BRÂR LIS FARFA.DET
ornée d'une hotippe de filoselle, et d'une selle de cuir de porc. En outre, le prudent voyageur, n'ayant pas de pistolet à mettre dans ses fontes, y glissa un petit flacon d'eau-de-Yie d'Andaye et quelques tranches de nougat aux pistaches, afin de pouvoir au besoin, comme Sosie, prendre courage pour les gens qui se battaient ailleurs»
En réalité, Michel était si anxieux de l'épreuve annoncée, qu'il sentait, à chaque instant, son cœur défaillir. Aussi, en apercevant de loin l'église de Lavaur, s'arrêta-t-il tout saisi. Il ralentit d'abord le pas de sa monture, puis mit pied à terre, et, afin de réfléchir à ce qu'il devait dire pendant la soirée d'épreuve, il entra dans un petit bois et s'assit sur le gazon.
Il avait tiré des fontes, pour se tenir compagnie, le nougat aux pistaches et le flacon qu'il avait placé entre ses genoux, de sorte que, sans y penser, il entrecoupait ses réflexions par des gorgées d'eau-de-vIe d'Ândaye et des bouchées de nougat. Ces distractions finirent par le ranimer et lui donner confiance. Il en arriva à se
208 LES AKGES BU FOTER
reconnaître une somme de grâces, d'esprit et de vertus qui assurait infailliblement sa victoire ; et comme le soleil avait disparu de Thorizon, il allait se lever pour continuer sa route, lorsqu'un bruit se fit entendre derrière lui dans les feuilles : c'était comme une multitude de petits pas qui frappaient Therbe en cadence au son du galoubet et des cymbalettes. Michel étonné se retourna, et, à la lueur des premières étoiles, il aperçut une troupe de Fossilières qui accouraient iïonduits par le roi Tambourinet. Le bouffon de ce peuple nain, le farfadet Drak, venait derrière en fai** 5ant la roue et poussant des cris de geai.
Les lutins entourèrent le voyageur avec mille té' moignages d'amitié et mille souhaits de bienvenue. Michel, qui avait trop bu pour ne pas être brave, les accueillit en vieilles connaissances, et, voyant que tous leurs petits yeux se fixaient sur son nougat, il se mit à le leur égrener comme à des passereaux.
Malgré leur grand nombre, chacun eut sa miette, sauf Drak, qui arriva quand tout était fini.
DRAK LB FARFADET 209
Tambonrinet vonlut ensuite savoir ce que c'était que Teau d*ADdaye, et le flacon passa de main en main jusqu'au bouffon qui le trouva vide et le jeta.
Michel éclata de rire.
— C'est justice, mon petit homme, dit-il au farfadet; pour ceux qui arrivent trop tard il ne doit rester que le regret.
— Je te ferai souvenir de ce que tu viens de dire là ! s'ë(^ia Drak en colère.
— Et comment cela ? demanda le voyageur ironiquement ; penses4u, par hasard, être de taille à te venger ?
Drak disparut sans répondre, et Michel remonta à cheval après avoir pris congé de Tambourinet,
Il n'avait pas fait cent pas lorsque la selle tourna et l'envoya tomber rudement dans la poussière. Il se releva un peu étourdi, reboucla les sangles et enfourcha de nouveau sa monture; mais un peu plus loin, comme il passait un petit pont, l'étrier droit fléchit
'tout à coup, et il se trouva assis au milieu du ruisseau.
Il en sortit de fort mauvaise humear, et fit une troisième chute sur les cailloux du chemin où il faillit rester. Craignant» s'il persistait, de ne pouvoir se présenter entier à la famille de sa prétendue, il se décida à monter son cheval à cru et à prendre la selle sur son épaule. II fit ainsi son entrée à Lavaur aux grands éclats de rire des gens qui soupaient sous leurs portes.
— Riez, riez, doubles sots ! murmurait Michel ; ne voilà-t-il pas, en effet, une grande merveille qu'un homme porte sa selle quand elle ne veut pas le porter.
Enfin il atteignit l'auberge où il mit pied à terre et demanda une chambre pour quitter ses habits de voyage. Sa valise fut ouverte avec beaucoup de précaution, et toutes les pièces de sa toilette furent étalées sur le lit par ordre d'importance.
Songeant d'abord à sa coiffure, il mit en délibération s'il se poudrerait à blond ou à frimas. Cette dernière manière lui ayant paru plus tendre, il saisit la houppe
deIk le fârfàdbt tu
Au duvet de cygne et commença ropèratioû du côtA droit ; mais, au moment de finir, il s'aperçut qu'une main invisible poudrait à blond l'autre côtd, si bien que sa tête, mi-partie jaune et blanche, avait l'apparence d'un citron à moitié écorcé.
Michel stupéfait se hâta de tout mêler avec le peigne, et, se trouvant trop pressé pour chercher à comprendre (ce qui lui demandait toujours du loisir), il étendit la main vers la bobine qu'enroulait le ruban satiné à sa queue; la bobine échappa à ses doigts et tomba à terre.
Michel courut pour la reprendre, mais elle semblait fuir devant lui : vingt fois il fut près de la saisir, et vingt fois ses mains impatientes la manquèrent; on eût dit un jeune chat jouant avec un osselet. Enfin il perdit patience, et, voyant que la soirée avançait, il se résigna à garder son vieux ruban et se hâla de prendre ses chaussures de maroquin.
Il boucla d'abord le soulier droit, puis le soulier gauche, et son regard, arrêté sur ce dernier, admirait
212 LES AKaSS DU FOYSn
Télégance d'un pied qui ne sentait nullement sa roture, quand il s'aperçut que la boucle du premier soulier pendait jusqu'à terre. Il s'occupa de la mieux arrêter... dans l'intervalle, celle du second soulier s'était défaite.
Michel l'eut à peine remise en état, que l'autre réclama de nouveau ses soins. Il persista ainsi une heure entière, sans pouvoir arriver jamais à être chaussé des deux pieds.
Furieux, il remit ses escarpins de voyage pour en finir, et voulut prendre sa culotte de velours ; mais, cette fois, ce fut bien une autre merveille I Au moment où il s'approchait du lit, la culotte, s'élançant ellemême à terre, se mit à parcourir la chambre avec mille gambades provocantes.
Michel pétrifié resta la bouche ouverte et le bras tendu, contemplant d'un regard effaré cette danse incongrue. Mais je vous laisse à penser ce qu'il devint lorsqu'il vit la veste, l'habit et le chapeau rejoindre la culotte, prendre leurs places respectives, et former
DRAK LE FARFADET 218
une sorte de contrefaçon de lui-même qui commença à se promener en parodiant ses attitudes.
Pâle d'épouvante, il recula jusqu'à la fenêtre... Mais dans ce moment l'apparence mkhelesque s'étan retournée vers lui, il aperçut, sous le chapeau à trois cornes, la figure grimaçante de Drak qui lui faisait la nique.
Michel poussa un cri.
— Ah ! méchant avorton, c'est donc toi ! s'écrîa-t-il; sur mon âme, je te ferai repentir de ton insolence, si lu ne me rends à l'instant mes habits.
A ces mots, il s'élança pour les reprendre; mais Drak fit volte-face et se trouva à Tautre bout de la chambre.
Le jeune homme, que le dépit et l'impatience mettaient hors de lui, se précipita de nouveau vers le farfadet, qui cette fois lui passa entre les jambes et s'élança dans l'escalier.
Michel ïy poursuivit avec rage ; il grimpa à sa suite les quatre étages, arriva au grenier où Drak le fit
tourner comme un cheval de manège jusqu'à ce qu'il lui prît fantaisie de s'échapper par une lucarne. Michel exaspéré prit le même chemin. Le malicieux farfadet le promena de toit en toit, traînant la calotte de vd^ leurs, la veste et Thabit dans toutes les gouttières, au grand désespoir de Michel. Enfin, après une pérégrination de plusieurs heures à travers ces Pyrénées des chats et des hirondelles, Drak gagna une haute cheminée au pied de laquelle son adversaire fut forcé de s'arrêter.
Il se pencha alors vers le jeune homme haletant et découragé.
— Tu le vois, bel ami, dit-il en riant, tu m'as forcé de gâter ton costume de bal sur la mousse des toits ; mais heureusement que je vois ici dessous la chaudière d une blanchisseuse qui remettra tout en état.
A ces mots, Drak agita la culotte de velours audessus du tuyau de la cheminée.
— Que fais-tu, drôle? s'écria Michel.
— J*envoie ton costume à la lessive ! dit le farfadet.
Et la veste» l'habit, le cbapeaa, suivirent la culotte danB le gouffre fumeux.
Le jeune galant s'assit sur le toit avec un gômis** eement de âésespeir; mais, se relevant presque aua^
sitôt :
— Eh bien, reprit-il avec résolution, j'irai au bal en habit de voyage 1
— Ecoute, interrompit le farfadet.
Un tintement venait de retentir dans le clocher le plus voisin : minuit sonna. Miche] compta les douze coups et ne put retenir un cri I C'était l'heure désignée par les parents pour faire connaître, parmi les prétendants qui se seraient présentés, celui que la jeune fille choisissait. II joignit les mains avec désespoir.
— Malheureux que je suis I s*écria-t-il ; quand j'arriverais maintenant, tout serait fini : héritiers et parents se moqueraient de moi 1
— Et ce serait justice, mon gros homme, répliqua Drak avec un ricanement aigu, car tu l'as dit toi-
même : A ceux qui arrivent trop tard il ne doit relier que le regret. Ceci te servira, j'espère, de leçon, et t'empêchera, une autre fois, de railler les faibles; car tu sauras désormais que les plus petits sont de taille à se venger.
Un petit char-à-bancs, tratné par une vieille jument grise, était parti de Xertigny, dans les Vosges, et se dirigeait vers le village de Micourt, situé de l'autre côté du bois, dans la direction de Monthureux. Il était conduit par un jeune garçon de treize à quatorze ans, por« tant le costume de collégien. Près de lui se tenait assise une dame dont le visage pâle et la taille affaissée indiquaient de récentes souffrances. Madame Desmarest sortait, en effet, d'une longuemaladiequi avait fait craindre
pour sa vie, et allait achever sa conyalesceDce chez un de ses frères, dont la maison de campagne était bâtie à la lisière du bois, sur un des nombreux affluents de la
Saône.
Son fils Armand, dont les vacances venaient de commencer, avait dû lui tenir naturellement compagnie dans un voyage qui leur promettait mille plaisirs, et s*ëtâit chargé de conduire le char-à-bancs loué à l'aubergiste de Xertigny. Madame Desmarest avait bien hasardé quelques observations sur Tinexpérience de son Automédon; mais notre collégien avait une confiance illimitée en luivAmid : enorgueilli d'un premier prix de thôme gréé et d'uA second prix de vers latins, il se croyait sincërement capable de réussir en tout sans apprentissage. Qu'était-ce, en définitive, que la conduite d'un char-à*ban(» pour celui qui parlait la langue d'Homère et avait su décrire le lever du soleil en alexandrins ? De lauréat devenir co^ cher t c'était, comme l'empereur de la tragédie, mpirer à deêi^endre l Ausù avait^il saisi les rênes et le fouet avec m dédain superbe et était-il sorti de la cour des Trois-Ecus
ftBfifi fièrement qii« Phaétoa partit de chez son père 8ur le char du Soleil.
Par bonheur la Grise était d'humeur moins fougueuse que l'att^ge d'Apollon: une fois lancée, elle avait éontinué sa route au petit trot^ évitant les ornières, tournant d'elle-^uéme i chaque coude de chemin, et Armand qu'elle conduisait avait cru la conduire.
Il n'avait méaie pas tardé à montrer la fatuité du mecës:
Sa main sur son coursier laissait flotter les rênes,
comme i'Hfppolyte d^ Racine, et il demanda à sa mère, avec une fierté mal déguisée, si elle était enfin rassurée sur son impéritie.
— Je suis surtout contente de la sagesse de la Gfise, reperdit madame Desmafest en souriant.
-*- Ah ! voyez la prévention I s'écria gaiement lé col%ien ; si un cocher vous eût conduite à souhait, vous lui en auriez laissé le mérite ; mais comme c'est moi, vous l'attribuez au cheval. Est-ce là de la justice ?
— Franchement, crois-tu être pour beaucoup dans la marche de notre char-à-bancs ?
— Pour autant que tout autre conducteur, ma mère. Ces métiers livrés aux gens sans instruction, on les croit difficiles parce qu'on ne les a jamais essayés ; mais, à Texpérience, il se trouve que Tintelligence supplée très-
aisément à l'habitude.
— Ce qui veut dire que tu t'en crois assez pour savoir lesdits métiers sans les avoir appris ! Je vois, nfton cher enfant, que tu ne manques pas de bonne opinion de toi-même.
— De moi, du tout, ma mère, mais de vous.
— Comment ?
— Quand je pense que je suis votre fils, je ne puis, de bonne foi, me croire un imbécile.
— Tu veux t'en tirer par un compliment, dit madame Desmarest, qui sourit malgré elle ; mais je n'en regrette pas moins le postillon que nous offrait l'aubergiste.
— Pourquoi cela ?
— Parce que celte grande route que nous suivons
UNB NUIT BANS LBS B0I8. 221
est insupportable ; le soleil et la poussière me fatiguent.
- — Âh ! mon Dieu ! comment donc faire pour les éviter ? dit Armand qui prit tout à coup un air d'intérêt et arrêta la Grise.
- — Maintenant, c'est impossible, répliqua la convalescente ; mais avec le postillon rien n'eût été plus facile, il eût pris par les bois.
— Au fait, s'écria le collégien, j'y pense maintenant, c'est la route la plus directe.
— Sans doute, quand on la connaît.
— Mais il suffit de la suivre, objecta le jeune garçon ; elle ne peut manquer de nous conduire de l'autre côté de la forêt et dans le voisinage de mon oncle, sinon à sa porte. Il faut la prendre, ma mère.
— Songe qu'il y a peut-être plusieurs chemins.
— Eh bien, le pis qui puisse nous arriver sera de prendre le moins direct, nous aurons toujours profité
de l'ombrage, évité la poussière et la chaleur... Tenez, voici précisément ce qu'il nous faut : une route nouvelle percée dans la futaie ; je vais la prendre.
&2fi LBS ANGES DU FOYBR
Madame Desmarest éleva des objections, mais Armand eut réponse à tout ; c'était le seul chemin de traverse que Ton aperçût, et, par conséquent, celui qu'il fallait suivre ; des ornières récemment tracées prouvaient d'ailleurs qu'il était fréquenté, ils ne pouvaient manquer de rencontrer quelqu'un dont ils auraient des renseignements plus précis ; enfin, au pis-aller, il savait que Micourt était à l'est ; avec un peu de réflexion il était facile de s'orienter dans le bois et d'arriver au but.
Tout en parlant, notre collégien avait fouetté la Grise et s'était engagé dans la route ombreuse. Sa mère, bien . qu'imparfaitement persuadée, ne fit point de nouvelle objection. Après tout, ils ne pouvaient s'éloigner, le jour n'était point encore très-avancé, et l'agrément du parcours sous les arbres valait bien que l'on courût le risque de quelque retard.
Le char4*bancs continua donc à traverser la forêt, au milieu des abatis nouveaux qui bordaient le cbemin*
Celui-ci avait un aspect sauvage qui charma nos deux
Yoyageiirs pendant quelque temps, mais qui finit par préoccuper madame Desmarest. Depuis bientôt deux heures qu'ils s'y étaient engagés, ils n'avaient encore rencontré personne, et ils n'aperceraient aucune annonce de village i
Enfin ils arrivèrent à un carrefour qui les laissa dans l'indécision sur la direction à suivre ; Armand, un instant déconcerté, ne tarda pas cependant à reprendre son assurance et afBnua qu'il fallait tournera gauche. Pouf appuyer son opinion, il décrivit dans Tair une vraie rose des vents, et prouva péremptoirement, par les points cardinaux, que Micourt se trouvait de ce eôté. Cependant madame Desmarest hésitait, quand elle aperçut heureusement un bûcheron qui venait v6Ff eux, la cognée sur Tépaule.
— Enfin, voici quelqu'un par qui uous paarrons être renseigné*, dit-elle; interrogeable, Armand, sur la route qu'il faut prendre .
— Volontiers, ma mère, répondit le jeune garçon ; mais Je suis sûr de mon fait*
Etsalaant le bûcheron qui venait de les rejoindre. • — Dites-moi, mon brave homme, demanda *t-il , c'est bien, n'est-ce pas, le chemin à gauche qui conduit i Micourt ?
Le bûcheron s'arrêta, déposa sa cognée à terre ponr répondre plus à Taise et tira une courte pipe d'entre ses dents.
— Le chemin à gauche pour aller à Micourt ? répéta-
t-il; ça peut se faire, notre bourgeois, seulement ça sera un peu long.
— Pourquoi donc î
— Mais parce que vous tournerez le dos à l'endroit.
— Que dites-vous 1 s'écria Armand ; Micourt n'est-il point placé au sud-est de Xertigny ? j'en suis sûr, j'ai regardé sur la carte avant de partir.
— Sur la carte, j'en ignore, répondit le bûcheron d'un ton narquois, mais ici, ppur sûr, Micourt se trouve à droite ; là-bas, tenez, dans la direction de ces sapinaux t
Le collégien parut mettre en doute Texactitade du renseignement ; il parla de l'angle que formait le vil*
lage de son oncle par rapport à Xertigny, et déclara que s'il avait apporté sa boussole, il prouverait géométriquement son dire.
— Je ne suis pas pour contrarier le jeune bourgeois, répliqua le paysan ; mais à moins que Micourt n'ait dansé une ronde derrière moi, on doit le trouver de ce côté, et cette route y conduit, vu que j'en viens !
Il n'y avait rien à répondre, aussi Armand se décidat-il à prendre la direction indiquée, mais de mauvaise grâce et sans demander de plus amples renseignements.
Madame Desmarest ne tarda pas à se repentir de cette précipitation , en trouvant que le chemin aboutissait à des carrefours, où il fallut encore se décider entre plusieurs directions, sans savoir au juste si Ton prenait la bonoe. Le soleil allait descendre sous Thorizon, les bois continuaient à succéder aux bois, et la mère d'Armand s'étonnait de la longueur de la route, quand le char-à-bancs arriva à un nouvel embranchement qui renouvela leur
incertitude*
226 ]ÛSB ANGES DU FOTER
^r^ Mon Dieu I j'ai peur que nous nous soyons égarés dans ce dédale de chemins, dit-elle.
— Impossible, je me suis toujours dirigé Yet^ U nord-est, répondit Armand arec sa confiance habituelle.
Sa mère secoua la této d'un air peu rassuré ; iQais tout à coup elle jeta une expression de joie ; elle venait d'apercevoir, à une trentaine de pas, une petite paysanne assise sur un tronc d'arbre abattu.
"^ Dieu soit loué i dit^elle, voici quelqu'un qui pourra nous renseigner.
L'enfant, qui avait entendu le bruit du char-à- bancs, venait de relever la tête et regardait de leur côté. C'était une petite fille d'une douzaine d'années, pauvrement vêtue, et qui tenait à la main une de ces baguettes avec lesquelles les'pçistoares conduisent les bestiaux à la pftture. Lorsque nos voyageurs Teurent rejointe, madame Desmarest lui demanda la route de Micourt; mais la Tpetïie pasteur^ ne la connaissait pas.
~ N'étesrvous donc pas du pays, mon enfant î de»manda madame Desmarest.
uirs NUIT DAi^rg I.0S 90IS tST
^ J9S^n sàr nos, répondit la petite fille, je m'en venions par là de chez le père G^dorel j mâdama coandt
La mère d'Armand répc^ndit négatiyêmdnt.
--• Ah ! si c'eit possible I reprit l'enfant ; il est pourtant assez connu ; c'est le pins moyenne des fermUfs gui i^meuront dana les approchants de Bain$. Je Taschez son beau-fils, deverç Darney.
— Damey I répéta mada^mô De^mareat, si TPIis pouviez nous y conduire, je reconnaîtrais facilemQnt le chemin jusqu'à Micourt.
— Ah ben oui, vous conduire! reprit Tenfent, faudrait pouvoir me conduire moi-même, et v'Ià des heures que je tournions dans ce bois de malbenr.
— Vous êtes donc égarée ?
— Egarée, je savons pas, mais j'dtw» b#W chercher notre route; faut que y ayons marché sur Therbe qui trompe.
Armand haussa les épaules, il reconnaissait là une superstition qu'il avait entendue dansson enfance.
— La malheureuse a plutôt marché sur quelque caillou, dit-il ; voyez son pied.
Madame Desmarest se pencha et s'aperçut, en effet, que le pied nu de l'enfant était couvert de sang.
~ Qu'avea-vous, ma pauvre fille ? dit-elle vivement, vous paraissez blessée.
— Oh ! c'est une épine qui m'a entré près du talon, répondit l'enfant ; mais ça sera ren.
— Vous Tavez arrachée ?
— Oui, et f avons prononcé sur le mal les bonnes paroles I
— Quelles bonnes paroles ?
— Ah f madame sait hen^ dit la petite en riant, celles qui gam^^nrtous les maïs d'aventure.
— Mais encore...
— Et hen donc j'ai dit :
Para fara gara, Épine» tu sortiras, Et ma douleur pkarira Par saint Jean et Nicolas.
— Àh t ah t voilà un oDguent auquel od peut se fier! dit Armand, en éclatant de rire.
— Oui, qu'on le peut I reprit la petite fille, à preuve que y avons guari comme ça les vaches à Thomas, qui étiont enflées, mais enflées que ça faisait peur de les voir.
— Elles avaient sans doute mangé trop d'herbe humide, dit le collégien.
! — khben ouitche I s'écria l'enfant ; c'était pas l'herbe qui les rendioni dolentes : c'était un sorcier qui leur aviont jeté un mauvais regard.
— 11 y en a donc dans le pays ? demanda le jeune garçon ironiquement.
— Tiens 1 c'est-il pas eux qui faisont grêler, qui ^ivoyont les vents de hâle et qui dégraissont les bœufs ren qu'avec un signe ?
— Votre piqûre est peut-être un tour de leur façon, fit observer Armand d'un ton railleur.
— Oh 1 que nenni, répliqua la pastoure ; j' avons une baguette de coudrier qui les éloigne !
289 LES ANGEg DU FOTSR
•B- À la ^onne ^Qure I dit madame Desmarest, en s'entremettant ; mais elle ne psut tous servir de moB« tara ; pomment fere^-vons avec vôtre pied malade peur rejoindre Darney ?
-» Dame I ça sera pas si agriablê que de rouler en charrette, ben sûr, répliqua l'enfant ; mais je clo^fyy rgns da notre mienic,
La veuve se tourna vers le collégien et Ini dit ^
^ Croy^-vous qu'une troisième personne chai^^ereit trop la Grise ?
•TTT J'en ai peur, répondit Armand dans la même langue; voyez comme elle semble essoufflée eteommeelle est couverte de aueur.
-rr. Cette petite ajouterait peu au poids du cha^àbancs.
-T- Sfins dûute, mais le jour avanee j noua ^mmes peut-être encore, éloignés,
— Cependant on ne peut laisser cette enfant abandonnée au milieu des bois, objecta ni^daioaie PomUr
rest; en se serrant qb pep op lui ferait upp plaee.
— Je le voudrais ûq tout ir^oD eûBur, (Jit ÀrniaDd. Jf cFâi&s seulement qu'elle ne tous soit une grande gèue.
—N'importe, interrompit la veuve, —Et se peRr chant vers la pasUmre :
-^ Gomment vous nemmes'VOus? mpp ef^faiit, ^pmanâa-4-elle.
-» Pierrette..., pour vous servir, réplipîi Is p^titi paysanne.
-^ Eh bien i Pierrette, montez dans le Gbdr-^i*b9n^« reprit madame Desmarest. Nous vous met Irons le plus près possible de Darney.
hn'pastoure ne se le fit point répéter; elle franchit lestement le marchepied, en remerciant la veuve, s'assit près d'elle, et un coup de fouet d'Armand obligea h Grise à reprendre sa route.
Madame Desmarest se mit alors à interroger Pierrette, dont les réponses excitèrent les railleries du collégien. Outre les barbarismes de langage, dont le lecteur^ déjà pu juger, la pastoure en faisait d'étranges en logique.
Elevée dans les champs^ elle avait tous les préjugés de l'ignorance et les exprimait de manière à les rendre encore plus plaisants. Or, accoutumé aux belles formes du discours, exercé par Tétude des sciences à examiner les choses, et livré aux mains de mattres' habiles qui lui avaient appris à réfléchir, à comparer, notre jeune écolier avait le pédantismé orgueilleux trop ordinaire à ses pareils. Quiconque n'avait point reçu la culture intellectuelle dont un heureux privilège Tavait doté, lui semblait son inférieur dans Tëchelie des êtres.* Il ne comprenait point la tendresse du Christ pour les simr pies. Au lieu de songer à les élever en les éclairant, il les abaissait encore par le mépris; le savoir, qui eût dû le rendre reconnaissant et secourable, Tavait rendu ironique et dur.
En écoutant Pierrette, dont chaque mot était un outrage à la grammaire et chaque opinion une hérésie scientifique, il se demandait sincèrement quelle place une pareille créature pouvait occuper ici-bas, à quoi servirait sa vie, et ce qui la distinguait de la bête de
laboar, dont on utilisait simplomcnt la vigueur.
Il communiquait ces doutes à madame Desmarest, en ayant soin toutefois de parler anglais, de peur que Pierrette ne comprit qu'il s'agissait d'elle, et il commençait à raisonner sur Tinégalité des êtres (car c'était un grand raisonneur depuis qu'il étudiait la logique), lors* qu'un cri de la pastoure lui coupa la parole.
— Ah Jésus I voilà la route qui finissons dit-elle, je sommes dans les ventes !
Armand releva la tète et s'aperçut effectivement qu'ils se trouvaient au milieu d'une coupe récente et que le chemin, percé pour l'exploitation des bois abat* tus, n'allait pas plus loin t Ils avaient donc suivi une fausse direction et se trouvaient forcés de revenir sur leurs pas, sans aucun moyen de se mieux renseigner.
La chose était d'autant plus embarrassante que le jour baissait rapidement et que la Grise semblait épuisée. Il fallut pourtant rebrousser chemin jusqu'au prochain carrefour, et, là, se décider au hasard entre les différentes routes qui s'offraient; mais, soit qu'on eût mal
choisi, soit que tontes tendissent au môme point, ellii les ramena, après de longs détours, à une autre partie des coupes déjà visitée.
De nouvelles tentatives ne furent point plus heu-* reuses. Nos voyageurs tournèrent pendant deux heures autour de ce que Pierrette appelait les vidlles vent€$^ sans pouvoir se reconnaître davantage.
Pendant ce temps, le soleil s'était couché, le vent devenait plus froid ; madame Desmarest s'enveloppa en frissonnant dans son châle, et Armand commença à sinquiéter sérieusement des suites de leur mésaventure sur la santé encore mal affermie de sa mère.
Gellerci, qui voyait que leurs recherches les égaraient de plus en plus, déclara qu'il fallait à tout prix rejoindre la grande route qu'ils avaient si imprudeipment quittée.
Notre écolier ne fit, cette fois, aucune objection, et reprit la direction indiquée.
Mais leur marche devenait à chaque instant plus difficile. La Grise^ qui ne pouvait plus choisir son che-
min, heurtait le ehar-è-bancs h tons les cailloni^ on renfofiçait dans toutes les ornières; Tair se refroidifrî sait de plus eu plus, une brume humide commençait | tomber, et, pour comble de malheur, la route cher-r chée n'apparaissait pas dans la nuit I
Armand avait beau e^icîter le cheval du fouet et de la voix, il ralentissait de plus eu plus le pas. Pierrette fîtremarquerqu'il clopinait comme elle, et qu'il serait bon de lui regarder au pied ; mais le jeune conducteur impatient ne tint compte de Tobseryation et redoubla d'efforts pour le faire avancer, jusqu'au moment où- la bête, qui bronchait à chaque instant, s'arrêta d^finiti* vement.
Ni coups ni encouragements ne purent la décider à continuer. Plus Armand frappait, plus ^lle repulait i enfin, comme pour faire connaîtra &oq invincible résolution d'arrêter là, elle se coucha à terre, et ne bougea plus.
Armand fit de vains efforts pour faire r^leyer la Grise; elle s'obstina à rester couchée dans l'ornière.
Le jeune garçon dut descendre pour tenter de la re^ mettre sur pieds ; mais la pastoure^ qui était déjà sau* tëe à terre et qui s'était penchée vers la bête, se releva en criant que tout serait inutile.
— Je savions ben qu'elle avait quéque chose qui lui causait de la déplaisance, dit-elle ; notr' jeune monsieur n'a qu'à y regarder lui-même de ses yeux, il voira que l'animal est déferré de deux pieds.
— Et vous pensez alors qu'elle ne peut aller plus loin ? demanda madame Desmarest.
— Jésus 1 reprit Pierrette, notre dame savont ben que ceux qui avont l'accoutumance de marcher avec des souliers ne vouliont point marcher nu-pieds.
— Mais, que faire alors ? s'écria Armand sérieusement alarmé.
— Faut que la béte se repose, répliqua la petite paysanne.
— Ici, c'est impossible! reprit le jeune garçon ; ma mère ne peut rester exposée à l'air de la nuit.
— Ne vous inquiétez pas de moi, Armand, reprit la
UNK NUIT DANS LBS BOIS 237
Tenve, je ferai ce qui sera nécessaire, mais n'y a*t*il aucnn moyen de relever la Grise î
— Ohf faites excuse, notr'dame, reprit Pierrette ; on n*a tant seulement qu'à la dételer, et vous allez la voir debout; mais sans ça bernique t
— Armand protesta qu'il la forcerait bien à changer de posture, et se mit à la battre à tour de bras avec colère; madame Desmarest l'arrêta.
— Laissez, mon fils, dit-elle, vous voyez que ce pauvre animal est au bout de ses forces, et il n'est pas juste de demander à un serviteur plus qu'il: ne peut faire.
En parlant ainsi, elle descendait à son tour, et les trois voyageurs se trouvèrent bientôt autour du cheval abattu.
La conjoncture était critique. On ne pouvait évidemment continuer avec la Grise, et il était également impossible de poursuivre sans elle. A pied, au milieu de la forêt, quel espoir d'ailleurs de deviner sa route pendant la nuit, quand on n'avait pu la retrouver pendant
d9Q LK8 ANGES PtJ FOTSR
te jour? Après beaacotfp d'expédients offerts et combattus, il fut enfin reconnu que le seul parti à prendre était de foire une halte dans le bois, et d'y attendre la rencontre de quelque passant ou le retour
du soleil.
Cette Goncluâk>n, à laquelle ramenaient tous les raisonnements, causa à Armand un véritable désespoir. Il s*effrayait avec raison, pour sa mère, de cette nuit passée à la belle étoile, et se repentait amèrement de son imprudence.
— C'est moi qui suis cause de tout ce qui arrive^ s'ëcriait-il ; sans ma ridicule confiance en moi-même^ je ne me serais point ainsi engagé dans desroutes inconnues ; j'aurais accepté le postillon qu'on nous offrait, ou du moins attendu les renseignements du bûcheron.
—Nous parlerons de cela plus tard, mon enfant, dit madame Desmarest avec douceur; j'aime à vous voir comprendre vos fautes et les avouer, c'est le moyen de s'en corriger; mais pour le moment, songeons à tirer le moins mauvais parti possible de notre situation.
UMB KUIT 9AN8 LKS BOIS
-^ Hais où trourer pour roas an abri^ ma mèrd ? s'écria Ârinaod désolé*
~ Fardine i il étiont tronré, noire mdflfii^urf iflterrompit Pierrette, qui depniale commencemeût du débat s'était éloignée et retenait en couranl* Quand j'auns regardé à Tentour de nous, je me sommes dit : gage qtt'il y a par ici un huttàau de sahoteux^ et de fait, je venions d'en rencontrer un là-^bas, au mitan de la vente.
-^ Et elle est habitée ? demanda yivement Armand.
— Faites excuse, notre monaiear, répliqua la paa* Umre, ks sabaêeux avùni pris leur volée ; mais, pas moins, notre dame y sera à Tabri du frais de la nuit»
La découverte de Pierrette était une vraie b<Hine fortune; aussi nos voyageurs s'empressérent-ils de la suivre jusqu'à la butte, construite en branchages et en gazons, par les sabotiers qui avaient exploité la coupe.
La pastoure réunit des copeaux laissés dans un coin, trouva de l'agaric sur le tronc d'un vieux chêne abattu, et, se servant de deux cailloux ramassés sur le chemin,
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réussit à allumer un fen qui illumina la chambre, et permit à madame Desmarest de se réchauffer.
Pierrette retourna ensuite avec Armand à la voiture, détela la Grise^ qui une fois débarrassée de ses harnais, se releva et se mit à brouter l'herbe épaisse qui bordait la clairière.
— VdilàiïTrcAdlçvase remettre l'estomac, fit observer la petite paysanne. "^''**»ii»^
— Mais, ne peut-elle s'égarer dans le^Jbkçis, et n'aurons-nous point quelque difficulté à la retrouver au û moment de partir? demanda Armand. "^^
— khi ben ouitche 1 reprit la pastoure, nous allons Vétravier, et faudra bien qu'elle reste par ici.
A ces mots, elle prit une corde dont elle lia les extrémités, à deux des pieds de la Grise^ de manière à entraver sa marche ; puis, réunissant tous les harnais, elle les transporta dans la hutte.
Madame Desmarest s'était réchauffée, mais se sentait singulièrement brisée de cette longue route en char-àbancs, par des routes cahoteuses. Armand .chercha en
yain dafls tous les coins de la cabane quelque siège plus commode que le tronc d'arbre sur lequel sa mère avait dû s'asseoir, et recommença à s'accuser, tandis que la pastoure ressortait sans rien dire.
Elle rentra, au bout de quelque temps, avec une brassée de mousse desséchée. Elle la déposa dans un coin de la hutte, étendit par-dessus la housse de la GrUe^ plaça à rextrémitô un des coussins du cbar-àbancs, et engagea la veuve à s'étendre sur ce lit improvisé.
Madame Desmarest s'y trouva bien mieux qu'elle n'aurait pu le supposer, et remercia la pastoure de ses prévenances.
—Ah beni si ça vous paraît bon, reprit Pierrette, faut que notre monsieur seeouchiont tout de même. Il n'a qu'à racler la mousse sur les arbres coupés ; c'est toujours la plus sèche. Il y a encore ici pour lui un traversin 1
Elle montrait en riant le second coussin du char-à-
bancs. Le jeune garçon répondit d'abord qu'il passe-
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rail tort bien la nuit sur le siège qu'occupait «a mère us instant auparavant ; mais, d'après Tetpresse invitattoo de cette dernière, il se décida à suivre le conseil dd la petite paysanne.
Peu accoutumé à ces recherches, il fut longtemps à faire sa recolle ; lorsqu'il reparut enfin avec un faix de mousse, il trouva Pierrette occupée à eatonit souft la cendre des châtaignes qu'elle avait recueillies dand le bois, en écartant les feuilles tombées.
— On prépare votre souper, lui dit madame Des* maf ets en souriante
-» Àh I grand Dieu ! vous m'y faites penser^ s*éeria le jeune garçon ; depuis le milieu du jour, vous n'atea rien pris, ma mèrOé
-^ Ne vous inquiétez pas de moi,mon enfant, répoiidit la veuve, j'avais là du sucre pour le Voyage, et si vous pouviezme procurer un peu d'eati, cela me stiffirait.
— De l'eau 1 répéta la pastoure ; ah I c'est pas malin d'en trouver, notre dame ; s'il y avait tant^ulement une écuelle.
w- Voici qui en tiendra lien, fit observer Armand, en tirant de sa poche une de ces petites tasses de euir qui se replient à volonté.
— En route pour lors, dit gaiement la petite.
Et ils sortirent tous deux à la recherche d'une source.
Pierrette suivit la première ravine qu'elle rencontra, supposant bien qu'elle devait aboutir k un des pombreUK cours d'eau qui traversaient le bois. Ils ne tardèrent pas, en effet, à rencontrer un ruisseau que bordait une large clairière.
Au moment où le collégien se penchait pour y putser, un son argentin se fît entendre à quelques pas. Il redressa la tète, et demanda à la pastourç ce que c'était que ce bruit.
— Pardine I c'est une sonnaille donc , répliqua^ t-elle.
-T^ Alors nous sommes près d'une route, reprit vi^ vement le jeune garçon, et il passe là quelque attelage?
— Oh f nenni dà I dit Pierrette ; c'est pas la sonnaille d'un cheveau^ notre monsieur.
Un beuglement qui retentit à quelques pas proura la justesse de Tobseryation.
— C'est un bœuf! s'écria Armand, qui apercevait des cornes à travers le feuillage.
— Faites excuse, dit la pastoure, d'habitude on ne laissiont pas vaguer les bœufs par les égarées, et ça deviont ben j\iiibi être une vache..., et... tenez, tenez, la voilà qui soriiont des traînes...
— Alors nous sommes près d'une ferme ? objecta l'écolier.
— Je croyons ben plutôt que non, reprit Pierrette; voyez-vous pas que la bête a son collier?
La vache avait effectivement au cou un de ces triangles de bois dont on munit les bestiaux abandonnés dans la forêt et qui les empêchent de s'engager parmi les fourrés. La pastoure s'approcha d'elle doucement et la saisissant par ce collier, Tobligea à la suivre.
— Que voulez-vous faire de cet animal î demanda Armand.
— Ce que j'en voulions faire ? dit-elle ; est-ce que notre dame ne sera donc pas ben aise d'avoir pour son souper autre chose que de Yiau claire ? J'allons lui traire une tasse de lait tout chaud; y a ren de meilleur pour l'estomac.
Armand applaudit à l'idée, et tous deux retournèrent à la hutte on traînant avec peine, apri^s eux, la vache qui voulait toujours s'arrêter pour paître les gazons.
Madame Desmarest regarda cette rencontre comme un vrai coup du Ciel; bien qu'elle n'eût voulu en rien dire, elle tombait d'inanition ; ce lait tiède et parfumé la restaura. Armand et Pierrette en burent également avec les châtaignes grillées sous la cendre, et, après ce souper champêtre, tous se trouvèrent en meilleure disposition pour passer la nuit dans leur sauvage campement. Pierrette, qui pensait au lendemain, attacha
la vache dans l'intérieur de la hutte et lui apporta de
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rberbe fraîchement arrachée. Elle ajouta au feu du bois mort, qu'elle recouvrit de mottes afin qu'il se eousumât plus lentement, s'agenouilla pour sa prière, puis s'étendit sur le lit de mousse qu'elle s'était préparé à elle-même, et ne tarda pas à s y endormir.
La nuit se passa sans aventure et moins péniblement qu'on ne devait le croire; le feu, qui s'entretint jusqu'au matin, et la présence de la vache dans la hutte, combattirent victorieusement la froidure ; nos voyageurs se réveillèrent au point du jour, délassés et joyeux. Madame Desmarest elle-même se sentit mieux qu'elle n'avait été depuis longtemps. On déjeuna comme on avait soupe la veille, puis Armand courut à la recherche de la Grise qui, grâce à son entrave, n'avait pu s'écarter et qu'il ramena bientôt.
Mais quand il fut question de lui passer ses harnais et de l'atteler, il se trouva singulièrement embarrassé ; il essaya vainement de trouver la placç de chaque chc»a, et désespérait de mettre d'accord tant de courroies et tant de boucles, quand Pierrette vint heureusement à
son seeonrs. Trop de fois elle avait assiste à cette epéiration et y avait aidô pour ne point oq connaître tous les détails. Grâce à elle, le chsir*à-banc8 fut bientôt prAt à repartir.
Restait à se décider sur la route à suivre. Madame DesmarBst craignait de recommencer les pérégrinations de la veille, et A-rmand, devenu plus modeste, ne s^engagea plus à trouver le véritable chemin.
Tous deux consultèrent Pierrette, dont Timportance avait singulièrement grandi depuis la nuit de bivouac ; la petite pastoure r^arda autour d'elle avant de répondre.
— Eh donc ! J'y conmissom ren à leurs méchants chemins, dit^elle ; mais voilà la vache qui s'en retùurnônt au bais de la ravioe ; gage qu'elle allant se faire traire dans son endroit d'accoutumance, comme faisant chaque matin ces b0tes laissées dans les bois ; en la sui*yant un tantinet, \*avQns idée qu'on trouvemnt par là des chrétiens.
— Elle a raison, dit vivement madame Desmarest ;
suivez la vache, Pierrette, nous vous attendrons ici.
La pastonre prit la direction de la ravine, et son absence se prolongea si longtemps que le collégien parlait déjà de partir à sa recherche, lorsqu'elle reparut en compagnie d'une veille paysanne.
— Vous impatientez pas, notre dame, cria-t-elle de loin ; voici la maîtresse de la Noiratide, qui allont nous montrer le vrai chemin.
La vieille femme s'approcha en effet ; et, après avoir entendu le récit de leur promenade involontaire dans la forêt, s'offrit à les mettre dans la bonne direction.
Elle prit, pour cela, par une des vingt routes qui s'entrecroisaient et dont la ressemblance avait, la veille, trompé nos voyageurs. Le char-à-bancs suivit au pas jusqu'à une sorte de grande avenue percée dans la futaie ou ils rencontrèrent des charrettes qui se rendaient aux villages voisins. La paysanne leur apprit alors qu'ils n'avaient plus qu'à continuer tout droit, et les quitta après avoir reçu de madame Desmarest une juste récompense.
Deux heures après, le char-à-bancs s'arrêtait à Micourt, devant la maison où la veuve et son fils étaient attendus; on s'y inquiétait sérieusement de ne point les voir, et quand ils eurent raconté leur odyssée, il s'éleva de toutes parts des cris d'émerveillement et de pitié. Tous les membres de la famille s'empressaient autour de madame Desmarest ; on craignait pour sa santé cette fatigue et cette nuit passée dans la hutte des sabotiers ; mais elle déclara que, grâce à Pierrette, rien ne lui avait manqué et qu'elle ne s'était jamais mieux portée.
L'attention se retourna alors sur la pastoure, qui fut interrogée par tout le monde, comblée de petits présents, et qu'on ne laissa partir pour la métairie de son nouveau maître qu'après lui avoir bien recommandé de revenir quelquefois.
En la voyant disparaître sur la route poudreuse, avec sa jupe frangée par le temps et sa coiffure de toile rousse, Armand se retourna vers madame Desmarest dont il prit la main.
— Vous rappelez'-vous, chère mère, dit-il, cette page
fDiid LBS ANGES DU FOTER
de la Morale en action que vous me faisiez lire lorsque j'étais tout petit, et dans laquelle on raconte qu'une excellente dame, voyant un pauvre chien, laid et crotté, que tout le monde repoussait, l'apporta chez elle, et fut récompensée, dès le soir même, de son humanité par le petit animal qui lui fit découvrir, en aboyant, un voleur caché sous son lit? Je trouvais l'histoire romane?^ que, mais je viens de la voir se renouveler sous une autre forme et dans d'autres circonstances.
— C'est-à-dire, interrompit madame Desmarest en souriant, que, Pierrette est le petit chien abandonné ?
— Et que vous êtes la bonne dame qui avez été jusr tement récompensée de votre bienfaisance.
— ^ Vous pouvez tirer cette morale de notre aventura, mon cher enfant, reprit madame Desmarest; mais, pour moi, elle prouve encore autre chose.
— Quoi donc ?
•-* C'est qu'il ne faut point regarder sa supériorité dans ce qu'on a appris, comme une science universelle» et en faire un motif de dédain envers ceux que le ha-
UN£ NUIT DANS LES BOIS 2Si
sard a moins favorisés, vu que la plus humble intelligence peut être utile, quand elle est servie par un bon coeur.
Armand baissa les yeux en rougissant; il avait compris la leçon, et il sut en profiter.