‹ Les anges du foyerChapitre 2 sur 16 · LES · texte numérisé non relu

LES

RAMASSEURS DE TRAINES

On donne le nom de traînes à ces menus bois qui forment la lisière des forêts : ajoncs épineux, cépées rabougries, branches de taillis desséchées ou rompues par le vent, et que l'usage permet aux pauvres de ramasser pour leur chauffage d'hiver.

Qui n'a rencontré, dans le voisinage des bois, quelque vieille femme chargée d'une de ces bourrées liées d'une hart de genêt, et se reposant à la pente de quelque fossé? Ce fardeau, qu'elle transportait avec grande

sueur et grande fatigue, avait demandé un long travail. Il avait fallu chercher l'un après l'autre ces rameaux de bois mort, les détacher avec la serpe, y joindre les broussailles qui bordent les fourrés, se déchirer à toutes les ronces et enfoncer dans toutes les ravines; car le ramasseur de traînes n'a droit qu'au glanage ; les rebuts seuls lui appartiennent; partout où l'arbre est vivant et de belle venue, il faut qu'il passe, s'il ne veut s'exposer aux réprimandes du garde. Mendiant de la forêt, il va prenant çà et là ce que le maître dédaigne, et picorant, pour les noires soirées de décembre, un peu de lumière et de chaleur.

Il faut avoir vu ce fagotage du pauvre dans les bois pour bien comprendre la fable du bûcheron appelant la mort à son secours. Rien de triste comme ce labeur solitaire, au milieu des grands arbres qui entrechoquent leurs branches décharnées, et de ce profond silence interrompu par les seuls coups d'une serpe ébréchée. Le vent gérait sourdement dans le couvert; une bruine glacée pleure le long des troncs ; la terre détrempée

s'enfonce SOUS les pieds du fagoteur épuisé; et s'il s'asseoit un instant, à bout de vigueur, s'il cherche à l'horizon le toit de sa cabane pour reprendre courage, il n'aperçoit que les sombres voûtes de la forêt qui s'entre-croisent et se succèdent, ou les longues avenues désertes au bout desquelles s'encadre un coin de ciel pluvieux.

Le hasard nous conduisit, il y a quelques années, dans un carrefour de vente où nous rencontrâmes deux de ces ramasseuses de traînes qui fagotaient en commun. C'étaient des femmes déjà vieilles (deux sœurs, comme nous l'apprîmes bientôt), venues là de leur hameau, éloigné de plus d'une lieue, pour se procurer le bois de la semaine.

La plus jeune se plaignait amèrement de sa misère et de sa fatigue, tout en tordant les branches vertes dont elle se préparait à lier une énorme bourrée.

— Allez donc, jour de malheur î disait-elle, parlant à la plus vieille comme si elle se fût parlé à elle-même. Rien n'y manque, ici et là-bas I Dans la futaie, c'est la

pluie qui vous gèle ; au logis, c'est la faim qui vous talonne. Pourrais-tu me dire, toi, pourquoi nous sommes nées?

— Tu lésais bien, répondit doucement l'autre, qui continuait à élaguer les branches mortes : nous sommes nées pour faire de notre mieux ce que la nécessité nous commande.

— Et si je ne veux pas, moi? reprit aigrement la première ; est-ce que j'ai demandé de vivre 1 Je ne suis donc pas la fille de Dieu, comme les autres, pour qu'il me traite si durement?

— Dieu ne prend pas notre conseil, fit observer la vieille femme d'un accent pénétrant ; il voit le monde de son œil, et il a tout réglé selon sa sagesse, tandis que nous autres nous ne savons rien. Crois-moi, pauvre fille, apaise ton cœur; ne te révolte pas contre ce qui doit être, et puisque nous sommes venues au bois pour fagoter, achève paisiblement ton ouvrage; le Maître fera le sien.

Elles continuèrent à discuter ainsi quelque temps,

LES BÂMASSEURS DE TRAINES 129

l'une toujours en plainte, l'autre toujours soumise, et toutes deux me prenant à témoin pour s'appuyer de mon avis.

Cependant le fagot avait été achevé et charge sur les épaules de la vieille. Je les suivis en les interrogeant. Leur histoire n'avait rien qui la distinguât de mille autres histoires. L'aînée était veuve, la jeune avait vieilli dans le célibat; toutes deux se trouvaient pauvres, sans famille, et vivant, comme les oiseaux du ciel, de ce que chaque jour apportait à leur faim. Celle qui avait été épouse et mère acceptait silencieusement la dure épreuve, et portait la vie comme son fardeau de traînes^ avec une vaillante patience ; l'autre, au contraire, sevrée de toutes les joies, semblait retourner sans cesse vers la terre un regard irrité, et lui réclamer une part d'héritage dont elle se sentait frustrée.

Nous atteignîmes, en causant, la lisière du bois.

Comme nous nous engagions dans le chemin creux qui conduisait au village, trois enfants, dont l'aîné pouvait avoir sept ans, vinrent à notre rencontre.

Chacun d'eux portait serré contre sa poitrine un petit paquet de menues branches glanées, brin à brin, sur la route.

Dès qu'ils aperçurent les ra masseuses de traînes, tous trois accoururent, et se mirent à recueillir les fétus qui tombaient de loin en loin du fardeau de la vieille femme.

Je lui demandai ce que c'était que ces enfants. — De pauvres orphelins, dit-elle avec compassion ; leur grand'mère prenait soin d'eux ; mais voilà six mois que ses pieds refusent de marcher et qu'elle est clouée sur la paille, si bien qu'à cette heure ce sont les petits qui la soignent, vous comprenez comment! Ça n'a rien, et ça vit d'aventure, sous la garde de la Providence. Les voisins donnent tantôt un morceau de pain, tantôt une poignée de farine ; et, vu que les innocents sont encore trop petits pour aller au bois, ils ramassent, comme vous voyez, les restes des pauvres gens.

En parlant ainsi, la bonne vieille feignait de recharger son fardeau, et faisait tomber quelques branches

que les enfants se hâtèrent de relever. Elle me regarda en souriant.

— Monsieur voit qu'on a ses pauvres, dit-elle à demi-voix; les chères créatures se chaufferont ce soir !

Et, tout en continuant, elle se mit à briser, dans le fagot, les rameaux à portée de sa main, et à les semer sur la route, tandis que sa sœur, complice du généreux subterfuge, ramassait elle-même les débris elles remettait aux enfants.

Toutes deux continuèrent ainsi jusqu'au bout du sentier, où les trois petits se préparèrent à rejoindre leur cabane. La plus jeune sœur réunit alors leurs glanes^ et, voyant que tout pouvait tenir dans ses deux mains :

— Eh bien donc I les innocents n'en auront pas pour une flambée, dit-elle. Sur mon baptême, Jeanne, ce serait pitié de les renvoyer ainsi chez leur mère-grand; voyons, pas de ladrerie, jetez votre fascine à terre, que nous leur fassions une part.

La veuve ne se le fit point redire ; le fagot fut délié,

et la jeune sœur fabriqua elle-même une fascine proportionnée à la taille du plus grand des garçons; elle la lui chargea sur l'épaule, lui recommanda d'en être ménager, et le renvoya avec un souhait d'heureuse santé pour la malade.

Cette bonne action sembla dissiper sa sombre humeur. Elle prit à son tour le fardeau, l'enleva en s'aidant de la serpe, et dit avec une gaieté ironique:

— C'est pourtant vrai que l'on est récompensé du bien qu'on fait aux pauvres 1 Voilà que la bourrée qui vous faisait souffler d'ahan ne me pèse presque plus rien.

— Ce n'est pas seulement la bourrée qui est plus légère, lui dis-je à demi-voix, c'est aussi votre cœur que la bonne action contente et soulage.

Elle s'arrêta court, me regarda fixement, et s'écria d'une voix trcs-émue :

— Ah 1 Jésus, vous dites, comme ma sœur, monsieur, et je crois que vous avez raison. Ce que c'est ce-

pendant! pour nepastant sentir sa misère, il suffit de faire l'aumône.

Je me suis souvent rappelé depuis ce mot simple et touchant. Oui, la joie de secourir les autres nous fait oublier nos propres privations. Gomment ne pas se trouver riche quand on peut donner ?

Aussi, quelle générosité parmi les pauvres 1 Gomme ils sont prompts à acheter, par le sacrifice d'une part de ce qu'ils possèdent, cette joie de protéger qui semble interdite à leur indigence I Lorsque le choléra-morbus décimait la population de Paris, un ouvrier et sa femme furent frappés presque en même temps, et laissèrent un jeune enfant encore au berceau. Un voisin, qui n'avait lui-même d'autres ressources que son travail, se présenta pour l'adopter. Des gens dont la prudence paralysait la pitié lui firent quelques observations.

— Bah ! dit l'ouvrier en prenant l'orphelin dans ses bras, je ne risque jamais que la moitié de mon pain ?

Oui, la moitié du pain de chaque jour, voilà ce qu'il

est facile de sacrifier ; mais ce que nous ne compromet-

tons point aussi facilement, ce sont nos habitudes fastueuses, nos ruineux caprices, nos futilités opulentes. On partage, sans trop de peine, sa pauvreté ; on est économe de sa richesse.

LE

Page 1