‹ Les anges gardiens; ce temps-ci; romanChapitre 2 sur 14 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

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LAUTO HAVANE

A grosse limousine havane, chauffeur et valet de pied en livrée à l'avant — un de ces luxueux véhicules modernes, pleins de toilettes et de chapeaux de •1 femmes, qui ont remplacé désormais, comme signe de la richesse en promenade, les beaux équipages de naguère — ralen-

Copyrjght by Marcel Prévost, 191 3,

tit sa marche silencieuse au bas de la pente du Trocadéro, comme si elle hésitait à franchir le pont d'Iéna; puis elle s'arrêta tout à fait. Le valet de pied sauta à terre, prit des ordres à la portière, et, avant de remonter, avisa le gardien de la paix debout à l'angle du pont. Docile à l'appel de ces passants cossus, l'agent fit la moitié du chemin. Il eut avec le valet de pied un bref colloque, interrompu par une recherche dans son carnet des rues.

— Rue des Bergers... finit-il par dire: vous^ n'avez qu'à passer le pont, à suivre le quai jusqu'à la rue de Javel... Oui... c'est la troisième à droite dans la rue de Javel.

Une dame en chinchilla, une « belle madame Une Telle » à la façon de Paris — la quarantaine, un peu forte, un peu fanée, très arrangée — remercia, de l'intérieur, l'agent, qui salua. Et, le valet de pied ayant lestement escaladé son siège, l'auto démarra sans bruit, emportant à travers le pont, puis sur le quai, son chargement féminin, paré de toutes les fourrures à la mode.

Outre les chinchillas de M""* Maurice Corbel- )ier, femme du grand porcelainier d'Aubervilliers, et propriétaire de l'auto, il y avait là dedans les renards bleus de la petite Loute Corbellier, blonde maigriotte en plein âge ingrat; l'étole d'hermine de la longue et fine Josette Croze, fille du député de Romorantin^

LES ANG1$ GARDIINS )

actuellement sous-secrétaire d'État aux Beaux- Arts; enfin le vison, à peine plus modeste, de M"* Miigda Riemann, institutrice allemande de Josette. Les chapeaux démesurés qu'elles portaient toutes, même l'institutrice, masquaient leurs visages : mais les rares passants du quai se retournaient tout de même sur ce lot d'élégances entrevues, où les jolies tailles de Magda et de Josette dressaient comme une armature de jeunesse.

N'accélérant guère son allure, car la route est mauvaise, défoncée par de lourds charrois, la limousine havane suivit le quai, vira rue de Javel, vira encore rue des Bergers : une rue en murs de fabriques mystérieuses, en clôtures de terrains vagues, en façades de petites maisons de rentiers. Tout cela avait un air tranquille et désuet de province, sous le délicat soleil de cette après-midi de janvier finissant, tiède comme une avant-courrière du printemps. Ce fut Magda qui, penchée au corner acoustique de la voiture, fit arrêter devant un bâtiment assez important, mais de cette humble et mélancolique apparence qui décèle l'hôpital, la maison de retraite ou l'école pauvre. On voyait le corps de logis principal émerger au fond d'une cour, par-dessus la muraille, coupée de grilles, qui bordait la rue entre deux pavillons coiffés de tuiles plates. -L'auto s'immobilisa devant le premier de ces deux pavillons,

qui poruit simplement, sur la porte basse, le mot : ENTRÉE, en capitales noires.

Les quatre femmes débarquèrent, M"' Corbellier avec l'aide discrète du valet de pied : elle souffrait de rhumatismes et ne les avouait pas, par souci de coquetterie. On voyait maintenant leurs visages; les taches de rousseur, les traits fades, les vifs yeux jaunâtres de la petite Loute Corbellier; la carrure de l'Allemande, belle fille qui devait approcher de la trentaine, construite pour porter des fardeaux, le masque un peu large, un peu massif, le teint inégal, brouillé, huileux aux tempes, quelque chose de las, d'usé, dans les yeux gris et aux coins de la bouche, — belle fille malgré tout, faite pour tenter les hommes par les puissantes torsades de son chignon presque roux, par son corsage, ses hanches, sa forte bouche, on ne savait quoi de voluptueux dans le regard tantôt souriant et intelligent, tantôt comme traînant dans du rêve. D'ailleurs, soignée dans sa mise, évidemment acclimatée au goût de Paris depuis des années... Près d'elle, attendant que M"' Corbellier eût fini son laborieux débarquement, Josette Croze, l'élève de Mag, érigeait une silhouette de jeune fille parisienne, bien d'aujourd'hui, bien du type nouveau qu'ont façonné les mœurs et les modes de ce temps. Haute, fine, mais point maigre; la tête petite, relevée du menton,

sur un cou dégagé; tout le corps gainé, comme une Egyptienne de bas-relief dont elle évoquait irrésistiblement Timage, dans un costume du meilleur couturier; la poitrii>e presque pas apparente, mais qu'un sculpteur eût devinée ferme et droite, aux seins écartée comme les antiques; pas de ventre, les mains et les pieds assez longs, d'un galbe parfait; des cheveux de brune française, rien de Taile du corbeau, ondulés et mousseux, dont les frisons avaient le bleu vague de la fumée; un teint de camélia merveilleusement blanc, et pourtant nullement pâle, le rose d'un beau sang deviné dessous; nul trait menu, joli, amusant, mais un dessin exact du nez, du front, de la bouche, et, pour animer ce que cet ensemble accusait de trop régulier, de trop infaillible, deux yeux bleu foncé, la plus rare couleur des yeux de femme, deux yeux d'une si innocente profondeur qu'un Valmont eût baissé les siens devant leur regard. Même immobile, on la pressentait adroite de ses membres, rompue à tous les sports. Et, de fait, elle était un type achevé des éducations d'à présent : intelligente sans culture profonde, hors les langues étrangères et la musique, — mais championne de tennis aux joutes de Dinard, bonne écuyère, patineuse et t skieuse » accomplie, redevable à un entraînement continu de sa démarche aisée, cadencée, d'une grâce large dans les gestes que

n'ont guère connue les Françaises d'autrefois. Somme toute, au grand jour, Josette était ravissante, Mag savoureuse; Loute elle-même, sauvée de la laideur par l'intelligence futée de son visage, n'était pas déplaisante : mais cette franche clarté ne seyait point à M"* CorbelHer, — et, malgré la voilette, malgré l'ombre du chapeau à aigrettes blanches, son minutieux arrangement aboutissait ici à un bizarre effet ardoisé du visage, que le rouge faux des lèvres entaillait comme une blessure.

— Ils se sont agrandis, fit Magda en mesurant des yeux le morne et vaste bâtiment. De mon temps c'était un petit rez-de-chaussée, rue de Lourmel. Vous vous rappelez, Josette, quand vous êtes venue m'y choisir avec Madame ?

— Êtes-vous bien sûre que c'est ici? questionna M°" Corbellier sans laisser à Josette le temps de répondre.

— Oh! oui, madame, regardezl

Sur une plaque de cuivre ovale, décorant k porte du pavillon, on lisait en exergue :

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