PETIT TERRE D'EAU-DE-YIE
J'avais pris, pour me rendre d'un village à l'autre, une de ces charrettes couvertes, qui sur les routes reculées de l'Auvergne, font le service des messageries, transportant pele-mcle marchandises et voyageurs. La carriole était attelée d'un seul cheval qui allait au pas, la route était cahoteuse, les bancs étaient formés d'une simple planche; de sorte que je perdis patience à michemin, je descendis près du conducteur, et je me mis à suivre à pied comme lui.
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Le voiturier était un homme encore jeune, de belle apparence, et dont le visage révélait cette santé robuste et joyeuse qui est le salaire d'une bonne conscience. A tous les hameaux où nous nous arrêtions, je le voyais donner ou recevoir les commissions, sans entendre jamais aucune plainte de ceux auxquels il avait affaire. S'il avait à rendre sur une pièce, on prenait toujours sans compter ; les femmes lui demandaient des nouvelles de ses enfants, les hommes le chargeaient d'achats au bourg; la conduite de tous prouvait enfin Tamitié et la confiance.
Autant que j'en avais pu juger par notre conversation le long de la route, il me semblait, au reste, la mériter. Toutes ses paroles exprimaient un bon sens et une bienveillance auxquels la fiévreuse émulation de nos villes m'avait peu accoutumé. Il connaissait les améliorations tentées dans le pays, nommait les propriétaires de chaque champ que nous dépassions, et s'intéressait à sa bonne ou à sa mauvaise récolte. J'appris bientôt que lui-même avait quelques arpents de terre qu'il cultivait
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entre ses voyages, et pour lesquels il profitait de toutes les observations recueillies sur le chemin. Il me raconta l'histoire de son domaine, comme il l'appelait en riant, avec la bonhomie intelligente de l'homme qui comprend et s'intéresse.
J'écoutais l'explication de ses derniers essais pour transformer un coin de brande en prairie, quand nous fûmes croisés sur la route par un homme courbé, pauvrement vêtu, et dont les cheveux grisonnants retombaient en désordre sur un visage bourgeonné. Au moment oii il passait près de nous, je m'aperçus qu'il chancelait. Il salua le voiturier avec la chaleur bruyante de l'ivresse, et celui-ci répondit d'un ton de familiarité affectueuse qui me surprit.
— C'est un de vos amis? demandai-je quand il fut éloigné.
— Cet homme-là, rôpéta-t-il ; c'est mon bienfaiteur et mon maître, monsieur.
Je le regardai comme si je n'avais pu comprendre.
— Ça vous étonne I reprit le messager en riant ; c'est
pourtant la vérité ; seulement le malheureux ne s'est jamais clouté de la chose. Faut vous dire d'abord que Jean Picou (c'est comme ça qu'on le nomme), Jean Picou donc est un ancien camarade d'enfance. Nos parents demeuraient porte à porte, et nous avons fait notre première communion la môme année. Seulement, Picou ôtaitdéjà pourlors, un peu folâtre, et, en prenantde l'âge, il a eu bientôt adopté toutes les habitudes des bons vivants. Jene l'avais pasbeaucoup fréquenté d'abord; mais le hasard finit par nous mettre ouvriers chez le môme bourgeois. Le premier jour, au moment d'aller au travail, voilà que Jean Picou et les autres s'arrôtent au cabaret pour boire le coup d'eau-de-vie du matin. Je restai à la porte, sans trop savoir ce que je devais faire ; mais ils m'appelèrent tous.
— N*a-l-il pas peur que ça le ruine 1 s'écria Picou en se moquant; pour deux sous économisés, il croit peutêtre que ça le rendra millionnaire I
Les autres se mirent à rire, ce qui me fit honte, et j'entrai boire avec eux.
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Cependant, arrivé au champ, et tout en m'occupant du labour, je commençai à ruminer ce que Picou avait dit.
Le prix de ce petit verre du matin était, dans le fait, peu de chose ; mais, répété chaque jour, il finissait par produire treiite-six francs dix sons ! Je me mis à calculer tout ce que l'on pouvait avoir avec cette somme.
Trente-six francs dix sous ! dis-je en moi-même, c'est, pour les gens en ménage, une chambre de plus au logement, c'est-à-dire de l'aisance pour la femme, de la santé pour les enfants, de la bonne humeur pour le mari.
C'est le bois de l'hiver, ou le moyen d'avoir du soleil à domicile quand il n'y a que de la neige au dehors.
C'est le prix d'une chèvre dont le lait augmente le bien-être du ménage.
C'est de quoi payer l'école où le garçon apprend à lire et à écrire.
Puis, retournant mon espr'.t d'un autre côté, j'ajoutais :
Trente-six francs dix sous ! Notre voisin Pierre ne paye point davantage pour la location des deux arpents qu'il cultive et qui nourrissent sa famille 1 C'est juste l'intérêt de la somme que je devrais emprunter pour acheter au commissionnaire du bourg le cheval et la charrette qu'il veut vendre. Avec cet argent dépensé chaque matin au détriment de ma santé, je puis me faire un état, élever une famille, ramasser les épargnes nécessaires à mes vieux jours.
Ces calculs et ces réflexions décidèrent de mon avenir. Je surmontai la mauvaise honte qui m'avait fait céder une fois aux sollicitations de Picou ; j'épargnai sur mes premiers gains ce qu'ils m'auraient fait dépenser au cabaret, et bientôt je pus entrer en marche avec le voiturier auquel j'ai succédé.
Depuis j'ai toujours continué à calculer chaque dépense et à ne négliger aucune économie, tandis que Picou persévérait, de son côté, dans ce qu'il appelle la vie des bons enfants. Vous voyez où cela nous a conduits tous deux. Les haillons du pauvre homme, sa
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vieillesse avaiU l'âge, le mépris des îionnèles gens, et mon aisance, ma santé, ma bonne réputation, tout vient d'une habitude prise. Sa misère, c'est le petit verre d'eau-de-vie qu'il boit en se levant, comme mes joies sont les deux sous épargnés chaque matin.
DRAR LE FARFADET
Au siècle dernier, vivait dans la petite ville de Gaillac, en Languedoc, un jeune marchand et qui, se trouvant en âge de s'établir, cherchait une femme. Pourvu qu'elle fût douce, spirituelle, riche, jolie et de bonne famille, peu lui importait le reste; car Michel savait qu'il faut mettre de la modération dans ses désirs. Malheureusement, il ne voyait personne à Gaillac qui lui parût digne de son choix. Toutes les jeunes
filles y avaient quelque défaut connu, sans parler de
ceux, qu'on ne connaissait pas. Enfin on lui parla d'une demoiselle de Lavaur, douée de qualités sans nombre et d'une dot de vingt mille écus. Cette dernière somme était précisément celle qu'il fallait à Michel pour s'établir : aussi tomba-t-il sur-le-champ très-amoureux de la jeune fille de Lavaur. Il fut présenté à la famille, qui lui trouva bonne mine et l'accueillit favorablement. Mais la jeune héritière avait plusieurs prétendants entre lesquels elle hésitait : après quelques pourparlers, il fut donc décidé qu'ils se réuniraient tous à une soirée, et qu'après les avoir comparés, les parents et la jeune fille choisiraient.
Au jour convenu, Michel partit donc de Gaillac pour Lavaur. Il avait mis lui-même dans son porte-manteau ce qu'il avait de plus galant: un habit vert-pomme, une veste gorge de pigeon, une culotte de velotirs noir, des bas de soie à fourchette d'argent, des souliers à boucles, un œil de poudre et un ruban de queue satiné. Son cheval était cnliarnacliô d'une résille à longues franges destinées à chasser les mouches, d'une bride
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ornée d'une houppe de filoselle, et d'une selle de cuir de porc. En outre, le prudent voyageur, n'ayant pas de pistolet à mettre dans ses fontes, y glissa un petit flacon d'eau-de-vie d'Àndaye et quelques tranches de nougat aux pistaches, afin de pouvoir au besoin, comme Sosie, prendre courage pour les gens qui se battaient ailleurs.
En réalité, Michel était si anxieux de l'épreuve annoncée, qu'il sentait, à chaque instant, son cœur défaillir. Aussi, en apercevant de loin l'église de Lavaur, s'arrêta-t-il tout saisi. Il ralentit d'abord le pas de sa monture, puis mit pied à terre, et, afin de réfléchir à ce qu'il devait dire pendant la soirée d'épreuve, il entra dans un petit bois et s'assit sur le gazon.
Il avait tiré des fontes, pour se tenir compagnie, le nougat aux pistaches et le flacon qu'il avait placé entre ses genoux, de sorte que, sans y penser, il entrecoupait ses réflexions par des gorgées d'eau-de-vie d'Andaye et des bouchées de nougat. Ces distractions finirent par le ranimer et lui donner confiance. Il en arriva à se
reconnaître une somme de grâces, d'esprit et de vertus qui assurait infailliblement sa victoire ; et comme le soleil avait disparu de l'horizon, il allait se lever pour continuer sa route, lorsqu'un bruit se fit entendre derrière lui dans les feuilles : c'était comme une multitude de petits pas qui frappaient l'herbe en cadence au son du galoubet et des cymbalettes. Michel étonné se retourna, et, à la lueur des premières étoiles, il aperçut une troupe de Fossilières qui accouraient conduits par le roi Tambourinet. Le bouffon de ce peuple nain, le farfadet Drak, venait derrière en faisant la roue et poussant des cris de geai.
Les lutins entourèrent le voyageur avec mille témoignages d'amitié et mille souhaits de bienvenue. Michel, qui avait trop bu pour ne pas être brave, les accueillit en vieilles connaissances, et, voyant que tous leurs petits yeux se fixaient sur son nougat, il se mit à le leur égrener comme à des passereaux.
Malgré leur grand nombre, chacun eut sa miette, sauf Drak, qui arriva quand tout était fini.
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Tambourinet voulut ensuite savoir ce que c'était que l'eau d'Andaye, et le flacon passa de main en main jusqu'au boufl'on qui le trouva vide et le jeta.
Michel éclata de rire.
— C'est justice, mon petit homme, dit-il au farfadet; pour ceux qui arrivent trop tard il ne doit rester que le regret.
— Je te ferai souvenir de ce que tu viens de dire là 1 s'écria Drak en colère.
— Et comment cela ? demanda le voyageur ironiquement ; penses-tu, par hasard, être de taille à te venger ?
Drak disparut sans répondre, et Michel remonta à cheval après avoir pris congé de Tambourinet.
Il n'avait pas fait cent pas lorsque la selle tourna et l'envoya tomber rudement dans la poussière. Il se releva un peu étourdi, reboucla les sangles et enfourcha de nouveau sa monture; mais un peu plus loin, comme il passait un petit pont, l'étrier droit fléchit
tout à coup, et il se trouva assis au milieu du ruisseau.
Il en sortit de fort mauvaise humeur, et fit une troisième chute sur les cailloux du chemin où il faillit rester. Craignant, s'il persistait, de ne pouvoir se présenter entier à la famille de sa prétendue, il se décida à monter son cheval à cru et à prendre la selle sur son épaule. Il fit ainsi son entrée à Lavaur aux grands éclats de rire des gens qui soupaient sous leurs portes.
— Riez, riez, doubles sots I murmurait Michel ; ne Yoilà-t-il pas, en effet, une grande merveille qu'un homme porte sa selle quand elle ne veut pas le porter.
Enfin il atteignit l'auberge où il mit pied à terre et demanda une chambre pour quitter ses habits de voyage. Sa valise fut ouverte avec beaucoup de précaution, et toutes les pièces de sa toilette furent étalées sur le lit par ordre d'importance.
Songeant d'abord à sa coiffure, il mit en délibtiration s'il se poudrerait à blond ou à frimas. Cette dernière manière lui ayant paru plus tendre, il saisit la houppe
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de duvet de cygne et commença l'opération du côté droit ; mais, au moment de finir, il s'aperçut qu'une main invisible poudrait à blond l'autre côté, si bien que sa tête, mi-partie jaune et blancbe, avait l'apparence d'un citron à moitié écorcé.
Michel stupéfait se hâta de tout mêler avec le peigne, et, se trouvant trop pressé pour chercher à comprendre (ce qui lui demandait toujours du loisir), il étendit la main vers la bobine qu'enroulait le ruban satiné à sa queue ; la bobine échappa à ses doigts et tomba à terre.
Michel courut pour la reprendre, mais elle semblait fuir devant lui : vingt fois il fut près de la saisir, et vingt fois ses mains impatientes la manquèrent; on eût dit un jeune chat jouant avec un osselet. Enfin il perdit patience, et, voyant que la soirée avançait, il se résigna à garder son vieux ruban et se hala de prendre ses chaussures de maroquin.
Il boucla d'abord le soulier droit, puis le soulier gauche, et son regard, arrêté sur ce dernier, admirait
l'élégance d'un pied qui ne sentait nullement sa roture, quand il s'aperçut que la boucle du premier soulier pendait jusqu'à terre. Il s'occupa de la mieux arrêter... dans l'intervalle, celle du second soulier s'était défaite.
Michel l'eut à peine remise en état, que l'autre réclama de nouveau ses soins. Il persista ainsi une heure entière, sans pouvoir arriver jamais à être chaussé des deux pieds.
Furieux, il remit ses escarpins de voyage pour en finir^ et voulut prendre sa culotte de velours ; mais, cette fois, ce fut bien une autre merveille I Au moment où il s'approchait du lit, la culotte, s'élançant ellemême à terre, se mit à parcourir la chambre avec mille gambades provocantes.
Michel pétrifié resta la bouche ouverte et le bras tendu, contemplant d'un regard effaré cette danse incongrue. Mais je vous laisse à penser ce qu'il devint lorsqu'il vit la veste, l'habit et le chapeau rejoindre la culotte, prendre leurs places respectives, et former
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une sorte de contrefaçon de lui-môme qui commença à se promener en parodiant ses attitudes.
Pâle d'épouvante, il recula jusqu'à la fenêtre... Mais dans ce moment l'apparence michelesque s'étan retournée vers lui, il aperçut, sous le chapeau à trois cornes, la figure grimaçante de Drak qui lui faisait la nique.
Michel poussa un cri.
— Ah I méchant avorton, c'est donc toi 1 s'écria-t-il; sur mon âme, je te ferai repentir de ton insolence, si tu ne me rends à l'instant mes habits.
A ces mots, il s'élança pour les reprendre; mais Drak fit volte-face et se trouva à l'autre bout de la chambre.
Le jeune homme, que le dépit et l'impatience mettaient hors de lui, se précipita de nouveau vers le farfadet, qui cette fois lui passa entre les jambes et s'élança dans l'escalier.
Michel Fy poursuivit avec rage ; il grimpa à sa suite les quatre étages, arriva au grenier où Drak le fit
tourner comme un cheval de manège jusqu'à ce qu'il lui prît fantaisie de s'échapper par une lucarne. Michel exaspéré prit le même chemin. Le malicieux farfadet le promena de toit en toit, traînant la culotte de velours, la veste et l'habit dans toutes les gouttières, au grand désespoir de Michel. Enfin, après une pérégrination de plusieurs heures à travers ces Pyrénées des chats et des hirondelles, Drak gagna une haute cheminée au pied de laquelle son adversaire fut forcé de s'arrêter.
Il se pencha alors vers le jeune homme haletant et découragé.
— Tu le vois, bel ami, dit-il en riant, tu m'as forcé de gâter ton costume de bal sur la mousse des toits ; mais heureusement que je vois ici dessous la chaudière d'une blanchisseuse qui remettra tout en état.
A ces mots, Drak agita la culotte de velours audessus du tuyau de la cheminée.
— Que fais-tu, drôle? s'écria Michel.
— J'envoie ton costume à la lessive ! dit le farfadet.
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Et la veste, l'habit, le chapeau, suivirent la culotte dans le gouffre fumeux.
Le jeune galant s'assit sur le toit avec un gémissement de désespoir; mais, se relevant presque aussitôt :
— Eh bien, reprit-il avec résolution, j'irai au bal en habit de voyage î
— Ecoute, interrompit le farfadet.
Un tintement venait de retentir dans le clocher le plus voisin : minuit sonna. Michel compta les douze coups et ne put retenir un cri ! C'était l'heure désignée par les parents pour faire connaître, parmi les prétendants qui se seraient présentés, celui que la jeune fille choisissait. Il joignit les mains avec désespoir.
— Malheureux que je suis! s'écria-t-il ; quand j'arriverais maintenant, tout serait fini : héritiers et parents se moqucraieut de moi !
— Et ce serait justice, mon gros homme, répliqua Drak avec un ricanement aigu, car Lu l'as dit toi-
même : A ceux qui arrivent trop tard il ne doit rester \ que le regret. Ceci te servira, j'espère, de leçon, et ^
t'empêchera, une autre fois, de railler les faibles; car tu sauras désormais que les plus petits sont de taille à se venger.
Un petit char-à-bancs, traîné par une vieille jument grise, était parti de Xertigny, dans les Vosges, et se dirigeait vers le village de Micourt, situé de l'autre côté du bois, dans la direction de Monthureux. Il était conduit par un jeune garçon de treize à quatorze ans, portant le costume de collégien. Près de lui se tenait assise une dame dont le visage pâle et la taille aiïaissée indiquaient de récentes souffrances. Madame Desmarest sortait, en eflet, d'unelonguemaladiequi avait fait craindre
pour sa vie, et allait achever sa convalescence chez un de ses frères, dont la maison de campagne était bâtie à la lisière du bois, sur un des nombreux affluents de la Saône.
Son fils Armand, dont les vacances venaient de commencer, avait dû lui tenir naturellement compagnie dans un voyage qui leur promettait mille plaisirs, et s'était chargé de conduire le char-à-bancs loué à l'aubergiste de Xertigny. Madame Dcsmarest avait bien hasardé quelques observations sur l'inexpérience de son Automédon; mais notre collégien avait une confiance illimitée en luimême : enorgueilli d'un premier prix de thème grec et d'un second prix devers latins, ilse croyait sincèrement capable de réussir en tout sans apprentissage. Qu'était-ce, en définitive, que la conduite d'un char-à-bancs pour celui qui parlait la langue d'Homère et avait su décrire le lever du soleil en alexandrins? De lauréat devenir cocher ! c'était, comme l'empereur de la tragédie, aspirer à descendre ! Aussi avait-il saisi les réneset le fouet avec un dédain superbe et était-il sorti de la cour des Trois-Êcus
UNE NUIT DANS LES BOIS. Sl9
aussi fièrement que Phaéton partit de chez son père sur le char du Soleil.
Par bonheur la Grise était d'humeur moins fougueuse que l'attelage d'Apollon : une fois lancée, elle avait continué sa route au petit trot, évitant les ornières, tournant d'elle-même à chaque coude de chemin, et Armand qu'elle conduisait avait cru la conduire.
Il n'avait même pas tardé à montrer la fatuité du succès :
Sa main sur son coursier laissait flotter les rênes,
comme l'Hippolyte de Racine, et il demanda à sa mère, avec une fierté mal déguisée, si elle était enfin rassurée sur son impéritie.
— Je suis surtout contente de la sagesse de la Grise, répondit madame Desmarest en souriant.
— Ah 1 voyez la prévention 1 s'écria gaiement le collégien ; si un cocher vous eût conduite à souhait, vous lui en auriez laissé le mérite ; mais comme c'est moi, vous l'attribuez au cheval. Est-ce là de la justice ?
— Franchement, crois-tu être pour beaucoup dans la marche de notre char-à-bancs ?
— Pour autant que tout autre conducteur, ma mère. Ces métiers livrés aux gens sans instruction, on les croit difficiles parce qu'on ne les a jamais essayés ; mais, à l'expérience, il se trouve que l'intelligence supplée trèsaisément à l'habitude.
— Ce qui veut dire que tu t'en crois assez pour savoir lesdits métiers sans les avoir appris 1 Je vois, mon cher enfant, que tu ne manques pas de bonne opinion de toi-même.
— De moi, du tout, ma mère, mais de vous.
— Gomment?
— Quand je pense que je suis votre fils, je ne puis, de bonne foi, me croire un imbécile.
— Tu veux t'en tirer par un compliment, dit madame Desmarest, qui sourit malgré elle ; mais je n'en regrette pas moins le postillon que nous offrait l'aubergiste.
— Pourquoi cela ?
— Parce que celte grande route que nous suivons
est insupportable ; le soleil et la poussière me fatiguent.
— Ah ! mon Dieu î comment donc faire pour les éviter ? dit Armand qui prit tout à coup un air d'intérêt et arrêta la Grise.
— Maintenant, c'est impossible, répliqua la convalescente ; mais avec le postillon rien n'eût été plus facile, il eût pris par les bois.
— Au fait, s'écria le collégien, j'y pense maintenant, c'est la route la plus directe.
— Sans doute, quand on la connaît.
— Mais il suffit de la suivre, objecta le jeune garçon ; elle ne peut manquer de nous conduire de l'autre côté de la forêt et dans le voisinage de mon oncle, sinon à sa porte. Il faut la prendre, ma mère.
— Songe qu'il y a peut-être plusieurs chemins.
— Eh bien, le pis qui puisse nous arriver sera de prendre le moins direct, nous aurons toujours profilé de l'ombrage, évité la poussière et la chaleur... Tenez, voici précisément ce qu'il nous faut: une route nouvelle percée dans la futaie ; je vais la prendre.
Madame Desmarest éleva des objections, mais Armand eut réponse à tout ; c'était le seul chemin de traverse que l'on aperçût, et, par conséquent, celui qu'il fallait suivre ; des ornières récemment tracées prouvaient d'ailleurs qu'il était fréquenté, ils ne pouvaient manquer de rencontrer quelqu'un dont ils auraient des renseignements plus précis ; enfin, au pis-aller, il savait que Micourt était à l'est; avec un peu de réflexion il était facile de s'orienter dans le bois et d'arriver au but.
Tout en parlant, notre collégien avait fouetté la Grise et s'était engagé dans la route ombreuse. Sa mère, bien qu'imparfaitement persuadée, ne fit point de nouvelle objection. Après tout, ils ne pouvaient s'éloigner, le jour n'était point encore très-avancé, et l'agrément du parcours sous les arbres valait bien que l'on courût le risque de quelque retard.
Le char-à-bancs continua donc à traverser la forêt, au milieu des abatis nouveaux qui bordaient le chemin.
Celui-ci avait un aspect sauvage qui charma nos deux
voyageurs pendant quelque temps, mais qui finit par préoccuper madame Desmarest. Depuis bientôt deux heures qu'ils s'y étaient engagés, ils n'avaient encore rencontré personne, et ils n'apercevaient aucune annonce de village 1
Enfin ils arrivèrent à un carrefour qui les laissa dans l'indécision sur la direction à suivre ; Armand, un instant déconcerté, ne tarda pas cependant à reprendre son assurance et affirma qu'il fallait tournera gauche. Pour appuyer son opinion, il décrivit dans l'air une vraie rose des vents, et prouva péremptoirement, par les points cardinaux, que Micourt se trouvait de ce côté. Cependant madame Desmarest hésitait, quand elle aperçut heureusement un bûcheron qui venait vers eux, la cognée sur l'épaule.
— Enfin, voici quelqu'un par qui nous pourrons être renseignés, dit-elle; interrogez-le, Armand, sur la route qu'il faut prendre.
— Volontiers, ma mère, répondit le jeune garçon ; mais je suis sur de mon fait.
Et saluant le bûcheron qui venait de les rejoindre.
— Dites-moi, mon brave homme, demanda-t-il , c'est bien, n'est-ce pas, le chemin à gauche qui conduit à Micourt ?
Le bûcheron s'arrêta, déposa sa cognée à terre pour . Dondre plus à l'aise et tira une courte pipe d'entre ses dents.
— Le chemin à gauche pour aller à Micourt ? répétat-il; 'ça peut se faire, notre bourgeois, seulement ça sera un peu long.
— Pourquoi donc ?
— Mais parce que vous tournerez le dos à l'endroit.
— Que dites-vous t s'écria Armand ; Micourt n'est-il point placé au sud-est de Xertigny ? j'en suis sûr, j'ai regardé sur la carte avant de partir.
— Sur la carte, j'en ignore, répondit le bûcheron d'un ton narquois, mais ici, pour sûr, Micourt se trouve à droite ; là-bas, tenez, dans la direction de ces sapinaux !
Le collégien parut mettre en doute Texactitude du renseignement; il parla de l'angle que formait le vil-
lage de son oncle par rapport à Xertigny, et déclara que s'il avait apporté sa boussole, il prouverait géométriquement son dire.
— Je ne suis pas pour contrarier le jeune bourgeois, répliqua le paysan ; mais à moins que Micourt n'ait dansé une ronde derrière moi, on doit le trouver de ce côté, et cette route y conduit, vu que j'en viens I
Il n'y avait rien à répondre, aussi Armand se décidat-il à prendre la direction indiquée, mais de mauvaise grâce et sans demander de plus amples renseignements.
Madame Desmarest ne tarda pas à se repentir de cette précipitation, en trouvant que le chemin aboutissait à des carrefours, où il fallut encore se décider entre plusieurs directions, sans savoir au juste si l'on prenait la bonne. Le soleil allait descendre sous l'horizon, les bois continuaient à succéder aux bois, et la mère d'Armand s'étonnait de la longueur de la route, quand le char-à-bancs arriva à un nouvel embranchement qui renouvela leur
incertitude.
— Mon Dieu 1 j'ai peur que nous nous soyons égarés dans ce dédale de chemins, dit-elle.
— Impossible, je me suis toujours dirigé vers le nord-est, répondit Armand avec sa confiance habituelle.
Sa mère secoua la tête d'un air peu rassuré ; mais tout à coup elle jeta une expression de joie ; elle venait d'apercevoir, à une trentaine de pas, une petite paysanne assise sur un tronc d'arbre abattu.
— Dieu soit loué 1 dit-elle, voici quelqu'un qui pourra nous renseigner.
L'enfant, qui avait entendu le bruit du char-à- bancs, venait de relever la tête et regardait de leur côté. C'était une petite fille d'une douzaine d'années, pauvrement vêtue, et qui tenait à la main une de ces baguettes avec lesquelles les ^pastoures conduisent les bestiaux à la pâture. Lorsque nos voyageurs l'eurent rejointe, madame Desmarcst lui demanda la route de Micourt; mais la peùiQ pastoure ne la connaissait pas.
— N'ôtes-vous donc pas du pays, mon enfant ? demanda madame Desmarest.
— Ben sûr non, répondit la petite lille, je m'en venions par là de chez le père Godurel ; madame connaît ben ?
La mère d'Armand répondit négativement.
— Ah ! si c'est possible 1 reprit l'enfant; il est pourtant assez connu ; c'est le plus moyenne des fermiers qui demeuront dans les approchants de Bains. Je vas chez son beau-fils, devers Darney.
— Darney î répéta madame Desmarest, si vous pouviez nous y conduire, je reconnaîtrais facilement le chemin jusqu'à Micourt.
— A.h ben oui, vous conduire î reprit l'enfant, faudrait pouvoir me conduire moi-même, et v'ià des heures que je tournions dans ce bois de malheur.
— Vous êtes donc égarée ?
— Egarée, je savons pas, mais ]' avons beau chercher notre route; faut que ] ayons marché sur l'herbe qui trompe.
Armand haussa les épaules, il reconnaissait là une superstition qu'il avait entendue dansson enfance.
— La malheureuse a plutôt marché sur quelque caillou, dit-il ; voyez son pied.
Madame Desmarest se pencha et s'aperçut, en effet, que le pied nu de l'enfant était couvert de sang.
— Qu'avez-vous, ma pauvre fille ? dit-elle vivement, vous paraissez blessée. •
— Oh ! c'est une épine qui m'a entré près du talon, répondit l'enfant ; mais ça sera ren,
— Vous l'avez arrachée ?
— Oui, et j avons prononcé sur le mal les bonnes paroles I
— Quelles bonnes paroles ?
— Ah ! madame sait hen^ dit la petite en riant, celles qui garissent tous les mais d'aventure.
— Mais encore...
— Et k^/i donc j'ai dit :
Para fara gara, Épine, tu sortiras, Et ma douleur §uarira Par sainlJcan et Nicolas.
— Ah î ah î voilà un onguent auquel on peut se fierl dit Armand, en éclatant de rire.
— Oui, qu'on le peut I reprit la petite fille, à preuve que } avons guari comme ça les vaches à Thomas, qui étiont enflées, mais enflées que ça faisait peur de les voir.
— Elles avaient sans doute mangé trop d'herbe humide, dit le collégien.
— Ah hen ouitche ! s'écria l'enfant ; c'était pas l'herbe qui les rendioni dolentes : c'était un sorcier qui leur aviont jeté un mauvais regard.
— 11 y en a donc dans le pays ? demanda le jeune garçon ironiquement.
— Tiens ! c'est-il pas eux qui faisont grêler, qui envoyont les vents de hâle et qui dégraissont les bœufs ren qu'avec un signe ?
— Votre piqûre est peut-être un tour de leur façon, fit observer Armand d'un ton railleur.
— Oh ! que nenni, répliqua la pastoure; j'aiwis une baguette de coudrier qui les éloigne î
— A la bonne heure I dit madame Desmarest, en s'entremettant ; mais elle ne peut vous servir de monture ; comment ferez-vous avec votre pied malade pour rejoindreDarney?
— Dame ! ça sera pas si agriable que de rouler en charrette, &^?i sûr, répliqua l'enfant; mais je clopinerons de notre mieux.
La veuve se tourna vers le collégien et lui dit en anglais :
— Croyez -vous qu'une troisième personne chargerait trop la Grise ?
— J'en ai peur, répondit Armand dans la môme langue; voyez comme elle semble essoufflée ctcommecUe est couverte de sueur.
— Cette petite ajouterait peu au poids du char-àbancs.
— Sans doute, mais le jour avance ; nous sommes peut-être encore éloignés.
— Cependant on ne peut laisser cette enfant abandonnée au milieu des bois, objecta madame Desma-
rest; en se serrant un peu on lui ferait une place.
— Je le voudrais de tout mon cœur, dit Armand. Je crains seulement qu'elle ne vous soit une grande gêne.
— N'importe, interrompit la veuve. — Et se penchant vers la pastoure :
— Gomment vous nommez-vous? mon enfant, demanda-t-clle.
— Pierrette..., pour vous servir, répliqua la petite paysanne.
— Eh hien I Pierrette, montez dans le char-à-bancs, reprit madame Desmarest. Nous vous mettrons le plus près possible de Darney.
La pastoure ne se le fit point répéter ; elle franchit lestement le marchepied, en remerciant la veuve, s'assit près d'elle, et un coup de fouet d'Armand obligea la Grise à reprendre sa route.
Madame Desmarest se mit alors à interroger Pierrette, dont les réponses excitèrent les railleries du collégien. Outre les barbarismes de langage, dont le lecteur a déjà pu juger, la pastoure en faisait d'étranges en logique.
Elevée dans les champs, elle avait tous les préjugés de l'ignorance et les exprimait de manière à les rendre encore plus plaisants. Or, accoutumé aux belles formes du discours, exercé par l'étude des sciences à examiner les choses, et livré aux mains de maîtres habiles qui lui avaient appris à réfléchir, à comparer, notre jeune écolier avait le pédantisme orgueilleux trop ordinaire à ses pareils. Quiconque n'avait point reçu la culture intellectuelle dont un heureux privilège l'avait doté, lui semblait son inférieur dans l'échelle des êtres. Il ne comprenait point la tendresse du Christ pour les simples. Au lieu de songer à les élever en les éclairant, il les abaissait encore par le mépris; le savoir, qui eût dû le rendre reconnaissant et serourable, l'avait rendu ironique et dur.
En écoutant Pierrette, dont chaque mot était un outrage à la grammaire et chaque opinion une hérésie scientifique, il se demandait sincèrement quelle place une pareille créature pouvait occuper ici-bas, à quoi servirait sa vie, et ce qui la distinguait de la bête de
labour, dont on utilisait simplement la vigueur.
Il communiquait ces doutes à madame Desmarest, en ayant soin toutefois de parler anglais, de peur que Pierrette ne comprît qu'il s'agissait d'elle, et il commençait à raisonner sur l'inégalité des êtres (car c'était un grand raisonneur depuis qu'il étudiait la logique), lorsqu'un cri de la pastoure lui coupa la parole.
— Ah Jésus I voilà la route qui finissont^ dit-elle, je sommes dans les ventes !
Armand releva la tête et s'aperçut effectivement qu'ils se trouvaient au milieu d'une coupe récente et que le chemin, percé pour l'exploitation des bois abattus, n'allait pas plus loin I Ils avaient donc suivi une fausse direction et se trouvaient forcés de revenir sur leurs pas, sans aucun moyen de se mieux renseigner.
La chose était d'autant plus embarrassante que le jour baissait rapidement et que la Grise semblait épuisée. Il fallut pourtant rebrousser chemin jusqu'au prochain carrefour, et, là, se décider au hasard entre les différentes routes qui s'offraient ; mais, soit qu'on eût mal
choisi, soit que toutes tendissent au même point, elle les ramena, après de longs détours, à une autre partie des coupes déjà visitée.
De nouvelles tentatives ne furent point plus heureuses. Nos voyageurs tournèrent pendant deux heures autour de ce que Pierrette appelait les vieilles ventes^ sans pouvoir se reconnaître davantage.
Pendant ce temps, le soleil s'était couché, le vent devenait plus froid ; madame Desmarest s'enveloppa en frissonnant dans son châle, et Armand commença à s'inquiéter sérieusement des suites de leur mésaventure sur la santé encore mal affermie de sa mère.
Celle-ci, qui voyait que leurs recherches les égaraient de plus en plus, déclara qu'il fallait à tout prix rejoindre la grande route qu'ils avaient si imprudemment quittée.
Notre écolier ne ht, cette fois, aucune objection, et reprit la direction indiquée.
Mais leur marche devenait à chaque instant plus difficile. La Grise^ qui jie pouvait plus choisir son che-
min, heurtait le char-à-bancs à tous les cailloux ou l'enfonçait dans toutes les ornières; l'air se refroidissait de plus en plus, une brume humide commençait à tomber, et, pour comble de malheur, la route cherchée n'apparaissait pas dans la nuitl
Armand avait beau exciter le cheval du fouet et de la voix, il ralentissait déplus en plus le pas. Pierrette fit remarquer qu'il c/o]}i?mii comme elle, et qu'il serait bon de lui regarder au pied; mais le jeune conducteur impatient ne tint compte de l'observation et redoubla d'efforts pour le faire avancer, jusqu'au moment où la bête, qui bronchait à chaque instant, s'arrêta définitivement.
Ni coups ni encouragements ne purent la décider à continuer. Plus Armand frappait, plus elle reculait ; enfin, comme pour faire connaître son invincible résolution d'arrêter là, elle se coucha à terre, et ne bougea plus.
Armand fit de vains efforts pour faire relever la Grise; elle s'obstina à rester couchée dans l'ornière.
Le jeune garçon dut descendre pour tenter de la remettre sur pieds; mais la pastoure^ qui était déjà sautée à terre et qui s'était penchée vers la bête, se releva en criant que tout serait inutile.
— Je savions ben qu'elle avait qiiéque chose qui lui causait de la déplaisance, dit-elle ; notr' jeune monsieur n'a qu'à y regarder lui-même de ses yeux, il voira que l'animal est déferré de deux pieds.
— Et vous pensez alors qu'elle ne peut aller plus loin ? demanda madame Desmarest.
— Jésus ! reprit Pierrette, notre dame savont ben que ceux qui avant l'accoutumance de marcher avec des souliers ne vouUont point marcher nu-pieds.
— Mais, que faire alors? s'écria Armand sérieusement alarmé.
— Faut que la bête se repose, répliqua la petite paysanne.
— Ici, c'est impossible! reprit le jeune garçon ; ma mère ne peut rester exposée à l'air de la nuit.
— Ne vous inquiétez pas de moi, Armand, reprit la
veuve, je ferai ce qui sera nécessaire, mais n'y a-t-il aucun moyen de relever la Grise ?
— Ohî faites excuse, notr'dame, reprit Pierrette ; on n'a tant seulement qu'à la dételer, et vous allez la voir debout; mais sans ça bernique t
— Armand protesta qu'il la forcerait bien à changer de posture, et se mit à la battre à tour de bras avec colère; madame Desmarest l'arrêta.
— Laissez, mon fils, dit-elle, vous voyez que ce pauvre animal est au bout de ses forces, et il n'est pas juste de demander à un serviteur plus qu'il ne peut faire.
En parlant ainsi, elle descendait à son tour, et les trois voyageurs se trouvèrent bientôt autour du cheval abattu.
La conjoncture était critique. On ne pouvait évidemment continuer avec la Grise, et il était également impossible de poursuivre sans clic. A pied, au milieu de la forêt, quel espoir d'ailleurs de deviner sa route pendant la nuit, quand on n'avait pu la retrouver pendant
le jour? Après beaucoup d'expédients offerts et combattus, il fut enfin reconnu que le seul parti à prendre était de faire une balte dans le bois, et d'y attendre la rencontre de quelque passant ou le retour du soleil.
Cette conclusion, à laquelle ramenaient tous les raisonnements, causa à Armand un véritable désespoir. Il s'effrayait avec raison, pour sa mère, de cette nuit passée à la belle étoile, et se repentait amèrement de son imprudence.
— C'est moi qui suis cause de tout ce qui arrive, s'écriait-il ; sans ma ridicule confiance en moi-même, je ne me serais point ainsi engagé dans des routes inconnues ; j'aurais accepté le postillon qu'on nous offrait, ou du moins attendu les renseignements du bùcberon.
— Nous parlerons de cela plus tard, mon enfant, dit madame Desmarest avec douceur; j'aime à vous voir comprendre vos fautes et les avouer, c'est le moyen de s'en corriger; mais pour le moment, songeons à tirer le moins mauvais parti possible de notre situation.
— Mais où trouver pour vous un abri, ma mère ? s'écria Armand désolé.
— Pardine! 'ûétiont trouvé, notre monsieur, interrompit Pierrette, qui depuisle commencement du débat s'était éloignée et revenait en courant. Quand ] avons regardé à l'entour de nous, je me sommes dit : gage qu'il y a par ici un liuttiau de saboteiix^ et de fait, je venions d'en rencontrer un là-bas, au mitan de la vente,
— Et elle est habitée ? demanda vivement Armand.
— Faites excuse, notre monsieur, répliqua la pastoure, les saboteux avont pris leur volée ; mais, pas moins, notre dame y sera à l'abri du frais de la nuit.
La découverte de Pierrette était une vraie bonne fortune; aussi nos voyageurs s'empressèrent-ils de la suivre jusqu'à la hutte, construite en branchages et en gazons, par les sabotiers qui avaient exploité la coupe.
La pastoure réunit des copeaux laissés dans un coin, trouva de l'agaric sur le tronc d'un vieux chêne abattu, et, se servant de deux cailloux ramassés sur le chemin,
réussit à allumer un feu qui illumina la chambre, et permit à madame Desmarest de se réchauffer.
Pierrette retourna ensuite avec Armand à la voiture, détela la Grise^ qui une fois débarrassée de ses harnais, se releva et se mit à brouter l'herbe épaisse qui bordait la clairière.
— Voilà qu'elle va se remettre l'estomac, fit observer la petite paysanne.
— Mais, ne peut-elle s'égarer dans le bois, et n'aurons-nous point quelque difficulté à la retrouver au moment départir? demanda Armand.
— Ah 1 ben ouitche î reprit la pastoure, nous allons Vétravie)\ et faudra bien qu'elle reste par ici.
A ces mots, elle prit une corde dont elle lia les extrémités, à deux dos pieds de la Gr'ise^ de manière à entraver sa marche; puis, réuni^aii^t tous les harnais, elle les transporta dans la hutte.
Madame Desmarest s'était réchauffée, mais se sentait singulièrement brisée de cette longue roule en char-àbancs, par des routes cahoteuses. Armand chercha en
vain dans tous les coins de la cabane quelque siège plus commode que le tronc d'arbre sur lequel sa mère avait dû s'asseoir, et recommença à s'accuser, tandis que la pastoure ressortait sans rien dire.
Elle rentra, au bout de quelque temps, avec une brassée de mousse desséchée. Elle la déposa dans un coin de la hutte, étendit par-dessus la housse de la Grise, plaça à l'extrémité un des coussins du char-àbancs, et engagea la veuve à s'étendre sur ce lit improvisé.
Madame Desmarest s'y trouva bien mieux qu'elle n'aurait pu le supposer, et remercia la pastoure de ses prévenances.
— Ah ben I si ça vous paraît bon, reprit Pierrette» faut que notre monsieur se couchiont tout de même. Il n'a qu'à racler la mousse sur les arbres coupés ; c'est toujours la plus sèche. Il y a encore ici pour lui un traversin 1
Elle montrait en riant le second coussin du char-àbancs. Le jeune garçon répondit d'abord qu'il passe-
rait lort bien la nuit sur le siège qu'occupait sa mère un instant auparavant ; mais, d'après l'expresse invitation de cette dernière, il se décida à suivre le conseil de la petite paysanne.
Peu accoutumé à ces recherches, il fut longtemps à faire sa récolte; lorsqu'il reparut enfin avec un faix de mousse, il trouva Pierrette occupée à enfouir sous la cendre des châtaignes qu'elle avait recueillies dans le bois, en écartant les feuilles tombées.
— On prépare votre souper, lui dit madame Desmarets en souriant.
— Ah ! grand Dieu ! vous m'y faites penser, s'écria le jeune garçon ; depuis le milieu du jour, vous n'avez rien pris, ma mère.
— Ne vous inquiétez pasde moi,mon enfant,"répondit la veuve, j'avais là du sucre pour le voyage, et si vous pouviczme procurer un peu d'eau, cela me suffirait.
— De l'eau 1 répéta la pastourc; ah 1 c'est pas malin d'en trouver, notre dame; s'il y avait tant seulement une écucUc.
— Voici qui en tiendra lieu, fit observer Armand, en tirant de sa poche une de ces petites tasses de cuir qui se replient à volonté.
— En route pour lors, dit gaiement la petite.
Et ils sortirent tous deux à la recherche d'une source.
Pierrette suivit la première ravine qu'elle rencontra, supposant bien qu'elle devait aboutir à un des nombreux cours d'eau qui traversaient le bois. Ils ne tardèrent pas, en effet, à rencontrer un ruisseau que bordait une large clairière.
Au moment oii le collégien se penchait pour y puiser, un son argentin se fit entendre à quelques pas. Il redressa la tête, et demanda à la pastoure ce que c'était que ce bruit.
— Pardine 1 c'est une sonnaille donc , repliquat-elle.
— Alors nous sommes près d'une route, reprit vivement le jeune garçon, et il passe là quelque attelage?
— Oh ! nenni dà 1 dit Pierrette; c'est pas la sonnaille d'un cheveau^ notre monsieur.
Un beuglement qui retentit à quelques pas prouva la justesse de l'observation.
— C'est un bœuf! s'écria Armand, qui apercevait des cornes à travers le feuillage.
— Faites excuse, dit la pastoure, d'habitude on ne laissiont pas vaguer les bœufs par les égarées, et ça deviont &^n plutôt être une vache..., et... tenez, tenez, la voilà qui soriiont des traînes. . .
— Alors nous sommes près d'une ferme ? objecta l'écolier.
— Je croyons hen plutôt que non, reprit Pierrette; voyez-vous pas que la bote a son collier?
La vache avait effectivement au cou un de ces triangles de bois dont on munit les bestiaux abandonnés dans la for^t et qui les empochent de s'engager parmi les fourrés. La pastoure s'approcha d'elle doucement et la saisissant par ce collier, l'obligea à la suivre.
— Que voulez-vous faire de cet animal ? demanda Armand.
— Ce que j'en voulions faire? dit-elle ; est-ce que notre dame ne sera donc pas ben aise d'avoir pour son souper autre chose que de Vian claire ? J'allons lui traire une tasse de lait tout chaud: v a ren de meilleur pour l'estomac.
Armand applaudit à l'idée, et tous deux retournèrent à la hutte en traînant avec peine, après eux, la vache qui voulait toujours s'arrêter pour paître les gazons.
Madame Desmarest regarda cette rencontre comme un vrai coup du Ciel; bien qu'elle n'eût voulu en rien dire, elle tombait d'inanition; ce lait tiède et parfumé la restaura. Armand et Pierrette en burent également avec les châtaignes grillées sous la cendre, et, après ce souper champêtre, tous se trouvèrent en meilleure disposition pour passer la nuit dans leur sauvage campement. Pierrette, qui pensait au lendemain, attacha
la vache dans l'intérieur de la hutte et lui apporta de
l'herbe fraîchement arrachée. Elle ajouta au feu du bois mort, qu'elle recouvrit de mottes afin qu'il se consumât plus lentement, s'agenouilla pour sa prière, puis s'étendit sur le lit de mousse qu'elle s'était préparé à elle-même, et ne tarda pas à s'y endormir.
La nuit se passa sans aventure et moins péniblement qu'on ne devait le croire; le feu, qui s'entretint jusqu'au matin, et la présence de la vache dans la hutte, combattirent victorieusement la froidure ; nos voyageurs se réveillèrent au point du jour, délassés et joyeux. Madame Desmarest elle-même se sentit mieux qu'elle n'avait été depuis longtemps. On déjeuna comme on avait soupe la veille, puis Armand courut à la recherche de la Grise qui, grâce à son entrave, n'avait pu s'écarter et qu'il ramena bientôt.
Mais quand il fut question de lui passer ses harnais et de l'attclor, il se trouva singulièrement embarrassé ; il essaya vainement de trouver la place de chaque chose, et désespérait de mettre d'accord tant de courroies et tant de boucles, quand Pierrette vint heureusement à
son secours. Trop de fois elle avait assisté à cette opération et y avait aidé pour ne point en connaître tous les détails. Grâce à elle, le char-à-bancs fut bientôt prêt à repartir.
Restait à se décider sur la route à suivre. Madame Desmarest craignait de recommencer les pérégrinations de la veille, et Armand, devenu plus modeste, ne s'engagea plus à trouver le véritable chemin.
Tous deux consultèrent Pierrette, dont l'importance avait singulièrement grandi depuis la nuit de bivouac; la petite pastoure regarda autour d'elle avant de répondre.
— Eh donc I J'y connaissons ren à leurs méchants chemins, dit-elle ; mais voilà la vache qui s'en retournom au bas de la ravine ; gage qu'elle allont se faire traire dans son endroit d'accoutumance, comme falsont chaque matin ces bêtes laissées dans les bois; en la suivant un tantinet, '] avons idée qu'on troiiveriont par là des chrétiens.
— Elle a raison, dit vivement madame Desmarest ;
suivez la vache, Pierrette, nous vous attendrons ici.
La pastoureprit la direction de la ravine, et son absence se prolongea si longtemps que le collégien parlait déjà de partir à sa recherche, lorsqu'elle reparut en compagnie d'une veille paysanne.
— Vous impatientez pas, notre dame, cria-t-elle de loin ; voici la maîtresse de la Noiraude, qui allant nous montrer le vrai chemin.
La vieille femme s'approcha en effet ; et, après avoir entendu le récit de leur promenade involontaire dans la forêt, s'offrit à les mettre dans la bonne direction.
Elle prit, pour cela, par une des vingt routes qui s'entrecroisaient et dont la ressemblance avait, la veille, trompé nos voyageurs. Le char-à-bancs suivit au pas jusqu'à une sorte de grande avenue percée dans la futaie où ils rencontrèrent des charrettes qui se rendaient au:v villages voisins. La paysanne leur apprit alors qu'ils n'avaient plus qu'à continuer tout droit, et les quitta après avoir rcru de madame Dcsmarcst une juste récompense.
Deux heures après, le char-à-bancs s'arrêtait à Micourt, devant la maison où la veuve et son fils étaient attendus; on s'y inquiétait sérieusement de ne point les voir, et quand ils eurent raconté leur odyssée, il s'éleva de toutes parts des cris d'émerveillement et de pitié. Tous les membres de la famille s'empressaient autour de madame Desmarest ; on craignait pour sa santé cette fatigue et cette nuit passée dans la hutte des sabotiers ; mais elle déclara que, grâce à Pierrette, rien ne lui avait manqué et qu'elle ne s'était jamais mieux portée.
L'attention se retourna alors sur la pastoure, qui fut interrogée par tout le monde, comblée de petits présents, et qu'on ne laissa partir pour la métairie de son nouveau maître qu'après lui avoir bien recommandé de revenir quelquefois.
En la voyant disparaître sur la route poudreuse, avec sa jupe frangée par le temps et sa coiffure de toile rousse, Armand se retourna vers madame Desmarest dont il prit la main.
— Vous rappelez-vous, chère mère, dit-il, cette page
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de la Morale en action que vous me faisiez lire lorsque j'étais tout petit, et dans laquelle on raconte qu'une excellente dame, voyant un pauvre chien, laid et crotté, que tout le monde repoussait, l'apporta chez elle, et fut récompensée, dès le soir même, de son humanité par le petit animal qui lui fit découvrir, en aboyant, un voleur caché sous son lit? Je trouvais l'histoire romanesque, mais je viens de la voir se renouveler sous une autre forme et dans d'autres circonstances.
— C'est-à-dire, interrompit madame Desmarest en souriant, que Pierrette est le petit chien abandonné ?
— Et que vous êtes la bonne dame qui avez été justement récompensée de votre bienfaisance.
— Vous pouvez tirer cette morale de notre aventure, mon cher enfant, reprit madame Desmarest; mais, pour moi, elle prouve encore autre chose.
— Quoi donc ?
— C'est qu'il ne faut point regarder sa supériorité dans ce qu'on a appris, comme une science universelle, et en faire un motif de dédain envers ceux que le ha-
sard a moins favorisés, vu que la plus humble intelligence peut être utile, quand elle est servie par un bon cœur.
Armand baissa les yeux en rougissant; il avait compris la leçon, et il sut en profiter.