CORNET DE L'ÉPICIER
C'était tin âé ces populeux et charmâûts tillages û nombfeut dans lès enrirons de Paris, mélangés dé maisonnettes delàbonfeiifSetdô tlllas élégantes bâties à Ift lisfëredti bois, parmi les vignes et les rergers. Le soleil iu matin égayait la petite place conrerte de moitiéattife effrontés qnl se disputaient les graines égarées dans la poussière ; les ménagères, en manteau dé ntilt, allstient dô éeuH ett sénîl pôiir les cansefies et lés prdTislons du âiatin. Où Voyait »'a(iVrif sdccéaittemëlit les jpfetite»
boutiques établies çà et là, et les marchands suspendre lentement à leurs étalages les échantillons destinés à attirer les chalands.
L'un d'eux avait déjà tout mis en place, et, debout à sa porte, il regardait les bras croisés ses voisins moins diligents.
C'était un jeune marchand aux mouvements prompts et à la mine éveillée, dont l'enseigne portait ces mots, écrits en majuscules dorées : denrées coloniales.
L'épicier (puisqu'il faut l'appeler par son nom) était établi depuis peu dans le village. Il suffisait, pour s'en convaincre, de voir la nouveauté des marchandises ex« posées, la splendeur de la devanture récemment enjolivée d'arabesques, et l'éclat immaculé du comptoir. Aussi échangeait-il à peine avec quelques-uns des passants un salut de connaissance, et nul ne s'arrêtait pour s'informer, scion l'usage, de la manière dont il avait passé la nuit.
Aristide Giraud (c'était le nom de notre jeune marchand) eût peut-être pris son parti de n'avoir point à
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rendre compte aux Toisins de sa santé on de son sommeil, mais il se rfeipait pins difficilement à la solitade de sa boutique. Appuyé contre le chambranle de la porte d'entrée, il promenait sur la place un regard imr patient, et voyait tout le monde passer devant son épicerie sans s'arrêter. Gomme, lassé d'attendre, il allait rentrer, une main lui saisit brusquement le bras; il se retourna, et reconnut un ancien compagnon d'apprentissage qu'il avait perdu de vue depuis plusieurs années.
Alexandre Grépin portait un de ces costumes excentriques habituels aux bons vivants de second ordre : chapeau de feutre négligemment bosselé, cravate à nœud hardi, paletot étriqué garni de boutons gigantesques, large pantalon tombant en spirales sur des guêtres de coutil rayé, badine microscopique à tête d'agate. Bien qu'il n'y eût jamais eu de liaison particulièrement intime entre lui et Giraud, celui-ci, que son isolement avait préparée l'expansion, l'accueillit à bras
ouverts. Il le força à entrer dans son arrière-boutique,
tanâis foe to jenâe garçon qu'il avdit prit pM^ aidé lé reiiplaçait an comptoir.
-«- £h bien, tai dit Grèpifi^ Icm^'ils HtieM Hmê^ ÎB ToiiL àeoc ëlabH, mon riaitl I et i kl ftaflisfe^iMI âe tMt le tfuiBdâ, à C6 qu'il me seiftbto; c^ |e YtmÈ dé peiN coJBâir joS'tix mé^i ton magasin Hèpketk m te pittf respl^tdiflëanit de l'endroit.
^ Attenân qs'il «att te sevtf fit ot»ervei' Girattd^
•«^ Alors te doi» aroôi' tf o»ft ieitoPénm ?
— J'ai peur d'avoir trouvé le chemin de rhôj^K
-**- GowQMitça)
•^ Par br raidon qir'on neveii ricin^ Dtgjptii» plvs^ d'uB iaot»qilé j'»î aeeeœbfr moà ensc^nie, lootos ami^ deortes Molieticete là.
-^Àht diaJriel on se ooftsenaM» âoni& p«s ctoofiite paysî
•^ Beaneonp, m eoniraird: mn& avcM m liMri^ dies Fûstaorants^ de» oaftdv san» ptrliv âeB mmoriiii bcHiigeQÎâea ; màîs ton ei^ Pbalfitniidtdé eirftuniUl è< Paris»; ... ; •:
^ Il ÙM lé» ëStk MB mfiMk.
-^ ârdi^td <{M jé îS^f aie polM péiiM? tk m répondu que leurs prorisioDs étaient faites, qu'ils têt* nâifit ^IW tml ) Idy tcli^- oè prètid âo« tëtàpi pour ttmtes^iftGMKr ^xi i^trf eMDfitfS I6K géf&«[ ; il fetit ÉtfMdAy lafHSinfÇQeiilèiMM M latéâdMit (|ite lé pe|riiii defvlMâé
«"El ça mUfrh p^Sy à Mt qu) às> FhftJbîMdè èè tétt( faife à la ▼spMf y dît ClApiff efi riaM ; jé me fkfpillllê " qrie tptmti Mn» fUià^^fmèmih àiti te père Dcîtilliclk^ te T(ndw Hr9 arrivé ffnm de porttf. A pr&po& àei^i y«pire qu'il Vi ottrwt tm crédit^ le ^e DeyiilierbT
^ f / «lânptaii ds mcrtÂ^ A'âprèd le$ fo^tenifs q^sé j'avais laissés dans la maison et les proposkkmé de sei^ vice qui m'avaient été faites^ fSfKmtfiC Gifand tin peu anèréiMât ; in niMMot de Ei'éta^Mif; j'étais âlïè consuUer an ffihnre^ It. Dif iHîsr^^ cpki m'âvâit PéttAré së# pruBci^séb. Là-sâ«mÉy jé isa4s resû Idiy sdr que sa mâi-^ sMt mrlîflriît'dei^arvaÉcé^ e« ifiafchaudised ; âais voilà un mois que j'ai écrit pour demande^ une livi^aisbà e(
que je ne reçois aucune réponse. Il parait qu'en rëflè* cbissant Tancien patron a jugé prudent de ne pas m'aider.
— Procédé connu t dit Grépin en allumant nn cigare. Les promesses, vois-tu, mon petit, ça ressemble aux festins de théâtre : de loin on croit Yoir des poulardes truffées et des pâtés d'alouettes, et quand on approche ce n'est que du carton verni. Mais voyons, sois franc, cadet ; ce ne sont pas seulement les promesses du père Devilliers qui t'ont décidé à t'installer dans le pays. Si je n'ai pas la mémoire trop rouillée, tu avais par ici une famille de connaissance, laquelle était ornée d'une fille pas trop mal venue que tu désirais adjoindre à ton établissement,
— Mademoiselle Garot.
— G'est cela, Rosalie Garot, pour qui tu faisais des acrostiches, aux jours fleuris de notre adolescence... Eh bien, voyons, le projet tient-il toujours ? Préparet-on le trousseau de la mariée î Faut-il imprimer les billets de faire part?
LE COANBT DB L'éPICIBR 141
— Demande à la famille, puisque tu la connais, répondit Giraud brusquement ; quant à moi, je ne puis rien te répondre.
— Pourquoi cela, mon fils?
— Parce qu'on ne m'a ni refusé ni accepté, et qu'on veut du temps pour se décider.
Crépin éclata de rire.
— Décidément , mon pauvre camarade, tu yis ici sons le régime du provisoire i s'écria-t-il ; bonheur, crédit, fortune, tout est remis à huitaine, et la huitaine n'arrive jamais. Ah çà 1 mais comment t'arranges-tu de ces ajournements, toi qui voulais autrefois que le len-* demain arrivât la veille ?
— Comment ? répéta Giraud, ne le vois-tu pas ? Je me désespère, je me ronge le cœur et le cerveau ; je suis ici comme saint Laurent sur son gril, sans pouvoir même obtenir de mes bourreaux qu'ils me retournent. Aussi ma patience est bien près d'en avoir assez, et un de ces jours j'envoie l'épicerie avec les vieilles lanes.
142 LSS ANGES DU FOTfiH
— Ahi ah! dit Grépin en le regardftfit, in en es donc là ? Eh bien, si tu veux vraiment ne pfts eontifitief à faire des cornets et à peser de la cassonnade^ je ptii4 t'offrir quelque chose.
-^ De quoi s'agit^I ? demanda Giraudf dont les yeux ëtincelërent.
— Tout simplement de courir à la forttllié sur Un wagon qui voyage à pleine vapeur^ ail lieu de la chercher dans une carriole attelée d'escargots. Mais il serait trop long de t'expliquer la chose à jeun ; commençons par déjeuner ; tu sauras tout entre la côtelette et le café.
Le jeune épicier envoya chercher ce qui était ttêcés» saire an restaurant voisin^ et se mit à table avec Grépin, qui, après avoir consciencieusement prouvé son appétit, lui communiqua son projet. DégoAtA de TesÉal de plusieurs professions dans lesquelles 11 avait mangé la meilleure part de son patrimoine, raucien appfetitl épicier venait de s'affilier à uM dé ces compagnies cali« forniennes formées pour la recherche de Tor. Une
L9 e^HWHT DS L'iipiQIER US
(rpujm d'imîgnnts partait dans quelques jours pour fitn'^FraiicÎMO, tTec un ingénieur, des ouvriers, un emptuble* at fams les engins nécessaires k l'exploitation des sables aurifères. D'après les appréciations les {dos modérées^ ebacun d'eux devait faire fortune en troip ips,
Crépin, gw wffdX par coNir son roman californien, wm\A h Qiraud tout ce qu'il avait lu ou entendu dire. Outre la réçoltia de r«r« que l'on ramassait à la pelle, le nouvel Kldorado gCArait aux travailleurs mille moyens de s'enrichir. Les forgerons et les menuisiers gagnaient 80 francs par jpiir ; les barbiers ne rasaient pas h moins d'm^ dollar (K lr<) ; le plus maladroit domestique se lûwt deu^ mill^ icos; les marchands comptaient chaque soir leurs bénéfices par centaines de francs ; il fallait, en un mot, autant d'efforts dans ce bienheureux
V^p pour ne pas être millionnaire, que partout ailleurs
vm k devenir*
Les récits d^i futur GaliforQien enflammèrent l'imagination du jeune épicier, qui avait toujours aimé lea
144 LSS ANaSS DU FOTBR
tâches promptement accomplies. Il comparait son Industrie, si lente à prospérer et d'un si minime résultat en cas de succès, à ces triomphantes réussites dont parlait Grépin. Plus celui-<:i multipliait les détails et les anecdotes, plus son auditeur prenait en haine sa situation. Enfin, le dépit de ne pouvoir partager de si merveilleuses chances lui fît rompre l'entretien.
— Parlons d'autre chose t s'ècria-t-il en frappant la table du poing ; à quoi bon me faire venir l'eau à la bouche et me montrer un festin dont je ne dois rien manger ?
— Qui t'en empêche? répliqua Grépin.
— Tu me le demandes 1 reprit Giraud ; ne viens-tu pas de me dire qu'il fallait quelques milliers de francs pour émigrer avec vous ?
— Sans doute.
— Et ne vois-tu pas que j'ai transformé tout ce que je possédais en pains de sucre et en paquets de chicorée?
— * Eh bien, transforme ta chicorée et ton sucre en écus.
LE GÛnifËt Bfi L*£PIGIKR 149
— Gomment cela ?
— En faisant tout vendre pour cessation de corn* merce. Ta rentreras à peu près dans le prix d'achat des marchandises, et, une fois redevenu mattre de ton capital, nous filerons ensemble vers la terre de l'or. Allons, Criquet, une brave résolution I la fortune t'appelle de l'autre côte de l'eau ; ne la laisse pas s'égosiller. Dans trois ans nous reviendrons avec des économies qui nous permettront d'avoir un cuisinier et de prendre équipage.
Malgré sa nature vive et impatiente, Giraud hésita ;
mais Grépin lui donna tant et de si bonnes raisons, il
opposa si éloquemment la longue attente et les éternels
efforts de sa profession actuelle aux rapides et splendides
résultats d'une expatriation de quelques années, que le
jeune marchand ne put résister plus longtemps. Gapé
par cette maladie qui dépeuplait alors les États-Vnis
d'Amérique, et à laquelle on avait donné le nom de
fièvre de Vor^ il se décida à abandonner son modeste
commerce pour courir les chances de ce pays des Mille
et une nuits.
14G LES ÀK0B8 DU POTBR
Une fois la résolution prise, Glraud ne Yonlut ni eompromis, ni pétard. Profitant de l'absence de Grépin, qui l'avait quitté pour deu( ou trois visites à faire dans le village, il écrivit au commissaire priseur chargé des ventes aui enchères. Quelques jours suffisaient pour tout terminer, et dès lors il se trouvait libre.
Il ne voulut point s'interroger trop scrupuleusement fur les conséquences d'une décision si subite, se demander la part que pouvaient y avoir Tentralnement et le dépit, savoir s'il ne regretterait point la paisible condition à laquelle il allait renoncer, et les espérances d'une union depuis longtemps désirée. Poussé par sa fatale impatience, il cacheta la lettre, la remit au gar^ çen pour qu'il la jetât sur-le-champ à la poste, et revint lui-même prendre sa place accoutumée au comp* toir.
Livré à ce trouble intérieur qui accompagne toutes les grandes résolutions, il commença à préparer de vieux papiers de rebut et à les tourner en cornets.
Tandis que ses doigts remplissaient machinalement
LE CORNET DE L^éPIGIER 147
C6t office, 666 yeux s'arrAtaient par instant sar les feuilles dépareillées, lisant quelques mots avec distraction, et son esprit continuait à examiner son projet.
— * Tout est mieux ainsi, pensait-il ; au lieu de rester iel, attendant les chalands comme le pêcheur qui tend sa ligne tout le jour pour prendre quelques goujons, je Tais là-bas tendre mes filets en pleine mer et amener le poisson à brassée. Nous verrons ce que diront les bourgeois du pays, qui ne daignent point m'honorer aujourd'hui de leur pratique, quand je reviendrai millionnaire ! Et M. Devilliers, qui ne répond pas aux lettres qu'on lui écrit... J'irai lui porter ma carte de visite en calèche... Peut-être que la famille Garot et mademoiselle Rosalie auront alors fini leurs réflexions... Reste seulement à savoir si je n'aurai point fait les miennes t.. .
Et tout en se parlant ainsi à lui-même, avec plus de dépit que de satisfaction, Giraud défaisait le cornet qu'il venait de rouler, et lisait sans y penser. Mais cette fois ses yeux, retenus par l'étrangeté de certains mots, s'ar-
rètërent malgré eux ; ils appelèrent, pour ainsi dire^ rintelligence à leur secours, et l'attention du jeune homme se reporta vers la page imprimée, d'abord vague, puis plus intense, et il lut à demi-voix ce qui suit :
c Meng-Tseu dit : Dans les œuvres humaines, il faut faire ce qui est raisonnable, sans jamais en précipiter l'accomplissement. Gardez-vous de ressembler à l'homme de l'État de Soung.
» Il y avait dans l'État de Soung un laboureur qui se désolait de ce que ses blés ne croissaient pas, et il alla les arracher à moitié pour les faire croître plus vite. Le soir, il s'en revint, l'air accablé, et dit à sa famille : Aujourd'hui j'ai eu beaucoup de fatigue, car j'ai aidé nos blés à croître. Ses fils accoururent avec empressement pour voir ces blés ; mais toutes les tiges étaient déià desséchées.
» Ceux, qui dans le monde n'ont pas, comme ce laboureur, la folie à'aider leurs blés à croître, sont bien rares. >
Giraud resta pensif. Il relut une seconde fois, puis
LE COnNE-T DE l'ÉPICIER 149
une troisième, et, à chaque lecture, l'historiette du disciple de Khoung-Tseu (Gonfucius) le rendait plus pensif. Lui aussi ne ressemblait-il pas au paysan de Soung? L'impatience que luicausaitla croissance delà moisson, et le désir de hâter l'avenir, ne le poussaient-ils point à quelque essai hasardeux? N'ailait-il pas se ranger parmi ceux qui aident la croissance de leurs hlés^ et ne s'exposait-ii pas à voir, comme les fils du paysan, les tiges prématurément desséchées ?
Dans ce moment, le garçon, qui était allé chercher sa veste et sa casquette, traversa la boutique avec le billet destiné au commissaire priseur. Giraud hésita un instant, puis le rappela et reprit la lettre. ' — Après tout, se dit-il, rien ne presse à ce point. Et il se remit à faire des cornets.
Sa résolution était quelque peu ébranlée ; il plaidait les deux causes devant le tribunal de sa raison, qui n'avait point encore porté de jugement ; cependant elle penchait toujours pour l'émigration vers la terre d'or. Sur ces entrefaites, le facteur arriva avec une lettre
iM LBS ANGES DU FOYBR
qui portait le timbre du Harre. Giraud recon&tit Técritare de son aDcien patron^ et rouvrit précipitamment. M. Derilliers lui répondait sur an ton de protection cordiale. Il expliquait comment son absence l'avait empoché d'écrire plus tdt^ annonçait l'envoi des marchandises demandées, promettait de nouveau son appui au jeune marchand, et accordait les termes et les remises sollicités par lui.
Cette bonne fortune inattendue augmenta les incertitudes de l'épicier. Les conditions que lui faisait le négociant du Havre étaient évidemment pour lui un sérieux avantage ; mais restait toujours la difficulté de s'assurer une clientèle. Il repassait dans sa mémoire les chiffres insignifiants de sa vente depuis plus d'un mois que son étalage appelait en vain les chalands^ lorsque son voisin le cafetier entra «
Surpris le dimanche précédent par un nombre inusité de consommateurs, il s'était trouvé au bout de ses provisions, et avait dû prendre chez le nouvel épicier quelques marchandises qu'il venait payer* Il compli-
LE CORNET DE l'épicier ' 191
menta Giraud sur leur qualité, parut satisfait des prix, causa assez longtemps arec le jeune marchand, et finit par lui déclarer qu'il s'adresserait désormais à lui pour tout ce qu'il lui faudrait;
— Les autres y viendront aussi, ajouta4-il ; mais on ne quitte pas ses habitudes comme un vieil habit; laissez-leur le temps de s'apercevoir qu'il y a commodité et profit à s'adresser à vous. L'expérience a beau arriver lentement, tôt ou tard elle arrive. On commence à vous connaître dans le pays: on voit que vous êtes un garçon honnête, laborieux et de bon voisinage. Ne vous inquiétez pas de l'avenir; Paris n'a pas été bâti en un jour.
Le cafetier partit sur cette réflexion populaire, et le laissa plus perplexe que jamais. Décidément les cir* constances semblaient s'être donné le mot pour combattre sa première résolution. Incertain et soucieux, il continuait à tourner ses cornets, tout en jetant, de loin en loin, un regard sur le fragment du philosophe chinois. Grépin le trouva dans cette lutte de crainte et d'espérance.
Le futur Californien revenait de visiter quelques connaissances, parmi lesquelles se trouvait la famille Garot. On l'avait beaucoup interrogé sur Giraud, que l'on paraissait avoir en véritable estime, et il avait appris, dans la conversation, qu'un riche mariage venait d'être refusé pour Rosalie.
— Je crois qu'au fond les braves gens pensaient à toi, ajouta-t-il ; car, au premier mot de ton projet de départ, ils se sont récriés, et la jeune fille a changé de figure. Ils n.e l'avaient ajourné que pour se faire valoir et dicter les conditions ; mais, ma foi 1 ils en seront pour leurs frais. Qu'ils cherchent ailleurs un gendre; pour le quart d'heure tu ne veux épouser que la fortune. Voyons, un petit verre, et je repars.
Giraud lui versa le petit verre sans répondre. Cette dernière découverte avait pour lui plus d'importance que tout le reste. L'union dont Crépin lui laissait entrevoir l'assurance avait été l'ambition de toute sa vie : c'était bien plus que la fortune, c'était l'affection partagée: la joie de la famille, tous les trésors du foyer do-
LE COBNET DE L'éflCIER iS3
mestiqne ! Aussi laissa-t-il son aventureux compagnon vanter de nouveau ses opulentes espérances, et lui assigner un prochain rendez-vous pour faire en commun leurs derniers arrangements de départ. Sans rien dire du changement qui s'était opéré en lui, il le vit partir et attendit avec impatience la fin de la journée pour se présenter chez les Garot.
Mais il n'eutpoint à attendre si longtemps. Le père de Rosalie, inquiet de la nouvelle annoncée par Grépin, arriva bientôt lui-même à la boutique du jeune marchand. Ils eurent une franche explication, à la suite de laquelle la demande de Giraud fut définitivement agréée et le mariage convenu pour l'hiver suivant.
Depuis, grâce à l'attente et à la patience, tout ce dont le jeune marchand avait désespéré s'est peu à peu accompli. L'expérience l'a rendu sage, et chaque fois qu'il rencontre quelqu'un trop pressé de jouissance ou de réussite, il ne manque jamais de lui raconter l'historiette de Meng-Tseu, en appuyant sur sa conclusion, q\x*il faut laisser au blé le temps de pousser.
A quoi il ajoute, en sourenir de la plus importante épreuve de sa rie, que Thomme prudent doit toujours mettre entre le projet et Texécution le temps néees^ mire pour rouler quelques doumines de carnets*
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