LES
Pour le voyageur qui aime l'examen et la variété, les bateaux à vapeur auront toujours un incontestable avantage sur tous les autres moyeqs de locomotion. Non-seulement la matière d'observation y est plus nombreuse, mais elle se renouvelle plus fréquemment, et se montre sous plus d'aspects. L'intimité forcée des voitures publiques se prolonge souvent jusqu'à la souffrance ; elle est mêlée de gêne et de fatigue; il n'existe aucun moyen d'y échapper ni même de la suspendre ;
les autres voyageurs sont pour nous des compagnons de chaîne qu'il faut subir jusqu'au bout, et l'ennui de cette association trop étroite nous ôte, le plus sourent, la liberté d'esprit et la vivacité d'humeur indispensables pour l'observation. En bateau à vapeur, au contraire, on choisit $9s voisins, on prend et on guette chaque compagnon, on observe de près ou de loin, avec suite ou au passage ; l'espace, le bien-être et l'indépendance laissent à l'esprit toute sa perspicacité : aussi les entretiens y sont-ils plus gais et plus divers.
Puis le paysage qui passe devant vous modifie sans cesse vos impressions. Les rivières offrent mille aspects qu'on chercherait vainement sur les grandes routes. Tout y est plus caractérisé, plus pittoresque : les villa» gas se reflètent dans les eaux ; les saulaies rampent le long des berges sinueuses ; les barges glissent dans les baies ; les tles s'élèvent au milieu du courant comme des bosquets flottants ; les rumeurs du fleuve et de la brise forment une sorte d'harmonie qui vous berce ; vous sentez votre esprit devenir plus vif, plus joyeui.
LKI DXUX »ORTaAlTfe lAT
M. de Rivaud ci sa fill« avaient éproavA tons deun cette influence, depuis leur départ d'Orléans, sur le bateau à vapeur l' Hirondelle. Assis sur le pont, ils voyaient les bords riants de la Loire se dérouler suo^ cessivement sous leurs yeux eorame une déeoration d'opéra comique. La jeune fille communiquait à cha* que instant, quelques remarques auxquelles le père ajoutait un enseignement ou répondait par une expli* eation, et leur attention passait ainsi alternativement da paysage à leurs compagnons de route ou de leurs compagnons de route au paysage. L'esprit vif et mobile d'Honorine trouvait partout matière à ses sensations. Prompte dans ses jugements comme tous ceux à qui l'expérience n'a pas encorç appris le doute, elle s'exerçait à tout deviner au premier coup d'œil et transmettait à son père ses rapides impressions.
Cependant le bateau, qui venait d'arriver aux environs de Montrichard, s'arrêta pour se laisser accoster par une barge amenant un nouveau voyageur. C'était un homme de forte corpulence, au costume
168 LES ANGflS BU FOTBR
demi-bourgeois, demi-paysan, qui annonçait le fermier à Taise, mais dont le gros visage rougeaud révélait une préoccupation de mécontentement. En mettant le pied sur le j^ont,' tout près de M. deRivaud, il porta la main à son chapeau de paille, avec une certaine familiarité.
— Par ma foil j'ai cru que j'allais manquer le bateau, dit-il ; il n'y avait personne chez Vérou pour conduire la barge. Pourquoi que le gouvernement s'occupe pas de faire mieux que çà la police des escales ?
Un des voyageurs fit observer qu'il s'agissait d'un service privé et volontaire qui échappait nécessairement à l'action de l'autorité.
— Ça n'empêche pas qu'un honnête homme peut rester à la traîne et manquer son affaire. Oui, reprit le gros paysan ; moi par exemple, si j'avais pas pu rejoindre le bateau, je risquais d'arriver trop tard.
— Où allez-vous donc, monsieur Jean-Baptiste? demanda un petit bourgeois qui s'était embarqué à l'es^ cale précédente.
LBS DEUX P0ATRAIT9 169
— Tiens, c'est M. Dabois, reprit le fermier d'un air de connaissance ; bonjour, monsieur Dubois, ça ya bien, et la vôtre ?
— Pas mal, merci; vous voilà donc en voyage?
— Gonune vous voyez ; je viens de Montrichard pour une ferme.
— Est-ce que vous quittez celle où vous êtes î
— Quoi I vous ne savez pas, s'écria Jean-Baptiste ; le vieux sans cœur me Ta retirée.
— Quel vieux sans cœur ?
— Eh bien I le bourgeois donc ; il a mis à ma place le grand Thibaud ; vous savez le grand Thibaud, que son père a eu une affaire à la correctionnelle ; des gens de rien t Eh bien t le vieux pince-mailles lui a donné la préférence parce qu'il offrait trente louis de plus.
— Et il vous a renvoyé, vous qui étiez là de père en fils depuis plus de cent années?
— Voilà ce que c'est que la reconnaissance des
richards, répliqua Jean-Baptiste avec amertume : vous
leur défrichez le terrain, vous faites leur fortune, et
quand le moment est yenu de manger un pauvre nrorceau de pain, ils vous mettent sur le pavé. Mais je lui revaudrai ça, aussi vrai que je suis un homme ; je le lui revaudrai.
— Peut-être bien que tout vient du notaire ? objecta Dubois.
— Non, non, reprît le paysan : c'est le monsieur qui a voulu la chose, même qu'il est venu exprès dans le pays.
— Vous l'avez vu ?
— Ah I bien oui I j'y suis allé deux fois ; il était malade, censé. C'est si fier, voyez-vous, ça ne reçoit jamais de pauvre monde comme nous ; il aurait peur que notre vue le salisse. A l'autre voyage déjà j'avais pas pu le voir.
— Ahlbahl
— Non, j'avais trouvé que les enfants, et qui sont pas beaux, je vous assure, ni polis, ils me regardaient comme une bête curieuse. Après ça, tel père< tel fils. Seulement c'est eux qui en ont été punis cette fois,
TU (jue je leur apportais un lièvre, que j'ai remmené dans ma gibecière et que nous avons mangé à la ferme. Ah 1 c'est qu'il ne faut pas me marcher sur la tête à moi t
-^ Vous avez raison, père Baptiste, dit Dubois en lui frappant sur l'épaule ; comme disait défunte ma mère: un paysan vaut un évèque quand il a son pain cuit.
— Oui, mais c'est pas l'idée de l'autre, reprit le fermier en secouant la tète; ça veut trancher dans le grand, ça ne se trouve jamais assez riche; et pourtant Dieu sait qu'on ne lui refuse rien t Yient-il pas encore d'obtenir que la nouvelle grande route passerait droit au milieu de sa propriété ; sans parler du grand étang qu'on lui a donné à dessécher et des prises d'eau qu'on lui permet. Au jour d'aujourd'hui, voyez-vous, monsieur Dubois, il n'y a que les intrigants qui réussissent: aussi quand vous voyez quelqu'un riche et puissant, vous pouvez dire d'avance que ça doit pas être grand'* chose de bon .
— Ah t ne croyez point cela, monsieur, interrompit un petit voyageur à figure douce et pâle, qui avait jusqu'alors écouté en silence les plaintes de Jean-Baptiste; s'il est des maîtres durs et ingrats, il en est de reconnaissants et de généreux. J'en ai pour ma part un exemple.
— Vous avez trouvé un bon maître ? demanda le paysan avec une sorte d'incrédulité.
— Assez bon pour me faire grâce de trois années de fermage à la suite d'une épidémie qui avait enlevé tous mes bestiaux.
— Trois années ! répéta Jean-Baptiste émerveillé.
— Et encore a-t-il obtenu une bourse pour mon fils aîné que j'allais être obligé de retirer du collège.
— Dieu me sauve! si je trouvais un bourgeois de cette pâte, je lui bâtirais une chapelle, s'écria le paysan.
— Sans parler des bons procédés de sa famille! ajouta le second fermier; le jour du nouvel an ne passe jamais sans que la demoiselle envoie des livres à mon
petit, avec une lettre pleine de politesse et de bons conseils. .
— Voilà ce que j'appelle savoir vivre ! reprit Jean- Baptiste ; faudrait que votre bourgeois fàt propriétaire de toutes les terres da mien.
— Personne n'aurait à s'en plaindre, fit observer le petit homme, car il est également désintéressé et humain pour tous ; notre commune lui doit son école, un lavoir public et une maison de retraite pour les infirmes.
Le fermier et tous ceux qui se trouvaient présent firent entendre un murmure d'approbation. Honorine, qui avait tout écouté avec une attention curieuse, se tourna vers son père :
— Si les Egyptiens avaient le jugement des morts, dit-elle en souriant, nous avons, nous autres, le juge* ment des vivants. Avez*vous entendu, mon père ?
— J'ai entendu, répondit M. de Rivaud.
— Gonune le bien et le mal rapportent leurs fruits à
notre insu ! reprit la jeune fille ; l'acte privé que nous
174 LES AN&Bg BU FOTER
croyons connu seulement de quelques-uns finit toujours par se découvrir, et par nous glorifier ou nous avilir. La réputation est un édifice que nous bâtissons sans nous en apercevoir, et qui se trouve être tout à coup un temple ou un gibet.
— Mais es-tu sûre que ce gibet ou ce temple soit toujours mérité ? demanda M. de Rivaud.
— L'erreur est sans doute possible, reprit Honorine; ici, par exemple, mon père, qui pourrait hésiter à faire la différence des deux maîtres? Accordez telle part que vous voudrez au dépit au à la reconnaissance, vous aurez toujours, d'un côté les faits de dureté, d'orgueil et d'avidité, de l'autre ceux de générosité, de tendresse et de dévouement. Sans avoir vu aucun des deux hommes dont on vient de parler, je me sens pleine de sympathie pour l'un, de répugnance pour Fautre, et je puis hardiment les placer aux deux degrés opposés de mon estime.
M. de Rivaud sourit sans répondre, et s'adressant à Jean^Baptiste :
LES DBUX PORTRAITS 175
— La ferme que tous venez de quitter n'cst-elle point Qelle des Croisaies ? demanda-t-ih
— Juste i répliqua le paysan. Monsieur connaît donc le pays ?
— Et vous, ajouta-t-il en se tournant vers le second fermier, n'habitez-vous pas Gballans en Vendée?
— En effet, monsieur^ répondit le petit homme pâle*
— J'avais cru le deviner, reprit le père d'Honorine avec un sourbre ; alors vous devez connaître tous deux M. de Rivaud.
-^ Mon mauvais mattre t s'écria Jean-Baptiste.
— Mon bienfaiteur t répéta l'autre paysan.
— Celui qui m'a ôté ma ferme t
— Celui qui m'a sauvé de la ruine t
La jeune fille ne put retenir un cri de stupéfaction. Son père lui fit signe de se taire, et l'emmena à l'écart.
— Quoi I c'était vous I balbutia Honorine à la fois honteuse et indignée ; vous que cet homme osait accuser d'avarice I
176 tES ANGES DU FOYER
— Et dont cet autre vantait la générosité, ajouta M. de Rivaud en souriant. Les deux portraits représentaient le même original; mais chaque peintre ravait composé avec sa passion. Non que tout soit faux dans ce qu'ils ont dit; j'ai été sévère avec Jean-Baptiste, parce qu'il négligeait les terres des Croisaies^ et il m'a trouvé injuste ; j'ai refusé de le voir, parce que je craignais d'être ébranlé par ses prières, et il m'a jugé orgueilleux. Quant au fermier de Challans, ce que j'ai fait pour lui n'était qu'une juste récompense de sa probité, d(î son zèle ; mais, peut-être y ai-je mis plus de goût et d'ardeur que d'habitude. Nos défauts et nos qualités sont choses journalières comme tout le reste. Je ne mérite certainement aucune des deux réputations qui viennent de m'être faites; mais je puis mériter quelque chose de chacune. Voilà pourquoi nous ne devons point juger les hommes d'une manière absolue et sans avoir pesé les deux poches du bissac dont parle Ésope. Mais surtout ce que nous devons par-dessus tout, c'est apprécier avec réserve ceux que nous n'a-
vons pu étudier nous-mêmes ; car la réputation d'un homme ressemble à ces rayons de soleil qui traversent des vitrages de teintes différentes : elle prend toujours la couleur de celui qui vous la transmet.
LA