CHEZ ANTONINE
Par un des jours les plus chauds de cclto saison, madame de Miroville était assise sur un balcon de pierre de son vaste appartement, occupée à ne rien faire qu’à respirer l’air du dehors, dont elle humectait la poudre brûlante par des verres de limonade gazeuse.
Antonine reposait dans une gondole de satin bleu, entièrement couverte d’étoffe ouatée pour être plus moelleuse; ses pieds étaient posés sur un coussin pareil.
Un peignoir de mousseline à demi défait dessinait les formes de sa taille avec une impudique fidélité ; ses cheveux noirs, dressés sur son front dans sa coiffure habituelle, aussi effrontée que disgracieuse, découvraient entièrement son visage,
que la chalonr rendait pins épais, plus lourd ot d’un rouge plus vif encore.
Une de ses mains restait attachée à son verre vide, qu’elle venait de poser sur un guéridon, de l’autre elle roulait nonchalamment entre ses doigts une lettre de Laverrière, que le chevalier d’industrie lui avait fait remettre à son révoil.
Une tente de coutil rouge et blanc garantissait le balcon du soleil dardant contre la muraille ; des arbustes en caisses garnissaient la balustrado. C’étaient des orangers, des lauriers roses, puis des cactus, des daturas, et de ces végétaux venus à grands frais des pays lointains, qui croissent et s’épanouissent à un loyis la tige.
Le singe Nestor, qui avait maintenant dans Gambade un compagnon de ses jeux, réjouissait lés yeux de sa maîtresse do ses cabrioles accomplies au milieu de ce taillis de fleurs précieuses et jusqu’au plafond de la tente.
Cette robuste femme, vigoureusement membreo, haute en couleurs, taillée en force pour travailler la terre, et qu’on voyait ainsi étendue sur ces coussins et laissant pendre ses membres allanguis, représentait bien la paresse, qui ne fait rien parce qu’elle ne veut rien faire.
Et, dans son oisiveté éternelle, cette femme, grâce à l’execllent état de nos moeurs, gagnait plus d'argent en un jour qu’une laborieuse paysanne pendant toute sa vie.
Par instants Anlonine jetait les yeux sur la lettre de Laverrière, qui réclamait le prix de ses derniers présents, et elle souriait à la demande : car cette créature, qui ne pouvait connaître les douces tendresses, les nobles ardeurs de l'amour, voulait en prendre au moins ce qui était à sa portée, les dissimulations, les tromperies, le mensonge.
Pins souvent elle regardait les deux singes qui, avec leurs grimaces affreuses et leur instinct de destruction, arrachaient les plus belles fleurs, et les harcelaient des ongles et des dénis jusqu’à ce qu’il n’y restât plus un pétale... Elle pouvait y retrouver son image, elle qui flétrissait et souillait ainsi les amours, les plus belles fleurs de la vie.
Les heures sonnaient tour à tour, le gros vent du soir, qui s’était levé, venait battre le lambrequin do la tente, le soleil, plus oblique, glissait ses rayons d’or dans les touffes do verdure, les singes avaient presque achevé de cueillir et d'effeuiller leurs bouquets, et Anlonine restait toujours sur son balcon.
Dans l’étendue du salon, le silence n'était interrompu que par quelques légers bruits. Il y avait là seulement deux personnes.
Etienne le tapissier, qui, toujours dans les bonnes grâces de madame de Miroville, était revenu parfois chez elle pour divers ouvrages, et qui ce jour-là posait des stores à l’intérieur des fenêtres.
Puis la femme de chambre Catbarina, qui cousait des dentelles à une robe.
Etienne était pâle de chaleur, -de fatigue, mais il travaillait avec une activité incessante.
Le jeune ouvrier portait déjà sur les traits l’expression du développement hâtif de l'intelligence et le sérieux que donne lapiéoccupation constante de se créer un sort par le travail. Il consacrait toutes sos journées aux travaux de son état, mais il passait une grande partie des nuits à lire, à écrire, às'instruire, sous la direction do l’abbé Savinien ; il se rendait propre à exercer des fonctions d’un ordre plus intellectuel, si le hasard du sort l'y appelait un jour.
Du reste, il était toujours d’un dévouement sans bornes pour le missionnaire, d’une obéissance aveugle dans l'accomplissement de tousses désirs.
L’hiver précédent, il avait été chargé de commissions difficiles dans cette même maison, et il s’était applaudi avec raison de son génie habile à la ruse. Il avait encore une entreprise à mènera bien par les mômes moyens. Mais maintenant Etienne, moins jeune de six mois, moins gamin pour s’amuser d’un tour d’adresse, avait peine à se plier aux lenteurs des détours, et il éprouvait un besoin indicible d’en finir avec celte tâche.
— Catharina, disait madame de Miroville do son balcon, donnez donc un verre de vin à ce pauvre Etienne.
— Merci, madame, répondait vivement le jeune ouvrier, jo suis pressé de finir mon ouvrago.
— Vous devez mourir de soif, mon garçon.
—C'est égal... j’aime à avoir soif, madame.
— Ce matin, vous aviez la mine toute tirée... C’est do trop travailler.
—J y suis fait... la fatigue convient à ma santé.
Puis, ces mots échangés avec la maitrosso, Etienne murmurait parfois quelques paroles plus bas à l’oreille do la suivante, qui répondait toujours :
— Oui, oui... quand madame sera sortie.
Au-dessous de ce balcon, resplendissant de fleurs et de soleil, on eût pu voir à l'entre-sol une fenêtre privée d'air et de lumière par l’avance de pierre de taille qui surplombait audessus.
Dans la profondeur plus sombre de cette fenêtre, ou eut pu distinguer aussi une pâle figure de femme à demi affaissée sur elle-même.
C’était Laurence qui venait de laisser tomber son ouvrage sur ses genoux, et regardait dehors de ses yeux éteints, Laurence, dont nous avons dit la destinée en deux mots, pauvre et seule.
La jeune fille, privée de l’aisance de ses premières années, trompée dans l’espoir de trouver une ressource dans la peinture, avait pris des travaux d’aiguille d’un produit de douze sous par jour. Mais ce gain étant insuffisant à la nourrir, ses forces, diminuées par toutes sortes de privations, ne pouvaient non plus fournir à l’ouvrage; et, par cette réaction continuelle d’un mai sur l’autre, elle succombait de misère.
Dans cette triste chambre, maintenant presque dépouillée de ses meubles et ne gardant plus que son lit en forme de tombeau, la pauvre jeune fille, affaiblie, défaillante, et n’ayant pas dans le monde un seul être qui sût même qu’elle souffrait, ressemblait à ces oiseaux en cage qui ont pris pour devise l'oubli me tue. Le maître universel, le Dieu soutien de tous les êtres oubliait la pauvre Laurence.
Cependant il vint un instant où elle eut la force de se lever, d’aller à sa fenêtre et de la refermer avec vivacité ; elle avait reconnu la voiture de l’odieux vicomte de Montclave qui allait s’arrêter devant la maison,
En effet, l’amant en titre de madame do Miroville venait la prendre pour la promenade du soir,
M. de Monclave avait bientôt appris la retraite de sa femme au couvent des Augustines ; et il s’était alors expliqué l’apparition de son sauveur, qui n’avait pu se porter à cet acte d’audace que parce que, sans doute, il était instruit des projels homicides formes contre la malheureuse jeune femme. La pensée do savoir son horrible secret déposé dans lu sein de ce prêtre, quoiqu’il n’en eût pas une entière certitude, était pour Monclave d’un poids énorme.
Cependant il continuait à so ruiner avec madame de Miro-
ville. L’acquisition du château de Grand-Chôno, qu’i! voulait faire pour elle, avait été résiliée faute par lui d’avoir pu s’emparer des biens de sa femme pour le payer ; mais il mangeait chaque jour avec Antonine le reste de sa fortune personnelle, dont il devait bientôt voir la fin.
Il montait en ce moment-là chez la courtisane.
Après lui avoir servi de valet de chambre pour achever sa toilette, il l’emmena en calècho découverte aux Champs-Elysées, se montrant effrontément en public avec elle.
Comme certains marchands qui ont des voitures-annonces, cet entreteneur de femme publique promenait dans la grande allée, pour l’exposer aux yeux de tous, le plus bel échantillon de scs vices et de ses turpitudes.
Dès que la voiture eut passé le seuil de la porte cochère, dès que Catharina et Étienne furent seuls dans le salon, l'aiguille tomba des mains do la femme de chambre, le marteau des mains du tapissier.
— Ah ça ! monsieur Étienne, dit aussitôt la suivante, si vous étiez une dame coquette, je comprendrais votre désir de voir les pierreries de ma maîtresse... Mais vous...
— Tenez, mademoiselle Catharina... répondit Étienne.
— Catherine, entre nous.
—Tenez, Catherine, je vais vous dire toute la vérité : je suis sur le point de me marier...
— Ah!... vous épousez?...
— Une pauvre ouvrière comme moi... jo voudrais lui donner quelques joyaux... et, pour cela, examiner un peu les pierreries... afin desavoir sur lesquelles fixer mon choix.
— Mais toutes les parures de madame sont très-chères, et ce n’est pas là-dessus que vous jugerez de ce qui peut vous convenir.
—Si fait... vous comprenez... quand la jeune fille est riche... il faut fairo les choses...
—Alors, je puis vous guider, moi, je m’y connais... La demoiselle est-elle brune ou blonde?
— Brune.
— Alors, les topazes lui iront à merveille.'
— Il faudrait donc... une broche ornée de topaze.... pourtant avec son teint de blondo...
— Ah ça ! quelle diable de demoiselle épousez-vous là, qui est à la fois riche et pauvre, brune et blonde.
Étienne balbutiait, s’impatientait; décidément son esprit n’était plus aux stratagèmes, et il reprit avec une violence comprimée :
— Enfin, Catherine, vous m’avez promis, quand nous serions seuls, de me montrer les pierreries de votre maîtresse, et on n’a qu’une parole.
— Eh bien, soit, dit la femme de chambre... Après tout, c’est une fantaisie que j’aurai bientôt fait de vous passer.
Elle se leva et ouvrit une armoire à glace.
— Je vais d’abord vous montrer, dit-elle en prenant un grand écrin, les diamants de madame de Monclave... Je vous ai raconté comment M. le vicomte les a enlevés à sa femme pour les donner à ma maîtresse...
— Oh! non, non, pas cela... dit Étienne. Vous concevez, pour l’acquisition que je veux faire, la vue de cos beaux diamants ne pourrait me guider en rien.
— Alors voici des parures diverses.,, do toutes sortes de pierres précieuses.
Eile prit un coffret do bois de rose et l’ouvrit.
Étienne fut ébloui. Le rubis, l’émeraude, l'aigue-marine, la topaze, étincelaient, ruisselaient sous les doigts de la femme de chambre, qui soulevait leurs (lots tout d’éclairs et de feux.
— Mon Dieu, mon Dieu! on lui a donné tout cola? murmura le jeune ouvrier.
— Oui, successivement, dit Catherine. Vous comprenez... L’amant s’en va, les bijoux restent.
— Tout cela... Oh! que le monde est riche quand c’est pour de telles dépenses.
—Voyons, jugez là-dedans de ce qui pourra plaire à votre belle afin de lui acheter une parure pareille.
— Je ne vois pas ici de perles fines, dit Étienne, rappelé à ses pensées.
— Tenez, continua Catherine, voici de charmants bracelets d’émeraudes... L’émeraude signifie Amour heureux 1
— Je crois bien... l’amour est toujours heureux ici.
— Une belle broche d'hyacinthe. Celte pierre veut dire constance
— Bah ! et on l’a donnée à votre maîtresse ?
— On n'y regarde pas de si près... On lui a bien donné ces sityhirs, qui signifient innocence ou repentir.
— En vérité... vous êtes très-forte sur le langage des pierreries, mademoiselle Catherine.
— Ce qu'il y a do plus curieux est l’améthiste... Cette pierre préserve de l’ivresse.., avec cette bague au doigt, on peut boire tant qu’on veut sans perdre la tête
— Je comprends mieux qu’on en ait fait présent à voire maîtresse... Mais combien vous savez de choses sur les pierreries !
— Et sur les fleurs.
— Aussi !
— J’ai servi une femme sensible.
— Mais des perles!... des perles Anes!...
Catherine ouvrit le double fond du coffret.
'—Ah ! vous croyez que nous n’avons pas de perles I ditelle. Si bien ! en voici de très-belles que M. Laverrière vient justement de donner à madame. Mais, comme on ne porte plus de collier, madame les a mises dans le fond du coffret, jusqu’à ce qu’elle fasse servir ces perles et ce camée à un autre usage.
Catherine, en disant cela, lira du fond de la boîte et montra au jeune ouvrier l’objet qu’il désirait tant découvrir.
C’était bien cela : des rangs de pêrles, fermées d’un camcc !
— Oh ! que ce collier est beau I dit Étienne en s’en emparant vivement, et avec une joio qui n’était plus feinte... C'est cela qu’il me faut.
— Bah !... vrai, mon pauvre Étienne, il vous faudrait donner bien des coups de marteau avant d’en avoir seulement une perle !
— Peut-être.
— Je ne sais pas au juste ce que cela vaut... mais votre belle... brune et blonde, peut bien y renoncer.
— Il me vient une idée. On pourrait le faire imiter en faux.
— Hum I ce n’est pas mal trouvé, dit la femme de chambre en réfléchissant...
— De3 perles de verre. . moi, je l’aimerais autant... et ça ne coûterait pas grand’ chose. Voulez-vous me prêter le collier pour que je le montre à un quincaillier qui fournira les boules de verre et une espèce de camée... une petite figure blanche dans du cuivre... Voulez-vous, dites?
— Oh ! je ne peux pas.
— Seulement pour un jour.
— Sans la permission de madame, laisser emporter cela.
— Ma belle petite Catherine!...
— Avec ça, madame l’avait mis dans le double fond du coffret... et, jusqu’à ce qu’elle le fasse monter d’une autre manière. elle ne s’en occupera guère.
— Voyez... vous consentez!
— Bel enjôleur, il faut faire ce que vous voulez... Mais où allez-vous donc avec votre casquetto ?
— Je cours chez le quincaillier.
— Si vite.
— Pour revenir plus tôt.
Étienne, tenant à la main le collier qu’il n’avait pas encore eu le temps de mettre dans sa .poche, s’élançait hors du salon.
Il sq trouva en face de Laverrière qui entrait.
/y üf 3s
\ ■ $ ’yivxb ' •;
rV