‹ Les Anges du foyer (volume 2)Chapitre 15 sur 15 · EP · texte numérisé non relu

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LE GARDIEN DU VIEUX PUAltE. 131

tiaé à recouvrir les coutures du navire fatigué par la mer.

Dans ce moment même, luallre Bardanou et deui de ses matelots, Loustot et Bragantal , s'y trouvaient réunis autour d'un feu près de s'éteindre et devant une marmite de fer d'oh s'exhalait l'odeur du goudron. La bitgutne échouée à une centaine de pas, montrait ses flancs diaprés de lignes brillantes qui indiquaient ua calCatage récent. Les trois Provençaux venaient d'achever la bouillabaisse qui leur avait servi de souper; le capitaine de la Victorieuse fumait, tandis que les deux aatres marins, assis sur le sable fia de là grève, s'étaient remis à préparer du Glin.

Georgi; qui arrivait à la Grande-Roche par le cdté opposé, ne les aperçut pas. Elle se glissa entre deux espèces de contreforts, s'aida des aspérités de la pierre, irut parmi les crèles masse granitique, large fissure, par la- :r jusqu'à une petite par les flots, etdëcou- [es nids de goélands.

a mère, c'était là que , et elle y revenait en-

oore souvent rêver, dormir ou penser à son frère mort, car Madeleine n'avait rien exagéré en parlant de la préférence de Georgi pour Donatien. C'avait été le premier ou plutôt le seul attachement de sa vie. Tout ce qu'il y avait chez elle d'ardeur, de jugement , de souvenirs, se rattachait plus ou moins directement à son compagnon d'enfance. Hors de là, tout rentrait dans le vague domaine de l'instinct. Cette âme qui semblait être sortie des limbes encore endormie s'était un instant éveillée à la voix de Dona ; elle avait quelque temps vu et compris, non par elle-même, mais par lui ; c'était seulement quand il était mort que la nuit s'était faite de nouveau, et que Georgi avait tout perdu, tout sauf je ne sais quelle mystérieuse communication avec la nature. Étrangère aux hommes, là pâlotte ne l'était ni aux vents, ni aux flots, ni aux nuées. La voix de la création réveillait en elle mille échos ; elle aimait à l'entendre, elle y mêlait les modulations sans règle de sa propre voix ; on eût dit que, bercée sur le sein de cette grande nourrice commune, elle conversait avec elle, comme l'enfant avec sa mère, par desbalbutiements confus, mais joyeux.

•Cette perceptioû instinctive et le souvenir de Donatien formaient, à vrai dire, toute l'âme de Georgi;

LE GARDIEN DV VlËUX PHARE. 153

iùsàs ce dernier souvenir avait une ténacité vivace contre laquelle le temps ne pouvait rien. Loin de s'être affaibli à la longue, son attachement pour Dona avait paru grandir dans la séparation de la tombe, comme il eût fait dans Tintimité journalière de la vie. Sans aucune des distractions qui dissipent le cœur, n'ayant qu'un sentiment et qu'une idée, la pâlotte avait con^ tinué à s'occuper de son frère comme s'il eût été là. Incapable d'aller plus loin que le présent, son esprit n'avait jamais bien saisi ce qu'il y avait d'absolu dans ce mot de mort ; pour elle^ c'était moins la disparition étemelle que l'absence.

Cette absence pourtant lui était parfois une cuisante douleur. Quand la conscience de son isolement se réveillait plus nette et plus vive, elle entrait dans de subits désespoirs qui lui faisaient pousser des cris et se rouler sur la terre. Rien alors n'eût pu la consoler : c'était le chien qui pleure son maître, et ne comprend point la voix qui lui parle ; mais, ses larmes épuisées, elle reprenait toute sa tranquillité.

Du reste, aux heures de tristesse comme aux heures de joie, la grotte du rocher était le lieu ordinaire où elle, aimait à se réfugier. Elle y avait réuni toutes ses •pauvres richesses^ soigneusement ensevelies sous le

sable. C'était une petite croix qu'elle tenait de Madeleine, un chapelet donné par son oncle Simon, une branche de buis bénie par le curé le jour des Ratneaux, et quelques coquillages bizarres recueillis sur la grève aux grandes reverdies.

Elle venait y ajouter la médaille et Tanneau de Dona.

Après avoir retrouvé son trésor enfoui ,. elle, l'étala devant elle, et, couchée sur quelques brins de varech desséchés, elle se mit à examiner chaque objet Tua après Tautre. Cette revue qui se renouvelait de loin ea loin, était habituellement pour rinlelligence de Georgi une occasion de réveil. A l'aspect de ces souvenirs, mille images du passé se soulevaient et tourbillonnaient confusément dans sa mémoire. Elle allait alors de l'une .à Tautresans s'arrêter à aucune, et entrevoyait çà et là mille perspectives aussitôt évanouies. C'était une sorte de rêve, dont elle se donnait la fête à ses heures de lucidité, et qu'elle s'efforçait de prolonger d'autant plus, qu'au milieu de sa confusion une image surnageait toujours, et reparaissait sans cesse pour éclipser toutes les autres : celle de Donatien I Dans tous ces retours en arrière, son doux fantôme se redressait souriant comme un souvenir d'affection, de bien-être et de U^

LE GARDIEN DU VIEUX PHARE- iZH,

berté. Tant qu'il avait vécu, en effet, Georgt encore enfant avait été abandonnée au courant de ses fantaisies ; c'était seulement après la mort de Donatien que Madeleine avait voulu lui imposer le joug du travail, si bien qu'une coïncidence confondait, dans la mémoire de la pauvre fille, Timage de Dona et celle de ses heureuses années. Il avait été le Saturne de cet âge d'or ! Aussi sa pensée se mélait-elle inévitablement à toutes les douces réminiscences ; elle flottait sur le passé à la manière de ces étoiles par lesquelles tout s'illumine autour de nous d'une charmante lueur.

Il y avait déjà longtemps que la pâlotte se tenait là couchée sur le sable fin de la grotte et dans le demisommeil de la rêverie, quand des voix, dont l'accent s'élevait^ lui firent relever la tête. Une paroi de médiocre épaisseur séparait sa retraite de l'enfoncement fréquenté par les caboteurs. Georgi approcha son œil d'une fente qui, grâce à l'obscurité de la grotte, permettait de voir au dehors sans être vu, et elle reconnut Martin Bardanou avec ses deux matelots.

Le capitaine provençal semblait en proie à la double excitation de l'ivresse et de la colère. C'étaient ses malédictions furieuses qui venaient d'attirer l'attention de Georgi. Quelques jours auparavant^ on l'avait chassé

de la grande auberge de l'Aigle d'or avec ses gens^ et le souvenir de cet affront Texaltait jusqu'à la fureur.

~ Que le tonnerre du firmament me fasse poussière^ si je ne me venge pas ! s'écriait-il en frappant du poing la gamelle retournée.

— Cette racaille de Ponantais ! dit Loustot; ils sont fiers d'avoir eu le dessus^ parce qu'ils étaient dix contre trois.

Bragental^ qui tordait un filin sur sa cuisse^ haussa les épaules.

— Qu'est-ce que je t'ai répété cent fois? dit-il d'un ton superbe ; que tout ce qui n'était pas Provençal devrait être attelé en guise de limonier I Aussi bien, si j'étais roi de France, je mettrais ces lascars du Ponant hors l'humanité ! Vrai ! rangés parmi les brutes, et le bon Dieu en rirait !

— Oui, oui, reprit Bardanou; mais, en attendant, il faut que j'en extermine ! C'est un besoin, voyez-vous ; cela me court dans les veines, cela me crie dans les entrailles.

Le premier matelot le regarda en riant.

— Ah çà ! capitaine, dit-il ; mais c'est donc une maladie? Je comprends qu'un Ponantais prenne toujours

LE GARDIEN DU VIEUX PHARE. i37

sur les nerfs ; tnais il me parait que vous avez une préférenëi»^pour ceux d'ici.

— Gela date de mon premier voyage^ répondit Bardanou.

— Ah ! ah ! voyez-vous ! Et pourrait-on savoir la cause, sans vous commander?

— La cause ! répéta le capitaine, la cause, c'est tout ! La première fois que je suis entré dans leur gueux de porty voilà douze ans^ j'ai vu que c'étaient des brigands.

— Ahlbahl

— Chaque fois que je leur parlais, je les voyais ricaner, et, quand je leur demandais pourquoi, ils me répondaient que c'était à cause de mon accent.

Les deux matelots se récrièrent.

— Comprenez- vous ! reprit Bardanou en jurant, les imbéciles me trouvaient de l'accent! Ils ne sentaient pas que c'étaient eux qui en avaient ! — J'ai reconnu sur le quart d'heure que j'étais dans un pays de sauvages.

— Et le capitaine les a traités en conséquence, reprit Bragantal, on m'en a montré un l'autre jour qu'il a drôlement arrangé.

— Le borgne? demanda Bardanou avec un sourire de satisfaction féroce.

— Non, un boiteux.

— Ah ! je sais. Celui-là est d'une autre année.

— Il parait qu'à chaque voyage, le capitaine laisse de ses marques. Si cela continue, il fera du pays un hospice d'infirmes.

— Eh bien ! ils ne l'auront pas volé, reprit Loustot, après les désagréments qu*ils ont causés au capitaine.

— Pour son accent?

— Et pour autre chose encore, pour la femme du charpentier

Le Provençal, qui allait porter le verre à ses lèvreS; tressaillit.

— Qui est-ce qui t'a dît cela? s'écrîa-t-il en pâlissant.

— Pardieu ! c'est l'autre jour qu'on en causait à la grande auberge, reprit le matelot; ils ont raconté le rendez-vous donné à la femme et où vous avez trouvé le mari.

Bardanou fit un mouvement.

' —- Il paraîtrait même que tous les gens du port étaient avertis et qu'ils se tenaient à la porte pour voir manœuvrer la trique du charpentier.

— Le capitaine a donc été battu? demanda Bragantai.

— Et reconduit jusqu'au navire à coups de pierres par les voisins, acheva Loustot.

w. Ah ! bien ! je comprends à cette heure qu'il ait besoin de les exterminer, s'écria le matelot. Tonnerre du ciel ! en voilà un affront I et penser que vous n'avez pas pu vous revenger, capitaine 1

•— Qui est-ce qui t'a dit ça, lascar? répliqua Bardanou les lèvres tremblantes et l'œil enflammé. . — Trédames I je le sais, puisque le charpentier est parti pour Nantes, où il fait fortune.

— Oili; mais le vrai auteur de l'affront était celui qui avait découvert la chose et averti les voisins.

— Qui donc?

— Un méchant mousse à peine sevré, le fils de la vieille drdlesse qui a été enterrée ce matin.

— Et celui-là, le capitaine a pu lui donner une leçon? Un éclair de férocité triomphante traversa le visage

de Martin Bardanou.

— Celui-là l répéta-t-il en ricanant, savez-vous où il était quelques jours après l'aventure?

— Où donc ?

— A cinq brasses sous l'eau I

i40 EN QUARANTAINE.

Les deux matelots redressèrent la tête.

-r- Et c'est le capitaine?... s'écrièreat-ils en même tepips.

Le Provençal sourit.

— Non, reprit-il d'un accent ironique ; accident de mert comme on dit sur les livres de loch. Je revenais un soir de la fabrique dans le canot, quand j'aperçois au milieu de la brume une mauvaise barque qui navi* guait au plus près, et je reconnais à la barre ce brigand de Donatien. Il dormait, je suppose, car j'arrivais sur lui grand largue sans qu'il eût l'air de s'en apercevoir. Je pensai en moi-même : — Pour être si distrait» il faut que le gueux soit occupé de l'histoire de la charpentière! Naturellement cela me monte les nerfs. J'avançais toujours à sa rencontre; ma foi! comme mon canot était neuf et sa barque pourrie Je me dis : ~- Âprès tout, la mer est un grand chemin, et on ne se dérange que pour ses amis. Je serre l'écoute, et je laisse porter sur le bateau !... Ce fut l'affaire de rien. Au moment de Tabordage^ j'entendis un cri, la voile pencha, puis disparut brusquement; l'embarcation avait coulé comme un panier.

Ici une exclamation étouffée retentit sous le rocher. Bardanou tressaillit et releva la tète; mais n'apercevant

que les deux matelots, il crut qu'elle était échappée à l'un d'eux.

— Eh bien! quoi? qu'est-ce qui t'étonne, toi? dit- il en fixant surBragantal des yeux menaçants.

— Rien, capitaine, répliqua le matelot embarrassé.

— Est-ce que je n'étais donc pas dans mon droit, et c'était-il à moi de m'occuper de la barque des autres?

— Je ne dis pas ça.

— Après tout, qu'est-ce qu'il y a, voyons ? Un chalandoux ponantais de moins !

— C'est juste, dit Loustot; mais tout de même il ne ferait pas bon pour le capitaine, si on savait la chose dans le pays.

— Est-ce que tu comptes la répéter? demanda Bardanou, qui commençait à sentir ce que sa confidence avait eu d'imprudent. Par tous les noms du diable ! si je le croyais, tu ne reverrais jamais la Cannebière.

— Soyez donc calme ; on sait parler et on sait se taire, dit le matelot, qui voulait évidemment éviter une querelle. '

— Prends-y garde, reprit Hartin Bardanou en insistant, tù sais que je ne vaux rien.

— C'est connu^ capitaine.

— Pour lors, ne Toublie pas; veille au grain et tiens ta langue à la cape. Si on me taquinait jamais à propos de ce Donatien, çà serait à arranger entre nous trois, vu que toi et Bragantal vous êtes les seuls à savoir l'affaire.

Bardanou se trompait ! Il avait, à son insu^ pour troisième confident la pâlottCy qui avait tout entendu.

Elle ne comprit pas bien au premier instant. Les perceptions arrivaient embrouillées à cet esprit, et le plus souvent y restaient comme enfouies. Il fallut l'intérêt tout particulier qu'elle prenait à Dona pour l'amener à une volonté de réflexion qui pût lui éclaircir la confidence du Provençal. Elle s'efforça de fixer sa pensée; elle se rappela, elle comprit !

Ce fut pour elle toute une révolution intérieure. Après la découv^ta lentement achevée vint un ressouvenir douloureux de la mort d& son frère, puis le désir de la venger. Ce dernier sentiment fit bientôt oublier les autres; ce fut comme une flamme qui gagnait de proche en proche et finissait par tout envelop-

per. Le propre de ces natures incomplètes est de n'avoir place que pour une idée ou une passion et de s'y donner tout entières. Une fois saime de cetle pensée de vengeance, Georgi ne s*en laissa plus détourner. Elle chercha longtemps les moyens de la réaliser, combina son plan et en régla les détails avec la minutieuse patience des esprits bornés, puis attendit silenciçiuse-»

ment Fheure de l'exécution.

Accroupie dans sa mystérieuse retraite, elle vit les rayons du soleil couchant qui glissaient à travers les fentes du- rocher se raccourcir et s'éteindre; elle eùtendit le son des trompes marines rappeler les vaches errantes des dunes à Tétable ; enfin, quand le coin de ciel qui lui apparaissait par l'ouverture de la grotte se fut pailleté d'innombrables étoiles , elle se leva lentement et descendit avec précaution jusqu'à la grève.

Elle tourna sans bruit le rocher et s'avança vers l'enfoncement où, deux heures auparavant ^ l'équipage de la bisquine se trouvait réuni. La place était alors déserte. Sous l'ai^cade de granit noircie par la fumée, quelques détnris de planches indiquaient l'endroit où le feu avait été allumé. Georgi s'agenouilla devant les cendres amoncelées, les écarta avec soin^

144 EN QtJAtlANTAlNE.

retrouva quelques étincelles qui brillèrent dansTobsca* rite, rapprocha les esquilles de sapin et, en les attisant doucement de son haleine, ranima le foyer éteint. Elle se^retourna enfin du côté de la mer.

On voyait se dessiner dans Tombre la silhouette de la bisquine renversée sur le flanc. Elle s'en approcha sans bruit, fit le tour du navire échoué et prêta l'oreille. Aucun bruit ne se faisait entendre à bord. Le chien lui-» même, qui d'habitude couchait près de la barre du gouvernail et grondait à la moindre approche, ne s'y trouvait point ce soir-là; son maître l'avait vraisemblablement appelé; il dormait près de lui dans la cabine. Rassurée de ce côté, la pâlotte se retourna vers le port.

La jetée était également abandonnée ; au loin seulement, vers Textrémité des quais , la grande auberge restait encore éclairée, et le douanier de garde se promenait lentement devant sa hutte de planches.

Après avoir hésité un instant, Georgi retourna au rocher et 3'assit devant le foyer, dont la flamme commençait à trembloter au vent du soir. Les yeux fixés vers le port, elle vit les fenêtres de l'aliberge devenir obscures comme celles des autres maisons et le douanier, fatigué de sa pantière, rentrer dans la cabane. 7

Il y eut alors comme ime longue pause pendant laquelle tout resta désert et muet. La pâlotte eut beau regarder^ écouter : elle ne vit d^autre mouvement que celui des vagues qui s'agitaient au loin^ elle n'entendit que la rumeur confuse des mille insectes qui poursuivaient^ dans le sable des grèves^ leur travail mystérieux.

Tout à coup onze heures sonnèrent à l'église. Les vibrations de l'horloge retentirent dans la nuit et s'y éteignirent sans rien réveiller.

Geo^gi parut alors se décider. Elle saisit les deux tisons les mieux enflammés^ se redressa lentement et s'avança vers le navire. Livrée à une sorte d'exaltation égarée^ elle psalmodiait à demi-voix l'hymne funèbre dont elle avait fait son chant favori, en y entremêlant des mots de souvenir ou de menace. Seule ainsi au milieu de la nuit^ glissant sur le sable^ les mains armées de flammes et murmurant son air de mort^ on l'eût prise pour cette fée de la haine que les Celtes de l'Arroorique invoquent encore sur quelques-unes de leurs collines dépouillées.

— De profundis clamavi ad te,,. Je viens^ je viens^

je viens ! répétait-elle tout bas; fiant aures tuœ inten*

dentés... Us ont mis Dona sous l'eau... moi> jeles métis

trai dans le feu... Quia apud Dominum miwieordia... SoufDle, bon vent^ souffle comme le jour où je revenais avec Dona I

Elle était arrivée près de la bisquine, qu'elle longea' en cherchant l'endroit le plus favorable. Les flancs du navire, desséchés la veille par le chauffage et brillants de brai encore humide, semblaient préparés pour l'incendie^ mais il fallait que celui-ci fût assez rapide pour surprendre le meurtrier de Donatien dans son sommeil et lui rendre la fuite impossible. L^l pâlotte revint plusieurs fois sur ses pas comme si elle hésitait à choisir; enfin elle s'arrét'a à la poupe et en approcha un des tisons. Au premier contact, le bitume s'alluma aVec un léger pétillement, et la flamme, suivant la couture récemment calfatée, s'élança le long de la carène comme une ligne de feu. Georgi ne put retenir une exclamation de joie.

— Ils brûlent! ils brûlent! psalmodia -t- elle en riant... ah! ah! éhl^.sustinuite, Z>omine... Dona sera content.

Elle avait approché le second tison, et un nouveau cercle enflammé commençait à courir, quand un bruit de pas retentit au détour de la jetée. Occupée de son œuvre de destruction, la pâlotte n'y prit point garde.

Cependant les pas approchaient. Tout à coup deux cris partirent; Georgi se retourna effrayée et voulut fuir. U était déjà trop tard; la main de maître Simon venait de la saisir.

— Quo fais-tu là y malheureuse 1 s'écria le vieux marin.

— Pardieu ! vous le voyez, dit Herlet, elle met le feu au navire de Bardaqou.

— Par le ciel 1 c'est la vérité, je vois la flamme briller... Au nom de Dieu! maître Jacques, avertissez Té^ quîpage.

— C'est inutile, j'entends le capitaine appeler : il se sera aperçu de la chose.

— Il faut aller à lui, reprit vivement Lavau en faisant un pas vers l'échelle de la bisquine.

Mais le patron l'arrêta.

— C'est-à-dire qu'il faut filer son nœud , dit-il à voix basse et en l'entraînant. Que Dieu nous assiste ! Voulez-vous être vu par le Provençal pour qu'il nous accuse d'avoir mis le feu?

— Mais en lui expliquant tout?...

— Il enverra la pâlotte devant les juges... Écoutez, voilà leur chien qui aboie... ils n'auront pas de peine

à tout éteindre seuls... Vite^ vite^ embarque 1 il ne fait pas bon ici pour nous.

Il entraîna Simon et tieorgi, et tous trois atteigni« rent la petite crique où le canot se trouvait à flot sous la garde du matelot Rigaud^ qui avait tout préparé pour le départ. Lavau y poussa sa nièce, la barque déborda, les voiles furent bissées, et le patron mit le cap sur le vieux phare.

Ce fut alors seulement que Simon et lui voulurent interroger la pâlotte au sujet de Tétrange tentative quils venaient de prévenir; mais tous leurs efforts furent inutiles. Â partir du moment où ils l'avaient surprise, elle était retombée dans son abrutissement muet. Assise au fond de la barque, le corps droit, l'œil fixe et arrondi, elle ne semblait rien comprendre à tout ce qui lui était demandé : Tindignation du vieux marin s'amortit forcément contre cette inertie bé* bétée.

'— Dieu me damne ! dit-il en pliant les épaules, elle n'a pas même Tair de s'apercevoir que je lui parle.

Merlet hocha la tête d'un air capable.

^ Que voulez- vous ?répliqua-tril, ça n'a pas plus de conscience de ses actions que Tenfant qui vient denaî* tre ; mais, pas moins, nous sommes arrivés au bon

moment : un quart d'heure plus tard, les Provençaux étaient eniumés dans leur entre pont comme des renards dans leurs terriers.

— Grâce à Dieu! il ne paraît pas qu'il leur soit arrivé malheur, fit observer Simon, qui regardait vers le port; s'ils n'avaient pas été maîtres de l'incendie, on verrait d'ici la flamme.

— Bah ! soyez donc paisible, reprit Merlet avec une fine grimace, Bardanou est trop diable pour que le feu lui porte quelque nuisance; il doit être dans la braise comme le poisson dans la mer. Ce que je crains^ c'est qu'il ne soupçonné quelque chose et qu'il ne dénonce la pâlotte.

— Que pourrait-on faire à une malheureuse dont l'esprit n'a pas d'yeux ? dit le marin.

Merlet remua la tête en grommelant :

^ — On ne sait pas, on ne sait pas, dit- il ; les juges ont des idées... Sans compter que la loi sur les incendiaires n'est pas douce, savez-vous? Les galères ou la guillotine I

— Est-ce possible ?

— Comme j'ai Thonneurde vous le dire. Si on en venait là, vous concevez quel désagrément pour elle et pour vous ?

iSO EN QUARANTAINE. ^

— Non, non, ça ne peut pas être... ça ne sera pas ! interrompit brusquement Lavau, comme s'il se parlait à lui-même... Non, quand je devrais la noyer de mes mains... elle d'abord, moi ensuite... mais il n'y a rien à craindre, pas vrai, maître Jacques t Nous sommes seuls à l'avoir vue?

— Autant qu'un homme peut jurer, j'en jurerais, répondit prétentieusement le patron. Cependant, si vous m'en croyez^ vous garderez Georgi là-bas.

— Au phare? répéta Simon, c'est contraire au rè« glement.

— Hais c'est conforme à la prudence, ajouta Merlet, si on la voit, on peut la soupçonner, tandis que, si elle est absente, personne ne pensera à elle. Bardanou part dans quelques jours, et, à mon prochain voyage au phare, je pourrai la prendre pour la ramener à Robert.

Malgré son respect pour la consigne, Lavau sentit la sagesse du conseil. L'idée de voir la fille de sa sœur, en prison, soumise à un jugement, condamnée peutêtre, lui inspirait d'ailleurs une épouvante qui lui eût fait tout accepter. Merlet etRigaud promirent d'être discrets. Quant au gardien qui l'avait remplacé pendant quelques jours au vieux phare, il fut convenu qu'on

lui cacherait Tarrivée de Forpheline. Il suffit pour cela de la déposer sur rextrémité de l'Ilot opposé à la cale de débarquement, puis de gagner cette dernière, où le remplaçant de Simon accourut bientôt, ravi d'é* tre relevé de sa garde solitaire.

Il aida le patron à mettre à terre les provisions de la semaine, prit rapidement congé, puis entra dans le ca« not, qui poussa au large.

Le vieux marin attendit que la voile ne fût plus qu'un point blanc presque perdu dans l'espace. Descendant alors vers les rochers où Georgi avait été débarquée, il rappela et la fit entrer dans la tour qui servait en même temps d'habitation et de phare.

Quelques heures semblèrent suffire à la pâlotte pour s'habituer à son nouveau séjour. Au premier instant, maître Simon avait voulu renouveler son interrogatoire sur ce qui s'était passé à terre ; mais le silence obstiné de l'idiote et sa propre di^Sculté de parole, avaient bientôt mis fin à l'enquête. Georgi fut donc laissée à elle-même, et put prendre librement possession de rUot désert.

Cette solitude n'avait rien de nouveau pour elle. Accoutumée depuis la mort de Donatien à vivre loin de toute compagnie et au milieu des rochers, c'était là vraiment qu'elle se trouvait à Taise. Non-seulement toutes les images de ces sierras maritimes lui étaient devenues familières, mais elle en avait besoin. — Folles vagues dansant sur les récifs, nuées qu'emportait le vent^ cris rauques des oiseaux de mer qui tournoyaient

surrabîme, rafales fouettant les cimes décharnées! Thabitude avait fait de tous ces aspects et de tous ces bruits une partie d'elle-même; c'était seulement où ils n'étaient pas qu'elle voyait 4e désert.

Aussi, retrouvant dans son nouveau domaine ce qui, lui était connU; y fut-elle bientôt établie. Parfois abritée au fond d'une anfractuosité, suspendue à quelque escarpement ou debout sur un sommet isolé, Georgi s'oubliait des heures entières à regarder la mer et à s'enivrer de la rumeur des flots; d'autres fois, prise d'une activité curieuse, elle allait de rocher en rocher, '

cherchant aux fentes les plus cachées les nids des goô-

lands, ou écartant les longues draperies d'algues ma-

rines pour découvrir les bancs de coquillages et la retraite des sauterelles de mer'(i ) .

L'îlot, formé d'un entassement granitique dont le phare occupait la crête, se reliait à une chaussée d'écueils qui se découvrait à l'heure du reflux. C'était là qu'avant rétablissement du phare les navires, poussés par la houle et trompés par l'obscurité, venaient se perdre sur des brisants dont rien ne leur annonçait l'approche. Â marée basse, l'œil apercevait encore au

(1) Langoustes.

iU ^ EN QUMIANTAINE.

fond des eaux ou dans les fissures du roc des débris d'ancres, de ferrements rongés par la rouille et de quilles à demi enfouies dans le sable : lugubres vestiges de naufrages déjà oubliés.

Georgi explorait chaque jour cette chaîne de récifs en s'efforçant d'arracher à la mer quelques épaves sous-marineSy et maître Simon la laissait faire. Sa présence n'avait rien changé dans la vie du vieux gardien. Voyant que le silence de Tidiote respectait son propre silence, il s'était vite accoutumé à cette espèce d'ombre pâle et fuyante qui errait* sur son rocher. II lui sembla même, au bout de quelques jours, qu'elle complétait sa solitude. Elle était là, en effet, comme une représentation muette du monde absent. Aux heures de repas, un cri d'appel sufSsait pour la faire

accourir; puis elle disparaissait à la manière des oiseaux sauvages.

Sauf quelques rares paroles échangées par aventure, tous deux vivaient ainsi à part, la pâlotte parmi lei^ récifs, et Simon sur la terrasse du phare. Enveloppé dans son noroit de drap bleu, les mains sous les aisselles et la pipe entre les dents, il restait là depuis le lever du soleil jusqu'au soir, le regard perdu sur cette plaine d'azur que moiraient [les courants. Habile

à étudier au loin les voiles qui cinglaient en tous sens, il savait reconnaître la destination du navire, son importance et sa nation. Une longue-vue, toujours braquée sur le parapet de pierre, lui permettait de scruter tous les coins de l'horizon. Du haut de sa tour isolée, il assistait à cet étemel combat du génie humain contre les obstacles de la création ; il voyait se croiser les mille liens d'intérêts ou de nécessités qui, à travers les tempêtes et les abtmes; rattachent l'un à l'autre les peuples séparés. II avait là le spectacle journalier que nous cherchons à notre fenêtre aux heures d*oisiveté ; seulement la rue sur laquelle il regardait était l'infini, et formait le carrefour de deux mondes. ' Un soir, après avoir promené sa longue-vue vers tous les points du ciel, il l'arrêta sur le petit port, dont une voile venait de doubler la jetée. La mer était sombre plutôt qu'agitée ; mais la rafale de nuit qui commençait à s'élever à l'ouest fraîchissait d'instants en instants. A mesure que le caboteur perdait Tabri de la terre, on le voyait s'incliner davantage et labourer plus péniblement la vague. Il s'efforçait de monter dans le vent pour atteindre la passe pendant que le soleil éclairait encore sa route.

- Bien que la manœuvre lût hardie, elle n'avait rien

186 EN QUÀRAMAINE.

qui pût inquiéter. Après Tayoïr suivie un instant, maître Simon quitta la longue-vue, promena encore son regard à l'horizon ; puis, rétrécissant peu à peu le cercle qu'il embrassait, le ramena sur la chaîne de récifs et sur rtlot.

Le soleil couchant les empourprait déjà de ses lueurs, et le flux commençait à ensevelir la chaussée sous ses tourbillons écumeux.

Tout à coup le vieux gardien aperçut la />^/o^/e qui accourait de la pointe extrême de recueil, franchissant avec peine les ravines déjà envahies par la mer, et grimpant le long de la pente abrupte qui les réunissait à rilot. Elle portait dans ses bras un fardeau informe dont le poids semblait ralentir sa marche. Elle atteignit pourtant la base du vieux phare. Simon l'entendit bientôt dans Tescalier tournant et la vit enfin apparaître sur la terrasse, les traits brillants d'une joie triomphante.

— Q«*y a-t-il? demanda le marin étonné.

Elle ne répondit que par l'interjection stridente qui lui était ordinaire dans ses élans de joie, et déposa l'objet qu'elle portait aux piqds de Simon.

Celui-ci reconnut alors un de ces petits barils anglais destinés aux spiritueux, et de la contenance d'un

gallon. Débris (Je quelque naufrage, les algues et les coquillages, sous lesquels il avait presque disparu, attestaient son long séjour dans les flots.

Maître Lavau demanda à la péUotte où elle Favait découvert.

— Là... là... dit-elle en montrant du doigt un récif dont on n'apercevait plus que le sommet, j'en ai encore vu d'antres; mais le rocher les tient. Regardez, il y a des cercles de fer.

Elle arracha les varechs dont le barillet était enveloppé ; le marin le souleva.

— • Par ma foi ! il est plein, dit-il avec une vivacité qui ne lui était point ordinaire ; il faut voir ce que c'est.

Et, ouvrant le couteau retenu à sa boutonnière par une tresse de cuir, il le glissa entre les douvelles noircies. Un liquide doré jaillit presque aussitôt sous ses doigts en répandant un parfum qu'il reconnut.

— Dieu nous sauve 1 c'est du rhum I s'écria le marin, dont le visage s'était éclairci; tu as trouvé là un trésor !... Vite, vite, prends garde, Georgiy que je descende le baril; j'ai peur qu'il n'ait quelque avarie^ et qu'il ne me sombre entre les mains I

Il l'avait soulevé avec la sollicitude d'un père pour son enfant; il gagna la pièce qu'il habitait, et prit

toutes les précautions nécessaires. II commença toutefois par déguster la précieuse liqueur, afin d'en reconnaître la qualité. Après avoir vidé son verre à petits coups^ il fit claquer sa langue contre son palais^ et toutes les rides de son visage semblèrent sourire.

Du vrai Jamaïque 1 murmura-t-il ; ça doit venir de quelque navire anglais... Ces gredins-là ne boivent jamais que du meilleur !

Il remplit de nouveau son gobelet^ et recommença à boire en parlant entre chaque gorgée.

— Quelle chaleur 1 quel goût ! Sur ma vie ! pâlotte , sans toi le baril dormirait encore au fond de la mer... C'est le bon Dieu qui m'a fait te rencontrer l'autre soir sur la grève et t'emmener ici... J'y ai gagné une provision de rhum... et le Provençal d'avoir encore un navire sous ses pieds. •• car, grâce au ciel I labisquine n'a rien eu.

— Rien? répéta Georgi.

— A preuve qu'elle vient de sortir du port et qu'elle SAvigue vers la passe, reprit le vieux gardien.

Lsl pâlotte covxxjX à l'étroite croisée, et Simon lui indiqua le navire dont on avait quelque peine à distiorguer la voilure aux lueurs du soir.

La rafale qui contrariait sa mardio s'était insensible-

ment transformée en une de ces brises sèches, brusques et continues, auxquelles les marins donnent le nom de brises carabinées. La mer tourmentée avait pris la couleur glauque et l'aspect froid qui indiquent les longues tenues de . vent. Aux derniers rayons du jour qui s'éteignaient vers le couchant, succédait la clarté terne d'une nuit à la fois sans nuages et sans étoiles.

Maître Lavau fit observer que la bisquine courait bord sur bord sans paraître gagner beaucoup ; elle devait employer une partie de la nuit à doubler le phare et à chercher la passe.

Tout en continuant à remplir et à vider son verre, il expliqua à Georgi les diflScuItés de cette recherche, dans laquelle la moindre erreur pouvait conduire au naufrage. Le rhum avait donné au taciturne gardien une singulière facilité d'élocution. On connaît cette hâblerie de chasseurs racontant que des braconniers, surpris par un froid prodigieux, allumèrent dans les bois un feu de bruyères^ et, entendant éclater subitement un grand bruit.de voix, s'aperçurent que c'était leur brasier qui faisait fondre toutes les paroles gelées dans Tair ! quelque chose de semblable paraissait s'opérer chez Simon : la chaleureuse liqueur semblait fondre

m EN QUARANTAINE.

la glace qui avait retenu jusqu'alors les sensations et les pensées muettes au dedans. Il se mit à parler tour à tour de sa jeunesse, de ses campagnes, de sa croix livrée en gage, mais dont le ruban avait laissé une marque sur sa veste déteinte. Il la montra à Georgi.

— * Cette marque-là, vois-tu, dit-il, suffit pour m'avertir; c'est comme iine inscription imprimée là, près de mon cœur ; elle me dit dans son langage : — Rappelle-toi ce que tu as été, et prends garde à ce que tu seras ; ne m'oublie pas, fais ton devoir !

Et comme si ce dernier mot eût réveillé en lui un souvenir subit, il replaça brusquement son gobelet sur la table^ regarda vers la fenêtre et se levant :

— Voici l'heure de le faire ! ajouta-t-il ; vite, Georgi^ ma lanterne; le feu devrait être déjà allumé là-haut... Malédiction sur ton baril I S'il devait me faire oublier la consigne, je le renverrais au fond de la mer.

11 prit la lanterne, et monta à la chambre de l'appareil.

La pâlotte, debout près de la petite fenêtre, continuait à suivre du regard la- voile de la bisquine, qui

n'apparaissait plus que comme un point blanc dans la nuit. Sa haine contre le capitaine provençal, assoupie un instant loin de lui, venait de se réveiller dans^toute

LE GARDIEN DU VIEUX PHARE. i6i

l^a violence. En le voyant ainsi près d'échapper, elle sentait une sourde colère qui faisait trembler la main dont elle serrait les barreaux de la fenêtre. Oh ! pour venger Dona, que n'était-elle un dé ces flots qui emportaient le navire, un de ces souflQes qui le poussaient, un de ces rocs sur lesquels passait sa quille rapide ! Avec quel élan de cœur elle demandait tout bas la punition du meurtrier ! Comme elle eût prié à mains jointes à deux genoux, si elle eût connu une prière pour solliciter la mort d'un ennemi !

Par instants, lorsque le caboteur disparaissait dans TombrO; elle espérait que ses vœux avaient été exaucés , mais bientôt elle le voyait blanchir de nouveau sur le gouffre, et s'élancer de vague en vague en se rapprochant toujours.

Maître Simon la retrouva à la même place^ les regards fixés sur cette voile maudite, et murmurant à demi-voix, sans s'en apercevoir, le nom de Bardanou.

— Ah ! tu vois encore la bisquine ? demanda-tril.

— Toujours î répéta Georgi.

— Eh bien I elle peut naviguer sans peur maintenant^ reprit Lavau ; je viens de hisser là-haut une étoile qui la conduira à la passe comme par la main.

i6S EN QUARANTAINE.

Il éteignit sa lanterne^ et revint s'asseoir près de la table^ en face du baril.

Le phare allumé, rien ne réclamait plus ses soins jusqu'au jour ; il n'avait à craindre aucune visite, et pouvait disposer à son gré de quelques heures. Cet affranchissement de responsabilité le rendit moins circonspect dans ses libations. Là avait été toujours pour lui la tentation dangereuse. En vain se roidissait-il : après un long effort, l'occasion aidant, il cédait tout à coup, et perdait ainsi en une seule fois le bénéfice de sa longue résistance. Ces défaillances de volonté, bien que courtes et assez rares, avaient attiré au vieux gardien quelques réprimandes. Récemment encore, il avait dà subir l'avertissement sévère d'un inspecteur, par qui le mot de retraite avait même été prononcé 1 Haltre Simon en garda longtemps au cœur une atteinte douloureuse; mais ce soir-là le rhum lui avait fait tout oublier. Devenu bruyant et jovial, il voulut obliger Isl pâlotte à trinquer avec lui : celle-ci, toujours immcbile à la petite fenêtre, secoua la tête en signe de refus.

--* Goûte au moins, pauvre innocente, reprit-il en

rîant; tu ne sais pas le bien que ça te fera. Quand on

, a bu, c'est comme si Ton sentait au dedans un rayon

de soleil. Puisque tu as trouvé le baril^ il est juste que tu aies une part de ta pèche; allons , prends ce go-

belet.

Mais Georgi continuait à regarder la mer sans écouter.

— Décidément, tu ne veux pas ? dit le marin ; tu refuses ton bonheur. Ah ! quel baril^ ma chère ! et tu es sûre qu'il y en a d'autres au même endroit?

Elle ôt un signe affirmatif.

— Alors on les aura, dit mattre Lavau ; je veux les avoir ! Ce serait péché pour un chrétien de laisser perdre ainsi les biens du bon Dieu 1... Mais j'en reviens à mon idée, vois-tu ? il tant que ce soit un navire anglais qui ait laissé ses fonds de culottes sur nos roches ; il n'y a que les goddem pour avoir ainsi le tafia par provision.

Et frappant la table de son verre qu'il venait de

vider :

— Oh ! tonnerre 1 si on pouvait voir sous les talons de ces gueux de brisants ^ continua-t-il. Tu ne te doutes pas, toi, de tout ce que la mer a pu y mettre ! Avant labfttisse du vieux phare, il ne se passait guère de mois sans qu'il en vint quelques-uns se démolir sur la chaussée. Les gens de la côte accouraient tous ici pour pé«

m EN QUARANTAINE.

cher des planches et des vieux clous... quand ils ne péchaient point autre chose ! . . . — C'est une rente qu'on leur a fait perdre. — Ah ! ah ! ah ! notre feu leur a brûlé une ferme ! — Aussi il y en a plus d'un, sais-tu, qui ne demanderait pas mieux que de l'éteindre. '

Depuis un moment, la pâlotte avait la tête à demi passée en dehors de la fenêtre. Simon se retourna vers elle.

— Eh bien ! qu*est-ce qu'elle fait là ? dit-il avec ce rire sans cause d'une ivresse qui commence ; eh ! petite, parle donc; que regardes-tu sur la mer?

— 11 arrive ! il arrive ! psalmodia la pâlotte de ce ton chanteur et dolent qu'elle prenait quand elle pensait tout haut.

Le gardien se leva en trébuchant, et s'approcha de la fenêtre.

^ — Qui cela ? demanda-t-il , le Provença;! ? Pardieu ! ouij c'est lui qui bouline là-bas ; il a fini par monter d'un cran dans le lit du vent. — Àh ! ah I le brigand est bien heureux de voir notre grand fanal 1 Sans lui, je veux que Dieu me damne si son navire ne serait pas demain en miettes !

— La bisquine ? s'écria Georgij qui se retourna avec un cri d'interrogation.

LE GARDIEN DU VIEUX PHARE. i65

— Quoi donc ? reprit Lavau ; est-ce que la brise né l'affale pas sur la chaussée? Sans le feu qui les avertit, ils ne pourraient jamais reconnaître s'ils ont doublé les brisants ptour donner dans la passe.

— Et le navire... périrait ? demanda la pâlotte.

— Avec réquipage, ajouta gaiement Simon, qui s'était remis à boire ; mais il n'y a pas de danger tant que le phare fait briller sa lanterne. Allons, Georgi, bois donc! rien qu'un petit coup, pauvre innocente I ton gobelet est là.

Hais Georgi ne pensait point au gobelet ; elle avait quitté la fenêtre, et, debout à quelques pas, elle regardait Simon avec des yeux étranges.

Cependant celui-ci continuait à rire, à boire et à chanter. Seulement sa voix devenait de plus en plus chevrotante, ses paupières s'alourdissaient, son corps vacillant cherchait le mur pour point d'appui.

La pâlotte semblait suivre ces symptômes de l'ivresse avec une joie impatiente; son regard allait sans cesse de la fenêtre au gardien ; enfin, quand elle l'eut vu s'affaisser sur la table, elle recula jusqu'à l'entrée, se coula par la porte entr'ouverte, la referma doucement et monta haletante à la chambre de l'appareil.

Saisissant alors les cordes, elle exécuta la manœu-

vre qu'elle avait vu faire à maître Simon, redescendit le fanal, Téteignit, et, la tour, un instant auparavant inondée de lumière, rentra brusquement dans les ténèbres. ,

Elle s'élança ensuite vers la terrasse et chercha sur la mer ; mais il fallut quelques instants pour que ses yeux éblouis par la clarté pussent se réaccoutumer à voir dans la nuit. Enfin elle réaperçut la bisquine perdue dans Tombre et qui continuait à lutter contre le vent.

L'idiote poussa un cri sinistre en étendant les mains fermées vers le navire avec une expression de menace.

— Ah ! ah! ah! il ne voit plus sa route, murmurat-elleen ricanant, j'ai ^revé Tœil de la tour!... Sans le phare, l'oncle a dit que le Provençal était perdu... Ah ! ah ! ah ! il va aller où il a envoyé Dona. Jésus I recevez Dona dans la gloire 1 Jésus, rejetez son meurtrier dans l'enfer! Vierge Marie, priez pour nous : Ave Maria l

Elle s'était agenouillée et répétait avec ferveur la salutation angélique; quand elle eut achevé, elle se releva et regarda de nouveau.

La bisquine poursuivait sa route ; mais un œil marin eût reconnu que, depuis la disparition du feu indica-

teup, elle avait déjà dévié dans sa direction et qu'elle était entraînée sur la chaussée sans s'en apercevoir. Le capitaine provençal le soupçonna sans doute, car il fit bientôt un nouvel effort afin de remonter dans le vent, puis, croyant approcher de la passe, il laissa arriver une seconde fois pour se relever encore. Ces hésitations que la pâlotte ne pouvait comprendre finireq^ par l'inquiéter; elle pensa que maître Simon avait exagéré la nécessité du phare, et que, malgré l'obscurité, le caboteur finirait par doubler les écueils.

Pour qui ne connaissait point le secret de ces parages, il était difficile, en effet, de croire à un péril aussi imminent. Pas un nuage dans le ciel, pas de tempête sur les flots ^ aucune des grandes menaces qui font sentir l'impuissance de l'homme ; rien que la brise acérée qui sifilait sans relâche.

Déjà cependant le souffle de cette brise emportait la bisquine^ qui se débattait en vain pour le vaincre; ses bordées devenaient de plus en plus courtes; le courant se joignait au vent pour la rejeter aux rochers. Après une longue attente, Georgi s'aperçut enfin qu'elle se rapprochait rapidement de la chaussée.

ij. Trompé par une brèche apparente, le capitaine provençal croyait avoir atteint la passe et y donnait à

toutes voiles. Son erreur fut de courte durée. Il reconnut les brisants et voulut virer de bord ; mais il était trop tard : le navire^ enveloppé dans la houle, glissa le long de la ligne de récifs. A la morne clarté du ciel, Georgi reconnut Martin Bardanou, qui, les mains crispées sur la barre, s'efforçait de ranger les écueils^ dont la bUquine effleurait les aspérités. Le bâtiment dévoyé passa devant la tour ses voiles abattues et penché sur leflanc; comme un goéland blessé que le vent emporte les ailes pendantes ; mais, à quelques encablures de rtlot, il s'arrêta avec un craquement soudain : sa carène venait de rencontrer un rocher à fleur d'eau. Georgi vit ses mftts s'incliner. Des cris terribles retentirent jusqu'au phare, puis tout sembla fondre dans la mer ; hommes et navire s'étaient engloutis I

Par un mouvement irréfléchi, la pâlotte se précipita dans l'escalier pour courir aux rochers ; elle y heurta mattre Simon, que les clameurs de détresse avaient réveillé en sursaut, et qui accourait encore à demi étourdi. Son regard cherchait la lumière qui, du phare, glissait habituellement dans l'intérieur dç la tour, et, effrayé de l'obscurité, le gardien s'élançait vers la chambre de l'appareil au moment où sa nièce et lui se rencontrèrent criant et troublés.

— Le fanal ! le fanal ! répétait Simon.

— La bisquine! murmurait Georgi.

— Il est éteint !

— Elle est brisée !

Le vieux gardien saisit le bras de Tidiote.

— Que dis-tu î s'écrîa-t-il ; le Provençal?...

— Est sous la merl répondit la pâlotte, qoi lui échappa en continuant à descendre.

Le marin s'efforça de la suivre à tfttons.

Sortie de la tour, Tidiote s'était élancée vers l'endroit où le navire avait disparu. Les vagues tourbillonnaient sur les crêtes de recueil, jouant avec quelques épaves qu'elles montraient et dérobaient tour à tour. Georgi fouilla avidement du regard les remous et contourna les brisants. Lavau, qui la rejoignit en haletant, lui demanda si elle apercevait quelque chose. \

— Rien que des planches qui flottent, répondit-elle d'un accent joyeux.

— GhutI interrompit le marin.

< Un hurlement rauque et désespéré venait de reteor tir au milieu du fracas de la houle.

' — C'est le chien I dit la pâlotte saisie.

— Oui, reprit Simon ; de ce côté... regarde... il y a quelque chose. En effet, un point [noir semblait

LE GARDIEN DU YIEUX PHARE. i71

Geargi s'aperçut du danger, saisit le mbrt à deux bras ; les forces réunies de Simon et de sa nièce ra« menèrent le naufragé sur recueil.

L'idiote avait bien vu ; Bardanou n'était plus qu'un cadavre ! On voulut vainement le détacher du débris qu'il avait rencontré sous les eaux ; il s'y était pour ainsi dire fixé des ongles et des dents. Il resta immo* bile, étendu sur les algues marines qui tapissaient la roche, tandis que le chien faisait succéder des hurle- 1 mentsde deuil à ses hurlements d'épouvante. ■^ fifeorg^i regardait avec une expression étrange, où

le saisissement inévitable que produit Taspect de la '>?^ mort se mêlait à la joie de la haine satisfaite. .-:'>'' Quant à Lavau, dès qu'il se fut assuré qu'il n*y -X^"'^ avait plus rien à faire pour Martin Bardanou, il se ^i^ retourna vers les flots, poussa de longs cris d'appel, $a £^' gagna les récifs les plus avancés, espérant apercevoir quelque autre naufragé de la bisquine; mais tout fut vain: le reflux, qui commençait à se faire sentir, les avait sans doute entraînés au loin vers la pleine mer. Certain que ses secours ne pouvaient être utiles à personne, il revint vers le cadavre du capitaine.

Sa nièce était toujours debout, le regardant, et le chien continuait sa plainte lugubre. L'ivresse du vieux

tacher récume et suivre la lame qui s'engouffrait entre les réciià. Pour s'en rapprocher, la pâlotte franchît les rochers avec une agilité de bête fauve, et le vieux gardien, excité par un reste d*ivrcsse, la suivit. Les hurlements se firent entendre plus distinctement, le point noir se rapprocha; il semblait grossir ; ses formes devinrent moins vagues ; tout à coup, soulevé par un flot énorme, il apparut à sa cime, au milieu d'une crinière [d'écume; c'était le Provençal cramponné à un débris du navire, il avait la tête baissée et portait, sur ses épaules, le chien griffon.

En le reconnaissant, Georgi avait poussé un cri de rage désespéré. Maître Simon courut à l'extrémité de la roche, attendit que le flot arrivât, et, étendant la main, arrêta au passage l'épave flottante.

— Ici, vite, à moi ! cria-t-il à sa nièce en sentant que la mer allait lui reprendre sa proie.

L'idiote, qui l'avait rejoint, s'était penchée vers le Provençal et lui soulevait la tête ; elle laissa échapper un de ces éclats de rire saccadés.

-i- Mort ! dit-elle en battant des mains*

— Malédiction sur toi ! il m'échappe ! reprit Simon, qui, entraîné par son fardeau, glissait sur le rocher humide

Georgi s'aperçut du danger^ saisit le mbrt à deux bras ; les forces réunies de Simon et de sa nièce ramenèrent le naufragé sur Fécueil.

L'idiote avait bien vu ; Bardanou n'était plus qu'un cadavre ! On voulut vainement le détacher du débris qu'il avait rencontré sous les eaux ; il s'y était pour ainsi dire fixé des ongles et des dents. Il resta immobile, étendu sur les algues marines qui tapissaient la roche, tandis que le chien faisait succéder deshurl^ ments de deuil à ses hurlements d'épouvante.

Georgi regardait avec une expression étrange, où le saisissement inévitable que produit Taspect de la mort se mêlait à la joie de la haine satisfaite. Quant à Lavau, dès qu'il se fut assuré qu'il n'y avait plus rien à faire pour Martin Bardanou, il se retourna vers les flots, poussa de longs cris d'appel, gagna les récifs les plus avancés, espérant apercevoir quelque autre naufragé de la bisquine; mais tout fut vain: le reflux, qui commençait à se faire sentir, les avait sans doute entraînés au loin vers la pleine mer. Certain que ses secours ne pouvaient être utiles à personne, il revint vers le cadavre du capitaine.

Sa nièce était toujours debout, le regardant, et le chien continuait sa plainte lugubre. L'ivresse du vieux

m EN QUARANTAINE. ^

gardien s'était complètement dissipée dans ces efforts; il tourna ses regards vers le phare éteint^ et le soupçon de ce qui avait eu lieu traversa sa pensée. Saisissant les mains de la pâlotte et la regardant en face, il voulut l'interroger ; mais, au premier mot,, elle raconta tout sans détour, avec une sorte d'emphase triomphante. Cette sincérité faillit lui être fatale. Hors de lui, le vieux marin la renversa à terre, et allait l'écraser sous ses pieds, lorsque dans son effroi, elle poussa instinctivement le cri de détresse dont elle avait conservé l'habitude depuis son enfance : — Ha mère ! — A ce nom, Lavau se rejeta en arrière, porta les deux mains à son front ; puis effrayé de lui-même, courut à la tour, monta dans la pièce qu'il occupait, et s'y enenferma.

Ce qui venait de se passer avait été si prompt et si inattendu, qu'il en demeura d'abord étourdi. Il s'était laissé tomber sur un escabeau, près du foyer ; la tête dans ses deux mains, il essaya de se rappeler et de comprendre. Peuàpeu touts'éclaircit; il sentit quelle responsabilité pesait sur lui. Évidemment ce n'était point à Georgiy pauvre raison égarée, qu'on pouvait demander compte de la perte de la bisquine, mais à lui qui avait violé une première fois son devoir

en l'emmenant au phare, une seconde fois en s'oubliant dans Fivresse. Toutes ces idées se présentèrent d'abord sans ordre et à peine formulées; c'étaient moins des réflexions que des cris de conscience ; il en fut par cela même plus troublé.

Outre les caractères particuliers à chaque individu, il en est qui ressortent pour ainsi dire des professions : chacune d'elles a son point d'honneur qui s'exalte plus ou moins selon la nature^ mais qui, à des degrés différentSy reste commun à tous. Sentinelles perdues des écueilsy les gardiens ^e phare ont toujours considéré leur poste comme une faction que rien ne leur per^ mettait de négliger. Pour eux, vieux soldats de la mer, c'était la sûreté de leurs anciens compagnons qui leur était confiée, la grandeur même de la tftche les relevait à leurs propres yeux ; y manquer n'était point une faute, mais une honte; c'était livrer son poste à l'ennemi.

L'histoire des côtes est pleine de faits qui prouvent ce fanatisme héroïque. On a vu, par exemple, des gardiens de phares flottants refuser de fuir leurs pontons à moitié démolis par la tempête, et sombrer sous leur fanal comme le Vengeur sous son sublime drapeau; d'autres, atteints par la fièvre jaune, se traîner jusqu'à

la salle des appareils et allumer d'une main mourante la lumière protectrice. Pendant la dernière guerre contre les Anglais^ un gardien^ attiré bors de sa tour et sommé par une péniche anglaise d'éteindre son feu, dont la disparition devait compromettre une escadrille française, qui cherchait le port, préféra jeter ses clefs à la mer et se faire massacrer par Tennemi.

Lavau avait entendu raconter, comme tous ses pareils, ces dramatiques aventures, qui étaient les dates glorieuses de leur histoire : ce culte des devoirs particuliers imposés aux gardiens de phares se compliquait en outre, chez lui, d'une disposition. que nous avons déjà signalée. Ainsi que toutes les intelligences restreintes, il ne distinguait bien que les devoirs immédiats, mais il portait dans Taccomplissement de sa tâche ainsi comprise une rigueur singulière. Pour lui, rhonneur très-simplifié n'en était devenu que plus absolu dans ses exigences. ^

Les objets dont il se trouvait entouré semblaient d'ailleurs rendre sa faute plus présente. L'obscurité dans laquelle la tour restait plongée, les rumeurs furieuses de la mer, les gémissements du chien, que l'on continuait à entendre par intervalles, tout lui rappelait le désastre accompli, tout l'accusait 1 il se jugea à ja-

mais déshonoré et se<lemanda quelle expiation pourrait amoindrir sa honte sinon la racheter. Un souvenir traversa tout à coup sa mémoire. Il se rappela qu'à Tune de ses premières campagnes, la négligence du capitaine avait conduit la goélette de guerre qu'il montait aux récifs des Sorlingues, où elle périt. L'équipage échappa dans les chaloupes^ mais l'auteur du naufrage avait résisté jusqu'au dernier moment à toutes les prières; il avait refusé de quitter le navire et s'était puni lui-même en s'ablmant dans les flots. Ce fut un trait de lumière pour Simon. Incapable de voir^ après la fautC; les lois plus élevées de la morale humaine qui lui défendaient de se châtier de ses propres mains, il crut que l'exemple de son ancien capitaine était un avertissement. Comme lui, il avait failli à son devoir, il voulut se faire pardonner comme lui.

Cette pensée l'eut à peine frappé, que sa résolution "fut prise. Pour cette nature à fond héroïque, mais rebelle aux débats intérieurs, quitter la vie était chose plus simple et plus facile que de la discuter. Il fit donc tous ses préparatifs avec la soigneuse régularité d'un vieux soldat de l'Océan longtemps soumis à la discipline des vaisseaux.

Le jour qui allait succéder à cette triste nuit était ce-

lui même où Simon attendait le canot de Jacques ; il fallait avertir celui-ci et lui donner de dernières instruotions. Maître Lavau prit dans son coffre une de ces feuilles à titres imprimés destinées aux rapports du mois, il trouva une plume à demi écrasée^ une écritoire dont il put détremper Tencre desséchée, s'assit devant la table et écrivit. C'était habituellement pour lui une opération lente et pénible; mais cette fois la plume marcha d'elle-même et couvrit le papier de caractères lourds et inégaux, ordinaires à ceux pour qui écrire est une rare aventure. La lettre contenait ce qui

suit :

a Jacques Herlet^

« Ceci est pour vous dire que j'ai négligé mon ier. voir, laissé éteindre cette nuit les feux de la tour, et que par suite le navire du Provençal est venu sur les brisants, où il a péri corps et biens. Après cela^ vous comprendrez que je ne pouvais plus vivre.

a Jacques Merlet, je sais que quand je me serai tué J je n'aurai plus droit de reposer dans la terre bénite; mais, si vous êtes un vrai chrétien, vous ne refuserez pas de dire une prière pour mon âme, ensuite de quoi vous envelopperez mon corps dans un lambeau de^

toile et vous le lancerez à la mer : c'est le cimetière des matelots.

a Comme vous devez arriver avec la marée du matin, je vous prie de vous en retourner vite au port^ à

cette fin de ramener mon remplaçant au phare avant la nuit pour que le service n'ait pas à soufirir.

fit Jacques Herlet, vous trouverez sur Tilot la fille de ma sœur Madeleine; je la recommande à votre humanité.

a J'aurais voulu emporter ma croix dans mon linceul; mais je n'en ai plus le droit.

a Jacques Herlet, ceci est pour vous dire un dernier bonjour, et je souhaite que Dieu vous accorde une longue vie.

a SmoN Lavau. 0

Cette lettre écrite^ il y mit l'adresse, la plaça sur la table en évidence, puis monta à la chambre de l'appareil.

Le fanal était encore tel que Georgi l'avait laissé. Simon s'assura que rien n'y manquait ; il le disposa pour le lendemain; puis^ prenant la corde, il fit un nœud coulant à l'un des bouts^ et fixa l'autre à la voûte.

Il s'approcha ensuite de la fenêtre^ comme s'il eût voulu faire ses derniers adieux à la mer.

L'aube commençait à éclairer Thorizon de quelques paies clartés; le vent avait molli, et les flots bruissaient plus sourdement sur les écueils. Simon s'oublia quelque temps devant ce spectacle^ dont la majestueuse monotonie lui était devenue, à son insu^ un besoin. Il vit le levant s'enflammer avec lenteur et les étoiles s'effacer l'une après l'autre. Bientôt, du côté de la terre, pointa une voile blanche encore si éloignée, qu'on l'eût prise pour un goéland matinal. C'était la barque de Jacques; dans une heure, elle devait aborder à l'îlot. Le vieux marin retourna la tête vers l'intérieur. — A ce moment, les hurlements du chien s'élevèrent de nouveau.

— C'est bon ! murmura-t-il avec un mouvement d'impatience, attends un peu; ton maître va être vengé.

Peu d'instants après, le patron Jacques débarquait dans l'îlot; mais il arrivait trop tard : la funeste résolution du gardien du phare était accomplie.

Cette fin terrible désarma d'autant plus facilement le blâme public, que la perte de Bardanou et de son na-

vire éveillait peu de regrets. Aussi la sympathie générale adoucit-elle ce que les dernières volontés de Simon Lavau avaient de trop sévère pour lui-même. Ses restes^ apportés au cimetière, furent enterrés sans cérémonie religieuse dans le coin réservé aux hérétiques et aux suicidés; mais une foule nombreuse l'y accompagna, et Robert rendit la croix pour qu'elle fut ensevelie avec le mort. II fit plus : sur la demande de quel'ques notables habitants qui se cotisèrent pour assurer la pension de la pâlotte, il consentit à la garder chez lui, comme l'avait demandé Simon.

Les derniers événements semblaient avoir donné quelque chose de plus sauvage à l'égarement de Georgi, Habituellement retirée dans les lieux solitaires, elle fuyait toutes les approches, refusait de répondre, et ne rentrait au logis que pour prendre sa nourriture. Parfois même elle faisait des absences de quelques jours, après lesquelles elle revenait amaigrie et plus farouche. Enfin elle disparut tout à fait, et les recherches faites sur la côte pour la retrouver furent inutiles. On pensa qu'elle avait été noyée sur quelque récif et emportée par la mer. Ce fut seulement environ une année après sa disparition que le hasard fit découvrir à quelques enfants du port la caverne du Roc brûlé. Ils

y trouvèrent le cadavre de la pâlotte pétrifié par le salpêtre qui suintait de la voûte. L'idiote était couchée à terre, la tête repliée sur son bras gauche et tenant encore dans sa main droite la bague de cuivre et la mé«* daille de plomb qui avaient appartenu à Dona

Au fond de la rade de Brest^ dans le carrefour qui s'étend entre Tile Longue et la pointe de Kelerne^ se dressent deux rocs couronnés de lourds édifices de granit. Sur le premier a été établi le lazaret de Trébéron; le second^ qui servit autrefois de cimetière^ a dû à cette destination le nom d'Ile des Morts^ et renferme aujourd'hui la principale poudrière de l'arsenal maritime.

Les deux rochers^ séparés par un bras de mer^ sont distants de Brest d'environ six milles. L'aspect de ces Ilots ne diffère pas sensiblement. En dehors de l'espace occupé par les constructions^ ils ne présentent à l'œil

i9ï £N QUARANTAINE.

que des pentes rocailleuses tachetées c^ et là de mousses rigides et d'ajoncs épineux. Vous y chercheriez en vain un autre abri que les déchirures du roc, une autre ombre que celle des murailles, une autre promenade que la courte terrasse ménagée devant les édifices. Arides et nues, les deux lies semblent deux immenses guérites de pierre placées là pour surveiller la mer qui gronde au-dessous.

Cependant, si le pied qui les foule demeure prisonnier dans un cercle rétréci, du haut de cet escarpement, le regard se promène sur un horizon immense. Ici, c'est la baie de Lanvoc, bordée de végétations basses et sombres ; là, Roscanvel, avec ses ombrages que perce la flèche élégante du clocher; plus loin, la Pointe Espagnole, hérissée de batteries; enfin^ aux dernières lignes du ciel, Brest laissant entrevoir, sous un voile de brume, ses arsenaux, ses forts et les cent mâts de ses vaisseaux. Dans Tintervalle s'ouvre le Goulet, porte maritime de ce lac merveilleux, par laquelle entrent et sortent sans cesse les voiles errantes qui vont montrer le drapeau de la France sur les mers oii le rapportent des contrées lointaines.

Un coup de canon, dont le retentissement courait encore le long des côtes, venait précisément d'annon-*

cer une de ces arrivées, et une frégate couverte de voiles doublait la pointe^ poussée par une faible brise. Du haut de l'esplanade de Trébéron^ un homme vêtu d'une cape de drap-pilote et coiifé d'un chapeau à petits bords^ qui laissait voir ses cheveux grisonnants, regardait le noble navire glissant au loin entre l'azur de la mer et l'azur du ciel. Il était facile de remarquer que le garde du lazaret ( car c'était lui ) prétait une attention distraite à ce spectacle^ que son long séjour à Trébéron lui avait rendu familier. Ses yeux, un instant arrêtés avec une sorte de nonchalancesur la frégate qui commençât à carguer ses hautes voiles^ se reportèrent bientôt plus près de lui et demeurèrent fixés au bas d'un sentier qui conduisait de l'esplanade à la mer, sur un groupe qui parut l'intéresser bien plus sérieusement. L'objet de cette contemplation était, à la vérité, de ceux qui eussent frappé le regard le moins attentif, et un élève de Phidias y eût trouvé le motif d'un de ces antiques bas-reliefs dont le marbre est devenu plus précieux que l'or.

Deux petites filles et une chèvre moùtaient ensemble la route tortueuse. L'aînée, qui pouvait avoir onze ans, tenait le capricieux animal lié par une de ces algues marines que l'on prendrait pour des lanières de cuir

de Cordoue. Ses cheveux noirs retombaient sur son cou bruni comme deux ailes de corbeau, et donnaient à sa physionomie une hardiesse un peu sauvage, que tempérait la douceur d'un œil velouté. La plus jeune^ assise sur la chèvre comme sur son habituelle monture, avait la blancheur rosée d'une fleur d'églantine. Une touffe de bruyère, mêlée à ses cheveux d'or, retombait jusqu'à son épaule et lui donnait je ne sais quelle grâce coquette. Les deux sœurs forçaient la chèvre, soumise avec impatience, à ralentir le pas; mais^ de loin en loin, il fallait redoubler les fragiles liens qui la tenaient captive et ressaisir la couronne de fleurs marines enroulée autour de ses cornes. C'étaient alors de longs cris joyeux et des éclats de rire sans fin, entrecoupés par le bêlement frêle de BrunetiCy qui frappait la terre du pied et secouait sa tête mutine. Toutes autres mains que celles de Josèphe et de Francine eus* sent vainement essayé de la soumettre à de pareilles complaisances ; mais cette dernière Tavait eue pour nourrice, et la chèvre en avait visiblement conservé le . souvenir.

Mathieu Ropars regardait depuis quelque temps cette espèce de lutte joyeuse de la fantasque Brunette et de ses filles, lorsqu'il sentit une main s'appuyer sur son

bras ; il se retourna et rencontra pour ainsi dire contre son épaule le visage riant de leur mère.

— Vois donc les enfants^ dit*il en montrant par un mouvement de tête le groupe folâtre.

— Jésus ! Francine va tomber ! dit la mère^ qui fit un pas vers le sentier.

Mais il la retint.

— Laisse ! répliqua- t-il ; ne sais-tu pas quMl n'y a rien à craindre quand Josèpbe la surveille? Sans compter que la Brunetie les aime plus que ses propres cbevreaux, et elles le lui rendent bien ! Dieu me pardonne si la béte n'est pas ce qu'elles préfèrent après âous!

^- Et après H. Gabriel^ fit observer la mère, — au moins pour Josèpbe : — bien qu'il ne soit resté au lazaret guère plus d'une semaine et qu'il y ait de cela trois ans^ l'enfant ne laisse point passer un seul jour sans parler de lui.

. — A vrai dire, le lieutenant est un homme difficile à oublier, reprit Repars, surtout pour la petite, à qui il a fait tant d'amitiés et de promesses... Ne doit-il pas lui apporter toutes les merveilles de llnde ? Au rrste, s'il ne lui est pas arrivé malheur, mon idée est que nous ne tarderons pas à le voir ainsi que la Thétis.

— En attendant, il faut que j'annonce aux enfants une autre visite qui ne leur sera pas un petit contentement.

— Laquelle donc t

— Celle du cousin avec le petit Michel.

-^ Dorot va venir t répéta Mathieu , qui regarda la plate-forme de Ftle des Morts ; comment le sais-tu?

— N'avons-nous pas notre langage de signaux comme les navires du roi? répliqua Geneviève en sou-

riant.Yois^il a arboré à sa fenêtre les trois petites flammes rouges; c'est Tannonce qu'il vient ici. J'ai vu d'ailleurs Michel descendre chez le patron.

— Vivat 1 s'écria Ropars dont la figure s'illumina ; il faut que ton cousin et le garçon soupent avec noùJs... pourvu toutefois que ton garde-manger ne soit pas aussi vide que notre hôpital.

Geneviève se récria et énuméra avec une certaine, complaisance ses ressources culinaires, heureusement renouvelées deux jours auparavant par le patron, qui desservait en même temps la poudrière et le lazaret. Mathieu promit de compléter le régal en débouchant pour le garde d'artillerie une vieille bouteille de vin de Roussillon depuis longtemps enfouie sous le sable de son caveau. ^

Dans ce moment^ les deux petites filles atteignirent la terrasse.

— Vite ! leur cria la mère , venez , il nous arrive quelqu'un.

— M. Gabriel ? répondit Josëphe^ qui s'élança avec un cri.

— Eh ! non^ folle I le cousin Dorot et le petit Michel. ' L'enfant laissa échapper un geste de désappointement; mais Francine battit des mains en poussant des exclamations de joie ; la chèvre^ laissée à elle-même, bondit le long des pentes abruptes du rocher, où elle se mit à brouter les touffes d'herbes salées, et les deux sœurs se prirent par la main pour descendre vers la crique de débarquement, tandis que leur mère retournait tout préparer.

Ainsi que l'avait dit cette dernière, l'affection toute particulière de Josèphe pour M. Gabriel était déjà vieille de plusieurs années. Elle datait d'une quarantaine faite à Trébéron par le lieutenant, qui, charmé de sa grâce un peu sauvage , lui avait témoigné une amitié à laquelle l'enfant avait répondu avec une sorte de passion.

Entré dans la marine contre son gré, H. Gabriel n'avait de sa profession que Tunifonne. Au milieu de

id» EN QUARANTAINE. r

cette vie de changement, de fatigues et d'aventures^ }{ rêvait sans cesse la fixité du foyer et les joies paisibles de la famille : c'était un de ces amants de la solitude, nés pour vivre parmi les laboureurs, les femmes et les enfants. Confiné au lazaret de Trébéron, il y avait apporté quelques livres préférés et son violon, dont il jouait des heures entières, sans autre but que d'entendre ses vibrations mélodieuses. Quand il sortait, Josèphe accourait à sa rencontre et le conduisait le long des rochers, aux anfractuosités les plus cachées, où il découvrait chaque jour quelque plante inconnue ou quelque mousse nouvelle. Le soir venu, il rendait visite à l'ancien quartier-maître, dont il voyait le bonheur silencieux ; Geneviève lui parlait de ses enfants, Josèphe lui demandait un conte ou une chanson, et, l'heure du repos venue, il s'en retournait à sa cellule, l'esprit calme et le cœur léger. Quinze jours s'étaient ainsi écoulés comme une heure. Aussi, lorsque la quarantaine fut enfin purgée et qu'il fallut quitter Trébéron, sa délivrance n'éveilla-t-elle chez lui que des regrets. Il revint plusieurs fois passer des journées entières sur le triste îlot, et, quand il dut enfin s'embarquer pour une exploration lointaine, il promit à la famille solitaire de lui écrire. Ropars , avait, en effet.

reçu quelques-unes de ses lettres^ et, comme nous IV vous vu y il s'attendait à son prochain retour.

Pour le moment, la visite annoncée par Geneviève occupait exclusivement le garde du lazaret. Il était resté seul sur Tesplanade, d'où il continuait à regarder vers l'île des Morts. La distance permettait d'aperce- -voir tout ce qui s'y faisait, de reconnaître les personnes et de distinguer leurs mouvements. Il put donc voir Dorot se diriger vers le canot, dresser le mftt, préparer la voile, et le petit Michel accrocher avec«peine le gouvernail.

Avant qu'un mariage eût allié les deux familles, le garde de la poudrière et celui du lazaret s'étaient connus dans la marine, où tous deux servaient, l'un comme quartier-maître, l'autre comme sergent d'artillerie. Nommé à Trébéron, Mathieu Ropars s'était réjoui de trouver son vieux camarade Dorot établi depuis plusieurs années à l'île des Morts avec sa femme, son fils et une parente orpheline. Le lazaret, presque toujours désert, lui laissait de longs loisirs qui permettaient de multiplier les visites à la poudrerie, de s'y faire connaître et apprécier.

' La cousine de Dorot, Geneviève, prit particulièrement à gré cette nature droite et paisible. Elle avait

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été éprouvée jusqu'à seize ans par toutes les angoisses de la misère : recueillie alors par charité chez son cousÎBy dont la femme lui faisait durement payer, par ins« tants, son hospitalité^ la pauvre orpheline s'était habituée à ne rien attendre de personne et à recevoir comme un bienfait tout ce qui lui était accordé. Aussi la franche cordialité de Mathieu la toucha-t-elle plus qu'une autre : elle Taccueillit avec une reconnaissance demi-filiale, à laquelle se mêla insensiblement la nuance plus tendre que les femmes dont le cœur est libre apportent dans tous leurs attachements. L'intimité alla se resserrant de jour en jour entre elle et Ropars, sans qu'aucun d'eux s'expliquftt son penchant. En voyant la jeune fille dans l'épanouissement de sa ■florissante beauté, Mathieu qui sentait déjà le poids des années, n'eût jamais songé à lui demander de partager sa vie ; et Geneviève heureuse de le voir tous les jours, de le savoir dans le voisinage, ne pensait point à désirer davantage. U fallut une place offerte à celle-ci, près de Brest, et la perspective d'une séparation pour les éclairer sur le besoin qu'ils avaient l'un de Tautre. Quand il aperçut les larmes de Geneviève,^ Ropars, qui sentait sa propre tristesse, finit par s'enhardir ; il lui dit qu'elle pouvait éviter ce départ, si

rtle de Trébéron ne lui déplaisait pas plus que l'Ile des Horts^ et si sa compagnie lui plaisait autant que celle de son cousin. La pauvre fille, éplorée, rougissanté et ravie, ne put .lui répondre qu'en se laissant aller dans ses bras. L'ancien quartier-mattre parla surle-cbamp à Dorot. Le n^ariage se fit, et il emmena Geneviève dans son Ilot, dont il ne redouta plus désormais la solitude.

L'inégalité des ftges ne parut pas nuire au bonheur do garde et de l'orpheline. Tous deux avaient ce qui fiiit les unions heureuses : l'esprit simple et le cœur de bonne volonté. Des enfants resserèrent encore leurs liens en peuplant le foyer. Le plus jeune venait de naître, lorsque Dorot perdit sa femme et resta seul avec son fils Michel, ftgé de treize ans.

Ce veuvage prématuré avait ravivé l'amitié des deux anciens camarades. Leurs rapports étaient devenus plus fréquents. La barque qui desservait les deux établissements avait sa station au petit port de l'île des Morts, et se trouvait ainsi à la disposition du garde d'artillerie, qui ne négligeait aucune occasion de venir passer quelques heures chez ses voisins ; mais, malgré la proximité et la facilité du passage, les visites ne pouvaient encore être journalières. La constante sur-

veillance de Dorot était obligatoire, les ordres de service aussi subits qu'imprévus, et il n'eût pu s^ezposer sans péril à des absences trop multipliées.

Ses apparitions au lazaret n'étaient donc pas assez fréquentes pour avoir cessé d'être une heureuse exeeptfon^ pare, mère et enfants y trouvaient également une occasion de fôte, et ce n'était jamais sans grandes marques de joies qu'on apercevait le signal annonçant la visite désirée et la barque se détachant du petit havre pour cingler vers Trébéron.

Cette fois, dès que Repars la vit en route, il descendit pour la recevoir. A peine eut-elle touché, que Michel sauta à terre, embrassa le garde, puis les deux petites filles, et courut avec elles vers la maison. Dorot, qui débarqua à son tour, serra la main de Mathieu, et tous deux remontèrent lentement en causant.

Arrivés au sommet de la pente, ils se retournèrent par habitude en jetant un regard sur la mer. Le garde d'artillerie remarqua que la frégate achevait de carguer ses dernières voiles.

— Dieu me pardonne! elle va jeter l'ancre, dit-il; avëz-vous jamais vu, Mathieu, un navire de retour s'arrêter si loin de terre?

rr C'est selon, répondit l'ancien contre^naitre di

souriant ; on reste à distance, quand on se méfie des forts, ou quand on soupçonne des récifs...

— Mais ici ce n'est point le cas, fit observer Dorot, la frégate n'a à craindre ni les canons du château qui sont ses bons amis, ni la rade, qui a le fond aussi sain qu'un bassin de radoub. Il faut qu'il y ait quelque chose d'extraordinaire.

*- Peut-être bien que le navire doit faire quarantaine, reprit Ropars; on attend la IMis.

— Pardieu ! voufe avez dit le nom^ s*écria le garde d'artillerie^ qui clignait deTœil et ombrageait son front d'une de ses mains pour mieux distinguer au loin : c'est la ThétiSf ou je suis un païen. Je l'ai eue là-bas huit jours, quand elle a embarqué ses poudres; je la re« connais à sa mâture et à sa démarche.

— - La Tkétis ! répéta Mathieu ; pour lors nous allons voir M. Gabriel. En voilà une joie pour Josèphé! Vite, il faut l'avertir.

Il voulait hâter le pas, Dorot le retint.

— Ne vous pressez pas, Ropars, dit-il, on ne doit jamais trop compter sur ce que ramène un navire : les gens annoncés sont toujours ceux qui manquent à l'appel. 11 vaut mieux attendre que le lieutenant donne lui-même de ses nouvelles.

m EN QUARANTAINE.

— Vous avez raison; répliqua le quariier^mattre, d'autant que la frégate arrive, je crois^ de la Havane»

— Qui sait si elle ne nous enverra pas des locataires au lazaret?

— - A son aise^ ils seront les bienvenus. Avec Geneviève et les enfants, il n'y a jamais de tristesse; mais par moments un peu de compagnie ne déplaît pas. Vous autreS; à l'Ile des Morts, vous ayez le poste d'artiilêfie qui vous tient au courant, outre les inspections et les corvées de poudre, tandis qu'ici, jamais rien ! Pas un visiteur par année ! Du moins, quand par hasard des guarantains vous arrivent, on entend parl^ de se qui se fait sur la grand'terre, et cela vous laisse de quoi causer pendant plusieurs mois.

Le garde d'artillerie hocha la tête.

— A la bonne heure, quand ils n'apportent pas la maladie^ reprit-il; mais les vieux de lacdte parlent encore d'une quarantaine où le lazaret ne trouvait plus ni terre ni rocher pour mettre les morts, et où il fallait les jeter à la mer avec un boulet au cou, comme dans les vaisseaux sous voiles.

— Que le Christ nous épargne une pareille épreuve! dit Repars en touchant par respect à son chapeau» comme il avait coutume de le faire chaque fois qu'il

LE GARDE DU LAZARET. i95

prononçait le nom du sauveur; mais vous parlez d'un temps qui est déjà loin/Dorot; s'il plaît au ciel, nous ne le reverrons plus. Il n'y a pas ici de païen, et j'ai idée que la bonne volonté de Dieu restera sur nous.

Dorot fit de la tête un signe d'acquiescement. Au fait, cette confiance née d'une foi naïve avait été jusqu'alors justifiée par l'expérience. Depuis treize années que le garde habitait Trébéron, il n'y avait reçu que des guarantaim bien portants, satisfaisant à une simple formalité réglementaire et obligés de constater leur bonne santé par cette séquestration préventive. Encore étaient-ce là d'assez rares exceptions. Ainsi que tous les lazarets, celui de Trébéron restait le plus souvent inoccupé, et le garde y veillait seul comme une perpétuelle vigie placée en avant du continent pour en écarter la contagion.

Tout en causant, Dorot et lui' avaient gagné la mai-

on. Geneviève les attendait sur le seuil entourée des trois enfants qui la tenaient et lui parlaient à la fois. Après réchange des témoignages d'amitié ordinaires, elle rentra avec les deux gardes, tandis que Michel en* traînait Francine et Josèphe vers la Brunette, qui s'était arrêtée sur la cime d'un rocher, d^où elle les regardait en bêlant. Le jeune garçon, accoutumé à pour-

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suivre les moutons de son père sur les pentes de Ttle des Morts, voulut la rejoindre; mais le malicieuic ani* mal s'élança de pointe en pointe le long des escarpe* ments, toujours près de se laisser prendre et toujours habile à fuir au moment où la main refOeurait.

Pendant que les enfants continuaient cette poursuite avec mille cris d'appel et mille rires bruyants, Repars et Dorot entraient dans la salle à manger, où Gène* viève avait commencé à mettre le couvert.

C'était une pièce de médiocre grandeur, tapissée par le garde lui-même à Fépoque de son mariage et ornée de quelques gravures maritimes, parmi lesquelles se distinguait surtout un portrait de lean Bart, Hercule nautique auquel la tradition du gaillard d'avant attribue, comme on sait, tous les exploits surhumains et toutes les aventures impossibles.

Après avoir fait asseoir son hôte, Mathieu alla déterrer la bouteille de vin de Roussillon qu'il apporta toute blanche de sable et coiffée d'un bonnet de cire verte qui constatait sa noble origine. Dorot se plaignit amicalement d'une pareille somptuosité et avertit qu'il ne pourrait prolonger sa visite^ l'officier qui commandait le poste de l'île des Morts exigeant que le canot fût de retour avant le coucher du soleil. Geneviève se

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hâta en conséquence de servir le repas et d'appeler les enfonts pour se mettre à table.

Entre gens dont la vie entière se trouvait renfermée dans les étroites limites des deux îlots, Tentretien était nécessairement peu varié; Mathieu parla de ses lignes dormantes établies aux cornes de Trébéron et Dorot de son merisier 1

Ce dernier pouvait être regardé comme d'ornière d'orgueil » où trébuchait d'habitude la modestie du digne sergent. Aucun autre garde avant lui n'avait réussi à préserver ses plantations du vent de mer ; c'était le seul arbre que l'on eût jamais vu dans les deux fies. Aussi Lucullus dût-il être moins fier du premier cerisier qu'il apporta de Perse comme ornement de son triomphe ! Humble sur tout le reste^ Dorot redressait la tête dès qu'il s'agissait de son maigre sauvageon ; il ne le montrait qu'avec une certaine réserve et seulement aux amis et aux supérieurs, encore se faisaitil prier! Les choses ressemblent aux hommes, et prennent le plus souvent, au lieu de l'importance qu'elles ont, l'importance qu'on leur donne. Ainsi surfaite et ménagée, la réputation du merisier de l'île des Morts se répandit en Plougastel à Camaret; on en parla partout comme d'une merveille. L'orgueil de Dorot avait

'iM EN QUARANTAINE.

grandi d'autant et venait d'être porté au comble par .un événement aussi extraordinaire qu'imprévu. Il en apportait la nouvelle à Trébéron mais ne voulut point la faire connaître sur-le-champ -, il fallut, comme dans la fameuse lettre de madame de Sévigné sur le mariage de Mademoiselle, parcourir toutes les suppositions. Enfin, quand « on eut jeté sa langue aux chiens, » il se décida à parler et déclara. •• que le merisier avait fleuri!

Ce fut un cri général de surprise et d'admiration. Prisonniers dans l'Ile, Repars et Geneviève n'avaient point aperçu depuis bien des années d'arbres en fleurs, et les deux petites filles ne se rappelaient pas en avoir vu. Elles interrogeaient liichel à grands cris et d'une seule voix.

— Le merisier fleurissait-il couleur d'or comme l'ajonc, ou couleur de sang, comme la bruyère marine T Gomment les fleurs deviendraient-elles des fruits? Fallait-il attendre longtemps? L'arbre rapporterait-il des guignes rouges de la côte ou des guignes noires de la montagne Y

Dorot coupa court aux questions en déclarant qu'il viendrait chercher le lendemain toute la famille pour voir l'arbre miraculeux et diuer à File des Morts. On

devioe les transports des deux sœurs. La mère ne pouvait apaiser leurs rires et leurs battements de mains. Elles criaient : — Demain ! demain ! comme les vigies d'Ënée durent crier Italie I lorsqu'elles aperçurent dans les brumes pourprées ce but de tant d^efforts et de tant d'espoir.

En voyant leur impatience, le sergent proposa de les emaiener le soir même avec Michel. Il resterait encore assez de jour à leur arrivée pour qu'elles pussent voir le merisier couvert de sa neige d'été, et les parents les reprendraient le lendemain. Les enfants appuyaient cette offre de leurs sollicitations, Ropars souriait sans répondre comme près de consentir; mais Geneviève se récria. Que deviendrait-elle si Francine et Josëphe étaient absentes? Bien souvent déjà, en se réveillant au milieu de la nuit, elle s'inquiétait de ne pas distinguer leur douce respiration ; elle se levait frissonnante et venait à tâtons jusqu'à leur lit pour les toucher et les entendre; que serait-ce donc si elles n'étaient plus là? Le moyen de dormir tranquillement, sans croire à quelque danger? Elle rêverait que la poudrière prenait feu, ou que l'île des Morts sombrait comme un nanavire naufragé. Tout cela était dit avec un rire voisin des larmesi Les deux petites filles^ qui d'abord avaient

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voulu partir, se suspendaient maintenant à l'épaule de leur mère, attendries par contagion et criant qu'elles voulaient rester. Le garde d'artillerie n'insista pas davantage. Il reprit, avec Mathieu, le sentier qui conduis sait à la grève, suivie de la mère et des enfants, redevenus silencieux.

Le soleil descendait à l'horizon en dessinant dans la passe du Goulet un courant de pourpre et d'or. La brise commençait à courir sur la baie moirée de rides mobiles ; les parfums de la sève arrivaient par rafales de la grande terre avec les tintements de VAngelm et les mugissements des troupeaux ramenés à l'étable. On sentait partout la force au repos et je ne sais quel apaisement qui, des choses, gagnait les sens, et arrivait jusqu'aux profondeurs de l'âme. Le ciel, la terre et les eaux semblaient avoir, d'un commun accord, baissé la voix pour se confondre dans un mélodieux murmureJ Sans analyser la douceur fortifiante de ce qui les entou-^ rait, les deux gardes et leurs familles en ressentaient Finfliience. Ils descendaient le sentier sans rien dire et ralentissaient le pas comme pour prolonger un bienêtre que l'on veut savourer. Arrivés à la barque,^jls durent pourtant se décider à la séparation. Josèphe fit promettre au sergent de venir les chercher le lende-

main de bonne heure ; enfin on hissa la voile, et le canot, lancé sur les vagues assouplies, se dirigea vers la poudrière.

Au moment où il atteignait le milieu du canal qui séparait les deux îles, une chaloupe, que la préoccupation des adieux avait empêché de remarquer jusqu'alors, parut sous le vent de Trébéron. Sa forme hardie^ sa couleur sombre traversée d'une seule ligne blanche à la flottaison et le parfait état de sa voilure eussent sufS pour la fail*e connaître, alors même que le costume du double rang de matelots dont elle était bordée n'eût point trahi l'embarcation de guerre. Lorsqu'elle croisa le canot conduit par le sergent, elle s'écarta brusquement, et l'on put distinguer aux dernières lueurs du jour le pavillon j^une de l'intendance sanitaire.

A cette vue, Geneviève et les enfants poussèrent un cri. Toutes trois avaient compris que c'étaient des hôtes qui arrivaient au lazaret ; ils allaient mettre l'île en quarantaine et interdire toute communication avec le dehors! La visite du lendemain était indéfiniment remise, et le merisier serait défleuri avant qu'elles eussent recouvré leur liberté !

Cette destruction d'une espérance qui venait d'éclore

avait quelque chose de si subit et de si inattendu , que Francine et Josèphe ne purent s'y résigner : elles se jetèrent un regard désolé et se mirent à pleurer tout bas, tandis que la mère prenait de chaque main une de ses filles et remontait tristement le sentier.

Geneviève elle-même avait le cœur oppressé. En at-> teignant la plate-forme, elle s'arrêta involontairement. Le canot à la voile rose qui emportait les promesses de réunion et de fête avait disparu ; mais la noire chaloupe était là à ses pieds, elle venait d'aborder avec la réclusion, la tristesse et la maladie. Geneviève embrassa ses deux enfants en retenant à grand'peine une larme qui roulait sous ses paupières, et, sans vouloir regarder davantage, elle se hâta de rentrer.

Pendant ce temps, Mathieu était allé recevoir les quarantains et leur ouvrait le lazaret. Lorsqu'il revint il était un peu pâle , et son regard avait une exprès * sion dont Geneviève fut frappée ; mais, à la première question qu'elle lui adressa, il l'interrompit précipitamment pour lui demander ou étaient Josèphe et Francine.

— Ne les voyez-vous pas ? répondit-elle en montrant les deux petites filles assises dans l'obscurité,

, LE GAhDE DU LAZARET. 203

encore toutes soupirantes et les yeux humides; les croyez-vous donc parties avec leur cousin ?

— Plût à Dieu ! murmura Mathieu avec angoisse et assez bas pour n'être pas entendu des enfants.

Geneviève le regarda stupéfaite.

— Pourquoi cela ? demanda-t-elle; qu'est-il arrivé T Au nom de la Trinité^ parlez^ Mathieu ! Qu'y a-t-il donc î

— Eh bien ! reprit le garde^ il y a... que la mort est dans TUe.

— Que voulez-vous dire ?

— Ce que j'ai vu, pauvre femme ! la chaloupe de la Thétis vient de débarquer des infirmiers et des chirurgiens avec huit malades^ dont pas un ne reverra la grande terre.

— Jésus ! qu'ont-ils donc î

— La fièvre jaune I

Pour rhabitant de rintérieur, la fièvre jaune n'est qu'une maladie pareille à mille autres qu'il connaît seulement de nom. Les traditions de la famille et ses souvenirs personnels ne peuvent y attacher ni regrets ni épouvante; mais, chez nos populations maritimes, ce mot retentit comme un glas funèbre : il ne rappelle point seulement un danger à courir, il fait souvenir des deuils anciens ou récents. Là où chaque famille a un de ceux qu'elle aime dans les lointaines contrées, on connaît trop bien ce mal terrible en comptant ce qu'il a fait de veuves et d'orphelins. C'est, avec la tempête et les récifs, un des grands ennemis. Son nom prononcé produit le même effet que le vent qui siffle ou la lame qui gronde ; lorsqu'on l'entend, on se regarde et l'on pense aux absents si Ton ne pense point

aux morts.

LE GARDE DU LÀZAilËT. 205

Ici Ropars pensait surtout aux présents ! Plus qu'un autre, à la vérité, il avait le droit de s'émouvoir. Enveloppé autrefois dans une épidémie de fièvre jaune, il avait vu les équipages de la flotte décimés autour de lui et ne s*était sauvé que par miracle. Les images de cette tuerie, comme il l'appelait^ lui étaient restées trop vives, et il en avait trop souvent entretenu Geneviève, pour que leur fermeté n'en fût point ébranlée. Aucun d'eux ne se troubla pour lui-môme, mais pour ceux dont l'existence lui était chère. La première pensée de Mathieu s'était portée sur sa femme et sur ses enfants, le premier mouvement de Geneviève fut de les réunir dans ses bras en criant qu'il fallait partir. L'ancien marin eut quelque peine à lui faire comprendre que la fuite, alors même qu'elle n'eût point été déshonorante pour lui , était devenue impossible. La chaloupe avait remis à la voile pour la frégate, et le djsapeau jaune* était hissé au mât du lazaret. La quarantaine commençait pour tous ceux qui se trouvaient à Trébéron, aucun d'eux ne pouvait désormais en franchir les limites, et Ropars montra à Geneviève la péniche envoyée par l'intendance militaire qui arrivait pour s'embosser à une demi-encâblure de l'îlot et .en interdire l'approche à toute embarcation. Ils étaient

définitivement parqués dans l'épidémie et condamnés à en courir les chances jusqu'au bout.

Du restcy le trouble de Mathieu^ dans lequel il y avait eu une part de surprise^ fut de courte durée. Le contre-maître retrouva bientôt son, ancienne fermeté, un pei; amollie dans les tendres habitudes de la famille, et, revenant sur ses propres paroles^ il s^efforça de calmer les frayeurs de Geneviève en amoindrissant le danger. Après tout^ on n'était point ici dans les conditions qui favorisaient ailleurs le fléau; on n'avait pas à combattre le soleil énervant de la Havane ou du Brésil ; il ne s'agissait plus d'une de ces redoutables contagions qui gagnaient de proche en proche, comme l'incendie^ ne laissant après elles' que des morts^ mais d'un mal affaibli auquel on pouvait, facilement échapper avec quelques précautions.

La première et la plus indispensable était d'éviter l'approche des salles occupées par les qmrantains et de ne se tenir jamais sous le vent du lazaret. Josèphe et Francine furent averties sur-le-champ. Geneviève leur expliqua tout ce qu'il fallait faire^ avec une prolixité tour à tour menaçante et attendrie. D'abord, en punition de chaque désobéissance elle leur montrait ta maladie ou même la mort ; puis^ lorsqu'elle les voyait

pâlir d'épouvante^ elle les ranimait sous ses caresses en les rassurant par des baisers.

Mathieu ajouta aux recommandations quelque chose de plus clair et de plus sûr. Dès le lendemain^ il traça une enceinte de pieux réunis par une corde qui devait sei'vir de limites sanitaires aux enfants. Par surcroît de précautions^ la chèvre elle-même fut ramenée dans l'enceinte^ lié à un piquet et nourrie de fourrage

d'hiver.

Le garde cessa de son côté toute relation habituelle avec les infirmiers et les chirurgiens du lazaret. Il eût ignoré le sort des quarantains, si^ chaque soir^ quelques hommes descendant vers la grève de l'Ilot et le son d'une clochette qui l'avertissait de s'écarter ne lui eussent fait connaître qu'on allait creuser une fosse. Les vides étaient d'ailleurs bientôt remplis par les nouveaux malades qu'apportait la chaloupe de la frégate^ car l'épidémie ne semblait ni décroître ni s'adou- . cir. Aucun convalescent n'avait encore paru sur la terrasse du lazaret. Lé canot de la péniche^ chargé du service sanitabe^ s'approchait chaque matin^ mais sans aborder. Il débarquait par le va-et-vient établi dans la crique les provisions ou les remèdes^ recevait au bout d'une gaffe le rapport du chirurgien^ puis remettait à

20g EN QUARANTAINE.

la Yoile avec un empressement qui témoignait de l'effroi qu'inspirait la contagion.

Cependant, les premiers .jours passés, Ropars et Geneviève s'étaient un peu rassurés. Les coups que la mort frappait autour d'eux étaient muets et cachés ; l'aiguillon de l'inquiétude s'émoussa insensiblement. En voyant que l'on pouvait vivre au contact de la formidable maladie, tous deux oublièrent à demi que Ton pouvait aussi mourir. Il leur arriva ce qui arrive aux habitants d'une ville assiégée auxquels le bruit du canon ne cause plus de tressaillements : la sonnette avait beau retentir tous les soirs et la chaloupe rapporter chaque matin de-nouveaux mourants, la continuité du danger produisait l'habitude , et l'habitude la sécurité. Par instants même, Geneviève oubliait tout et reprenait ses chansons; mais elle s'arrêtait brusquement à la vue du drapeau jaune ou du souvenir subit qui lui traversait le cœur, et le chant s'éteignait dans un soupir.

Ropars s'était informé de M. Gabriel à l'arrivée des premiers malades : Tépidémie ne l'avait point alors atteint, mais l'interruption de tout rapport avec les infirmiers et les équipages ne lui avait point permis de renouveler ses questions ; plusieurs convois avaient

l . LE GARDE DU LAZARET. 209

abordé sans qu'il eût pu s'enquérir du lieutenant, lorsqu'il reçut un billet percé de coups de ciseaux et trempé dans le vinaigre. Il ne renfermait que ces mots écrits au crayon :

a J'arrive... Si je vis y nous nous reverrons... ; si je meurs... y présentez cette lettre au capitaine de la Théti8...y et réclamez pour Josèphe... ma grande cassette d'acajou. Gabriel. »

L'écriture , presque illisible, accusait une main que la fièvre avait fait trembler. Mathieu , douloureusement surpris, oublia cette fois toutes les précautions et courut au lazaret; mais le chirurgien ne lui laissa point voir le lieutenant, dont l'état semblait lui inspirer de sérieuses inquiétudes. Le soir, le mal avait encore empiré et permettait peu d'espoir ; le lendemain , il n'en permettait plus.

Josèphe, a qui on avait laissé ignorer le nom de la frégate que ravageait l'épidémie, ne soupçonnait point le danger de son ami ; mais sa sœur et elle n'en avaient . pas moins perdu toute leur gaîté. Prisonnières dans l'enceinte dessinée par leur père , toutes deux étaient tristement assises près du piquet de la chèvre , qui , couchée à leurs pieds, semblait dédaigner le foin éparpillé devant elle. Josèphe tenait Francine appuyée

ses genoux et lui avait successivement proposé tous les jeux dont elles avaient Thabitude; l'enfant secouait la tête, les regards fixés sur la mer.

— Que veux-tu donc faire, Zine? demanda-t-elle, attristée de sa tristesse.

Celle-ci ne répondit pas.. La sœur atnée posa une main sur sa tête blonde et joua un instant avec les boucles de ses cheveux.

— Tu voudrais aller là-bas , voir Michel , pas vrai? reprit-elle en se baissant vers la petite; mais c'est trop tard, le merisier est défleuri.

— Alors les cerises sont déjà mûres , tu crois , interrompit Francine , qui retourna vers Josèphe son visage que Tennui avait rendu moins rose, et ses grands yeux pleins de curiosité.

— Je ne sais pas , reprit la grande sœur, mère nous le dira ; mais il faut penser maintenant à autre chose ; tu sais bien que nous ne pouvons aller à la poudrière.

— Ni au bout de Tile ni nulle part , ajouta Francine en se laissant retomber sur les genoux de Josèphe. •

Celle-ci ^ qui voulait l'amuser à tout prix , lui montra alors la chèvre , qui venait de se redresser. Sortie

brusquement de son demi-sommeil, Brunette décrivait autour de son piquet des évolutions si bizarres , que la tristesse de Tenfant ne put y résister, et qu'elle ne tarda pas à éclater de rire. Josèphe, qui s'était d'abord associée à sa gaîté, craignit que les mouvements de la béte mutine ne finissent par briser la corde, et voulut avancer la main pour l'en empêcher.

— Laisse , laisse ! s'écria Francine en riant ; vois comme elle se dresse , coipme elle danse ! Courage , Brunette j plus fort, petite, plus fort I

L'enfant , à genoux sur le sable , battait des mains avec des exclamations de joie , et la chèvre, qui semblait excitée par la voix et par le bruit , redoublait la folàtrerie de ses mouvements. Tout à coup le piquet , ébranlé par tant de secousses , fut arraché de terre , l'animal bondit de côté , et, ne se sentant plus retenu, prit sa course vers l'autre extrémité de l'île. ^ Les deux sœurs poussèrent d'abord un cri , puis y par un élan irréfléchi, s'élancèrent ensemble à sa poursuite. L'enceinte de corde fut franchie , et elles s'engagèrent le long des escarpements , en appelant BrU" nette, qui, selon son habitude, les attendait en bêlant, et s'enfuyait à leur approche. Emportées par la poursuite, elles arrivèrent ainsi au sommet de l'île, suivi-

«» EN QtJAftilNTAmE.

rentlespèiites qui descendaient à la nier, et atteignirent le fond des ravines opposées à leur habitation. Ce fut là seulenoent que Josëpbe s'aperçut de leur désobéissance ; elle s'arrêta haletante , et retint sa sœur dans ses bras.

— Pas plus loin y Zine, s'écria-t-elle ; il ne fallait pas venir ici, mère l'avait défendu.

La petite fille regarda autour, d'elle et remarqua à son tour l'endroit où elles se trouvaient. C'était une large fissure ouverte dans la masse pierreuse de l'île, et au fond de laquelle poussaient des touffes de grandes fougères et de genôts fleuris. A droite et à gauche, les parois du rocher étaient parsemées de saxifrages^ de gazons marins aux chatons pourprés, et de digitales ; qui dressaient dans les fentes leurs longues tiges chargées de clochettes roses.

A cette vue, Francine ne put retenir un cri d'admiration. C'était la première verdure et les premières fleurs qu'elle eût aperçues depuis qu'un ordre sévère la retenait sur le plateau aride occupé par la maison du garde. Aussi ne put-elle résister à la tentation ; elle s'échappa des mains de sa sœur sans vouloir rien écouter, et disparut en courant au milieu des touffes fleuries.

Après ravoir en vain rappelée, Josèphe la suivit pour la ramener; mais Tenfant allait de tige en tige sans vouloir s'arrêter. A chaque poignée de fleure cueillies,' Josèphe criait vainement : — Assez ! Franeine répondait: — Encore ! et entassaitdans son tablier, relevépar les deux coins, tout ce que sa main pouvait arracher. Il fallut que la place lui manquât pour qu'elle consentit à suspendre sa moisson. Chargé d'herbes et de fleurs sauvages qui retombaient en guirlandes jusqu'à ses pieds, elle voulut bien enfin reprendre la main de Josèphe, qui se mit à chercher sa. route en écartant avec précaution les joncs épineux.

Les deux enfants allaient atteindre la lisière du petit fourré de landes et de genêt, quand la clochette d'avertissement se fit entendre au-dessus de leurs têtes; elles s'arrêtèrenfen levant les yeux : quatre infirmiers descendaient vers la ravine chargés de leur funèbre fardeau. Us suivirent le seul sentier praticable sur la pente, et les deux petites filles ne pouvaient continuer leur route sans les jencontrer. Effrayées, elles reculèrent parmi Jes touffes qui les cachaient encore, et attendirent pressées l'une contre l'autre.

La clochette sonnait par intermittences conyulsives et toujours de plus près. Enfin elles entendirent le pas

lourd des porteurs retentir sur le roc et virent leurs silhouettes sombres se dessiner dans le crépuscule; ils s'avançaient précisément vers la petite oasis où les enfants s'étaient réfugiés.

Arrivés à l'entrée, ib semblèrent se consulter un

instant, puis s'engagèrent au milieu des touffes épineuses, tournèrent le massif derrière lequel les deux sœurs se tenaient blotties, et s'arrêtèrent en disant :

— C'est ici I

Francine, effrayée, avait caché sa tête sur les genoux de Josèphe ; celle-ci, plus hardie, écarta doucement les branches, et aperçut alors une fosse creusée à l'avance dans les graviers du sol. Les infirmiers avaient déposé à terre le cadavre enveloppé d'une toile grossière; ils prirent un sac caché sous une des anfractuosités du rocher et en versèrent le contenu dans la tombe. La poussière blanche qui s'éleva en nuage apporta jusqu'aux enfants l'acre odeur delà chaux. On la dispersa avec soin au fond de la fosse pour en faire un lit aa cadavre, et on l'arrosa d'eau puisée à la mer. Tous ces préparatifs avaient été exécutés dans un silence sinistre ; on n'entendait que les frôlements delà bêche sur le sol rocailleux et le glapissement monotone des petites vagues poussées contre l'tloi par le vent du soir. José*

phe, le cou tendu, Toeil grand ouvert et le cœur serré d'une douloureuse étreinte, continuait à regarder.

Dans ce moment, deux des porteurs prirent le mort et s'approchèrent du trou creusé pour le recevoir. Ils n'étaient séparés des enfants que par la touffe d'arbustes. Comme ils l'effleuraient de leur fardeau, une rafale déroula un des coins de la serpillière ; une tête livide se montra aux dernières clartés du soir, et Josèphe poussa un cri étouffé.

Le chute du cadavre dans la fosse empêcha de l'en* tendre; mais ce coup d'œil avait suffi, L'enfant avait cru reconnaître le visage de M. Gabriel.

Elle se rejeta en arrière avec un inexprimable saisissement. C'était la première fois que la mort frappait son regard, et elle lui apparaissait sous des traits qui la remplirent de douleur et d'épouvante. Serrée contre Francine^ elle se mit à trembler de tous ses membres. Le bruit de la terre et des cailloux qui retombaient dans la fosse la tint comme pétrifiée. Ce fut seulement lorsque les quatre fossoyeurs eurent quitté la ravine et disparu dans le sentier que ses sanglots éclatèrent. Fran« cine redressa la tête, lui demanda ce qu'elle avait, et^ ne recevant aucune réponse, se jeta dans ses bras en sanglotant à son tour.

ii6 £N QUARANTAINE.

^ Les larmes de ia petite sœur parurent interrompre celles de Josèphe, qui s'efforça d'étoujQTer ses soupirs et se mit à embrasser Francine 6n la consolant. ^

— Tais-toi! balbutia-t elle^ suffoquée malgré elle; il ne faut pas avoir peur... il ne faut pas pleurer...

— Qu'as-tu, Josse, qu'as-tu? répétait Tenfant, qui lui tenait la tète à deux mains et baisait ses joues humides.

— Ce... n'est rien..., reprit Josèphe, dont l'accent démentait les paroles; j'ai été surprise...

-^ Les hommes sont partis? demanda Francine^ qui regardait avec épouvante du côté de la fosse.

— Tu le vois, répondit Josèphe en frissonnant.

— Que venaient-ils faire ici? Ils portaient quelque chose. C'était un mort, n'est-ce pas ?

Sa sœur lui mit la main sur les lèvres : —Ne parle pas de ça, Zine, murmura-t- elle, reprise par les sanglots.

— Tu Tas- vu? demanda l'enfant avec une curiosité épouvantée.

— Oui mon Dieu, bégaya la sœur... et... je l'ai re-^ connu.... C'est M. Gabriel !

— Ton bon ami l s'écria Francine... Tu es bien sûre.

Josse? Et il est là... sous la terre ?... Oh ! allons-nousen J'ai peur! j*ai peur!

Elle s'était rejetée dans les bras de sa sœur, qui s'efforça de la rassurer et de se rendre maîtresse de ses propres larmes.

— La paix, Zinel lui dit-elle d'une voix entrecoupée.... Il faut être tranquille, il fautessuyernosyeux... ou la mère sera inquiète.

Ët^ se redressant subitement :

— Écoute ! ajouta- t-elle ; il me semble qu'on nous a appelées... Vite, vite, remontons.

Les deux petites filles se relevèrent à ces mots, et, sortant de la ravine, regagnèrent précipitamment la plate- forme, où elles arrivèrent tremblantes et essoufflées.

Geneviève les y attendait ; mais la nuit, qui commençait, l'empêcha de remarquer leur trouble. Elle les prit par là main pour rentrer, leur fit faire la prière en commun, et toutes deux se couchèrent sans avoir parlé de l'aventure du ravin»

Il ■ UN— ^

Josèphe dormit mal ; le lendemain^ lorsqu'elle se ieva^ elle était pâle et brisée. Geneviève^ qui s'en aperçut^ l'interrogea avec une sollicitude inquiète ; mais Fenfant répondit qu'elle n'avait rien. Seulement^ à chaque question^ ses yeux se remplissaient de larmes, et sa voix tremblait.

Le jour se passa ainsi pour elle dans la langueur. Le soir, elle se trouva plus abattue, quoique toujours sans souffrance; la nuit fut agitée, et le lendemain Repars fit demander le chirurgien du lazaret.

Celui-ci examina l'enfant et fit plusieurs questions qui assombru^ent le front de Mathieu. Geneviève, dont le regard allait du chirurgien à son mari, s'en aperçut. Elle en sentit un coup dans le cœur. Au moment où fous deux franchissaient le seuil, elle les suivit, re« ferma vivement la porte et les arrêta.

^ LE GARDE DU LAZARET. Si9

— Cest la maladie, n'est-ce pas? demanda-t-elle avec angoisse*

Elle n'osait nommer la fièvre jamie ; le chirurgien parut hésiter à répondre.

— Ah I j'en suis sûre! s'écria-t-elle, confirmée par

cette hésitation elle-même; ainsi les précautions ont été inutiles? Le mal est venu, tout est fini!...

Elle s'était laissée tomber sur le banc de pierre placé près de la porte et avait recouvert sa figure de son tablier. Le chirurgien s'efforça de la consoler par de vagues assurances, mais il était visible que lui-même ne croyait plus au succès de ses efforts. Vaincu par Timplacable puissance de la contagion, il continuait à la combattre sans espérance et par devoir, comme ces soldats sacrifiés qui défendent silencieusement, pour l'honneur du drapeau , un poste abandonné. Aussi, s'apercevant que ses paroles, loin de calmer la douleur de Geneviève, semblaient la redoubler, il se retourna vers le garde, à qui il répéta brièvement les prescriptions déjà indiquées pour Tenfiànt malade, et lui-môme rentra au lazaret.

^ Ropars resta quelques instants à la même place, les bras croisés et la tête sur sa poitrine, mais un sanglot

280 EN QUARÂMTAmS.

plus bruyant de Geneviève lui fit relever les yeux. Il lui prit la main :

— Ce n'est pas encore le temps de désespérer, dit-il avec une fermeté douce; quand Dieu aura décidé contre nous, il vous restera la vie pour pleurer. A cette heure, occupons-nous de notre devoir en faisant ce que le major ordonne.

— Et il n'a rien dit? s'écria la mère, qui, dans son cœur, en voulait au chirurgien de n'avoir pas plus vivement combattu ses craintes; il n'a donné aucun espoir?

— Dieu est le mattre, répliqua simplement Mathieu, et, tant qu'il n'a pas déclaré sa volonté, on peut croire que tout ira bien ; mais, si la chère créature doit s'en aller de nos mains, montrons-lui au moins jusqu'au dernier moment que nous avions envie de la garder.

Ici la voix fiévreuse de l'enfant se fit entendre.

— Jésus! elle m'appelle ! s'écria Geneviève en se

levant précipitamment pour rentrer.

Repars l'arrêta^

— Essuyez d'abord vos yeux^ dit-il en passant luimême la main sur les paupières humides de la pauvre mère avec une compassion caressante ; il ne faut pas

LS GARDE DU LAZARET. 22i

que Josèphe vous croie inquiète. II peut y aller de la vie, entendez-vous?

— Oui, oui, reprit-elle, ne craignez rien, Mathieu, je ne pleurerai plus. — Et elle s'effprçait de tarir ses yeux, toujours remplis de nouvelles larmes. — Voyez, on ne s'aperçoit plus de rien. Les médecins peuvent se tromper d'ailleurs, n'est-ce pas? Et puis... Dieu nous aura en pitié.

— Il faut l'espérer, répliqua le garde attendri ; mais, si c'est à lui d'avoir de la pitié, c'est à nous de montrer de la résignation. Allons, brave cœur, ris à ta fille, cela lui fera du bien, et, avant de retourner vers elle... embrasse-moi... pour nous donner à tous deux du courage.

La mère de Josèphe jeta ses bras autour du cou de son mari et eut une nouvelle crise de larmes; mais elle s'arrêta à la voix de la malade qui l'appelait pour la seconde fois, et, refoulant par un suprême effort le désespoir jusqu'au plus profond de son cœur, elle s'élança dans la maison le front serein et le sourire sur les lèvres.

Cependant l'état de Josèphe s'aggrava rapidement. Le soir, la fièvre avait redoublé. La malade parlait tour à tour de sa sœur Francine, de Michel, du meri*

sier en fleurs, de son bon ami H. Gabriel. Tantôt elle croyait l'entendre, elle l'appelait, elle voulait savoir s'il lui avait rapporté les présents promis; d'autres fois, le souvenir de la scène de la ravine se réveillait dans sa mémoire; elle s'écriait qu'il était mort et qu'elle entendait la terre rouler sur lui dans la fosse.

Le chirurgien revint à plusieurs reprises et multiplia ks prescriptions sans pouvoir ralentir la marche de la maladie. La nuit fut horrible pour la pauvre mère, qui retenait dans ses bras Tenfdnt toujours plus égarée. Au retour du soleil, cette turbulence délirante tomba, mais pour faire place à la torpeur qui précède la mort. Enfin, vers le milieu du jour, Josèphe rouvrit les yeux et poussa un soupir : ce fut le dernier l

Le coup était trop attendu pour que le désespoir de Repars et de Geneviève eût rien de bruyant; la douleur de cette perte l'avait pour ainsi dire précédée : tous deux l'avaient bue goutte à goutte pendant la longue agonie. Le calme de la mère garda pourtant quelque chose de hagard, qui eût épouvanté un obser^ vateur moins troublé que Mathieu. Voulant rendre à sa fille les derniers devoirs, elle peigna longuement ses beaux cheveux noirs, la revêtit de ses meilleurs habits, et la coucha en réunissant les deux mains sur son

LE GARDE DU LAZARET. fi5

ccétir, comme Josèphe avait coutume de le l^ire dans son sommeil. Tous ces soins furent donnés lentement^ paisiblement, avec une sorte de compUisance, et souvent entremêlés de baisers. A peine si une larme coulait de loin en loin sur ses joues marbrées de taches ardentes, si un léger tremblement agitait la main qui s'acquittait de ce triste oflSce. Enfin, quand celle qui avait mis au monde cette enfant, qui l'avait nourrie de son lait et de son amour, l'eut elle-même cousue dans le linceul, elle s'approcha de la fenêtre, brisa la tige d'une giroflée blanche, la seule que le vent de mer eût épargnée, et refféuilla sur le suaire.

Pendant ce temps, la nuit était venue. Déposée au fond de l'alcôve sombre, la morte se dessinait vaguement sous son enveloppe de lin, comme un marbre ébauché; plus haut, pendait un christ d'ivoire, la tête penchée et les bras étendus.

Geneviève s'agenouilla près du lit et demeura Iong-| temps la tête appuyée sur ses mains jointes. Elle murmurait à demi- voix une prière; mais, bien que sa bouche répétât fidèlement toutes les paroles, le sens n'arrivait point jusqu'à son esprit. Quand elle eut achevé^ elle se releva machinalement, regarda autour d'elle : son cerveau était un chaos ténébreux. Elle

su EN QUARANTAINE.

porta les deux mains à son front^ qu'elle serra avec un cri étouffé^ comme si elle eût voulu arrêter ce tourbiflon de pensées déchirantes et confuses. Il y eut une lutte de quelques instants entre son désespoir et sa volonté; enfin celle-ci prit le dessus^ et elle s'avança vers la porte, qu'elle ouvrit.

Son mari s'était réfugié sur la plate-forme avec Francine , pour lui dérober le pénible spectacle de l'ensevelissement. Elle l'aperçut debout, près du parapet; la petite fille était à ses pieds, la tête appuyée contre ses genoux. Depuis la mort de sa sœur, elle n'avait point prononcé une parole. Immobile, l'œildilaté et les lèvres serrées, elle semblait chercher à comprendre. Ses deux petites mains pendaient inactives, et ses pieds nus semblaient fixés sur le sol.

En la voyant ainsi, éclairée par les premières clartés de la lune, qui jouaient dans ses cheveux blonds, 6eneviève parut se retrouver elle-même; un éclair traversa l'atonie de ses traits, ses narines se gonflèrent, et un flot de larmes jaillit de ses yeux. Elle s'était élancée vers l'enfant qu'elle enleva dans ses bras avec une sorted 'emportement douloureux, auquel Francine s'associa sur-le-champ par une explosion de caresses et de sanglots. Pendant longtemps, ce ne fut qu'un

échatiged'appelsinterrompus et de phrases inachevées. La petite fille demandait sa sœur, et sa mère, dont le désespoir était ravivé par ces demandes, s'efforçait de les étouffer sous ses baisers. Enfin^ à bout de forces, elle laissa ses bras qui retenaient Francine se détendre, et sentit qu'on la lui retirait doucement.

Celait Mathieu, qui déposa l'enfant à terre. Il entraîna la mère un peu plus loin, et l'obligea à s'asseoir sur le banc de pierre adossé au parapet. Elle voulut se relever en tendant les mains. '

— L'enfant 1 bégaya-t-elle à travers ses sanglots ; je veux l'enfant.

— Tout à l'heure, tu la verras, dit Repars, qui, selon l'usage des campagnes bretonnes, ne tutoyait Geneviève que dans les fortes émotions ; mais auparavant il faut que tu écoutes avec tout ton esprit, car ce que j'ai à té dire est de grande conséquence.

— Ah I je le voudrais 1 je le voudrais I dit-elle en prenant sa tête à deux mains ; mais ne vous offensez pas, Mathieu, si c'est impossible ; j'entends là, voyezvous, quelque chose qui fait taire tout le reste; c'est son rftle, mon cher homme!... Et... savez-vous?... j'aim6 le mal que cela me fait de l'entendre; je peux croire qu'elle respire encore. Oh ! Jésus 1 qui m'au-

rait dit que je regretterafs l'haleine d*agoDie de mon enfant ?

Ropars posa la main sur la tâte de la pauvre femme, qui reconunençait à sangloter.

— Apaisez votre cœur, reprit-il avec une fermeté attendrie ; le bon Dieu veut qu'on se soumette et qu'on ne s'abandonne pas. La morte est maintenant dans son paradis, où elle n'a plus besoin de nous ; mais elle laisse une sœur dont la vie est à notre charge.

— Que voulez-vous dire ? demanda Geneviève en levant vçrs lui des yeux où l'inquiétude venait d'arrêter les larmes.

—-Ne le comprenez-vous pas? répliqua le garde plus bas.: le vent de la maladie est comme celui de la mer, il n'épargne personne, et il peut envoyer à chaque instant les vivants rejoindre les morts.

— Dieu sauveur I est-ce un avertissement ? demanda Geneviève, qui joignait les mains; l'enfant serait-elle frappée?... Avez-vous remarqué quelque chose ?.•• Ah! dites la vérité, Mathieu, dites-la tout ie suite; j'aime mieux être tuée d'un seul coup.

— L*enfant n'a jusqu'ici d'autre mal que son chagrin, dit Ropars; mais, si elle reste dans. cet air de mort, qui nous assure qu'elle échappera ?

— Malheur à nous! t^ria Geneviève en levant les mains jointes au-dessus de sa tête; pourquoi me ravoir dit^ Mathieu ? je ne voulais pas y penser ; maintenant je la verrai mourir à chaque heure. Que Dieu vous pardonne de me remuer ainsi le couteau dans le cœur!

— Si j'y touche^ ce n'est que pour le retirer, fit observer le quartier-maître ; il ne s'agit pas à cette

' heure de fermer les yeux et de laisser le coup de vent venir, mais de manœuvrer en double pour le salut de la petite... Si elle demeure à Tile, vous avez trop de chances de coudre son drap mortuaire, Geneviève; il faut qu'elle parte tout de suite.

— Mais le moyen ?

Ropars promena lés yeux autour de lui pour s'assurer qu'on ne pouvait l'entendre.

— U y en a un, répondit-il avec précaution. •— Le canot de la poudrière ?

— Non.

-—La péniche?

— Vous savez qu'elle est là pour garder llle

— Mais .qui peut donc nous aider alors ?

— La marée.

Geneviève regarda son mari sans comprendre«

— Nous voici dans les reverdies {{), reprit Mathieu ; avant une heure la mer se sera assez retirée pour ne laisser que quatre pieds d'eau sur la ligne de récifs qui va de Trébéron àTile des Morts; avec du courage et l'aide de Dieu^ on peut tenter le passage. J'irai porter l'enfant à Dorot.

Et comme la mère ne put retenhr un cri d'épouvante :

•— Plus basl malheureuse! ajouta-t-il vivement, voulez-vous donc me trahir? Sauf le patron de la poudrière et moi, personne ne connaît ce chemin des eaux ; nous l'avons suivi bien des fois quand nous pochions ensemble, et toujours avec la vie sauvée.

— Mais non pas de nuit, interrompit Geneviève, non pas chargés d'une enfant...

•— L'enfant ne pèse guère, et la lune est en pleine clarté, reprit Ropars avec un peu d'impatience; j'ai d'ailleurs pensé à la chose tout le soir ; il n'y a pas d'autre route. Mon parti est pris, et je ferai ce qu'il faut, quoi qu'il arrive. Vos paroles pourront diminuer ma confiance, mais non pas me retenir. Pensez donc plutôt à me soutenir le cœur, comme c'est le devoir

(i) Pleines mers.

LPi GARDE DU I.AZAULT. 229

d'une brave femrne, et à tout préparer pour Tenfant. Quand la dernière pointe de la grande roche aura découvert, il seratemps, à moi d'essayer le passage, et à vous de prier Dieu qu'il nous ouvre un chemin sûr dans la mer.

Le ton du contre-maître était si résolu, que Geneviève comprit l'inutilité de toute résistance. Sans volonté dans les actes ordinaires de la vie, Mathieu ne prenait que rarement une résolution ; mais, une fois déclarée, il la maintenait inébranlable. Le premier saisissement passé d'ailleurs, ses explications et ses assurances calmèrent un peu la mère de Francine et réussirent à la convaincre à demi. Restait Tenfant, dont Ropars redoutait la résistance ou Fefiroi. Geneviève allkla prendre, et le père et la mère l'assirent suç led^ genoux rapprochés.

— Tu as envie de voir le merisier en fleurs, n'est-ce pas ? dit la première en l'embrassant.

La petite fille secoua la tête.

— Plus maintenant, répondit-elle très-bas.

— C'est le moment au contraire, ajouta la pauvre mère avec efibrt ; là-bas, tu seras plus libre... plus heureuse... tu auras IMiichei pour jouer avec toi.

r — Non^ dit Tenfant^ dont la voix s'altérait^ j'aime mieux rester avec losèphe...

Geneviève joignit les mains^ ferma les yeux^ et la voix lui manqua. Ce fut au tour de Ropars. Il rapprocha Franciue de sa poitrine^ et lui parlant à Toreille :

— Écbute bien^ dit-il^ nous avons de la peine... tu ne veux pas nous en faire davantage^ pas vrai? tu nous aimes trop pour cela.

Au lieu de répondre, Tenfant jeta ses deux bras autour du cou de son père, et serra sa petite joue rose contre la joue ridée du marin.

— Oui, oui, j'en suis sûr, continua Mathieu ; alors ta feras tout ce que nous te demanderons ?

L'enfant fit un signe affirmatif.

— Eh bien l continua Ropars, il faut que tu ailles passer quelques jours chez ton oncle Dorot, et comme nous n'avons pas de canot, c'est moi qui te porterai à travers le passage. N'est-ce pas que tu seras tranquille au milieu de la mer quand tu auras les épaulea de ton père pour chaloupe ?

L'enfant tressaillit.

•— J*aime nûeux rester, dit-elle d'un accent pré« dpité.

r- C'est impossible, reprit le père, je veux te porter

à ia poudrière; il le faut^ et nous allons partir tout à rheure; mais si tu n'es pas brave^ si tu vas crier^ la route sera plus difficile^ et peut-être qu'il m'arrivera malheur. Comprends-tu ?

— Oui... oui^ je n'irai pas^ répliqua la petite fille, qui commençait à trembler.

Genevière l'attira de nouveau dans ses bras.

-— Paix^ paix ! dit-elle en posant les lè\Tes sur ses

cheveux et la berçant contre soncœur^ les enfants doivent obéir... Dieu Ta ordonné... Fais ce qu'on te dit... pour le père... pour moi... pour Josèphe! Si elle pouvait parler, elle te dirait d'être douce et courageuse... Veux-tu donc la rendre triste dans le ciel?

— - Oh ! non, s'écria l'enfant en se rejetant dans les bras de Mathieu.

— Ainsi tu vas venir? demanda celui-ci.

— Oui, murmura la petite fille. "

— Et tu n'auras pas peur, tu ne diras rien ?

— Non.

— Alors, en route! reprit le garde qui s'était levé et avait regardé par-dessus le parapet, la grande roche est découverte, il n'y a plus à tarder.

Il prit Francine dans ses bras et descendit rapide-

ment un des sentiers qui conduisaient au bas de Ttlot. Geneviève le suivit dans une inexprimable angoisse.

Tous trois arrivèrent à une pointe rocheuse qui s'avançait très-loin dans les flots. C'était Textrémité de la ligne de réciCs servant à relier la poudrière et Trébéron.

Repars posa Fenfant à terre pour en reconnaître la direction. Le passage, éclairé par la lune, avait une teinte d'un vert pâle irisé de petites lignes blanches formées par les vagues légèrement frangées d'écume. Leurs ondulations étaient si faibles, qu'on eût dit un champ de blé vert moiré de camomilles blanches. Au delà, rtle des Morts apparaissait tout entière dans la lumière nocturne, avec ses édifices jaunâtres, ses longs toits ardoisés et ses paratonnerres perçant la nue. Tel était le calme de la nuit qu'on entendait les pas de la sentinelle devant la guérite de granit bâtie au coin de l'esplanade. A l'enfourchure des deux îles, et un peu dans l'ombre, la péniche silencieuse se balançait sur ses deux ancres.

Repars examina tout avec une attention scrupuleuse; il montra à Geneviève la direction de la chaussée sous-marine indiquée par une faible nuance à la surface des eaux, se dépouilla de sa veste et de son

chapeau ; puis, prenant les deux mains de sa femme, qui le regardait d'un œil éperdu :

— Voici le moment, Geneviève, dit-il ;*enibrasse-. moi, et demande au bon Dieu d'ôtre avec nous.

La pauvre femme répondit d'abord à son étreinte sans pouvoir dire un mot; mais^ quand elle sentit qu'il dégageait ses mains et se retournait vers l'enfant , laissée à quelques pas, elle jeta un cri, sa tête se perdit; elle oublia tout ce que Mathieu lui avait dit, tout ce qu'elle avait promis, et l'entoura de ses bras avec une épouvante désespérée.

— Tu ne partiras pas, balbutia-t-elle, tu ne partiras pas!... C'est aller à la mortl... Au nom de ta promesse de mariage, demeure pour être mon secours^ ma compagnie 1... Veux-tu donc me laisser seule avec Josèphe?... Vois, vois comme la mer est large, comme elle est profonde! Toi et Francine, vous y resterez !.;. Ah! si c'est la volonté de Dieu^ mourons tous ici, mais mourons du moins ensemble! Mathieu, je ne veux pas que tu me quittes, tu n'emporteras pas l'enfant ; vous ne partirez pas !

• Ropars essaya de la calmer et tit un effort pour se dégager de son étreinte ; mais elle s'attacha à lui sans vouloir rien entendre, et comme il lui rappelait qu'elle

avait, un instant auparavant^ décidé Fraucine à ce départ :

— J'ai eu tort, interrompit^elle avec égarement; je ne le veux plus. Si tu me laisses, je vous suivrai, et tu seras responsable devant Dieu de ee qui arrivera. Mathieu , ne me tente pas ! Mathieu , aie pitié de moi !... Que t'ai-je fait pour que tu ailles ainsi volon-

tairement à ta perte ? N'aimes-tu donc plus la vie avec moi?... Ah! si j'ai manqué à mon devoir^ ne m'en veux pas, cher homme ! Si ma trop grande douleur t'a offensé, pardonne-moi ! Je ne pleurerai plus , Mathieu ; je serai ce que tu voudras. Tiens , regarde plutôt^ je te demande grâce, mais dis que tu resteras. Elle s'était laissée glisser à genoux et tenait les mains de Repars serrées contre ses lèvres. Celui-ci s'efforça de la relever.

— Assez, Geneviève, dit-il d'une voix dans laquelle l'attendrissement le disputait à l'impatience ; je vous croyais plus vaillante... Ce n'est point là ce que vous aviez promis. Pensez, malheureuse femme, que le temps se passe.

Geneviève sanglotait et recommençait les mêmes prières. Il tourna vers la mer un regard anxieux et vit à sec les dernières aspérités de la grande roche. De

plus longs retards augmentaient le danger et pouvaient rendre le passage impossible; Mathieu saisit brusquement Geneviève par les coudes, et la releva debout, son visage devant le sien.

— Sur votre salut ! écoutez bien, dit-il d'un accent si ferme qu'elle en tressaillit : o'est la première fois que je vous rappelle que je suis votre maître, et, si vous n'êtes point plus sage, ce sera peut-être la dernière ; mais, par le Dieu qui nous a sauvés ! vous obéirez et sans plus de débats ! Il s'agit de préserver la vie de Tenfant; rien ne pourra m'arréter. Demeurez là, je vous le dis par commandement, et ne faites ' point un seul pas, ne poussez point un seul cri, ou, aussi vrai que je suis le fils de ma mère^ je ne vous pardonnerai jamais jusqu'au jour dajugement.

A ces mots^ il assit sur la dune Geneviève pétrifiée de saisissement, courut à la petite fille, qu'il chargea sur ses épaules, et s'élança avec elle dans les flots.

Quand la mère se retourna au bruit de l'eau qui rejaillissait, il était déjà engagé sur la chaussée de réci& submergés, et la vague lui battait la poitrine. Elle voulut se relever, mais les forces l'abandonnèrent, elle ne put que pousser un faible cri. Mathieu l'entendit et se retourna. Il aperçut dans la nuit la forme vague de

S90 EN 0UABAKTA1N£.

Geneviève, qui, à demi renversée sur le rocher, agitait vers lui ses mains jointes. Son cœur, qui s'était roidi par un effort de volonté, se sentit défaillir dans l'attendrissement; il regarda la mer verte et profonde dont les abîmes s'ouvraient tout autour de lui, entendit sur sa tête la respiration de l'enfant^ qui haletait de terreur, et, pensant que la pauvre créature dont tous deux venaient de se séparer violemment ne devait peut-être plus les revoir , il fut pris d'une, pitié si tendre que deux larmes lui gonflèrent les paupières; il s'arrêta malgré lui au milieu des flots murmurants, retourna la tête vers le rivage et cria d'une voix contenue, mais très-douce :

— Ne pleure pas, Geneviève, et que Dieu te bénisse ! tout ira bien.

Puis, sans attendre une réponse qu'il redoutait pour son courage, il continua sa route, l'œil fixé sur la barre d'eau qui indiquait la direction des récifs.

Bientôt cependant il cessa de distinguer la teinte particulière des vagues qui rendait cette barre facile à reconnaître du rivage. Plongé dans la noer, il n'aper-; cevait plus au loin qu'une plaine uniforme et agitée, sans aucune différence de mouvement ni de couleur. Il fallut se diriger simplement sur la roche de l'tle

des Horbi à laquelle aboutissait la chaussée, et dont on apercevait au loin, dans la nuit, les cimes aiguës.

Armé d'une gaffe brisée^ Matthieu n'avançait qu'en sondant devant lui ; mais, malgré ses précautions, sa route devenait toujours plus diflScile. L'inégalité des rochers l'exposait à de continuels trébuchements. Soulevé par les flots, étourdi du murmure profond qui l'enveloppait, suivant à. tâtons un sentier inégal et inconnu que côtoyaient deux abîmes, il avançait avec cette lenteur suprême d'une volonté qui domine l'impatience et l'âme concentrée tout entière dans chaque mouvement. Ses regards fixes essayaient de percer le voile liquide des eaux; ses mains, crispées à la gaffe, semblaient vouloir la souder au récif; ses pieds, convulsivement chercheurs, s'efforçaient de deviner la route avant de la choisir 1

Il atteignit ainsi le milieu du passage , où il entra dans les eaux de la péniche. Tout y était silencieux et sans mouvement. Les cris de — Bon quart l poussés de loin en loin par les veilleurs du bossoir, avaient cessé de se faire entendre depuis quelque temps ; on n'apercevait même plus les deux ombres , longtemps immobiles au poste de guette. Sûrs de l'inutilité de leur

garde, les matelots de quart s'étaient sans doute endormis.

Mathieu , qui craignait leur réveil, voulut échapper à ce danger en pressant le pas ; mais , au moment même où il entrait dans l'ombre que projetait sur les flots éclairés l'arrière de la péniche, la levée de rochers qui s'abaissait subitement lui manqua. Francine le sentit s'enfoncer comme une barque qui sombre, et la vague jaillit jusqu'à ses cheveux. Elle ne put retenir un cri perçant.

Son père effrayé la ramena contre sa poitrine et appuya la main sur ses lèvres ; mais il était trop tard ! le cri avait été sans doute entendu , car une ombre se souleva tout à coup à l'avant, et un bruit de pas retentit sur le pont. Repars n'eut que le temps do se jeter sous le couronnement de la péniche stationnaire et de saisir un bout-dehors, auquel il resta suspendu.

Un des matelots de quart arriva à l'arrière, où il fut bientôt rejoint par son compagnon.

— Que Dieu me damne si je n'ai pas entendu un cri : dit le premier.

— Pardieu! il m'a quasiment réveillé, ajouta le second.

— J*ai pourtant beau regarder, je ne vois rien.

— Ni moi.

Tous deux étaient peuchéis vers la mer, qui continuait à bruire doucement et sur laquelle n'apparaissaient que de légères ondulations brodées d'équrne à demi phosphorescente. Le second veilleur parut saisi d'une inquiétude qui fit trembler sa voix.

— Dis donc, Horvan, reprit-il avec circonspection, les barques de Roscanvel et de Lanvoc n'ont pas été sans laisser ici sous Teau quelque chrétien, pas vrai?

— Après ? demanda Horvan.

— Après î reprit le matelot , qui semblait partagé entre une crainte et une honte, eh bien I parbleu !... tu sais ce qu'on dit... c'est pas moi qui ai inventé la chose... Il y en a qui racontent que les naufragés morts en péché mortel laissent leurs ftmes sur la vague qui les a noyés, et que tous les ans , au jour et à l'instant du malheur, elles jettent le cri d'angoisse pour demander des prières.

— Et tu crois çày toi , Lascar ? dit Morvan avec un rire plus bruyant que rassuré.

— - C'est pas moi , reprit le matelot, ce sont les camarades... Mais, pas moins, la voix ne ressemblait pas aux autres : elle était aiguë et chétive , comme qui diait celle d'un enfant*

— Allons , des bêtises ! interrompit le premier marin, évidemment inquiété par Texplication de son compagnon ; tu vois qu'on n'entend plus rien , et qu'il n'y a sur la mer que le clair de lune et la froidure d^ nuit qui va nous enrhumer. Heureusement que chacun de nous a gardé son quart de vin ; allons le boire , ça te remettra le moral.

Les deux matelots s'éloignèrent. Après un moment d'attente, Mathieu replaça l'enfant sur ses épaules, lui recommanda le silence en la rassurant de nouveau , et lâcha la corde pour reprendre la chaussée ; mais il avait perdu la direction , et ses pieds ne rencontrèrent que le vide. Contraint d6 nager avec son précieux fardeau , il espéra que quelques brasses le ramèneraient à la route des récifs; il Tavait déjà dépassée. De nouveaux essais i\e furent pas plus heureux , et il renouvela vingt fois sa recherche en retrouvant toujours l'abîme.

Épouvanté, haletant, il errait sans direction^ cherchant à prendre terre et ne pouvant plus môme distinguer File des Morts de l'île de Trébéron. Après avoir tourné longtemps sur lui-même , lutté contre le flot dans lequel il enfonçait à chaque instant davantage^ s'être mille fois rejeté du désespoir à l'espérance et

avoir usé jusqu'au bout ses forces et son courage, il se sentit entin vaincu. Sa respiration devenait douloureuse, ses yeux se couvraient d'un nuage ; tout n'était plus pour lui qu'un chaos tournoyant^ et sa raison lui échappait. Encore un instant , Francine et lui dispapaissaient sous les eaux! La péniche^ qu'il avait voulu fuir et qu'il n'apercevait plus, était son dernier moyen de salut. Il réunit ce qui lui restait de vigueur pour jeter un cri d'appel ; une lame plus forte l'étoufia sur ses lèvres 1 A moitié évanoui et n'ayant plus que l'instinctive défense qui survit à la volonté, il se déhattit encore un instant , rejeté de vague en vague, puis se sentit descendre; mais tout à coup il s'arrêta! Ses pieds avaient rencontré les récifs. Ils s'y fixèrent et s'y raffermirent, son corps se redressa; Teau qui l'aveuglait sembla s'abaisser. Il reprit haleine, regarda devant lui et aperçut^ à une centaine de pas, la roche découpée de rile des Morts.

Quelques minutes suffirent pour l'atteindre. En touchant le rivage, il s'y laissa tomber et appela Francine d'une voix éteinte.

L'enfant terrifiée ne put lui répondre qu'en se jetant sur son cœur, où il la tint quelque temps embrassée. Sa première pensée avait été pour elle , la seconde le

porta vers Geneviève, qui attendait son retour pour les savoir sauvés. U se releva encore chancelant, prit la petite fille par la main et se mit à gravir la pente escarpée qui conduisait à la terrasse.

Il fiillut faire le tour de la poudrière, afin d'éviter la sentinelle placée à l'angle qui regarde la grande rade, et arrivé à la porte du garde d'artillerie, frapper doucement, de peur d*étre entendu du dehors. Dorot avait heureusement le sommeil léger des vieux soldats ; il s'éveilla dès les premiers coups et parut à la fenêtre.

— Ouvrez I lui dit Matthieu à demi-voix.

— Repars 1 s'écria le sergent stupéfait.

— Plus bas I et venez vite, reprit le marin, il y va de notre salut.

Dorot descendit rapidement, tira le verrou et les fit entrer. Mathieu s'arrêta en dedans du seuil , l'enfant serré contre ses genoux.

— Que le ciel nous protège 1 D'où sortez-vous, Ropars t demanda le sergent.

— Vous le voyez, répliqua le marin, nous sortons de la mer, que nous avons traversée pour venir ici.

Dorot recula avec une exclamation.

— Est-ce vrai? s'écria-t-il | au nom de Dieu!

qu'estpil donc arrivé pour que vous ayez ainsi exposé votre vie?

— Il est arrivé , répliqua Mathieu , que Jfosèphe est morte ce matin de la contagion.

— Que dites- vous?

— Ce que vous me demandez, Dorot ; et comme Geneviève et moi nous voudrions sauver l'autre, je vous Tai amenée.

-^ Que le ciel vous récompense pour cette idée ! dit le sergent ; Tenfant est la bienvenue.

Il avait tendu la main à Mathieu i mais celui-ci ne la prit pas.

— Songez bien à ce que je vous demande^ repritil; peut-être que l'enfant vous apporte ici la maladie et le deuil.

— J'espère qu'il n'en sera rien y répliqua Dorot mais à la volonté de Dieu !

— • Rappelez-vous aussi; ajouta le quartier-mattre en insistant, que si l'on apprend la chose, il y a chance qu'on vous punisse d'avoir violé la quarantaine.

— Alors, à la volonté des hommes ! reprit le sergent avec simplicité.

— Mais pensez encore. ••

-T- A rien, Ropars, interrompit le garde ; en voilà

assezy en voilà trop ; il ne s'agit plus de paroles ; vous m'avez amené la petite, je la prends.

Il s'était baissé vers Francine^ qu'il souleva dans ses bras et avec laquelle il remonta jusqu'au cabinet qu'avait autrefois habité Geneviève; il débarrassa luimême l'enfant de ses vêtements mouillés et la coucha dans l'ancien berceau de Michel.

Le père, qui les avait suivis, était resté à la porte, les bras pendants, avec Texpression d'une reconnaissance émue qui ne trouve point de langage. Seulement, lorsque Dorot se retourna, il saisit une de ses mains et la retint dans une étreinte silencieuse. Celuici, qui voulait prévenir un attendrissement, se mit à lui parler des moyens de cacher le changement de séjour de la petite fille. Il suffisait qu'on ne pût remarquer son absence de Trébéron ; quant à sa présence à l'île des Morts, elle n'éveillerait aucun soupçon, car le poste d'artillerie qui veillait à la poudrière, et qui aurait pu s'étonner de cette augmentation de la famille du garde, était précisément remplacé le lendemain.

Rassuré sur ce point, Ropars convint de signaux qui transmettraient à chacun les nouvelles de l'tlot voisin. Renouvelés plusieurs fois par jour, ils devaient leur

épargner au moins les angoisses de l'incertitude. Enfin^ quand tout eut 'été réglé , Mathieu s'approcha de la fenêtre et regarda au dehors.

La brise avait fraîchi, le ciel paraissait moins étoile, et une brume transparente commençait à ramper sur la mer.

— Il est temps de partir , dit-il en revenant vers le sergent ; que Dieu vous paye de ce que vous faites, Dorot! Quant à Geneviève et à moi , nous resterons vos débiteurs pour l'éternité.

— - On parlera de cela plus tard, reprit le garde ; l'important pour l'heure et ce qui m'inquiète, c'est le passage.

— N'ayez pas de souci, répliqua Ropars; maintenant que l'enfant est en sûreté, je traverserai le canal comme on va à l'église. Les jambes sont solides quand le cœur ne tremble plus. Je voudrais déjà être sur l'autre bord ; j'ai trop tardé ici pour Geneviève, qui m'attend.

— Allez donc, puisqu'il le faut, dit le sergent; mais, pour Dieu ! Ropars, prenez vos précautions, et n'oubliez pas que vous avez à sauver deux autres vies avec la vôtre.

— Je ferai tout ce qu'un homme peut faire , reprit

f 46 EN QUARANTAINE.

le quartier-mattre ; croyez bien, cousin^ que je n'ai pas envie de mourir ce soir !... Mais c'est assez causer, le temps passe ; je ne veux pas attendre le retour du flot.

H s^était rapproché du berceau de Francine pour lui faire ses adieux ; mais l'enfant, fatiguée par tant d'émotionSy venait de s'endormir. Un de ses bras était replié sous sa tète et perdu dans les boucles éparses de sa chevelure dorée; l'autre, ramené sur la poitrine, pressait une petite relique donnée autrefois à Geneviève, qui, dans son superstitieux dévouement de mère, s'en était dépouillée pour préserver l'enfant. Bien que sa respiration fût égale et facile, elle était entrecoupée, de loin en loin, par quelques soupirs saccadés, et ses joues, qui commençaient à reprendre dans le sommeil -leur teinte rosée, gardaient encore des traces de larmes, w Mathieu la contempla quelques instants dans un silence attendri; enfin il se baissa lentement, effleura d'un baiser la petite main de Francine, puis ses cheveux, puis sa joue. Sans ouvrir les yeux, l'enfant fit un mouvement d'impatience ; il se releva. •

— Oui, oui, dors, va, pauvre créature du bon Dieu, dit-il à demi-voix ; je ne te réveillerai pas.

Il sembla encore l'envelopper d'un regard tout chargé

de caresses, puis revint à Dorot et lui prit la main. — Jevous la laisse^ cousin, dit-il très-ému, personne ne peut dire ce qui doit arriver ; seulement... j'ai cour fiance dans votre bon cœur, et si jamais l'enfant devenait orpheline...

— Que Dieu l'en préserve! dit le sergent; mais si un pareil malheur lui arrivait, Mathieu, vous savez bien qu'elle deviendrait la sœur de Michel.

— Merci! interrompit précipitamment le marin; voilà le mot que je voulais entendre... A cette heure, je pars tranquille et je suis préparé à tout.

— Mais vous ne partirez pas ainsi, frissonnant et affaibli, objecta lesergent; vous prendrez quelque chose pour vous relever le cœur...

— Rien! interrompit Ropars; vous m'avez donné tout ce qui pouvait me fortifier, c'est-à-dire l'assurance que l'enfant ne resterait pas sans appui. La Providence fera le reste. Votre main, et adieu jusqu'au revoir.. • ici ou ailleurs.

Ils s'embrassèrent avec effusion; puis Mathieu descendit au rivage et se remit à la mer. Bien que le flot commençât à monter, la traversée se fit sans trop de dangers ; il atteignit heureusement la grande roche de Trébéron^ que la marée montante conunençait à en-

il8 EN QUARANTAINE.

vahir, et courut à la place où il avait laissé Geneviève,

Elle n'y était plus.

Étonné de ce qu'elle n'eût point attendu son retour, il gravit rapidement le sentier, arriva à sa porte, qu'il trouva ouverte, et appela. Personne ne répondit. L'obscurité ne permettait de rien distinguer. Il s'approcha à tâtons du foyer, et promena autour de lui la clarté tremblotante d'une lampe brusquement rallumée. Attiré sur l'alcAve, son regard distingua bientôt, près de la forme blanche de la morte cousue dans son linceul, une forme plus sombre étendue sans mouvement. Mathieu s'approcha éperdu. C'était Geneviève eva« nouie.

Grâce aux soins du chirurgien , la femme de Ropars reprit enfin ses sens ; mais ce fut pour tomber dans des

spasmes convulsifs, que suivit l'anéantissement de toutes ses falcutés. La journée entière s'écoula sans qu'elle sortit de cette torpeur qui tenait à la fois du sommeil et de la mort. On eùtr dit que tant de secousses avaient brisé son être, et que les tressaillements de la vie qui traversaient encore sa langueur n'étaient que les derniers mouvements d'une machine près de s'arrêter. Cependant, vers le soir^ la fièvre se déclara; la malade passa insensiblement de son immobilité à une agitation délirante; elle ne reconnaissait Mathieu que par intervalleSy et, retrouvant sa douleur avec sa raison, elle retombait bientôt dans son égarement.

Aucun de ces symptômes ne semblait appartenir à la maladie qui désolait le lazaret, et le chirurgien décon-

tSO , EN QUARANTAINE.

certé laissa deviner son impuissance à la reconnaître. Habitué à la rude médecine qu'exigeaient les robustes malades de nos vaisseaux, il était resté forcément étranger, comme la plupart de ses pareils, aux souffrances des natures plus délicates. Aussi demeura-t-il étourdi devant cette femme mourant d'un mal dont il cherchait en vain quelque exemple dans ses souvenirs. U ne put taire son embarras et le besoin de conseils plus éclairés. Une science à laquelle ces mystérieux et redoutables symptômes étaient familiers pouvait trouver un indice là où il n'apercevait que confusion et signaler un remède qu'il n'osait deviner au hasard.

Cet aveu arraché à sa loyauté fut pour Mathieu une nouvelle torture. Enfermé dans un cordon sanitaire qui défendait aux étrangers l'approche de Trébéron, il ne pouvait invoquer une expérience à laquelle Geneviève eût peut-être dû son salut; il voyait en vain à ses pieds des barques pour franchir la mer, à l'horizon la ville d'où pouvait lui venir le secours ; un obstacle invisible, mais insurmontable, l'enfermait dans son malheur.

Deux journées s'écoulèrent pour lui, comme une longue agonie, dans des alternatives d'abattement muet ou de désespoir furieux. Après des heures entièrespas-

sées près du lit de la mourante^ quand il voyait le mal un instant assoupi se réveiller en grandissant, il courait jusqu'au bord des récifs, regardait les flots au milieu desquels il se trouvait captif, la barque armée qui gardait le passage, les ravines de l'île tachetées de fosses récemment creusées, et, pressant contre son front ses poings fermés,, il maudissait le jour où il avait accepté cet emprisonnement volontaire; il demandait compte à Dieu avec colère des coups dont il le frappait ; puis, , revenu à ses pieuses confiances, il joignait les mains et le suppliait avec larmes d'épargner Geneviève.

Vers le matin du troisième jour^ il put croire que sa prière avait été entendue. La fièvre tomba, et la malade retrouva toute sa lucidité d'esprit; mais ce changement ne lui fit partager ni la joie ni les espérances de Mathieu.

— Ne croyez pas que ce soit la guérison, cher homme, dit-elle d'une voix qu'on entendait à peine et en entrecoupant chaque phrase de silence ; le mal s'en va,... mais il emporte tout avec lui... — Le soir où vous avez traversé le passage... quand j'ai entendu sortir de la mer le cri de l'enfant,... j'ai cru jfue c'en était fait de vous deux,... et alors,., je ne puis pas dire ce qui s'est passé;... mais il m'a semblé*. • qu'au de-

S5i EN QUARANTAINE.

dans de moi... le grand ressort de la vie se brisait... Aussi, à cette heure, je sens que tout est fini...

Ropars combattit ces craintes en répétant que le chirurgien était rassuré, et que tout irait bien. La malade, qui tenait les yeux fermés» entr'ouyrit les paupières avec peine, et lui jeta un regard plein d'une triste douceur.

— Dieu est le maître , Mathieu, dit-elle -, il sait si je suis heureuse de vivre avec vous.... Seulement... croyez-moi^ pauvre ami, ne reprenez pas trop de joie.... Le plus sage est de mettre les choses au pire...

— Le plus sage, interrompit le marin, est de prendre du repos et d'avoir confiance. Moi aussi je crois à ce que je sens.... Celte nuit encore j'avais du plomb dans le cœur; à cette heure mon cœur est léger; je puis respirer d'une seule haleine. Au nom de Dieu, laissez revenir la santé, et reprenez goût à vivre, quand ce ne serait que pour moi I

Geneviève fil un efiort pour avancer sa main humide et froide jusqu'à celle de Ropars.

— Tu es bon, Mathieu, dit-èlie en laissant couler deux petites larmes, les dernières que l'émotion pût arracher à ses yeux épuisés de pleurs. Ah! mon plus

grand regret^ à cette heure^ est de n'y avoir pas toujours pensé, de ne m'étre pas montrée assez reconilaissaûte. Jésus 1 comme on vaudrait mieux avec ceux qu'on sime, si Ton se rappelait qu'on doit un jour les quitter! Depuis que j'ai retrouvé mon esprit, cette idée-là me poursuit; je sens toutes mes fautes, j'ai des remords. Oh ! dites, par grftce, Mathieu, me pardonnez-vous, à cette heure, de n'avoir pas toujours été ce que j'aurais dû?

— Ne parlez pas ainsi, Geneviève, interrompit le marin très-ému ; vous savez bien que je ne pouvais demander à Dieu une meilleure fenune; depuis que je vous ai, rien ne me manque, et c'est à moi de vous remercier.

— Non, non, reprit la malade qui s'animait, bien des fois j'ai manqué de courage et de patience,. • Pas avec vous seulement,... mais avec Francine,... avec Jfosëphe,... Jfosèphe ! pauvre enfant de mon cœur qui avait si|{eu d'années à vivre!... Et penser, Mathieu, que souvent je l'ai fait pleurer... elle qui est maintenant sous terre ! Ah ! ce sont surtout les pleurs des morts qui pèsent là... Et les autres gens que j'ai pU offenser... et Dieu contre qui j'ai péché !... Ne pourrai-je donc obtenir miséricorde t

Pote, comme si cette idée eût réveillé en elle une sorte de terreur :

• *— Ah! c'est impossible! ajoutfr-t-elle en se redres* sant. Mathieu ! Mathieu ! je veux voilr un prêtre !

— Le moyen de le faire venir) (fit tristement le marin; avez-vous bublîé que l'Ue est en quarantaineT

— Quoi! ne pouvoir même sauver son ftme? reprit Geneviève^ qui joignit les mains ; ah ! suis- je donc cou* damnée à mourir sans être réconciliée? Mon Dieu ! que fidre? Le plus misérable pécheur peut avouer S€^ fautes et en demander Tabsoluticm; mon Dieu! resterai-je seule sans secours?...

fille s'arrêta tout à coup en portant les deux mains à son front.

— Ah! je me souviens maintenant^ repritrclle; ne m'avez-vous pas dit que sur vos navires^ quand il n'y avait point de prêtre au moment de la mort^ tout chrétien pouvait le remplacer?... que Dieu avait égard à l'intention?

— Je vous l'ai dit, répliqua Repars, et tous les hommes de mer du pays vous le répéteront sur la foi de leurs recteurs.

— Alors, reprit la mourante en tournant vers le

marin son œil enfiévré, venei à monaide, écoutez-moi, je veux me confesser à vous!

^ Elle s'était redressée sur son coude en se signant. Mathieu parut saisi, mais ne trouva à .opposer aucune objection. Ainsi que nous l'avons dit, il appartenait à cette race presque éteinte même en Bretagne, chez laquelle survivait la foi forte et simple d'un autre temps. Souvent, à l'heure du naufrage, on avait vu ses pareils, après avoir épuisé tous les moyens de salut, s'agenouiller pour attendre la mort, et se confesser l'un à l'autre, comme les anciens preux au moment du combat. H fut donc plus troublé que surpris de la demande de Geneviève, et, quand il l'entendit murmurer la prière qui précède l'aveu deis fautes, lui-même se découvrit et fit le signe de la croix, prêt à accomplir le saint ofiice que la nécessité lui confiait. ^ Ce fut quelque chose de lugubre et de touchant. Les premières lueurs du matin éclairaient l'alcôve d'une douteuse clarté ; la tête échevelée de Geneviève était penchée vers la tête grise de Mathieu, et l'on entendait le murmure de cette suprême confidence poursuivie à voix basse, et souvent interrompue, par l'épuisement de la mourante ou les prières du marin qui s'efforçait de la lui faire abréger; mais elle reprenait toujours

tH EN QUARâNTâINB.

avec cette persistance acharnée des consciences sévères pour elles-mêmes qui ne pensent jamais s'être assez accusées.

Enfin^ quand elle eut achevé^ Repars détacha du chevet le crucifix d'ivoire; il l'approcha des lèvres de Geneviève^ et posant la main sur son front avec une gravité douloureuse :

— - Que Dieu te pardonne comme je le fais^ autant que je le puis, dit-il, et, s'U ne veut pas que tu vives pour mon bonheur, puisse-t-il te trouver une place dans son paradis 1

Le visage de lamalade prit une expression d'ineffable sérénité.

— Merci, murmura-t-elle, votre absolution prévaudra devant la Trinité, Mathieu ; à cette heure, je me sens en paix.

Un rayon de soleil qui glissait entre les rideaux de la fenêtre arriva jusqu'à son lit; elle se retourna.

— Voici le jour, continua-t-elle ; je n'espérais plus le revoir... Dieu m'a donné un répit!... U a voulu m'accorder la dernière j oie que j'attendais sur la terre. . . Vous ne me la refuserez pas non plus, mon Mathieu.

— Demandez, Geneviève, dit le marin; tout ce qu'un homme peut faire» je le ferai.-

EUe lui prit la main et le regarda.

— Vous m'avez dit^ n'est-ce pas^ que le cousin pouvait voir et comprendre vos signaux?

— Je Tai dit^ et c'est la vérité.

— - Alors, au nom de votre amitié pour moi. Ma* thieu, je vous prie de l'avertir tout de suite qu'il con-^ duise Francine sur la terrasse de son lie; quand elle y sera, vous me prendrez dans vos bras^ vous me porterez jusqu'à la grande Roche, et, si Dieu me fait miséricorde, j'y arriverai encore assez vivante pour voir une fois mon enfant et l'embrasser de cœur.

— Cela sera fait comme vous le voulez, Geneviève,' dit le marin, qui, gagné par les pressentiments de la mourante, avait renoncé à l'espoir et ne trouvait plus la force de lui rien refuser.

-^ Vite alors, bien vite I balbutia-t-elle, car je sens que Dieu me demande.

Le quartier-maître se précipita au dehors, comme s'il eût craint que le temps ne lui manquât ; mais il rentra presque aussitôt et cria que Francine était sur la terrasse de la poudrière avec Dorot. La mourante poussa un faible cri de joie en lui tendant les mains. Il l'enveloppa dans sa cape d'hivernage et l'enleva doucement dans ses bras jusqu'au parapet de la plate-forme

158 EN (HJARANTAINB. .

— Où esMleî demanda la malade, dont les yeux ^ent blessés par l'édai da jour^ et qui s'efforçait en vain de voir; jene distingue ri«aifMatIii^.f où est renfantt Montrez-moi Fenfioit I

— Regarde là, ànos pieds, répliqqa le marin j voisin la grande rocket

— Oui.

— Peux-tu suivre le bouillonnement de la mer le long de la barre?

— Oui, oui,

— Et là-baSy plus loin, sur les récifs, reoonniôsrtu . les murs de la terrasse t

-— Là-bast... non.., il n'y aqu'un nuage! Je n'aperçois rien !... Ohl s'il était trop.tard ! si je, l'avais sous mes yeux et si je ne pouvais plus la revoir!,.. Mon Dieu! mon Dieu^ encore une fois, une seule fois, montrez-moi mon enfant!

Ces motS) ou plutôt ces cris de xnère avaient été si douloureux, que Repars ne put r€|tenir ses larmes, n assit la mourante sur lie.paEsq[>et et , s^agenouilla près d'elle pour la ^ut^nir, .

— Du courage, Geneviève, balbutia-t-flj regi^rde bien de ce côté... entre la ligiie du ciel et la lignage lamer... ..

— Je iMigarde, dit la mourante qui semblait rassembler tout ce qui lui restait de vie dans cet effort... Soulevez ma iéle^ Madûeu... cadiesii-moi le soleil... «^

Elle s'interrompit par mie fflEdamation étouffée : —

Ah i la Toilà 1 la voilà 1 s'écria-^t^e... Elle m'a vue... Elle lève les bras... Franeine... ma fiUe?

Ellese pendia en avant avec un si brusque élan, que, sans Repars , elle se fftt précipitée surles rodiers qui descendaient à la mer. Un fugitif rayon de vie avait éclairé ses traits ; elle envoyait à Tenfant des baisers en lui parlant cooune si eUe eût pu l'entendre ; elle élevait au ciel ses mains jointes avec des supplications rapides et entrecoupées ; elle souriait et pleurait à la fois. Enfin les forces lui manquèrent pour tant d^émotions, sa tète retomba sur répaule do quartier-maître , qui ^ effrayé, la reprit dans ses bras pour la reporter à la maison; mais elle lui fit signe qu'elle vouhit rester sous le ciel.n la déposa sur le banc où la famille avait coutume de se réunir tous les soirs en face de la mer, alors éclairée par le soleil levant.

• Après une défaillance assez longue, elle rouvrit encore les yeux et demanda sa fille. Mathieu regarda vers la poudrière et lui dit que Dorot l'avait emmenée. Elle iifclina la tète avec une tristesse résignée*

— Il a bien fait reprit-elle d'an acoent afEubli ; je sens d'ailleurs. •• que ma vue se brouille... je ne pourrais plus rapercevoir... et... j'ai encore quelque chose à vous dire... Approches-Tous, Mathieu... plus près... la vpix me manque... Donnez-moi votre main, jeîveux être sûre que vous m'entendez. ^

Popars s'agenouilla sur le sable, une main dans celles de la mourante et l'autre passée derrière elle pour la soutenir.

— Vous allez rester seul , continua-t-elle ; ailleurs, vous pourriez peut-être le supporter ; mais ici , au milieu de la mer, ce n*est pas la vie d'un homme ni d'un chrétien... Vous êtes habitué à avoir quelqu'un pour vous faire compagnie... pour vous aimer... Quand je n'y serai plus... il faudra bien qu'une autre prenne ma place. •

— Jamais! interrompit Repars.

Elle lui imposa silence de la main.'

— Taisez-vous, dit-elle doucement; vous devez le penser tant que je suis devant vos yeux... Hais, quand on m'aura mise dans le cercueil , vous sentirez ce qui vous manque... Ne croyez pas que je vous ler^roche, pauvre homme ; je ne veux pas emporter votre contentement avec moi dans le suaire... Non ^ non***

partout OÙ je sertû^ j'aurai besoin de savoir que rien ne vous manque.

-«- Assez^ Geneviève ! murmura le marin étouffé par rémotion.

— - Laissez-moi dire jusqu'au bout^ reprit-elle ; j'ai encore une demande à faire... Quand vous ôterez le

crêpe. de votre bras^ Mathieu... promettez-moi de penser à la chère créature qui est notre fille à tous deux^ et qui vous restera comme un souvenir de moi... Cherchez une femme qui me remplace près d'elle.

— Que me demandes-tu là^ et qui pourrais-je lui donner pour mère après toi ? s'écria Repars.

— Quelqu'un A. qui ne m'en voudra pas d'avoir été choisie la première, répliqua Geneviève... un brave cœur capable de prendre à gré une orpheline... de lui parler de moi... de lui apprendre à aimer Dieu et à vous obéb 1 Si vous me promettez qu'elle sera ainsi; Mathieu, si vous me le promettez sur votre honneur et sur votre salut, je m'endormirai dans la paix en vous bénissant. •

Repars promit au milieu des sanglots, et ce fut le dernier effort de la mourante. Après avoir remercié par une étreinte, elle se laissa tomber dans les bras du marin. On eût dit que la puissance de sa volonté avait ra-

lenti les t>M de la mort pour ces dernières explications ; à peine fiirent-elliB achevées cpie l'agonie commença ; rapportée dans P^Âcô^, elle y oamirut vers la fin dii jour. Ses derniers mots furent use prière mêlée aux noms de son mari eMe sa fille.

Le lendemain, la fosse où reposait déjà Jôsèphe fut rouverte pour la recevoir; car, depuis^ un mois, la mort avait tant moissonné ,quertlot aride manquait d'és-pace pour sa lugubre récolte. Instruit de ce qui venait' d'arriver par les signaux convenus, le garde de la poudrière conduisit Francine aux bords dé son roèher, et Fenfant, à genoux, pria pour sa mère aii moment où

s'accomplissaient les funérailles,. dc^Fa^ti^' côté des flota. • .^

Cette ^moct fut la dernière. Gomme les victimes expiatoires qui, en se sacrifiant, apaisaient le courroux des dieux, Geneviève sembla, en descendant dans la tombe, la refermer derrière elle. Quinze jours après, le drapeau jaune glissait le long du mftt qui domine le liaaret, et les quarantains guéris repartaient par la chaloupé de la fi*égate, ne laissant dans Ftle déséi^ qu'un homme dont les cheveux avaient blanchi et une enfant vôtue de deuil.

Corbtfl, typ. al iWr. 4* CréM.

AUG 31 1iv

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