BOUVREUIL DU PÈRE MARC
D'antres entreprendront Thistoirc des grandes nations on la biographie des hommes illastres ; ils vous diront les noms des dynasties égyptiennes et ce que faisaient Cyrus^ Alexandre on César; historiographe plus modeste, je ne veux aujourd'hui vous parler que du bouvreuil de mon voisin*
C'est Primevère^ doux nom qui lui fut donné parce que ses chants semblaient parler de bois, de fleurs, de rayons de soleil,, dé tout ce qui annonce le printemps.
Hier encore il était là sous mon balcon, suspendu à la fenêtre du pauvre tailleur; il faisait l'orgueil et la gaieté du père Marc. — C'est mon enfant ! disait le vieil ouvrier en montrant l'oiseau avec un de ces sourires qui font penser à des larmes.
Car il en avait eu un autre, une fille qui maintenant repose au cimetière! J'avais entendu clouer sa bière, j'avais vu le père Marc la conduire à la fosse, en deuil et tête nue ; puis reprendre sa place sur rétabli devant la fenêtre ouverte, entre deux pots de giroflées qui se mouraient t
C'était toujours le même zèle au travail, la même bienveillance polie : si je le rencontrais par hasard sur le palier, il se rangeait en saluant : «
— Monsieur se porte bien ?.. . Que Monsieur prenne garde aux marches, l'escalier vient d'être ciré... Il va pleuvoir. Monsieur devrait prendre son parapluie.
Mais rien au delà ; plus de rires ni de chants dans le ménage désert. Un matin, j'étais à la fenêtre regardant vers la cour; le père Marc descendait, son mor-
LE BOUVREUIL BU PÉnB MARC VSl
i ceâu de pain sec sons le bras; il allait, selon l'habitude, acheter chez la fmitiëre les denx sons de fromage qni f faisaient son déjeuner. Un petit paysan se tenait sous la porte cochëre, nn nid défait à la main. Il avait vendu l'un après l'autre les trois plus beaux oiselets de la nichée ; un seul restait, mais si déplumé, si grelottant, que tons ceux qui avaient regardé étaient repartis en disant : c II va mourir. » Le père Marc s'approcha à son tour. Je ne sais ce que put lui dire ce pauvre nid éparpillé et cet orphelin sans plumes; mais je vis l'argent du déjeuner passer dans la main du petit paysan, ot les deux abandonnés disparurent ensemble.
Plusieurs jours se passèrent ; je ne pensais plus à I*oiseau, lorsqu'un matin, en m'appuyant au balcon, j'entendis un gazouillement faible encore, mais si gai que je me penchai pourvoir. Le père Marc était à sa fenêtre, faisant de la main gauche un nid à l'oiseau et de l'autre lui donnant la becquée.
En m'apercevant, il s'excusa de ne pouvoir ôter son bonnet.
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— Serdit-ce Toiseâu de Tatitre joar ? demafiMlai-j^ étonné.
^ C'est lui, répliqua le tailleur ; que Dieu le b6« nisse ! J'espère à cette heure qu'il rirra.
Et il a vécu toujours plus joyeux; et peu à peu ses chants ont semblé égayer de noureau le pauvre logis. Le père Marc s'est fait le précepteur et Taini de Prime*tère, qui rien qu'au éon de sa roix battait des ailes, accourait aux bords de la cage et passait la tôte à te^arers les barreaux.
Le bourreuil était devenu la merveille du quartier. Chaque jour les spectateurs se succédaient devant sa cagé4 comme autrefois au dîner du roi. D'abord c'étaient les écoliers qui se le montraient l'un à l'autre en racontant ses prouesses ; puis les petites filles apportant quelque friandise et l'appelant de leur plus douce voix; enfin le vieux célibataire du troisième qui ne manquait jamais de s'arrêter pour raconter l'histoire de son défunt serin. Brave père Marc! comme il jouissait du triomphe de Primevère 1 d'autant que ce triomphe il le
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saraît ménté. Chaque jour il pourait constater le» pro* grès de roiseaii. Tout oe qu'il voulait lai oiseiper était compris et retenu. Le bourreuil avait oublié son chant rustique pour répéter les airs qu'il entendait siffler à son mattre. Enfin telle devint la célébrité de Primevère que le père Marc crut qu*il ne pouvait le laisser plus longtemps dans sa pauvre cage ; il fallait au personnage une maison digne des visiteurs.
Yoili donc le tailleur qui fouille au fond de ses tiroirs et qui se met, comme on dit c à battre le rappel des gros sous. » Tous furent réunis ; il fallut même convoquer le ban et l'arrière^ban. Mais aussi le père Marc revint^il un beau jour, avec la cage la plus splen* dide qu'il m'ait été donné de voir.
Ce n'étaient que barreaux dëlicatemeût tournés, fils de fer ornés de perles de verre, filigranes argentés, mangeoires de porcelaine et augettes de cristal ; un empereur de la Chine n'eût rien désiré de mieux.
La grande porte de ce palais fut ouverte, et on introduisit l'oiseau. Mais, ô désappointement 1 loin de
paraître satisfait de sa nouvelle demeure, Primevère se mit à voleter çà et là d'un air effrayé , se heurtant aux barreaux et s'efforçant d'échapper à sa brillante prison.
— C'est un premier moment à passer, se dit le père Marc ; vous verrez que demain il chantera son Te Deum de joie.
Mais ni le lendemain ni les jours suivants les chants ne recommencèrent. L'oiseau dépaysé restait sur son perchoir muet et triste. En vain son mattre multiplia autour de lui les massepains, les épis de mi'Iet ; Primevère regardait tout d'un œil languissant.
Plusieurs jours s'écoulèrent ainsi. La tête basse, les plumes hérissées et l'oeil éteint, Je bouvreuil se laissait mourir en silence. Le père Marc n'y tint pas longtemps. Il rouvrit à l'oiseau la porte de son Louvre, en rapprochant la vieille cage encore garnie de ses mourons jaunis. A sa vue Primevère se redressa, un souffle sembla soulever ses ailes; il se précipita vers son ancienne demeure, et, s'élançant aux barreaux, il fit