LES PAROLES DU MISSIONNAIRE
A quclquo temps de là, l’abbé Savinien se rendait chez le marchand Boniface, autrement dit le vieux joueur d’orgues ou le voleur Tripart.
Les extrêmes se touchent ; le missionnaire pouvait pénétrer dans cet antre du bandit dont nul autre n’eût voulu toucher lo sol ; soutenu par lo sacerdoce comme l’ange par ses ailes, le jeune prêtre pouvait traverser les lieux les plus impurs sans en recevoir les souillures.
C’était un devoir d’ailleurs qui lo conduisait en cet endroit
On sait que c’était au bout de la rue Neuve-des-Martyrs que s'ouvrait la petite boutique de ferrailles et de vieilles chaussures. Dans la belle saison, le marchand y avait joint un certain nombre d'oiseaux, et même quelques singes, qui formaient de nouveaux objets de commerce.
A la tombée de la nuit, Tripart, dans sa barbe grise et son manteau de pauvreté, était assis devant sa porte. Le vieux musicien, en tournant la manivelle, tirait encore quelques airs joyeux de son instrument.
Les oiseaux en cage lui répondaient doucement avant de s’endormir. Devant lui des petites filles du quartier, attirées par la musique, dansaient en rond et s’ébattaient de tout leur cœur.
L’heure était déjà avancée, mais les enfants tournaient toujours comme les ailes du moulin à vent sur le montant voisin de Montmartre, et se mettaient en nage sans songer à s’arrêter.
C’était un tableau de joie et d’innocence, s’il en fut jamais.
— Sautez, gambadez, mes poulettes, disait le joueur d’orgues. Quand il a fini sa pauvre journée et recueilli le pain des bonnes âmes, le plus grand bonheur du vieux mendiant des rues est de vous donner gratis quelques airs de sa musique, et de faire prendre un peu de plaisir à d'innocents enfants du bon Dieu, comme vous l’êtes... Ainsi, sautez, gambadez, mes poulettes... le père Boniface et son orgue sont toujours là.
Mais à l'approche d’un ecclésiastique, que la forme de son vêtement faisait distinguer malgré l’obscurité, les petites filles s’arrêtèrent de danser et se retirèrent peu à peu.
L’abbé Savinien s’avança vers Tripart, et lui dit d'une voix basse et rapide :
— 11 ne s’agit pas de vos pauvres journées et du pain donné par les bonnes âmes , mais de vos nuits de vol et du produit infâme que vous en retirez.
—Moi ! dit Tripart en reculant d’un pas et s’apprêtant à prendre l’air étonné.
— Et c’est là-dessus que vous allez me répondre, ajouta Savinien en entrant dans la maison du marchand.
Tripart l'y suivit et referma soigneusement la porto derrière lui.
Au moment où Savinien passait le seuil, il avait cru apercevoir quoiqu’un au fond du magasin de friperie, et il avait
hésité à entrer. Mais, à la même minute, la lueur d’une allumette que fit jaillir Tripart montra à l’abbé qu’il s’ctait trompé. 11 n’y avait personne contre la muraille quo quelques singes à moitié endormis.
L'abbé s’assit.
— Vous oubliez, dit-il à Tripart, les conditions que dernièrement encore je vous ai rappelées. J’ai promis le silence sur votre évasion du bagne et votre présence à Paris pour prix de quelques services que vous pouviez alors me rendre et dont j’avais besoin pour une œuvre sainte. Mais l’injonction que j y ajoutai était que vous n’useriez pas de votre liberté pour de nouveaux méfaits.
— C’était trop juste, dit révérencieusement Tripart.
— En me taisant sur le passé, je n’ajoutais rien aux faits accomplis, tandis que par cette indulgence j’étais responsable des mauvaises actions que vous pourriez commettre à l’avenir.
— Eli bien ! mon cher monsieur l'abbé?
—Eh bien, un vol d’argenterie a été commis dans la nuit d’avant-hier à l’hôtel de Monclave, et c’est vous qui en êtes l’auteur.
— Il ne faut jamais être prompt à accuser autrui... Vous lo savez mieux que moi, monsieur l’abbé, dit le bandit d’un air mystique.
—Je sais ce que j’avance, dit l'abbé.
— Des preuves de cela, vous n’en avez pas.
— Et vos liaisons avec un valet de chambre de la maison qui, d’après ce que vous m’avez dit vous-même, n’ont pas été rompues... et vos bouteilles vides dans la serre chaude avec les gens de la livrée... tout en prenant adroitement l' empreinte des serrures pour forger de fausses clefs.
— Tout cela était avant les engagements pris envers vous.
—Et c’était alors la caisse du banquier Rouville que vous menaciez.
— Vous voyez bien, monsieur l’abbé.
— Mais, M. Ilouville ayant fermé ses bureaux et déposé ses fonds au trésor...
— A ia suite d’une grande maladie, pendant laquelle il s’est, à ce qu'il paraît, converti, ce qui'l’engage à aller faire u r .e retraite chez les trappistes doValenton.
— Vous êtes très-bien instruit.
— Est-ce qu'il no faut pas écouter tout co que Jules me raconlo... L'amitié a ses droits, monsieur l'abbé.
— Et, ne voulant pas perdre v is plans, vos mesures, vos fausses clefs, vous avez porté l’attîquo sur la salle à manger; plus rapprochée encore de la serre chaude, dans laquelle vous ayiez moyen de pénétrer.
— En vérité, on s'est introduit dans celte salle !
— On s'ÿ est mis à table, on a consommé les débris d’un grand dîner, sans oublier les vins et le dessert; après quoi on a enlevé l’argenterie...
— Valeur réelle... qui peut toujours servir.
— Qui sert à envoyer... ou à renvoyer scs voleurs aux galères.
— Ah ! monsieur l’abbé, il y a sur le pavé de Paris tant de gens de la profession... mettons dix mille... qui seraient bien capables de manger le rôti et d'emporter le plat, qu’il y a manque de charité de votre part, j’ose le dire, à accuser celuici plutôt que celui-là,
— Il suffit, dit le jeune prêtre en se levant, je sais quo le voleur c’est vous, et je viens vous enjoindre,.,
— Permettez, interrompit lo bandit. Vous dites que le voleur c’est moi, mais je répète que vous n’avez pas de preuves. Or, ne pouvant démontrer qu’un nouveau délit a été commis par mos mains, nous restons dans les lormes de nos arrangements, et votre promesse de ne pas me dénoncer a toujours sa valeur.
— Moi seul j’en peux juger, dit Savinion avec impatience.
— Je suis bien tranquille, car votre conscience dit avec moi que le délit n’existe pas tant qu’il n’y a pas de preuves.
— J'en peux trouver,
— C'est impossible.
L’abbé venait de faire un brusque mouvement pour sortir, . Un léger choc imprimé à une sorte de piédestal formé de chenets, de pincettes et de grils, fit écrouler une pyramide de cages d’oiseaux qui le surmontait.
Un nuage de poussière s’éleva.
Les oiseaux, éveillés en sursaut, firent entendre des cris aigus, de vifs battements d’ailes.
Derrière la pyramide renversée, la chandelle du taudis tira des étincelles d un amas d’objets brillants posés à terre. Ils
étaient placés à l’entrée d’un trou commencé dans le sol, et qui se dirigeait sous la fondation de la muraille.
Savinion, au môme instant, crut entendre une exclamation étouffée au fond du magasin.
Il regarda de nouveau de ce côté ; mais n’y voyant personne, ni aucune ouverture qui eût pu laisser percer la voix de quelqu'un placé dans une pièce voisine, il pensa n’avoir entendu que le retentissement du bruit causé par la chute du monument de ferraille et les cris des pauvres volatiles.
Il prit vivement la lumière qu'il posa devant le monceau do matières brillantes découvert à sa vue.
— Des preuves, dit-il à Tripart en souriant malgré lui, des preuves!... eh bien! qu’est-ce que cela?
11 étendait le doigt vers les pièces d'orfèvrerie portant l’écusson de la maison de Monclave.
Tripart s’était mordu les lèvres jusqu’au sang.
Mais, ne pouvant nier, il reprit toute sa cynique assurance.
— Vous voyez tout cela ici, dit-il avec calme, parce que le jour nous a surpris ce matin avant que nous eussions fini le trou dans lequel ces objets devaient disparaître...
— Notis ? interrompit l’abbé, vous étiez donc deux à cette tâche?... Mais je ne vous demande rien de votre complice... U ne s’agit que de vous.
— Moi, que puis-je faire, si ce n’est de chercher une autre cachette pour mon argenterie, puisque celle-ci est découverte.
— Malheureux ! s’écria Savinien, vous allez restituer immédiatement ces objets de prix à ceux à qui vous les avez dérobés.
Tripart secoua négativement la tête.
—Je sais que je suis en votre pouvoir, dit-il ; je sais que vous pouvez me renvoyer demain sur la route de Toulon. Je subirai mon sort, j’irai au bagne comme les autres... c’est une fin que nous avons toujours devant les yeux dans notre existence, et nous ne sommes pas surpris d’y arriver... Je m’y résignerai, s’il le faut, mais je ne rendrai pas le bien gagné dans mes nuits de peine.
Le jeune prêtre frémit à ces paroles d’endurcissement inouï.
Mais il n’eût pas le temps de répondre. Il s'était penché sur le trésor du voleur, et il y avait vu, mêlés à l’argenterie do l’hôtel nobiliaire, des ornements d'autel, des vases, dos ciboires, puis des objets de différente origine, des couverts usés, des
timbales, de vieilles montres d'argent, qui semblaient avoir appartenu pendant dos générations à de pauvres familles.
En effet, toutes les classes do la société avaient payé tribut au voleur ; il lui avait été indifférent de prendre au millionnaire ou à l'indigent-, pourvu que l’objet fût de bon argent; les superfluités de l’opulent côtoyaient l’unique relique du pauvre, cl tous ces objets étaient réunis là dans une triste égalité de destinée.
— Dieu puissant I s’écria l’abbé Savinien, vous avez osé pénétrer dans les églises, voler les trésors du saint lieu.
— Mais, monsieur l’abbé, dit Tripart, il n’y a rien là qui doive vous étonner; si vous lisiez les journaux et les comptes rendus des assises, vous verriez que les vols dans les églises sont les plus nombreux.
— C'est affreux 1 Vous n'avez pas songé combien de fidèles se sont imposé de privations, ont fait de sacrifices difficiles pour offrir des dons pieux qui parent l'autel, et en obtenir en retour le plus grand bien, la consolation... Si vous ne sentez rien des sentiments qui les ont guidés, laissez-leur du moins cette douceur d’âme.
— Je no demande pas mieux.
—Vous rendrez ces flambeaux d'église, ces vases, ces ciboires?
— Oui ; mon marchand juif doit les porter vendre à Saint- Sulpicc ou Saint-Eustacho... O monsieur l’abbé, ne pourriezvous me dire quelle fabrique les payera le mieux?
Savinien resta une minute étourdi de cette naïveté du crime que, sans y songer, venait de montrer le voleur. Puis, ayant jeté un nouveau regard sur le monceau de richesses :
—Et ces tasses, ces timbales, ces montres d’argent, ces objets de peu de prix, dit-il, juste ciel, où les avez-vous pris ? dans quelque humble logis où ils faisaient toute la joie du possesseur, parce qu’ils étaient seuls, parce que, avec leur modeste valeur, ils portaient les souvenirs de famille !... Mais ce n’est pas tout, avec eux vous avez volé les épargnes, le linge, les vêtements du pauvre... vous avez tout pris?... Et que savez-vous si, en le réduisant à la misère, vous ne l’aurez pas conduit à voler à son tour; alors ne serez-vous pas épouvanté de l’avoir jeté sur cette route d’infamie?....
— Où il viendra me faire concurrence... par ma foi, peu m’importe... il y a place pour tout le monde?
— Non, mais par la pensée de livrer un autre aux maux que vous avez subis... car, malgré tout votre endurcissement dans celte carrière du crime, il y a dos moments où vous avez dû vous trouver bien à plaindre?
— Moi! qui vous l a dit?
— Il est impossible qu’on ne souffre pas dans cette vie où on se sent, comme un être impur, rejeté du sein des autres hommes, où on a tout le monde pour maudire ses succès, ou on n'a personne pour être plaint dans ses malheurs, où on va à la prison, au bagne en entendant dire autour de soi que c’est justice, où on monte à l’échafaud- sans avoir pour soi-méme sa propre pitié !
— Je n’y ai jamais pensé.
Le jeune prêtre, se plaçant devant Tripart et se croisant les bras, s’écria :
— Mais vous n’avez donc rien d’humain I... Vous n’avez donc rien dans la tète, dans le cœur !... Vous ne sentez donc rien qui vous retienne le bras, quand vous êtes près do voler!...
— Je ne sens rien que le frémissement d’envie d’y arriver, répondit Tripart.
— Et la nuit, quand vous ôtes seul avec vous-même, vous qui êtes né, qui avez vécu bandit, qui n’avez pas dans le passé un jour honnête et pur pour y reposer votre pensée; au milieu de tous ces souvenirs de honteux forfaits, toujours les mêmes, ne vous êtes-vous pas dit que le vol est la lâcheté du crime, que le vol est l’injustice personnifiée, et que celui qui viole la justice périra par la justice.
— Monsieur l’abbé, quand j’ai volé, j’ai de quoi boire, ainsi, le soir je me grise, et la nuit je dors.
— Attendez... votre jour viendra... La souffrance ouvre les yeux. Quand bientôt vous serez au bagne, vous verrez de ce pont de vaisseau où vous traînerez un ignoble boulet, vous verrez sur le bord des pêcheurs, chantant doucement à la fin de leur journée. Alors, vous vous direz que vous donneriez votre existence entière de voleur pour un seul jour do ces hommes laborieux et honorés.
— Les pêcheurs travaillent et restent pauvres ; je ne les envierai jamais.
— Quoi i dans toute la vie, pas un seul cri de la conscience!
—La conscience, monsieur l’abbé, dans notre langage, elle s'appelle fa Muette.
—Oh f les misérables hommes, tuer ce qu’il y a de divin en euxl
— Hélas ! mon cher monsieur l'abbé, comment pouvez-vous pc-rdre des paroles de conversion à mon sujet. Vous savez bien que vous ne ferez jamais de l’épervier, accoutumé à ravir sa pâture, un coq qui la cherche dans la basse-cour.
—Eh bien, dit Savinien avec force, si on ne peut changer l’oiseau malfaisant, il faut le détruire; lo détruire en tant que voleur, en le mettant hors d'état de nuire... Et c’est un devoir que je ne tarderai pas à accomplir.
ün regard de condamnation sévère qu'il porta sur le malfaiteur acheva sa pensée.
Mais soudain la figure du jeune prêtre changea d’expression et ne peignit plus qu’une attention extrême.
L’œil ramené par hasard sur le trésor du bandit, il venait d’y distinguer un collier de perles.
Il prit vivement cet objet et l’approcha de la lumière. En lq tournant entre ses doigts il disait en lui-même :
— Ce collier de perles!... Serait-ce bien cela !... Il est fermé d’un camée qui semble d’un grand prix... absolument comme celui dont on m’a parlé!... Il serait bien étrange quo deux objets si semblables eussent été la proie des voleurs.
Et s’adressant à Tripart :
— Ce bijou, dit-il, n’a-t-il pas été volé dansuno foule?
— Oui, monsieur l’abbé, dit le bandit.
— Sur une jeune femme de chambre?
— Oui, monsieur l’abbé.
— Par vous?
—Non, moi, je formais le spectacle, et l’écrin a été pris par un des spectateurs.
— Quoi ! serait-ce le jour ?
— D’une exposition sur la place du Palais-de-Justice.
— Oui!... je me souvions... je me souviens, dit à part Savinien. Les cris de désespoir de cette pauvre femme de chambre qui avait perdu l’écrin de sa maîtresse ont attiré l’attention do tout le monde... Oui, c’est certain, ce collier ost celui do madame de Mérand.
Lejeune prêtre savait bien que, quelque diligence qu’il mit à avertir la police, Tripart, par ses affiliations avec d’autres voleurs, aurait le temps de mettre à l’abri son trésor avant
qu’on pût lo saisir. Il essaya d’obtenir la restitution du collier par la persuasion.
S'adressant au bandit d’une voix moins austère.
— Voilà un exemple do ce que je disais, reprit-il ; le vol entraîne d’autres funestes conséquences. En retenant ce bijou, vous ôtez à uno jeune fille... maintenant orpheline, le seul bien qui lui reste de sa mère.
— Ah ! je ne savais pas, dit le bandit.
—11 faut que ce collier lui revienne.
-r-C'est facile, répondit Tripart avec son imperturbable cynisme, qu’elle le rachète.
Savinien réprima son indignation et sans laisser soupçonner la valeur importante de ce camée, inconnue des malfaiteurs de bas étage, il répondit simplement :
— Il lui est impossible en ce moment de disposer de la moindre somme d’argent, mais rendez-lui ce collier si précioux pour elle ; et du moins, dans votre vie, vous aurez mêlé à tous vos crimes une bonne action.
— Je ne puis céder ces perles à si bon marché, dit en riant le bandit.
— Oh! vous ne savez pas, continua le jeune prêtre sans s’émouvoir, vous ne savez pas tout ce qu’il y a de sacré pour une pauvre enfant dans un objet laissé par sa mère ! Cette relique d’une sainte... d’une sainte qui a autrefois été visible pour elle, fait sa douceur et sa consolation do tous les jours: elle y puise la patience, le courage dans les dangers de la vie, elle y trouverait la force contre les dangers de ses propres sentiments, s’il en était besoin.
— Monsieur l’abbé...
— Mais vous ne pouvez me comprendre.
— Si fait. Puisque vous connaissez la demoiselle à laquelle appartient ce collier, et qu'elle en a tant besoin, faites quelle le rachète.
— Mais encore une fois !... oh I vous êtes un misérable de ne vouloir pas cédor un objet de si peu de valeur pour vous, et qui a tant de prix pour une autre.
—Que voulez-vous, j’aime mieux un sou pour moi que mille francs pour un autre.
— Écoutez, Tripart, vous comprenez bien que je ne puis laisser vos crimes impunis, et que je dois vous dénoncer. Maintenant, c’est une question de vie ou de mort que je vais
vous poser. J'attache tant d’intérêt à ce que vous rendiez ce collier que, si vous y consentez, je me tairai encore sur votre compte après vos derniers méfaits... Ainsi, voyez...
—Je vois... que vous mettez beaucoup d’importance à celte parure de perles.
—C’est à choisir pour vous maintenant, ou de la bonno vie que vous menez ici, et que vous pouvez continuer seulement avec les bénéfices de votre petit commerce, ou de la misère, des horreurs, des tortures du bagne ; choisissez donc dès ce moment.
— Monsieur l’abbé, vous me demandez l’impossible. C'est dans ma nature, dans ma destinée de mériter le bagne et d’y aller mourir : ce n’est pas dans mon caractère de faire une générosité. Ainsi, comme je vous l’ai dit tout d’abord, je subirai mon sort, s’il le faut, mais je no rendrai pas le bien gagné.
Savinien ne pouvait lutter plus longtemps avec cet être dur et abruti, chez lequel il ne trouvait jamais l'homme et toujours le bandit.
Il détourna brusquement la tête de cette figure repoussante et sortit.
Lejeune prêtre descendait la rue Ncuve-des-Martyrs, entièrement obscure et bâtie de rares maisons, alternées par de longs murs ou de chétives palissades. Encore étourdi et irrité de l’étrange résistance qu’il avait trouvée, il entendit, ou crut entendre une voix qui lui disait :
— Revenez demain.
Mais ces paroles étaient si vagues, si peu distinctes du vent de la nuit, et tellement d’accord avec les pensées qui l’occupaient, qu’il ne sut si quelqu’un les avait prononcées, ou si c’était sa propre inspiration qui vouait de parler,
l'écho
Le londemain, un peu après le lever du soleil, la boutique de Tripart venait de s’ouvrir, et le jour pouvait pénétrer dans cet intérieur où tout était redevenu dans l’état ordinaire.
Tripart était dans le fond du magasin avec son frère aîné, dit Sans-Tache.
Les deux bandits, dont la figure portait des traces de fat'gue s’essuyaient le front et soufflaient bruyamment.
Tripart aîné, avec sa face patibulaire, sa forte encolure, sa poitrino, ses bras velus, se tenait adossé contre un vieux fourneau de la boutique, sur lequel étaient posés une cruche de vin et des verres.
— Je te dis qu’il faut rendre ce collier, disait-il à son frère d’une voix sourde et dure.
— Je te réponds que c'est une bêtise, disait Tripart Boniface.
— Si je le veux ! -
— Ça te regarde... rends-le.
Sans-Tache baissa la tête, réfléchit, et reprit d’un ton composé :
—Ce serait folie de t’en aller au bagne pour un brimborion semblable.
— Comment cela ?
—Le prêtre a dit qu’il allait te dénoncer, ce qui était justice, et envoyer saisir ici.
— Tu vois qu’il n’en a rien fait. Une demi-heure après son départ, tous les objets compromettants avaient disparu du logis ; et nous avon3 passé le reste de la nuit à les distribuer chez nos divers recéleurs. Il l’a bien pensé ainsi, et a laissé dormir les agents de police au lieu de leur faire faire une course inutile.
— A défaut des objets volés on peut prendre le voleur.
—Pas davantage.
— Le prêtre l'a dit.
— Et il l’a pensé, mais il n’en fera rien. Au moment de me dénoncer, le cœur lui soulèvera ; il fait la police des âmes, il se sentira du dégoût à faire celle des malfaiteurs : il se dira toujours demain et demain n’arrivera jamais.
— Il te fera grâce encore une fois, si tu lui rends ce collier.
— Il fera grâce sans cela. •
—Puisqu’il y tient.
—C’est une preuve que ce bijou a de la valeur, et une raison pour le garder.
— Tais-toi... tu as des idées stupides.
—Et toi, mon pauvre Sans-Tache... tu as des remords.
— Moi 1
— Toi-même... j’en ai honte.
— Ta sais bien que non, puisqu’on ce moment encore je médite une grande affaire.
— Ta, ta... la voix du prêtre t’a été au cœur... Quand tu étais là... de l’autre côté de la porte qui s’ouvre derrière la cage aux singes. . C’était à moi que le prêtre parlait, et c’était toi qui l’écoutais... Le sermon, qui glissait sur moi comme l'eau sur la pierre, allait pénétrer dans tes oreilles... Ne dis pas non.
— Tu m’ennuies.
— Tu as trouvé cela beau, hein ? quand il a dit que nous étions de grands coquins.
— 11 faut bien trouver vrai ce qui est vrai.
—Que nous commettions crimes sur crimes.
— C’était dit avec raison.
— Et là-bas, derrière, tu répondais Amen, comme le petit clerc.
— Tout ce que le prêtre a dit était juste, prononça le bandit.
Puis Tripart ainé, le dos appuyé contre le fourneau, croisa les jambes, les bras, pencha la tête sur sa poitrine, et dit d’une voix basse, accentuée, comme ce qu’on répète par cœur :
— Voler l’église, c’est être sacrilège envers la piété des fidèles... Si vous ne partagez pas leurs sentiments, laissez-leurau moins la douceur d’âme qu’ils ont achetée avec le fruit do leurs veilles... Voler le pauvre diable, c’est le réduire à la misère... c’est le rendre peut-être aussi malheureux, aussi criminel que vous l’êtes.
Tripart cadet buvait le vin à même dans la cruche, et s’es- • suyait la bouche avec sa manche.
Sans-Tache continuait :
— Caria nuit, seul avec soi-même, on est bien à plaindre de n’avoir que des souvenirs do crime et de honte, sans un seul jour honnête et pur on arrière pour y reposer sa pensée... On est à plaindre d’aller à la prison, au bagne, tandis que tout le monde autour de vous dit: C’est justice... de monter à l’échafaud, sans avoir pour soi-même sa propre pitié.
Son frère retournait à la cruche.
L’ainé murmurait encore :
— Cette belle jeune fille... maintenant orpheline-., vous lui avez ravi le seul bien qui lui restât de sa mère... Oh! vous no savez pas tout co qu’il y a de précieux pour une enfai.t dans, cette relique de famille... Elle y puise la patience et lo courage
coDtro les dangers du monde ; elle y trouverait la force contre les dangers do son propre cœur, s’il en était besoin.
— Tiens ! dit Tripart Boniface, il sait tout cela par cœur!... Quand je te disais que tu étais là derrière, comme un écho, où toutes les paroles du prêtre allaient se répéter.
Tripart aîné se réveilla soudain de sa rêverie, et frappa du pied avec violence.
— Ah ça! m’as-tu entendu, dit-il à son frère; as-tu bien entendu que je veux que tu rendes le’collier de perles au prêtre, la première fois qu’il viendra ici.
— Comme tu voudras, dit Tripart Boniface. Après tout, cela te regarde.
—Ce bijou est bien à moi, j’en peux disposer seul.
— Eh I oui, encore une fois.
— Tu le rendras.
— Je le rendrai... mais je dirai toujours, mon pauvre Sans- Tache, que tu as été converti... par ricochet.
— Converti, moi t dit Tripart aîné en faisant entendre un furieux éclat de rire, tu as joliment deviné... puisque au contraire ce que tu me dis là me fait penser à quelque chose.
— A celte grande affaire... Je parie que c'est encore avec Dario.
—Qu’est-ce que ça te fait?
— Il était condamné à perpétuité, lui, pour un assassinat commis dans le grand monde... Ceux-là sont toujours plus punis que les autres... Quand il s’est échappé avec moi, sur la route de Toulon, de cette maison de sûreté dans iaquelle on nous avait logés... 11 est peut-être bien aussi rentré dans Paris.
— Et puis. ..que t’importe?
—Je n’aime pas à te voir avec ce gaillard-là.
— Si cela me plaît, à moi.
— C’est un Méridional qui a la tête trop vive... et qui te perdra.
—Personne ne peut me perdre!... entends-tu... quand je me mets avec un camarade, c’est moi qui commande, qui ordonne... On ne fait rien qu’à ma volonté... Je peux perdre les autres pn jour... c’est possible... mais on ne peut rien sur moi!
Tripart avait dit ces mois avec une violence sourde ; sa figure s’était assombrie en même temps que son regard, ses mouvemens s’enfiévraient. Il reprit d’une voix impétueuse : ,
— Mais, nom d’un chien! j’oublio justement ce que j’étais
venu faire ici. Toutes les armes que j’avais se sont ébréchées... N’as-tu pas dans tes ferrailles un couteau neuf... un poignard... une pointe d’épée... N'importe, une lame avec laquelle on soit sûr de frapper.
Et, sans attendre la réponse, il se mit à fourrager dans la boutique de toute la force de ses bras et avec une agitation frémissante, sous laquelle toutes les marchandises tremblaient du haut en bas, en rendant un affreux bruissement de fer,
— Veux-tu te tenir tranquille ! cria son frèro, après avoir regardé du côté de la rue, voilà quoiqu’un qui nous arrive.
— Tu m’ennuies I dit brutalement Sans-Tache.
— De par tous les diables, té tairas-tu! insista son frère en lui saisissant le bras.
En ce moment, un jeune monsieur montait la rue. Il était trop bien mis pour faire des emplettes en pareil lieu, et cependant il avançait vers la boutique.
Tripart Boniface, à sa vue, poussa vivement le collier de perlés posé sur un établi sous un tas de vieux souliers qui se trouvaient là.
Le jeune homme entra. C’était Laverrière qui salua son père avec une grâce parfaite.
— Ah! dit Tripart Sans-Tache à son frère, en se plaçant en face du dandy, c'est ton grand faquin de fils qui met des gants jaunes pour voler... Adieu, jo m’en vais.
Laverrière ne salua pas moins élégamment son oncle au moment où celui-ci passait la porte.
Tripart Boniface, de mauvaiso humeur des fatigues de la nuit, do la restitution qu’il avait à faire, et toujours ennuyé des visites de son fils, lui dit d’un ton peu aimable :
— Te voilà ! que veux-tu ?
— Savoir des nouvelles de votre santé, dit Laverrière.
— Voyons, parle.
—Et vous présenter mes respects.
— Laisse tes respects, ou je me fâche.
—Eh bien, mon père, dit Laverrièro en s’asseyant, le singe de madame de Miroville s'ennuie.
— Qu’est ce que tu me chantes I
— Je dis que le singe de madamo de Miroville...
— Madame de Miroville, qui?.., cette dame pour laquelle tu fais des folies.
—Economiques.
— Comment cela?
— Je ne fais que la folie d’en être amoureux... les folies dispendieuses, c'est l'autre qui les fait.
— C’est bon... après?
— Même, dans l'occasion... ses faveurs viennent parfois... redorer mes jours.
— Avec la bourse de l’autre... Sur ma foi, quand on y pense, on ne comprend pas qu’il y ait des gens assez bêtes, assez vils, pour donner leur cœur et leur bourse à de telles femmes 1
— N’est-ce pas?
— Et puis voilà qu’après ceux-là on en trouve d’autres, plus vils, plus crapuleux encore: ce sont ceux qui reçoivent le cœur et la bourse d’elles.
—Hein?
— Et c’est là une de vos attributions, messieurs les néo-bandits... T\x vois que je me souviens du nom.
— Ainsi, mon père, je vous disais...
— Que le singe de madame de Miroville s’ennuyait... Mois ça ne m'intéresse pas du tout... Ce serait elle qui s’ennuierai! au lieu de son singe, que cela me serait encore bien égal.
— C’est que je venais vous prier de me donner un de vos sapajous, que je mènerais tenir compagnie à Nestor... Ainsi se nomme l’ami de madame de Miroville... Ce serait encore là uno galanterie économique pour moi, et à laquelle elle serait infiniment sensible,
— Te donner un de mes singes?
— Oui, mon père.
— Du tout.
— Je vous en prie.
— Non pas.
— Cela ne m’aurait rien coûté de montrer cette attention délicateà Antonine... et ensuite j’aurais mémo pu revendre labêto.
—C’est-à-dire que c’est moi qui l’aurais revendue.
— Si vous l'aviez exigé?
— C’est bien le moins, j’espère.
— Vous consentez donc?
— Pour me débarrasser de toi..,car ta visite m ennuie furieusement ce matin.
— Merci, mon père.
— Il y a là Gambade... un singe de nuit, dont je ne sais trop que faire, car il est si laid que personne ne lo marchande... Je
consens à te le prêter, à la condition que, la pièce jouée, tu me le rapporteras sans faute.
— Je le promets... Voulez-vous le tirer de sa cage.
— Mais tu vas donc t’en aller par la ville, ce singe dans tes bras.
—Allons donc... j’ai une voiture qui m’attend à l'entrée de la rue... j’ai toujours des voitures... seulement je ne puis donner au cocher l’adresse de mon honoré père.
Tripart alla au fond du magasin prendre un affreux singe roux, auquel il attacha un collier terminé d’une chaîne. La bête, pendant l’opération, se livra à des bonds extravagants, furieux, qui étaient dans ses habitudes , et lui avaient fait donner le nom de Gambade. Ensuite Laverrière le maintint par la chaîne, et s’apprêta à sortir en cette compagnie.
Aux premiers pas qu'il fit dans la rue, il se croisa avec l’abbé Savinien.
Lejeune prêtre détourna la tête et passa son chemin.
Laverrière s’éloigna en se livrant à l’étonnement et aux réflexions que lui suggérait la vue de cet ecclésiastique, pour la seconde fois aperçu auprès de son père.
Savinien n’avait pu résister à l’avis secret qui lui avait été donné la veille; ce mot à demi prononcé près de lui : Revenez demain, l’avait obsédé toute la nuit. C’était sans doute la voix du brigand Tripart, qui, sortant par la porte de derrière de la maison de son frère, l’avait fait entendre sur le chemin du prêtre. Mais Savinien, sans savoir d’où lui venait cette inspiration, l’avait suivie.
Il savait, par le récit détaillé de madame de Flamine, qu’il restait à la jeune fille dont la mère était morte, dont le père était en prison, un objet qui venant encore de ses parents, étant un débris de leur fortune, était le seul moyen de sauver dignement son existence.
Il revenait donc essayer de reprendre le précieux collier, malgré le premier échec essuyé. Son cœur battait en approchant de la demeure du bandit dans la passion de la charité qui le possédait.
Aux premiers mois, il fut récompensé do sa persévérance.
Tripart. forcé aune restitution qui lui coûtait cruellement, voulait du moins on avoir les avantages.
— Monsieur l'abbé, dit-il, quand on a eu le bonheur de vous voir dans la soirée, la nuit porte do saints conseils. Je suis
décidé à mériter le pardon que vous voulez bien m'accorder encore, 'et le silence qne me promettez, au prix dé la restitution do ce collier de perles, fermé d’un camée que je vais vous faire.
— Vous y ajouterez, dit Savinicn la joie dans lâmo, mais faisant tous ses efforts pour no montrer qu’une figure sévère, vous y ajouterez la ferme résolution de ne plus abuser do votre liberté pour de nouveaux crimes.
— Il faudrait être bien pauvre pour ne pas promettre, dit en souriant Tripart.
— Mais il faudrait être bien faible pour pardonner doux fois, dit Savinien ; et c’est ce queje ne ferais pas.
—Excusez, monsieur l’abbé ; c’est l’habitude des mauvaises pensées.
— Pauvres êtres, abandonnés du Ciel.
— Mais cela n’ira pas plus loin... la peur me retiendra. En attendant, je vais vous remettre les pièces du traité.
lise dirigea vers le tas de vieilles chaussures posées sur un établi, et sous lesquelles il avait poussé le collier à l’entrée de son fils.
L’abbé ne songea pas à poursuivro la restitution des autres objets.volés. Il pensait bien que le bandit avait eu soin de les mettre à l'abri, avant qu’aucune puissance humaine pût les atteindre. Et, d’ailleurs, pour l’homme de Dieu, les joyaux d'or et d’argent, réduitsà leur valeur intrinsèque, n’avaient pas plus d’importance qu’une épingle.
Tripart promena longtemps sa main sous les souliers, les bottes et chiffons entassés, puis un formidable jurement s’échappa de ses lèvres :
—Jour de Dieu ! le collier n’est plus là ! s’écria-t-il.
—Le collier n’est plus là, répéta Savinien.
Il prononça ces paroles avec un vif saisissement. 11 y avait tant de vérité dans lojurementdu bandit que l’abbé ne doutait pas de ce qu’il disait.
Tripart reprit : ,
—11 n’y a pas encore une demi-heure, monsieur l’àbbé, je vous jure, qu’il était sous ces bottes.
—Une demi-heure, répétaSavinien. Mais attendez... depuis ce moment votre fils est venu ici... je l'ai rencontré en entrant.
■ —Oui, en effet.
— C’est lui, l’infâme brigand, qui a volé ce collier.
— Vous connaissez donc mon fils, monsieur l'abbé?
— Oui... un jour... en pleine rue... un marchand auquel il avait porté préjudice lui a arraché son masque de gentilhomme, et l'a appelédunom deTripart... On ne reproche sa naissance honteuse à un homme que quand il la ratifie par ses œuvres... et j’ai connu ce qu'était votre fils... Mais comment a-t-il pu?..:
— Oh ! c’est pendant que j'ai tourné le dos... pour aller au fond du magasin... Maudit singe, il l'aura pris pour faire encore une galanterie économique à sa madame de Miroville... Gredin !
— Mais si vous ordonniez à cet indigne voleur...
Tripart secoua la tête.
— 11 est mon fils, monsieur l’abbé, dit-il, il ne rendra pas ce qu’il a pris.
Puis, il ajouta avec un soupir :
— Il n’y faut plus penser... mais j’espère que ma bonne intention me sera comptée près de vous pour le fait.
Savinien sans répondre s’éloigna tristement.
En chemin, il songeait à la fatalité qui poursuivait la famille de Mérand ; il rappelait dans sa pensée les étrangos pérégrinations de ce collier ; et finit par se dire :
—Il n'est peut-être pas encore aussi perdu qu’il le somblel