DEUX JEUNES FILLES DE CE TEMPS-CI
H^^^YF ^^^^^ ^^ i^^^ ^^ Sandra l'avait prévey |^4l) K nue qu'elle envoyait à M. Corbellier Yz:^':^!^ un choix de sa correspondance amoureuse, Emmeline vécut dans d'émouvantes alternatives. D'abord, elle attendit la scène classique du mari outragé : « Madame, vous êtes indigne de porter mon nom!... y> et elle se prépara à la soutenir selon les traditions du roman et du théâtre, qui formaient à peu près toute son éducation morale. Sans oser tout avouer à Jacques, elle lui avait laissé comprendre ses angoisses. Jacques, redevenu très vite le compagnon de Carlin et d'Ambline, Jacques, sur qui l'influence passagère de Sandra ne laissait plus de trace appréciable, Jacques, qui aimait.
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disait-il, à « se pincer l'âme » — avait profité de l'occasion pour entraîner la pauvre Emmeline dans des crises de sensibilité exaltée où elle maudissait l'amour et jurait à son fils qu'elle ne vivrait plus que pour lui, dans une chasteté de sainte. Puis, la scène du mari n'éclatant point, et Maurice Corbellier continuant à vivre auprès d'elle la même vie qu'avant — plutôt parallèle que conjugale — elle s'était reprise à espérer : peut-être la vengeance de Sandra se bornait-elle à la menace; peut-être un hasard providentiel avait-il empêché le dangereux envoi d'atteindre son destinataire; plus probablement (c'était l'avis de Croze) Corbellier avait jeté au feu des lettres qui, sauf quelques précisions désobligeantes, ne lui apprenaient sans doute rien de neuf. Dès lors, Emmeline eût été rassurée, non sans une pointe de mépris envers Corbellier, si la révolte de M""® Croze, son refus de continuer la vie avec l'époux adultère, son obstination à exiger une séparation légale, n'avaient toujours tenu en suspens la menace du contrecoup. Averti dans le privé, Corbellier pouvait feindre l'ignorance; un scandale que la personnalité de Croze rendrait public le forcerait à agir.
Cependant les jours coulaient, et, grâce au silence de Corbellier, d'une part — grâce, d'autre part, aux efforts exercés sur Julie par sa
sœur et son fils, la façade des deux ménages Croze et Corbellier tenait toujours debout, sans lézarde apparente. On vit Corbellier et sa femme assister ensemble aux obsèques de la pauvre j^me Haumont-Segré, morte sans avoir revu sa fille, et que sa fille n'accompagna pas au lieu de repos. On y vit Croze sans M°"® Croze mais on savait celle-ci auprès de sa sœur Ropart, et cela ne fit jaser que sur l'aventure Ropart, déjà quasi oubliée. Quant à l'affaire des documents volés — les premières indiscrétions dé la presse ayant été aussitôt bâillonnées par cequele préfet Lehoux appelait « le bâillon bleu d, quatre ou cinq personnes, à peine, connaissant la réalité des faits, et le rapporteur de la commission n'ayant pas encore eu la curiosité de revoir le B. 2.17 — - Croze espérait encore se tirer d'affaire indemne, sauf une forte saignée d'or. Le B. 2.17 n'avait pas été offert à un gouvernement de la Triple- Alliance, et une maison spéciale de Londres, qui sert d'aimable intermédiaire entre les volés et les voleurs, demandait à Croze un million de la part des détenteurs du dossier. Croze offrait deux cent mille francs, résolu à céder à trois cenû mille.
Les choses étaient en ce point quand, un matin de juillet, à dix heures, douze jours exactement après la date où il avait signé, sur le car-
net du facteur, le reçu du paquet de Sandra, Maurice Corbellier, ayant soigneusement inspecté, un à un, les tiroirs de son cabinet (r Jules Grévy y> et constaté que certain patient travail, poursuivi sans témoins pendant toute la semaine précédente, n'y laissait que des papiers dépourvus d'importance — puis ayant un à un vérifié le contenu de sa vieille serviette en maroquin noir, qu'il portait ordinairement sous son bras en allant à l'usine et en revenant — demanda à son valet de chambre si « Madame était encore à la maison » et reçut cette réponse, qui ne parut pas le surprendre :
— Mais non, monsieur. Madame est déjà sortie avec M. Jacques. Monsieur sait bien que Madame et M. Jacques sont allés déjeuner à Versailles pour assister ensuite à cette pièce nouvelle en musique... de M. Volberg, qu'on joue au théâtre Trianon. Madame et M. Jacques ne reviendront que pour dîner.
— C'est juste, répliqua paisiblement Corbellier. Envoyez-moi M"^ Loute.
Loute, en ce moment, n'avait pas d'institutrice : Emmeline n'osait même plus en chercher une. C'était la second» femme de chambre qui l'accompagnait aux cours; Jacques était censé surveiller l'enseignement musical de sa sœur; pour le surplus, Loute, d'elle-même, avait pris l'habitude de s'adresser à son père. Vivant ainsi,
plus encore qu'auparavant, dans l'intimité de ce père qu'elle chérissait et dont elle se sentait chérie, elle était bien trop observatrice pour n'avoir pas remarqué ce qui échappait à sa mère, à son frère, et même aux domestiques de la maison : que, depuis huit jours, Corbellier procédait à des préparatifs méthodiques, rangements de tiroirs, classement de dossiers, papiers brûlés par tas dans la cheminée, papiers transportés hors de la maison dans la vieille serviette en maroquin noir. Plusieurs fois aussi, tandis que son père relisait avec elle les devoirs préparés pour le cours, le téléphone avait grésillé tout près d'eux. « Allô... Oui, c'est moi, Corbellier... Ah! c'est vous, maître Ridou... Attendez... » Et aussitôt : <r Loute, va attendre un instant dans le salon, je te rappellerai, d Elle n'avait pas questionné; mais, furetant l'Annuaire, elle avait déniché : Ridou (Frédéric), avoué, 23, rue Condorcet. Et le dictionnaire avait complété le renseignement : a cAvoué, officier ministériel, chargé de faire les procédures pour les parties devant les tribunaux de première instance et les cours d'appel. » Toutes ces observations s'ordonnaient, s'agençaient dans sa tête; elle les rapprochait des crises de désarroi où elle voyait sa mère, de ce qu'elle surprenait des entretiens de cette mère et de Jacques. Elle constatait enfin que son père semblait plus
affairé que mélancolique, qu'il lui témoignait plus de tendresse que jamais, qu'il lui reparlait souvent d'un certain voyage à Rosendael, — trois jours de fugue du père et de la fille, il y avait de cela plusieurs années, pendant une villégiature d'Emmeline et de Jacques, — trois jours qui étaient demeurés dans le souvenir de la petite comme trois clartés dans une nuit. L'ensemble de ces observations et les méditations qu'elles suscitaient faisaient prévoir à Loute des événements considérables, des événements qu'un secret instinct l'engageait à ne point redouter. Mais, habituée de bonne heure à dissimuler (elle s'était toujours sentie, dans Ict maison, faible et secondaire, prolongement débile du débile chef d'une famille dont les maîtres éclatants, tyranniques, étaient Emmeline et Jacques), elle se taisait sans aucun effort, devinant que les questions auraient gêné son père.
Elle pénétra dans le bureau, apportant comme de coutume ses cahiers de rédaction. Elle s'installa, comme de coutume, sur les genoux de Corbellier : la revision des devoirs se faisait ainsi, leurs têtes se touchant : et tous les deux goûtaient à ce travail en commun un plaisir doublé par la constatation d'un phénomène merveilleux de compréhension réciproque. Il leur semblait que leurs deux cerveaux communiquaient; jamais Loute n'avait fait des progrès
aussi rapides. On s'en émerveillait au cours. Or, ce matin-là, Corbellier referma doucement les cahiers que sa fille avait ouverts devant lui.
— On ne travaille pas aujourd'hui, dit-il. C'est congé.
Elle crut qu'il plaisantait : elle ne voyait aucune raison pour que ce vendredi de juillet fût jour de vacances. Elle se prêta à la plaisanterie, et, tandis que son père la berçait sur ses genoux, demanda ce qu'on allait faire, puisqu'on ne travaillait pas ?
— Eh bien! fit Corbellier sur le même ton, que dirais-tu d'un voyage à Rosendael, tous les deux.
Mais cela ne la fit pas rire. Le souvenir des trois jours de solitude, son père et elle en face de la mer, ces trois fois vingt-quatre heures passées sans presque désenlacer leurs mains, c'était quelque chose de quasi religieux, dans sa mémoire. Elle taquina un peu nerveusement la maigre cravate de son père, et, très bas :
— Il ne faut pas rire de ça, papa, dit-elle.
— Mais je ne ris pas, se récria Corbellier. Je te demande, très sérieusement, si tu veux partir aujourd'hui, tout à l'heure, pour Rosendael, avec moi?
Les yeux d'ambre jaune de la fillette s'élargirent d'étonnement, et en même temps son visage ingrat s'illumina. Elle comprenait, enfin.
Elle comprenait que ce départ proposé se reliait aux préparatifs qu'elle avait surpris, et aussi à l'absence, pour la journée, de sa mère et de Jacques. Le père et la fille, avec une expression identique sur leurs traits semblables, se renvoyèrent un sourire de complices.
— Oh! ce serait possible? murmura la fillette.
— Mais oui, c'est possible. Combien te faut-il de temps pour te préparer une petite malle, avec du linge et un costume ou deux?
— Pas même une heure, papa... Une demiheure si Juliette peut m'aider. Est-ce que je dois lui dire?...
Juliette était la seconde femme de chambre, celle qui conduisait Loute aux cours.
— Oui. Dis de ma part à Juliette de t'aider. Houp!... Sauve-toi, maintenant. Dans trois quarts d'heure on filera ensemble.
En effet, trois quarts d'heure plus tard, la domesticité des Corbellier assista, stupéfaite, à ce spectacle : Monsieur et Mademoiselle montant ensemble dans un fiacre automobile que le valet de chambre était allé quérir et sur lequel on avait chargé, auprès de la mallette de Loute, la valise de son père. Corbellier emportait, d'autre part, sous son bras, la serviette en maroquin noir. On guetta l'adresse jetée au cocher, mais ce fut : « A la post.e, dans la rue même. » En route, Corbellier, contre qui Loute se serrait
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sans prononcer un mot, et qui lui-même n'avait pas l'air extrêmement rassuré, se pencha par la portière et dit :
— Allez 23 rue Condorcet.
Loute connut ainsi cette demeure de Ridou (Frédéric), avoué, qu'elle essayait vainement d'imaginer chaque fois que son père, sur le grésillement du téléphone, l'envoyait muser au salon. Mais elle n'aperçut pas Ridou lui-même. Elle fut introduite avec son père dans une étroite pièce triste, prenant jour sur une courette; les murs étaient cou verts, partie de rayons de bibliothèques, partie de casiers à cartons verts; la table centrale supportait un tas de dossiers. Loute y demeura seule presque aussitôt, un petit clerc étant venu chercher Corbellier... Elle y demeura même seule si longtemps qu'elle eut tout le loisir d'inspecter les livres qui s'alignaient sur les rayons : Dalloz, le Journal des notaires, la Revue du Palais, plus — intrusion inattendue, oubli, sans doute, d'une cliente — la éMôme Ticrate, pa.r Willy... L'inspection de la bibliothèque terminée, elle aurait volontiers perquisitionné dans les cartons verts : la peur d'être surprise l'en empêcha. Alors elle se rapprocha de la table, ouvrit un dossier. Guettant le bruit des pas de manière à refermer la chemise en cas d'alerte, elle lut^ d'abord distraitement, puis avec attention ;
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*Divorce Hanin contre Hanin,
a A la requête de M. Hanin, ayant M* Audoyer pour avoué.
« Attendu que la demande de la dame Hanin contre son mari basée sur la dilapidation de la fortune par elle apportée dans le ménage est irrecevable.
« Qu'au contraire, le sieur Hanin a la preuve de relations de sa femme avec diverses personnes.
« Par ces motifs, plaise au Tribunal,
d Prononcer le divorce aux torts et griefs de la dame Hanin, confier au père la garde de sa fille unique, en limitant strictement les circonstances dans lesquelles cette enfant pourra voir sa mère auprès de laquelle elle risque de recueillir de fâcheux exemples...»
Loute lisait cela, et jamais, même lorsqu'elle étudiait son livre de géographie (pour laquelle elle n'avait pas de disposition, sa mémoire étant rétive), elle n'avait ouvert des yeux si ronds ni plus avant tiré hors de ses lèvres sa petite langue pâle et pointue, comme si elle avait voulu lamper les mots sur les pages... Elle tendait visiblement tout son effort à comprendre l'étrange patois des chats-fourrés ; elle n'y parvenait certes point; mais dans sa tête se précisaient, se déli-
mitaient les choses qu'elle ne comprenait pas, et c'est déjà la moitié de comprendre... Elle était tellement absorbée qu'elle n'eut pas le temps de refermer le dossier quand son père rentra. Elle devint cramoisie :
— Que diable lis-tu? fit-il... « Divorce Hanin contre Hanin... » Petite fureteuse!... Allons, laisse ça et filons. En route pour Rosendael.
Il avait l'air plus content, et surtout plus hardi que tout à l'heure quand ils quittaient ensemble leur domicile. Pourtant le père et la fille ne parlèrent pas beaucoup tandis que le même fiacre les conduisait à la gare du Nord; chacun poursuivait ses propres pensées; mais ils se tenaient la main et se sentaient ainsi réconfortés. A la gare, Corbellier parut surtout anxieux de n'être point aperçu par des gens de connaissance; il avait, -exprès, choisi un train peu rapide, peu fréquenté. Ils purent s'installer tête à tête dans un compartiment vide. Leur contentement ne s'épanouit tout à fait qu'au moment où le train, crachant à grand bruit sa vapeur, eut dépassé l'abri vitré de la gare. Alors il se sentirent délivrés; alors ils se jetèrent au cou l'un de l'autre, ils rirent aux éclats; alors ils esquissèrent même un pas de danse titubant, interrompu par l'apparition sévère d'un contrôleur à lunettes, qui les crut fous.
Jamais évasion d'amoureux ne fut plus tendre,.
plus joyeuse, plus enthousiaste que cette fuite du père et de la fille vers la modeste plage du Nord. Même les souvenirs du premier voyage étaient dépassés : alors c'avait été une escapade furtive : on savait que, trois jours plus tard, il faudrait rentrer. Cette fois, au contraire, tous deux étaient libres pour la vie, libres de se regarder, de se tenir par la main, de se caresser, sans qu'on les critiquât; libres de se dire l'un à l'autre tout ce qui leur traversait la tête, affranchis des coups d'œil dédaigneux, des observations ironiques, des rappels de leur infériorité que ne leur ménageaient ni Emmeline ni Jacques. Loute redoutait sa mère ; elle nourrissait contre son frère une antipathie de chien à chat. Quant à Corbellier, après avoir désiré Emmeline avec Tentêtement des débiles, qui se dépensent soudain tout entiers dans un vouloir imprévu, quitte ^ retomber ensuite dans l'indécision et l'apathie; après l'avoir chérie aux débuts de leur mariage, — il avait fini, au cours de quinze ans de rebuffades, par s'en détacher peu à peu. Loute grandissante captait la tendresse devenue disponible dans son cœur. Fier encore d'être le mari de la belle M""' Corbellier, il s'était concentré sur l'amour de sa fille et sur les travaux de son usine : et, ne désirant rien, il s'était organisé une chétive vie intérieure ou les brocards et les dédains de sa femme ne l'atteignaient même
plus. Ce que le monde ignorait, et n'eût pas admis, c'est qu'il la croyait fidèle. Bourgeois de race, n'ayant connu dans sa famille que des épouses sans reproche, l'adultère lui semrblait toujours quelque chose de formidable, quelque chose qui ne pénétrait point en des foyers solides et réguliers comme le sien... La révélation lui fut vraiment fournie par le paquet de lettres qu'envoya Sandra Ceroni : lettres choisies de celle sorte qu'il connut à la fois la date originelle de son malheur et sa persistance actuelle. Il en demeura comme hébété pendant une matinée entière. Ce fut de revoir Emmeline qui le rasséréna : une Emmeline effondrée, pâle d'angoisse, le considérant à la dérobée d'un œil anxieux, ayant abdiqué ses airs tyranniques ou gouailleurs, docile et quasi prévenante. Devant cette faiblesse avérée, , il se sentit fort; il sentit aussi qu'il n'aimait plus sa femme à aucun degré, il fut certain qu'il la méprisait, qu'elle était morte pour lui. Et la seconde grande résolution de sa vie fut arrêtée aussitôt dans son esprit, avec la soudaineté et l'immutabilité de la première: il se séparerait d'elle et de Jacques (en qui il devinait un allié des faiblesses maternelles), — il habiterait à part avec Loute. Accoutumé à agir dans son coin sans qu'on s'occupât de ses actes, et sans confident, rien ne lui fut plus facile de préparer secrètement sa requête
en divorce, aidé par l'avoué Ridou. Il régla aussi toutes les affaires d'argent, s'arrangea pour que sa présence à l'usine ne fût pas indispensable durant plusieurs mois, et, tout bien en ordre, ayant vécu, parmi ces complots, une période intense, active, heureuse, il couronna cet œuvre méthodique en enlevant sa fille chérie. Aurait-il passé outre si, par un fâcheux hasard, Emmeline ou Jacques se fussent dressés devant lui, en travers du chemin? Ce n'était pas sûr. Maintenant, au contraire, que les kilomètres s'additionnaient entre Paris et les fugitifs, Corbellier prenait de l'audace. Il se plaisait à imaginer le désarroi d' Emmeline rentrant ce soir rue Montaigne. Il n'avait même pas laissé un mot pour elle; il était sûr qu'elle devinerait, sûr aussi qu'elle n'oserait aucune démarche. Et, le lendemain, à l'heure du thé, elle recevrait un billet de l'avoué Ridou lui annonçant qu'il était à sa disposition pour lui communiquer les décisions de M. Corbellier...
Après Amiens, Loute, qui jusque-là avait joué et bavardé comme une écolière en vacances, s'endormit sur l'épaule de son père. Il la garda ainsi près de deux heures, immobile contre lui : et pas un instant il ne cessa de s'enivrer de cette pensée : (( C'est ma fille... elle est à moi... personne ne me la prendra plus... )) La vue de ses
cheveux paille, de ce petit front bombé, taché de son, de ces oreilles trop grandes, de tous ces traits gauchement dessinés, de ce corps maigre et dégingandé qu'on devinait sous la robe de toile bise, tout cela lui causait de Tadmiration et du bonheur... Et, d'ailleurs, la laideur de toute n'était pas antipathique: saine, vive, Loute avait la grâce disgracieuse et touchante de l'âge ingrat. <r Ma petite chérie! Ma petite fille... » murmurait Corbellier. Et il comprenait à présent qu'il s'était cru heureux, mais qu'il n'avait pas été heureux vraiment quand, jadis, il emmenait en voyage nuptial Emmeline, jeune épousée. Il comprenait qu'il n'est de bienfaisant que l'amour partagé... « Ma fille! Ma chérie... Tu es une petite âme toute blanche, toi!... Tu seras une honnête femme, toi... » Ainsi arrivèrent-ils à Lille, où ils dînèrent au buffet, un dîner extravagant, ordonne par la fantaisie de Loute : du chocolat, du foie gras, une salade et des gâteaux... Ensuite, il fallait près de deux heures pour atteindre Rosendael. En gagnant avec Loute le train de Rosendael, Corbellier acheta dans la gare même VÉcho du C^ord^ qui venait de paraître et sentait l'encre fraîche... Il le glissa dans sa poche et l'y oublia; Loute, en humeur de bavardage, babilla jusqu'à l'arrivée à Rosendael... Là, tout était préparé d'avance : la voiture à la gare, l'appartement, — un salon et deux vastes
chambres contiguës, — dans le meilleur hôtel. Il taisait nuit sombre quand les portes se refermèrent sur leur tête-à-tête... Loute, surexcitée par les événements de la journée, déclarait qu'elle n'avait pas sommeil et voulait aller saluer, dès ce soir, cette mer du Nord qu'on entendait, toute proche, lécher lourdement les dunes de sable. Puis, soudain, son excitation tomba, elle s'assit, muette; ses yeux papillotèrent; elle était si lasse que ce ne fut pas trop, pour la dévêtir et la coucher, de Corbellier et d'une femme de chambre. Quand elle fut au lit^ elle exigea que son père, assis près d'elle, lui tînt la main jusqu'à ce qu'elle s'endormît. Corbellier sentait cette frêle main mollir; il allait regagner sa chambre quand Loute ouvrit de nouveau ses yeux d'ambre pâle :
— Papa, dit-elle (et son père ne sut pas si elle parlait dans la veille ou dans le sommeil), papa...- M. Hanin gardera bien sa petite fille avec lui, n'est-ce pas?
Corbellier ne comprit pas tout de suite, bien qu'il eût entendu parler de cette affaire Hanin, dont on glosait dans Paris, bien qu'il sût, aussi, que Ridou était l'avoué de la femme... Il se rappela Loute feuilletant le dossier, dans la bibliothèque... Et, comme le père et la fille communiquaient vraiment par des ondes mystérieuses de sympathie, il vit la pensée de sa fille, dans
rétat d'imprécision et d'angoisse où elle obscurcissait ce cerveau enfantin et y combattait le sommeil. Une vague de pitié et d'adoration lui déferla dans le cœur; il saisit à pleins bras k mince buste chastement chemisé de blanc et le serra contre lui en murmurant :
— Oui, ma chérie! oui, ma chérie! Sois tranquille. On n'enlève pas comme ça les fillettes à leur papa. Et ton papa à toi t'emporterait plutôt jusqu'au bout du monde...
Mais déjà Loute, rassurée, dormait. Il lui reposa la tête sur l'oreiller, la contempla encore quelques moments, puis, éteignant l'électricité, regagna sa chambre, à la fois si heureux et si ému qu'il n'avait aucune envie de dormir. Il- se coucha pourtant, puis se releva, s'étant rappelé le numéro de VÉcho du P^ord glissé dans la poche de son veston. Il le déploya: un titre en « manchette * barrait le haut de la troisièire page:
Dernière Heure: Grave affaire d'espionnage au ministère de la Guerre. Démission du sous-secrétaire d État.
Une courte dépêche de l'Agence Havas, datée de deux heures après midi, justifiait ce titre sans l'expHquer : il y était dit « qu'un document militaire de la plus haute importance avait été dérobé, il y avait une quinzaine de jours, au do-
micile privé du sous-secrétaire; que ce document ayant été réclamé avec insistance par M. Berger, président de là commission parlementaire de l'Aviation, M. Jules Croze, après des tentatives échappatoires, avait dû avouer la disparition: il avait le matin même remis sa démission au président du Conseil, qui l'avait acceptée... i Aucun autre détail.
Corbellier gardait cette foi naturelle des faibles dans une justice immanente, dans un « tout se paie » final qui fait, à certains jours, l'inventaire, et arrête les comptes de chacun. Il pensa : « Voilà... Elle et son complice vont s'écrouler en même temps... C'est bien... »
A son tour, il fit la nuit dans sa chambre, et, apaisé, s'endormit bientôt.
La catastrophe qui s'abattait sur Jules Croze — forcé, par l'insistance d'un adversaire politique, de révéler le vol du B. 2.17 alors qu'il était sur le point de récupérer le document — eut au moins pour lui un contre-coup heureux : sa femme et sa fille réintégrèrent aussitôt l'hôtel de l'avenue Vélasquez. M"* Croze avait résisté aux instances de la baronne Ropart et de Guy tant
qu'il s'agissait pour son mari de soucis intimes, d'ennuis de femmes et d'argent : elle jugea mesquin d'aggraver un désastre, en somme démesuré par rapport à la faute commise, en l'abandonnant publiquement, alors qu'un grief public pesait sur lui. Elle rentra avenue Vélasquez et y ramena Josette, sans demander à son mari l'engagement de rompre avec Emmeline; elle arrêta même, d'un geste sec, les protestations, les promesses qu'il commençait spontanément. Elle lui signifia que la confiance, abolie entre eux, ne renaîtrait plus. Elle revenait, sans plus^ pour défendre la cr raison conjugale » Croze; certains journaux n'allaient-ils pas jusqu'à insinuer que le sous-secrétaire pouvait être impliqué de complicité d'espionnage? Blanche de Sauzon, épouse Croze, croyait devoir ne pas aggraver le péril qui menaçait son nom d'épouse, le nom de ses enfants.
Josette rentra avec sa mère. Seule de toute la famille, elle ignorait certains détails précis de l'affaire : on se gênait, naturellement, pour parler en sa présence des circonstances spéciales où s'était accompli le vol des documents, circonstances que Croze dut, finalement, avouer à sa femme... Avec l'impérieux égoïsme de la jeunesse et de l'amour, Josette résumait toute la crise dans le seul fait qui la touchât : le brusque départ de Letzling coïncidant avec la tuite de Mag
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et de Bolski, et, depuis, le silence absolu du comte, pas un mot, pas une réponse aux lettres affolées qu'elle avait osé lui écrire. Quand elle fut rentrée chez elle, d'autres conséquences de l'événement — et qui la visaient — commencèrent de lui apparaître. On fouillait publiquement la vie de Magda Riemann. Les journaux, d'abord remplis à son sujet de détails extravagants, où Mag était représentée comme la femme, puis comme la maîtresse d'un haut personnage allemand, finirent par publier quelques précisions. On s'orienta vers l'ambassade d'Autriche. L'absence de l'attaché militaire fut signalée : une note officielle, aussitôt publiée par les bureaux de la rue de Varenne, déclara que le comte Adolf von Letzling était en congé régulier. Josette voulut douter encore : non, ce n'était pas possible, Adolf n'était pas en congé, il n'était pas libre de lui répondre, de la rassurer... Elle sentait néanmoins le cercle de désespoir se resserrer autour d'elle. La presse n'avait pas encore parlé du double logis : le préfet Lehoux, galant homme, sachant ce que risquait à cette divulgation l'honneur d'une jeune fille, faisait silence là-dessus... Mais Josette devinait combien le secret était menacé, précaire, puisque tous les reporters enquêtaient sur Bolski, et que le double logis avait Bolski comme locataire apparent.
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Elle s'usait. Sa pâleur habituelle devenait diaphane; elle ne dormait plus; elle maigrissait. Tout au contraire, Jules Croze, confiant dans l'issue de la crise (les détenteurs du document, ne pouvant plus spéculer sur le scandale, puisqu'il avait éclaté, devenaient plus traitables, et la transaction allait aboutir), — Croze reprenait courage. Avec sa belle audace d'homme heureux, léger de scrupules, peu sensible aux nuances délicates de la considération, il se redressait, recommençât à parler tout haut, annonçait qu'il allait à son tour prendre l'offensive, confondre et poursuivre ses détracteurs. Ce fut lui qui, sans en avoir conscience le moins du monde, porta un soir, au dîner familial, le coup suprême à sa fille.
— Eh bien, s'écria-t-il en se mettant à table, nous tenons maintenant tous les fils de l'intrigue, et les faits confirment l'hypothèse que j'ai toujours soutenue... Le seigneur Letzling a bien été l'âme du complot. Un joli monsieur! Quand je pense qu'on voulait me persuader de lui donner Josette!
Vainement Guy, guettant le trouble de sa sœur — et le jugeant tout naturel — essaya d'arrêter son père. Croze poursuivit, sous le regard froidement désintéressé de sa femme :
— On vient de me téléphoner du éMatin qu'un de leurs reporters a fait une découverte
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capitale : l'appartement où les deux compères se rejoignaient et combinaient ensemble leurs petites malpropretés, fête et espionnage mêlés. La concierge a tout raconté; il paraît qu'il y a des noms de femmes du monde qui vont sortir. Un rez-de-chaussée à deux entrées, rue Saint-Lazare et rue de Châteaudun... Qu'est-ce que tu as, Josette?
La jeune fille quittait la table, suivie de Guy, qui jetait au passage à son père : « Vraiment, papa, vous êtes trop cruel... d iVl"'*'Croze accompagna ses enfants, et Croze se trouva seul devant son assiette, stupéfait... « Comment, pensait-il, elle l'aime encore?... i> Il estima la persistance de ce sentiment presque offensante pour lui; Letzling n'était-il pas la cause de tous ses ennuis? Et quand M""® Croze et Guy, ayant laissé Josette dans sa chambre (elle avait la migraine, disait-elle, et souhaitait le repos), reprirent leur place à table, Guy eut quelque peine à lui faire entendre que l'émotion de Josette était fort explicable, que Josette avait un moment considéré Letzling comme son futur mari, qu'elle lui avait donné sa confiance, et qu'il était affreux pour elle de constater qu'elle avait eu affaire à un traître.
Cependant Josette, dans sa chambre, s'était assise auprès de la fenêtre, et ne bougeait pas.
Elle sentait que quelque chose s'était, à l'instant où Croze avait parlé, décidé dans son cerveau et dans son cœur : mais il lui semblait que, provisoirement, son cœur ne battait plus et que son cerveau était une masse inerte, coagulée autour de Tunique pensée, de la décision formidable. Elle demeura ainsi longtemps, assez longtemps pour que, le dîner fini, sa mère, puis son frère, étant venus s'informer d'elle, la trouvassent toujours assise sur le même siège, auprès de la fenêtre. Elle leur répliqua que sa migraine semblait se calmer; que le mieux, pour elle, était de rester ainsi, sans parler, sans entendre parler. Ni Guy ni M""" Croze ne s'inquiétèrent. M"* Croze dit seulement: a Tu devrais te coucher et tâcher de dormir... — Oui, répliqua Josette, je vais me reposer : qu'on ne me dérange plus, n'est-ce pas, maman? » Sa porte cette fois close au verrou, elle retourna s'asseoir à la même place. Le crépuscule de juillet se prolongeait en lueurs rosées. Josette ferma la fenêtre, comme pour rester plus seule avec ses pensées. La décision se précisait dans son esprit. Le voile funèbre qui, tous ces derniers temps, lui apparaissait par intervalles, couvrant l'horizon autour d'elle, elle le voyait, elle le sentait à présent proche d'elle à le toucher.
« Mourir... »
Elle osa prononcer le mos:, non pas tout haut,
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mais pourtant articulé dans le silence de sa chambre, perceptible pour ses propres oreilles.
d Mourir... d C'était cela, c'était cette résolution affreuse qui pointait en elle depuis des jours et des jours, sans qu'elle voulût s'y arrêter. Tout en se débattant contre la suggestion funèbre, elle savait bien alors qu'il faudrait y céder le jour où l'indignité de Letzling serait pour elle avérée... Or, ce soir, l'indignité de Letzlmg apparaissait, plus complète encore qu'elle ne l'avait soupçonnée... a L'espionnage et la fête... On va sortir des noms de femmes du monde. » Et, parmi ces noms, le sien, son nom de jeune fille, il allait « sortir » aussi, sans doute, et les yeux de sa mère le liraient dans les journaux, et les yeux de Guy, et les yeux de tous les gens qu'elle connaissait, et les yeux des foules ironiques, avides de scandale...
« Je veux mourir. »
Oh! oui... la décision de mourir habitait depuis longtemps son esprit, non seulement en principe, mais, presque jusqu'en ses détails d'exécution. Jusqu'alors, quand l'idée funèbre l'assaillait, elle avait résisté : mais l'idée continuait traîtreusement de travailler en elle, édifiant le projet avec une infaillible diligence, cristallisant les résolutions secondaires autour de la phrase de Guy, que Croze n'avait pas été seul à entendre, à garder dans sa mémoire :
« Absorber une bonne dose de chloral, ouvrir le gaz, s'étendre... >) Josette constatait maintenant la cristallisation opérée instinctivement autour de cette suggestion. Depuis son retour avenue Vélasquez, elle ne s'était pas une seule fois assise sur la chaise longue de la salle de bain sans songer — aux limites de sa conscience: — « Il n'y aurait qu'à ouvrir le gaz... » Pas une seule fois elle n'avait pénétré dans le laboratoire de Guy sans arrêter son regard sur une certaine fiole brune où les mots « Chloral à 10 Yo » étaient tracés sur l'étiquette blanche, de la main même de Guy... Mais, tandis que ce travail obscur s'opérait en elle, elle ne se l'avouait point : tel un gardien débonnaire qui détournerait les yeux pour ne pas déranger les lents préparatifs d'évasion de son prisonnier. A présent, elle s'apercevait, avec un mélange d'horreur et de fierté, que tout était bien, en effet, prêt pour l'évasion; il n'y manquait plus que le dernier vouloir.
Comme elle l'avait désiré, personne ne la troubla dans sa douloureuse méditation, personne ne frappa à sa porte. Pourtant, à la nuit close, elle entendit des pas, les pas de deux femmes, s'approcher ensemble du seuil : on chuchota; c'étaient sa mère et la femme de chambre. Toutes deux écoutèrent un long moment ; Josette perçut les mots qu'elles pronon-
cèrent : « Elle est couchée, disait M"*^ Croze; ne la réveillons pas, pauvre petite... » Et la femme de chambre répondit : « Mademoiselle a éteint toutes les lumières... Pour sûr, Mademoiselle s'est mise au lit... » Mais M"** Croze semblait ne pouvoir se décider à quitter le palier : et, percevant cette hésitation, le cœur de Josette se mit à battre violemment, comme excité par un sursaut du désir de vivre : elle comprit que, si sa mère heurtait la porte en cette minute, elle courrait ouvrir, elle se jetterait dans ses bras, elle lui crierait : « — Maman, empéchemoi... maman, ne me quitte pas... empêche-moi de mourir... » Les chuchotements continuèrent derrière le seuil; puis, tout doucement, sur la pointe des pieds, M"® Croze et la domestique s'éloignèrent.
Josette n'avait pas bougé du fauteuil où elle était assise : l'émotion soudaine qu'elle avait ressentie la laissa si brisée qu'elle ne put même pas renouer le fil de ses noires pensées... Une torpeur plus proche de l'évanouissement que du sommeil l'envahit... Et, tandis que sa conscience de vivre s'abolissait, elle en gardait assez encore pour souhaiter : « Ah! que ce soit pour toujours... pour toujours... »
Or, durant ce soir de juillet, à peu près è l'heure où Jules Croze avait, sans s'en dout r,
as
porté à sa fille un coup mortel par sa phrase imprudente, a: fête et espionnage mêlés... on va sortir des noms de femmes du monde... » — un de ces longs et sinueux satellites, lancés sur des trajectoires de fer par l'industrie des hommes, et qui, jour et nuit, gravitent à la surface de la terre, emportant de méridien en méridien des êtres vivants, des objets dont usent ces vivants pour vivre, et aussi, fixée sur des pages et scellée sous des cachets, de la pensée humaine errante, — un satellite plus rapide et plus luxueux que les autres, qu'on appelle : l'Orient-Express, parti l'avant-veille de Constantinople, ayant passé par Andrinople, par Sofia, par Belgrade, par Bucarest, par Budapest, par Vienne, par Munich, abordait, dévorant les rails sous le firmament magnifique, les premiers contreforts des Alpes suisses. Dans ce luxueux satellite, il y avait le contingent accoutumé d'habitants privilégiés, voyageurs cossus, voyageuses parfu mées; il y avait des bagages somptueux de ces voyageurs et de ces voyageuses; il y avait un restaurant fleuri, illuminé; il y avait aussi le wagon plus sévère, presque semblable à une voiture cellulaire, où l'on emprisonne la pensée humaine scellée, cachetée, pendant qu'elle chemine... Deux employés occupaient cette prison roulante. L'un s'était endormi sur sa chaise après un souper germanique arrosé de bière; il
dormait, effondré sur la table, à même le tas de lettres qu'un sac entre-bâillé laissait couler aux soubresauts du train. L'autre au contraire ordonnait méthodiquement la récolte des courriers engrangés depuis Vienne. Et comme c'était un employé qui lisait les journaux, qui s'intéressait à la politique extérieure, qui savait les noms des ministres français, il tourna et retourna quelque temps dans ses doigts, avant de la jeter dans le sac étiqueté : Taris und weiter, une enveloppe jaune soigneusement cachetée, qui portait la suscription :
^Mademoiselle Josette Croie,
^^, avenue Vélasquei,
Taris.
Elle portait la marque postale de Heigraf : mais ce nom ne disait rien à l'employé. Toutefois, il se demanda un moment s'il ne devrait pas retenir la lettre avant qu'elle passât la frontière allemande. Croze... une affaire d'espionnage en France...rambassade d'Autriche mise en cause dans les feuilles françaises... <r Bah! qu'ils s'arrangent! » pensa-t-il... Et, peu soucieux d'un surcroit de besogne, il jeta la lettre dans le sac : Taris und weiter.
« H^tgraj^ jp juillet,
« Ma Josette bien-aimée,
« Enfin, pour la première fois depuis que j'ai quitté Paris, je puis vous écrire avec Tespoir de vous atteindre. Ma sœur, la marquise de Sudrôs, qui est venue me voir dans ma prison et qui a pitié de mon angoisse, a bien voulu se charger de jeter ma lettre à la poste. Car je suis en prison, ma Josette : une prison fastueuse, dans un pays admirable, avec une bonne table et beaucoup de serviteurs : une prison dont le gouverneur me rappelle chaque jour « qu'elle a été honorée par des présences princières », — mais une prison formidable pourtant, cernée de fossés pleins d'eau, gardée aux portes par des sentinelles, fusil chargé... Cela s'appelle, pour moi et pour ce cas spécial, les <r arrêts de rigueur y>. Habituellement, l'officier les purge dans son domicile : moi, on m'a assigné comme lieu d'arrêts la forteresse de* Heigraf. Et voilà trente-sept jours que cela dure, sans qu'il me soit permis de recevoir qui que ce soit, sauf mes chefs militaires et les membres de ma famille... Comme me le dit aussi quotidiennement le gouverneur, c'est là une grâce singulière, due à ce que je suis le propre neveu du ministre de la
Guerre et apparenté à la famille impériale. On m'a rendu responsable, en haut lieu, sinon de raflfaire des documents volés chez votre père, au moins de ce que l'ambassade d' Autriche- Hongrie s'y est trouvée compromise. On a profité de ce que, dès la première heure, j'étais venu loyalement trouver mon oncle le ministre : la fuite de Mag et de Bolski, rapprochée de certaines paroles que j'avais surprises entre eux, ne me laissait guère de doute; je devinais l'œuvre des deux gredins; j'étais épouvanté à l'idée quHls vous atteignaient par contre-coup et surtout (vous me comprenez) à l'idée qu'aux yeux de la foule je risquais de passer pour leur complice... Qui pouvait mieux me conseiller, défendre mon honneur, que mon chef suprême, le frère de ma mère? Je courus à lui; je lui confiai tout, aussi bien notre amour, Josette, que mes angoisses... Ah! ma chérie!... j'ai vu bien des officiers généraux en colère dans ma vie... mais une colère comme celle de mon oncle le ministre, non, je n'en avais jamais vu. Il me traita d'imprudent et de fou, me dit que j'étais indigne de mes galons de capitaine; et, comme je regimbais, comme je prétendais aussitôt repartir pour Paris, refus brutal, arrêts de rigueur, — et voilà trente-sept jours que j'habite la forteresse de Heigraf, qu'on me remet seulement les lettres insignifiantes et qu'on
supprime celles que j'envoie. Tout cela peut sembler extravagant à Josette Croze, fille d'un sous-secrétaire de l'accommodante République française; mais c'est pourtant ainsi que les choses se passent encore dans la monarchie apostolique, en plein vingtième siècle, sinon pour les gens du commun, au moins pour les privilégiés comme moi, dont toute la famille est plus ou moins aux affaires politiques ou à la cour.
« Heureusement, cette redoutable famille compte une femme exquise et sensible, ma sœur de Sudrôs. Elle n'a pu venir me voir qu'aujourd'hui; elle m'a donné de rassurantes nouvelles sur l'affaire des documents ; elle sait de source sûre que votre père a pu traiter avec les deux bandits. Elle a eu pitié de ma détresse; elle s'est intéressée à notre amour; elle a osé (acte qu'elle considère à bon droit comme héroïque !) se charger d'une lettre pour vous... Voilà comment je peu.> espérer qu'enfin vous parviendront ces lignes que je trace à la hâte, — ma sœur est là qui attend et guette pour éviter qu'on me surprenne en train d'écrire! Josette, n'est-ce pas? vous n'avez pas douté de moi. Moi qui n'ai j:eçu non plus aucun billet de vous, aucun signe, j'ai pourtant sans rélâche senti votre pensée et votre tendresse autour de moi: et n'étais-je pas encore plus à plaindre que vous, privé de nou-
velles et devinant qu'on essaierait de me noircir à vos yeux?... Mais que vous pussiez me croire complice de Bolski, Josette, vous à qui j'ai parlé les yeux dans les yeux, vous qui me connaissez, vous qui savez que ma vie vous appartient et que famille, fortune, avenir, ne sont rien pour moi si l'on me prive de vous, — non! que vous ayez pu même un instant, même avec coûtes les apparences contre moi, me juger félon, pas une seconde je ne l'ai redouté.
<3c Mon amour, ma fiancée, ma femme, le temps presse: ma sœur me harcèle; elle a raison; on peut nous surprendre, et alors ce billet aurait le sort qu'ont eu probablement tous les autres que je vdus ai adressés... J'ai le sentiment que la fin de nos misères est proche, qu'on va me rendre ma liberté, que je vais vous rejoindre. Ecoutezmoi bien : Rien ne m'empêchera désormais d'être votre mari si vous y consentez; plutôt ne jamais rentrer dans mon pays; plutôt disparaître avec la femme que j'ai choisie, comme le fit naguère un de nos archiducs. (Ah! comme je le comprends!...) Josette, je veux vous revoir et ne plus vous quitter. Vous revoir! Est-ce possible?... Que cela ne tarde plus, car je suis à bout de forces... Vous me reconnaîtrez à peine... J'ai maigri. J'ai quelques cheveux blancs sur les tempes. Et vous? Et vous? Vous aussi vous avez souffert. Oh! pardonnez-moi. Je suis vôtre pour
la vie et je vous aime, ma fiancée chérie, ma femme.
« Adolf de Letzling. )>
Vers une heure après minuit, Josette se réveilla, au coin de la fenêtre de sa chambre, dans le fauteuil où elle s'était longuement assoupie. Aussitôt elle se rappela les pas de sa mère et de la femme de chambre, et les chuchotements derrière la porte, et Témoi convulsif qu'elle en avait ressenti, si violent qu'une longue prostration s'en était suivie.
(( Maintenant, tout est bien fini, s> se dit-elle.
Elle se sentait lucide, le cerveau balayé comme une aire par un coup de vent, net de pensées, sauf une seule : la même qui, depuis des semaines, pointait à l'horizon funèbre, et qui maintenant était là, dans la place, en occupailt le centre, dominait tout.
Elle se leva, écouta: nul bruit dans la maison. Nul bruit au dehors. On eût dit qu'il n'y avait plus de Paris, ou qu'elle seule vivait dans la ville léthargique. Elle consulta la montre liée à son poignet... « Une heure dix... Tout le monde dort... d Alors, elle dégrafa sa robe, qui tomba sur le tapis ainsi qu'une toute petite dépouille: elle la ramassa, acheva de se dévêtir comme pour dormir, et sur sa chemise de nuit
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passa un kimono japonais de soie bleue, qu'encadraient des parements de broderie rouge. Ensuite, elle s'installa devant sa table à écrire, une étroite table du dix-huitième, en bois de rose marqueté; dans le tiroir elle prit un mince paquet de lettres qu'elle alla brûler une à une dans la cheminée, sans les relire... La flamme, avivée à chaque aliment nouveau, dégageait, par cette nuit chaude, une ardeur insupportable: forcée de détourner le visage, Josette s'aperçut tout à coup dans une glace opposée : bleue et rouge, avec le reflet du feu sur son visage, ses bras, ses cheveux, a: Je suis jolie, ce soir, i> pensa- t-elle... Elle eut un bref serrement de cœur au heurt de ces deux idées : qu'elle était jolie et qu'il fallait mourir. Mais, aussitôt, l'horreur de continuer à vivre l'emporta, lui fit jeter avec des gestes plus volontaires, dans la flamme tour à tour agonisante et ressuscitée, les derniers papiers à détraire : les billets de Letzling et ses lettres à elle que Mercadieux lui avait rendues au Val d'Anay. A détruire ces témoignages du passé, elle constata qu'elle ne souff'rait point, ni physiquement ni moralement. La place douloureuse qui naguère saignait dans son cœur lorsqu'elle pensait à Letzling était, cette nuit, comme cicatrisée, inerte.
« Voyons!... Maintenant... la fiole brune. J'aurais dû m'en prémunir à l'avance... Si l'on
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m'entend descendre? Bah! je dirai que je ne pouvais pas m'endormir,que j'ai songé au chloral... Ce n'est pas la première fois que j'en prends... Et puis, on ne m'entendra pas... »
Elle accomplit en effet son expédition dans le laboratoire de son frère avec une sûreté et un silence précautionneux de somnambule : moins de cinq minutes y suffirent. Quand elle eut regagné sa chambre, elle médita un moment, debout, la fiole brune en main. Aucune incertitude, aucune hésitation ne la travaillaient sur ce qu'elle allait faire : elle s'interrogeait seulement^ comme à la minute d'un départ; elle se demandait si elle laissait tout en ordre derrière elle.
d Une lettre à maman?... une lettre à Guy?... »
Non. Elle n'écrirait rien. Elle s'esquiverait de la vie discrètement; l'incertitude planerait ainsi sur son départ. Mort volontaire ou accident: avec un peu de bonne volonté on pourrait douter. Elle sourit à demi en pensant qu'on finirait par se persuader que c'avait été un accident.
« Maman m'aime bien pourtant, et Guy surtout. Mon cher Guy!... Il aurait fallu qu'il ne me quittât jamais. Il aurait fallu ne jamais rien lui cacher... Il aura beaucoup de chagrin... »
L'évocation de Guy l'attendrissait, elle en détourna violemment sa pensée... « Il faut... Il faut... » murmura-t-elle tout haut. Elle éteignit
les lumières dans sa chambre et gagna la pièce voisine, le cabinet de toilette où se trouvait la baignoire. Elle prépara un demi-verre d'eau sucrée, y versa deux cuillerées de chloral, but le mélange. Elle avait déjà éprouvé qu'une dose moitié moindre suffisait pour l'endormir en un quart d'heure... Il ne lui restait plus qu'à ouvrir le robinet à gaz du chauffe-bain et à s'étendre sur la chaise longue. Mais, chaque soir, avant de se coucher, elle avait coutume de s'agenouiller, contre cette même chaise longue, pour un bout de prière. Elle s'agenouilla comme de coutume. Le chloral, cette fois, semblait n'avoir guère d'action sur elle. Elle se sentait parfaitement éveillée.
Elle pria. Prière contradictoire, et pourtant combien de mourants volontaires ont adressé un appel semblable au Souverain Juge à l'instant même où ils allaient transgresser sa loi!... Prière étrange où l'Intelligence divine est implorée en même temps que la divine Pitié, où le mourant dit à Dieu : <r Mon Dieu, vous savei bien que je ne puis pas continuer à vivre! Mon Dieu, il n'est pas possible que vous me condamniez, car je n'ai pas reçu de vous assez de force pour soutenir la lutte, et cela, vous le savei... y> Josette n'était nullement incroyante : mais elle pratiquait, sans plus, cecte piété froide, cette politesse avec Dieu qui suffit à la plupart
des femmes bien nées de sa génération. Agenouillée contre ce lie de repos où tout à l'heure elle allait s'étendre pour mourir, l'œuvre de mort déjà commencée en elle, elle fit cette nuit-là sa première prière ardente : elle fut pour la première fois en communication avec le Dispensateur. Elle étala devant lui^ misère désespérée de son âme; elle le prit pour arbitre : <c Est-ce que )e puis vivre, mon Dieu? est-ce qu'il ne vaut pas mieux, pour mes parents et pour moi, que je m'évade?... » Et elle dit encore à Dieu : « Mon Dieu, je ne cherche pas à fuir votre domination : je cherche au contraire à m'échapper vers vous, et vous le savez!... Ah! recueillez-moi! »
Quand elle se releva, sa résolution était plus que jamais arrêtée : mais le chloral n'agissait toujours pas. Dans ce qui restait d'eau sucrée, elle vida résolument la fiole brune; ensuite, elle s'enferma dans le cabinet de toilette, ouvrit tout grand le robinet à gaz, avala le contenu du verre et s'étendit sur la chaise longue. Elle eut alors une minute de lucidité suraiguë : elle revit Letzling comme s'il était présent; elle, qui durant toute cette soirée s'était refusée à penser à lui, elle l'évoqua avec complaisance, elle se rappela les chastes caresses qu'ils avaient échangées... Le frisson de bonheur et d'espoir qui l'électrisait auprès de lui secoua ses nerfs. « Est-il possible qu'il ait commis ce crime? y> pensa- t-elle. Mais,
déjà, une torpeur l'engourdissait, elle ferma les yeux... A travers le sommeil qui venait, elle perçut le sifflement léger du gaz par l'orifice des becs.
... Là-bas, là-bas, aux limites de l'Allemagne et de la Suisse, le sinueux satellite entraînait toujours sa population maintenant endormie. Et la lettre timbrée de Heigraf, nichée dans le sac de Taris und weiter, à travers tunnels, viaducs, remblais et déblais, sans relâche approchait de la France. Cependant, Josette, étendue, mince et rigide comme une petite Egyptienne, allait à la mort, par le sommeil. Ce fut d'abord, sous l'influence du chloral, une complète prostration, le chavirement dans le noir opaque... Puis (après combien de minutes ou d'heures ?) le réseau du sommeil s'éclaircit, laissa filtrer, non pas encore de la pensée, mais de la sensation. Josette eut mal... Elle souffrit dans son corps, comme si on pesait sur sa poitrine et sur son ventre, et aussi comme si on lui ligaturait le col, les tempes, les poignets, les genoux. Elle voulut remuer, il lui sembla qu'elle se remuait pour délivrer, pour s'échapper : mais elle était bien garrottée, et ses efforts n'aboutirent qu'à l'approcher du réveil. Elle remonta à ce degré de conscience où, dans un cauchemar, on lutte contre l'angoisse, si ëperdument qu'à l'ordinaire on finit par déchi-
rer le sommeil et rejaillir à la vie. Josette se débattit; Josette gémit; Josette eut horreur de la mort; Josette voulut vivre, ardemment... Mais rien ne pouvait plus prévaloir contre l'arrêt qu'elle-même avait porté : les efforts de ses jeunes muscles, raidis soudain par l'effroi du néant, n'aboutirent qu'à des soubresauts furtifs de ses pieds et de ses mains; les grands cris qu'elle voulut pousser furent des vagues gémissements qui, dans la maison endormie, n'éveillèrent pas d'écho.
Elle-même cessa de percevoir son propre cauchemar. Le sommeil et la mort, après cette courte dispute, s'accordèrent pour distendre ses membres, ralentir son cœur, enrayer la course de son sang... Elle fut calme, de nouveau. Elle glissa, doucement apaisée, vers le noir abîme où c'est pour l'homme l'inexprimable angoisse de se demander s'il règne un éternel oubli ou l'inconnu formidable d'un réveil.
ÏV