte grise du temps; un grand nombre de fabriques, de manufactures étaient fermées; les habitants se groupaient aux portes, et s’entretenaient de la dureté des temps avec la même expression d'irritation et de souffrance.
Lavoie antique et populeuse était dans ses plus mauvais jours de tristesse et de brouillards.
Pauvre rue Saint-Jacques qui est là depuis le commencement du monde de Paris, combien a-t-elle vu de peines et de misères I Elle n’a jamais eu un jour de prospérité dans sa longue carrière; elle n’a jamais changé comme les autres ses masures primitives contre des maisons de pierres de taille, son étroite sinuosité contre un large espace aéré; elle n’a vécu que de travail ingrat, et ce travail, qui était tout son bien, est venu encore parfois à lui manquer ; elle a compté chaque siècle par scs larmes de besoin, de souffrance.
Savinien lisait tout cela inscrit sur son chemin.
Après s'être arrêté à l’église Saint-Séverin, il descendit vers la Seine.
Cette fois, comme il tournait sur le quai, ce fut un énorme jurementqui vint retentira ses oreilles.
En cet endroit, un passant croisait un cabriolet; le cheval secouant son frein avait envoyé son écume en plein visage de cet homme; et c’était de cette éclaboussure dont il se plaignait sur ce ton.
Mais, au même instant, le regard du passant s’étant porté dans l'intérieur de la voiture, il jeta une nouvelle exclamation non moins virulente et s’élança au tablier du cabriolet pour l’arrêter.
Le monde s’amassa à la même minute sur ce point, et, par une barrière naturelle, retint les pas du cheval selon les désirs de l’agresseur.
— Ah ! c’est vous, monsieur de Laverrière I charmé de vous rencontrer.
— Ah ! sapristi, c'est encore l’homme aux trois cents francs!
Ces deux exclamations se croisèrent entre l’individu de la voiture et celui du trottoir.
Le premier était un élégant jeune homme blond , dont le
costume reluisait d’un lustre parfait depuis le chapeau et les gants jusqu'aux bottes vernies, dont la poitrine portait linge fin, boutons de diamants et lorgnon d’or. Le second était un homme en blouse à large carrure, barbe grise.
—Très-satisfait d’avoir 1 honneur de vous voir, répéta celui-ci.
— Moiron, répondit le dandy, voilà cinquante fois que vous me dites la même chose.
— Cela prouve que les quarante-neuf premières fois vous ne m’avez pas payé ma note de trois cents francs pour champagne, madère, malaga, malvoisie et le reste... Mais, pour celleci, je jure Dieu dé ne pas vous lâcher avant que vous n’ayez soldé le compte !
— N’allez-vous pas me faire perdre mon temps au milieu de la rue pour une misérable somme...
— Trois cents francs I
— Et que feriez-vous donc de plus si je vous en devais trois mille?
— Jour de Dieu, trois mille francs hypothéqués sur votre parole !... Je ne veux pas même y songer... Voici ma note, voulez-vous la payer?
— Je n’ai pas le temps.
— C’est cela... les beaux messieursl... On boit, on mange, on se sépare, on se gorge du bien des gens... Et, pour tout payement, on leur jette l’écume de son cheval au visage!
— Lâchez-moi I dit le jeune homme en levant sa cravache, ou sinon!...
— Payez-moi ! cria l’autre, ou sinon...
— Quoi?
—Je vous appelle Tripart... On sait que vous vous appelez Tripart, monsieur de Laverrière !
— Qu’on chasse ce coquin !
— Mes trois cents francs !
— Il n’y a donc point de sergents de ville ici, point de pi>licel... Qu’on le mène au violon.
— Ah! oui-dal... vous voulez encore me faire payer le violon, comme lorsque vous faisiez danser mes bouteilles de champagne et de madère 1
— Vilain malotru!
—Filou de Triparti... as-tu fini ta mascarade de gentilhomme?
Oigifeed-by^eegle
— Tiens, voilà la fin, vieux drôle!
11 sangla à cet homme un coup de cravache qui le fit ressauter en arrière, puis un autre à son cheval, qui le fit s’élancer en avant.
Le rassemblement s’écarta, le cabriolet fila au loin, et l’incident finit au milieu des éclats de rire du public.
Savinien, qui n’avait assisté à cette scène qu’avec un pro-: fond dégoût et parce que l'encombrement survenu lui fermait le passage, se hâta de s’éloigner.
Il descendit le quai et tourna sur le pont Saint-Michel.
Le jeune ecclésiastique allait à peu près au hasard, absorbé par les impressions pénibles que faisait naître en lui presque à chaque pas l’aspect de la grande cité.
Au delà du pont, il se trouva dans la rue qui conduit au palais de justice.
Comme il marchait les yeux baissés, il se vit tout à coup au milieu d’un rassemblement bien plus considérable que le premier. Savinien, sans chercher à savoir ce qui pouvait le causer, ne songea qu’à le franchir pour poursuivre son chemin.
11 essaya de longer les murs du palais de justice. D'abord ses efforts réussirent, et il arriva vers la superbe grille qui règne devant l’édifice. Mais en cet endroit la masse plus compacte de gens qui arrivaient sur la place arrêta tout à fait ses pas, tandis que la foule les refermait par derrière, comme si le sort eût voulu, en permettant au jeune prêtre d’avancer et en lui défendant de se retirer, le faire assister à l’épouvantable spectacle qu’offrait cette place.
L'abbé Savinien devait en conserver le souvenir et en subir toute sa vie l’influence.
C’était mercredi, jour de l'exposition des condamnés au bagne.
Lejeune prêtre ne comprenait d’abord nullement ce que signifiaient cette estrade, ce3 poteaux auxquels des malheureux étaient liés. 11 croyait que c’était là une punition terrible qui leur était infligée ; et pourtant ce n’était que le prélude de cette punition, ce n’était que le supplice de honte qui précédait celui des fers,
Mais la population mieux instruite venait repaître sa vue de l’aspect de ces criminels qui allaient partir pour le bagne; elle venait lire sur les affreuses enseignes qui les accompagnaient la série de leurs forfaits. Étrange satisfaction ! Les habitants de
Paris pouvaient se dire : Nous avons dans nos murs, passant à nos côiés, des vo'eurs, des assassins, des faussaires, des incendiaires, nous sommes entourés de toutes les turpitudes et de tous les crimes, comme aux temps les plus barbares... El? autres choses aussi consolantes.
Mais la justice, en présentant au public les criminels dont elle s’était emparée, voulait se parer de ses succès avant d'envoyer ses captifs à leur dernière demeure.
L’abbé Savinicn fut bientôt instruit, par les propos qui circulaient autour de lui, de toute l’horreur du tableau qu’il avait sous les yeux.
Ainsi, ces figures hideuses, rangées sur ce tréteau, lui apparaissaient encore sous le jour affreux du bagne dans lequel elles allaient être plongées ; elles se revêtaient déjà de l’empreinte de ce repaire d’infamie.
L’élève du séminaire tressaillait, frémissait à cette vue; il était saisi d’un étourdissement dans lequel ces hommes, ces poteaux, ces écriteaux, cette foule bruyante, cette place aux fenêtres garnies de monde, tourbillonnaient, mêlés et indistincts devant lui.
Tout cela lui semblait une vision d’enfer.
Enfin ses yeux se dessillèrent, et il força son regard à considérer le spectacle de l’exposition.
Son examen tomba d'abord sur le condamné qui était à sa droite, au premier rang sur l'estrade.
C’était un homme jeune encore, pftle, débile; il penchait la tête sur sa poitrine, pour que la visicre de sa casquette cachât un peu son visage, qu'il aurait voulu retirer tout entier sous celte ombre. Et pourtant sur cette figure à demi dérobée on voyait couler des larmes.
Savinien lut sur l’écriteau placé au-dessus do sa tête : Poncelet, vol qualifié et outrage envers la force publique.
Poncelet!... ce nom le fit tressaillir... C était sans douto le père de ces pauvres orphelins, mendiant dans les rues !
Le criminel placé à côté était seulement désigné par ces mots : Dario, assassinat.
11 était bien mis, grand et sec, très-brun de chevelure et de visage ; il portait le type méridional le plus prononcé, l'angle facial aigu et recourbé en bec d’oiseau de proie ; son œil ardent, enfoncé sous un épais sourcil , sc fixait sur la foule au c assurance, Une croix était tatouée sur son poignet droit.
Près de loi, et à gauche de l’estrade, le criminel exposé avait trouvé moyen d'ajouter à l’ignominie de sa situation. Tête nue, cou nu, les cheveux en désordre, les yeux éteints, les joues empourprées, la bouche épaisse etépanouie dans un rire continuel, il était ivre !
Il s’agitait en mouvements saccadés, autant que lui permettaient ses liens ; il parlait, chantait, tâchait de lier conversation avec ceux des spectateurs qui étaient en face de lui. Sur son bras gauche, dont la manche de chemise était relevée, on voyait tatoué un crucifix, comme en portant tous les criminels qui ont déjà passé par les prisons; sur son bras droit était tracé un bouton de rose.
Sur l'écriteau de celui-ci, Savinien lut avec une sensation indéfinissable : Triparl, attaque à main armée suivie de vol. ■ , , •
Le jeune prêtre, dont ce nom attirait l’attention, était en même ’ " ' temps frappé de la ressemblance existant entre cet homme et le jeune élégant qui avait excité la scène du quai Saint-Mi- ■>•••*■>■• chel. L’âge de ce condamné, qui pouvait avoir de cinquante à cinquante-cinq ans, contribuait aussi à lui persuader que ce ban- •
dit, placé au pilori, était le père du gentilhomme au cabriolet . mais il repoussait cette pensée comme s’arrêtant à une chose impossible; lui, le séminariste, qui n’avait pas une idée des existences bizarres que renferme Paris.
On voyait derrière celui-ci un condamné d’apparence toute différente. 11 paraissait d’une classe élevée par sa tenue. Cependant, loin de se montrer abattu et abreuvé de honte, il semblait, à sa physionomie pensive, recueillie, à son regard tourné en lui-même qu’il ne sût pas même où il était. On pouvait juger qu’il continuait d absorbants calculs au mouvement de ses lèvres et aux paroles qu’elles laissaient par instants tomber.
L’inscription qui surmontait sa tête portait ; Carbonnet, fabrication et usage de pièces fausses.
Ensuite venaient d’autres condamnés dont les figures et les écriteaux accusateurs se perdaient dans le brouillard.
Mais tous les crimes, tous les actes que peut inventer la perversité humaine étaient représentés là.
L’attention de l’abbé Savinien fut rappelée près de lui par un incident qui se produisait au pied de f estrade.
Une jeune femme , portant une petite fille dans ses bras , la soulevait jusqu’à la hauteur de Poncelet, afin que l'enfant pût
faire l’aumône d’une pièce blanche au pauvre condamné. La petite, voyant que le malheureux ne pouvait prendre cette pièce de ses mains liées, la glissait dans son gousset.
— Oh I disait la mère à ceux qui l’entouraient , en reposant 1 enfant à terre, c’est que je le connais, le pauvre Poncelet ; il sera plus à plaindre qu’un autre aux galères... Il n’était pas fait pour manger de ce pain là...
Pendant ces mots prononcés d’un accent attendri, de grands éclats de rire partaient de l’autre côté.
Savinien frissonna de cette joie, plus hideuse que tout ce qui s’était présenté, et entendit malgré lui ce qui la causait.
Les rires répondaient aux propos cyniques du condamné Tripart, qui disait de sa voix avinée :
— Eh bien I oui, regardez-moi, les amis ! Faut que Messieurs les juges m’aient trouvé gentil à voir, puisqu’il me font poser là pour charmer le public... Ohé! sSly a ici un peintre qui veuille tirer mon portrait, je l'y autorise... Le beau Tripart !... ça fera une fameuse enseigne pour le cabaret des Amis de la Vigne ou des Gais Compagnons. On peut y mettre par avance un bonnet vert sur la tête et un petit bouletau pied... Oui-da? ça rendra la chose plus amusante !
Les assistants ripostaient par des quolibets adressés au condamné, et par ces réflexions échangées entre eux :
—En voilà un qui prend gaiement son parti... c’est qu’il n'en est pas à sa première affaire, bien sûr, et l’habitude fait tout.
—Lui! on le connaît bien... c’est ce qui s’appelle au palais un voleur émérite... A dix-huit ans, il avait déjà fait quatre mois de prison à Bicêtre... Deux ans après il était envoyé à la Force à l’aide d’escalade et de fausses clefs... depuis il a fait cinq ans de réclusion à Melun... Il monte toujours en grade à ce qu’il paraît, car aujourd’hui le voilà nommé à Toulon.
— C’est une vraie famille de bandits que ces Tripart. . . Il y a un frère aîné qui depuis dix ans rôde les barrières sans qu’on ait pu encore l’empoigner. Mais la police y veille.
— Elle y veille si bien qu’après le meurtre commis l’autre nuit au bord du canal, les agents ont couru chez lui, pensant qu'il y était pour quelque chose, le vieux roué de Tripart...
Mais bah ! l’oiseau était déniché on a trouvé seulement à
6on domicile un tas de montres, de porte-monnaies, de mou-
choirs... qu’il avait amasse.' par goût pour les bijoux, il faut croire.
— Il s’amusait sans doute à ramasser tout cela dans les poches des passants pour se distraire entre les grandes affaires... C 'étaient ses passe-temps les plus chers.
— Ils doivent fièrement s’ennuyer, dit une femme en montrant les patients au poteau. Est-ce qu’on ne va pas bientôt les remmener t
— Quand l’ heure sera finie, répondit son voisin de la foule. Je vais vous dire si elle avance.
Il porta la main à son gilet, et ses doigts plongèrent dans le vide. . . 11 remua toutes ses poches et n’y trouva que la solitude.
— Ma montre est enlevée, dit-il. Que le diable m’emporte d’être venu ici I
—Gare à vos poches ! cria-t-on de tous côtés dans la foule, où l’alarme était donnée.
Et chacun se hâta de se fouiller. L’opération fut suivie de nombreux cris de détresso.
— Bon, mon foulard a disparu ! dit un jeune commis de librairie.
— Le chien m’a pris ma pipe ! s’écria un militaire.
— J’avais tout mon argent dans ma bourse, dit d'un ton pleureur un portier, et la voilà dénichée.
Une jeune et jolie femme de chambre donnait des signes plus vifs de détresse.
Pressant la poche de son tablier entre ses mains crispées, pâle de saisissement* elle répétait avec angoisse :
— Mon Dieu! mon Dieu! l’écrin que ma maîtresse m’avait confié... il était là... mais je ne peux l’avoir perdu ainsi!... Il faut qu’on me le rende!... Mon Dieu I que vais-je devenir?
Et, les yeux effarés, elle cherchait machinalement autour d’elle si elle n’apercevait point l ecrin.
— Oh! il faut qu’on vous le rende, la belle, disaient en riant ceux qui n’avaient rien perdu ; eh bien ! demandez-le donc à celui qui l’a pris.
— Tiens! dit une femme en riant p’us haut, c’est peut-être Tripart aîné dont nous parlions tout à l'heure.
— Oh! la bonne farce, si c était lui! cria-t-on. 11 aura bien dû rire à nous entendre.
— Ah ça t dit un autre, vous le prenez donc pour notre ange
gardien à tous, qu’il serait ainsi invisible!
Pendant cola, l'heure d’exposition p'anait toujours sur l'estrade, versant, ses angoisses sur les condamnés.
Poncelet, pâle, inanimé, s'affaissait sur lui-même; ses larmes ne coulaient plus, parce qu’il avait perdu connaissance, et on voyait que ses liens seuls le soutenaient encore au poteau.
Dario, l’assassin, suivait de son regard sombre les avocats en longues robes qui montaient ou descendaient du palais do justice.
Tripart, voyant qu’on ne s'occupait plus de lui, avait entonné une chanson à boire.
Carbonnet, le faux monnayeur, répétait à voix basse :
— Deux grains d’or, pour huit de cuivre... fondre douze heures au creuset... La nature met des siècles à faire do l’or... j’en veux forger en une nuit... Non, ce n'est pas cela... Oh! pourquoi mos mains sont-elles liées... je voudrais essayer encore !
Les autres condamnés, avec des physionomies diverses, frissonnaient de froid et de honte au milieu du brouillard glacé et sur l’ignominieux théâtre où on les faisait figurer. Iis regardaient avec angoisse l’heure que marquait le cadran du palais de justice.
Enfin, un grand bruit d’armes et des pas nombreux résonnèrent derrière l'estrade, du côté de la rue de la Draperie ; des gardes municipaux, des gardiens de la prison détachèrent les condamnés et les placèrent entre les rangs des soldats, chargés de les réintégrer à la Conciergerie.
La foule des spectateurs se dispersa.