Les anges du foyer
Pierre Rouvière avait à peine cinq ans, lorsqu'il perdit, dans l'espace de quelques jours, son père d'abord, puis sa mère, tous deux emportés par le typhus qui ravageait alors Toulon. Le pauvre enfant restait sans ressource, car ses parents avaient, peu auparavant, perdu dans une faillite tout ce qu'ils possédaient.
On ne savait qu'en faire lorsqu'on se rappela licu-
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rensementun oncle qu'il avait ù Paris, fort riche, disait-on, comme tous les oncles qui vivent loin de leurs neveux, et, du reste, parrain de Pierre. On pensa de suite à lui écrire pour savoir s'il consentirait à se charger de son filleul ; mais quelqu'un ayant judicieusement observé qu'il pourrait refuser ou ne point répondre, on embarqua tout simplement le petit Pierre dans la diligence avec l'extrait mortuaire de son père et de sa mère, l'adresse de son oncle, quincaillier dans la rue Sainte-Avoie, et une douzaine de baisers accompagnés d'autant de souhaits de bonheur, triste bagage d'orphelin, et dont il ne comprenait pas heureusement toute l'indigence.
Cependant, grâce à la protection du conducteur auquel il avait été particulièrement recommandé, le petit garçon arriva sans accident chez le quincaillier.
François Godard était un homme d'environ cinquante ans, qui no s'était point marié pour éviter les dépenses d'une femme et les embarras d'un enfant. Toutes SCS facultés s'étaient jusqu*alors concentrées sur
le commerce du fer, de la brosserie et des pointes de Paris. On peut juger quel fut son désespoir à la réception de ce neveu qu'on lui expédiait comme un ballot de marchandises ; cependant la mort de sa sœur et de son beau-frère l'attendrit un peu, et la gentillesse de Tenfant fit le reste.
Il n'y avait d'abord nul moyen de repousser un pareil héritage. Qu'aurait dit le monde si François Godard eût refusé de recevoir chez lui un enfant qui était à la fois son neveu et son filleul? Le quincaillier se décida donc, par respect humain, à remplir son devoir. Pierre fut accueilli, sinon avec plaisir, du moins sans trop de m.auvaise grâce, et Godard se résigna silencieusement à cette nouvelle charge, comme il se fût résigné à un tour de 'garde ou à un accroissement de contribution .
Mais ce qu'il était loin de prévoir, c'est qu'au bout d'un peu de temps la présence de son neveu lui devint aussi nécessaire qu'elle lui avait été désagréable d'abord. Cet enfant apporta dans son intérieur un mouve-
ment et une gaieté qu'il ne connaissait pas. Le quincaillier s'était tellement exagéré la gêne que Pierre lui aurait causée qu'il se trouva tout heureux de sa bonne humeur et de sa docilité. Il y a d'ailleurs dans les grâces de l'enfance une puissance à laquelle personne n'échappe, et Godard, si désolé le premier jour de l'envoi de l'orphelin, arriva insensiblement à ne pouvoir s'en passer.
L'enfant ne tarda point à s'apercevoir de ces dispositions bienveillantes, et il usa de son crédit, comme tous les êtres faibles, avec plus d'adresse que de raison. Entouré de soins minutieux, favorisé dans tous ses caprices, il devint le véritable maître chez le quincaillier de la rue Sainte-Avoie. Celui-ci avait du reste plusieurs causes pour être orgueilleux de l'enfant ; d'abord c'était la preuve d'une bonne action 1 Chaque fois qu'il sortait avec son neveu, les voisins qui le voyaient passer ne manquaient pas de dire quelque chose sur la générosité de cet excellent M, Godard... — Puis Pierre était charmant et frêle comme un enfant du faubourg
Saint-Germain, et le quincaillier semblait se trouver beau de sa beauté. Aussi, quand il répondait aux acheteurs émerveillés de l'élégance aristocratique de l'enfant : — C'est mon neveu ; on eût dit qu'il venait de constater la noblesse de son origine et la distinction de sa propre personne.
Cette facilité h passer à son ordre les avantages naturels de Pierre, lui donna pour celui-ci une sorte de coquetterie. Il lui acheta de beaux habits, l'habitua à éviter tout ce qui aurait pu noircir ses mains ou hâler son visage, et lui défendit de jouer dans la rue avec les fils de ses voisins.
Pierre se prêta à cette fatuité précoce. Ainsi privé des jeux actifs qui sont le travaildes enfants, et qui exercent leurs facultés, il s'accoutuma à une oisiveté parée que l'on trouva gentille tant qu'il eut la grâce du premier âge, mais qui parut plus tard une aiïéterie ridicule. Sa beauté disparut d'ailleurs insensiblement pour faire place à cet étiolcmentqui atteint vers dix ans la plupart des enfants de Paris, et l'on cessa de le remarquer.
Dès que le quincaillier s'aperçut de ce changement, il sentit son affection se refroidir subitement. Il avait aimé son neveu tant qu'il avait flatté sa vanité, mais lorsqu'on ne parla plus qu'en riant de la toilette recherchée de M. Pierre, l'honnête boutiquier changea de point de vue et ne fut frappé que des dépenses que lui occasionnait cette toilette. Il s'aperçut alors aussi pour la première fois que Pierre avait douze ans et qu'il était temps de lui donner un état. En conséquence, un jour que le paiement d'un mémoire l'avait aigri, il déclara à Rouvière qu'ilne pouvait l'entretenir plus longtemps à ne rien faire, et que le lendemain il entrerait en apprentissage chez un menuisier de ses amis.
Cette nouvelle fut un coup de foudre pour Pierre. Il éprouvait cette mauvaise honte du travail que donne si fréquemment l'existence oisive; il ne savait pas que tout ce qui est utile est honorable, et que la plus belle couronne pour le front d'un homme est la pâleur do l'étude ou la sueur de la fatigue.
Aussi, lorsque le jour suivant, on le conduisit au
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milieu d'apprentis en vestes et en tabliers, éprouva-t-il une sorte d'indignation hautaine. Il jeta loin de lui les outils qui lui avaient été donnés, et se mit à se promener dans les rognures de sapin, comme un roi détrôné.
Les railleries de ses compagnons et les ordres du maître l'obligèrent cependant à revenir à son établi. Malheureusement son éducation l'avait rendu faible et maladroit ; aucun de ses essais ne réussit, et sa mauvaise humeur s'en accrut.
Mais ce fut bien autre chose lorsqu'on lui ordonna d'aider un de ses camarades à transporter dans un quartier éloigné des pièces de menuiserie qui venaient d'être achevées. Il fallut aider à les charger sur une charrette, puis on lui passa la courroie au cou.
Enlevez 1 cria son compagnon, qui s'était placé en arrière et qui poussait de toute sa vigueur.
Pierre fit un effort, et la charrette roula. Mais ils avaient à traverser la rue Sainte-Avoie où Rouvière était connu.
— Tiens, tiens, dit le fils de l'épicier qui l'aperçut le premier, M. Pierre qui est devenu cheval de timon.
Pierre baissa la tête en rougissant, mais son compagnon prit la parole pour lui.
— Cela ne t'arrivcra point à toi, marchand de sardines salées, répondit-il.
— Pourquoi ?
— Parce que tu ne pourras jamais devenir qu'un âne.
Un éclat de rire s'éleva de toutes les portes et l'épicier se hâta de rentrer.
Mais un peu plus loin, la fille de la mercière s'écria à son tour.
— Ahl mon Dieu I monsieur Pierre, vous allez gâter votre belle blouse de mérinos : voulez-vous que je vous prête mon tablier.
— Commencez par raccommoder le vôtre, bavarde, répondit encore Antoine.
La petite fille regarda son tablier qui avait effectivement un accroc, et se retira confuse.
Dans ce moment les deux apprentis quittèrent la ruo Sainte-Avoie, et Pierre se réjouissait d'échapper à de nouvelles moqueries, lorsqu'il alla heurter un gamin qui s'amusait à dessiner sur le mur. Le gamin se détourna, et voyant à la tournure et à l'habit de Rivière, qu'il avait aiïaire à un monsieur^ il le repoussa rudement et leva la main pour le frapper.
— Doucement, doucement, moutard, dit Antoine, en se mettant entre eux ; il paraît que tu aimes à épousseter les draps fins... mais nous sommes là.
Le gamin jugeant à la tournure et à l'assurance de l'apprenti qu'il n'y aurait pour lui que des coups à gagner , s'éloigna en murmurant quelques injures. Pierre s'arrêta pour se reposer.
— Vous êtes bien heureux, dit-il à son compagnon, de pouvoir ainsi répondre à propos à tout le monde.
— Faut-il pas se laisser manger la laine sur le dos ?
comme dit ma grand'mère. Dieu n'a pas mis pour rien
une langue et des poings à notre disposition. Je travaille
de mon mieux, je fais ce que je dois, mais je ne me laisse
iO LES ANGES DU FOYER
malmener par personne, et voilà ! . . . Enlevez, monsieur Pierre, car le bourgeois nous a dit de nous presser.
Malgré les bons conseils et l'exemple d'Antoine , Rouvière prit peu de goût aux travaux de l'atelier, et son oncle reçut fréquemment des plaintes sur sa négligence ou son incapacité. Le quincaillier finit par s'irriter; il maltraitait l'enfant qui en ressentit plus de haine contre l'état qu'on voulait le forcer à apprendre. L'oncle renouvela ses corrections, et le neveu redoubla de négligence.
Tous deux usaient ainsi infructueusement leurs forces. Pierre, persuadé que l'on violentait ses inclinations, mettait à résister plus de volonté qu'il n'en eût fallu pour réussir dans ce qui lui était demandé. Il croyait peut-être sincèrement n'avoir de répugnance que pour la profession qu'on lui avait choisie, tandis que c'était le travail môme qui le repoussait. L'inutilité de sa première enfance avait préparé l'inutilité de toute sa vie. Ce devait être toujours monsieur Pierre, c'esl-à
dire l'homme amoureux de l'habit et du chapeau rond, qu'il regardait comme la livrée des oisifs ; car n'apercevant que les apparences, Pierre prenait pour de l'oisiveté le travail caché des classes plus élevées, et il croyait inoccupées les mains qu'il voyait blanches ou gantées.
Ainsi le dégoût de sa condition l'avait pris, non parce qu'il s'était senti apte à en essayer une autre, mais parce que sa paresse attendait quelque bénéfice de ce changement. S'il haïssait le travail du corps, ce n'était point par préférence pour celui de la pensée qu'il ne connaissait point. Ce qu'il eût voulu, c'était une profession sans fatigue, sans étude, sans esclavage, une profession en un mot qui n'en fût point une.
Cette nature qui participe à la fois de la vanité et de la nonchalance, et qui est malheureusement trop commune, devait naturellement empêcher tous les progrès de Rouvière dans le métier qu'on lui avait imposé. Aussi demeura-t-il deux années chez son patron sans tirer aucun fruit de son apprentissage. Il supporta d'abord
avec embarras les reproches qui lui étaient adressés, puis il n'y prit plus garde ; il finit même par se glorifier de sa mauvaise volonté comme d'une honorable résistance ; imitant en cela tous les hommes, il chercha un manteau honnête pour couvrir son vice, et présenta son inaptitude pour la menuiserie comme la preuve d'une capacité plus élevée ; il déclara que ses goûts étaient violentés, et se posa noblement en martyr.
Mais son embarras fut extrême le jour où son oncle, lassé de combattre, lui demanda de choisir lui-même l'état qu'il désirait. Pierre ne pouvait décemment répondre qu'il n'en désirait aucun, et à tout hasard il répondit qu'il voulait être orfèvre. Peut-être fut-il déterminé dans ce choix par l'apparence d'un travail moins rude et par l'espérance d'une vie moins ouvrière. Devenir de menuisier orfèvre, c'était en effet monter un échelon et se rapprocher davantage de cette aristocratie sociale vers laquelle monsieur Pierre tendait de tout son pouvoir.
Rouvière fut bientôt désenchanté en voyant que la nouvelle profession qu'il avait choisie demandait autant d'efforts et plus d'attention que celle qu'il quittait. Il s'aperçut alors pour la première fois que la fatigue d'un état n'est point en raison du bruit et ^du mouvement, et que là où elle se cache, elle est souvent plus réelle qu'ailleurs, mais cette remarque forcée ne le rendit point plus sage. L'expérience ne profite qu'à ceux qui veulent la consulter, et l'on peut dire, en modifiant un proverbe connu, que les plus aveugles sont ceux qui ne veulent point voir.
Rouvière réussit à se persuader que si le métier d'orfèvre lui plaisait aussi peu que celui de menuisier, ce n'était pas de sa faute, mais parce qu'il s'était trompé dans son choix.
Un jour qu'il revenait d'une course assez longue faite
pour le magasin, il rencontra Antoine, qui, quoique à peine sorti de l'enfance, était déjà un ouvrier adroit et intelligent. Tous deux s'étaient perdus de vue depuis longtemps ; ils s'arrêtèrent pour causer, et les questions ne furent point épargnées.
— Eh bien 1 demanda Antoine, es-tu content de l'orfèvrerie?
— Pas trop, le métier est difficile ; il y a toujours quelque chose de nouveau à apprendre ; puis il faut rester des journées entières assis devant son étau.
— Tu te plaignais, chez notre bourgeois, d'être obligé de rester debout.
— C'est vrai.
— Mais quel diable de métier veux-tu donc qu'on t'invente si tu ne veux rester ni assis ni debout.
— Oh ! il y a des gens qui sont bien heureux ; ils n'ont pas besoin de limer ou de raboter ; ils gagnent plus à griffonner des chiffres que le meilleur ouvrier... Ça n'est pas fatigant de calculer.
— Pourquoi alors n'as-tu pas voulu apprendre l'a-
MONSIEUR PIERRE ISf
rithmôtique à l'école du soir où nous allions ensemble?
— Parce que cela me brouillait la tête ; mais si jo la savais, je ne serais pas embarrassé.
— Apprends-la !
— C'est trop difficile.
Le jeune menuisier se mit à rire.
— Je comprends ton affaire, dit-il, tuvoudraisunétat où il n'y aurait qu'à changer d'habit trois fois par jour. J'en connais un à ta convenance,
— Lequel ?
— L'état de millionnaire.
Pierre, désappointé, haussa les épaules, et les deux jeunes garçons se séparèrent.
Ce qu'avait dit Antoine en plaisantant était la vérité; mais Rouvière ne se l'avoua point : il continua à se plaindre de son apprentissage en orfèvrerie et à mécontenter ses cliefs par une sorte d'apathie dédaigneuse aussi ridicule que funeste. Toujours en guerre contre ceux, qui voulaient obtenir de lui quelque travail, il de-
vint hargneux avec ses compagnons, qui pour se venger ne lui épargnèrent aucune humiliation.
Chaque matin, lorsqu'il arrivait le dernier à l'atelier, toujours vêtu avec une certaine recherche, les ouvriers se levaient d'un air de politesse moqueuse.
— Que désire monsieur? demandait-on en lui présentant respectueusement un siège. Monsieur voudrait sans doute un service de vermeil pour sa table? Monsieur n'est-il pas l'ambassadeur de Portugal ou le directeur du Mont-de-PièLè?
Et quand Pierre, sans répondre, s'asseyait devant son établi.
— Ah! grand Dieu ! reprenaient les mystificateurs; que fait là monsieur le marquis?... la limaille va lui noircir les mains. . . monsieur le marquis a oublié ses gants. Veut-il accepter en place ma paire déchaussons?
Ces railleries, répétées avec la persistance cruelle que mettent les gens grossiers dans leurs vengeances, finirent par exaspérer Rouvière, qui résolut de quitter définitivement l'orfèvrerie.
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Mais encore fallait-il trouver un autre ôtat à proposer à son oncle, et M. Pierre n'en trouvait aucun qui eût le don de lui plaire. 11 avait bien pensé à l'imprimerie : mais il eût fallu apprendre l'orthographe, toucher à des caractères noirs, et se tenir debout, trois conditions qui lui semblaient impossibles à subir ; le commerce eût aussi été de son goût, sans la nécessité de porter des paquets et de savoir calculer ; quant aux métiers de force, il n'y voulait même plus songer depuis l'essai qu'il en avait fait chez le maître menuisier : enfin le hasard vint à son secours.
Il y avait un professeur de musique dans la maison même de l'orfèvre chez lequel Rouvière travaillait. C'était un de ces talents universels, fort communs dans les rues de Paris, qui posent sur leurs portes des affiches à la main, ornées de guitares à l'encre de la Chine, et apprennent à jouer de tous les instruments pour vingtquatre francs par mois. M. Pierre l'entendait sortir chaque soir en fredonnant ; il jugea qu'un homme qui chantait toujours devait être heureux et commença à
penser que ce qu'il y avait de préférable après l'état de millionnaire était celui de musicien.
Là, en effet, le travail était nul ; car ce n'était point travailler que de souffler dans une flûte ou de racler des cordes à violon. Les enfants n'en faisaient-ils pas autant pour s'amuser? Puis on portait l'habit noir, le pantalon à sous-pieds, la chemise à boutons de nacre ; un musicien n'était point un ouvrier. . .
Toutes ces considérations déterminèrent l'apprenti. Il s'encouragea lui-môme à déclarer sa résolution à son oncle, etproflta pour le faire d'un moment où celui-ci lui adressa de nouveaux reproches. Le quincaillier le laissa parler tant qu'il voulut ; puis, le prenant rudement par le bras :
— Ecoute, vaurien, dit-il ; je suis las de ta fainéantise et de tes irrésolutions ; cependant, il ne sera point dit que François Godard aura abandonné le fils de sa sœur sans y être forcé. Tu veux êlrc musicien maintenant ; c'est bien : demain tu auras un maître ; mais rap[)cllc-toi ce que je vais te dire : si ce nouvel état te
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déplaît encore, je t'abandonne ; le jour où il ne te conviendra plus d'être musicien, tu pourras aller chercher un autre gîte et une autre table.
C'était la première foisque Godard parlait avec calme ; aussi Pierre comprit-il que ce qu'il disait était sérieux :cette pensée lui causa quelque épouvante ; il se fit donc violence, et prit ses premières leçons de musique avec plus d'attention ; mais l'effort fut de courte durée. A peine eût-il reconnu la difficulté de l'étude qu'il avait entreprise que toute sa lâcheté lui revint. L'idée que cet essai était le dernier, et qu'il serait abandonné par son oncle s'il ne réussissait pas , acheva de l'abattre ; la nécessité qui aiguise les intelligences actives et redouble les véritables courages, écrase au contraire lésâmes faibles et paresseuses. Rouvière se dit qu'il lutterait en vain contre les difficultés, et renonça à les vaincre.
Cependant il avait revu Antoine, qui, grâce à ses études patientes et suivies, n'était déjà plus un ouvrier ordinaire. Bien qu'il n'eut que dix-huit ans comme
Rouvière, il se suffisait depuis longtemps, et aidait même sa vieille mère qui demeurait avec lui dans un faubourg. Pierre alla souvent leur rendre visite autant par désœuvrement que par amitié, et rencontra chez eux un M. Alexandre qui demeurait sur le même carré que le jeune menuisier. Ce M. Alexandre était en tout point l'opposé de Pierre. Acteur inconnu d'un théâtre secondaire, il remplissait ses fonctions avec un zèle, un contentement qui ne se démentait en nulle occasion. Pauvre et fort occupé, il n'en vantait pas moins sa profession, qui lui semblait aussi facile que douce. C'était un de ces rares caractères qui s'adaptent aux circonstances comme à un moule dont ils prennent la forme, et qui trouvent dans tout ce qui arrive l'occasion d'une action de grâce; véritables philosophes auxquels une joyeuse patience tient lieu de tout, et qui remplacent le bonheur par la bonne volonté. Rouvière pensa, envoyant monsieur Alexandre, que les acteurs devaient être les gens les mieux partagés qui fussent ici-bas.
— Vous êtes donc bien content de votre sort ?
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demanda - t - il un jour au voisin d'Antoine.
— Pardieu,il faudrailetre difficile pour s'en plaindre.
— Vous n'avez donc point de travail ?
— Qui, moi ?. .. Mais je n'ai rien à faire, cher ami, absolument rien... C'est là l'agrément d'être artiste dramatique ; on fait son état... en s'amusant.
Voilà un métier excellent, pensa Pierre.
— Est-ce difficile de devenir acteur?
— La chose du monde la plus simple. . . Il suffit de savoir lire et écrire, d'avoir un peu de mémoire, un peu de physique, un peu d'intelligence, un peu de bonne volonté ; enfin ce que tout le monde a.
— Gela me conviendrait tout à fait, murmura l'apprenti.
— Et gagne-t-on beaucoup?
— Gomment, si l'on gagne 1... des millions, cher ami. . . Voyez le Kain, Talma, mademoiselle Mars.
— Décidément je suis né pour être comédien, dit tout haut Rouvière.
M. Alexandre recula de trois pas,
— Parlez-vous sérieusement, monsieur Pierre ?
— Très-sérieusement.
— C'est une inspiration du génie, jeune homme 1 Vous êtes instruit, joli garçon ; vous ferez votre chemin, c'est moi qui vous en réponds.
Puis prenant une pose noble, et croisant les bras sur sa poitrine :
— Ah ! vous voulez être comédien... Mais vous ne vous doutez pas encore des jouissances que procure notre profession 1 . . . Songez, monsieur Pierre. . . paraître en public sous de magnifiques vêtements, faire pleurer les femmes ; entendre des bravos s'élever de toutes parts à votre seule apparition en scène. . . Quelle joie et quelle gloire I...
En parlant ainsi, M. Alexandre avait l'air de s'attendrir sur lui-même ; il croyait avoir joui quelquefois d'un pareil triomphe.
— Mais comment faire pour débuter ? demanda Rouvière.
— Ne vous inquiétez de rien ; je me charge de cela.
ÏII
Le lendemain, en eiïet, M. Alexandre conduisit Pierre au directeur de son théâtre. Celui-ci fut assez content de la tournure du jeune homme et consentit à l'essayer.
On allait monter une pièce nouvelle; un rôle de quelque importance fut confié à Rouvière, qui eut ordre de se rendre exactement aux répétitions. Ce fut pour lui un premier désenchantement. Il n'avait jamais réfléchi au travail qu'exige la représentation d'une pièce de théâtre; il fut effrayé de la multiplicité des précautions qu'il fallait prendre, des détails qu'on devait surveiller. Il avait cru jusqu'alors, comme la foule, qu'il suffisait à l'acteur de savoir par cœur un rôle, et de le déclamer selon l'inspiration du moment; mais lorsqu'il vit que chaque geste, chaque inflexion de voix, chaque |i mouvement était longuement étudié, son enthousiasme
pour la profession de M. Alexandre se refroidit singulièrement. Les répétitions lui prenaient d'ailleurs la meilleure part de ses journées, et il acquit la certitude que ces prétendus oisifs qui faisaient leur état en s' amusant travaillaient quinze heures sur vingt-quatre. Cette découverte l'eût probablement décidé à se retirer surle-champ s'il n'eût été retenu par la vanité. L'espoir de paraître en public sous des habits de prince le séduisait. Puis, l'engagement qu'il avait pris avec le directeur était formel, et laissait son renvoi ou sa conservation à la volonté de celui-ci.
Pierre avait appris son rôle mot pour mot, mais sa paresse habituelle l'avait empoché d'en étudier les effets. Le directeur qui avait été frappé de la langueur monotone de son débit, en dit quelques mots; mais M. Alexandre avait répondu que tout cela s'échaufferait à la lumière des quinqucts, et que les acteurs d'un vrai talent ne se sentaienl que devant le public.
Cependant Pierre avait abandonné son maître de musique depuis les premières répôtit'ons. Il ne pouvait en
MONSIEUR PIRRRB 35
effet se destiner en môme temps à deux professions, et nous avons dit combien celle du théâtre lui avait plu après sa conversation avec M. Alexandre. Le quincaillier ignorait ce nouveau changement, car le jeune homme, craignant sa colère, ne comptait lui en parler qu'après son succès.
Enfin le jour de la première représentation arriva : Bouvière, qui avait passé une partie du jour au théâtre, se présenta chez son oncle pour dîner, raais il trouva le marchand occupé à lire une lettre qui semblait l'irriter beaucoup.
— D'où viens-tu ? dit-il brusquement dès qu'il aperçut son neveu.
Le besoin d'échapper aux réprimandes avait rendu Pierre habile aux mensonges.
— Je viens de prendre ma leçon de musique, répondit-il.
— C'est faux ! s'écria le quincaillier.
Et le saisissant au collet d'une main, tandis que de l'autre il lui montrait la lettre qu'il venait de recevoir :
26 LES ATfGES DU FOYER
— Regarde, dit-il, drôle, ce qu'on m'apprend sur ton compte; depuis un mois ton maître ne t'a point vu, et l'on m'écrit que tu veux te faire comédien.
Rouvière fut forcé d'avouer que cela était vrai.
— Pierre, reprit alors le marchand, j'ai été indulgent avec toi autant que je l'ai pu, mais je t'avais averti que cet essai était le dernier. Tu veux te faire baladin par paresse, soit, mais rappelle-toi bien que tu n'as plus d'oncle ici ; te voilà arrivé tout à l'heure à l'âge d'homme
. sans avoir d'état... tu subiras les conséjucnccs de ta lâcheté... Sois maudit î et va-t'en.
En parlant ainsi, François Godard, furieux, poussa rudement son neveu dans la rue, et [referma la porte sur lui.
Le premier mouvement deUouvicre fut la colore.
— Eh bien, dit-il, puisqu'on me cliassc, je ne reviendrai plus.
Et il prit sa course vers le théâtre comme s'il eût craint d'être rappelé.
L'heure de l'ouverture était arrivée, il courut s'ha-
biller ; puis, après une attente qui lui parut éternelle, les trois coups furent frappés, et la toile se leva lentement. Pierre était en scène et devait parler le premier; mais l'éclat des lumières, la vue de cette foule agitée, lui ôtèrent subitement la mémoire: il ne fut retiré de l'espèce d'étourdissement qui l'avait saisi que par le murmure du public étonné... Le souffleur lui ayant alors envoyé les premiers mots de la scène, il retrouva ses souvenirs et put débiter son rôle.
Cependant sa première hésitation avait indisposé les spectateurs; sa voix mal affermie, l'inexpérience de ses mouvements, furent remarques; on prit en plaisanterie toutes les phrases de son rôle, et au moment où il quitta la scène une légère risée s'éleva dans la salle et le poursuivit dans les coulisses.
Il y rencontra en arrivant l'auteur furieux.
— Vous serez cause de la chute de ma pièce, monsieur ! s'écria-t-il ; on ne se charge pas d'un rôle quand on n'en sait môme pas le premier mot.
Pierre allait répondre, lorsque le régisseur l'avertit
que c'était à lui de reparaître. La précipitation avec laquelle il s'élança sur le théâtre pour ne point manquer son entrée, excita un frémissement moqueur dans le public; Pierre se troubla davantage; de nouvelles gaucheries amenèrent de nouveaux rires, puis des applaudissements ironiques mêlés de sifflets.
Le débutant rentra au foyer tout égaré, et les scènes suivantes furent jouées au milieu des huées. Cependant un acte dans lequel Rouvière ne se montrait point fut applaudi, et la pièce semblait devoir se relever, lorsque son tour de reparaître arriva. A son aspect les éclats de rire recommencèrent. Pierre perdit complètement la tête: il jouait le rôle d'un jeune prince qui retrouvait son père depuis longtemps perdu. Il avait été convenu qu'il se jetterait au cou de l'acteur qui représentait ce personnage; mais au moment où celui-ci, feignant d'être vaincu par l'émotion, tomba à genoux, Pierre, au lieu de le suivre dans ce mouvement, resta debout, embrassant avec amour le chapeau et la perruque du vieillard restés entre ses bras.
MONSIEUR PIERRK 29
Un rire inextinguible s'éleva de toutes parts, et la pièce n'alla pas plus loin.
Rouvière, poursuivi par les lazzis du public et les malédictions de l'auteur, s'enfuit dans les coulisses d'abord, puis dans la rue, encore revêtu de son costumo de prince. Il fut arrêté par deux garçons de théâtre qui le sommèrent de laisser ces habits qui ne lui appartenaient point; on lui jeta ses vêtements ordinaires, et il se hâta de s'échapper, entendant encore dans la salle les cris et les sifflements de la foule.
Dans le premier instant il ne songea qu'à s'éloigner le plus vite possible du lieu où il venait de subir une si cruelle humiliation ; mais lorsqu'il eut perdu de vue la salle de spectacle, il s'arrêta subitement. Il se rappela alors queson oncle l'avait chassé le matin, et qu'il était sans asile. Ce souvenir acheva de le décourager, et s'appuyant sur une borne, il se mit à pleurer amèrement. Il y avait déjà quelque temps qu'il était là, lorsqu'un bras vint s'appuyer sur le sien, et une voix connue lui dit:
— Eh bien, monsieur Pierre l
Il se détourna : c'était M. Alexandre.
— Laissez-moi 1 s'écria Rouvière en se dégageant ;, c'est vous qui êtes la cause de tout ceci.
— Est-il enfant î reprit Alexandre. Quoi 1 parce que le public digérait mal aujourd'hui, et qu'il s'est amusé de l'acteur au lieu de s'amuser de la pièce?... Mais, cher ami, cela m'arrive tous les jours; le public, voyez-vous, c'est l'ami du comédien : est-ce qu'on se fâche parce qu'un ami vous plaisante ?... Allons, ne prenez pas la chose au sérieux à ce point 1 Au total, vous avez été excellent pour un débutant... un peu gêné, un peu décousu, un peu froid, mais du reste très-bien... une autre fois tout ira mieux, et vous serez plus heureux.
— Une autre fois 1 s'écria Rouvière; je veux être lapidé si je remonte jamais sur voire infernal théâtre.
— Au fait, je commence à croire que vous n'êtes point assez philosophe pour devenir acteur. Si j'avais pris les choses autant à cœur que vous, il y a longtemps que je serais mort.
MONSIEUn riERRB 8fl
M. Alexandre. tâcha encore de consoler Pierre à sa manière; puis voyant qu'il n'y pouvait réussir, il lui proposa de le reconduire jusque chez lui. Rouvière fut alors obligé d'avouer la vérité, et de déclarer qu'il n'avait pas où passer la nuit.
— Eh ! que ne parliez-vous ! s'écria le comédien ; j'ai un excellent lit où il y a place pour deux, venez ; cela se trouve d'autant mieux qu'il me reste du pain et du fromage de mon dîner; nous souperons en vrais artistes, sans luxe, mais gaiement.
Pierre n'avait point à choisir ; il accepta donc l'hospitalité de M. Alexandre; mais le lendemain tous les embarrasde sasituation lui apparurent. Il était sansressources, et son oncle l'avait chassé dans des termes qui ne permettaient point un retour au moins immédiat. M. Alexandre, à qui il fit part de sa triste position, réfléchit un instant, puis lui prenant la main:
— Ecoutez, dit-il, cher ami; vous ne voulez point vous exposera de nouveaux caprices du public; je respecte cette susceptibilité; mais il faut pourtant que vous
trouviez où manger et où dormir. Vous ne savez rien faire (ce qui, soit dit en passant, est une preuve nouvelle que vous êtes né pour être artiste); vous n'avez aucune inclination à vous mettre goujat ni scieur de bois; il faut donc que vous trouviez une industrie qui vous fasse vivre sans trop de fatigue : j'ai votre affaire. Je vais vous présenter à notre chef de claqueurs, qui vous enrôlera comme membre de l'entreprise de succès dramatiques et comme marchand de billets.
Pierre eût préféré toute autre chose; mais la faim commençait à se faire sentir, et l'appétit fait capituler facilement les scrupules d'orgueil ; il se résigna à voir l'homme dont M. Alexandre lui avait parlé, et à accepter la place qui lui était offerte.
Son arrivée fit sensation parmi les revendeurs de contremarques ; on le montra au doigt en le désignant pour l'acteur qui avait été si cruellement sifflé la veille, et peu s'en fallut que ses débuts à la porte du théâtre ne fussent aussi mortifiants que ceux qu'il avait laits au dedans.
Cependant au bout de quelques jours on s'habitua à le voir, et lui-même se fit à sa nouvelle position. Il eut bien quelque pudeur à surmonter, quelques remords à vaincre; mais là où la paresse domine, la fierté s'use vite; il était payé en oisiveté de ce qu'il sacrifiait eu dignité, et il s'accommoda de ce marché.
Il y avait d'ailleurs dans cette condition incertaine, tenant le milieu entre l'ouvrier et le bourgeois, quelque chose qui convenait à ses goûts. On pouvait l'appeler maintenant sans ironie monsieur Pierre. A la vérité son industrie le mêlait à des escrocs; mais ces escrocs ne faisaient rien et ne portaient point de veste 1
Les deux mois que Rouvière passa dans cette société lui furent plus funestes que tout le reste. Il acheva de s'accoutumer à la flânerie, et perdit ce qu'il pouvait avoir encore de délicatesse ou d'énergie. Les industries clandestines ont cela de dangereux qu'elles habituent aux détours et à la fraude ; ce sont des apprentissages de fourberie dans lesquels l'esprit s'aiguise, mais où la moralité se perd tôt ou tard.
Un matin que Pierre s'apprêtait à sortir pour aller chercher les billets qu'il devait vendre le soir, on vint l'avertir que son oncle voulait le voir. Surpris de cette demande, il se hâta pourtant de se rendre à la rue Sainte-Avoye où il trouva François Godard mourant. Le quincaillier lui tendit la main en signe de pardon et voulut parler, mais il ne put y parvenir ; peu à peu le râle de l'agonie s'empara de lui, et il mourut.
Rouvière fut ému de cette fin subite ; mais lorsqu'il apprit que son oncle en mourant le laissait héritier de tout ce qu'il possédait, la douleur fit bien vite place à l'enchantement. Il allait donc enfin pouvoir vivre à sa guise; il ne serait plus tourmenté pour le choix d'un état ; il était riche sans peine par droit de naissance 1 . . . il en jetait des cris de joie et pleurait d'attendrissement sur son bonheur.
Cependant il fallait avant tout liquider la succession du quincaillier, qui, comme toules les successions de marchand, était fort compliquée d'intérêts divers, sinon fort embrouillée. Pressé de jouir, et d'ail leurs incapable
de s'occuper d'aucune alïaire sérieuse, Pierre prit possession du tout sans remplir les formalités exigées. Il en résulta des procès de tout genre qui lui enlevèrent une partie de son héritage ; il vendit à perte tout ce que contenait la boutique de son oncle, et ayant enfin réussi, après beaucoup d'ennuis et de débats, à réaliser quarante mille francs, il résolut de vivre bourgeoisement avec les intérêts de cette somme.
Il choisit un faubourg élégant, y meubla un logement de garçon, et prit toutes les habitudes d'un rentier.
Ses anciens camarades, qui apprirent son changement de position, admirèrent son bonheur; car la réussite nous relève toujours aux yeux du vulgaire, môme lorsque nous n'avons rien fait pour la mériter; ce ne fut plus monsieur Pierre pour rire, et quelques-uns de ceux qui l'avaient le plus raillé sur sa vaniteuse paresse devinrent ses flatteurs habituels.
Quant à Antoine, il se contenta de lui dire :
— ïu as trouvé l'état qu'il te faut, rcstes-y et sois
sage.
86 LES ANGES T>tT FOTEB
M. Alexandre aussi se montra sincèrement heureux de l'aisance inattendue de son ancien protégé; mais il ajouta qu'il ne s'en étonnait point, et que de toute manière il était destiné à faire fortune, et que s'il eût persévéré au théâtre, il fût immanquablement devenu sociétaire des Français et pensionnaire du gouvernement.
Rouvière trouva d'abord de grandes jouissances dans sa position nouvelle ; il ne pouvait se constater assez de fois à lui-mém.e qu'il était son maître, et qu'il pouvait vivre à ne rien faire. Cependant à la longue il se lassa de ce bonheur ; ses journées étaient vides, ses soirées inoccupées; il n'aimait ni la conversation ni la lecture, et la promenade n'était pas toujours possible. Quand il eut épuisé tous les moyens innocents de perdre son temps, qu'il eut reconnu que l'ennui était au bout de tout, il voulut en essayer d'autres ; et dans le désespoir de se créer une occupation, il résolut de se créer des vices.
II y avait près de chez lui un estaminet assez mal hanté, d'où il entendait sortir chaque soir des chants et
des cris de joie ; il y entra pour voir s'il pourrait y trouver quelque distraction. Un ancien claqueur qu'il y trouva le présenta aux habitués, et au bout de quelques heures Pierre fut tout à fait à l'aise avec ses nouvelles connaissances. Il revint à l'estaminet le lendemain et les jours suivants. Il ne s'y présentait d'abord que le soir ; mais insensiblement il y arriva plus tôt et en sortit plus tard ; enfin il y passa bientôt ses journées entières. Il devint joueur, ivrogne, querelleur; ses affaires se dérangèrent, et il fallut toucher à son capital.
Une fois entamé, le capital de Pierre sembla fondre
entre ses mains. L'espoir de couvrir ses dépenses par
des gains de jeu l'entraîna chaque jour dans des pertes
nouvelles; il s'irrita de voir que la chance lui fût ainsi
constamment contraire, et il essaya de la chauffer par
de petites déloyautés cachées; mais tout tourna contre lui. Enfin Durand, l'ancien marchand de billets qui l'avait accueilli dans l'estaminet, lui avoua pendant un accès d'ivresse qu'il avait affaire à des escrocs qui le trichaient au jeu.
Cette confession rendit d'abord Bouvière furieux; mais après quelques instants de réflexion il pensa que ce qu'il y avait de mieux pour lui c'était de rattraper son argent par le même moyen que l'on avait employé pour le lui soustraire. En conséquence, il pria Durand de lui donner quelques leçons, et apprit de lui à faire sauter la coupe, à prendre au talon et à doubler les points marqués. Il ne sentit pas que duper des fripons par de tels escamotages c'était descendre à leur niveau, et que l'homme qui s'exempte de probité avec certaines gens ne tarde pas à s'en exempter avec tout le monde. Sa nouvelle science lui réussit d'abord. Mais ses partners ne tardèrent pas à s'apercevoir qu'il était aussi habile qu'eux; ils se tinrent sur la défensive, et les chances furent balancées.
Cependant Pierre continuait à mener une existence désordonnée. Sa fortune diminuait chaque jour; elle s'épuisa enfin complètement. Il vécut encore quelque temps sur son crédit, mais cette ressource elle-même lui échappa bientôt.
Alors la nécessité acheva de le perdre. Il était plus incapable que jama;s de travailler, et il avait contracté de dispendieuses habitudes. Lorsqu'il se vit sans moyen d'y satisfaire, de coupables tentations lui vinrent; il n'y résistapoint longtemps. L'adresse qu'il avait acquise autrefois pour dépouiller ceux qui l'avaient volé au jeu, il l'employa contre tout le monde. Pour se justifier à ses propres yeux (car quel est le fripon qui ne plaide point sa cause devant sa conscience?), il se dit qu'il ne faisait en cela qu'user d'un droit de représailles et rattraper aux autres ce qu'on lui avait pris à lui-même. Peu à peu il agrandit son raisonnement en môme temps qu'il agrandissait le cercle de ses fourberies. Durand et ses amis d'estaminet l'associèrent à leurs opérations, et insensiblement, sans qu'il se le fût avou
40 LES ANTiKS T) U FOYER
à lui-même, sans qu'il le sût au juste peut-être, il se trouva ainsi associé à une bande de filous.
Depuis le dérangement de ses affaires et le commencement de ses escroqueries, Pierre avait cessé de voir Antoine et monsieur Alexandre : lorsqu'on en est encore à l'apprentissage du crime, la présence des honnêtes gens embarrasse.
Mais avant d'aller plus loin jetons un coup d'œil sur Rouvière, et voyons quels changements les années avaient apportés en lui. Il était alors âgé de vingt-huit ans: c'était toujours un de ces fashionables de bas étage à la toilette desquels il ne manque jamais que deux choses, le bon goût et la propreté. Cependant il passait pour avoir bon genre parmi ses compagnons d'estaminet, peu connaisseurs en véritable élégance, et on continuait de l'appeler monsieur Pierre. Du reste, même dans sa nouvelle profession, sa capacité passait pour médiocre; il y avait apporté l'indolence qui avait été le fléau de toute sa vie, et il ne se montrait ni plus actif ni plus résolu comme escroc qu'il ne l'avait été comme ouvrier;
aussi ne l'employait-on qu'en guise d'appât pour amorcer les dupes. Son physique soigné servait à l'association, qui lui donnait ses instructions et agissait ensuite sans le consulter; seulement à l'heure du partage il recevait son lot comme les autres. Pierre s'accommodait on ne peut mieux de ces arrangements. Il n'était ainsi qu'un instrument que l'on faisait agir; n'ayant point de connaissance des projets convenus, il croyait n'en point avoir la responsabilité; l'aide silencieuse qu'il donnait à ses compagnons n'était pour lui qu'un acte sans valeur morale; comme Pilate il se lavait les mains de leurs crimes.
Cependant ceux-ci se multipliaient avec plus d'audace. La bande de Durand, qui avait commencé par l'escamotage, en était venue aux faux, puis aux vols les plus audacieux ; Rouvière continuait à prendre à toutes ces expéditions une part indirecte quoique assez importante.
Mais une chute qu'il fit vers cette époque et dans laquelle il se blessa grièvement vint lui ôter ces der-
nières ressources. Forcé de ne plus quitter la mansarde qu'il habitait, il y fut bientôt en proie à toutes les souffrances de la maladie et de la misère. Monsieur Pierre n'était point un associé assez indispensable pour que son absence se fît longtemps sentir, aussi ses compagnons s'inquiétèrent peu de ses besoins. Rouvière écrivit à Durand, mais sa lettre resta sans réponse.
Le désespoir commençait h s'emparer de lui lorsque l'ancien claqueur se présenta enfin.
— Je serais venu plus tôt, dit-il, si javais été à Paris; mais je travaillais dans la banlieue, et je n'ai reçu ta lettre que ce matin.
— M'apportes-tu ce que je t'ai demandé? interrompit brusquement Pierre.
— De l'argent? je n'en connais même plus la couleur.
— Alors que viens-tu faire ici?
— Je viens te proposer d'en gagner.
Rouvière haussa les épaules.
— Je puis à peine marcher, répondit-il.
— Aussi n'auras-tu point besoin de marcher : il s*agit tout simplement d'écrire une lettre.
— Un faux?
— Non. Tu connais un entrepreneur de menuiserie nommé Antoine, n'est-ce pas?
— J'ai été apprenti avec lui.
— Ecris-lui de venir te voir ce soir même, et tâche de le garder une partie de la nuit...
Pierre regarda Durand avec surprise.
— Qu'est-ce que tu veux donc faire? demanda-t-il.
— Ça ne te regarde pas; retiens seulement ici ce soir l'entrepreneur.
— Vous ne lui ferez point de mal ?
— Non.
— Et que me donnerez-vous ?
— Ton cinquième dans une somme de soixante mille
francs!...
Pierre allait accepter. Toutà coup un scrupule l'arrêta*
— C'est-à-dire, ajouta-t-il, que vous voulez prendre soixante mille francs à Antoine.
Ils ne sont point à lui.
— Bien sûr ?
— Bien sur.
Rouvière hésita encore un instant.
— Allons! dépêche-toi, dit Durand; si tu ne veux.
pas nous aider, on cherchera un autre moyen.
— Mais j'aurai beau lui écrire, s'il ne veut pas venir.
— Il viendra, je na'en charge.
Au fait, pensa Rouvière, puisqu'on ne lui fera point de mal, et puisque cet argent n'est pointa lui î... D'ailleurs, je ne serai pour rien dans tout ce qui arrivera, moi; je ne m'expose point.
— Eh bien ? demanda l'ex-marchand de billets.
— Je vais faire la lettre.
Durand la lui dicta. Rouvière y confessait tous ses torts, comme l'enfant prodigue, peignait son dénuement, et finisssaitpar conjurer Antoine de venir le voir sur-le-champ.
— Je la porterai moi-même, dit le claqueur lorsque
MONSIEUR PIERHE 45
la lettre fut achevée. Maintenant, mon garçon, attends avec patience, et joue bien ton rôle ce soir ; demain nous serons ici avec l'argent.
Rouvière passa une journée fort agitée. Il était partagé entre la crainte et l'espérance. Enfin, à la nuit close, on frappa à sa porte, et Antoine entra vivement. A sa vue, Pierre devint tremblant et pâle; il se leva, voulut parler; mais le jeune menuisier no lui en laissa pas le temps.
— Ne dis rien, s'écria-t-il, ta lettre m'a tout fait connaître, et ce sont des aveux qu'on n'aime point à recommencer. Je ne suis pas venu pour te faire un sermon, mais pour causer avec toi.
Et voyant que l'embarras de Rouvière ne se dissipait point:
— Allons 1 reprit-il en lui tendant la main, du couragel tu n'as plus rien; eh bien I tu travadleras. J'ai à te proposer quelque chose qui, je l'espère, te conviendra. — Binons en attendant.
Dans ce moment, un garron entra portant tout ce
qu'il fallait pour un repas, et les deux anciens apprentis se mirent à table.
Antoine parla d'abord de choses indifforentcs; puis il se hasarda à adresser quelques questions à Rouvière sur ses projets ; mais celui-ci, qui éprouvait beaucoup de gône, évita de répondre, et tâcha de tourner l'entretien sur les affaires d'Antoine.
— Tu es donc devenu entrepreneur depuis peu? lui demanda-t-il.
— Depuis un an, notre ancien m'a cédé son chantier à de bonnes conditions.
— Ah I le père Fournier est retiré I Est-il
riclic?
— Il l'était encore il y a quelques mois, dit tristement Antoine.
— Gomment ! il s'est ruiné?
— G'est-à-dirc qu'il avait confié ses fonds à un scélérat de banquier qui a fait faillite.
— Et il ne lui reste plus rien ?
— Rien que soixante mille francs que j'ai touchés
MONSIEUR riERRE 47
hier des syndics. Pierre sentit son cœur battre plus fort.
— Et tu as chez toi cet argent? demanda-t-il.
— Certainement! et je me fais une fameuse fête d'aller le porter demain à Versailles au père Fournier. Pauvre cher homme 1 il a cru dans le premier moment qu'il perdrait tout, et sans moi il en serait mort. C'est qu'aussi tout perdre d'un coup, quand on a travaillé cinquante ans, c'est dur, vois-tu 1 avec ça qu'il soutient ses deux filles qui sont veuves et six petits-enfants I si bien que sa ruine eût envoyé à l'hôpital huit personnes. Enfin, il leur restera de quoi vivre tout juste, et ça n'est pas sans peine, je puis le dire. Depuis deux mois j'ai passé mon temps à voir des notaires qui me disaient de transiger, et des avocats qui m'engageaient à plaider. Enfin tout est fini ; j'ai les soixante mille francs du bonhomme, et j'ai eu plus de plaisir à les recevoir que si c'eût été pour moi : c'est le bonheur de toute une famille que j'ai là entre les mains; aussi, vois-tu, les voleurs seraient mal venus chez moi; ils me tueraient plutôt que de m'emporter cet argent.
Rouvière sentit un frémissement qui lui parcourait tous les membres.
— Mais à propos, reprit Antoine, que le dîner avait mis en gaieté, tu ne sais'pas ? j 'ai un commis maintenant ; et devine qui... M. Alexandre... oui, M. Alexandre, l'artiste enthousiaste; M. Alexandre, qui a consenti à devenir mon teneur de livres et mon caissier. A la vérité, il n'avait point à choisir; son directeur a fait des réformes, il a renvoyé tous les acteurs qu'il ne regardait pas comme indispensables, et notre pauvre ami a été de ce nombre. Ma foi! je lui ai proposé de faire mes écritures, et il a accepté. Aujourd'hui, tu le trouveras aussi enchanté de sa nouvelle profession qu'il l'était de l'ancienne, et toujours aussi plein de probité, de zèle et d'obligeance que par le passé.
— Je vois, fit observer Pierre, que tu as beaucoup de travail, puisqu'il te faut un commis.
— Oui, j'ai étendu la clientelleque m'avait laissée le papa Fournicr. Du reste, il n'y a que ics paresseux, vois-tu, qui ne réussissent à rien; c'est pas pour toi
que je dis ça, au contraire; car je pense que tu es maintenant bien disposé à réparer le temps perdu.
— Certainement 1
— Eh bien, comme je te le disais tout à l'heure, je crois avoir trouvé ce qu'il te faut. J'ai des entreprises dans différents quartiers de Paris; je ne puis veiller à tout, et j'aurais besoin d'un homme qui, en se promenant, allât d'un endroit à un autre pour savoir ce que font les ouvriers. Tu as toujours été un peu flâneur; il me semble que cet emploi t'irait; qu'en penses-tu ?
— Sans doute.
— Alors, dès aujourd'hui il est à toi. Je ne retarde jamais, moi, ce qui peut se faire sur-le-champ ; tu vas me suivre, j'ai une chambre à ta disposition; tu mangeras avec moi, ainsi que M. Alexandre, et nous vivrons comme trois frères... Allons! c'est convenu, partons sur-le-champ.
En parlant ainsi, Antoine s'était levé ; maisRouvière éleva mille objections. Il parla de la nécessité de régler
Î50 LES ANGES DU FOYETx
quelques affaires, de recevoir des amis, d'arrêter ses comptes.
— Soit, lui dit le menuisier ; tu feras tout cela à la maison aussi bien qu'ici. Cette mansarde est froide, triste ; tu seras mieux chez moi, et je veux l'emmener.
-- Je puis à peine marcher, tu le vois.
— Alors nous prendrons une voiture.
— Il est trop tard pour y aller ce soir.
— J'ai fait préparer ta chambre ; M. Alexandre nous attend.
Pierre lutta encore quelque temps, mais en vain ; Antoine tenait à son idée, et le vin lui avait donné une expansion, une activité auxquelles il était impossible de résister. Rouvicre, au contraire, qui avait beaucoup bu pour s'étourdir et se donner une contenance pendant le repas, était hébété par une demi-ivresse. Il se laissa donc traîner, en refusant toujours, jusque dans la rue où son compagnon chercha vainement un fiacre.
WONSIELTx PIEllRE \^i
— Allonsplus loin, ditAntoine, nousen trouverons. Mais l'heure était trop avancée, et les cochers avalent
depuis longtemps abandonné leur station...
— Marchons toujours, répétait le menuisier, nous rencontrerons quelque voiture de retour que nous ar-roterons. Appuie-toi sur moi et n'aie pas peur.
Rouvière fut traîné ainsi jusqu'au quartier du Temple où demeurait l'entrepreneur : arrivé là, il comprit qu'il ne pouvait plus reculer, et ses objections cessèrent. Ils atteignirent la rue des Quatre-Fils, et enfin le chantier d'Antoine... Rouvière se soutenait à peine; il avait froid dans les cheveux et sa respiration était haletante. Cependant le menuisier ouvrit la porte de la cour, et Ht entrer son compagnon; mais à peine eurent-ils avancé de quelques pas, qu'un cri affreux se fit entendre, Pierre fut obligé de s'appuyer au mur pour ne point tomber...
— Qu'est-ce que cela ? demanda l'entrepreneur effrayé...
Le même cri retentit une seconde fois.
— Dieu ! on assassine quelqu'un chez moi ! Antoine s'était élancé vers la maison dont la porte
se trouvait ouverte, mais deux hommes qui sortaient en courant le heurtèrent avec tant de violence, qu'il fut renversé du choc.
— A moi! Pierre I cria-t-il; au voleur! à l'assassin 1 Pierre, égaré, se dirigea à tâtons vers la maison, et
y arriva au moment où le menuisier se relevait. Des gémissements plaintifs vinrent alors frapper leurs oreilles. Antoine courut à sa chambre, alluma une lanterne, et monta à l'étage supérieur d'où partaient les plaintes. Ils trouvèrent M. Alexandre baigné dans son sang, et tenant encore entre ses doigts crispés des fragments du portefeuille dans lequel les soixante mille francs du père Fournier avaient été renfermés.
— Les misérables l'ont assassiné l s'écria Antoine... Rouvièrel... du secours! va chercher du secours l
Mais Rouvièrc n'était déjà plus là: à l'aspect du cadavre, il avait jeté un grand cri, et avait pris la fuite.
MONSIEUR PIERRE b3
Gomme il ouvrait la porte du chantier, il se trouva face à face avec Durand.
— Malheureux, dit celui-ci en le saisissant par le bras, tu as failli nous faire prendre; pourquoi es-tu revenu avec Antoine !
— Laissez-moi ! dit Pierre éperdu... Vos mains sont encore pleines de sang.
Durand le lâcha, et il disparut dans la rue du Chaume.
Pierre avait complètement perdu la tête : cependant une sorte d'instinct le ramena chez lui. Il monta à sa mansarde comme un insensé et se jeta sur son lit. Jusqu'alors il avait marché dans la vie sans regarder en arrière; et même, il faut le dire, sans ressentir de véritables remords ; mais la vue du sang l'avait terrifié. Cette fois, il avait pour ainsi dire palpé le crime î
b4 LES ANGES DU FOYER
Il ne s'agissait plus ici de la violation de conventions sociales plus ou moins contestables. Un homme avait été tué I ce n'était point la conscience qui se révoltait, point de l'argent que l'on avait volé, mais une vie I Pierre n'avait point habitué sa pensée à cette face du crime ; ses instincts étaient lâches, mais doux : il eut horreur de ce meurtre auquel il venait de prendre une part indirecte. Puis après l'horreur vint l'épouvante 1 N'allait-on pas lui demander compte de la mort d'Alexandre ? Ses refus de suivre Antoine ; sa fuite à la découverte du crime ; tout avait dû faire naître des soupçons. Durand ou quelqu'un de ses compagnons pouvait d'ailleurs être pris, déclarer la vérité, et le conduire à l'échafaud !
Rouviére devint fou à cette pensée, il se dit que le seul moyen d'échapper c'était de prévenir toute accusation en dénonçant lui-même le coupable ; en déclarant qu'il n'avait été entre leurs mains qu'un instrument aveugle et innocent; il se mettrait ainsi d'avance à l'abri des aveux de Durand et de ses complices.
MONSIEUR riERRE 8S
Une fois que cette idée lui fut venue, il se hâta de l'exécuter sans réfléchir davantage, et écrivit à Antoine une lettre ainsi conçue :
« Je suis bien malheureux! je connais les misérables » qui se sont introduits chez toi, et je les ai servis sans » le vouloir. C'est d'après le conseil de l'un d'eux que > je t'ai écrit de venir u^ voir ; j'étais loin de me douter » que l'on profiterait de ton absence pour consommer ï le crime qui a été commis. — Viens me voir, et je tô » ferai tout connaître ; seulement ne me perds pas.
» Pierre. »
Rouvière remit cette lettre à son portier, avec ordre de la porter sur-le-champ à son adresse. Son accablement était si profond qu'il n'avait pu se décider à se rendre lui-même chez le jeune entrepreneur; il ne pouvait penser d'ailleurs à paraître dans les rues le jour; la foule lui faisait peur; il lui semblait que l'on allait voir sur ses habits les traces du meurtre, et crier à l'assassin.
Udc partie du jour s'écoula sans qu'Antoine parût :
So L E s A N G E s 1) U 1- U Y E R
heureusement que Pierre, auquel sa blessure et les émotions de la veille avaient donné une forte fièvre, ne compta point exactement les heures; mais vers le soir, la crise étant passée, il put rassembler ses idées, et il commença à s'étonner de ce long retard. Il allait essayer à se lever pour s'informer au portier, lorsque l'on frappa à sa porte. Un inconnu entra.
— Je viens vous chercher de la part de M. Antoine, dit-il à Rouvière.
— Pourquoi ne vient-il pas lui-même ?
— Il arrive de Versailles, accablé de fatigue et désespéré. Il n'a point eu le courage de venir jusqu'ici, et il vous prie de le rejoindre. Une voiture nous attend en bas.
Quoique surpris, Rouvière, qui ne voyait pas le moyen de refuser, se leva lentement et suivit l'inconnu. Tous deux montèrent en fiacre. Il faisait déjà nuit, et la faiblesse, jointe au mouvement de la voiture, jetèrent bientôt Pierre dans une sorte de somnolence. Enfin la voiture s'arrêta. Ronvière, éveillé en sursaut, des-
MONSIETTR PIKRRE 57
cendit appiiyô sur son compagnon. Il s'aperçut presqu'aussilôt qu'il n'était point dans la rue des Quatre- Fils, mais dans une venelle obscure, et devant une maison de mauvaise apparence.
— Où me menez-vous? dit-il en s'arrêtant.
Ses yeux tombèrent alors sur le cocher qui se trouvait à côté de lui.
— Durand ! s'écria-t-il épouvanté.
Il n'eut point le temps d'en dire davantage: des bras vigoureux le saisirent; la maison s'ouvrit, et il y fut entraîné. Le lendemain, Antoine se présenta au logement de Rouvière, et le demanda.
— Ah I c'est monsieur à qui notre locataire avait écrit hier, dit le portier.
— Je n'ai point reçu de lettre.
— C'est étonnant I Yoici la chose : hier je descendais avec cette lettre, quand j'ai rencontré dans l'escalier, M. Durand, un ami de M. Pierre; je lui ai dit comme ça : Votre ami me donne une fameuse commission ; porter ça au Marais. Qu'est-ce que c'est?
qu'y m a répondu. Je lui ai montré l'adresse ; alors il a pris la lettre en disant : Donnez, je vais justement de ce côté; je la remettrai au particulier... Du reste, monsieur n'a pas besoin de se donner la peine de monter, car M. Rouvière n'est point rentré.
Antoine reprit le chemin de son chantier, fort triste et fort pensif. En traversant les quais, il vit la foule rassemblée.
— Le pauvre malheureux I disait une femme: on mourrait à moins.
Antoine s'approcha.
— Qu'est-ce donc? demanda-t-il à un batelier.
— L*n cadavre que nous avons poché dans la Seine, notre bourgeois.
Dans ce moment, une voix se fit entendre au milieu de la foule.
— Tiens I je connais ce particulier-là; c'est un grand fainéant qui était notre voisin, et don tson oncle n'a jamais pu rien faire... C'est lui (|u'on api)olait monsieur Pierre.
LE
SAGAR DES VOSGES
Au-dessus de la belle vallée d'Allarmont, en Alsace, et vers le sommet d'une de ces hauteurs arrondies qui forment la chaîne des Vosges, se trouve le petit lac de la Maix, visiblement dû à un effondrement de la montagne. Ses berges circulaires, et si régulièrement taillées qu'on les croirait faites de main d'homme, sont ombragées d'arbres peu élevés ou de buissons. L'eau, constamment renouvelée par les sources, est immobile, mais d'une limpidité cristalline.
A peu de distance s'ôlcvent les ruines d'un ermitage
dont l'église renfermait autrefois une statue de Vierge noire, aujourd'hui déposée dans celle de Luvigny, distante d'une lieue. On venait l'invoquer pour les biens de la terre, et une procession a encore lieu tous les ans aux bords du lac de la Maix, afin d'obtenir la sécheresse ou la pluie, selon les besoins des laboureurs.
Les chants pieux venaient de s'éteindre dans les fentes de la montagne ; les croix d'argent et les bannières aux couleurs variées, qui avaient repris la roule du village, brillaient de loin aux lueurs du soleil couchant. Quelques familles bourgeoises, venues pour admirer le site et assister à la cérémonie, s'étaient groupées sur les pentes vertes, d'où elles admiraient le tableau charmant que présentait le lieu à cette dernière heure de la Journée, et les paysans, qui s'étaient dispersés, regagnaient leurs demeures par mille sentiers. Un d'eux, resté après tous les autres, s'était enfin décidé à se remettre égalemcnten route. C'était unsagav ou scieur de planches du voisinage, connu dans toute la vallée pour son caractère chagrin et sa foi aveugle aux croyances popu-
LE SAGAR DES VOSGES 6t
laires. Bien que sa conduite fût irréprochable, qu'il cumulât avec son industrie habituelle les métiers de bûcheron et decharretier, il avaittoujours vécu dans une situation voisine de la pauvreté. Hubert en accusait tantôt un ennemi inconnu dont il subissait la fatale influence, tantôt la mauvaise étoile qui avait présidé à son sort, tantôt la malignité de quelque esprit malfaisant. Jamais il n'avait songé à en chercher la cause dans sa lenteur à prendre une détermination, ni dans son défaut d'entregent ; d'une piété scrupuleuse, mais peu éclairée, il abandonnait sans cesse à la Providence ce que Dieu avait confié à la prudence terrestre, et faisait de la vie humaine une servitude soumise à mille volontés fatales et inévitables.
Il suivait les bords du lac avec sa sœur Charlotte, belle jeune fille d'une vingtaine d'années, dont le regard semblait chercher, à droite et à gauche, quelque chose qu'il ne rencontrait pas. Tous deux marchaient en silence et allaient atteindre les ruines de l'ermitage,
lorsque, devant les caveaux éboulés où on apportait
autrefois les nouveau-nés morts sans baptême, ils aperçurent une troupe d'enfants couronnes de llcurs des champs ou de rameaux verts, qui dansaient en rond sur l'herbe fine. Une petite fille d'environ douze ans conduisait le branle, chantant de sa voix argentine une ronde en patois des Vosges. Hubert parut scandalisé.
— Sur mon âme I marmaille mauhardie, vous êtes bien insolente de rondier en pareil lieu 1 s'écria-t-il.
Les enfants étonnés s'arrêtèrent.
— G'est-il donc défendu ? demanda la petite fille qui chantait.
— Tu me le demandes? répéta le sagar; ne sais-tu pas ce qui est arrivé pas loin d'ici à la jeunesse du voisinage pour avoir fait ce que vous faites ?
— Quoi donc? quoi donc? s'écrièrent toutes les voix.
Hubert s'avança au milieu des enfants qui avaient rompu leur chaîne, et se retourna vers le lac. «— Voyez-vous l'eau qui est là-bas, dit-il, et qui rem-
plit un trou sans fond ? Eh bien, autrefois, au lieu d'un lac, il y avait là une belle place de gazon où la jeunesse d'Allarmont, qui montait les pentes sous prétexte de venir à l'église de l'ermitage, s'arrêtait pour ro/irfi^r avant l'office. Un jour de Trinité, que garçons et filles étaient rassemblés et attendaient en vain le ménétré (ménétrier), voilà que les plus audacieux se mirent à maudire une fête sans danse et à blasphémer de colère. Mais tout à coup, au haut de cette petite roche que vous voyez à droite, un étranger parât tenant à la main son violon. Il poussa un grand éclat de rire et se mit à en jouer de telle manière que tous ceux qui étaient là commencèrent à danser d'une ardeur folle. Le premier coup de vêpres sonne : on n'écoute rien ; le second se fait entendre, on redouble de vivacité ; le troisième, la ronde devient plus furieuse et continue ainsi jusqu'au Magnificat, où danseurs et danseuses s'engloutissent dans les eaux qui remplacent subitement la pelouse l Et depuis, le lac est là, immobile à sa place, pour nous rappeler la punition, jusqu'au jour où il crèvera
64 LES AWGES DU FOYEPi
la montagne, inondera la vallée et noiera tous les villages.
Les enfants avaient écouté les yeux grands ouverts et les mains pendantes. Quand Hubert eut achevé, les petites filles poussèrent des exclamations d'épouvante en se dispersant ; les petits garçons se regardèrent.
— Et c'est vrai, ce que dit [la sagar? se demandèrent les plus grands à demi-voix.
— Aussi vrai que les histoires du sotré (lutin) et des chandelotles (follets), répliqua un jeune paysan qui venait d'arriver et avait entendu la fin du récit.
— Tiens 1 c'est Baptiste ! s'écria Charlotte en reconnaissant le jeune homme.
Et ellerougitde contentement. Hubert, au contraire, fronça le sourcil.
— Oui, aussi vrai! reprit-il avec conviction, et ceux qui se trouvent trop d'esprit pour croire les choses qu'ont cru nos pères ne changeront rien à la justice de Dieu.
— Que le ciel me préserve d'en douter ! répliqua
Baptiste en portant respectueusement la main à son chapeau, comme pour saluer ce nom du maître divin ; j'y compte comme vous, sagar, et j'espère surtout en sa miséricorde ; mais ce n'est pas, je crois, l'oflenser que de distinguer la sainte parole des contes que nous font les biaiîs bounots (1).
— C'est-à-dire alors, reprit le scieur de planches avec aigreur, que tu regardes les traditions du vieux temps comme des menteries.
— Non, non, reprit le jeune paysan ; quand j'allais autrefois, pour apprendre à lire et à compter, chez notre vieux, curé (que Dieu le récompense), il m'a dit souvent qu'il fallait écouter ces récits comme les fables qu'il me faisait apprendre et où lesbétes parlaient, seulement pour y chercher une leçon. Votre histoire des violons du diable, sagar, ne me prouve pas que la jeunesse du village soit allée rondier au fond du lac, mais m'avertit que lorsqu'une fois on s'est laissé entraîner au plaisir, il vous emporte, il vous fait tout oublier, et
(1) Les blancs bonnets, les femmes.
66 LES ANfJES DU FOYER
VOUS conduit tôt ou tard à la perdition : c'est comme qui dirait une moralité.
Hubert haussa les épaules.
— Tout çà est trop savant pour un pauvre chrétien comme moi, dit-il d'un ton sec ; je crois simplement ce que les vieux, ont cru pour en avoir été témoins, ce qu'ils nous ont appris et que j'ai vérifié selon ma pauvre raison... Mais il y en a de plus habiles I... aussi tout leur réussit.
Ces derniers mots avaient été accompagnés d'un regard mécontent jeté à Baptiste, qui le remarqua, mais ne voulut point y prendre ^arde. Se mettant au pas du sagar et de sa sœur qui avaient repris leur route, il détourna adroitement l'entretien et le fit tomber sur la saison jusqu'alors désastreuse pour les foins, que des pluies presque continuelles avaient couchés et noircis; c'était à grand'peine que lui-même avait rentré une partie de sa récolte, et il avait hâte de mettre à profit les éclaircics du temps pour l'achever.
— N'espèrcs-tu donc pas que les prières du village
seront entendues de celui qui fait le temps ? demanda Hubert avec un peu de sévérité.
— J'espère toujours dans la bonté de Dieu, répondit le paysan ; mais le vieux curé disait souvent que puisqu'il avait imposé le travail aux hommes, ceux-ci n'avaient point droit de rester les bras croisés en laissant tout faire à la Providence. Il faut s'aider pour mériter qu'elle vous aide: aussi j'aurais fait sagement de descendre tout de suite à la ferme et de rentrer ce soir la fenaison ; mais, ajouta-t-il en laissant glisser son regard sur Charlotte, il y a des temps où l'on a besoin de marcher el où l'on aime à prendre la route la plus longue.
— Faut pas pourtant que ça vous donne trop de regret, dit malicieusement la jeune fille ; les foins nouveaux doivent passer avant les voisins.
^ — Possible 1 répliqua gaiement Baptiste; mais j'ai pensé que les voisins pourraient aidera rentrer les foins nouveaux, et c'est pourquoi jevoulais passera la scierie; demain, si Dieu le permet, nous tuerons lech'ten^ comme
68 LES ANGES DU rO TER
on dit (1). 11 y aura table dressée dans la ferme, et les ménétrés qui auront conduit la dernière charretée feront sauter la jeunesse dans la nouvelle grange. Vous ne refuserez pas, je suppose, un peu de secours pour le travail et une part pour le plaisir.
Bien qu'évidemment mal disposé pour le jeune fermier, Hubert ne put refuser cette invitation pour sa sœur, et lorsqu'ils arrivèrent à la porte de la scierie, il dut reconnaître la politesse du fermier en l'invitant à entrer.
Baptiste ne se fit point presser. Il était clair qu'il recherchait la compagnie de Charlotte, et celle-ci, do son côté, tout en y mettant la réserve que commandait sa position et son âge, avait pour le jeune homme une visible préférence.
A peine fut-il entré dans la cabane où elle demeurait avec son Irôre, qu'elle se hâta d'allumer le feu, d'étendre sur la table une nappe blanche, et de mettre deux
(I) On appelle luer le chien, dans les Vosges, terminer un travail rusli(|uc.
couverts. Le sagar lui-môme oublia ses préventions pour ne songer qu'à son titre d'hôte, et retira du fond
d'un coffre une bouteille d'eau-de-vie.
Baptiste aida sans façon à tous ces préparatifs d'un souper qui n'avait été ni offert ni accepté, mais qui, aux yeux du scieur, semblait une obligation, et aux siens une sorte de droit. Il alla chercher au dehors les copeaux dont Charlotte avait besoin, prit la cruche de terre qu'il remplit à la source, et descendit l'énorme miche de pain noir posée sur une planche élevée. Tous ces petits services étaient entremêlés de plaisanteries ou de mots d'amitié qui mettaient en joie le cœur de la jeune fille. Baptiste avait cette bonne humeur qui, comme les rayons du soleil, fond toutes les glaces et dissipe tous les nuages. Resté orphelin de bonne heure, il avait pris les hommes pour parents et leur avait tendu les mains avec un sourire. Quelquesuns s'étaient bien refusés à l'avance cordiale, mais la plupart y avaient répondu par sympathie ou par imitation. Sa confiance avait excité la confiance ; les bons
rapports s'étaient trouvés entretenus par sa gaieté. On aimait à le voir, comme on aime à voir un beau jour ; sa présence était de bon augure : aussi avait-il surmonté plus facilement qu'un autre les obstacles. Connu de tout le monde, tout le monde lui avait prêté la main.
Hubert seul lui en voulait de cette cbance heureuse, opposée à sa mauvaise fortune. Deux ou trois fois le jeune fermier s'était d'ailleurs trouvé, sans le vouloir, sur son chemin, et le sagar lui en gardait rancune. Dans ses préventions superstitieuses, il regardait Baptiste comme l'ennemi de naissance placé près de lui par le mauvais sort pour moissonner ce qu'il semait.
Cependant. la familiarité amicale du jeune fermier finit par le dérider malgré lui. Sans perdre sa défiance, il l'oublia un instant. La bouteille d'eau-de-vie avait échauffé la conversation et faisait oublier les heures; mais chacun des buveurs s'exaltait dans le sens de son caractère, et, à mesure que Baptiste se montrait plus ouvert et plus gai, Hubert devenait plus inquiet et
plus sombre. Il repassait l'une après l'autre toutes les circonstances qui s'étaient trouvées défavorables, en rappelant que chaque désastre lui avait été annoncé par un signe de mauvais augure. La nuit était venue depuis longtemps, et le vent qui s'était élevé sifflait avec fureur dans la toiture de la cabane. Plusieurs fois Baptiste avait voulu se lever et partir ; mais Charlotte le retenait par quelque regard amical, et Hubert remplissait de nouveau son petit verre en lui souhaitant de ne faire aucune mauvaise rencontre.
■^Ne craignez rien, répondait Baptiste en riant; les mauvaises rencontres dont vous parlez ne sont que pour ceux qui ont le temps d'y penser, et moi j'ai bien d'autres occupations 1 Je vais repasser dans mon esprit, en marchant, tous les ordres à donner ce soir, et tous les gens à avertir sur la route. Croyez-moi, sagar, si vous preniez une trentaine d'arpents à fermage les apparitions ne vous tourmenteraient plus.
— Mon frère en a bien eu l'idée, dit Charlotte.
**- D'affermer de la terre? reprit Baptiste ; Dieu me
sauve 1 Est-ce que sérieusement il voudrait louer le fonds des Aimes jf
— Qui te le fait croire ? demanda Hubert soupçonneux.
— C'est un bruit dans le pays, reprit le jeune homme : mais j'ai répondu que vous m'en auriez parlé, vu que les terres touchent à ma ferme, et que je pourrais avoir l'idée de les joindre à mon bail.
Le sagar fit un mouvement.
— Voyons, cà vous fâcherait-il? continua le jeune paysan qui le regarda en face. Dans ce cas, faut avertir: entre voisins on doit avoir confiance.
— Eh bienl... quand ça serait? répondit Hubert d'un air morose.
— Alors ça est! reprit Baptiste! à la bonne heure; on se le tiendra pour dit, sagar ; bonne chance que je vous souhaite !
— Dieu vous entende! répliqua la jeune fille avec un soupir; mon frère serait moins tristement dans la vallée, et le labourage lui donnerait plus de profits.
LE SAGA R DES vos G ES 73
C'est une rude vie qu'il mène ici, savez-vous ? Tout l'hiver sur les hauteurs pour couper les bois ou conduire la schlitte le long des pentes; tout l'été sciant les planches près de la cabane ; et, sauf quand je viens le voir, jamais de compagnie I
— Vraiment, j'aimerais autant être étendu entre les quatre planches de ma bière que de vivre dans cette solitude! s'écria Baptiste. Que pouvez- vous faire, sagar, de nos longues veillées ?
— Ce que l'homme fait partout, répondit Hubert, qui continuait à boire, me défendre contre les esprits de malice.
— Viennent-ils donc vous tourmenter jusqu'ici ?
— Ne sais-tu pas que vers le minuit ils remplissent la montagne?
— Vous les avez vus?
— Bien des fois, quand je revenais d'en haut, la cognée sur l'épaule et ma gourde vide.
Baptiste n'osa point dire que cette dernière circonstance éveillait ses doutes sur la lucidilc du sagar, et
que reaii-dc-vle bue par lui pour se réchauffer pouvait l'avoir rendu le jouet de quelque vaine hallucination ; Hubert montrait d'ailleurs une foi qui n'eût point toléré la défiance. Exalté de plus en plus par l'obscurité, par le grondement de la rafale dans les ravines et par l'eau-de-vie qu'il continuait à boire, il commença de longs récits sur ses mille aventures dans la montagne : mêlant, sans s'en apercevoir, les souvenirs de la tradition à ceux de ses propres rencontres, il parla du cheval fantôme portant le cavalier sans tête; de l'homme de feu qui venait pêcher aux bords du lac, du grand moulin taché de sang, et des rondes du sabbat sur les pics dépouillés. Il y avait, dans ses récits, une conviction si âpre que Gharlotle ne tarda pas à s'y laisser prendre. Baptiste lui-même se sentait sinon ébranlé, au moins surpris. A mesure que le sagar parlait, la conscience du monde visible semblait s'altérer en lui; ses perceptions devenaient moins nettes; il arrivait presque à douter et à voir s'eiïaccr la barrière qui sépare le rcve de la réalité.
LESAGARBESVOSGES 75
Cependant il fit un effort pour secouer cette espèce de fascination. Réprimant le léger frissonnement qui, deux ou trois fois, avait parcouru ses veines, il se leva pour prendre congé.
Charlotte effrayée laissa échapper une exclamation.
— Jésus ! allez vous descendre la montagne à une pareille heure? dit-elle.
— Pourquoi non? répliqua Baptiste; pensez-vous que j'ai oublié la route.
— Voyez comme le ciel est noir, reprit la jeune fille qui tourna les yeux vers la fenêtre par laquelle ne pénétrait aucune lueur.
•— Et écoute comme le vent se plaint dans les sapinières, ajouta Hubert.
La rafale de nuit parcourait, en effet, les gorges de la montagne avec de sourds mugissements. Les bouffées, d'abord lointaines, s'approchaient en grossissant, et passaient sur la cabane qu'elles faisaient trembler.
— Ceci est une nuit telle qu'il la faut pour les grandes assemblées du sabbat, dit Hubert à demi-voix,
76 LESANGESDUl-OYER
et plus d'un balai manquera ce soir au logis mal famé.
— Ecoutez I interrompit Charlotte en tressaillant...
Un murmure plus profond venait de s'élever au dehors. Il s'approchait mêlé de mille rumeurs, de mille éclats et de mille sifflements. Il retentit enfin en mille hurlements furieux au haut de la large cheminée dont les cendres soulevées s'éparpillèrent.
Le sagar, qui s'était approché à tâtons de la porte, l'ouvrit pour voir au dehors, s'avança jusqu'au seuil et s'y arrêta avec un cri.
— Qu'y-a-t-il? demandèrent en même temps Charlotte et Baptiste.
— La menée d'Hellequin! la menée d'IIellequin 1 balbutia le paysan qui se rejeta en arrière.
A ce nom, qui sert pour désigner, dans les Vosges, la ronde volante des démons et des sorcières, Charlotte se sentit froid jusqu'au cœur; mais Baptiste courut rejoindre le scieur de planches dont la main tremblante lui indiqua la gorge la plus élevée de la montagne.
LESAGARDESVOSGES 77
Une longue traînée noire flottait effectivement audessus et ondulait autour d'un piton escarpé. La lune cachée entre les deux, nuages y jetait, par intervalles, de vacillantes lueurs qui semblaient éclairer des formes fugitives. La menée sa déroulait en spirale dans le ciel, comme emportée par une danse diabolique; çà et là se dessinaient des ombres grotesques ou menaçantes dont la silhouette ne faisait que passer.
Le jeune paysan demeura quelques instants troublé devant cette étrange vision ; mais lorsqu'il eut regardé plus attentivement, il s'écria enfin que c'était un brouillard remontant de la plaine et rencontré par un de ces vents qui tourbillonnent dans les pertuis de la montagne. Hubert lui imposa silence :
— Ne provoque point la menée, dit-il d'un accent altéré ; si un de ceux qu'elle conduit t'entendait, nous la verrions revenir; et, grâce à Dieu, elle s'éloigne.
— Parce que la rafale de nuit disperse la brume, répliqua Baptiste tout à fait rassuré ; la voilà à cette heure qui redescend vers la vallée.
— G*est bon, interrompit brusquement le sagar; les mal-croyants ont des yeux pour ne point voir ! mais que Dieu nous protège 1 car ceci nous annonce quelque nouvelle épreuve.
— M'est avis que c'est un avertissement de pluie pour demain, reprit Baptiste, et plus tôt qu'on rentrera les foins sera le mieux : aussi je m*cn cours à Luvigny pour rassembler tout ce que je pourrai de bras et d'attelages.
— Seigneur 1 vous n'allez pas vous exposer par les chemins à cette heure I s'écria Charlotte, sérieusement alarmée.
Baptiste se retourna vers elle en souriant.
— N'ayez aucun souci, voisine, dit-il; si je rencontre la menée, le pire pour moi sera d'être mouillé; ce qui presse, c'est d'assurer la récolte.
11 était rentré pour prendre son chapeau et son bâton; la jeune fille voulut en vain le retenir, il ne répondit qu'en plaisantant ses frayeurs, et Hubert finit par interrompre les instances de sa sœur.
LE SaGAR des VOSGES 79
— Laisse ceux qui n'ont point de foi suivre leur sagesse, dit-il brusquement; le démon leur fera connaître sa puissance 1
— Le démon ne peut rien contre la volonté do Dieu,
répliqua Baptiste avec simplicité; le Créateur garde sa créature, et quand ma conscience est en repos, je le sens à mes côtés.
— Adieu donc, et que les mauvais esprits t'épargnent! dit le sagar d'un air mécontent.
— Adieu, et que le Christ vous protège 1 répliqua le jeune fermier.
Il échangea un regard avec Charlotte, et partit.
La jeune fille qui l'avait suivi jusqu'au seuil y demeura tant qu'elle put l'apercevoir dans la nuit. Lorsqu'il eut enfin disparu, elle prêta quelque temps l'oreille avec inquiétude, et, n'entendant rien que les rumeurs du vent dans les sapins, elle se décida enfin à rentrer.
Le lendemain avant le point du jour, grâce à l'active prévoyance de Baptiste, les prairies de la ferme étaient couvertes de travailleurs et de chariots qui se hâtaient de faire rentrer les foins. Bien qu'il ne plût point encore, le ciel était traversé par de longs convois de nuées qui venaient de l'ouest et obscurcissaient à chaque instant le soleil. Le jeune laboureur allait d'un groupe à l'autre, donnant un coup de main ou un bon conseil, et encourageant à faire diligence : aussi tous les foins furent-ils enlevés en quelques heures, et le premier tiers de la journée n'était pas encore écoulé lorsque les paysans, restés à la prairie, se réunirent pour charger la dernière charrette.
Dans ce moment, un des garçons de la ferme, nommé Guillaume, conduisit Baptiste à un jeune garçon qui lui apportait, disait il, un billet de M. Debruat le no-
].K SAGAK DES VOSGES 81
taire. Le fermier ouvrit la lettre, la lut sans avoir l'air de comprendre, puis regarda l'adresse.
— Au diable les cerveaux de lièvres I dit-il ; le billet n'est point pour moi, mais pour Hubert... S'il sait que je l'ai lu, il en sera chagriné.
— Eh bien doncl c'est-il si malaisé de le recacheter, fit observer Guillaume; donnez voir, je m'en charge.
— Qu'en veux-tu faire ?
— D'abord le remettre comme il était, dit le paysan en mouillant le cachet et le pressant avec son ongle... puis le donner à la Charlotte qui le portera ce soir au sagar.
— Soit, dit Baptiste.
Et il ajouta plus bas :
— Il le lira toujours assez tôt.
Cependant on s'occupait de préparer la dernière
charrette de foin. Des rubans et des ramées avait été
apportés pour l'orner selon l'usage ; les musiciens du
village venaient d'arriver, et l'on disposait le jeune
sapin qui devait être dressé, comme un mai, sur l'avant du chariot. Baptiste voyant l'horizon se noircir de plus en plus, hâta les préparatifs.
— Allons, ferme, mes chépés (i)\ dit-il aux hommes qui filaient la corde de foin destinée à envelopper et à retenir la haute charge ; jusqu'à présent la force du vent nous a sauvés, parce qu'elle a obligé les nuages à cheminer ; mais dès que la brise va mollir, le ciel nous tombera par morceaux.
— Sur ma foi! il y aura pour lors plus d'un bourgeois de pris 1 fit observer Guillaume ; car j'en ai vu ce matin une troupe qui montait la Maix, et il y avait dans le nombre pas mal de Mans hounots,
— Heureusement, ils trouveront là-haut la cabane de votre frère, Gbarlotte, dit Baptiste en se tournant vers la jeune fille qui décorait de rubans l'attelage.
— Hubei't est aujourd'hui sur les vovtons (2), répliqua celle-ci, et la porte du logis sera fermée.
(1) Ch.'ipeaux. C'est ainsi qu'on désiijne les hommes. (2} Espèces de ijlissoirs pour les traîneaux de bois.
— Eh bien, dans ce cas, il y aura ce soir plus d'une dentelle mouillée, reprit Guillaume ; voyez comme la poussière commence à rondier là-bas sur la route ? Le sotré bat sa femme ; elle ne tardera pas à pleurer, et alors, gare aux promeneurs I
— En voici qui ont l'air de se douter de la chose, dit Baptiste; car, si je vois bien, ils ont quitté le grand chemin et viennent de notre côté.
Une troupe de dames et d'enfants était, en effet, descendue dans la prairie qu'elle traversait en se dirigeant vers le dernier chariot. Elle était conduite par une grosse petite bourgeoise à qui son aplomb jovial, son air d'entregent et ses larges lunettes donnaient l'apparence d'un notaire de campagne en jupon. Guillaume la reconnut de loin.
— Sur ma vie, dit-il à Baptiste en baissant la voix, c'est madame Fournier 1
A ce nom, tous les yeux se retournèrent du côté de la nouvelle arrivante. Madame Fournier était une des grandes renommées du pays. Restée veuve de bonne
heure, elle avait continué le commerce de bois de son mari, soutenu deux procès, et établi trois filles sans que le temps, la résolution ou l'argent eussent jamais paru lui faire défaut. Depuis que ses affaires étaient passées aux mains de ses gendres, elle s'occupait bénévolement de celles des autres. On la trouvait toujours en route pour servir quelque voisin ; c'était elle qui faisait les ouvertures de mariage, aidait les ventes, procurait des domestiques, propageait les nouvelles recettes de conserves, et obtenait des lettres de recommandation pour les jeunes gens qu'on envoyait étudier à Strasbourg. Aussi avait-on recours à son obligeance dans tous les embarras de la vie pratique. Guillaume tira le jeune fermier par la manche, et, le prenant à part :
— C'est le bon Dieu qui nous amène ici la petite Providence, dit-il (en appelant madame Fournier du nom qu'on lui donnait dans le pays) : si vous lui parliez, elle peut vous faire avoir, do préférence à tout nuire, la location du fonds des Aunes.
— Pourquoi cela? demanda le fermier.
— Rapport qu'elle a rendu beaucoup de services au propriétaire, et qu'il n'a rien à lui refuser.
— C'est bon à savoir, dit Baptiste; en te remerciant, garçon.
Et il s'empressa d'aller au-devant de madame Fournier, qui, bien qu'elle l'eût vu seulement deux ou trois fois, le reconnut et le salua par son nom.
La petite Providence était cette fois en roule avec des étrangers à qui elle voulait faire voir les Vosges, et demanda si on n'avait point aperçu une troupe qu'elle et sa compagnie devait rejoindre près de la Maix. Le jeune fermier appela Guillaume, qui donna à la veuve tous les renseignements désirables. Les voyageurs qu'elle chercbait avaient traversé la prairie il y avait près de deux heures, et devaient être déjà dans la montagne. La petite bande parut déconcertée d'une pareille avance ; mais madame Fournicr ne fit qu'en rire.
— Eh bien, quoi! ils nous attendront! dit-elle de l'accent délibéré qui lui était habituel ; ne voilà-t-il pas un grand malheur? Allons, en route!
— J'ai peur que madame et sa société ne rencontrent la pluie avant ceux qu'elle cherche, fit ohserver Baptiste.
— Après? dit la vaillante veuve, nous crois-tu de sucre candi, et as-tu peur que nous ne fondions sous l'ondée? Allons, ajouta-t-elle en se retournant vers ses compagnes, retroussez vos robes et regardez à vos pieds, vu que la prairie est coupée de ruisselets.
— Que madame Fournier excuse, dit Baptiste ; mais si elle voulait monter avec son monde sur le chariot, nous la conduirions jusqu'à la ferme qui est près de la montagne, et ce serait autant de moins à faire à pied.
— Tiens, c'est une idée, reprit la veuve ; au fait, pourquoi ne pas tuer le chien avec ces braves gens? Allons, Mesdames, exercez-vous à nos prochaines ascensions en gravissant cette montagne de foin ; et vous, petits, vite, grimpez près du sapineau enrubané 1 La ralàotte va vous jouer une contredanse pour vous en-
courager.
L'orchestre du village, déjà placé au sommet du
LE SAGARDES VOSGES 87
chariot, où le violon et la clarinette cherchaient vainement à se mettre d'accord, ne se le fit pas répéter une seconde fois. Il partit brusquement, accompagné par les coups mesurés de la grosse caisse. Dames et enfants se hissèrent près de lui avec des efforts entrecoupés de grands éclats de rire, et le chariot prit le chemin de la ferme précédé des faneurs.
Madame Fournier, qui n'avait pas voulu profiter du véhicule, suivit à pied avec Baptiste. Elle interrogea d'abord le jeune homme sur l'état de sa ferme, puis sur ses projets et ses espérances. La conversation, commencée à haute voix au milieu des travailleurs, devint insensiblement plus intime; les deux interlocuteurs avaient ralenti le pas, et étaient demeurés en arrière. Guillaume, qui négligeait souvent ses propres affaires à force de s'occuper de celles des autres, abandonna le chariot et resta en arrière pour prêter Toreille ; mais le vent ne lui apporta qu'un murmure traversé de loin en loin par quelques mots isolés. Il constata seulement que Baptiste parlait avec chaleur, et que madame
88 LES ANGESDU FOYER
Fournier semblait lui faire certaines objections ; enfin les raisons du fermier finirent sans doute par la persuader, car elle tira de sa poche un carnet, écrivit au crayon quelques mots sur une feuille qu'elle déchira et remit au jeune homme. Celui-ci la remercia avec effusion et ramassa avec soin le billet dans la poche de sa veste. Gomme elle s'approchait, Guillaume l'entendit répéter d'une voix plus élevée :
— Surtout, point de retard.
Et Baptiste répondait :
— J'irai, Madame, j'irai ce soir... et que Dieu vous récompense!
— Pour sûr, il y a quelque grosse affaire sous jeul pensa le paysan ; peut-être la vente des foins de Baptiste... ou son mariage!... Oui, ça doit être plutôt son mariage!... Voilà un long temps qu'il montre de l'amitié à la sœur du sagar... Que le diable me tortille si je n'arrive pas à savoir ce qui en est... Pendant que je tâcherai de soutirer la chose au bourgeois, je vas lancer ma sœurlsabeau vers la Gharlotle, et il faudra
LKSAGARDESVOSGES 80
,bien qu'elle parle!... Il n'y a pas d'abord à résister à Isabeaii I elle vous arrache un secret du cœur aussi facilement qu'on vous déracine une laitue...
A ces mots, il rejoignit la troupe des faneurs, prit à part la grande Isabeau qui était en service à la ferme, lui communiqua ses doutes et lui donna ses instructions.
Pendant ce temps, le chariot poursuivait sa route; il arriva au logis de Baptiste, au moment même où les nuées, amoncelées à l'entrée du vallon, commençaient à se dissoudre en une pluie fine et pressée. Le jeune paysan engagea madame Fournier à attendre la fin de fondée avant de s'engager dans la montagne, et la veuve accepta.
On la conduisit avec sa compagnie dans la grange qui avait été ornée de rameaux verts, et ou une table était dressée pour la fête des fenaisons. Des places d'honneur furent données aux convives inattendus, tandis que les invités campagnards un peu surpris s'asseyaient à table silencieusement, et en se jetant l'un à l'autre des regards embarrassés. Mais madame Fournier les
eut bientôt mis à l'aise ; elle adressa la parole à tout le monde, et prouva à chacun qu'elle savait quelque chose de sa famille ou de lui-même ; si bien qu'au bout d'un instant l'assemblée entière reprit sa liberté et sa bonne humeur. Les chants, les éclats de rire, les cris d'inhhlhi (traduction du bachique évohé des anciens ) ne tardèrent pas à se croiser, à se confondre, et la gaieté, ce luxe des repas champêtres, alla croissant jusqu'à ce que madame Fournier, qui voyait le ciel s'éclaircir, eut annoncé qu'elle voulait se remettre en route.
On se leva alors de la table, et Baptiste déclara qu'il conduirait ses hôtes dans un de ses petits chariots jusqu'à l'ouverture du sentier de la montagne. La veuve s'y opposa d'abord, mais il lui fit à demi-voix une observation qui parut la décider.
Tous les invités étaient sortis de la grange pour voir partir la compagnie ! On prit congé l'un de l'autre avec des souhaits réciproques de bonheur ou de longue vie et en échangeant les saluts d'adieu jusqu'à
ce que le chariot eût disparu au tournant du chemin. Il y eut alors une sorte d'entr'acte dans les réjouissances de la journée. Tandis que les garçons enlevaient la table et préparaient les futailles vides qui devaient servir de tribune à la raldotte^ les filles vaquaient à quelques soins domestiques impossibles à négliger. La grande Isabeau alla finir de coisser une poignée de chanvre dont on avait besoin le lendemain. Charlotte prit une brassée d'herbe fraîche pour la génisse favorite de Baptiste, et la Françoise se prépara à balayer la grange qui allait être transformée en salle de bal.
— Vite, vite, les amies, dit-elle, le jeune maître va revenir dans un instant, et il faut que tout soit prêt pour qu'il nous fasse rondier.
— Oui, compte là-dessus I reprit Isabeau ; gage qu'il se passera plusieurs heures avant son retour I
— Pourquoi donc ? demanda Charlotte qui se retourna.
— Ah! pourquoi? reprit Isabeau d'un air malin,
parce que depuis quelque temps notre jeune maître est plus pressé de sortir que de rentrer.
- — Qu'est-ce qui le retient donc ? dit Françoise.
— Tiens ! elle le demande ! s'écria la coissense en riant ; ne sais-tu pas ce qui fait sortir les oiseaux de leurs trous, et les jeunes gens du logis ?
— Il a donc une préférence dans le pays ?
— Faut croire.
— Alors, il songe à s'établir ?
— Peut-être bien.
— Et tu ne sais pas qui il a choisi ?
— Je ne suis pas curieuse, répliqua Isabcau en jetant un regard de côté à Charlotte, qui était devenue trèsattentive et avait légèrement pAli.
— Ah bien 1 si c'est possible ! reprit Françoise : comment, ce sournois de Baptiste penserait à se marier sans avoir averti ?
— Isabeau . . . n'est point sûre. . . de ce qu'elle dit, fit observer la sœur du sagard'un accent ému.
— Tu crois ça, ma mie ? répliqua la coisseuse.
•— Alors tu sais le nom de la future ? s'écria Françoise.
— Pourquoi pas ?
— Gage que je le devine.
— Gage que non.
— Attends, reprit la jeune fille en appuyant le coude sur son manche à balaf, et se grattant le front comme pour réveiller sa mémoire... G'est-il la petite Marguerite ?
— Elle est promise au meunier.
— Alors la Catherine.
— Elle aime trop les rubans.
— Pour lors... Glaire Barrois.
— Fi l dit Isabeau ; crois-tu que notre maître voudrait entrer dans une famille mal famée ?
— Attends î j'y suis, interrompit Françoise en battant des mains ; c'est Ursule, la fille du sonneur de Luvigny.
Isabeau ne répondit rien.
— Est-ce donc vrai ? demanda Charlotte dont l'œil s'était arrondi, et dont les lèvres tremblaient.
— Pourquoi non? dit Isabeau, les yeux fixés sur la sœur de Hubert ; est-ce qu'Ursule n'est pas une honnête créature ?
— Dieu me garde... de dire le contraire, balbutia Charlotte.
— Est-ce qu'elle n*est pas mignarde.etbien disante ?
— Certainement.
— Sans compter que son père lui donnera une bonne dot.
— Alors, j 'ai deviné, reprit Françoise ; c'est Ursule. . .
— M'est avis que Charlotte pourrait vous l'apprendre au juste, répondit malicieusement Isabeau.
— Moi 1 s'écria la jeune fille qui n'était pas maîtresse de son trouble... je ne sais ce que vous voulez dire.
— Notre maître cause pourtant volontiers avec vous, reprit la sœur de Guillaume,; avouez qu'il vous a parlé de quelque chose.
— De rien 1 je vous jure... de rien... bégaya Charlotte, près de pleurer.
— Eh bien, il ne faut pas tant vous chagriner pour ça, reprit la grande Isabeau ; on dirait, ma pauvre filie, que vous avez le cœur gros...
— Vous êtes folle. . . Isabeau. . murmura la sœur de Hubert. . . Et moi. . . je perds là mon temps. . . à vous écouter.
Et, sans en attendre davantage, elle quitta brusquement les deux jeunes filles pour entrer dans l'étable.
Françoise la regarda partir d'un air étonné.
— Eh bien, eh bien I qu'est-ce qui l'a donc mordue ? dit-elle.
Isabeau fit un signe de tête en éclatant de rire.
— Tu n'as pas compris, grande innocente, s'écriat-elle; tu n'as pas compris que "c'est mon histoire de mariage qui lui a piqué le cœur.
— Ah bah 1 reprit Françoise étonnée.
— Je savais, moi, que je la forcerais à montrer son amitié pour notre maître, reprit Isabeau ; mais, pas moins, à voir son chagrin, il paraîtrait que leur mariage n'est point convenu comme le croyait Guillaume; je vas lui conter la chose ! faut qu'il tache de faire parler
96 LËSANGESDUFOYER
Baptiste... Ah! Jésus! ma pauvre fille! c'est-il une dure chose de vivre avec des gens qui se cachent de vous ; vrai, ça serait pour en tomber malade si on était seulement un tantinet curieux.
Les deux jeunes filles n'eurent point le loisir d'en dire davantage. Les sons du violon et de la clarinette venaient de faire entendre leur joyeux appel ; toutes deux se hâtèrent de laisser là leur chanvre et leur balai pour s'occuper de leur toilette et rejoindre à la grange les autres invités.
Pendant que l'on dansait à la ferme, madame Fournier avait rejoint, sur les pics qui avoisinent le lac, la troupe des voyageurs auxquels cllcavait donné rendezvous.
L'alternalivc des ondées et des pleins soleils qui se
LESAGARDES VOSGES 97
succédaient d'instants en instants variait à l'infini les aspects de la montagne. On eût dit les décors mobiles d'un immense panorama, où les jeux de la lumière et de l'ombre, de l'atmosphère limpide et des brumes flottantes, amusaient sans cesse le regard. Mis en goût par la variété du paysage et par des obstacles qui suffisaient pour réveiller l'activité sans la fatiguer, nos touristes s'abandonnèrent à toutes leurs fantaisies, franchissant les ravines sur des troncs d'arbres jetés en guise de pont, se laissant glisser le long de pentes abruptes, gravissant avec effort les sentiers perdus, et ne trouvant dans l'obstacle ou la chute que l'occasion d'un redoublement de gaieté.
Ils atteignirent ainsi, de plateaux en plateaux, les bosquets de sapins les plus élevés, et s'y établirent avec les provisions apportées. Le repas, égayé par les oublis inévitables, les incidents inattendus, les lazzis des convives, se prolongea jusqu'au moment où le soleil commença à descendre derrière les sommets. L'ombre des
arbres, qui s'allongeait dans la clairière, avertit enfin
les voyageurs de songer à la retraite. On réunit les paniers, les fusils, les ombrelles, et les dames regardèrent à leurs pieds, avec une certaine inquiétude, les sentiers tournoyants par lesquels il fallait descendre. Mais madame Fournier les rassura en leur montrant à droite une ravine qui servait à l'exploitation des bois coupés sur les cimes les plus élevées.
— Je vous ai laissé grimper à pied pour prendre de l'exercice, dit-elle; mais il faut que vous connaissiez tous les modes de locomotion dans nos montagnes. Il y a là un vovion par lequel les bûcherons laissent glisser leurs schlittes ; nous allons en profiter. Après être montés comme des chèvres, nous descendrons comme des bûches 1 En route donc, et qui m'aime me suive 1
La troupe entière prit le chemin de la ravine, au haut de laquelle ils trouvèrent plusieurs bûcherons occupés à entasser les bois coupés dans la montagne et à les charrier vers la plaine. Un de ces chemins nommés vovion avait été tracé dans la ravine même. Il était composé d'une série de marches formées de rondins régu-
lièrement espacés et retenus au moyen d'un piquet à chaque extrémité. Le bois que l'on voulait descendre par cette voie était chargé sur une sorte de traîneau ou schlitte, à l'avant duquel s'asseyait le conducteur, qui modérait la précipitation de la descente en appuyant alternativement chaque talon sur Tune des marches du vovton.
La vue de cette rustique voiture et de la roideur de la descente effraya d'abord quelques-unes des voyageuses; mais madame Fournier les rassura en affirmant qu'il n'y avait rien à craindre avec un schlitteiir expérimenté.
— En voici un, ajouta-t-elle, qui a l'air d'un des sept sages de la Grèce, et qui doit avoir plus de raison dans son cervelet qu'on n'en trouverait dans toutes nos cervelles ; nous serons aussi en sûreté sur son traîneau que dans la diligence de Colmar.
Celui qu'elle désignait ainsi n'était autre que maître Hubert, dont la schlitte venait d'atteindre le plateau supérieur, et qui se préparait à la recharger. La veuve
l'arrêta du geste et lui demanda s'il ne pouvait les prendre au lieu des rondins, et les descendre jusqu'à la vallée par le vovton. Hubert répondit laconiquement qu'il y avait huit places sur le traîneau, et nos voyageurs s'y assirent de leur mieux, non sans quelque inquiétude de la part des dames qui se hasardaient pour la première fois sur ces glissoires vosgiennes. Aussi quand le traîneau partit poussèrent-elles un cri, moitié de frayeur, moitié de surprise : madame Fournier leur imposa silence.
— Eh bien ! eh bien î qu'est-ce que c'est? dit-elle, va-t-on faire les petites maîtresses? Que craignez-vous?
— Nous allons nous briser! répondirent plusieurs voix.
— Allons doncl il n'y a aucun danger; demandez plutôt à notre schlitteur.
— Pour le chargement, non, répondit Hubert ; le conducteur est seul exposé.
— Au fait, s'il arrive à ne plus être maître du traîneau, il peut se briser un membre, objecta quelqu'un.
Le frère de Charlotte fit un signe négatif.
— Personne ne se brise de membres sur le vovton, répliqua-t-il ; quand la schlitte vous emporte, elle vous aplatit au premier tournant contre un arbre ou un rocher.
— Et cela arrive souvent ?
— Assez pour faire chaque année des veuves et des orphelins, j'en sais quelque chose, moi.
— Que voulez-vous dire ?
Hubert montra, à l'un des détours du vovton, un pin gigantesque.
— Voyez-vous cet arbre? demanda-t-il.
— Sur lequel est clouée une croix ^
— Oui.
— Eh bien ? '
— C'est là que mon père a été tué.
Les voyageurs poussèrent une exclamation.
— Y a-t-il longtemps ? demanda madame Fournier.
— Dix-neuf années au prochain hiver, répliqua le
sagar
— Mais comment l'accident est-il arrivé?
— Gomme ils arrivent toujours par la malice du démon, et faute d'écouter les avertissements d'en haut I Les signes n'avaient pas manqué au père t Depuis trois jours il s'était entendu appeler plusieurs fois dans la montagne et avait reconnu la voir de notre défunte mère. Comme il descendait le vovton, des chandelottes s'étaient mises à courir devant lui et avaient glissé sous terre au pied du grand pin ; il sentait ses membres brisés, sa tête lourde, il lui semblait qu'un poids invisible pesait sur lui ; c'était la mort qu'il portait.
— C'est-à-dire qu'il était malade ? reprit madame Fournier.
Hubert sourit ironiquement.
— Oui, répliqua-t-il , c'est là ce que certains lui disaient ; tandis que d'autres lui répétaient : — Prends garde, Hubert ! il y a quelque chose dans l'air contre toi. — Le père croyait comme eux; mais il fallait gagner le pain de la journée : si bien qu'il continuait à descendre le bois dans le val I Un soir donc qu'il sentait
le fardeau encore plus pesant que d'habitude, il s'élança sur le vovton en grande presse de finir la journée... Il faisait nuit close... tous les bûcherons étaient rentrés... Mais Toilà qu'au milieu de la descente, mon père entend derrière lui le bruit d'une schlitte qui glissait diï haut de la montagne ! Il se retourne et ne voit rien..» Cependant le bruit augmentait; il avait l'air de s'approcher; il arrivait comme le tonnerre... Tout à coup mon père sent ses jambes plier ; sa schUtte, poussée par une main invisible, se précipite, l'emporte et va l'écraser contre le pin. Quand on le retrouva, quelques heures plus tard, il vivait encore ; il put raconter ce qui lui était arrivé. Puis il me dit : — Ne néglige jamais les avertissements, Hubert. . . — Ce fut son dernier mot ; il se retourna pour embrasser le crucifix, et ferma les yeux jusqu'au jugement dernier.
— Et vous avez sans doute suivi son dernier conseil ? demanda un des voyageurs qui étudiait avec curiosité la physionomie du sagar.
— Autant que je l'ai pu, répondit Hubert ; mais les
signes ont beau vous mettre en défiance, il faut obéir à la nécessité.
— J'espère que vous n'avez pas aujourd'hui de mauvais pressentiments, l'ami ? dit madame Fournier en souriant.
Le Yosgien secoua la tête sans répondre.
— Vous nous avez déclaré vous-même, ajouta la veuve, qu'ii n'y avait pas de danger.. ♦
— Pour ce que porte la schlitte, acheva Hubert, non, non ; les mauvais présages ne sont pas pour ceux que je conduis.
— Alors ils sont pour vous ?
— Possible.
— Avez-vous donc eu, comme votre père, des avertissements ?
— Possible.
— Lesquels?
Hubert ne répondit pas sur-le-champ.
— C'est inutile à dire pour ceux qui n'ont point la foi, répliqua-t-il enfin.
— Bah I je parie savoir ce que c'est, reprit madame Fournier en se retournant vers ses voisins de schlitte ; il aura trouvé sa cognée le tranchant entré dans la terre, ou entendu sur la montagne la fameuse menée d'Hellequin.
Le schlitteur fit un mouvement.
— Qu'est-ce que je vous disais? continua la veuve en baissant la voix; tous ces braves bûcherons ont la cervelle troublée de fantaisies diaboliques. Il semble que ce ne soit pas assez pour eux de lutter contre la misère, la fatigue et le danger; ils rêvent encore une armée d'ennemis invisibles.
— Ce qui m'étonne, objecta une des voyageuses, c'est qu'après l'accident de son père, notre conducteur ait pu choisir la môme profession.
— Et qu'il n'ait pas préféré vivre dans la plaine, ajouta sa voisine.
— Cette vie des coupeurs de bois paraît si rude I
— Et celle des laboureurs si douce !
— Ah! vous pensez à maître Baptiste, notre jeune fermier de ce matin, s'écria madame Fournier.
— Vous le connaissez? demanda la première interlocutrice.
— Par ses cousins, qui ont des terres près de notre village.
— C'est un gai compagnon, fit observer la voyageuse.
— Et un cœur d'or, ajouta la veuve : aussi j'espère avoir pu lui rendre ce matin un petit service.
— Au fait, ne vous ai-je pas vu lui remettre un billet ?
— Précisément, pour le notaire de Luvigny.
— M. de Bruat? interrompit Hubert, qui avait tout entendu.
— Juste ! dit madame Fournicr ; il doit y être allé sur-le-champ, vu que l'aiTairc pressait.
— Et cette affaire... reprit le schlitteur avec une sorte d'inquiétude, Madame la connaît?
— Parfaitement, l'ami, répliqua la veuve ; seulement madame n'en parle pas, vu que Baptiste lui a demandé le secret.
LE SAGAR DES VOSGES tW
Hubert ne répliqua mot ; mais son front se plissa et ses lèvres se serrèrent. Evidemment un soupçon douloureux lui était entré dans l'esprit.
Pressé sans doute de l'éclairer, il accéléra la course du traîneau qui se mit à glisser comme une avalanche le long de la ravine. Par instants, d'autres schlittes chargées de bois apparaissaient au penchant d'un des vovtons qui sillonnaient en tous sens la montagne, arrivaient comme l'éclair, et passaient avec le cri d'avertissement ou le salut de bonne chance du conducteur. Madame Fournier et sa compagnie atteignirent ainsi rapidement le pied de la montagne, où elles se séparèrent du sagar, après l'avoir généreusement payé de sa peine.
Hubert reçut l'argent sans y prendre garde, tira sa schlitte à l'écart, et prit sur-le-champ le chemin de la ferme.
Lorsque Hubert arriva à la ferme, le jour touchait à son déclin ; la fête était dans tout son éclat, et la rakiotte faisait retentir la grange de ses aigres symphonies.
Le sagar s'arrêta, un peu embarrassé de taire son entrée au milieu du bal, et chercha du regard quelqu'un à qui il pût s'adresser.
Au même instant une jeune fille à demi-cachée derrière la meule de foin achevée le jour même, se retourna et l'aperçut ; c'était Charlotte qui venait de s'échapper de la fête pour soulager son cœur gonflé de larmes. Elle essuya rapidement ses yeux, refoula ses soupirs, tâcha de reprendre l'air calme et confiant qui donnait à son visage l'influence reposante d'un ciel serein, et s'avança vers son frère avec un sourire.
En la reconnaissant, Hubert fit un geste de satisfaction, courut à elle, et, sans prendre garde à son trouble, il lui demanda précipitamment et à demi-voix où était Baptiste. Charlotte lui répondit qu'il était rentré un instant pendant les danses, mais qu'il venait de repartir de nouveau.
— Et sais-tu où il est allé ? demanda le sagar.
— Je crois, balbutia la jeune fille, qu'il a pris... par la route de Luvigny.
— C'est cela, murmura Hubert ; il sera retourné chez maître Debruat.
— Le notaire I répéta Charlotte dont le visage s'illumina; le croyez-vous, mon frère?... Ah I si c'était possible I
— J'en suis sûr, reprit Hubert avec agitation ; il doit lui remettre une lettre.
— Ah I vous me rappelez ! interrompit la jeune fille qui fouilla dans son corsage ; on en a apporté une pour vous.
— Pour moi? donne!
— Maintenant, je me souviens qu'elle est envoyée par le notaire.
Le sagar, qui avait parcouru le billet, ne put retenir une exclamation.
— Oui, s'écria-t-il, que l'enfer le confonde 1 c'est bien de lui, et c'est ce que j'attendais! les avertissements n'avaient pas menti ; la malédiction est sur moi.
— Qu'y a-t-il donc encore? demanda Charlotte effrayée.
— Ce qu'il y a 1 répéta Hubert les dents serrées. Eh bien... tu ne devines donc pas, malheureuse?... Il y a que nous sommes de ceux, qui sèment du froment et ne récoltent que de la litière ! que tous nos elîorls ne rapportent que fatigue, et toutes nos espérances que regrets ! Il y a que le notaire me refuse le fonds des Aunes. . . vu qu'il aura trouvé sans doute un meilleur fermier.
— Jésus! encore un malheur I dit Charlotte en laissant couler ses larmes, un peu pour le chagrin avoué par son frère, beaucoup pour celui qu'elle cachait elle-même.
— Oui, répéta Hubert qui relisait la lettre... Il me dit que je n'offre pas assez de garanties... que les terres pourraient souffrir entre mes mains... qu'il aime mieux les confier à un laboureur I Oh 1 je comprends, je comprends ; quelqu'un de ceux qui voulaient la ferme lui auront parlé contre moi !.. On lui aura répété que je n'avais ni argent, ni bonne volonté, ni vaillantise !... qui sait môme si on ne m'aura pas fait une méchante renommée.
Charlotte se récria.
— Ah ! qui pourrait avoir tant de mauvaiseté ? dit-elle.
— C'est ce que je saurai, murmura Hubert en repliant la lettre et la glissant dans la poche de son gilet. Par les plaies du Christ! je connaîtrai mon ennemi.
— Mais comment ? demanda la jeune fille.
— J'irai consulter la Marcou.
— Quand cela ?
— Tout de suite.
Charlotte parut frappée d'un trait de lumière.
— J'irai avec vous, dit-elle; moi aussi je veux lui parler.
— En route alors, reprit le sagar.
Et, sans se retourner vers la ferme où la musique et les cris de joie continuaient à se faire entendre, il se dirigea avec Charlotte vers le village dont le clocher pyramidait au loin dans les brumes du soir.
La route se fit en silence. Hubert repassait dans son esprit tous ses projets formés et détruits. Il s'arrêtait
Ii2 LES ANGES DU FOYER
avec une complaisance amère sur son nouveau désappointement; il en cherchait la cause et en désignait l'auteur ; il avivait sourdement sa colère en se promettant tout bas une vengeance qui pût le soulager enfin de tant d'échecs immérités. Charlotte, de son côté, pensait aux confidences d'Isabeau, passant tour à tour d'un doute à un autre, et ne pouvant ni repousser ni accueillir l'espérance.
Quand ils arrivèrent au village la nuit était close. Le sagar connaissait la cabane de la Marcou, et s'y rendit directement.
Elle était bâtie à l'écart, précédée d'une petite cour fangeuse que défendait un mur en pierre sèche, et désignée de loin par la carcasse d'une tôte de cheval plantée au sommet du toit comme talisman ou comme épouvantai!. La Marcou exerçait ostensiblement une profession étrange dont l'exercice est particulier aux Vosges, celle de jeteuse de Hards : mais on la soupçonnait d'y joindre une sorcellerie moins innocente et enseignée parle démon. Les vieillards, qui avaient conservé le
souvenir des traditions, ne manquaient pas de faire remarquer qu'elle fuyait la société des femmes pour celle des chépés ; qu'on la voyait conduire sa vache à l'abreuvoir, un balai à la main, et qu'elle avait sur le visage les neuf signes du sabbat. Aussi Charlotte parutelle un peu saisie en apercevant la cabane isolée. Elle ralentit le pas et demanda à demi-voix à son frère s'il n'était point bien tard pour consulter la sorcière: mais Hubert éprouvait une impatience mêlée de colère, qui l'aurait fait tout braver. Il continua sa route, sans répondre, traversa la cour et alla frapper à la porte de la Marcou.
Après un moment, une voix cria de l'intérieur :
— Entre, sagar I Je t'attendais.
Hubert tressaillit, et sa sœur devint pâle.
— Elle vous a reconnu sans vous voir ! dit-elle tout bas.
— C'est preuve qu'elle saura me dire ce que je veux savoir, répliqua Hubert, chez qui la curiosité dominait l'effroi. Et il entra.
La Marcou était une vieille femme de grande taille, aux traits durs, et dont les cheveux gris retombaient épars des deux côtés de son étroit bonnet. Hubert la salua avec une politesse circonspecte.
— Te voilà enfin, dit la jeteuse de liards en fixant sur lui un regard perçant ; tu as eu grand'peine à venir consulter la Marcou.
— Faut croire que je n'avais rien à lui demander, répliqua le sagar, qui s'efforçait de garder son air d'assurance.
— Ou plutôt que tu avais peur pour ton âme, dit la vieille avec amertume; car il y en a qui me soupçonnent de mauvaise magie... comme s'ils ne me voyaient pas fréquenter l'église, et comme si je n'avais pas chez moi les bonnes figures et l'eau sanctifiée î
En prononçant ces mots, elle indiquait du regard une image grossière collée au mur, près d'un de ces petits bénitiers de faïence surmontés d'une croix. Hubert s'inclina en signe de respect, mais parut embarrassé. La demande qu'il voulait faire à la Marcou rele-
vait bien un peu de ce qu'elle venait d'appeler la mauvaise magie, et il commença à craindre que la sorcière ne s'en tînt pour offensée. N'osant donc la faire de prime abord, il la pria, après quelques instants d'hésitation, de jeter le Uarcl pour lui faire connaître le moyen de vaincre la mauvaise chance qui le pour suivait.
— Soit fait selon ton désir, dit la vieille, au nom de Dieu et en ta propre intention.
Elle referma alors la porte au verrou, prit un plat de terre qu'elle remplit d'eau, fit le signe de la 'croix, murmura quelques conjurations; puis, la main gauche appuyée sur le balai et un genou en terre, elle se mit à murmurer à voix basse h. litanie des saints, en jetant à chaque nom, dans l'eau consacrée, un liard qui lui rejaillissait dans la main. Enfin, au nom de saint Jean, le liard s'élança par-dessus son épaule, et alla rebondir à la muraille.
Aussitôt elle se redressa.
— Tu as la réponse, dit-elle à Hubert; le liard t'or*
donne de faire un pèlerinage à la chapelle de Saint- Jean ; et, comme il a ressautô cinq fois, il t'avertit de présenter les cinq offrandes, c'est-à-dire la cire, la toile, l'argent, les œufs et les oignons.
— Est-ce tout? demanda le sagar.
— Sauf une messe que tu ajouteras au commencement de chaque saison.
Hubert la remercia, et lui mit dans la main une pièce d'argent. Le don était sans doute plus riche qu'elle ne s'y attendait, car ses trais durs s'éclairèrent, et elle sourit au frère de Charlotte.
— Bien, bien, dit-elle en faisant disparaître la pièce de monnaie ; celui qui récompense sera récompensé. Suis l'ordre du liard, et le mauvais sort qu'on a jeté sur toi s'en ira en fumée.
— C'est donc vrai qu'on me l'a jeté ? demanda le sagar.
La vieille fit un signe aiïirmatif.
— Et que j'ai un ennemi qui me poursuit pour prendre tout mon bonheur ?
— Tous les chrétiens en ont un, répliqua la sorcière.
— Mais on peut le connaître, ajouta Hubert plus bas ; vous avez ce pouvoir, la Marcou ?
Elle voulut protester.
— Vous l'avez, interrompit-il avec énergie ; l'anabaptiste qui est mort il y a un an vous a légué le miroir de magie où l'on peut voir celui qu'on cherche, voleur ou ennemi ! Laissez-moi y regarder, et ceci vous appartient.
Il présentait tout l'argent remis par madame Fournier et sa compagnie : les yeux de la vieille femme étincelèrent.
— Tout ! répéta-t-elle en allongeant ses doigts crochus comme des serres de vautour.
— Tout ! dit le sagar qui faisait sonner les pièces dans le creux de sa main.
— On ne peut te résister, mon fils, s'écria la vieille ; donne, donne 1
— Quand j'aurai vu, répliqua Hubert qui retint
l'argent avec une certaine méfiance.
— Viens donc, dit la Marcou ; mais là, au fond : le miroir ne peut être vu par deux êtres baptisés à la fois.
Elle entraîna le sagar aux pieds du lit, derrière un grand rideau de coutil bleu, tandis que Charlotte restait assise à la môme place et toute saisie. Il y eut une assez longue pause pendant laquelle la sorcière se mit à murmurer des paroles confuses.
— Vois-tu ? demandait-elle par intervalle.
— Pas encore, répondit Hubert.
Mais tout à coup il poussa un cri :
— Je vois 1 je vois! dit-il. Ah! damnation ! je m'en doutais.
— Ne le nomme pas, ou tout est perdu ! interrompit la sorcière.
— Non, non ! s'écria le sagar, vous avez raison ; mais je l'ai vu, j'en suis sûr; c'est lui... Prenez, prenez la Marcou î Ah ! j'en sais assez maintenant 1
Il avait jeté l'argent dans le tablier delà vieille, et se précipita hors de sa cabane. Charlotte effrayée s'élança sur ses pas ; mais il avait déjà disparu.
Il courait vers Luvigny, dans une sorte d'égarement de rage, en murmurant des mots entrecoupés.
— Lui! toujours lui! répétait-il... Partout avant moi pour me dépouiller I... L'autre année, c'étaient les bois de la petite Combe qu'il m'enlevait... puis ça été l'entreprise de charroi pour la fabrique... aujourd'hui, c'est le fonds des Aunes I .. En voilà assez!... Tant qu'il sera là, le mauvais sort me tiendra à la gorge... La Marcou l'a bien dit... Par la vraie croix I il faut en finir!
Gomme il prononçait ces derniers mots, il arriva devant la porte du notaire et heurta quelqu'un qui venait de passer le seuil. Son nom répété avec une expression joyeuse lui fit relever la tête : c'était le jeune fermier.
A sa vue il poussa un cri.
— Toi! dit-il en serrant son bâton. Ah ! c'est le bon Dieu qui te met sur mon chemin ! D'où viens-tu ?
— Ne le voyez-vous pas, répliqua gaiement Baptiste; je viens de chez M. Debruat.
— Payer la ferme du fonds des Aunes, n'est-ce pas? s'écria le sagar.
— Tiens I vous savez la chose I répliqua le fermier.
— Et tu as réussi ? demanda Hubert, la voix étranglée.
— Voilà le bail 1 s'écria joyeusement Baptiste en agitant un papier plié en quatre.
Le coupeur de bois recula. p
— Par le vrai Dieu I tu n'en profiteras pas 1 s'écriat-il hors de lui.
Et, levant à deux mains son bâton de houx, il en asséna au jeune homme un coup terrible. Baptiste tomba tout étourdi.
Hubert allait redoubler, quand Charlotte se précipita entre eux avec un grand cri, et jeta ses deux bras au cou de son frère. Celui-ci fit un elTorl pour se dégager.
— Laisse, répétait-il, fou de colère; sur ta vie, laisse? Il faut que j'en finisse avec le brigand...
— Ecoutez-moi 1 répondait la jeune fille qui conti-
nuait à le retenir... Hubert... malheureux ! que t'a-til fait?
— Tu le demandes, s'écria le sagar, quand il vient de m'ôter ma dernière espérance... le bail du fonds des Aunes.
— Moi ! dit Baptiste qui revenait à lui. Hélas 1 pauvre cher homme I je vous l'apportais.
Le sagar se retourna.
— Que dis-lu là ? demanda-t-il en tressaillant.
— Je dis, reprit le fermier, qu'après avoir lu, par erreur, le billet qui vous refusait le fermage, j'ai heureusement rencontré une brave bourgeoise qui connaissait M. Debruat, et qui a consenti à lui écrire ; si bien qu'il m'a accepté pour caution, et que je courais vous porter votre titre de fermier du fonds des Aunes.
Il tendait le papier timbré à Hubert qui le prit machinalement, s'approcha de la fenêtre du rez-de-chaussée, à travers laquelle brillait la lampe du notaire, et lut son nom en tête de l'acte.
Là où il avait soupçonné la concurrence achar-
née d'un voisin, il n'y avait eu que le zèle d'un ami.
Le reste se devine sans que nous ayons besoin de le dire. Après les témoignages de repentir du sagar, et le généreux pardon de Baptiste, tous deux regagnèrent la ferme, où l'explication se compléta. Le jeune homme avoua à Hubert que son dévouement, dans toute cette affaire, n'avait point été aussi désintéressé qu'il pouvait le croire, et qu'il avait surtout voulu, en servant le frère, s'assurer l'amitié de la sœur. Charlotte, saisie de ce bonheur inespéré, se jeta dans les bras du sagar , qui tendit les deux mains à Baptiste en maudissant la sorcière dont les mensonges avaient failli les perdre tous. Mais le fermier l'arrêta.
— Pardonnez-lui, dit-il doucement ; clic est vieille, elle est pauvre, et vous l'avez tentée! La vraie cause de tout le mal est dans l'idée que les hommes peuvent connaître ce que Dieu a voulu cacher. Croyez-moi, mon frère, ne vous inquiétez plus de visions ni de sorcières ; contentez-vous de vivre honnêtement sous les
commandements du Maître du ciel et de votre conscience.
— Pour ma part, c'est ce que je ferai désormais, ajouta Charlotte en riant, ne fut-ce que pour éviter l'application du proverbe de la montagne, qui dit « qu'il faut moins se méfier des esprits que des gens qui n'en ont pas. »