‹ Les Anges du foyer (volume 2)Chapitre 14 sur 15 · A M. ET M« EDGARD QUINET · texte numérisé non relu

A M. ET M« EDGARD QUINET

Je TOUS adresse ces récits de nos grèves, recueillis çà et là et racontés avec mes ânpressions. Le titre vous prouve que je les destine à distraire les claustrations forcées de nos marins, sur les rades on dans les lazarets, au retour de leurs lointaines pérégrinations; —mais qui n'a dans sa vie quelques quarantaines volontaires ou forcées pendant lesquelles il aime a entendre, au fond de sa solitude, la voix d'un conteur? — quand l'heure en sera Tenue pour vous, prenez ce volume et puisse-t-il abréger les heures de votre isolement. -

ElUl«B SOUVBSTBB.

La large presqu'île comprise entre l'emboudiare de la Loire et celle de la Vilaine est découpée par plusieurs baies, autour desquelles se groupent des pcvpulaiions distinctes que le temps ni le voisinage n'ont pu confondre. Hais c'est vers le nord-ouest surtout, là où l'ancien comté de Nantes touche à celui de Yannés, que la différence devient frappante. A Piriac, par exemple, vous trouvez d'un côté du chemin le paisible sang namnète mêlé au riche sang des Saxons, tandis que de Tautre côté vit la race turbulente et batailleuse des Yenètes. Là les visages sont calmes, les mœurs douces, le langage lent et chanteur; ici les traits paraissent chagrins, les habitudes agressives, l'accent

4 EN quarantaine:.

fréquentes par les Carthaginois^ et le village de Penhareng, ainsi nommé en souvenir des bancs de harengs qui fréquentent ces parages^ se changeait poétiquement en promontoire des harangues. Ces curieuses découvertes étaient d'autant mieux accueillies, que nul ne s'avisait de les vériâer. A peine si quelque étranger amoureux du désert étonnait de temps en temps la bourgade isolée ; encore celle-ci ne faisait-elle nul effort pour le retenir. S'il voulait demeurery il devait se contenter de la vie commune, sans espérer aucun empressement ni aucun secours. Inoffensive, mais nonchalante, la popupation ne changeait pour lui rien à ses habitudes. Nulle offre de service, aucune facilité accordée à son ignorance : il devait aller chercher le poisson du pêcheur, le lait de la fermière^ le pain dit fournier; le tout lui était accordé avec une sorte de surprise, comme si l'on eût eu peine à comprendre ce recours forcé aux ressources étrangères. Pourquoi venir, en effet, boire le vin des autres et manger leur froment, quand on avait ailleurs sa vigne et ses sillons ?

Un seul homme dans le village n'en jugeait point ainsi et était prêt à se faire le serviteur des nouveaux venus; c^était Louis Harzou. Né d'un père inconnu et

d'une mère chez qui la tendresse ne rachetait pas les vices, il s'était élevé lui-même jusqu'à l'ftge de dix-* huit ans, où il resta orphelin et chargé d'un jeune frère dont l'origine était aussi obscure que la sienne. Il n'avait ni bateau, ni terre, partant point de profession possible, et ne vécut d'abord que de grapillages faits sur la mer : goémons recueillis au fond des anses, pèches à la ligne dormante dans les remous, coquillages détachés des récifs ! Tandis que les autres moissonnaient sur l'Océan^ lui glanait les traînes du rivage; ce qui lui avait fait donner par dédain, le nom de traineur de grèves.

Ce fat plus tard seulement que l'arrivée de quelques visiteurs lui devint une ressource. Fallait-il un messager pour Guérande, un baigneur dont Texpérience prévint tout danger, un guide connaissant les moindres curiosités de la baie, Harzou était toujours prêt. Cependant ce zèle, dont on eût dû lui savoir gré, sem* blale faire déchoir dans Topinion. Aux yeux d'hommes qui ne pouvaient comprendre qu'une chose et suivre qu'une route, cette multiplicité d'aptitudes parut de l'inconstance, et cet entregent de l'intrigue. Représen-, tant grossier de la mobilité moderne, Harzou avait

pour instinctive ennemie la tradition, toujours bornée

et immuable; îl le sentait vaguement sans le comprendre, et ce mépris malveillant dont il était entouré lui inspirait une timidité qui faisait encore mieux res« sortir les chétifs dehors de sa personne.

Cependant, au milieu de la mauvaise volonté générale, Marzou avait su gagner l'amitié d*un étranger établi dans la petite île du Met, à environ deux lieues marines de Piriac. Personne ne savait comment ni pourquoi Luz Marillas, né vers Fembouchure de rAdour, dans les Basses-Pyrénées, se trouvait transporté sûr ce rocher sauvage de l'Océan. Arrivé au Croisic à bord d'une bisquine de Bayonne, il s'y était établi et y avait vécu quelques années d*un petit commerce de bestiaux. C'était un homme d'humeur triste, facile à irriter, croyant aisément le mal et visiblement dégoûté de la société des autres hommes. Lorsqu'on mit en adjudication le pacage de l'île du Met, restée déserte depuis que les croiseurs anglais en avaient chassé les habitants^ Luz Marillas alla visiter les lieux ; il se laissa séduire par l'aspect sauvage de cet îlot, dont il obtint sans peine le fermage. Il y vivait seul depuis dix ans,

cultivant un coin de l'île et laissant le reste au bétail que les riverains lui amenaient au printemps, et pour

lesquels il percevait un droit qui formait le plus clair

LE TRAINEUR DE GREVES. 7

de son revenu. C'était seulemenjt vers le mois de juillet, quand les herbages jaunissaient sur pied et quand Feau douce commençait à manquer, que les paysans venaient reprendre leurs poulains et leurs génisses.

On se trouvait précisément à cette époque, et plusieurs d'entre eux s'occupaient de réembarquer les bestiaux pour le continent dans les deux chaloupes habituellement employées à ce service. Toutes deux étaient conduites par Goron et Lubert, dit le grand Luc, qui, bien que différents d'ftge et de caractère, se quittaient rarement dans leurs expéditions. Le premier avait été embarqué très-jeune sur les navires de guerre, qu'il n'avait quittés que pour devenir pécheur. La vie errante et aventureuse de la mer lui était devenue non-seulement une habitude, mais une nécessité, et la terre ne lui paraissait, en réalité, qu'un ancrage égayé par le cabaret. Aussi joignait-il à l'humeur violente du comté de Vannes, où il était né; un mépris brutal pour ceux qui ne vivaient pas comme lui de la lutte contre les flots. Quant à Lubert, c'était une espèce de sauvage , tort comme une baleine, féroce comme un requin, mais incapable de suivre jusqu'au bout la plus courte idée. Aussi Goron s'était-il habitué, selon son expression favorite, à le conduire à r aviron*

Tandis que les deux patrons embarquaient le bétail, Louis Harzouy qui servait toujours d'intermédiaire entre le fermier de Tlle et les laboureurs du continent, réglait avec ces derniers les droits de pftture. Il revint bientôt vers la cabane de Marillas, apportant l'argent qu'il avait reçu pour lui.

Cette cabane était construite à l'une des extrémités de rUCy avec les débris de l'ancienne ferme incendiée par les Anglais. Elle ne se composait que d'un rez-decbaussée recouvert d'un toit de chaume qu'on avait chargé de galets^ afin de le défendre contre le vent. A quelques pas, vers la gauche, on voyait la mare des« tinée à abreuver le bétail, mais que la chaleur avait presque mise à sec; plus loin, un puits dont la margelle était formée par quatre fragments de granit apportés là tels qu'ils avaient été détachés du roc, et; sur le monticule qui regardait Piriac, un mftt de pavillon destiné aux signaux. Le reste de Tile était une savane encadrée d'une bordure de récifs au delà desquels grondait la mer. Le regard en mesurait facilement toute l'étendue, et n'y rencontrait aucun arbre, aucun buisson, pas même une touffe d'ajoncs épineux ou de bruyères. Çà et là seulement se dressaient de hauts chardons tellement couverts d'escargots grisfl-

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tres^ qa'ils ressemblaient à des rameaux pétrifiés. Le champ cultivé par Harillas eût pu montrer une végé-* tation plus riche et plus verte ; mais, placé à l'autre extrémité de Tilot, il était caché par la clôture dont il avait fallu l'entourer afin de le mettre à Tabri du troupeau*

Marzou trouva le Béarnais devant le seuil de sa cabane, et assis sur une moitié de cabestan, débris de naufirage jeté à la côte par les flots. Malgré la chaleur du jour, il portait un large pantalon de drap, un no« roit (1) croisé sur une chemise de laine rayée, et un béret blanc qui descendait au-dessous des oreilles. A ses épaules pendait, en guise de manteau, une peau de génisse garnie de son poil, et dont la tête formait une sorte de capuchon. Cependant le premier frisson de la fièvre faisait trembler Marillas sous tous ces vêtements; il étendait au soleil ses mains glacées, et son visage terreux était agité de tressaillements con« vulsifs.

Après lui avoir remis l'argent qui lui était dû, le irai' neur de grèves lui demanda comment il se trouvait.

^1) Nom donné à une jaquette très*chaude destinée à se défcn* drc contre le vent du nord-ouest.

— Tu vois, répondit Luz avec son accent bref et dur, j'ai de la neige dans les veines ! Si c' Malt au pays^ je croirais qu'un bronche (1) a enlevé,^ pendant que je dormais, tout le feu de mon sang pour redonûer des forces à quelque vieux richard de la ville ; mais ici il n*y a pas de faiseurs de maléfices, et c'est un franc mal.

— Ne vaudrait-il pas mieux alors venir au bourg et appeler le médecin? demanda Harzou. .

— Au diable! répliqua brusquement le Béarnais; puisque je vis comme les loups, je veux guérir comme eux, sans autre docteur que sainte patience.

— • A la bonne heure, dit le trcânmr de grèves ; mais vous pouvez avoir besoin d'un peu d'aide, et vous êtes bien seul ici, mattre Luz.

'"^ Seul ! répéta Marillas ; ne vois-tu pas les milliers de goélands qui tourbillonnent au-dessus de la cabane, et qui, dès que vous serez partis, viendront manger à mes pieds et causer avec moi? Puis, j'ai Debrua (2).... Mais, Dieu me sauve ! je ne le vois plus*... Où donc est-il ?

(1) Bronche t nom donné aux sorciers dans le Béarn.

(2) Débrua est le nom que les Béarnais donnent à Satan; ils le donnent souvent par plaisanterie aux animaux de couleur noire.

LE TRAINEUR DE GREVES. Il

— Votre co6rt(ni (1) apprivobét reprit Harzou;je rai laissé là-bas^ du côté des chaloupes. C'est un méchant animal, savez-vous^ maître Luz ? il veut mordre tout le monde.

— Excepté moi> dit le malade avec un sourire de satisfaction ; mais je vous trouve encore plaisants, vous autres, de vous plaindre; est-ce que Debrua ne vous imite point, par hasard ? Il vous rend en coups de bec les coups de fusil que vous tirez à ses pareils. Tu appelles cela méchanceté; moi je dis que c'est justice. L'homme est une béte féroce; il ne sait pas encore se tenir debout, qu'il lance déjà des pierres aux chiens et aux moineaux ; dès qu'il aperçoit une chose vivante^ il court dessus pour en faire une chose morte : c'est son instinct.

— Et vous l'avez suivi comme tout le monde, maître Luz, dit Marzou en souriant -, car, si je me rappelle bien, vous m'avez dit que vous étiez bon chasseur.

— Quand je demeurais sur la grande terre... Qui, je me croyais dans ce temps-là droit de vie et de mort sur tout ce qui ne portait pas face humaine. En venant

(4) Espèce de corbeau marin*

ici, j'avais même acheté un fusil.Tu peux le voir encore là suspendu près de la porte.

— Et vous ne vous en êtes jamais servi ? demanda le trcineur de grèves.

— Une seule fois, le premier jour , dit Harillas. La barque était repartie; je me trouvais seul^ et je faisais le tour de mon domaine le fusil sur l'épaule comme Robinson; les mouettes, les goélands, les cobriaux, qui n'avaient jamais été épouvantés par les chasseurs, descendaient presque sur ma tête et voletaient devant moi ; on eût dit qu'ils me faisaient les honneurs de l'île et qu'ils voulaient me la montrer. Je ne pensai d'abord à rien qu'au plaisir de les voir et de les entendre, c'était pour moi une société; mais voilà qu'en arrivant près des rochers de la cotre espagnole^ je me rappelai que j'avais un fusil ; machinalement je mis en joue, et trois des oiseaux tombèrent en tourbillonnant dans la mer. Au coup de feu, tous les autres s'étaient dispersés. Je les vis bientôt redescendre l'un après l'autre, vers ceux que j'avais tués, raser la vague pour les voir de plus près, puis s'envoler en jetant de grands cris. Quelques minutes après, il n'y avait pas un seul oiseau dans l'Ile.

LE TftAINËUR DE GRÈVES. 43

•— Mais ils revurent le soir? demanda le trcineur de grèves.

— Ni le soir, ni les jours suivants, répondit Marillas ; mon rocber était devenu un désert où je ne voyais plus rien de vivant, où je n'entendais plus que le bruit du ressac sur la grande plage. Au premier moment, je ne m'en inquiétai pas trop ; mais peu à peu on eût dit que la solitude passait du dehors au dedans ; je devins triste; j'avais beau regarder aux quatre aires du vent, rfen n'arrivait que les nuées qui passaient sur rtle sans rien dire et la mer qui hurlait au-dessous. Enfin , le sixième jour, deux goélands se montrèrent du c6té de la coire anglaise. Je n'osais pas m'approcber, de peur de les effaroucher ; mais, le soir, j'allai semer du grain sur le rocher. Le lendemain, il parut des mouettes, puis des cobriaux. Depuis, tous sont revenus comme tu peux voir; j'ai retrouvé ma compagnie, et que le diable me torde si je m'avise encore de la chasser !

— Je comprends cela, dit Marzou : on se contente d'oiseaux quand on n'a pas d'autre voisinage; mais à la grande terre vous trouveriez mieux.

«—Ah ! tu crois 1 s'écria le Béarnais, et qu'est-ce que j'y trouverais^ dis-moi ? Des vauriens qui se man«

gent entre eux? Je peux en voir ici; je n'ai qu'à regarder les poissons.

— Allons, allons, père Luz, vous êtes aujourd'hui dans vos humeurs noires, dit le traîneur de grèves en souriant, il y a partout de vrais chrétiens.

— Les"as-tu trouvés pour ton compte, demanda Marillas ironiquement, toi qu'on méprise au bourg parce que tu ne sais pas le nom de ton père ?

— C'est une dure épreuve, dit Louis un peu ému; mais je tâche de la supporter sans me plaindre.

— Pardieu ! je ne me plains pas de ma fièvre non plus. Ce qu'on ne peut pas empêcher, pn le souffre sans rien dire ; maii^ à la longue cela creuse une plaie au dedans, vois-tu ! J'en sais quelque chose, moi qui te parle, vu que je suis connue toi... de la famille de ceux qui n'en ont pas.

— Vous, maître Luz?

— Oui, et on ne me Ta reproché assez souvent pouf me forcer à quitter le pays; mais, bah! on s'accoutume à tout ; puis, la vie n'a qu'un temps, comme ils disent. Cela t'explique seulement pourquoi j'aime mieux demeurer avec les goélands qu'avec les hommes.

— Je comprends, mon bon père Luz, reprit Marzou, qui se rapprocha avec intérêt; oh! oui, je comprends^

car il y a eu des heures où, moi aussi, j'aurais voulu m'enfuir sur un Ilot et ne plus entendre parler de rien.

Marillas le regarda.

— Vrai! dit-il brusquement; eh bien! alors, mon donzellon (1), qui t'empêche de venir ici? II y a place pour deux dans la cabane^ et tu sais qu'on ne comptera pas tes bouchées.

. — Vous êtes bien bon, maître Luz, répliqua Marzou ; mais je ne suis pas seul, voyez-vous : il y a là-bas un jeune gars qui ne peut pas encore se passer de son frère.

— laumicl reprit le malade; il n'a qu'à te suivre, nous lui trouverons bien une écuelle et un escabeau. De tous ceux que j'ai vus ici et ailleurs, il n'y a que toi qui m'ait montré un peu d'amitié ; vois donc si tu veux que nous fassions un matelottage (2) à trois. Vous aurez vos parts du profit» et que saint Sequaire (3) me brûle^ si je ne vous la fais meilleure qu'à moi-même I

— Dieu vous récompense pour une pareille généro-

(1) Le donxéllon est, dans le Béarn , le jeune garçon qui sert de second au marié ; on a fait de ce mot un terme d'amilié.

(2) Matelottage^ espèce d'association parliculière aux marins.

(3) Saint Sequaire est ^elui qui fait sécher les gens.

site 1 s'écria le trc&neur de grèves attendri ; depuis que je peux comprendre, personne' ne m'avait encore dit de si bonnes paroles, et vous êtes le premier qui m'ayez parlé comme un parent et comme un ami ; aussi, maître Luz, quand je devrais vivre autant que les rochers de votre lie, je ne l'oublierai jamais, et, jusqu'au jour du jugement, je vous dirai merci dans mon cœur.

— Alors, c'est convenu, tu viendras ? interrompit le Béarnais.

Harzou parut éprouver quelque embarras, et répondit en hésitant :

— Je le voudrais ; oui, véritablement, je le voudrais, mais on a des idées.. . puis il y a des choses.. . et quand on est habitué... si bien que,, vous comprenez, je ne puis pas...

L'œil âpre. du malade se fixa sur Marzou, qui rou-* gît, baissa les yeux et s'arrêta court.

— Ce que je comprends, dit Harillas, c'est que tu t'embrouilles ; mais, voyons, as-tu quelque projet plus

' profitable poi|r toi ?

— Aucun, répliqua le traîneur de grèves sans lever les yeux.

— Qui te retient donc à la grande terre ? Ce n'est ni l'intérêt, ni l'habitude, ni le plaisir?

Louis secoua la tête.

— Âlors^ la chose est claire^ s'écria le Béarnais^ ce

ne peut être qu'une femme.

Marzou tressaillit et regarda derrière lui, comme s'il eût craint qu'on pût les entendre. Le malade ramena la peau de génisse sur ses épaules avec un mouvement de dépit.

«— Une femme ! répéta-t-il d'un accent ironique ; j'aurais dû le deviner. Dès que Toiseau a des plumes, ne faut-il pas qu'il aille se prendre au gluau ? Et où en sont vos amours, dis-moi ? Encore à la fine fleur de froment, pas vrai? Ne crains rien, le son . viendra plus tard. J'ai mangé aussi de ce pain-là quand j'avais mes dents de lait... J'espère que tu as bien choisi au moins, petit Louis, et que la créature est belle comme une Labina (i).

— - C'est une honnête fille à qui maître Luz rendrait justice, s'il pouvait la voir, répondit Harzou avec une certaine fermeté.

— Tu crois ? dit le Béarnais en ricanant. Oui/ oui, mon fils, tu as trouvé un trMle à quatre feuilles; cela ne manque jamais à ton âge. Je voudrais seulement

(1) £a6tna, fée.

savoir si tu n'as pas vu double en les comptant. Tout à l'heure Goron va me le dire.

— Au nom de Dieu ! ne parlez de rien à Goron, s'écria Louis, sérieusement alarmé ; ni à Goron, ni au grand LucI

— La créature leur est donc quelque chose? demanda Marillas.

Et comme s'il se rappelait tout à coup :

— Mort de ma vie! j'y pense, ajouta-t-îl; Goron avait une fille élevée à Guérande, chez une tante qui est trépassée il y a environ un an, ce qui Ta forcée de revenir chez son père.

Le trmneur de grèves fit un signe affirmatif.

— Alors c'est elle qui fa pris au filet ? continua le malade ; mais il me semble... oui... je suis sûr d'avoir entendu dire au grand Luc qu'elle lui était promise.

— C'est une idée du père Goron, mais la Niette n'est jamais tombée d'accord de la chose.

^ Parce qu'elle te préfère, n'est-ce pas ? A la bonne heure ^ je vois qu'il ne manque rien à ton histoire. Un amour contrarié! cela peut durer longtemps... aussi longtemps que la contrariété ! Cours donc ta bordée^ mon pauvre donzellon ; je ne te propose plus de venir à nie avec moi ; reste sur la grande terre. Il faut cban-

ter tous les couplets de la romance, comme on dit. En définitive, je puis me passer de compagnon, puisque j'ai Debrua; mais il ne revient pas encore... Où peut-il donc être resté?

— Votre cobrtau^ le voilà, dit la voix rude du grand LuCy qui arrivait par derrière la cabane.

Et, s'approchant de Harillas, il jeta à ses pieds Toi' seau de mer, qui tomba les ailes étendues, le bec entr'ouvert et les pattes roidies. Le Béarnais se pencha vivement et prit le cobriau^ qui resta immobile.

— Mais il est mort ! s'écria-t-il.

— Pour <le bon? s'écria le grand Luc tranquillement; eh bien ! je m'en doutais.

— Toi? interrompit Luz, dont les yeux s'étaient enflammés et dont la voix tremblait; alors tu sais comment la chose est arrivée? II y a du sang sur les plumes! Debrua a été tué !

— Ëh bien ! eh bien ! ne vous tournez donc pas la bile pour si peu, reprit le marin en haussant les épaules.

— Qui a fait cela ? réponds, qui a fait cela? demanda le Béarnais en se levant.

Le grand Luc lui jeta un de ces regards de taureau

où la brutalité se mêlait à une sorte d'insolence ti* roce.

— Qui? reprit-il, pardieu! quelqu'un que Toiseau ennuyait. Il était toujours sur mes talons^ à me picoter les jambes; pour le faire finir, je l'ai envoyé du pied, et, ma foi ! il n'a plus bougé.

Le rire stupide dont Lubert accompagna ces mots fut interrompu par le Béarnais, qui le saisit au cou.

— Ainsi, c'est toi ! dit-il la voix étranglée par la douleur et la colère ; tu as frappé un animal qui ne pouvait se défendre; tu es venu le tuer chez moi, tu me l'apportes mort, et tu as cru, misérable, que je ne te demanderais pas raison de ta lâcheté?

— Un moment donc, un moment! balbutia le gigantesque marin, d^abord étourdi de cette violence. Làchez-moi, maître Luz ! Ne dirait-on pas qu'on a malmené quelqu'un de votre famille?

— Dis toute ma famille , brute sauvage ! reprit Marillas ; toute ma famille, entends-tu bien ! car c'était ici mon seul ami, mon seul compagnon.

— Eh bien ! tant pis ! interrompit grossièrement le marin; je vous dis de me lâcher.

Et comme le Béarnais continuait de le secouer :

— Vous ne voulez pas? ajouta-t-il , tonnerre ! n'ai-

LE TRA1NEUR DE GREVES. t\

lez pas m'ennuyer comme votre oiseaa» ou sinon!... Il avait détaché de son collet les deux mains du malade, qu'il repoussa si rudement, qu'il l'envoya tomber dans la cabane. Harillas se releva avec un cri de rage, saisit son fusil et mit en joue le grand Luc. Harzou eut à peine le temps de relever l'arme en se jetant devant liii ; encore n'eût-il pu le retenir, si Goron ne fût arrivé avec les paysans. Tons se réunirent pour apaiser Harillas; mais son exaspération ne lui permettait de rien entendre. Acculé au fond de sa cabane, lo cobriau mort à ses pieds, la main sur la batterie de son fusil, Luz avait quelque chose de si terrible, que tous les assistants reculèrent jusqu'au seuil.

— Allez-vous-en ! bégaya-t-il. Et toi, Lubert, rap* pelle-toi que tôt ou tard les faibles se vengent ! Encore une fois, allez-vous-en; l'île est à moi, c'est mon champ ; embarquez^ ou, par le Dieu qui nous a créés , je tirerai sur vous comme sur des voleurs et des assassins.

Il y avait dans son regard , allumé par la fièvre et la fureur, quelque chose de si égarée qu'on lui obéit. Harzou seul voulut s'approcher, mais il lui montra rentrée avec le canon du fusil, en répétant :

— Tous ! tous I

Et, dès qu'ils eurent franchi le seuil, il s'élança vers la porte, qu'il barricada au dedans.

Les deux patrons et les paysans tinrent un instant conseil sur ce qu'ils devaient faire. Louis appela plusieurs fois Harillas ; mais n'ayant pu obtenir pour réponse qu'une nouvelle injonction de se retirer, ses compagnons et lui durent se décider à remettre à la voile pour Piriac.

Quelques jours après la visite de Goron à Ftle du Met, sa fille Annette était occupée à filer du lin près d'une porte qui donnait sur le petit jardin situé derrière leur maisonnette. Son père venait ^e la quitter pour rejoindre le grand Luc au cabaret de la Sardine d'argent^ et Harzoû, qui attendait s^on départ, ne Teut pas plus tôt vu tourner du côté du port, qu*il escalada avec précaution la clôture de fétuques dont le jardinet était entouré. A sa vue, la jeune fille fit un mouvement de surprise, mais trop évidemment joué pour qu'on pût s'y méprendre.

— Jésus! vous m'avez fait peur, Lois, dit-elle avec un sourire qui la contredisait; est'-ce là une manière d'entrer chez les gens^ et que diraient les voisinS; s'ils allaient vous voir?

— Vous savez bien, Nietie^ que les voisins sont aux

champs, répondit le tratneur de grèves, et vous ne m'aviez encore jamais défendu d'entrer par la brèche. La jeune fille, ne trouvant rien à répondre, parut très-attentive à débrouiller son fil, qu'elle se mit à mordiller de ses petites dents nacrées. Marzou profita de ce silence pour s'asseoir sur un escabeau placé à ses piedsy et y resta quelques instants dans une sorte de contemplation. Niette en parut embarrassée, et, afin de l'interrompre,, elle demanda à Marzou où allait son petit frère laumicy qu'elle venait de voir passer sur la route. Le traineur de grèves répondit qu'il l'avait envoyé à Lérat pour savoir si quelque barque ne devait pas pécher le lendemain dans les eaux de l'île du Met.

— J'ai l'esprit tourmenté de mattre Luz, ajouta-t-il; nous Pavons laissé l'autre jour bien malade, et je crains un malheur.

— N'ayez donc pas des idées pareilles, Lois, dit la jeune fille; si le Béarnais s'était senti en danger, n'aurait-il pas hissé à son mât le pavillon de détresse ?

— Je n'en sais rien, répondit Marzou^ quand nous

sommes partis, il avait îe cœur outré, rapport à son cobriau^ et mattre Luz n'est pas un homme qiii ressemble à tout le monde. La mort le gênerait moins, voyez-vous, que de demander un service à qui lui de-

LE TEAlNtDUR DE GRÈVES. 25

plaît S'il a pris les gens de la grande terre en trop sé^ rieuse déplaisance, il est capable de se laisser mourir là-bas sans rien dire, comme un loup blessé au fond du taillis; et, pour ma part, je ne pourrais jamais m'en consoler, car aucun autre homme ne m'a montré autant de bon cœur : c'est quasiment un frère pour moi, Niette^ et l'autre jour encore il me l'a bien prouvé.

— Comment cela! demanda la jeune fille.

— En m'ofirant , pour laumic et pour moi , une place dans sa cabane avec une part de ses profits.

<— Et vous avez refusé ?

— On dirait que ça vous étonne, Niette^ dit le traî" mur de grèves^ qui la regarda en face.

Elle rougit beaucoup et baissa les yeux. ~- Chacun^e conduit selon sa sagesse et sa volonté^ répliqua-t-elle en affectant de filer plus vite.

— Ma volonté ! répéta Marzoù ; croyez-vous donc qu'elle soit de quitter le bourg quand vous y restez? Au nom. du bon Dieu, ne me dites pas de ces choseslà, Nieite; vous savez bien que si mon intérêt se trouve là-bas, mon bonheur sera toujours ici.

Et comme il vit qu'elle allait l'interrompre :

— N'ayez cure que je vous reparle de mon amilié, ajouta-t-il précipitamment. J'ai dit l'autre jour tout ce

que j*avais gardé en moi et qui m'étouffait. Vous m'avez répondu, maintenant je puis me taire et attendre un meilleur temps ; mais si vous voulez que je ne perde pas mon courage, né parlez jamais comme si nous ne nous étions rien Tun à l'autre; jamais, Niette^ entendezvous I

-^ £h bien ! c'est convenu, dit la jeune fille, qui se mit à fire pour cacher son émotion, d'autant que vous ne lisez pas encore assez couramment pour que je cesse mes leçons.

— Ce n'est pas du moins faute de bonne volonté, reprit le traîneur de grèves, qui tira de la poche de

sa veste un Paroissien dont la reliure éraillée et les

tranches déteintes prouvaient le long usage. — ^Bienque ce soit un saint livre et celui dont se servait ma mère (que Dieu lui pardonne) ! je n'y avais guère pensé jus* qu'au jour où vous l'avez pris pour me faire lire; mais depuis il ne me quitte plus, et vous pouvez voir que j'ai marqué chaque leçon.

A ces mots, il prit le vieux volume et montra, entre presque toutes ses pages, des brins d'herbe, des feuilles ou des fleurs desséchées. Annette sourit.

— Voyons alors si vous avez étudié, pauvre Lois, dit-elle.

Elle fit signe à Harzou, qui approcha son escabeau, et se plaça à ses pieds dans l'attitude modeste et docile d'un enfant. Le livre, posé sur les genoux de la jeune fille, s'ouvrit, vers le milieu, à la page marquée par une image coloriée qui représentait la Vierge mystique |avec les sept épées dans le cœur. Soit intention, soit hasard, c'était la messe du mariage. Annette posa l'extrémité de son fuseau sur le livre pour indiquer là ligne, et Marzou lut avec beaucoup d'hésitation :

a 0 Dieu 1 tournez un œil favorable sur votre servante. Près d'être unie à son époux, elle implore votre protec- ^ tion. Faites que son Joug soit un joug de paix et d^amour. Qu'elle soit aimable comme Bachel, sage comme fiébecca , fidèle comme Sara... Seigneur^ vous nous avez fait miséricorde, vous avez pris en pitié deux or^ phelins, afin quHls vous bénissent déplus en plus. »

Ici le jeune garçon releva les yeux vers Annette :

— Ce n'est pas moi qui parle, c'est le livre, dlt-il avec un sourire; mais voyez vous-même, Niette.si la Providence n'a pas l'air de nous donner un encouragement.

— - Taisez-vous, Lois, répliqua la jeune fille en secouant la tête^ la Providence ne se met point en peine pour si peu, et notre sort dépend de gens qui n'ont

pas leur cœur tourné du même côté que le nôtre.

— Je le sais, je le sais, mon Dieu ! reprit Harzou : votre père (que Dieu lui soit miséricordieux)! m'a toujours ha! comme si j'avais fait tort à sa renommée ou à son héritage ; mais on ne peut pas garder éternellement sa colère contre un garçon sans malice, qui ne .demande qu'à vous aimer. Aussi, pourvu que vous me conserviez une place dans votre préférence , Kiette^ j'aurai bon espoir. Dieu amène chaque chose en son temps, et c'est à nous d'avoir patience : les oiseaux attendent bien la saison des nids.

— Oui, dit sourdement la paysanne en arrachant les brins de lin de sa quenouille; mais chez eux il n'y a pas de grand Luc !

Le trcâneur de grèves tressaillit, et un jet de sang monta à son visage habituellement sans couleur.

•— Il a donc parlé? demanda-t-il d'un accent bas et précipité.

— Non pas lui, répliqua Annette avec un mouvement d'épaules méprisant; est-ce que le grand Luc saurait parler à une femme? Mais quelqu'un parle pour lui.

Elle se mit alors à raconter avec une émotion contenue les obsessions de son père au sujet de leur voi-

sia dont il voulait à toute force taire un gendre. Bien que Marzou soupçonnât ces projets comme tout le monde, il en parut atterré^ et la jeune àlIe, qui n'avait voulu que modérer sa confiance , s'aperçut bien vite qu'elle avait dépassé le but. Elle essaya alors de lui redonner quelque courage ; mais, comme il arrive presque toujours, une fois retombé de ses espérances, le troineur de grèves sembla s'obstiner dans sa douleur et aller lui-même au-devant de tous les motifs d'abattement. Il opposa d'abord sa pauvreté à l'opulence relative de son rival, l'espèce de mépris sous lequel il avait grandi^ au respect effrayé qu'inspirait le grand Luc ; puis, animé par ce contraste douloureux, il rappela toutes les misères qu'il avait dû traverser depuis son enfance, et conclut que le bonheur et lui n'étaient pas faits pour marcher ensemble. Il ajouta, comme cela devait être, que s'il fallait renoncer à une espérance qui le soutenait seule depuis si longtemps^ il ne voyait plus de raison pour vivre.

Ces lieux communs de Tàmouriiu désespoir^ éternellement répétés et éternellement sincères dans leur exagération, causèrent à la jeune fille une sérieuse épouvante. Annette commençait à les combattre par de tendres reproches et surtout par quelques espéran-

ces, lorsque la voix de son père se fit entendre au dehors : elle se leva surprise et effrayée d'un retour si prompt, et fit signe à Harzou, qui s'élança dans le jardin. La porte qui donnait sur la rue s'ouvrit presque eaméme temps, et Goron entra, suivi du grand Luc.

Bien que leur séance à la Sardine émargent eût été plus courte que d'habitude, ils avaient le teint échaufié, la parole haute et les mouvements incertains. Cependant l'expression de cette demi-ivresse n*était point la même pour tous deux. Chez le père d'Annette, elle avait redoublé Thumeur agressive et impérieuse ; chez Lubert, elle semblait tourner à la stupidité. La jeune fille, qui avait lu d'un coup d'œil sur leurs visages, se tint à l'écart, comme si elle eût espéré leur échapper ; mais le grand Luc l'aperçut et la montra du doigt à Goron avec un rire grossier en s'écriant :

— La voilà ! patron, la voilà !

— Alors garde-la, matelot, répondit le pêcheur, qui s'était approché du foyer pour rallumer sa pipe. .

Lubert prit la recommandation au pied de la lettre et voulut saisir la jeune fille, qui lui échappa avec un cri. Il se rétourna vers le marin d'un air gauchement piteux.

— Eh bien ! vous voyez, elle ne veut pas ! dit-il déconcerté:

Annette avait effectivement gagné la porte et se tenait sur le seuil prête à s'échapper.

— ^ Si une honnête fille ne peut plus rester ici sans être tourmentéOi dit-elle d'une voix qui tremblait dMndignation encore plus que de frayeur^ elle trouvera ailleurs quelque maison mieux fréquentée.

— Qu'est-ce que c'est ? s'écria Goron, dont les soun cils se rapprochèrent ; où est l'honnête fiile qui cherche une autre maison que celle de son pèret

Annette voulut balbutier une réponse ; il ne lui en laissa point le temps.

— - Allons^ la paix, sang du diable ! interrompit-il violemment : ferme cette porte et approche; nous avons à causer. Toi ici^ matelot ; un coup de fil en .qtwtre éclaircira nos idées.

"^ li avait posé sur la table une bouteille d'eau-de-vie et deux verres; le grand Luc vint s'asseoir vis-àvis, tandis que la jeune fille, qui avait obéi lentement à rinjonction de son père, se tenait à quelques pas immobile et fixant sur les deux, buveurs des yeux inquiets, qui se baissèrent bientôt devant le regard impérieux de Goron.

— Pour lors donc^ dit-il en commençant par une transition dont il avait l'habitude et qui liait ce qu'il allait dire à ce qu'il avait pensé, il n'y a plus à remettre la chose, et il faut qu'on s'explique d'aplomb. Viens ici^ cobriauy et parlons comme des gens baptisés.

Annette se sentit un peu rassurée lorsqu'elle entendit son père l'appeler de ce nom que les gens de la côte donnent au corbeau de mer et qu'elle avait dû, dans son enfance, à sa chevelure noire. Elle s'approcha avec un sourire incertain.

— Tu n'as pas oublié^ reprit Goron, ce que je t'ai déjà dit des bonnes intentions du grand Luc à ton sujet 1 Eh bien 1 le gars persévère; il veut en finir. Aussi aujourd'hui nous avons réglé l'affaire de rigueur, et qui s'en dédirait serait un gueux. Pas vrai, grand Luc?

— Un double gueux ! répéta Lubert, enchanté d'avoir eu assez d'imagination pour trouver un pareil augmentatif.

— Ce qui veut dire, continua le marin, qu'on t'annonce la chose par amitié, mais qu'on ne veut pas de raisons, vu qu'on est pressé.

— Très-pressé, dit Lubert.

— Et pour lors, reprit Goron, je t'invite à être avenante à son égard comme c'est ton devoir, à condition

LE TRAINEUR DE GREVES. 33

de quoi tu n'auras pas à ta repentir, car celui que tu vois là pourrait remplir de pièces de six livres une poche qui lui descendrait jusqu'aux talons, et il te donnera plus de belles bardes et de bijoux que n'en a pas une- du bourg. Ne T^s-tu pas dit, matelot ?

— Et je le ferai ! ajouta le grand Luc, qui était dé« cidément en veine.

— Alors c'est dit ; adieu-vat (1), et qu'on s'embrasse!

Lubert tendit les bras pour attirer à lui la jeune fille ; mais celle-ci, que le saisissement avait jusqu'alors tenue muette^ recula avec un geste si expressif, que le pécheur s'arrêta encore une fois.

— Ne vous pressez pas tant, grand Luc^ dit An« nette, qui était un peu pàle^ avant d'épouser une fille, il faut qu'elle ait répondu oui.

— Est-ce à dire que tu veux refuser le matelot ? s'écria Goron en fixant sur elle des yeux étincelants;

La jeune paysanne ne put supporter ce regard -, ses paupières tremblèrent; mais elle dit à demi-voix :

— Les plus pauvres créatures ont le libre choix de

(1) Terme de marine, par lequel on indique que 1 manœuvre est exécutée, et que le navire pari.

leur maître^ et mon père ne me refusera pas de me donner à la Yiergey si c'est mon envie.

— Ton envie ! reprit le marin^ qui s'animait ; est-ce que c'est jamais l'envie d'une fille de ne pas prendre un mari? A bas les menteriesl Voyons : qu'elle raison as-tu pour refuser le grand Luc? Ne t'ai-je pas dit qu'il avait plus d'argent qu'il n'en fallait pour votre suffisance ? N'est-ce pas le plus fort gars de la paroisse, et qui connaît l'eau salée ! car je te passerais de refuser un paysan, mais un vrai matelot^ que le diable me chavire si je le permets ! Tu l'épouseras, entends-tu bien ? et la preuve, c'est que tu vas venir sur le quart d'heure parler avec nous au curé.

— Je n'irai pas! s'écria Annette, dont le sang s'échauffait, et qui retrouvait de la force dans son désespoir.

Goron saisit la jeune fille par le bras, l'attira rudedément à lui, et approcha d'elle son visage enflammé.

— Tu dis?... répéta-t-il les lèvres serrées.

-* Je dis, répliqua Annette, qui se redressa sous la menace, que vous me tuerez plutôt !

Le marin se releva avec un mouvement si violent et une malédiction si furieuse, que Lubert lui-même en tressaillit ; la jeune fille ferma les yeux, attendant le

LE TRAINEUR DE GREVES. 35

Goup^ mais resta droite à la même place. Soit que cette fermeté lui imposât^ soit qu'il fût encore maître de luimême, Goron s'arrêta, et la main qu*il avait levée s'abaissa sans avoir frappé. Il s^en dédommagea en épuisant son vocabulaire de reproches et d'injures* Annette,

dont les forces s'étaient jusqu'alors roidies dans une

résistance désespérée, parut tout à coup fléchir. Prépa«,

rée contre la violence de l'action, elle se trouva, pour ainsi dire, surprise par cet orage de paroles ; les larmes la gagnèrent, et elle cacha sa figure dans son tablier. Loin d'être apaisé, Goron parut trouver dans cet atten-^ drissement une nouvelle excitation.

— C'est cela, pleure maintenant, méchante noiraude t s'écria-t-il, pleure comme si tu avais dans le cœur toutes les sources de la mer ; mais ce n'est que de l'eau, vois-tu, et un marin n'y prend pas garde. Ah ! tu veux résister à ton maître? Eh bien! Dieu me damne ! faudra voir ça ! Nous saurons qui est la plus forte, de ma volonté ou de ton idée ! car, il n'y ai pas à dire, tu ne peux donner aucune raison, si ce n'est que tu as le goût de me braver. Est-ce la vérité ? réponds.' Le matelot n'a-t-il pas tout ce qui peut rendre une fe£nme heureuse..., à moins que sa tête ne soit tour* née d'un autre côtéf

Et» comme si cette dernière supposition ^éclairait * tout à coup :

— Gage que c'est la vraie cause ! ajouta-t-il violemment. Voyons, bon sens de Pieu ? ai-je devinéi oui ou non? Eh ! répondras-tu?

Il avait brusquement arraché le tablier qui couvrait le visage de la jeune fille, et celle-ci parut les yeux baissés, rouge d'embarras et s'effbrçant de détourner la tête. Goron frappa ses mains Tune contre l'autre.

— Ah t voilà donc le secret! reprit-il impétueusement, il y a un amoureux sous- roche I Mais son nom, son nom ! C'est-il Horeau Grain-^Orge, Émon la Soif ou Richard le Glorieux? Je ne t'ai jamais vue causer avec aucun d'eux.

— Non, c'est toujours Lois Marzou qui s'arrête à lui parler, dit Lubert sans paraître comprendre lui-même, la portée de son observation.

Au nom de Marzou, la jeune fille n'avait pu réprimer un mouvement que son père remarqua.

— Le traineur de grèves/ s'écria-t-il.

Et son regard alla fouiller jusqu'au cœur d*Annette«

— Ce serait le traineur de grèvesl Oui; oui, à cette heure que j'y pense, le gueux est toujours par ici; c'est lui qui apporte l'eaui qui bêche le jardin, et par re-

connaissance on lui apprend à lire. Gage qu'il était dans la maison quand nous sommes entrés ; j'ai entendu fermer cette porte.

Il s'était avancé vers la sortie qui menait au jardin ; son r^ard rencontra tout à coup le Paroissien que Marzou avait oublié sur son escabeau.

— Voilà son livre I s'écria*t-il en le prenant^ et, que Dieu me pardonne ! il est encore ouvert où il lisait... à la messe du mariage I... Ah ! malheureuse, c'est donc bien la vérité 1 Voilà ton choisi I uii vagabond qui vit des aumônes de la mer ! un lâche que le matelot casserait comme une paille! Et tu as espéré que je prendrais jamais un pareil gendre? J'aimerais mieux, vois*tu, te porter aux grandes roches et t'envoyer la tête en avant dans la houle.

— - Faites ce que vous trouverez bien^ dit Annette, qui avait du sang de Goron dans les veines et se re« dressait toujours devant la menace.

— - Tais-toi 1 mauhardie que tu es, interrompit le paron, incapable de se posséder davantage; tu auras ton compte plus tard, mais auparavant je veux régler Taffaire du traineur de grèves. Viens, matelot, cela te regarde comme moi.

Lubert s'était levé ; Annette effrayée se jeta sur leur passage.

*- Que voulez-vous faire? demanda-t-elle.

— Débarrasser le pays d'uo méchaot gars, répliqua Goron en boutonnant sa veste comme il le faisait toujours lorsqu'il se préparait aune action décisive. Tout à rheure nous allons chercher ma barque à la Tur-' bale^ et, si nous trouvons le bâtard sur notre chemin, malheur à lui !

— Oui, malheur ! répéta sourdement le grand Luc, qui étendit ses poings gigantesques avec une expression de sombre colère.

Annette, les mains jointes, voulut arrêter son père; mais il l'écarta brusquement , et sortit suivi de son matelot.

La jeune fille resta d'abord incertaine et saisie ; elle savait par expérience tout ce que Ton pouvait craindre de Temportement de Goron. Deux fois déjà ses violences l'avaient conduit devant les juges« et Marzou pouvait être victime de son premier mouvement. Le grand Luc lui-même, bien que sans initiative personnelle, était capable de se laisser entraîner par l'exempie : c'était une machine habituellement inerte, mais dont la force terrible, une fois mise en action, ne poîi-

vàit plus être arrêtée. Les deux mains croisées sur son cœur, qui battait à se rompre^ les joues eu feu^ l'œil voilé de pleurs, Annette s'était laissé tomber sur ua banc, et murmurait une prière inarticulée.

Tout à coup elle se redressa en passant la main sur ses yeux ; elle venait de se rappeler que c'était Theure où llarzou allait tendre ses lignes dormantes aux récifs du CastellL En ramenant sa vache de la pâture, elle pouvait passer par la côte, voir le traîneunle gri^ V€8, et Favertir d'éviter à tout prix la rencontre du grand Luc et de Goron^.Sa résolution fut aussitôt prise : elle partit en ayant soin de suivre la route qui tournait le bourg, afin d'échapper aux remarques des voisins.

Le soleil, qui arrivait alors à son déclin, incendiait l'horizon de lueurs mourantes. On touchait à Tune de ces grandes marées connues dans le pays sous le nom de reverdiesy et les flots plus retirés laissaient à sec de longs bancs de rochers habituellement cachés par la mer. Celle-ci se montrait au loin diaprée de teintes assez diverses pour tromper les regards. Tantôt ses vagues, assombries par les premières ombres du soir, semblaient un guéret fraîchement retourné sur lequel les flocons d'écume imitaient les touffes de camomille en fleurs ; tantôt elle ondulait^ pareille à une prairie verte irisée par les rafales ; tantôt enfin, rougissante sous les rayons du soleil couchant, elle glissait entre leâ récifs comme une lave enflammée. Çà et là des goélands attardés traversaient le ciel, et quelques vaches couchées sur le sable poussaient des beuglements

de joiei en tendant leurs naseaux ouverts à la brise salée.

Annette prit par les arides sentiers bordés de talus de granit qui encadrent, partout les torres labourées. Arrivée au plus haut du promontoire» elle entra dans une de ces vignes dont les ceps antiques rampent sur le sol comme autant de boas endormis, et suivit, pour se mieux cacher, une des longues tranchées destinées à défendre la vendange contre la rafale marine. Elle atteignit ainsi la pointe du Caaielli^ dont le nom témoigne encore de Toccupation espagnole, et regarda vers les trois immenses rochers qui se dressent à gauche, semblables aux débris informes de quelque monument inconnu. Le iraîneur de grèves n'y était pas. Elle eut beau chercher au-delà, dans les criques et les fentes des rochers ; aussi loin que son œil put distinguer, le rivage lui parut désert. Elle commençait à craindre que Marzou ne fût point venu sur la c6te, lorsqu'elle aperçut une tête d'enfant qui surgissait d'une des fissures dont se servent les pécheurs pour descendre à la grève. Elle reconnut le jeune frère de Lois et l'appela.

— Toi ici, laumicl dit-elle étonnée; je te croyais en message à Leyrât.

4» EN QUâRAHTAINE. ^

— C'était bien croire ^ répliqua le jeiime |[arçoB, dont le regard se retournait vers la petite baie qu'il venaii de quitter, mais je auia sevenû par la c6te^ dans la oonfiance que je titouverais lefirère près des Rodies noires*

— Eiiln*ye8tpaaY,

— Faites excuse, reprit laumie , qui legardait tou* jours derrière lui, je viens de le laisser dans la grande grotte, et je ne l'ai quitté que parce qu'il l'a voulu.

-—.Il est dans la grotte, répéta Annette, et pourquoi faire?

L'enlant haussa les épaules sans répondre et suivit pendant quelques instants la jeune fille. Sa figure^ où brillait l'intelUgenoe h&tive et aiguisée des orphelins dont la misère a été l'institutirice, exprimait en même temps une sorte d'inquiétude qi^i trappa Annette. Elle renouvela sesquestioas avec plus d'insistance.

-T Je ne pourrais pas vous dire ce qu'il fait, dit laumie ; mais, pour sûr, il y a quelque chose qui lui étoufie le cœur.

La jeune fille fut prise de peur.

— Et tu dis qu'il est dans la grande grotte î repritelle vivement.

— - Oui, répliqua l'enfant, il m'a prié de le laisser

LE TRMOSUR DE GREVES. 18

tout seul ; mais ce serait une vraie chance» si 'quelqu'un pouvait aller vers lui avec de bonnes paroles.

Ânnètte fit machinalement un pas vers la fissure, puis s'arrêta cofirt en regardant lamnie. Celui^, qui avait compris son intention, se hâta de prendre congé.

^— Exeusez>-moi de vous avoir retenue , la NùUe^ dit-il en portant la tmain àson chapeau; vous êtes pressée de ramener la JUmgeaude ? Je l'ai vue qui vous altfflidait au petit pré, méme^ qu'elle a itéMié quand je passais.

Jl avut repris le sentier qui serpei^ aux cimes des falaises ea se dirigeant^ vers Piriac. Dès qu'il eût dis-, paru^ Annette s'assura que personne ne pouvait la voir, et se glissa dans la ravine qui descendait à la mer.

La petite grève qu'elle atteignit bientôt, était entrecoupée da flaques d'eau, au milieu desquelles s'élevait une chaussée naturelle de granit .recouverte d'algues fauves. Les algues amortirent le bruit des pas de la jeune fille, qui atteignit la grotte sans iqùe ri^ eût pu trahir son approche*

Le sommet du roc dans lequel les flots l'avaient creusée ne. tenait à la falaise que par quelques frag«

mentfi déchirés ; mais sa bastt s'enfonçait assez avant dans le promontoire. La caverne était formée de deux compartiments réunis par une arcade allongée, et avait une double sortie sur {deux grèves que s^arait uoe muraille de récifs. Sur ses parois d'un schiste sombre couraient des traînées ferrugineuses et quelques veines de quartz blanc. Dans la première encdnte, une fente qui entr'ouvrait la voûte laissait glisser comme une lueur fantastique le dernier rayon du jour. Ce rayon tombait sur le front du iraineùr de grèves^ alors couché sur le sable humide de la grotte et la tête appuyée contre une saillie du rocher. A l'exclamation que poussa Annette, il se redressa brusquement.

— Vous ici ! s'écria-t-il stupéfait ; est-ce bien possible, et que venez-vous chercher?

Puis, distinguant le visage troublé de la jeune fille, il ajouta :

— Au nom de Dieu 1 serait-il arrivé quelque malheur, pour que vous soyez si tard dans les grandes roches?

— Dites d'abord pourquoi vous y restez vous-même! reprit Annette qui le regardait fixement. D'habitude, quand vous venez au Casielli, c'est pour tendre vos lignes, et non pour dormir dans les grottes.

— Aussi je ne dormais pas, Niettey dit le jeune homme tristement.

— Que faisiez-vous alors ?

— Je pensais à ce que nous avions dit tout à l'heure chez vous, chère fille. Tant que je vous vois, il n'y a rien de triste; mais, resté seul, j'ai réfléchi, et, en pensant combien il y avait peu d'espérance pour moi, le chagrin m'a pris, mes forces s'en sont allées; je me suis couché là» sans courage, comme un maIheureu;L qui n'a plus dé goût à rien.

— Que Dieu nous protège (^ Est-ce Ik ce que vous m'avez promis. Lois ? reprit Annette très-émue; n*étes-vous donc plus un homme ? Un peu de raison,' mon pauvre ami; ni vous ni moi ne sommes au bout de l'épreuve.

— Ahl vous venez m'annoncer un malheur I s'écria Marzou.

— Raison de plus pour avoir l'àme vaillante, dit la paysanne.

— Mais qu'y a-t-il enfin, qu'y a-t-ii î

— Il y a que mon père soupçonne quelque chose entre nous, que le grand Luc et lui sont comme des furieux, et qu'ils vous cherchent.

— Eh bien ! à la bonne heiûre, répliqua le traîneur

de grèvei avec une «orte d'indifférence découragée ; ils me trouveront sans peine, et, puisqu'Us sont les plus forts, ils pourront faire de moi selon leur méchanceté.

— Par grâce, ne dites pas cela, Lois, intisrrompit Annetteen joignant les mains; comment Dieu nous prendrait-il en pitié, si nous n'avions pas souci de nous-mêmes ? Ne tenez-vous donc plus à vivre pour ceux qui vous ont donné leur amitié ?

— Hais si cette amitié m'est [comptée à crime, dit le traineur de grèves^ si on veut me l'arracher à tout prix et quand ce serait avec la vie, (car c'est là ce que vous avez dit, Nieite)^ comment pourrais-je échapper à la méchanceté des gens ?

— Il y a un moyen, répliqua-t-elle.

•^ Vn moyen ? et lequel ?

La jeune fille hésita, comme s'il lui en coûtait beaucoup de continuer ; enfin elle, reprit, sans lever Jes yeux et d'un accent mal assuré :

— Celui que vous proj^ose maître Luz.

— Quoi 1 partir ! s'écria le traînent dis grèves^ vous abandonner toute seule aux mauvaisetés du patron et de son matelot ? C'est vous qui, me proposez cela^ Niette ? Et que voulez-vous donc que je fasse là-bas ?

LE TRAINEUR DE GREVES. 47

Croyez-vous que j'aurai te cœur au travail, que je ne regarderai prâ tôojour» du tAté de Piriac s'il arrive quelque nouvelle î Partir ! Ah ! vous ne le vouliez pas tantAt; vous teniez à me garder id. — ^Ici, on peut toujours se voir du moins, quand cène serait que de loin; on entend parler l'un de l'autre, on sait qu'on vit dans le même aSr. Vous sentiez cela comme moi, et maintenant Vous atez changé ! — * Ah 1 Nietie^ voilà une afiSietioh que je ti*attendais pas.

La Vôfac du jeune garçon tremblait, et ses paupières étaient gonflées de larmes. Annette, touchée jusqu'au fond du cûsvtry se laissa aller à genoux sur le sable, prit les mains de Marzou, et employa toute sorte de douces paroles pour lui démontrer la nécessité de leur séparation ; mais cette dernière secousse venait d'ouvrir dans lo cœur du tnâneur de grèves toutes les sources douloureuses. N'ayant rien à répondre aux sages raisons de la fille du pécheur, il se plongea luimême, comme à plaisir, dans l'amertume de se&soavenbs, et se mit à repasser, avec un acharnement désespéré, toutes les épreuves qu'il avait dû subir depuis sa naissance : abandon maternel, angoisses du froid et de la faim, élans sans cesse refoulés, mépris de tbus, sauf de la chère créature qu'on, voulait maintenant lui

arracher ! Ainsi ce n'était point assez d'avoir ajourné ses espérances sans leur assigner de terme, de glaner à la dérobée quelques pauvres joies et de les cacher oonnne un vol : l'heure était venue d'y renoncer 1 II fallait éteindre la lueur qui l'égayait et se remettre à marcher dans la nuit !

A mesure qu'il se justifiait son désespoir à lui-mâme, sa plainte prenait une véhémence passionnée qui s'emparait d'Annette; elle s'efforçait en vain de résister : tandis que ses lèvres murmuraient les expressions d'un vague espoir^tout ce qui lui restait de confiance et de courage l'abandonnait insensiblement. Cette lutte se prolongea à son désavantage ; car, une fois le cœur de Harzou ouvert, les flots de douleur qu'il avait jusqu'alors contenus s'en échappèrent comme un fleuve débordé. Ils allaient toujoi:^rs, plus bruyants et plus forts, emportant pèle-méle ses illusions et celles d'Annette, jusqu'au moment où cette dernière, à bout de résistance, poussa un criet cacha sa tête dans ses mains.

Le traineur de grèves s'arrêta court. En voyant la jeune fille à ses pieds, refdiée sur elle-même et les épaules soulevés par des sanglots, son -exaltation parut tomber subitement, et son accent passa de l'amertume à une tristesse attendrie.

— Pauvre fille ! je la fais pleurer, dît-il. Comme si j'avais besoin de lui dire tout cela ! Hais aussi pourquoi me parler de ne plus vous voir, Niettef Autant me dire tout de suite que je n'ai droit à aucun conteniement, que je dois vivre à la manière du bétail, rien que pour vivre et sans aucune réjouissance de cœur ! Dieu en a pourtant donné à tous les autres hommes. Yoyez, il y en a qui sont heureux de compter les gerbes de leurs champs, d'autres de commander à des planches baptisées, d'autres encore de dormir sous le toit qu'ils ont acheté; mais nK>i, chère créature, je n'ai ni maison, ni barque, ni sillons ; je n'ai rien au monde que le petit frère qui est à ma charge, et vous qui êtes ma récompense. Quand vous me riez de loin, quand vous m'appelez par mon nom, de votre voix qui ne ressemble à aucune autre, quand je sens le vent de votre passage, et bien!. je ne sais comment vous dire cela, Niette^ mais il me semble qu'un rayon de soleil me glisse au dedans ; mon sang devient léger, j'aime tout le monde, et je remercie le bon Dieu d'être sur la terre. Mais, sans vous, je deviens triste; je me rappelle les mauvais jours, et je n'ai ni repos ni Tésignaiion.

— Mon Dieu ! mais que faire alors ? s'écria Ânnette^

qui, au milieu de sa désolation, avait été doucement émue par les tendres paroles du traineur de grèm; ne comprenez-vous pas que si vous restez, il arrivera quelque malheur ?

<— Ne craignez pdnt cela, chère amie, reprit Lois en .pressant dans ses maios celles de la jeune fille. Je connais votre père et le grand Luc; lorsqu'ils reviennent à terre, ils vont prendre leur ancrage, comme ils disent, dansfeseaux de /a Sardine d*atgeni, ^.ponrvn que je me tienne de côté, ils ne perdront pas leur temps k me chercher.

— Et s'ils vous rencontrent par hasard T

— S'ils me rencontrent, mon corbiau^ je ferai comme eux quand le vent menace; je fuirai devant le temps.

— Ne parlez pas aussi légèrement. Lois, dit la jeune fille, que le ton presque enjoué de Marzou rassurait insensiblement, et qui se sentait gagner malgré elle; songez plutôt à ce que je suis venu vous dire. Peut-être ne connaissez-vous pas tout le danger. Quand la colère aveugle mon père, rien ne lui fait, et où il aura frappé, le grand Luc ne laissera rien* Pensez, pauvre gars, qu'il peut y aller pour vous de lavie«

LE TRAINEUR DEl GRÈVES. 01

— • Ne craignez pas cda^ NiHte. On n'écrase pas un homme comme un crabe, d'uacoup de talon.

— Et quand vous pourriez vous défendre, il vous faudrait donc lever la main sur mon père?

— Jamais ! s'écria vivement le tratneur de grèves. Frapper celui qui vous a donné la vie! non, non, ma Niette, vous ne pouvez le croire. Sa chair est votre chair, et ma main se lèverait nlutôt contre les choses saintes.

— Je vous en remercie, cher gars, dit Annette attendrie de la chaleur que Harzou venait de mettre dans sa protestation : ceci prouve votre bon cœur et aussi votre amitié ; mais ne pas rendre le mal ne vous gardera point d'en souffrir. Que deviendrez-vous, pauvre homme, si mon père fait ce qu'il a dit?

-«• Ce qu'il plaira à Dieu, Nieite^ dit le jeune gar* çon avec une sérénité courageuse; nous sommes tous sous sa volonté comnie la voile squs le vent. Qui sait s'il ne parlera pas aux cœurs endurcis? Quand le patron me verra tout supporter, peut-être bien que je découragerai sa colère. S'il frappe, je baisserai la tête sans rien dire , et à moins de mal-rage, il ne voudra pas redoubler. Ne craignez rien, allez : tarit que vous

» EN QUARANTAINB.

VOUS voudrez du biea à votro serviteur, il aura assez de paiienoe pour soufErir et assez d'esprit pour se sauver.

En prononçant ces derniers mots, Marzou avait relevé à demi la jeune fille, qu'il appuya contre son épaule avec une douce étreinte. Ânnette, à la fois honteuse, tremblante et ravie, résista faiblement. Elle était déjà loin de l'impression qui lui avait fait chercher le traineur de grèves. Emportée^ au cours d'un épanchement que favorisait la solitude, elle avait vu succéder à son premier effroi de plus douces émotions, et, sans y penser, elle se trouvait ramenée vers les espérances mêmes dont elle avait voulu réclamer l'abandon. Dans cette entrevue, qui devait être un adieu, elle se sentait plus fortement ressaisie que jamais ; en voulant dénouer les liens, elle les avait resserrés. Elle essaya bien de. balbutier quelques timides objections; mais Marzou y opposa un de ces redoublements de tendresse qui, sans répondre à rien, dissipent tous les doutes.

Cependant le temps s'écoulait, la nuit était venue,

et, dans la demi*obscurité de la grotte, aucun d'eux

n'y avait pris garde. Sous prétexte de chercher quelque expédient salutaire, ils s'oubliaient à cens-

truire mille chftteaux en Espagne, auxquels chaque désir apportait une pierre. C'était d'abord le change* ment de Goron, son consentement à leur mariage, puis tous les chapitres de ce roman d'un jeune ménage, si doux à épeler d'avance. Transportés au milieu de leurs chimères, tous deux en avaient fait peu à peu des réalités. Le Traineur de ^réve^ surtout, à qui une vie solitaire et des aspirations toujours refoulées avaient rendu plus familières les duperies du cœur, s'y laissait bercer sans résistance, tandis que la jeune fille écoutait deini-émerveillée et demi-incrédule, à la manière d'un enfant que l'on endort avec des contes de fées. Enfin pourtant elle sembla s'éveiller, et regarda autour d'elle. Lorsqu'elle aperçut à travers l'arche d'entrée le ciel obscur dans lequel commençaient à scintiller quelques étoiles, elle se releva avec une exclamation de désappointement.

— Jéçus ! vous m'avez fait oublier l'heure, Lois, s'écria-t-elle ; la nuit est close, et j'aurais dû partir depuis longtemps. Que diront-ils au bourg quand ils me verront rentrer si tard avec la Rougeaude?

— Us ne vous verront pas, Nieite dit Marzou ; mais

au nom du Sauveur 1 ne partez pas sans m'avoir redit

que vous me garderez toujours votre amitié.

— Taisez-vous, méchant homme l dit la jeune fille en souriant ; vous savez bien que cela ne dépend plus de ma volonté.

*— Alors tout est dit,, ma chère créature ! s'écria Lois en la serrant dans ses bras, et rien ne fera contre nos intentions, car ce qu'on vçut plus que tout ne reste pas longtemps impossible. Auçsi vrai que je vous aime, ni votre père, ni. le grand Luc, ni le bon Dieu lui-même» ne pourront empêcher notre bonheur !

Ici, un clapotement sourd,, qui avait déjà frappé Toreille de la jeune fille, lui fit tourner la tête.

— Entendez-vous? dit*elle; le temps s'est passé, la marée monte : si vous me retenez, je ne pourrai plus arriver au sentier de la côte. '

— Ne craignez rien, répliqua tfarzou toujours plus emvré, le flot est encore loin.

— Voyez là-bas, dans la nuit, quelque chose qui blanchit.

— Cest le sable des grèves.

— Je sens comme la rosée des lames.

— C'est la brume du soii^.

En parlant ainsi, ils s'avançaient tous deux, leà bras enlacés, vers l'entrée de la caverne^ mais au moment de^la franchir Annette poussa un cri.

LE TRAINEUR DE GRÈVES. m

— Qu'y a-ini ? demanda Lois, doat le regard ne pouvait la quitter.

Elle ne répondit pas, mais ses deux mains s'étendirent en avant^ et Marzou, qui avait suivi le geste recula épouvanté.

Aussi loin qu'il pouvait distinguer dans les ténèbres, il n'aperçut que les vagues ! la petite grève qu'il fallait traverser pour gagner la ravine avait été si complètement envahie, que la chaussée de récifs qui la * partageait ne se reconnaissait plus qu'au bouillonnement écumeux du flot qui en dessinait la direction. Le grand rocher dressé en face, gagné lui-même par la mer semblait s'enfoncer, dMnstant en instant, comme la poupe gigantesque d'un vaisseau qui sombre dans la nuit!

Marzou courut à la seconde entrée ; mais là, le rivage, plus abaissé, avait entièrement disparu, et il ne vit plus qu'une baie profonde sur laquelle courait la houle.

'Après le premier cri d'effiroi, Annette était restée à la même place, muette, les mains jointes et le regard fixé sur Lois, attendant qu'il lui proposftt quelque moyen de salut ; mais, quand elle le vit immobile à la seconde ouverture de la grotte et continuant à regarder les va*

gués qui baignaient déjà ses pieds, elle lui saisit la main et l'appela par son nom. Marzou se retourna.

— Eh bien ? demanda-t-elle.

— Eh bien I vous voyez, balbutia le jeune garçon ; de ce côté, on ne peut pas rejoindre la ravine jaune qu'on aurait essayé de monter au péril de sa vie, et, de l'autre, la chaussée est noyée : personne n'y passerait sans être emporté.

— Mais vous qui connaissez les roches du Castelli, comme je connais la maison de mon père, reprit la jeune fille avec une angoisse mortelle, ne pouvéz-vous donc trouver d autre route ? n'y a-t-ii enfin nul moyen de sortir d'ici ?

Marzou secoua la tête, et, pour toute réponse, il montra la mer, qui les enveloppait.

— Mon Dieu ! cria Annette avec un élan de désespoir, mon Dieu ! Lois, mais nous ne pouvons pourtant mourir ici I Voyez, la terre est là tout proche.

— Oui, dit-il sourdement ; mais, pour l'atteindre, il faut traverser la grève à la nage.

La fille de Goron tressaillit.

— Eh bien! vous nagez, vous, s'écria-t-elle ; vous passerez la petite grève sur le flot aussi aisément que

LE TRAINËUR DE GRÈVES. t$7

je Tai passée tout à l'heure sur le sable. Vite, vite» partez Loïs; si vous tardez, il ne sera plus temps !

— Et je vous laisserais mourir seule, n'est-ce pas chère innocente? dit le jeune garçon qui sourit tristement.

—Non, reprit Annette, je sais que vous nem'aban* donnerez pas, mais ici vous ne pouvez rien, tandis que, si vous atteignez la côte, vous courrez au port ; là, personne ne vous refusera une barque, et vous viendrez me sauver.

Le traineur de grèves secoua la tête.

— ^Voyez monter la mer, dit-il en montrant la vague, qui commençait déjà à envahir la grotte; quand j*au- ' rais les ailes d'un goéland, tout serait fini pour vous avant mon retour.

— Est-ce vrai? bégaya Annette, qui pleura d'épou-* vante; alors je suis perdue, vous dites; perdue sans merci! Oh! c'est impossible. Mon Dieu! mon Dieu! vous ne serez pas sans miséricorde. Sauvez-moi, vierge Marie ! Saiiits aDges gardiens, sauvez-moi!

Elle élevait au ciel ses mains tordues de désespoir; mais tout à coup Tamour surmonta l'égolsme do la peur, et se reprenant elle même :

;^Nou! s*éciia-t*elie, je suis folle ^ ne m'écoutez

pas» mon Dieu I c'est Lois qui doit éfùnàfçet -, oioi, TOUS me prendrez, puisqu'il le faut, -r SaMYjBz-YOus, Lois, je le veux, entendez-vou$ ))îe]D t je. vçps en prie. Oh ! par pitié, par pitié, ôtez-moi l'afEre de votre mort. Si vous êtes là, je sens que. je n'aurai pas de courage ; je ne pourrai jamais, pçijrdonner à Pieu ! Lois, laissez-moi mourir seule, an nom de mpA salut éternel !

. Dans ce moment, une vague surmonta le récii qui défendait l'entrée de la grotte, se dressa contre la jeune fille et Tenveloppa. Marzou n'eut que le temps de la saisir pour l'arracher au |iot qui l'enlevait, et de la transporter dans la seconde epceinte : là, le sol un peu plus élevé se trouvait encore à Tabri de la mer^ et vers le fond s'avançait un pan de roche qui se rattachait à la voûte par un pan incliné* Le trfnneurde grèves le gravit avec peine et déposa Annette sur l'aspérité la plus élevée. Placée là, à quelques pieds de la fente par laquelle là grotte était éclairée, elle se ranima à la clarté stellaire qui glissait par l'étroite ouverture et au souffle qui lui apportait du dehors les senteurs de la campagne.

Cependant l'assaut des vagues devenait à chaque instant plus acharné; on les voyait apparaître à droite

LE TRÂINËUR DE GUÈVËS. 89

et à gauche au milieu de Tobscurité de la caverne marioe, grandir jusqu'au sommet des voûtes, puis s'é- <arouIer avec un fracas formidable. Le cercle de mort allait se rétrécissant de minute en minute autour du iraineur de grèves et de la jeune fille. Étourdis déjà par les terribles retentissements qu'éveillait le flot sous ces cavités sonores et respirant avec peine au milieu de la poussière humide, il leur semblait sentir tout dianoeler. Téop sûrs dé ne pouvoir désormais échapper, ils se tenaient pressés Tun contre l'autre en stteàce, comme si tous deux avaient perdu le ponroir et surtout la Yolontè de penser.

Tout à coup un son affaibli parJa distance glissa à trarers la fente du rocher : c^était la cloche de Piriac appelant les fidèles à la prière du soir! Cette voix familière et inattendue produisit une secousse dans ces deux cœurs engourdis, et comme s'ils se fussent en« tendus dans un commun élan, Harzou se découvrit, tandis qu'Annette joignait les mains.

C'est Dieu qui nous appelle et qui nous console, dit Lois avec cette chaleur de foi que donne l'heure suprénie ; faisons notre dernière prière en même temps que ceux qui ne nous reverrons plus.

Et, les genoux appuyés sur la pierre humide, le

■ traineur de grèves commença à haute voix cette

oraison sublime et populaire, devenue la profession de foi de la chrétienté. Au milieu des rugissements toujours plus furieux de la mer, les simples paroles du Credo s'élevaient comme une protestation de la créature qui oppose sa foi aux violences de la création. Marzou en était à Tattestation de sa croyance à l'arbitre souverain qui doit venir juger les vivants et les morts^ lorsque son nom crié au milieu des hurlements de la houle Tinterrompit.

— Quelle est cette voix? murmura Annette, qui, toute à l'exaltation du moment, avait cru entendre un appel surhumain.

Une ombre intercepta la lumière qui leur arrivait par l'étroite ouverture placée au-dessus de leur tête.

—Jésus! ils y sont tous deux! dit la voix. ^ — Artimtc! s'écriërent-ilsen même temps.

— A nous ! du secours! reprit Annette, subitement ramenée à l'espérance.

— Impossible! murmura Lois; nous sommes perdus!

— C'est à savoir, dit précipitamment laumic; tout à l'heure le gros Pierre était avec sa barque à Penhareng.

— APenhareng?

— Au nom du bon Dieu 1 tenez ferme, je yais l'amener.

L'enfant avait disparu comme l'éclair ; la jenne fille, reprise à la vie retrouva toutes ses angoisfés.

— Dieu 1 si la barque... arrivait trop tard ! bégaya* t-elle.

Et, sentant le flot atteindre ses pieds :

— Voyez, voyez, Lois, comme la mer gagne ! Oh t vous aviez raison, pauvre ami, tout sera inutile ; nous devons mourir ici*

— Il ne faut pas longtemps pour venir de Penhareng, fit observer le traineur de grèves avec hésitation.

— Alors, vous croyez qu'ils nous sauveront? reprit Annette, qui se précipita sur cet espoir avec l'acbarnement crédule de la peur : oh I si vous le dites* c*est la vérité, Lois, car vous connaissez la grève mieux que pas un clu pays. Regardez, regardez ; n'est-ce pas la voile de la chaloupe de gros Pierre qui parait làbas?

Elle montrait un point blanc qui s'avançait du côté de la mer en se dirigeant vers l'entrée de la grotte.

Marzou secoua la tête, et, s'afiermissant sur le rocher, il serra plus fortement la jeune Me contré lui. Le point blanc se rapprocha rapidement; il s'élançait en ivant comnie' iiii cheval de course^ et Ànnette poussa un cri en reconnaissant une vague monstrueuse qui dominait toutes les aatreis.Xa tagve airiva à rarcade, la franchit avec un rugissement, et s'é« lança dans la caverne qa*dle remplit jusqu'au sommet. Marzou se sentit emporté; mais ses mains, rencontrant les aspérités du roc, s'y crispèrent convulsivement; le flot retomba, et Lois resta suspendu sur l'abtme avec la jeune fille. Celle-ci, étourdie par le choc, avait détaché ses bras de Fépaule de son compagnon; il fit un effort pour la ramener plus haut en essayant de Tencourager. L'approche du danger suprême lui avait rendu toute son énergie. Annette, animée par ses paroles, se cramponna aux parois de la grotte, afin de résister à la vague qui revenait. Pendant quelques instants, ce fut pour tous deux une lutte horrible et désespérée. Soulevés à chaque lame, suffoqués, étourdis, ils ne reprenaient haleine que pour repousser un nouvel assaut. Les forcés allaient leur manquer quand la voix de Àuimic leur arriva de nouveau à travers la fissure du rocher.

LE TRÂINEUR DE GREVES. 65

— Courage, mes gens ! criait renfant, voici le gros Pierre.

La forme vague d'une chaloupe se débattant contre les flots leur apparut en effet dans la nuit; mais elle s'arrôta à quelque distance de l'entrée, et le patron leur cria des paroles qui se perdirent au milieu du fracas des eaux.

— - Que dit-il? demanda la jeune fille.

— Il dit, reprit l'enfant, que l'embarcation ne peut approcher de la grotte sans être brisée.

— * Au nom du Chnst ! un effort pour sauver des chrétiens! cria le traineur de grèves,

— C'est impossible; répéjia laumie^ la mer est trop forte; voilà que leur grappin dérape; ils disent qu'ils ne peuvent rester.

— Alors il n'y a plus qu'une chance, s'écria Marzou, qui se redressa avec un effort suprême; appuyez fermement votre bras à mon épaule, Nietie, et recommandez votre ftme à Dieu !

Comm^ il achevait, une vague énorme l'atteignit, il abandonna le point d*appui auquel il s'était retenu jusqu*aIors ; Annette poussa un grand cri, et tous deux furent engloutis dans le tourbillon ! Mais, ainsi que l'a-

64 EN QUâRâNTâUSE.

vait prévu le tralneur de grèvett, le mouvement de reflux les emporta hors de la grotte. Le gros Pierre crut distinguer quelque chose qui passait dans les brisants : il tendit son aviron, et, ramenant à luiMarzou, il le recueillit dans sa barque avec la jeune fille évanouie.

lY

En reprenant ses sens^ Annette se retrouva chez elle entourée de voisines^ qui^ sous prétexte de lui donner des soins^ étaient accourues près de son lit et Taccablèrent bientôt de questions. Toutes voulaient savoir pourquoi la jeune fille se trouvait dans la grotte du^ Castelli avec le traîneur de grèves, et comment la marée les avait surpris. Ânnette ne put échapper à cet interrogatoire qu'en feignant un accablement qui rempéchaitde répondre. Quand elles virent qu'elles ne pouvaient rien apprendre^ elles se retirèrent Tune après Tautre^ échangeant mille conjectures qui se rapprocbîTient plus ou moins de la réalité.

Lajeune fille en entendit assez pour comprendre que la véritable cause ne tarderait pas à être connue, si elle ne Tétait déjà, et elle frémit à la pensée de ce qui' pouvait eu résulter. Le lendemaiU; à sou retour

de la Turbale, son père allait tout apprendre, et après ce qui s'était passé entre eux le jour même, elle ne pouvait espérer lui donner le change. Il verrait dans cette rencontre aux roches du Castelliy qui avait failli lui être si funeste, un rendez-vous avec le tratneur de grèves^ et l'audace de celtb désobéissance devait le pousser infailliblement à quelque Tiolence.

Bourrelée d'angoisses, ne sachant à quoi se résoudre et ne pouvant rester sous l'aiguillon de ces inquiétudesy la jeune paysanne se décida à se lever pour se rendre chez 1^. recteur, et lui demander conseil.

Elle trouva le vieux prêtre dans son jardin. On jouissait alors de ces belles soirées d'été où la nuit elle-

même reste lumineuse, et elle l'aperçut se promenant dans la grande allée que bordait une double ligne de poiriers taillés en gobelets, et à l'extrémité de laquelle se dressait une horloge solaire dont le cadran d'ardoise était décorée de l'inscription sacramentelle : £t régit et regitur. H. Lefort venait d'apprendre l'aventure de la fille de Goron, et montra quelque surprise de la voir.

— Dieu soit loué ! je vous croyais en plus mauvais élat, ma pauvre Niette, dit-il avec bonté, et il me plait de vous trouver déjà remise d'une si rude secousse.

LE THAINEUR DE GREVES. 67

Yoos venez, Jç l'espère^ pour que j'en remercie celui qui vous a conservée T . .

,— IV>i)r cela et. pour autre.. cî^pse^a^onsieur le recteur, répondit timidepoenl^ 1^ jeiine fille^ car je suis eu grand souci^ et vous seul pouvez me secourir.

— Si ce n'était pas mon, devoir, ce serait encore mon plaisir, reprit le vieux ,pré^j voyons ce que vous %YMh me dire.

Annette regarda, dans les allées du Jardin faiblement édainées , comme si elle craignait d'être entendue.

•^ Faites lexcuse, dit-elle en baissant la voix; mais j'wmerais mieux parler aiUeuri», .

-*- Oiidonc oela, mafiUe?

.«— Au confessionnal.

-— A cette heure, TégUse est fermée, vous le savez, fit observcff li« Lefort» et si nous renitrons au presbytère, la vieille Cattievous verra et pourra en parler; croyez-moi donc, enfant, restons ici ; Dieu est partout, et je vous réponds qu'il n'y aura que lui et moi à vous entendre.

En parlant ainsi, il avait conduit la jeune paysanne vers une tonnelle qui occupait l'angle du jardin ; il s*y assit au coin le plus sombre et montra à sa pénitente

un escabeau de bois sur lequel elle s'agenouilla. Quelques oiseaux, réveillés par cette visite inattendue, s'agitèrent en soupirant dans les feuillées qui recouvraient la tonnelle; puis tout se tut, et Ton n'entendit plus qu'un murmure lointain apporté par la rafale, qui mêlait ses, senteurs marines aux parfums du genêt d'Espagne et de la clématite.

Annette commença alors à voix basse, sous forme de confession, le récit de ce qui s'était passé depuis le matin. Une fois la première honte surmontée^ elle avoua tout sans réserve et sans rien omettre, car, à son insu, elle trouvait une joie anxieuse à parler de cet amour auquel il faudrait sans doute renoncer. Le vieux prêtre lui laissa cette dernière et cruelle jouissance. Il récouta patiemment jusqu'à ce qu'elle eût épuisé tous les aveux et se fût arrêtée, gagnée par les larmes. Il prit alors la parole, non sur le ton du reproche, mais avec une douceur compatissante; il lui fit comprendre les dangers d'un attachement sans issue, que réprouvaient en même temps Topinion commune et la volonté de son père ; il lui prouva enûn sans peine l'urgence d'une séparation dont elle avait ellemême pressenti la nécessité pour sa propre réputation et pour la sûreté de Marzou.

LE TRÂINEUR DE GREVES. 69

Restait la difScuIté de faire partager ce sentiment à Marzou lui-même. M. Lefort s'en chargea; il loua la jeune fille de sa démarche, l'engagea à supporter vaillamment répreuve, et la renvoya, sinon guérie, au moins fortifiée.

Le lendemain, qui était un dimanche, elle attendit son père avec un mélange de terreur et d'impatience; mais l'heure de la messe arriva sans que le patron ni Lubert fussent de retour.

Annette se rendit à l'église le cœur palpitant d'angoisse. La foule endimanchée arrivait de tous les hameaux voisins, et Ton ne s'entretenait que de l'aventure du Castelli. Elle ne put se dérober à la curiosité générale qu'en se réfugiant près de l'autel. Là, son premier regard rencontra le traineur de ^rèvesy Annette ignorait le résultat de son entrevue avec M. Lefort, et n'osa interroger ses traits. Agenouillée devant le chœur, elle demeura les yeux fixés sur son livre, s'efibrçant de retenir sa pensée dans la prière et la sentant toujours lui échapper. Ce fut seulement au milieu de l'office, quand M. Lefort monta en chaire , qu-elle osa relever la tête.

Le prédicateur avait pris pour texte ces mots de TÉ* criture : a Heureux ceux qui pleurent ! » et, bien que

70 m QUARANTAINE.

son sermon fût aussi simple et aussi court que d'hd^itude, la jeune fille ne put Fentendre sans être émue jusqu'au 'fond de l'ftme. On eût dit que les encourage^ ments du vieux prêtre s'adrestsaient pturticulièrement à elle et à Louis ; mais, lorsqu'au moment de quitter la chaire, il s'arrêta un inAtant ^ recommanda aux prières de ses paroissiens. UA des lei|^. q;|i Allait p^rlir dans quelques instants, Aiinet|6i sentit t^ii^ s^p jwng refluer vers son cœur. Elle se toonpi/^ ny^ef^,^}L côt^ de HarzoUf.il était à soobanc;, M tcisfa^^Ui^p^» qu'elle ferma les yeux, et appuya soQ.fropt^svyCiteJilfre qu'elle tenait, afin de cacber sfis larges, JU JQOessa ^s'acheva sans qu'elle eût pu retrouver la force dçi, ipattris^ son émotion. Elle resta à la mtoiepl^oe,, plongée dan^ une amertume qui avait l'apparenf^ 4u ireiQiieillement, tandis que l'église se vidait peu à peu, i^qpe^^ (VWP^ de causeurs se formaient dans le,ciiQ^tj$r^et.siir le porti Un certain nombre de. bati^fiux venaient. 4^ rentrer pour se mettre à Tabri du vent furieux qui ^mmeoçait à labourer la mer. Après avoir, examiné It'borizon et fait leurs remarques sur le groa <temp^. qui se préparait, les pécheurs et les paysans réunis i^ Centrée de la jetée recommencèrent à parler de l'événement de la veillci sur lequel ne manquaient ni les versions diflé-

LE TRAINEUR DE GREVES 7i

rentes ni les malicieux commentaires. Lubert; qui ve* nait de débarqueri les entendît d'abord sans se rendre compte ; mais lorsque le gros Pierre, qui survint, eut expliqué comment il avait sauvé Nietie et le tridneur de grèves^ il courut h Goron^ qui s'occupait de mettre les deux embarcations en sûreté, et lui raconta à sa manière ce qu'il venait d^apprendre. Le marin devina plutdt qu'il ne comprit. Il laissa là sa besogne, rejoi* gnit vivement le groupé et s'informa au juste de ce qui s'était passé. Quelques mots suffirent pour le mettre au courant. Son premier cri fut de demander où était Harzou.

— Sauvé! te dit-on! répéta ironiquement gros Pierre. As-tu déjà peur que ta fille soit veuve?

— Ainsi il est au bourg? reprit Goron. — . Tout à l'heure je l'ai vu à Toffice.

Le patron enfonça son chapeau de toile goudronnée et boutonna sa veste.

— Grand LÙC| s'écria-t-il en se tournant vers son matelot, il nous faut le trcâneur de grèves mort ou vivant.

•— Je cours voua le pi^endre, répondit Lubert, qui fit un pas vers la maison de Louis. En ce moment, ce dernier sortait avec Jaumk, por>^

72 EN QUAHANTAINE.

tant un léger paquet au bout d'un bftton appuyé sur son épaule. Le patron courut à sa rencontre, le saisit par la main, et le tratna vers le groupe de paysans.

' — Que voulez-vous, père Goron demanda le jeune homme d'une voix troublée.

— Que tu dises ici devant tout le monde pourquoi la Niette était hier avec toi à la grande grotte, répliqua le marin^ dont le regard, rivé sur Louis, avait une expression de haine mal contenue ; mais on te demande la vérité, entends-tu bien, rien que la vérité, car^ bon sens de Dieu ! si tu ne la dis pas, ce sera ton dernier mensonge l

<— Je n'ai point à mentir, dit le traîneur de grèves ému, mais d'un ton libre. Vous aviez menacé, il parait, de me faire un mauvais parti ; votre fille a eu peur, et, comme elle allait chercher la Rougenude^ elle est descendue aux roches de Castelli pour m'avertir.

— Et le gars et la fille ont causé si fort, qu'ils n'ont pas entendu la mer venir, ajouta le gros Pierre en riant; du diable si ça a besoin d'explications!

Goron se retourna vers le pêcheur les poings fermés ; mais, reportant tout à coup sa colère sur le traîneur de grèves :

— Tu entends, vagabond i a'écria-t-il^ voila , grftce à toi, la Niette diffamée. «

— Ne croyez pas cela, mattre Goron, dit vivement

Marzou, une gausserie n'est pas un jugement ; ceux qui ont connu votre fille depuis ses premières pftques ne la condamneront pas ainsi sur un mot, et le gros Pierre lui-même, qui a sauvé son corps , ne voudrait pas tuer sa bonne renommée.

— Non, par mon baptême ! reprit le pécheur, touché de l'appel du jeune garçon à sa bienveillance ; que les crabes me mangent les yeux, si j'ai voulu faire tort à la Niette l Ce que j'en ai dit, c'est simplement pour parler, et parce que tout le monde sait que tu lui veux du bien I

— C'est faux 1 s'écria Goron en frappant du pied. Gréle e( tonnerre 1 réponds-lui donc que c^est faux; dis que la Niette ne t'est rien , que tu la sais trop haut pour toi; dis que tu n*y as jamais pensé 1 dis-le tout de suite I

— Faites excuse, maître Goron, mais je ne puis mentir, répondit le traineur dégrèves avec une fermeté triste.

-— Alors tu avoues ton effronterie, chien de bfttard I

s'écria te patron exaspéré. As-tu entendu y Lubertt voilà celui qui veut prendre ta place à la barre.

— G*est bon ! dit le grand Luc, qui^ n'ayant pu jusqu'à ce moment mettre un mot dans la discussion, sai* sit l'occasion d'y mettre le poing; pour Ior$ nous allons voir qui éreintra Vautre; voyons^ vite, ôte ta veste 1

— C'est inutile, dit tranquillçmeQt liQuis, je sais que tu es plus fort que moi.

Les spectateurs firent entendre un murmure d'étonnement.

— Voyez-vous ça I il n'ose pas! s'écria d'un ton triomphant Lubert, qui retrpussait ses manches de laine et montrait ses bras d'athlète, mais j'ai tout de même envie de le corriger.

— Non, dit Goron, cela me regarde.

Et, s'approchant du traîneur de grèves presque à le toucher, il reprit, les dents serrées :

— Tu as peur du grand Luc, misérable couard ! Eh bien ! voyons si tu auras plus de cœur avec un autre.

Il avait levé lentement la main, et frappa le feune garçon au visage. Geliû-ci cbancehi ; un jet de saog rougit ses lèvres, mais il ne fit aucun mouvement.

•^Ouoi! s'écria lo patron, que cette inuyiobilité

LE TRAINEUR DE GREVES. 71

sembla mettre hors de lui, n'as-tu pas même ie courage de te défendre, et faut-il redoubler?

Un second coup, puis un troisième atteignit Marzou, qui resta toujours impassible. Il s'éleva cette fois une ^ huée parmi les pécheurs. Les railleries et les injures

f assaillirent le traîneur de grèves. Sans rien répondre, il essuyait le sang qui lui couvrait le visage.

Dès le premier coup porté par le patron, lamnic s'était élancé au secours de son frère une pierre dans chaque main; mais, en voyant qu'il n'essayait aucune défense, il était resté à quelques pas stupéfait et presque indigné. Quant à Goron, arrêté malgré lui par l'attitude passive de son adversaire, il en revenait à des menaces, lorsqu'il fut interrompu par des cris au milieu desquels retentissaient son nom et celui de Lubert. Il se retourna et aperçut plusieurs habitants du bourg, qui accouraient en montrant la mer.

— Eh bien ! qu'ont-ils donc à héler ainsi? demanda gros Pierre.

^ Là-bas ! voyez, à Tile du Met ! répondireut les voix.

-- A l'île du Met? Après? qu'y a-t-il?

•>— Le pavillon de détresse t

Tous les yeux se fixèrent sur le point indiqué, et

Ton aperçut en effet le drapeau qui flottait éclairé par un rayon de soleil.

— - Le diable me brûle si ce n*est un signe de malheur I fit observer gros Pierre, car le Béarnais n'arbore pas son chiffon pour peu de chose.

— - D'autant qu'au dernier voyage, quand nous avons ramené le bétail de Ttle, il grelottait la fièvre, ajouta un paysan.

— Alors qui donc ira à son aide? demanda une femme.

— G'e^t affaire aux patrons de File, répondit gros Pierre.

Tout le monde regarda Goron et Lubert ; mais le premier, qui examinait la mer depuis un instant, haussa les épaules.

— Les patrons de l'Ile ne sont pas des marsouins, répondit-il brusquement; que les marins , s'il y en a ici, regardent devant eux.

Les flots avaient en effet, dans ce moment, un aspect redoutable et sinistre. Labourés par un vent nordouest qui grandissait de minute en minute, ils s^en* tr'ouvraient en sombres sillons au sommet desquels courait une écume à reflets verdàtres. Une rumeur , profonde, venant du large, grondait le long des côtes

LE TRÂINEUR DE GREVES. 77

comme un lugubre avertissement. A l'horizon-, quelques traînées lumineuses perçaient encore les nuages; maïs partout ailleurs le ciel touchait les eaux. ^

— Pour dire la vérité^ le temps a une mauvaise figure, répondit gros Pierre ; tout à l'heure le feu va être à la mer^ et ceux qui sortiront du port n'auront qu'à se recommander de leur saint, car l'aviron ni la voile ne pourront les conduire.

— Au diable! dit Lubert, vous savez bien qu*aucun chrétien ne s^embarquera tant que cette brise carabinée chantera à ses oreilles.

—Ah ! si j'avais une chaloupe I s'écria le traineur de grèves^ qui depuis le premier moment étudiait le ciel et la mer avec une impatience anxieuse.

Le grand Luc se retourna vers lui :

—Une chaloupe 1 répéta-t-il ironiquement, et qu'estce que tu en ferais y poltron ?

— Ce que tu n'oses pas en faire I répondit Louis» dont les yeux s'étaient animés; j'irais porter secours à celui qui en demande.

— Toi I s'écria Lubert en éclatant de rire, ah ! bien^

fameux 1 Entendez-vous, dites-donc, vous autres? la

bfttard a déjà oublié l'affaire de tout à l'heure.

78 EN QUARAinrAINfi.

— Tout à l'heure^ reprit Marzou^ je f ai dit que tu étais plus fort que moi -, maintenant prouve que tu as autant de cœur : prends ta barque^ et partons ensemble pour rUe.

Lubert parut embarrassé ; il regarda ceux qui Ten-

tourment^ et> voyant tous les yeux fixés sur lui^ il haussa les épaules.

— Comment trouvez-vous ça^ patron? dit-il en s'adressantà Goron. Le iraîneur de grèves qui se croit plus de vaillantise que nous !

— Si je me trompe^ embarque avec moi^ dit Louis.

— Merci! répliqua le grand Luc en haussant les épaules^ je ne veux pas engraisser les peaux bleues (1).

— Ainsi vous laissez là-bas un abandonné sans set^urs? s'écria Louis avec chaleur et en promenant un regard sur ceux qui Tentouraient. Ah! c'est Dieu qui me venge alors. Tout à l'heure vous m'avez regardé comme un lâche parce que j'ai cédé à plus fort que moi; mais la force^ c'est le hasard qui la donne^ tandis que le courage vient de notre volonté. Que ceux tjui ont ri de voir mon sang couler montrent maintenant qu'ils avaient le droit de rire. Voyons^ je les défie àmoa

(1) Espèce de chiens de mer de la famille des requins.

L£ TRAINEUR DE GREVES. 74

tour; qu'on me donne une barque^ et qu'ils en prennent une ; ce sera un duel à la voile et sur la mer avec une bonne action ou la mort au bout ; n'y a-t-il donc plus maintenant que moi à avoir ici du cœur ?

— Il y en a au moins un autre, s'écria le père d'An-' nette, qui avait écouté jusqu'alors les yeux fixés sur le iraineur de grèves; quand ce serait l'enfer, il ne sera pas dit que Goron aura refusé d'y aller. Prends la barque à Lubert, je monterai la mienne avec lui.

— Avec moi ! s'écria le grand Luc eflfaré.

— As- tu peur? interrompit brusquement le marin ; reste alors, j'irai seul.

^— Ce n'est pas cela, patron, balbutia le géant, qui hésitait évidemment entre la crainte du péril et celle du mépris; mais la chose est impossible, vu que le traineur de grèves ne peut manœuvrer seul ma chaloupe.

— Eh bien ! est-ce que nous ne serons pas deux, grand Iftche ? s'écria /aumtc, et ne vas*tu pas reculer à cette heure, parce que la mer est plus forte que toi ? Viens, Lois, et laissons-le dans sa honte, s'il n'ose pas faire comme nous.

L'en&nt avait pris la main de son frère ; tous deux

descendirent vers le canot^ dont ils se mirent sur-lechamp à dresser le mât et à préparer les voiles. Goron s'était dirigé vers la seconde embarcation^ où il en faisait autant^ assez mal secondé par Lubert^ à qui l'inguiétude avait ôté son peu d'intelligence. Pendant ce temps^ les spectateurs réunis sur le quai se communiquaient leiu*s craintes^ et condamnaient unanimement cette téméraire entreprise. Les femmes surtout^ attirées par l'annonce de Tétrange déû^ répétaient tout haut que c'était une honte de laisser ainsi des chrétiens coum à la mort^ et excitaient les hommes présents à s'y opposer; mais le gros Pierre secoua la tête.

— Les coiffes blanches ne peuvent pas comprendre la chose^ dit-il sérieusement ; maintenant c'est une bataille entre eux^ ils y ont leur honneur^ et^ pour Marzou et Goron^ mieux vaudrait périr que s'arrêter.

Ses compagnons approuvèrent silencieusement; mais les femmes s'écrièrent qu'un pareil combat offensait Dieu^ et qu'avec le corps il exposait l'âme. Quelques-unes proposèrent d'avertir le recteur et la Niette, ce qui fut approuvé^ et Ton courut les chercher. « Cependant les deux chaloupes venaient de déborder pour gagner à l'aviron Fextrémité de la jetée; elles y arrivèrent presque en même temps^ et s'arrêtèrent pour

LE TRAINEUR DE GREVES. 81

hisser les voiles. Lemomentfutypourtouslesspectateurs, saisissant et solennel. Ils regardaient avec une curiositô fiévreuse ces deux barques encore en sûreté à l'abri du môle, mais que quelques brasses seulement séparaient de la mer furieuse. Aussi^ lorsque les voiles, dont on avait pris tous les ris, se dressèrent le long des mâts, il y eut un mouvement général , entrecoupé de quelques cris de frayeur. Marzou et Goron, qui se tenaient à la barre, se retournèrent vers le port et saluèrent en agitant leurs chapeaux. Presqu'au même instant les canots, qui avaient dépassé la jetée et entraient dans le lit du vent, partirent comme deux chevaux de course, tellement inclinés, que le bas de leurs taille-vent trem^ pait dans les flots.

Ils approchaient du grand chenal où le courant augmentait le danger, lorsque Nielte et le curé arrivèrent sur le port. En apercevant les voiles qui fuyaient vers le sud, la jeune fille poussa un cri, joignit les mains et sentit ses jambes fléchir.

— Jésus ! trop tard ! bégaya-lrelle en s'appuyant au

mur du cimetière.

• Le vieux prêtre lui-même ne put retenir une exclamation de douleur; il s'informa vivement aux pêcheurs rassemblés des circonstances du défi, et, quand ils lui

eurent tout raconté^il leur demanda plus bas si le dà&«

ger était véritablemeat grand. Les pécheurs se regardèrent sans répondre et haussèrent les épaules. Éûlin gros Pierre, qui suivait les barques de l'œil, fit un geste de mauvais augure.

— Hormis le jusant qui les aide^ tout est contre eux, dit-il ; le vent les hâle toujours au sud, et il leur fau-^ dra courir bord sur bord dans un courant où chaque copeau (1) peut les remplir. Sans compter que s'ils approchent de File, ils trouveront les rafales, et alors, gare à chavirer! — Puis, M. le recteur peut voir luimême que la mer a une mauvaise figure } partout des Vagues courtes qui scient une barque en deux fùot" ceaux^ l'orage est sous Teau, et c'est bien le pire. Regardez, ne dirait-on pas que la mer bout et fume 1 Le diable y a mis le feu! A bien dire, on ne peut jamais croire des hommes peïdus tant qu'ils ont une planche sous leurs pieds et un chiffon de toile sur leurs têtes ; mais aussi vrai que j'ai été baptisé, si j'étais dans leurs peaux, je n'aurais plus d'espérance que daûs la miséricorde de la Trinité.

— - Adressons-nous donc à elle, dit M. Lefort avec

(1) Copeau, nom donné à la lame qui emharqw dans un canot.

LE TRAINECR DE GREVES. 83

twfew, 0t demandMs-lui ce que nous ne pouvons

faire nous-mêmes, un miracle !

À ces mots^ it entra dans le cimetière^ et, s'arrétant au pied de la croix^ commença à haute voix la prière consacrée par l'Église aux voyageurs en péril. Les femmes, agenouillées sur les tombes, répétaient en chœur tes répons, tandis que les hommes, debout et tète nue 9 regardaient alternativement le prêtre et l'horizon.

Annette était restée parmi eux, et, bien que ses mains se fussent jointes, bien que sa bouche répétât machinalement la prière, ses yeux ne quittaient point la mer, où se trouvait alors exposé tout ce qu'elle aimait.

Les deux barques continuaient à louvoyer à peu de

distance l'une dé Tautre, mais diversement dirigées.

Tandis que celle du traîneur de grèves marchait à pe-* tite toile, en courant de longues bordées et en évitant le flot^celle de Goroa, comme impatiente d'être suivie, naviguait au plua près et s'efforçait de piquer dans le vent, malgré la grosseur de la mer. Plusieurs fois on la vit s'enfoncer dans la lame, y rester prise un ittstant, et ne se relever qu'avec peine. Les plus vieux.

pêcheurs désapprouvèrent à demi-voix Fimprudenoe du patron.

— n veut arriver le premier par orgueil^ dit Tan d'eux ; que Dieu lui pardonne ! l'orgueil le perdra;

— Le voilà qui change de bord^ reprit gros Pierre ; toujours trop court !

— Et il va entrer dans le grain, ajouta le premier interlocuteur. Sur mon salut I c'est à cette heure^ mes gens, qu'il faut prier pour lui.

La barque de Goron approchait en e£fet d'une espèce de nuée qui rampait sur les flots et coupait la zone de lumière par une barre ténébreuse qu'il fallait traverser. Au delà apparaissait l'île du Met, éclairée par ces lueurs fauves et rougeàtres des soleils d'orage. £n approchant du grain la chaloupe de Goron sembla soulevée hors de la mer et se précipita comme une flèche dans le nuage sombre; celle de Marzou, qui arriva peu après^ y entra obliquement et en se glissant. La disparition des deux barques fut suivie d'un saisissement qui se trahit par un silence général. Tous les spectateurs attendaient, le cou tendu et le cœur serré ; mais les minutes se succédaient sans qu'on vit rien reparaître, et l'angoisse devenait de l'épouvante. Les plus vieux pécheurs, qui avaient calculé le temps nécessaire pour

franchir la nuée, s6 regardaient et hochaient tristement la tète.

-^ Voilà ce que je craignais^ dit tout bas celui qui avait déjà parlé. Quand ces grains mènent le vent, on dirait les soufflets du diable. Rien ne peut tenir devant eux.

— Minute I interrompK gros Pierre, qui couvrait ses yeux de sa main pour mieux distinguer. Est-ce que je ne vois pas là-bas quelque chose qui sort de la brume ?. . . au vent de Tlle... ça flotte à la houle... tenez..., là, au haut de la vague ! On dirait un chiffon blanc en manière de voile.

— C'est une barque chavirée 1 s'écria un jeune pécheur dont la vue était plus perçante.

A ce cri, la prière fut interrompue; les femmes et M. Lefort lui-même accoururent. JL'objet signalé par gros Pierre se montrait maintenant de manière à ne laisser aucun doute : c'était bien une chaloupe, mais remplie et roulée par les flots. Annette, qui l'avait distinguée comme tout le monde, était tombée à genoux et sanglotait les bras tendus vers la mer, tandis que les femmes groupées autour d'elle prodiguaient ces marques bruyantes de compassion qui, loin d'adoucir la douleur, l'exaltent et l'entretiennent.

Tout à coup un nouveau cri retentit parmi ceux qui avaient iontinué à regarder, et toutes les mains désignèrent un point de Tborizon. Une seconde chaloupe sortait de la ligne^ ténébreuse comme un goéland effaré, la quille presque hors de Tead, et naviguant au plus près :

— Voyez ! la voile rouge ! c'est le traineur de grivei I s'écria le gros Pierre.

— « II va au secours de Goron, ajoti^tèreat toutes I0S vois.

-— Pourvu qu'il arrive à temps !

— Il a largué ses ris !

If arzou semblait, en ejffet, avoir renoncé à sa prudence, et courait toutes voiles dehors vers la barque chavirée. U l'atteignit bientôt ; on vît sa voilure s'abattre, et l'on comprit qu'il travaillait au sauvetage des naufragés^ mais sans pouvoir reconnaître, à cause de la distance» a'ii était arrivé à temps. Chacun hasardait use 6CK4^^m*^ presque aussitôt contredite; enfin > après une assez longue station, qui fut diversement expliquée par les spectateurs, le traîneur de grèves remit à la voile et tourna l'ile pour aborder à la cotre espagnole.

Dès qu'il eut dàsparu/H. Lefort s'approcha d'An*

LE TKAiNEUR DU GK£V£«. 87

nette, qui était restée à genoux, dans un abattement désolé.

— Levez-vous, ma fille, dit-il, avec un accent de douce autorité; que vous ayez à remercier Dieu ou à lui demander des consolations, venez le prier I

Et, la prenant par la main, il entra avec elle à Téglise.

Tandis que les habitants de Piriac, réunis sur le port, se livraient à' mille suppositions contradictoires, et qu'Annette continuait à prier devant Fautel de la Vierge avec une ferveur anxieuse, le drame commencé sur la grande terre se dénouait à File du Met, dans la cabane même de Marillas.

Près du foyer, où pétillaient des varechs desséchés, étaient assis Goron et Lubert, tels qu'ils avaient été sauvés par le traîneur de grèves, mais dans des dispositions singulièrement différentes. Le premier n'avait eu qu'à revenir à lui pour reprendre sa fermeté sombre, et, plus humilié qu'épouvanté de son naufrage, il tordait en silence ses manches de toile rousse qui ruisselaient d'eau de mer. Le grand Luc au contraire , les yeux dilatés, les lèvres pfties, tout le corps agité d'uii mouvement convulsif , murmurait^ des interjections

LE TRÂINEUR DE GKËVES. 89

confuses et n'était point encore remis de son efifroi. L'agonie qu'il venait de subir, cramponné sur la barque naufragée, avait brisé sa tbrce, et les muscles lui manquaient, faute de cœur. On eût dit un de ces chênes à robuste apparence, mais creux au dedans, et que la première tempête couche à terre. ^

Vers le fond de la cabane, Marillas, étendu sans mouvement sur une couchette de matelot, faisait entendre la respiration sifflante qui annonce l'approche du moment suprême. Penché vers lui, Harzou suivait avec émotion cette dernière lutte entre la vie et la mort, et aux pieds de l'agonisant, laumic agenouillé, répétait la seule prière qu'il eût apprise de sa mère. . Après un assez long silence, Goron se leva en se secouant d'un air iarouche comme un loup qui sort de sa reposée; il alla regarder à Tétroite fenêtre qui donnait sur la mer, et, revenant vers le foyer :

— Allons, debout! dit-il* brusquement et à demivoix au grand Luc, voici le vent qui mollit, nous allons avoir une acalmieé faut en profiter pour repêcher la chaloupe.

— Où donc? quelle chaloupe? bégaya Lubert, qui tourna vers le marin son visage hébété.

— Celle que tu as fait chavirer, faute de filer l'é-i

00 EN QUARANTAINB.

coûte ! répliqua Goron avec colère ; elle doit être au vent de Tiie ; avec ta barque^ nous pourrons la remor* quer. ,

— Comment! vous voulez réembarquer à cette heure^ s^écria Lubert^ quand la mer est encore en

danse ! mais vous ne l'entendez donc pas sur les ro** ches? Du diable si j'expose ma barque ni mon corps! Le patron le couvrit d'un regard de mépris.

— Grand cadavre ! dit-il en souriant amèrement; pour avoir été roulé quelques moments dans la lame^ le voilà devenu plus couard qu'une fille? L'eau de mer lui a noyé le cœur.

— C'est bon, interrompit le géant avec un frisson de souvenir auquel se mêlait une sorte de colère; mais je vous conseille de ne pas revenir sur les choses, vu que vous êtes cause de tout.

— C'est donc moi qui ai manqué, par peur, à la manœuvre? demanda ironiquement Goron.

— C'est vous qui m'avez forcé à vous suivre, reprit le grand Luc d'un ton de rancune; quand le iraîneur de grèves nous défiait d'embarquer, est-ce que j'avais donc besoin de répondre? Je l'aurais fait taire àvo^ lonté avec mes poings ; mais vous avez voulu accepter par fausse gloire. C'était bien la peine de venir ici, à

Ifi TRÀlNfiUR DE GREVES. M

travers cinq cents morts, pour entendre un homme rftlerl

Harzou , qui était toujours au lit du mourant, se retourna et fit signe de la main.

-— Plus bas, au nom de Dieu i dit-il; maître Lu^ peut vous entendre.

Lubert haussa les épaules.

— Oui, oui, reprit-il entre ses dents, nous avons fait une belle campagne, et dont je conseille au patron de se vanter ! Trop heureux s'il n*y perd que sa barque!

— Ah ! je saurai bien la retrouver, répondit le ma* rin, qui remettait sa veste, et, puisque tu n'as pas assez de nert pour m'aider, j'irai seul.

— &l£dtre Goron ne me refuserait pas, j'espère, d* aller avec lui, dit le traîneur de grèves en s'approchant; mais je ne voudrais pas quitter le Béarnais pendant la grande angoisse, et il n'y a rien à craindre pour la barque. J*ai filé à l'avant et à l'arrière les deux grappins qui la tiennent mouillée, le nez à la vague ; dans huit jours, on la trouverait à la môme place. '*>

"^ — C'est une idée, cela 1 reprit le patron, qui semblait ne louer Marzou qu'avec embarras et répugnance ; je ne te croyais pas l'œil si marinJ

9i EN QUARANTAINE.

— Maître Goron aura oublié qu'autrefois il me prenait souvent pour matelot, dit Marzou, et qu'à bonne école il est facile de profiter I

Le marin jeta un regard de côté sur le jeune garçon, comme s'il se fût défié du compliment; mais l'accent avait été si simple et la physionomie si sincère, qu'il dut l'accepter comme il- avait été fait , sans arrière-pensée.

— C'est bon ! dit-il sourdement; pour lors on attendra, et, quand la mer n'aura pas plus de vagues qu'un marais salant, peut-être que le grand Luc pourra retrouver assez de courage pour prendre l'aviron.

— Ah ! il faudra pourtant que ça finisse I s'écria Lubert, qui, honteux de sa lâcheté et incapable de la vaincre, s'irritait qu'on la rappelât; vrai, patron, vous seriez capable de faire enrager un agneau I On dirait que vous tenez à me voir noyé !

— Tu le serais maintenant sans le trcuneur de grevée, fit observer ironiquement Goron, qui sentait par lui-même ce que ce souvenir devait avoir d'humili«At pour le grand Lue.

Celui-ci frappa du pied.

— Tonnerre ! je ne parle pas de ça ! reprit-il , et

d'ailleurs c'est un service qu'il vous a rendu aussi bien qu'à moi.

Marzou voulut s'entremettre, mais le patron et son matelot étaient trop animés pour accepter sa mé^diation.

— Remercie le bfltard d*avoir pris ta barque, dit Goron en ricanant; si tu l'avais conduite, elle serait maintenant au fond de la baie.

^ — J'aurais du moins pu en acheter une autre, ré-' pliqua brutalement Lubert, vu que je ne suis pas un gueux comme il y en a !

— Parles-tu pour moi? demanda le marin dont rœil s'allumait.

— Pour vous moins que pour les autres, objecta Lubert avec un rire grossier^ puisque mes écus vont entrer dans votre famille.

Goron, qui s'était rassis au foyer , se leva d'un bond.

— Mille dieux I pas plus tes écus que toi-même, misérable brute ! s'écria-t-il en éclatant.

— Bien dit, patron! murmura une voix faible, mais distincte.

Goron releva la tête : le visage du mourant s'était retourné vers le foyer } sa respiration semblait plus

libre^ et il y avait dans soa regard une lucidité siogu* lière. Marzou courut à lui avec uae exclamation de joie.

— • Dieu soit béni i vous êtes mieuX; maître Luz^ dit-il en se penchant vers le malade ; ce n'était qu'une ct'ise, et la voilà passée.

Le Béarnais ût un mouvement de paupières , un vague sourire passa sur ses lèvres crispées.

— Prépare toujours le cierge et Teau bénite, reprit-il de cette voix lente qu'il semblait ménager ; mais avant d'aller chercher ce qu'on trouve là-bas, j'aurai du moins le contentement de savoir que la Nielle n'épouse pas ce sauvage.

— J'aimerais mieux la voir porter au cimetière avec la couronne blanche sur son linceuLî dit le marin, qui lança à Lubert un regard de colère et de dédain.

— Mieux vaut encore la conduire à l'église avec le bouquet argenté (1), dit Marillas, et cela vous est facile, patron ; car il y a ici un autre garçon épris d'amitié pour la Nieite, et, si j'ai bien entendii, vous avez été content de le trouver tout à l'heure sur la mer.

(1) Le bouquet des mariées est composé de fausses fleurs ornées de feuilles d'argent.

LE TRAINEUR DE GREVES. 95

— . Je ne sais pas pour nier les services qu'on me rend, répondit le marin d*un air sombre. • *

— C'est nn commencement de disposition à les payer, continua le Béarnais, et peut-être bien que la Kieite s'en chargerait sans trop de déplaisance.

Lubert frappa sur sa cuisse.

— A la bonne heure I cria-t-il avec un rire méprisant, en voilà un gendre qui sera glorieux pour maître Goron ! Je voudrais seulement savoir ce qu'il répondra à la mairie, quand on lui demandera de qui il est fils ?

— II répondra, dit Marîllas, qu'il est fils de son courage et de son intelligence. Ce sont des parents que tu n'as pas eus, toi, grand Luc, car si tu étais né sans ressources comme Lois , au lieu de glaner honnêtement ton pain sur les rochers et les grèves, tu vagabonderais maintenant par les routes avec les voleurs ou les mendiants.

• — C'est bon, dit Lubert, qui ne se sentait pas de force à répondre ; on ne vous parle pas à vous, Béarnais ; occupez-vous de mourir, et laissez en repos ceux qui ont la force de vivre. Vous aurez beau parler d'ailleurs^ le traîtmtr n^en restera pas moins trop

gueux pour nourrir une femme/ lui qui ne sait pas seulement un métier.

— Lubert a vu que je pouvais conduire une barque, objecta Harzou.

— Quand tu trouves quelqu'un pour te prêter la sienne, acheva brutalement le grand Luc; mais disnous un peu où est ta chaloupe ?

— Ici, interrompit Harillas vivement, je vais te la montrer.

Et, faisant signe au tratneur de grèves de Faider, il se souleva sur son coude gauche, glissa la main droite sous sa paillasse, chercha quelque temps et en retira enfin une pochette de cuir qu'il ouvrit. Des louis d'or s'éparpillèrent sur la couverture.

— Il y a là près de quinze cents francs, reprit-il; c'est deux fois plus qu'il ne faut pour acheter une barque. Si je vis, Loïs me les rendra peu à peu ; si je meurs, comme vous en êtes bien sûrs , tout est pour lui. Que peux-tu dire à cela, grand Luc?

— Moi ? rien^ monsieur Luz, dit le géant qui n'avait jamais vu tant d'or et se trouvait subitement intimidé devant le possesseur d'une pareille somme ; à cette heure, le patron ne peut pas manquer d*étre pour

LE TRÀINEUR DE GRËYES. 07

le tratneur de grèves ; mais, pas moins, je me demande pourquoi vous êtes ainsi contre moi !

Un éclair passa sur les traits livides du mourant; il leva lentement la main .et montra la muraille au pied de son lit : le cobrtau tué par le grand Luc y était suspendu le bec entr'ouvertet les ailes pendantes. Lubert déconcerté baissa la tête.

— Je t'avais averti qu'il venait une heure où les faibles se revengeaient, dit Harillas d'un accent de rancune ; tâche de ne pas l'oublier désormais. Et vous, Goron, ne refusez pas le bonheur de votre fille par mauvaise gloire, et donnez la main à ce brave gars en signe de promesse.

Le marin parut hésiter. Il regarda l'or dispersé sur le lit, puis le grand Luc, qui tournait son bonnet d'un

air de ressentiment sournois, enfin Marzou, dont les traits étaient épanouis par l'espérance, et, prenant son parti :

— Au diable le qu'en dira-t-ont s'écria -t-il. Après tout, je ne connaissais pas Lois; c'est un vrai matelot. La Niette et lui peuvent s'arranger , et que la fièvre m'étrangle si je les dérange !

D avait tendu la main à Marzou^ qui la serra avec

0^ m QUARANTAINE.

un cri de jcie, puis se retourna vera le Béarnais en se laissant glisser à genoux près du lit.

— • Ah ! c'est maintenant qu'il faut que vous viviez pour voir les heureux que vous aurez faits ! s'écria-t-il avec un élan de reconnaissance.

Le naourant ne put répondre sur-le-champ. Laissant une de ses mains au traîneur de grèves^ qui la couvrait de baisers, il posa l'autre sur sa tète en silence; deux petites larmes coulaient le long de ses joues plombées. Enfin il tit un effort et murmura :

— Que Dieu te bénisse ! mon fils ; grâce à toi , je meurs avec .la pensée que quelqu'un m'aimera après ma mort !

Marzou voulut protester contre ce dernier mot et énumérer les chances de salut qui restaient au malade ; mais Luz lui fit signe de se taire et se mit à lui expliquer ses dernières volontés. 11 désirait être enterré dans l'Ile, et demanda que le premier voyage de la barque achetée pour Annette et Marzou fût une visite à sa tombe. Il leur légua le bétail qu'il avait élevé, mais en exigeant la promisse qails ne le livreraient jamais au couteau du boucher; enfin vinrent les explications relatives à ses affaires.

Jusqu'au soie, il s'occupa ainsi de tout régler^ s^in-

LE TRAINEUR DE GREVES. ' 99

terrompant de loin en loin pour tomber dans une courte somnolence ; vers le milieu de la nuit, son agonie commença, et il mourut aux premières lueurs de Taube, la tête appuyée sur l'épaule de Louis.

Tous ses vœux furent accomplis. La Niette et le trdneur de grèves , heureusement.mariés grâce à lui, vinrent tous les ans, à l'anniversaire de sa mort, prier à la place où il reposait, jusqu'à ce que la construction du fort élevé au milieu de l'ile eut nécessité le transport des restes de Luz Marillas au cimetière de Piriac, sous une pierre grossièrement gravée, qui indique encore sa sépulture.

Lacôte qui s'étend de l'embouchure de la Loire à celle de la Gironde a pour avant-garde une ligne de petites lies qui commence à Noirmoutiers^ se termine à Oléron^etque semblent relier entre elles des milliers de brisants. Ces sommets inégaux d'une chaîne de montagnes submergées multiplient d'autant plus les dangers de la navigation côtière^ que les courants y portent les navires^ et que dans les nuits d'orage le plus habile pilote ne peut reconnaître les écueils qu'au moment où il n'est plus temps de les éviter. De là l'érection de phares qui éclairent la course des caboteurs en leur révélant de loin le danger.

i02 EN QUARANTAINE.

A l'époque^ déjà un peu éloignée^ qui nous a fourni les éléments de cette liistoire^ la plus ancienne des tours à feux indicateurs situées entre la Loire et la Gironde^ connue sous le nom de vieux phare, était confiée à un seul gardien. Simon Lavau vivait là depuis neuf années, sans autre compagnie que les flots qui passaient en murmurant au pied de son tlot et les oiseaux de mer qui voletaient alentour en poussant leurs cris aigus. La petite chambre ronde qui lui avait été ménagée vers le sommet dq la tour, au-dessous même de l'appareil à réflecteur, n'était guère plus spacieuse que la cabine du moindre navire côtier; mais, si étroite qu^elle fût, elle lui suffisait. Simon avait là son cadre, son coffre de matelot, un table de sapin, quelques planches pour poser ses ustensiles de ménage, un portrait de Jean Bart et un crucifix. Chaque samedi, une barque sortait du petit port situé presque en face, iet distant d'environ trois lieues marines, pour lui apport ter les provisions de la semaine. S*il avait besoin, dans l'intervalle, de quelque secours pressant, un pavilioû hissé au sommet de la tour avertissait le patron^ qui devait mettre aussitôt à la voile pour le vieux phare. • Un'jour cependant le patron arriva de lui-même e tsans être averti, amenant à Simon Lavau un remplaçant tem-

LE GARDIEN DU VIEUX PHARE. i03

poralre. Il tenait avertir le vieux gardiea que sa sœuir mourante le réclamait.

La barque cingla aussitôt vers le port^ qui se dessi* nait au loin dans la brume du soir. A l'arrière^ près du patron - qui tenait la baiTe^ était assis le gardiea du vieux phare. Lavau pouvait avoir au plus soixante ans; mais son front chauve, ses joues hâves et sa bouche édentée accusaient les longues fatigues de la mer. Rien n'eût frappé dans son costume de simple matelot, s'il n'eût porté, sur sa* veste àe drap bleu, un rur ban déteint auquel pendait une croix d'honneur noircie par le temps. Simon la devait à un acte héroïque dans lequel se révélait tout son caractère. Resté seul à bord dWe canonnière que deux bricks anglais avaient forcée à faire côte, il s'était enveloppé du pavillon tricolore et avait sombré à son poste, sans voulpir ni fuir ni se rendre. Une vague le rejeta au rivage, enseveli dans son glorieux linceul, et un hasard providentiel amena des paysans qui le rappelèrent à la vie. L'aventure fut heureusement connue, l'histoire répétée, et elle lui valut cette décoration qu'il portait comme un témoignage de son culte pour le devoir.

C'était par là surtout, par là seulement, -que Simon pouvait ètte oiTert en exemple. De courte intelligence

IM EN QUARANTAINB.

et sans force contra les tentations de la cambiue, il nV vait mérité l'attention de ses chefs que par sa slolqu obstination dans l'exécution de l'ordre accepté. Vrai fils de Sparte, il était toujours prêt, comme les trois cents, à mourir aux Thermopyles pour obéir aa taintes lois. TantAt héroïque, taotût bouffon, ce fanatisme du devoir s'exprimait du reste sans mesuK' Mettant son honneur à l'accomplissement de sa ticbe, quelle qu'elle f&t, Simon pouvait devenir ëgitement, selon l'occurrence, un Vatel ou un Léonidas.

Les bras croisés sur sa poitrine et un de ses [ùeds appuyé au premier banc de la chaloupe, il écoulait les détails que lui donnait le patron, Jacques Uetlet, sur la maladie de sa soeur Madeleine. Ses seules réponses étaient des interjections inarticulées dont il eotrecoupait, de loin en loin, le discoursde son interlocu-

i04 EN QUARANTAINE.

et sans force contre les tentations de la cambuse, il n'avait mérité l'attention de ses chefs que par sa stolcpie obstination dans Texécution de l'ordre accepté. Vrai fils de Sparte, il était toujours prêt, comme les trois cents, à mourir aux Thermopyles pour obéir aux saintes lois. Tantôt héroïque, tantôt bouffon, ce fanatisme du devoir s'exprimait du reste sans mesure. Mettant son honneur à l'accomplissement de sa tâche, quelle qu'elle fût, Simon pouvait devenir également, selon l'occurrence, un Vatel ou un Léonidas.

Les bras croisés sur sa poitrine et un de ses pieds appuyé au premier banc de la chaloupe, il écoutait les détails que lui donnait le patron, Jacques Herlet; sur la maladie de sa sœur Madeleine. Ses seules réponses étaient des interjections inarticulées dont il entrecoupait, de loin en loin, le discours de son interlocuteur. Tout au plus allait-il jusqu'au monosyllabe, lorsque ce dernier lui adressait une question directe. Primitivement peu causeur, il s'était tellement habitué au silence dans l'isolement auquel la garde du vieux phare le condamnait, qu'il semblait écouter le son de sa propre voix avec une sorte de surprise. Aussi ne retrouvait-il plus qu'avec effort les mots nécessaires pour traduire sa pensée ; il les cherchait en hésitant^

comme s'il eût eu à s'exprimer dans une langue étrangère. Le patron Merlet, tout au contraire^ amplifiait ses explications et arrondissait ses phrases avec une visible complaisance. II y avait chez cet homme une rhétorique native qui lui fournissait à profusion les comparaisons, les citationset les sentences. C'était de plus une de ces médiocrités universelles qui arrivent à exercer tous les métiers sans en savoir jamais aucun. Tour à tour charpentier, forgeron, marin et jurisconsulte, Jacques médicamentait encore, sous le nom équivoque d'expert, les bestiaux et les hommes. Aussi

jouissait-il dans le canton d'un certain crédit; les gens de la côtelé saluaient en touchant leurs chapeaux

et ne l'appelaient que monsiear MerleL

Après s'être expliqué en médecin sur la maladie de Madeleine, qu'il appela le ma/ d'agonie y et avoir ajouté en philosophe et sous forme de consolation que nous étions tous mortels, a comme la fleur des champs, » Herlet se fit avocat pour indiquer à Simon les formalités à remplir après la mort de sa sœur. w

— D'abord il ne faut pas oublier qu'il y a une mineure, fit-il observer avec une certaine emphase, et la loi est, comme on dit, le père des mineures ; elle veille elle-même à la conservation de leurs bieus. Vous

i06 EN QUARANTAINE.

médirez peut-être : Mais j'en connais qui s'en o&tpas! — Il n'importe. Le riche et le pauvre ont les mêmes droits ; nous sommes tous en égalité devant la loi. Lavau murmura un hum approbatlt.

— Donc, reprit Jacques, qui aflectionnatt cette forme d'argumentation préremptoire, ladite loi veille ausd bien à Théritage de ceux qui ii*en ont pas qu'à rhéritage des richards : il n'y a plus de privilèges depuis la révolution.

Le gardien renouvela son assentiment.

— C'est pas que l'inventaire de Madeleine demande grand papier, ajouta le patron de la barque; la maiheureuse n'avait guère que ce qu'on lui donnait; elle aura vécu comme les oiseaux du ciel, de sa paît de votre paye, mon pauvre homme, car rien ne vous a coûté pour elle ni pour ses enfants.

— Une sœur ! murmura jSimon.

— Oui, oui ; on se doit à son sang, e*est reconnu f r^ prit Jacques ; sans cela, qu'est-ce qui distinguerait les hommes des animaux? Mais pas moins, maître Simon, vous avez eu une rude tâche, d'abord du temps de votre beau-frère qui a vécu comme un païen, .sans souci de sa femme ni des petits, et plus tard, quand il a fallu soutenir la veuve^ qui a toujours été dolente et

ebétive... Encore si la mer n'avait pas emporté te gars Donatien.

— Malheur! malhemr! répéta Lavan^ arraché à son mutisme par ce soorenif .

— Seigneur! que voulez-YOUs? la terre est une valtée de larmes, répliqua le patron, qui à Toccasion, prenait aussi le ton évangéltque. Et penser qu'on n'a jamais pu savoir au juste ce qui avait fait sombrer le canot!

— Les roches! murmura Simon !

•^On craiiça pafrce qu'on a trouvé la barque défoncée» reprit Merlet ; mais la mer était ce jour-là aussi douce qu'une jeune fille à qui on fait la cour; Dona avait quinze ans, il manœuvrait son bateau comme un matelot fini, et la huit n'était pas si noire. Pour que le malheur soit arrivé, voyez-vous, faut qu'il y ait eu quelque aventure! Mais le moyen de savoir? Donatien n'avait avec lui que sa petite sœur, qui dormait. Aussi n'a*t-e1te pu rien dire, sinon qu'elle avait été réveillée t par une secousse et qu'elle s'était sentie dans la mer. Le canot avait déjà sombré.

Simon poussa un soupir.

— Et voyez la chance ! continua Jacques; pourquoi lajp^o//e, qui n'avait pas plus de sept ans, s'est -elle

sauvée sur une planche pendant que le. vaillant gars se noyait comme un chien? Cela n'est-il pas une nouvelle preuve que chacun a son étoile de naissance? Cétait aussi Topinion de Lavau« Fataliste comme

tous ceux qui ne se sont point élevés jusqu'à reconnaître des lois suprêmes dont les événements particuliers sont les conséquences, il acceptait sans effort la double contradiction d'une destinée inévitable et d'un Dieu susceptible d'être fléchi. Aussi ne réclama-t-il point, même par un murmure, contre la maxime de son interlocuteur. Celui-ci continua en conséquence ses réflexions et ses conseils en . les entremêlant des mêmes lieux communs, espèces de fleurs fanées qui vont à tous les discours, comme les couronnes de théâtre vont à tous les fronts. 11 parla longuement de la nièce Georgette, que son visage sans couleurs avait fait surnommer là pâlotte, et demanda à Simon ce qu'il en pensait faire lorsqu'elle se trouverait orpheline.

La réponse était, comme d'habitude, plus diflScile à trouver que la question, et le gardien du vieux phare resta visiblement embarrassé*

Merlet reprit alors la parole pour discuter les divers partis qu'il pouvait adopter. La pâlotte n'était point d'beureuse venue. A demi idiote^ elle fuyait tout le

monde, et bien qu'elle eût déjà plus de treize ans, on n'avait pu l'attachera aucun travail. Son frère Donatien avait seul trouvé accès dans ce cœur et cet esprit fermés. Il lui suffisait d'appeler fîeor^t pour qu41 la vit accourir Tœil brillant et le visage joyeux. Sa défétence n'était point seulement celle que la fille de. nos campagnes témoigne toujours au fils atné du logis, mais une sorte de servitude passionnée^ quelque chose comme l'aveugle obéissance du chien pour son maître. Par malheur, ce zèle et cette soumission volontaires s'étaient brusquement éteints à la mort du jeune garçon. La pd/o/^e était alors tombée dans une tristesse farouche, qui avait semblé dégénérer en abrutissement. Les efforts de Madeleine pour la retenir au logis et l'ap^ pliquer à une occupation domestique s'étaient trouvés inutiles, sans que Ton pût dire au juste s'il fallait en accuser l'incapacité ou la rébellion de la jeune fille. On avait en vain eu recours aux remontrances d'abord, puis aux coups ; au lieu de changer, Georgi s'était enfuie sur les grèves et avait disparu pendant plusieurs jours sans qu'on pût savoir où elle s'était cachée, si bien qu'à son retour, on avait dû, pour prévenir une nouvelle fuite, ne plus contrarier son goût et lui

laisser son oisive indépendance.

Mefflei nppda toutes ces droonstanoes A Simon avec sa prolixité habitoeUe, el il n'avait point eu le temps de tuer une condusion de oes longues prémisses, lorsque la barque arriva en vue du port.

Le matelot qui se tenait à l'avant demanda aa patron s'ik aborderaîoït en dedans ou en dehors de la jetée!

— En dedans ! répondit Merlet; mais attention^ eh! Rigoud ! ouvre l'oeil quand nous arriverons dans les eaux de la bisquine (il indiquait un petit navire cabo* teur placé à l'entrée du port); ta sais qu'elle a mie amarre frappée au bec de la jetée.

— Criez-leur de larguer ! fit observer Lavau.

— - A qui ça? dit Jacques, aux matelots du Provençal?.— Par mon baptême! vous ne les connaissez guère, maître Simon; le plus honnête d'entre eux ne se baisserait pas pour empêcher du ponantais de se noyer.

Le vieux gardien connaissait de trop vieille date l'hostilité traditionnelle qui anime les matelots du Midi contre ceux du Ponant, pourdemander une explication ; son attention fut d'ailleurs tout à coup détournée par les aboiements furieux d'un chien jaunâtre qui s'était élancé sur la lisse du caboteur.

— Entendez-vous le griffon ! reprit Jacques ; ne

LE GARDIEN DU VIEUX PHARE. iil

dirait-fon pas qu'il veut appuyer mes paroles ? Âh ! que je te tienne jamais sous ma gaffe, va, méchant gredin de Lucifer... — car ils l'ont appelé Lucifer^ — et le nom lui va. Son maître Ta rendu presque aussi méchant que lui-même.

— C'est donc le navire de Martin Bardanou ? demanda Lavau. .

— Juste ! répondit le patron, qui jeta à la btsquine un regard de côté, et vous pouvez lever la main que ce n'est pas pour son capitaine comme pour le vin de Bordeaux : la vieillesse ne Ta pas rendu meilleur. Depuis le temps qu'il apporte ici, chaque année, son chargement d'huile et de savon, il est devenu pire que devant. Aussi n'a-t-il dans le canton que des ennemis ; les enfants même le huent comme un chien enragé.

— Il a été chassé hier de l* Ancre (Tor^ dit le matelot Rigaud, et à cette heure il est obligé de boiie« et de manger abord.

— Tant il est vrai que la méchanceté reçoit tôt ou fard sa récompense ! reprit sentencieusement Merlet.

«^ — Pas moins, il aurait fallu s'y décider plus tôt, objecta le matelot,. on aurait évité des malheurs !

— A preuve, le petit Abdon qu'il a forcé à se battre voilà deux ans, et qui depuis file son linceul.

ii2 EN QUARANTAINE.

— Et RioUy qui a perdu l'œil.

— Et tant d*autres'à qui le malheureux a causé a des incapacités de travail, » acheva Jacques éti appuyant sur les mots empruntés au code. Des hommes pareils, voyez-vous, ça devrait être enfermé comme des bêtes sauvages ; ce n'est pas des Français I Ah I mille millions d'avirons ! si ça me regardait, j'en aurais bientôt fini avec ce capitaine de malheur... .

— - Le voici sur son bossoir, interrompit Rigaud.

Un homme de haute taille, aux traits durs et au teint bilieux, était efiTectivement appuyé sur la lisse de proue du navire; il portait un noroît de drap pilote, une cravate de laineroùgeet un chapeau de cuir bouilli. Ses yeux étaient fixés sur le bateau près de passer sous son beaupré. Merlet, que l'avertissement de son matelot avait subitement interrompu, sembla d'abord assez embarrassé; cependant, après avoir toussé deux ou trois fois et regardé à droite et à gauche, il se décida à lever la tète et salua le Provençal de son sourire le plus aimable.

— Une jolie mer, capitaine ! dit-il en indiquant du doigt l'immensité bleufttre que frangeaient à peine quelques ondulations écumeuses.

LE GARDIEN DU VIEUX PHARE. il3

Le caboteur^ qui fîimait, Iftcha une bouffée de tabac sans répondre.

— La Victorieuse n'est donc pas encore au radoub? reprit le patron, qui crut n'avoir pas été entendu.

— Est-ce que cela te regarde, failli^ pécheur de cancres 7 dit Bardanou avec la voix grossie et le cadencernent agressii qui forment le fond de Taccent provençal.

— Eh bien ! cela vous offense, à cette heure, qu'on vous parle? demanda Jacques déconcerté.

— File ton nœud, marin d'eau douce, avec ton pétrin arrimé en canot, reprit le caboteur.

— Méchant vendeur d'huile I murmura Merlet, dont la barque avait doublé la bisquine^ mais qui n'éleva prudemment la voix qu'à mesure qu'il s'en éloignait ; cela ne sait répondre que de mauvaises raisons à une politesse. Mais patience, tôt ou tard il trouvera plus fort que lui; — un mal fait n'est jamais perdu. — Eh ! Rigaud, amène le taille- vent; voilà que nous arrivons sur la jetée.

— Écoutez ! interrompit le gardien du vieux phare, qui depuis un instant prétait l'oreille ; qu'est-ce que j'entends donc là-bas?

— C'est un chant d'église, dit Rigaud.

iU EN QUARANTAINE.

— On dirait le De profundis, ajouta Simon saiin. Herlet pencha la tête pour mieux entendre. Les notes

de rhymne lugubre lui arrivèrent en efifet, perçantes et saccadées ; il fit un mouvement d'épaules.

— Eh oui, reprit-il ; vous ne reconnaissez donc point la voix, maître Lavau? C'est votre nièce.

— G«)rg'î ? Mais pourquoi ?

— Pardieu I avez-vous oublié que c'est une de ses fantaisies? Depuis qu'elle a vu descendre son frère Donatien dans la fosse, elle rechante le De profundis toutes les fois qu'elle a quelque chose qui lui point le cœur. Quand Madeleine la battait de désespoir, et qu'elle s'enfuyait à la grève, on ne l'entendait jamais ni crier ni pleurer; mais elle reprenait son chant de malheur. Et... tenez, tenez... qu'est-ce que je vous disais? la voilàqui paraît sur la jetée.... — Ah! elle vous a reconnu, car elle accourt et elle descend le talus.

Celle qu'il avait indiquée venait en efifet de se laisser glisser sur la pente du môle, et attendait debout, à quelques pas de l'escalier de débarquement. j

Georgi pouvait avoir quatorze ans; elle n'était vêtue que de haillons dont le vent agitait les lambeaux en dessinant ses formes anguleuses et grêles. Sa jupe de grosse étoffe, frangée par Tusage, laissait voir dei

LE GARDIEN DU VIEUX PHARE. i45

jambes nues^ auxquelles le hftie et le soleil avaient donné la couleur du cuir de Cordoue. De sa coi£fé trouée sortaient des mèches éparses de cheveux noirs qui fabaient encore ressortir sa pâleur. Cette pâleur n'avait pourtant rien de maladif. Jointe à des regards fixes et à des traits immobiles^ elle semblait plutôt le résultat d'un saisissement suprême. C'était seulement à l'examen que l'on ' découvrait^ dans l'œil d'un bleu vitreux et sur les lèvres aux coins crispés^ je ne sais quel idiotisme égaré, mêlé à une expression de loise tenace. Une main appuyée aux marches de granit^ elle tenait de l'autre^ enroulé à son épaule^ un de ces larges rubans d'algues marines auxquels leur couleur fauve et leurs merveilleuses arabesques donnent l'apparence du cuir repoussé. Le lieu, la pose, l'expression du visage, et cet ornement bizarre mêlé aux haillons de Georgi, lui prêtaient une originalité sauvage dont se fût émerveillé un peintre ou un poète, mais qui fit hausser les épaules à Merlet.

— S'il est permis à une chrétienne de se kouster pareillement! s'écria-t-il; penser qu'une créature de son sexe passe ainsi la fleur de son âge à se traîner sur les grèves comme un crabe et à se fabriquer des garnitures de taille en goémon ! N'oubliez pas ce que je

il6 e EN QUARANTAINE.

VOUS dis, maître Simon : il n'y a rien à attendre d'une jemiesse sans amour-propre.

Lavau parut partager les craintes du patron : son front s'était plissé à la vue de Georgi ; mais elle n*y prit point garde, et, au moment où la gaffe du patron saisit l'anneau de fer soudé à la jetée pour faire accoster les barques, elle tendit les mains vers le gardien da vieux phare et lui souhaita la bienvenue par un cri de joie.

— Et Madeleine ? cria Lavau en fixant un regard inquiet sur la pâlotte.

L'éclair qui avait illuminé son visage s'éteignit, et ses traits reprirent leur fixité.

— Elle attend ! répondit-elle brusquement.

Le gardien , qui avait craint d'arriver trop tard, poussa un soupir de soulagement. Il sauta de la barque et se mit à gravir l'escalier, tandis que sa nièce grimpait à cdté de lui, le long du talus, avec la légèreté d'une mouette.

— Le prêtre est-il venu ? demanda Simon en la regardant.

Elle fit un signe afSrmatiL

— Reyîendra-t-il ?

Elle fit signe que non.

-— Mot? tout est fiai t

Georgi ne répondit pas, mais ses yeux s'ouvrirent plus grands, et ses lèvres se serrèrent.

Lavau se dirigea vers la cabane de la mourante sans renouveler ses questions.

La porte ouverte lui permit de voir deux petits cier- , ges allumés à Tintérieur, tandis que les voisines se tenaient en prières sur le seuil.

Il entra. Madeleine était couchée sur un misérable lit presque au niveau de terre et sans rideaux. On avait placé entre ses bras un crucifix de cuivre et sous sa tête le coussin de cendre appelle oreiller d^angoisse. Une vieille femme agenouillée au chevet répétait tout haut les prières des agonisants, auxquelles répondaient celles qui s'étaient arrêtées à l'entrée. L'haleine de la malade avait déjà le sifflement du dernier râle, et ses yeux étaient fermés. Cependant, à la voix de Simon, elle les rouvrit; le contentement parut suspendre chez elle la marche de l'agonie. Elle laissa glisser le crucifix , se releva à demi sur le coude , et étendit une main vers son frère.

— Ah I vous voilà, dit-elle d'un accent éteint ; je n'attendais que vous pour prendre ma liberté. Que Dieu vous récompense d'être venu I

i!8 EN OUAlUNTAlNfi.

Elle lui avait fait signe d'approcher : Il s^agenoaiUa sur la terre ; Georgi s'accroupit au pied du lit.

— J'ai beaucoup à dire... et j'ai peu de temps

reprit la mourante; écoutez<moi avec toute votre bonne volonté, Simon*.

— J'écoute, Madeleine, répondit le marin.

— Le curé a promis que je ne passerais pas la soirée, continua-t-elle; quand ils m'auront fermé les yeux, mon Lavau, vous irez commander ma châsse, et vous laisserez les voisines ensevelir mon pauvre corps... mais ordonnez bien que ce soit dans la toile qui est là sur Tarmoire de chêne.

— La voile de la barque ! interrompit la pâlotte^ qui se redressa à demi.

— Om, Georgi, oui, reprit Madeleine; c'est dans ses plis qu'on a trouvé Dona quand la marée a apporté les restes du canot. J'ai donné la moitié pour l'ensevelir; l'autre sera pour moi : je veux dormir dans la même toile que mon cher enfant.

— Cela sera fait, murmura l'idiote avec une sorte d'exaltation.

— Y veillerez- vous, mon Simon?

— J'y veillerai, dit le gardien.

-^ Et maintenant, ajouta la mourante en baissant

LE GARDIEN DU VÏEUX PHARE. dlÔ

la voix, j'ai à vous faire encore une iautre demande... une demande qui fera la joie ou le souci de ma mort, suivant que vous ['écouterez.

— Ne savez-vous pas que je n'ai rien à vous refuser ? dit Lavau ému.

— Est-ce vrai î s'écria Madeleine ; alors, si je vous recommandais de faire dire des prières pour l'âme de mon pauvre Dona ?. . .

— Elles seraient dites, Madeleine.

— Vous me le jurez, mon Lavauî

— Oui.

— Sans oubli, n'est-ce pas?

— Sans oubli.

— Et, quoi qu'il en coûte, vous ne regarderez pas à l'argent ?

— Non, fallûMl y mettre mes économies de l'année ! La mourante joignit les mains.

^ — Dieu vous payera cette bonne parole le jour od il viendra dans sa gloire pour nous juger tous, dit* elle; mais je vous ai assez coûté vivante sans vous dépouiller encore quand je serai sous terre. Mon cher homme^ je ne vous demande rien que de remplir mes intentions.

Elle regarda autour d'elle, fouilla convulsivement

dans son sein, en retira un petit sachet de toile ronsse.

— Tenez, mon Simon, ajouta-t-elle plus bas, il y a là sept écus eh argent blanc épargnés par demi-sous sur le cri de ma faim et la sueur de mon corps; je veux qu'on les emploie à faire dire tous les ans une messe d'allégeance en l'intention de Dona, et à mettre sur sa fosse, à la place de la croix de bois, une pierre taillée où sera son nom.

— On la mettra, murmura Georgiy qui prêtait une attention extraordinaire aux paroles de la mourante^ et dont l'œil avait, depuis quelques instants, une lucidité étrange.

Ces mots ramenèrent l'attention de Madeleine sur la pâlotte.

— N'est-ce pas que tu le veux bien, pauvre innocente? continua-t-elle. Il y en a qui diront que mieux vaudrait te laisser les sept écus ; mais tu as des parents qui ne t'abandonneront pas. On voit les peines des vivants et on les aide, tandis qu'on oublie les souffrances des morts quand ils sont cachés sous l'herbe du cimetière.

— Je n'oublierai pas Dona ! s'écria Georgi avec une énergie sombre.

— L'entendez-vous, mon Lavau ? reprit la mère,

LE GARDIEN DU VIEUX PHARE. 12i

dont le visage s'éclaira. Pour dire la vérité, Dona et elle s'aimaient d'un grand cœur et ne se pouvaient quit« ter. Tant que le frère a été sur terre^ celle-ci ressemblait aux autres enfants du pays ; mais on dirait qu'en partant, l'autre a emporté son esprit dans la fosse. Ah ! Jésus ! si Dona vivait encore^ tout me paraîtrait bon, même de mourir !

Une petite larme , la dernière qui -dût sortir de ces yeux près de s'éteindre, glissa lentement sur la joue livide. Le gardien du vieux phare parut violemment ému, et sa langue se délia.

— Ne pensez point au passé, Madeleine, dit-il, et reprenez courage. Tout ce que vous me demandez sera fait : je le jure par ma croix ! Un homme ne peut rien dire de plus.

— Aussi me voilà tranquille, mon Simon, reprit la mourante ; à cette 'heure , la grande angoisse peut venir. ,

Elle se laissa retomber sur l'oreiller de cendre, et les si£Dements du râle ne tardèrent pas à se faire entendre de nouveau. L'agonisante parla encore quelque temps de Dona et de sa fille; elle répéta en mots entrecoupés les recommandations déjà faites, mais insensiblement la voix devint plus confuse ; bientôt ce ne fut plus qu'un

iSa EN QUARANTAINE.

murmure inarticulé. Les voisines s'étaient approchées et entouraient le lit à genoux; \a pâlotte, accroupie à l'autre bout de la cabane^ gardait le silence, mais une contraction convulsive agitait ses lèvres, et des gouttes de sueur perlaient son front. L*agonie se prolongea une partie de la nuit. Enfin, vers le matin, Madeleine sembla se réveiller; elle appela Dona, puis Georgi, étendit les mains comme si elle eût voulu se rattacher à quelque chose, poussa un long gémissement et expira.

Au mouvement qui se fit autour du lit, la pâlotte s'était redressée ; elle s'élança vers la morte, regarda un instant, puis recula avec un grand ôri. Une des voisines lui imposa brusquement silence et la força à s'agenouiller. La vieille femme venait de commencer la prière des morts. Georgi demeura muette sans avoir

Pair de comprendre ce qui se faisait; mais^ lorsque l'oraison fut achevée et qu'elle vit les voisines se signer, elle se releva d'un bond, tourna plusieurs fois autour du lit de la morte avec des éclats de rire convulsiÊ, puis, entonnant d'une voix perçante le chant funèbre qui lui revenait à la mémoire dans toutes seà émotionis, elle s'élança hors de la cabane, et disparut au milieu de la nuit.

Le surlendemain, Lavau, Herlct et quelques autres voisins se trouvaient réunis dans la cabane de la dé-< funte, tandis que le juge de paix achevait le court in* ventaire de la succession. Us avaient été convoqués en conseil de famille pour décider ce que Ton ferait de Georgi et pour lui nommer un tuteur.

Ce dernier titre appartenait naturellement au gardien du vieux phare, qui était le seul parent de la pâlotte ; mais il était plus difficile de prendre un parti sur l'autre question. Chacun proposa en vain son expédient : les uns parlèrent de placer Georgi dans une ferme de la paroisse où on lui donnerait sa nourriture, deux chemises de toile à Pâques et une paire de sabots à Noël ; d'autres engagèrent Lavau à l'envoyer pétrir la glaise aux piperies, où elle pourrait gagner jusqu'à six

iU EN QUARANTAINE.

sous par joar; quelques-uns rappelèrent enfin que la nouvelle fabrique occupait les filles de son âge ; mais à chacune de ces propositions, Merlet opposa la paresse obstinée de l'orpheline et son inaptitude pour tout apprentissage.

— Faut pas s'illusionner le raisonnement, dit^il ea prenant une attitude oratoire ; pour la capacité et pour réducation^ la créature ressemble plus à un corbeau de mer qu'à une chrétienne. Hormi boire et manger, elle n'a jamais pu apprendre à rien faire de ses dix doigts. Or j'ai souvent remarqué que l'oisiveté était la mère de tous les vices, et il est à présupposer que, si l'innocente est laissée à elle-môme, tôt ou tard il en résultera la perdition de son âme et de son corps.

Les voisins firent un signe d'assentiment accompagné de murmures approbateurs.

-— /e sais bien, continua Merlet, qui donna plus d'autorité à sa voix et qui élargit son geste comme tous les orate&rs applaudis, que certains pourront dire : — Puisqu'il y a danger de la laisser libre, il faut l'enfermer; — mais moi j'opine autrement. L'expérience m'a fait reconnaître que le seul moyen de ne pas tomber dans les extrêmes était de prendre un J4iste milieu, et pour lors je dis que le vrai moyen d'arranger tout

le monde est de faire recevoir la pâlotte à Thospice du chef-lieu.

Il y eut un mouvement général d'approbation ; La« vau seul, qui avait jusqu'alors gardé le silence, releva la tête en se récriant. Pour lui comme pour toute la portion du peuple de nos provinces, qui a conservé le sentiment de solidarité dans la famille, cette idée d'hospice entraînait une sorte de flétrissure ; aussi la rougeur lui monta aux joues, et il jeta à Meriet un regard mécontent.

— Qui oBt-ce qui a dit que j'abandonnais Georgi f demandait-il brusquement.

— Personne, répondit Meriet avec importance, mais j'aime à croire que vous ne voulez point, par fausse gloire, la garder à votre charge.

— Pourquoi celaî

•— Pourquoi ? mais probablement, mon cher, parce que les hospices sont faits pour les pauvres et les orphelins. .

— Les hospices sont faits pour les vagabonds et les bfttards , s'écria le vieux marin. Georgi n'a pas besoin du pain d'aumône ; elle a quelqu'un qui prendra soin d'elle. V •

— Je comprends les scrupules de maître Lavau,

dit le juge de paix» qui yenait de s'approcher,. 0t.sa délicatesse l'honore ; mais a-t-il bien réfléchi à la responsabilité, qu'il veut prendre?

— Oui, répondit Simon.

— Et à qui compte-t-il confier la garde de sa nièce?

— Voilà, reprit le vieux gardien du phare en hachant sa phrase comme un homme qui trouve difficilement ses mots; j'ai parlé à quelqu'un... ce matin... pas vrai, Robert?.... Dis-leur que Marguerite prendra Georgi.

— Minute I interrompit le vieux pécheur dont il venait d'invoquer le témoignage ; la femme a promis trop vite, maître Simon.

— Elle ne veut donc plus ? demanda le marin.

— Je ne dis pas ça, reprit Robert; mais Ibl pâlotte n'est pas de garde facile, savez-vous! quand on répondra d'elle, il faudra y veiller ; ça veut du temps, et le temps, c'est de l'argent. .

— T'ai-je proposé de la prendre pour rien? interrompit Lavaud. Le prix est convenu.

— Je sais, je sais, dit le pécheur, qui roulait son benêt avec un peu d'embarras ; mais tout de môme

je voudrais demandor quelque chose à monsieur le juge.

— Voyons, dît ce dernier.

— La pâlotte j continua le pécheur, n'a aucun droit contre mattre Simon, la loi ne Toblige pas à nourrir sa nièce^ et ceux qui l'auront gardée dans leur logis ne pourront rien réclamer que de sa bonne volonté.

— As -tu des raisons d'en^douter? demanda le marin.

— Je ne dis pas ça^ reprit Robert ; mais monsieur le juge sait bien que la volonté, ça change. Des fois on s'ennuie de donner, des fois on manque de monnnaie, des fois on nœurt, et pour lors^ bonsoir 1 qui n'a point de droits n'a point de recours, si bien que la pâlotte demeurerait à notre charge.

— Pourquoi cela ? ne pouriez-vous faire dans ce cas ce que maître Simon refuse de faire maintenant?

— Envoyer la fille à l'hospice ! interrompit le pêcheur ; cela ne se pourrait plus. Quand une pauvre créature a dormi sous votre toit, qu'on s'est habitué à veiller sur elle, à lui rire, à la corriger comme sa propre fille^ on ne peut pas s'en défaire ainsi à commandement. Ce n'«st pas le tout dé dire : — Je ne lui dois rien ! il y a l'accoutumance, voyez-vous ! Puis ces en-

fantSy peu k peu cela s'agrafe à votre cœur. Ou se ré-' signe plutôt à la misère, et quand il ne reste plus '

qu'une bouchée de pain, on en fait deux morceaux I Mais c'est dur^pas moins^de soufirîrpour le sang d'un autre, et c*est la raison pour quoi j'ai peur de trop m'engager.

— Alors, explique-toi, que veux-tu Y demanda Lavau.

Robert parut d'abord hésiter, puis se décida.

— Eh bien ! dit-il , je voudrais , avant de pren- Georgi à ma charge, être un peu garanti pour l'avenir*

— Comment?

— Par exemple... au moyen d'une avance.

Le gardien du vieux phare fouilla dans la poche de sa veste, et en tira deux pièces de cinq francs qu'il jeta sur Itf table.

— Voici la fin de mon argent du mois, dit-il; prends pour la fille : le reste a servi pour la mère.

Robert secoua la tête.

— Quand je le prendrais, maître Simon serait plus pauvre, et je ne me trouverais guère plus riche, répliqu'a-t-ii.

— Ainsi tu refuses ? s'écria le marin. -— Bien malgré moi.

— Alors tu doutes de ma parole T

— - Non, mais je voudrais avoir une caution.

— Et où diable veux-tu qu'il la trouve ! s'écria Merlet en haussant les épaules.

— Où? répéta Simon *, pardieu ! ici; elle esttrouvée, la voilà ! ,.

Et, arrachant de sa veste la croix qu'il présenta à Robert :

-^ Garde-moi ça, dit-il, et si jamais j'oublie de te payer la pension de Georgi, viens me la montrer; si je te renvoie, va la vendre ! Cest mon honneur que je te donne en gage/cela te suffit-il?

— Cela me suffît, maître Simon^ répondit le pécheur ému.

—Alors tout est dit; ramasse ta caution et emmène la fille.

Hais celle-ci n'était déjà plus dans la cabane. Arrivée pendant Tinventaire, elle avait tout observé avec une curiosité étonnée jusqu'au moment^où Ton avait ouvert un petit coffret renfermant les humbles archives de la morte. Là se trouvaient, parmi les actes qui constataient son mariage et la naissance de ses enfants^ une bague de cuivre et une pètite^médaille de plomb recueillies sur le cadavre de Donatien lorsque le ilôt Ta-

vait rapporté au rivage. Conservées par HAdeleine comme un cruel et cher souvenir, elles avaient été reconnues par Georgiy qui fut saisie, à leur vue, d'un invincible désir de les posséder. Elle attenoit en conséquence, accroupie dans un coin de la cabane, que Tattention se fût portée ailleurs ; puis, rampant avec une adresse de sauvage jusqu'à l'armoire entr'ouverte, elle glissa la main dans le coffret, saisit les deux souvenirs convoités et gagna la porte sans être aperçue.

Elle traversa en courant plusieurs ruelles, les mains serrées sur le petit châle de cotonnade qui cachait son innocent larcin, tourna la jetée^ et arriva à la grève jusqu'à l'une des grandes roches qui bordaient le rivage.

Grûce au déplacement des eaux, cette masse jaunâtre, autrefois crénelée par la vague, se dressait maintenant à une portée de mousquet des plus hautes marées. Les algues marines qui la tapissaient naguère étaient remplacées par de pâles traînées de lichens et mousses fauves. Un enfoncement creusé dans là face qui regardait la mer avait été adopté pour foyer par les caboteurs, ce qui lui avait fait donner le nom de Hoc brûlé. Quelques équipages y établissaient leur cuisine pour économiser les frais de. chaudière dans les cabarets du port, et tous y faisaient fondre le brai des-

tiné à recouvrir les coutures du navire fatigué par la mer.

Dans ce moment même, maître Bardanou et deux de ses matelots, Loustot et Bragantal , s'y trouvaient réunis autour d'un feu près de s'éteindre et devant une marmite de fer d'où s'exhalait l'odeur du goudron. La bisqmne échouée à une centaine de pas, montrait ses flancs diaprés de lignes brillantes qui indiquaient un calfatage récent. Les trois Provençaux venaient d'achever la bouillabaisse qui leur avait servi de souper; le capitaine de la Victorieuse fumait, tandis que les deux autres marins, assis sur le sable fin de là grève, s'étaient remis à préparer du filin.

Georgi'y qui arrivait à la Grande-Roche par le côté opposé, ne les aperçut pas. Elle se glissa entre deux espèces de contreforts, s'aida des aspérités de la pierre^ pour atteindre plus haut, et disparut parmi les crêtes déchiquetées qui couronnaient la masse granitique.

Au centre même s'ouvrait une large fissure, par laquelle la jeune fille se laissa glisser jusqu'à une petite grotte intérieure, autrefois creusée par les flots, et découverte par Donatien en cherchant des nids de goélands. Dans ses difiérentes fuîtes de chez sa mère, c'était là que l^pcUotie avait trouvé une retraite, et elle y revenait en-

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