‹ Les anges du foyerChapitre 4 sur 16 · LE CORNET DE L'ÉPICIEH · texte numérisé non relu

LE CORNET DE L'ÉPICIEH

rendre compte aux. voisins de si santô ou de son sommeil, mais il se résignait plus difficilement à la solitude de sa boutique. Appuyé contre le chambranle de la porte d'entrée, il promenait sur la place un regard impatient, et voyait tout le monde passer devant son épicerie sans s'arrêter. Gomme, lassé d'attendre, il allait rentrer, une main lui saisit brusquement le bras; il se retourna , et reconnut un ancien compagnon d'apprentissage qu'il avait perdu de vue depuis plusieurs années.

Alexandre Grépin portait un de ces costumes excentriques habituels aux bons vivants de second ordre : chapeau de feutre négligemment bosselé, cravate à nœud hardi, paletot étriqué garni de boutons gigantesques, large pantalon tombant en spirales sur des guêtres de coutil rayé, badine microscopique à tête d'agate. Bien qu'il n'y eut jamais eu de liaison particulièrement intime entre lui etGiraud, celui-ci, que son isolement avait préparé à l'expansion, l'accueillit à bras

ouverts. Il le força à entrer dans son arrière-boutique,

138 L ES ANGES DU rO YER

tandis que le jeune garçon qu'il avait pris pour aide le remplaçait au comptoir.

— Eh bien, lui ditCrépin, lorsqu'ils furent assis, te voilà donc établi, mon vieux 1 et à la satisfaction de tout le monde, à ce qu'il me semble ; car je viens de parcourir vos six rues : ton magasin d'épicerie est le plus resplendissant de l'endroit.

— Attendu qu'il est le seul, fit observer Giraud.

— Alors tu dois avoir trouvé ici le Pérou ?

— J'ai peur d'avoir trouvé le chemin de l'hôpital.

— Gomment ça ?

— Par la raison qu'on ne vend rien. Depuis plus d'un mois que j'ai accroché mon enseigne, toutes mes denrées sont encore là.

— Ah 1 diable 1 on ne consomme donc pas dans le pays?

— Beaucoup, au contraire: nous avons un hôtel, des restaurants, des cafés, sans parler des maisons bourgeoises; mais tous ont l'habitude de se fournir à Paris.

LE CORNET DE l'épicier 139

— Il faut leur offrir tes services.

— Crois-tu que je n'y aie point pensé ? Ils ont répondu que leurs provisions étaient faites, qu'ils verraient plus tard ! Ici, vois-tu, on prend son temps pour toutes choses, on veut connaître les gens ; il faut attendre les pratiques comme on attendrait que le pépin devienne un pommier.

— Et ça ne te va pas, à toi qui as l'habitude de tout faire à la vapeur, dit Grépin en riant ; je me rappelle que quand nous étions ensemble chez le père Devilliers, tu voulais être arrivé avant de partir. A propos de ça, j'espère qu'il t'a ouvert un crédit, le père Devilliers?

— J'y comptais du moins, d'après les souvenirs que j'avais laissés dans la maison et les propositions de service qui m'avaient été faites, répondit Giraud un peu amèrement ; au moment de m'établir, j'étais allé consulter au Havre M. Devilliers, qui m'avait réitéré ses promesses. Là-dessus, je suis venu ici, sûr que sa maison me ferait des avances en marchandises ; mais voilà un mois que j'ai écrit pour demander une livraison et

que je ne reçois aucune réponse. Il paraît qu'en réfléchissant l'ancien patron a jugé prudent de ne pas m'aider.

— Procédé connu 1 dit Grépin en allumant un cigare. Les promesses, vois-tu, mon petit, ça ressemble aux festins de théâtre : de loin on croit voir des poulardes truffées et des pâtés d'alouettes, et quand on approche ce n'est que du carton verni. Mais voyons, sois franc, cadet ; ce ne sont pas seulement les promesses du père Devilliers qui t'ont décidé à t'installer dans le pays. Si je n'ai pas la mémoire trop rouillée, tu avais par ici une famille de connaissance, laquelle était ornée d'une fille pas trop mal venue que tu désirais adjoindre à ton établissement,

— Mademoiselle Garot.

— G'est cela, Rosalie Garot, pour qui tu faisais des acrostiches, aux jours fleuris de notre adolescence... Eh bien, voyons, le projet tient-il toujours? Préparet-on le trousseau de la mariée ? Faut-il imprimer les billets de faire part?

LK CORNET DE l'ÉPICIER 141

— Demande à la famille, puisque tu la connais, répondit Giraud brusquement ; quant à moi, je ne puis rien te répondre.

— Pourquoi cela, mon fils?

— Parce qu'on ne m'a ni refusé ni accepté, et qu'on veut du temps pour se décider.

Crépin éclata de rire.

— Décidément, mon pauvre camarade, tu vis ici sous le régime du provisoire 1 s'écria-t-il ; bonheur, crédit, fortune, tout est remis à huitaine, et la huitaine n'arrive jamais. Ah çà 1 mais comment t'arranges-tu de ces ajournements, toi qui voulais autrefois que le lendemain arrivât la veille ?

— Comment? répéta Giraud, ne le vois-tu pas? Je me désespère, je--me ronge le cœur et le cerveau ; je suis ici comme saint Laurent sur son gril, sans pouvoir même obtenir de mes bourreaux qu'ils me retournent. Aussi ma patience est bien près d'en avoir assez, et un de ces jours j'envoie l'épicerie avec les vieilles lunes.

— Ahl ah! dit Grépin en le regardant, tu en es donc là ? Eh bien, si tu veux vraiment ne pas continuer à faire des cornets et à peser de la cassonnade, je puis t'offrir quelque chose.

— De quoi s'agit-il ? demanda Giraud, dont les yeux étincelèrent.

— Tout simplement de courir à la fortune sur un wagon qui voyage à pleine vapeur, au lieu de la chercher dans une carriole attelée d'escargots. Mais il serait trop long de t'expliquer la chose à jeun ; commençons par déjeuner; tu sauras tout entre la côtelette et le café.

Le jeune épicier envoya chercher ce qui était nécessaire au restaurant voisin, et se mit à table avec Grépin, qui, après avoir consciencieusement prouvé son appétit, lui communiqua son projet. Dégoûté de l'essai de plusieurs professions dans lesquelles il avait mangé la meilleure part de son patrimoine, l'ancien apprenti épicier venait de s'adilier à une de ces compagnies californiennes formées pour la recherche de l'or. Une

LE CORNET DE l'ÉPICIER l43

troupe d'ôraigraiits partait dans quelques jours pour San-Francisco, avec un ingénieur, des ouvriers, un comptable, et tous les engins nécessaires à l'exploitation des sables aurifères. D'après les appréciations les plus modérées, chacun d'eux devait faire fortune en trois ans.

Crépin, qui savait par cœur son roman californien, raconta à Giraud tout ce qu'il avait lu ou entendu dire. Outre la récolte de l'or, que l'on ramassait à la pelle, le nouvel Eldorado offrait aux travailleurs mille moyens de s'enrichir. Les forgerons et les menuisiers gagnaient 80 francs par jour ; les barbiers ne rasaient pas à moins d'un dollar (5 fr.) ; le plus maladroit domestique se louait deux mille écus ; les marchands comptaient chaque soir leurs bénéfices par centaines de francs ; il fallait, en un mot, autant d'efforts dans ce bienheureux pays pour ne pas être millionnaire, que partout ailleurs pour le devenir.

Les récits du futur Californien enflammèrent l'imagination du jeune épicier, qui avait toujours aimé les

tâches promptement accomplies. Il comparait son industrie, si lente à prospérer et d'un si minime résultat en cas de succès, à ces triomphantes réussites dont par?lait Grépin. Plus celui-ci multipliait les détails et les anecdotes, plus son auditeur prenait en haine sa situation. Enfin, le dépit de ne pouvoir partager de si merveilleuses chances lui fit rompre l'entretien.

— Parlons d'autre chose 1 s'écria-t-il en frappant la table du poing ; à quoi bon me faire venir l'eau à la bouche et me montrer un festin dont je ne dois rien manger ?

— Qui t'en empêche? répliqua Grépin.

— Tu me le demandes 1 reprit Giraud ; ne viens-tu pas de me dire qu'il fallait quelques milliers de francs pour émigrer avec vous ?

— Sans doute.

— Et ne vois-tu pas que j'ai transformé tout ce que je possédais en pains de sucre et en paquets de chicorée ?

— Eh bien, transforme ta chicorée et ton sucre en écus.

LE COKNEt DE l'ÉPICIER 145

— Gomment cela ?

— En faisant tout vendre pour cessation de commerce. Tu rentreras à peu près dans le prix d'achat des marchandises, et, une fois redevenu maître de ton capital, nous filerons ensemble vers la terre de l'or. Allons, Criquet, une brave résolution ! la fortune t'appelle de l'autre côté de l'eau ; ne la laisse pas s'égosiller. Dans trois ans nous reviendrons avec des économies qui nous permettront d'avoir un cuisinier et de prendre équipage.

Malgré sa nature vive et impatiente, Giraud hésita ; mais Grépin lui donna tant et de si bonnes raisons, il opposa si éloquemmentla longue attente et les éternels elTorts de sa profession actuelle aux rapides et splcndides résultats d'une expatriation de quelques années, que le jeune marchand ne put résister plus longtemps. Gagné par cette maladie qui dépeuplait alors les États-Unis d'Amérique, et à laquelle on avait donné le nom de fièvre de Voi\ il se décida à abandonner son modeste commerce pour courir les chances de ce pays des -Mille et une uuils.

Une fois la résolution prise, Giraud ne voulut ni compromis, ni retard. Profitant de l'absence de Grépin, qui l'avait quitté pour deux ou trois visites à faire dans le village, il écrivit au commissaire priseur chargé des ventes aux enchères. Quelques jours suffisaient pour tout terminer, et dès lors il se trouvait libre.

Il ne voulut point s'interroger trop scrupuleusement sur les conséquences d'une décision si subite, se demander la part que pouvaient y avoir l'entraînement et le dépit, savoir s'il ne regretterait point la paisible condition à laquelle il allait renoncer, et lesespérances d'une union depuis longtemps désirée. Poussé par sa fatale impatience, il cacheta la lettre, la remit au garçon pour qu'il la jetât sur-le-champ à la poste, et revint lui-môme prendre sa place accoutumée au comptoir.

• Livré à ce trouble intérieur qui accompagne toutes les grandes résolutions, il commença à préparer de vieux papiers de rebut et à les tourner en cornets.

Tandis que ses doigts remplissaient machinalement

cet office, ses yeux s'arrêtaient par instant sur les feuilles dépareillées, lisant quelques mots avec distraction, et son esprit continuait à examiner son projet.

— Tout est mieux ainsi, pensait-il ; au lieu de rester ici, attendant les chalands comme le pêcheur qui tend sa ligne tout le jour pour prendre quelques goujons, je vais là-bas tendre mes filets en pleine mer et amener le poisson à brassée. Nous verrons ce que diront les bourgeois du pays, qui ne daignent point m'honorer aujourd'hui de leur pratique, quand je reviendrai millionnaire! Et M. Devilliers, qui no répond pas aux lettres qu'on lui écrit... J'irai lui porter ma carte de visite en calèche... Peut-être que la famille Garot et mademoiselle Rosalie auront alors fini leurs réflexions... Reste seulement à savoir si je n'aurai point fait les miennes!...

Et tout en se parlant ainsi à lui-même, avec plus de dépit que de satisfaction, Giraud défaisait le cornet qu'il venait de rouler, et lisait sans y penser. Mais cette fois ses yeux, reteniis par l'étrangeté de certains mots, s'ar-

Fêtèrent malgré eux ; ils appelèrent, pour ainsi dire, l'intelligence à leur secours, et l'attention du jeune homme se reporta vers la page imprimée, d'abord vague, puis plus intense, et il lut à demi-voix ce qui suit :

« Meng-Tseu dit : Dans les oeuvres humaines, il faut faire ce qui est raisonnable, sans jamais en précipiter l'accomplissement. Gardez-vous de ressembler à l'homme de l'État de Soung.

» Il y avait dans l'État de Soung un laboureur qui se désolait de ce que ses blés ne croissaient pas, et il alla les arracher à moitié pour les faire croître plus vite. Le soir, il s'en revint, l'air accablé, et dit à sa famille ; Aujourd'hui j'ai eu beaucoup de fatigue, car j'ai aidé nos blés à croître. Ses fils accoururent avec empressement pour voir ces blés ; mais toutes les tiges étaient déjà desséchées.

» Ceux qui dans le monde n'ont pas, comme ce laboureur, la folie d'aider leurs blés à croître, sont bien rares. »

Giraud resta pensif. Il relut une seconde fois, puis

LE CORN K T D E l' K i* I C I E R 149

une troisième, et, à chaque lecture, l'historiette du disciple de Khouiig-Tseu (Gonfucius) le rendait plus pensif. Lui aussi ne ressemblait-il pas au paysan de Soung? L'impatience que lui causaitla croissance delà moisson, et le désir de hâter l'avenir, ne le poussaient-ils point à quelque essai hasardeux? N'allait-il pas se ranger parmi ceux qui aident la croissance de leurs bles^ et ne s'exposait-il pas à voir, comme les fils du paysan, les tiges prématurément desséchées ?

Dans ce moment, le garçon, qui était allé chercher sa veste et sa casquette, traversa la boutique avec le billet destiné au commissaire priseur. Giraud hésita un instant, puis le rappela et reprit la lettre.

— Après tout, se dit-il, rien ne presse à ce point.

Et il se remit à faire des cornets.

Sa résolution était quelque peu ébranlée ; il plaidait les deux causes devant le tribunal de sa raison, qui n'avait point encore porté de jugement; cependant elle penchait toujours pour l'émigration vers la terre d'or.

Sur ces entrefaites, le facteur arriva avec une lettre

ISO L E s ANGES DU FO '/ER

qui portait le timbre du Havre. Giraud reconnut l'écriture de son ancien patron, et l'ouvrit précipitamment. M. Devilliers lui répondait sur un ton de protection cordiale. Il expliquait comment son absence l'avait empoché d'écrire plus tôt, annonçait l'envoi des marcHandises demandées, promettait de nouveau son appui au jeune marchand, et accordait les termes et les remises sollicités par lui.

Cette bonne fortune inattendue augmenta les incertitudes de l'épicier. Les conditions que lui faisait le négociant du Havre étaient évidemment pour lui un sérieux avantage ; mais restait toujours la difficulté de s'assurer une clientèle. II repassait dans sa mémoire les chiiïres insignifiants de sa vente depuis plus d'un mois que son étalage appelait en vain les chalands, lorsque son voisin le cafetier entra.

Surpris le dimanche précédent par un nombre inusité de consommateurs, il s'était trouvé au bout de ses provisions, et avait dû prendre chez le nouvel épicier quelques marchandises qu'il venait payer. Il compli-

LE CORNET DE L'ÉPICIER iUl

menta Giraud sur leur qualité, parut satisfait des prix, causa assez longtemps avec le jeune marchand, et finit par lui déclarer qu'il s'adresserait désormais à lui pour tout ce qu'il lui faudrait.

— Les autres y viendront aussi, ajouta-t-il ; mais on ne quitte pas ses habitudes comme un vieil habit; laissez-leur le temps de s'apercevoir qu'il y a commodité et profit à s'adresser à vous. L'expérience a beau arriver lentement, tôt ou tard elle arrive. On comnaence à vous connaître dans le pays: on voit que vous êtes un garçon honnête, laborieux et de bon voisinage. Ne vous inquiétez pas de l'avenir; Paris n'a pas été bâti en un jour.

Le cafetier partit sur cette réflexion populaire, et le laissa plus perplexe que jamais. Décidément les circonstances semblaient s'être donné le mot pour combattre sa première résolution. Incertain et soucieux, il continuait à tourner ses cornets, tout en jetant, de loin en loin, un regard sur le fragment du philosophe chinois. Crépin le .trouva dans cette lutte de crainte et d'espérance.

Le futur Californien revenait de visiter quelques connaissances, parmi lesquelles se trouvait la famille Garot. On l'avait beaucoup interrogé sur Giraud, que Ton paraissait avoir en véritable estime, et il avait appris, dans la conversation, qu'un ricbe mariage venait d'être refusé pour Rosalie.

— Je crois qu'au fond les braves gens pensaient à toi, ajoula-t-il; car, au premier mot de ton projet de départ, ils se sont récriés, et la jeune fille a changé de figure. Ils ne l'avaient ajourné que pour se faire valoir et dicter les conditions ; mais, ma foi ! ils en seront pour leurs frais. Qu'ils cherchent ailleurs un gendre; pour le quart d'heure tu ne veux épouser que la fortune. Voyons, un petit verre, et je repars.

Giraud lui versa le petit verre sans répondre. Cette dernière découverte avait pour lui plus d'importance que tout le reste. L'union dont Grépin lui laissait entrevoir l'assurance avait été l'ambition de toute sa vie: c'était bien plus que la fortune, c'était l'alTcction partagée: la joie de la famille, tous les trésors du foyer do-

LE COBXET DE L'ÉriCIER 1S3

mcstiqiie! Aussi laissa-t-il son aventureux compagnon vanter de nouveau ses opulentes espérances, et lui assigner un prochain rendez-vous pour faire en commun leurs derniers arrangements de départ. Sans rien dire du changement qui s'était opéré en lui, il le vit partir et attendit avec impatience la fin de la journée pour se présenter chez les Garot.

Mais il n'eut point à attendre si longtemps. Le père de Rosalie, inquiet de la nouvelle annoncée par Grépin, arriva bientôt lui-même à la boutique du jeune marchand. Ils eurent une franche explication, à la suite de laquelle la demande de Giraud fut définitivement agréée et le mariage convenu pour l'hiver suivant.

Depuis, grâce à l'attente et à la patience, tout ce dont le jeune marchand avait désespéré s'est peu à peu accompli. L'expérience l'a rendu sage, et chaque fois qu'il rencontre quelqu'un trop pressé de jouissance ou de réussite, il ne manque jamais de lui raconter l'historiette de Meng-Tseu, en appuyant sur sa conclusion,

qn il faut laisser an blé le temps de pousser.

A quoi il ajoute, en souvenir de la plus importante épreuve de sa vie, que l'homme prudent doit toujours mettre entre le projet et l'exécution le temps nécessaire pour rouler quelques douzaines de cornets.

LE

Page 1