‹ Les anges gardiens; ce temps-ci; romanChapitre 3 sur 14 · LE GRILLON · texte numérisé non relu

LE GRILLON

— Eh bien, alors... entrons. Entrez la première, Mag, voulez-vous?

M""* Corbellier disait cela d'une voix lasse, un peu dégoûtée, où se trahissait tout l'ennui de cette démarche. Magda — Mag, comme l'avait

Lits ANGES GARDIENS

appelle Josette, diminuant à la française le diminutif allemand — obéit et poussa la porte du pavillon. Un vestibule coudé offrait à gauche un accès sur la cour pavée et, au fond, une porte ouverte sur un bureau. Josette n'entra pas dans le bureau ; elle gagna le seuil de la cour et y demeura debout, songeuse. M""* Corbellier et Loute siJivirent Mag dans le bureau.

— Mais c'est toujours M"' Estherl s'écria celle-ci, reconnaissant la bureaucrate chétive, vêtue de noir, le buste enveloppé d'un châle de tricot noir, qui compulsait un registre, seule dans la pièce étroite où ronflait un poêle nain.

M"* Esther se leva et, de tout son corps falot, de tout son visage exsangue, salua les fourrures, les chapeaux fleuris qui pénétraient dans son repaire. Puis, dans la cendre de ses yeux brilla une faible étincelle.

— Mademoiselle Magda! Je vous « remets i à présenti Comme vous avez embelli et forci!

EUe s'empressa d'avancer des chaises :

M™* Corbellier s'assit. Loute ftiretait partout, du regard.

— Qu'7 a-t-il pour le service de ces dames et pour le vôtre, mademoiselle Magda?

Mag se tourna vers M""* Corbellier, avec l'air de lui passer la parole.

— Eh bien, fit celle-ci, hésitante et pourtant volubile, comme si elle-même n'eût pas su exac-

tement ce qu'elle souhaitait, — voilà... Ma fille Loute — elle s'appelle Hélène, mais nous l'appelons tous Loute — - avait une gouvernante allemande... très gentille... très sérieuse... qui nous a quittés le mois dernier pour se marier. Mademoiselle Mag nous a dit que votre maison place des institutrices étrangères...

— Ohl oui, madame, nous en avons ici à demeure une quinzaine en ce moment... Et, en plus, beaucoup s'inscrivent chez nous, sans y demeurer. Mademoiselle Magda a pu vous dire que l'œuvre est sérieuse, patronnée par les ambassades d'Autriche, de Russie, d'Angleterre.

-*- Je sais, je sais, fit M™" Corbellier... Alors, vous auriez ce qu'il me faut?

— Madame veut-elle voir tout de suite une |eune fille? J'en ai une (elle consulta de l'œil les pages ouvertes de son registre) qui est arrivée hier de Hanovre et sair bien le français.

— Ah I mais voilà : le français et l'allemand, ça ne me suffit pas. Il faut aussi que la personne parle parfaitement l'italien... à cause de mon fils Jacques.

— Madame a aussi un petit garçon?

— Non! non... Pas un petit garçon... Jacques a vingt ans...

L'incompréhension qui se peignait sur les traits de M"* Esther désarma le faible courage de M"»* CorbelHcr.

LIS ANGES CAKDIINS

— Expliquez donc la chose, ma bonne Mag. Je m'en rapporte à vous. J'étouffe un peu, ici... Je vais respirer... Viens, Loute.

Elle se leva, fit un signe de protection amicale à M"® Esther, et, emmenant la fillette, rejoignit Josette, qui, s'ennuyant, hasardait quelques pas dans la cour. Quand Mag les vit hors de portée de la voix, elle éclata de rire :

— Hein! ma pauvre Esther... Quel numéro, la mère Corbellierl Et dire qu'elle fait encore le bonheur de mon patron, le sous-ministre.

— Ah! c'est l'amie de M. Croze?

— Oui. Depuis onze» ans. Seulement, à présent, comme Emmeline mûrit, il s'appuie aussi les demoiselles des théâtres subventionnés, les actrices du gouvernement.

Mag parlait le français avec une aisance surprenante, qui décelait, plus encore que sa mise, un long usage de Paris. Elle affectait même, sauf en présence de ses maîtres, une connaissance approfondie de l'argot moderne. Il ne lui restait de germanique que l'habitude d'accentuer toniquement certaines syllabes. Ainsi elle prononçait : gouvern'ment.

— En deux mots, reprit-elle, voici Tafïaire. Outre la petite Loute, les Corbellier ont un dadais de garçon dont on n'a jamais rien pu faire, qui est très beau, qui n'est pas bête, mais qui est aussi loufoque et aussi flème que sa ma-

lO itf AI^GBS GARDIENS

man ; en plus, lui ressemble en ceci qu'il préfère, comme elle, la société des hommes. Ce bel adolescent s'imagine qu'il a un don de musicien : il joue de la guitare, de la cithare, du banjo, d'un tas d'instruments qui font valoir le galbe deî mains. Il a même essayé de la harpe : mais c'est trop difficile. Actuellement il s'est toqué de la mandoline et des chansons italiennes : et, comme sa mère fait tout ce qu'il veut, elle désire que la nouvelle institutrice de Loute parle italien, pouf que le délicieux Jacques er profite.

Plus bas, comme en confidence, elle ajouta :

— Vous pouvez donner à peu près n importe quoi. Loute est surtout gouvernée par son père... oui, le cocu... qui adore sa fille et ne s'occupe ni de sa femme ni de son fils...

Les trois femmes regagnaient le pavillon. M"* Corbellier demanda, du seuil :

— Eh bien, Mag... a-t-on ce qu'il nous faut? M"* Esther compulsait son registre.

— J'ai une dame, veuve, une Française, qui parie fort bien l'allemand et qui quitte justement une place à Rome.

— Oh ! non... pas de Française, s'écria M"* Corbellier avec un geste' répulsif, comme si on eût proposé une pestiférée ou une nihiliste. De préférence* une Allemande. Ou une Italienne parlant allemand.

A cet instant, deux silhouettes noires, deux

pauvres petites silhouettes féminines quelconques, le blême de Paris sur le visage, Tanxiété de la malchance dans les yeux, se glissèrent obliquement dans le bureau, venant du dehors. Intimidées par les dames à riches fourrures et à chapeaux de prix, elles n'osaient parler.

— Vous désirez? dit froidement M"* Esther.

— C'est pour des places de femme de chambre, murmura l'une d'elles.

— Au fond de la cour, à gauche, escalier B.

— Ah î vous placez aussi des femmes de chambre? dit M"* Corbellier.

L'air un peu inquiet, elle regardait les deux silhouettes noii-es traverser la cour, courbant l'échiné comme <?i elles se sentaient poursuivies par des yeux hostiles.

— Oh! exceptionnellement. Et seulement avec des références de premier ordre.

Cependant Mag avait passé derrière la chaise du bureau zi fôuiPeiait le registre.

— Qui est donc celle-ci? dit-elle, indiquant un nom sur la pa^**

M"* Esther se pencha et lut à son tour :

— Alexandrine Ceroni... C'est une Italienne... oui... née aux environs de Tries te. Elle est marquée comme parlant allemand et un peu l'anglais. Elle s'est présentée hier... Ce n'est pas moi qui tenais le registre. Elle a pris une chambre

— J*ai connu, dit Mag, une Alessandra... institutrice dans une famille américaine. C'est à Abbazia que je l'ai connue... il y a de cela... ohl près de cinq ans. Elle était alors toute jeune; elle était institutrice chez des gens qui s'appelaient Bruston. Est-ce qu'elle est très jolie, celle que vous avez ici?

— Je ne peux pas vous dire, fit M"^ Esther... Je ne l'ai pas vue encore.

La magie de ces mots : « Est-ce qu'elle est très jolie? » avait réveillé l'attention de M""® Corbellier, de Josette et même de Loute. Mag, regardant la cour par la fenêtre, s'écria :

— Mais la voilà!... C'est bien Sandra.

Une grande jeune fille au corps souple, à la tête de madone pérugine, vêtue d'un costume bleu sans recherche, coiffée d'un canotier de toile cirée hors de mode et de saison, descendait gravement le perron du bâtiment principal et s'avançait. L'Allemande courut à sa rencontre; on les vit se reconnaître, s'embrasser. Elles conversèrent un instant.

— Elle est très belle, en effet, dit Josette. Emmehne lui fit l'honneur de s'armer de son

face-à-main.

— Il faudrait l'habiller, dit-elle. Elle est fagotée à faire peur, cette fille. Mais quel type superbe!

— Voici mon amie, Sandra Ceroni, fit Mag,

ramenant dans le bureau et la présentant avec aisance.

L'Italienne salua sans sourire, sans parler. De près, elle était plus belle encore, d'une taille presque majestueuse, le front net sous de somptueux bandeaux de cheveux noirs, très lisses, son pur visage mat éclairé par de larges yeux foncés.

— Vous parlez italien, mademoiselle? questionna Emmeline.

— Si, madame. C'est ma langue mère. Mais je suis sujette autrichienne. Je connais aussi bien l'allemand que l'italien.

— Vous avez de l'accent en français.

— Je saii, madame... Je ne suis jamais venue en France auparavant. Mais je possède bien la grammaire et l'orthographe françaises. J'ai tous mes diplômes.

— Et... vous, Mag... vous connaissez cette jeune fille?

— Je peux la recommander à Madame comme si c'était moi. Sandra, dites donc à Madame que vous avez une très jolie voix et que vous êtes musicienne.

M""* Corbellier ne laissa pas à l'Italienne le temps de faire son propre éloge. Elle s'écria :

— Vous chantez? vous êtes musicienne? Il fallait donc le dire. Vous me convenez absolument. C'est Jacques qui va être content!... On vous a avertie que vous enseignerez un peu d'ita^

lien à mon fils aîné? Eh bien, m^is il me semble alors que tout s'arrange. (Elle regarda la montré de platine liée à son poignet.) Trois heures, déjà! Comme tout cela m'a mise en retard!... Et j'ai tant de choses à faire cette après-midi... Pouvez-vous venir me voir demain matin chez moi, 26, rue Montaigne... mademoiselle... ma^ demoiselle...

— Sandra, compléta T Italienne de sa voixgrave.

— M"* Sandra... Joli non\, n'est-ce pas, Jo* sette?... Demain, vers onze heures. Nous cau^* serons des conditions. Vous êtes libre dès à présent?

— Si, madame.

Et, se reprenant :

— Oui, madame.

— Est-ce qu'il y a des formalités à remplir? demanda M""" Corbellier à M"* Esther.

Ce fut Mag qui répondit.

— Sandra fera le nécessaire en ce qui con-' cerne le Grillon.

— Alors, tout va bien. Allons-nous-en... Je suis tellement en retard. Bonjour... A demain.

Ramenant son écharpe de chinchilla, elle sortit en hâte du bureau, excédée par l'effort que lui avait coûté cette démarche. Ce fut seulement en arrivant sur le trottoir qu'elle songea â Loute :

LES ANGES GARDIENS if

— Elle te plaît, dis, petite?

Loute fit une moue.

— Nous saurons ropinion de Loute quand elle l'aura révélée à son père, dit Josette. Pas vrai, Loute?

Loute sourit, montrant des dents saines, mal rangées, chevauchantes. M"* Corbellier haussa les épaules.

— Denys, dit-elle au chauffeur, vous allez me laisser aux magasins du Louvre. Ensuite; Mag, vous pourrez disposer de Tauto pendant une heure, pour mener ces demoiselles chez M""' Hâumont-Segré.

— Et les billets pour l'Institut de Belles-Grâces? dit Josette.

— Vous passerez les prendre à la Concordia avant de vous rendre chez M"* Haumont-Segré.

Les chapeaux, les fourrures, se réinstallèrent dans la limousine havane. Quand on fut en route. M"' Corbellier manifesta du contentement. Elle avait coutume d'exprimer en phrases prévues des idées courantes, mais avec autorité, comme si chaque phrase eût traduit ingénieuse ment une pensée neuve.

— Que c'est donc bien, ce Grillon! dit-elle. Voilà une œuvre vraiment utile ! Je comprends que les ambassades la patronnent. Ah! les étrangers sont plus pratiques que nous! Bien sûr, la

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France n'a rien de pareil dans les autres pays. Vous devriez en parler à votre père, Josette : lui qui est si influent... Les jeunes institutrices courent bien des dangers dans une grande ville où elles débarquent sans connaître personne... N'est-ce pas, Mag?

Mag eut un arrière-sourire, un de ces sourires tournés vers le dedans de soi, qui répondent, non pas à ce qu'on vient d'entendre, mais à quelque souvenir réflexe.

— Oui, madame. Beaucoup de dangers.

Les petits yeux jaunâtres de Loute, toujours attentifs ou fureteurs, regardaient alternativement sa mère et l'institutrice. Josette était visiblement absente de l'entretien, et sur son joli visage débordait un souci intime. M""" Corbellier poursuivit, infatigable :

— Votre amie m'a fait une excellente impression, Mag. Où dites-vous que vous l'avez connue?

— A Abbazia, madame. Elle était chez les Bruston, une famille américaine. Moi (elle hésita imperceptiblement), je... je finissais l'éducation de M"* Osmondo.

— Elle a de la beauté, mais comme elle s'habille mal ! Et ce canotier de toile cirée ! Où a-t-eUe déniché cela, bon Dieu? D'ailleurs, c'est un fait, les Italiennes ne savent pas s'habiller... même les grandes dames. Voyez la marquise Pizzocanti :

quel tableau!... Enfin, ma bonne Mag, je vous suis très obligée : vous remercierez M°" Croze de vous avoir prêtée à moi pour la visite au Grillon. Voilà réglée cette question d'institutrice, qui me préoccupait. On ne prend jamais trop de précautions quand il s'agit de choisir la personne à qui l'on doit confier sa fille.

Loute surprit encore Tarrière-sourire flottant sur les traits de l'Allemande. Mais M"* Corbellier, qui avait proféré cette déclaration avec une fermeté satisfaite, ne remarqua rien et demeura convaincue, d'abord qu'elle avait dépensé beaucoup d'énergie et de perspicacité pour se procurer les services de Sandra Ceroni, ensuite qu'elle avait choisi Sandra Ceroni après mûr examen et dans des conditions exceptionnelles de sécurité.

On avait passé la Seine au pont de la Concorde, on suivait la rue de Rivoli; on atteignait la place du Palais-Royal. M""* Corbellier se fit descendre devant les magasins du Louvre, à l'angle de la rue Saint-Honoré : une habitude sans doute, car personne ne s'en étonna, personne n'offrit de l'accompagner. L'auto, désemeombrée du chapeau à aigrettes blanches et des chinchillas, remonta vivement l'avenue de l'Opéra, vers les boulevards. Mag avait pris auprès de Josette la place de M""* Corbellier : toutes deux causaient par petits bouts de phrases

rononcëes à demi-voix et mélangées d'allemand et de français; institutrice et élève semblaient fort unies, volontiers en confidence. Loute, assise en face, sur l'un des strapontins, affectait de regarder obstinément par la vitre.

L'auto vira à gauche, sur la place de l'Opéra, où elle dut attendre plusieurs minutes la licence de passer. Puis elle démarra de nouveau et, quelques instants plus tard, stoppa devant la Concordia, vaste music-hall à promenoir, récemment bâti à l'ange de la rue Caumartin ef du boulevard. Mag, Josette et Loute descendirent escortées à courte distance par le valet de pied. Leur parfaite tenue leur évita d'ailleurs toute avanie tandis qu'elles pénétraient sous le péristyle.

Mag avisa un chasseur qui portait sur sa cas^ quette le mot: Concordia, en lettres d'argent.

— Pour les conférences de l'Institut de Belles- Grâces, où loue-t-on les places?

— Au bureau ordinaire, madame. Ici... à droite.

L'Institut de Belles-Grâces, qui tenait chaque après-midi du jeudi, avec grand fracas de ré^ clame et de succès, ses assises dans la salle de Concordia, résultait de la coUaborarion d'un journaliste avisé, d'un manager de tournées cosmopolites et d'un considérable fabricant de kola liquide. Le journaliste avait eu l'idée: il

avait persuadé le manager et le fabricant. Des conférences, après tant de conférences, en même temps que tant d'autres, l'idée en soi ne requérait guère de génie. Voici en quoi avait consisté l'ingéniosité. Premièrement à donner les conférences dans un local affecté aux « revues ï> les plus pimentées et les plus sottes : en ce moment même, on jouait, le soir: Ta bouche, gamine! et les affiches sur lesquelles errait le regard de Loute représentaient une danseuse — la Sorelly — vêtue à peu près exclusivement d'une résille à larges mailles, jambes et seins nus, qui, tout en pirouettant, tendait les lèvres à un invisible baiser. Seconde ingéniosité : ne demander des conférences qu'à des gens ultra-connus, à des Parisiens et à des Parisiennes dont la photographie s'étale aux devantures ou, mieux encore, que la caricature a faits populaires: on les payait sans parcimonie: la spéculation restait tructueuse. Troisième inspiration géniale — - la plus géniale des trois : — prendre les aptitudes des conférenciers à rebours : demander à un professeur en Sorbonne de prôner sur le flirt, à une duchesse de gloser sur les travaux du ménage, à une divette de prêcher la morale. Voilà ce qui était curieux, attrayant, neuf. Voilà ce qui valait la peine de se déranger entre trois heures et demie et cinq heures, de manquer selon les âges un cours d'ensemble, un match de tennis ou un

rendez- VOUS. L'une des prochaines fois, c'était le tour de la divette : les affiches de l'Institut de Belles-Grâces, fraternisant sous le péristyle de Concordia avec celles de Ta bouche, gamine! annonçaient : « M"* Bastinguette : Comment j'aurais voulu être élevée^ — conférence sur l'éducation » ; le profil de jolie singesse de la chanteuse donnait la réplique au museau provocant de la Sorelly. Et le Paris des mères de famille cossues et des jeunes filles à gouvernante était à ce point avide de voir et d'entendre M"* Bastinguette dans le rôle de M"*" de Maintenon ou de Genlis que, trois semaines à l'avance, Mag arrivait tout juste à temps pour louer les douze fauteuils destinés aux Croze, aux Corbellier et à leurs amies Haumont-Manin, Haumont-Segré et Ropart d'Anay, pour qui elle s'était chargée de la commission. Consultant le plan de la salle, elle les eut pourtant comme elle les souhaitait au troisième et au quatrième rang, six par six les uns derrière les autres : après quoi elle en prit encore deux côte à côte un peu plus en arrière, dans la travée d'en face.

Tandis que l'Allemande choisissait, payait, classait les bulletins dans son sac à main, Loute Corbellier, ayant dûment inspecté les murailles du péristyle, affiches, portraits et programmes, observait Josette et constatait — ce qui frappait aussi le valet de pied et lui plissait sournoise-

ment la figure — que Josette guettait rarrivée de quelqu'un. Toute sa fine personne immobile attendait, depuis ses yeux fixés sur la baie du péristyle jusqu'à ses talons imperceptiblement soulevés. Soudain ses joues rosirent: deux jeune, hommes, quittant le boulevard, abordaient le seuil, tous deux de haute taille, mais de corpulence inégale: l'un plus trapu, type d'homme à femmes au visage un peu gros et à courte barbe blonde, je ne sais quoi de laisser-aller dans sa toilette, pourtant élégante ; l'autre moins joli de visage, plus mince, plus sec, un teint de sportsman, façonné d'ailleurs sur le modèle anglais qu'adoptent toutes les aristocraties modernes d'Europe : visage rasé, haut de forme brillant, jaquette aisée, grosse perle à la cravate.

L'effet de leur apparition sur Josette fut de galvaniser son immobilité, mais pour la rapprocher vivement de Mag, dont elle heurta le coude d'un geste nerveux...

— Mag!... voilà Adolf et votre ami.

L'Allemande, fermant son sac à main, se retourna. Elle vit la figure de Josette agitée d'inquiétude et de bonheur; elle vit les deux arrivants. Elle prit le bras de son élève et alla vers eux sans embarras. Elle serra la main du jeune homme à barbe blonde. L'autre saluait respectueusement Josette, qui, trop émue, ne trouvait pas une parole

— Josette, fit Mag, je vous présente M. de Bolski, le célèbre pianiste mondain autrichien, qui est un de mes camarades d'enfance et aussi un ami du comte Adolf de Letzling. N'est-ce pas, monsieur de Letzling?

— Nous avons été ensemble à l'Université, répondit le jeune homme rasé.

Et, presque aussitôt, Mag manœuvra pour s'isoler avec celui des deux qu'elle avait présente sous le nom de Bolski, laissant un peu à l'écart M. de Letzling et Josette. Tandis que ceux-ci, dont l'embarras peu à peu se dissipait commençaient à converser à demi-voix, mais avec ce regard l'un vers l'autre, ce regard de tout l'être qui rend bien vaines les précautions de la voix, Mag disait en allemand à Bolski, très vite :

— Eh bien, ça ne marche pas pour le mariage de la petite. Le père Croze, à qui cela plaisait d'abord de marier sa fille à un comte, a consulté ses collègues du cabinet. ,On lui a persuadé qu'il risquait des attaques dans les journaux s'il prenait pour gendre un attaché militaire autrichien. Alors, la petite est malheureuse... car elle est folle de Letzling.

— Lui aussi est fou d'elle, fit Bolski en souriant.

— Ah! il saura aimer, celui-là, murmura Mag avec un accent où il y avait du repffochc et du regret.

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Malgré son élégance négligée, et, pour tout dire, assez mal tenue, il émanait de ce Bolski un charme indéniable, malaisé à expliquer. Peutêtre par l'abondance des cheveux bouclés, blonds, un peu grisonnants sur les tempes, par la douceur des traits contrastant avec la malice impudente des yeux bleus. La bouche, à peine cachée par le blond des moustaches, accusait une courbe tombante où repassait l'ironie du regard. Et sur celui-là aussi les prunelles de la femme qui lui parlait se posaient avidement, — mais non pas avec cette extase ingénue de la première passion, qui parait en ce moment de plus d'innocence encore le charmant visage de Josette, — avec l'avidité amoureuse d'une maîtresse qui se souvient. Lui se laissait regarder, répondait peu, mais, malgré son air d'ironique indifférence, écoutait Mag attentivement.

— Sans savoir rien de précis, continua Mag, Josette s'affole à l'idée qu'on va peut-être lui interdire de rencontrer Letzling. Elle est romanesque, et d'autant plus prête à toutes les extravagances qu'elle est une vraie enfant, à un certain point de vue... Mais oui, mon cher, ne ricane pas, il y en a encore. Moi, je veux bien l'aider, car elle est gentille : et puis, si elle se marie avec Letzling, elle me garde, d'accord avec lui..,

— Oui, dit sérieusement Bolski. Il faut qu'ils se marient.

Il tredonna en français :

Protégeons leurs tendresses, Aidons à leurs amours...

Puis il ajouta :

— Cela vaut mieux pour eux.

— Et pour nous, conclut Mag. Ne t'épargne pas pour servir Letzling, poursuivit-elle, le tutoyant sans remarquer que Loute, Toreille tendue, rôdait tout près. Letzling n'est pas ingrat... Comment vont tes affaires ?

Bolski haussa les épaules sans répondre. Et son regard devint si hostile que l'intrépide Mag n'osa continuer ses questions dans ce sens. Elle demanda seulement :

— As-tu trouvé l'appartement ?

— Oui, dit Bolski, dont la figure se détendit. Quelque chose d'étonnant, tout installé, rue Saint-Lazare.

— Le genre que je voulais ?

— Encore mieux. Figure-toi qu'en somme l'appartement est double, avec une autre sortie sur...

Mag l'arrêta d'un geste. Elle venait de s'apercevoir que Loute, affectant de lire un programme, les écoutait. Elle dit très vite et très bas :

— Attention ! La gamine comprend un peu l'allemand... Tu m'écriras tout cela. J'ai pris ton

LES ANGES GARDIENS if

billet et celui de Letzling pour la conférence, comme c'était convenu... Je te Tenverrai.

Avec Bolski, elle se rapprocha de Josette et de Letzling.

— Chère Josette, fît-elle, il est temps d'aller chez les Haumont-Segré. Nous n'avons plus l'auto que pour vingt-cinq minutes.

Loute ralliait le groupe. Les deux hommes la saluèrent, gênés l'un et l'autre par l'obstination perspicace du regard qu'elle appuyait sur eux. Puis ils prirent congé. Mag, Loute et Josette regagnèrent l'auto, suivies par le valet de pied, qui, lui non plus, n'avait rien perdu de la double scène du péristyle et qui riait intérieurement ea songeant comment il la raconterait au souper, dans la salle des gens.

M. et M"' Haumont-Segré, dont la fille unique Berthe recevait ce jour-là quelques amies, seloM le moderne usage qui donne par avance aux jeunes filles les habitudes et les obligations de femmes du monde, occupaient rue Montalivec un hôtel bâti sous le second Empire, laid et commode, avec un assez beau jardin. La banque

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(Haumont-Segré, successeurs de Segré et Haumont) était installée rue de l'Échelle. <r Tout à fait entre nous, » avait inscrit Berthe Haumont- Segré sur les cartes envoyées à ses amies. Cela voulait dire qu'à ce thé intime n'assisteraient

— outre les trois cousines germaines de Berthe, Yvonne, Alice et Nanie, filles du professeur au Collège de France, Georges Haumont, dit Haumont-Manin pour le distinguer de son frère, — que Josette, Loute, et peut-être les jeunes Ropart d'Anay, une fillette et deux garçons, cousins germains de Josette, qui habitaient au Val d'Anay, près de Romorantin. Jacques Corbellier, le frère de Loute, ne se mêlait guère à ces distractions familiales. On y admettait, au contraire, Fanny, institutrice anglaise de Berthe, grave et assez belle personne d'une trentaine d'années, et Mag, dont la situation dans la famille Croze était vraiment exceptionnelle. Quant aux mamans, on les tolérait, sans insister pour les avoir.

Comme l'auto havane débouchait rue Montalivet, elle dépassa les trois petites Haumont- Manin, qui, escortées par leur mère, gagnaient à pied la maison de leur cousine, ayant fait modestement en autobus le trajet depuis chez elles,

— rue Palatine, derrière Saint-Sulpice : trois silhouettes minces et droites, bien d'aujourd'hui, suivies par une dame rondelette. Yvonne et Alice,

séparées d'âge par une seule année, pareilles de taille, mais non de visage, étaient habillées pareil, costume bleu, chapeau bleu, écharpe de fausse loutre. Nanie, la plus jeune et la moins haute, portait la même écharpe défausse loutre, mais son costume et son chapeau, identiques de forme à ceux de ses aînées, étaient beiges. Par de telles oppositions, au cours de leur vie commune, Nanie, tout en s'entendant fort bien avec ses sœurs, marquait son indépendance.

Mag, Josette et Loute les attendirent sur le seuil de l'hôtel. On s'embrassa : le rire sans motif, pour le seul plaisir de rire, le rire charmant des jeunes filles fusa du groupe accru. Mag s'informa auprès de M"" Haumont-Manin — la dame rondelette — de la santé de c M. le professeur ».

— Il va bien, fit M""* Haumont-Manin. Il achève son livre sur les Quatre Fils Aymon. On ne peut plus tirer de lui une parole. Il est assommant.

Mais le ton dont elle prononçait ces paroles en démentait l'allure cavalière : et, sous les bandeaux gris, toute la bonne figure lunaire et spirituelle de la dame exprimait l'admiration tendre et la soumission de tout son être aux travaux, au bonheur, à la gloire de son grand homme.

Continuant de parler de lui avec l'Allemande,

elle suivit les jeunes filles dans Thôtel. Trois hautes portes-fenêtres ouvraient, du grand salon, sur un jardin assez profond : à travers les arbres dénudés, le soleil y répandait sa clarté déclinante. Vers le fond, on voyait deux grands gar çons, une jeune fille et une petite fille, raquettes en main, se renvoyer les balles autour d'un filet de tennis.

— N'est-ce pas incroyable? fit M"* Haumont. On peut « tennisser » dehors à la fin de janvier, à Paris. Il n'y a plus de saisons.

Berthe Haumont, accompagnée de son institutrice Fanny Smith, qui regardaient la partie, s'avancèrent vivement à la rencontre des arrivantes. Berthe était une blonde délicate, longue et frêle à l'excès, évoquant plutôt la mode physique de 1830 que celle de 1 9 1 3 . Quant à Fanny Smith, un peu trop grande, un peu trop osseuse, les joues un peu trop animées de rouge, ceux qui se refusaient à la juger belle personne s'accordaient pour lui reconnaître d'excellentes façons. « En tailleur » noir de la meilleure coupe, un jabot de batiste sur le sein, un large chapeau de feutre noir sur la tête, elle accueillit les Haumont-Manin, Josette, Aiag et Loute plutôt en maîtresse de la maison qu'en subalterne salariée.

— Ma belle-sœur n'est pas là? questionna M"^ Haumont-Manin en embrassant Berthe.

Fanny se chargea de répondre.

— Non. Madame a été consulter le docteur Werner... ce nouveau grand spécialiste pour le foie. Elle est sortie depuis le lunch, pour trois heures; je pense qu'elle rentrera bientôt.

A l'opposé de Mag, Fanny Smith gardait ue fort accent d'origine. Elle n'articulait aucun r. Elle prononçait « dépouis ]&. Et, quand elle disait: « Madame est sortie pour trois heures », cela signifiait que l'absence de M""* Haumont-Segré avait duré trois heures. Pourtant Fanny Smith était arrivée de Buxton en Devonshire six ans auparavant, et ces six années, elle les avait passées à Paris, dirigeant l'éducation de Berthe, Mais, comme elle parlait toujours anglais avec son élève, elle n'avait guère fait de progrès et manifestait d'ailleurs sur ce point l'indiftérence dédaigneuse des Anglo-Saxons.

Corrects, déférents, les deux petits Ropart d'Anay, Hector et Jean, treize et quinze ans, deux têtes d'étoupe ébouriffées et suantes, quit tèrentleur partie pour baiser la main de M""^ Haumont-Manin ex embrasser leur cousine Josette

— Dieul que vous êtes mouillés, fit celle-a en riant et en s'essuyant les joues.

Ensuite vint Henriette Ropart d'Anay, si robuste gamine de seize ans qu'on l'eût prise pour un frère aîné d'Hector et de Jean, travesti en fille. Enfin, derrière elle, une jeune fille à peine

plus âgée, avec une gaie et naïve figure de villageoise, simplement habillée d'une jupe brune et d'une blousette de lingerie, ses beaux cheveux blond pâle libres à l'air, s'avançait indécise, sa raquette à la main.

— Venez, mademoiselle, que je vous présente à ces dames, lui cria autoritairement Fanny Smith.

Elle obéit, intimidée, honteuse de son chignon à moitié défait et de l'ardeur qu'elle se sentait aux joues, gênée devant tous ces visages inconnus qui la regardaient curieusement.

— C'est la nouvelle institutrice de* M"* Henriette, dit Fanny Smith. Elle est au Val d'Anay depuis quinze jours seulement. Elle estLuxem^ bourgeoise, d'Arlon, dans le Luxembourg belge.

L'Anglaise dit le nom et le prénom ; on reconnut à peu près « Rosalie » dans le prénom; mais le nom demeura tout à fait inintelligible.

— Comment s'appelle-t-elle ? demanda à voix basse Loute Corbellier à Henriette Ropart d'Anay.

— Boisset. Rosalie Boisset, répliqua Henriette sur le même ton. Elle a perdu son père et sa mère. Maman a eu son adresse par l'OEuvre des Orphelins du travail... tu sais, l'œuvre pour laquelle on fait une loterie tous les ans. Elle est bonne fille, pas embêtante. On s'entend bien

ensemble. Et elle est forte, ma vieille! On lutte, toutes les deux. Elle me fiche par terre en trois minutes.

Rosalie Boisset, peu à peu rassurée, donnait à M"' Haumont-Manin et à Josette des nouvelles du Val d'Anay.

— Pourquoi ma tante n'est-clle pas venue, elle aussi? demanda Josette.

— Oh! mademoiselle;.. Madame ne pouvait pas laisser les jumelles...

Les jumelles étaient deux tardillonnes, Marguerite et Violette, survenues du même coup Tan passé dans le ménage Ropart d'Anay, déjà pourvu de trois enfants.

— Elles sont si mignonnes, murmura Rosalie, souriant à leur image évoquée. On ne les distingue pas Tune de l'autre, tant elles sont pareilles : deux amandes dans la même coque...

Elle avait un très léger accent, malaisément définissable, qu'on eût pris plutôt pour provincial que pour étranger. Fanny Smith l'interrompit :

— Allons, enfants, ne prenez pasj de froid, dit-elle aux joueurs. Dès qu'il n'y aura plus le soleil, on sentira l'hiver. Mademoiselle Rosalie, voulez-vous les mener s'arranger un peu dans la toilette qui est à côté de la salle d'étude? — je vous l'ai montrée. Et ensuite qu'ils redescendent prendre le thé avec nous... Berthe!...

Berthe, que Josette emmenait à Técart, dans une allée, s'arrêta net.

— Vous ne venez pas? dit l'Anglaise avec une nuance impérieuse dans la voix.

— Tout à l'heure... J'ai un mot à lui dire, répliqua sèchement Josette, mettant la main sur le bras de son amie déjà prête à rebrousser chemin.

Fanny Smith n'insista pas, mais le rouge de ses joues se cbuperosa, et ses lèvres remuèrent pour des paroles qu'elle ne prononça point. Tout le monde se dirigea vers la maison, où le thé était servi. Seules Josette et Berthe s'attardèrent quelques instants dans le jardin; le crépuscule obscurcissait rapidement les allées. Toutes deux papotaient, les bras enlacés, Berthe penchant la tête, Josette animée, gesticulant.

— « Il » sera ici au plus tard à cinq heures et demie, disait Josette : il quittera plutôt la Sorbonne avant la fin du cours. Et tu vas tâcher d'être un peu gentille pour lui. Il t'aime tant! Il n'arrête pas de me parler de toi... Ne te laisse donc pas monter la tête par cette diablesse de Fanny, qui, naturellement, retardera ton mariage tant qu'elle le pourra.

— Mais je t'assure...

— Bahl bah! j'ai des yeux, tu sais. Fanny t'accapare; tu l'écoutés beaucoup plus que ton père et ta mère, et tu as bien tort. C'est peut-être

une femme supérieure, mais elle cherche son intérêt et non le tien. Et puis, tout de même, préférer M"* Fanny Smith à mon frère Guy! Ah! nigaude! Si j'étais à ta place! N'avoir qu'à faire un signe pour épouser l'homme qui vous aime.

Elle fit un soupir de mélancolie qu'allégeait malgré tout le robuste espoir de la jeunesse.

— Ça ne va pas du côté de M. de Letzling? interrogea Berthe.

— Oh! du côté d'Adolf, cela ira toujours. Pauvre garçon! Seulement, comme il a peur de mécontenter papa en venant trop souvent chez nous, nous n'avons guère que les bals pour nous rencontrer. Mag nous aide, gentiment... Tout à l'heure, j'ai pu causer avec lui un instant, sous le péristyle de la Concordia, tandis que Mag prenait nos billets pour la conférence... Mardi, à l'Opéra, nous nous apercevrons de loin. Voilà à quoi nous sommes réduits. Tout cela parce qu'il y a une Triple-Alliance et que mon père a l'ambition d'être ministre de la guerre. Quelle guigne!...

Elle riait, une larme au coin des yeux. Tout à coup elle s'écria :

— Voilà mon frère.

Un jeune homme de taille médiocre, mais râblé, sportif d'aUures, mis avec recherche, apparaissait en haut du perron. Sa figure complè-

tement glabre lui donnait une ressemblance anglo-saxonne; mais, en complétant ce visage ovale et plein avec des moustaches et une barbe en pointe, on eût reconstitué le type classique du Français moyen. Il dévala les marches du perron, vers les deux promeneuses. De près, il prévenait favorablement par une physionomie avenante, sérieuse et franche. Il préparait son doctorat es sciences en Sorbonne, et, dans le vaste hôtel occupé par les Croze au parc Monceau, travaillait de longues heures dans un laboratoire installé pour lui. Les traits délicats de Berthe s'animèrent.

— Bonjour, Berthe I Bonjour, ma Jol

Il effleura la joue de Josette et baisa la main de Berthe, qui résista un peu, disant ;

— Prenez garde... on peut voir...

— Est-ce donc un péché ? questionna Guy Croze en riant.

— Tu vois bien qu'elle a peur de Fanny, fit Josette.

Comme elle prononçait ce nom, la voix de l'Anglaise retentit du perron, contenue, mais agacée :

— Eh bien, Berthe... vous recevez vos amis de cette façon?

— Je viens, je viens, répondit Berthe.

Et, sans s'occuper si Josette et son iière la suivaient, elle courut vers la maison. Guy des

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meura un instant debout, immobile, assombri. Josette, un peu plus grande que lui, lui passa son bras autour du cou :

— Ne te frappe pas, mon petit Guy... Elle t'aime bien tout de même. Tu as remarqué? Elle a rougi de plaisir quand tu es arrivé.

— Oui, fit Guy. Mais il y a l'institutrice, et c'est elle qui mène le train... Qu'est-ce qu'ils ont tous ici à se laisser envoûter par cette rosse d'Anglaise?

Ils gagnèrent lentement le salon où brillaient les lumières, autour d'une copieuse table de goûter. Josette montra à son frère Yvonne Haumont-Manin qui les guettait, du seuil. Elle murmura :

— En voilà une qui ne te ferait pas de misères, et qui aurait le courage de vouloir. Tu sais qu'elle t'aime. Et elle est plus jolie que Berthe^ elle la vaut cent fois comme esprit, comme cœur; et elle n'est pas entravée d'une Fanny Smith.

— C'est vrai, fit Guy... Mais que veux-tu? Je la trouve charmante... et je ne pense jamais à elle quand je ne la vois pas.

* Ht

Après s'être fait descendre aux magasins du Louvre, la « belle M""' Corbellier » (ainsi s'exprimaient dans leurs comptes rendus officiels les gazettes amies du gouvernement) avait ostensiblement pénétré dans le vaste et bruyant édifice ; elle avait poussé le souci de la vraisemblance jusqu'à acheter au rayon le plus voisin un paquet d'épingles à cheveux, dites « épingles-neige J>. Estimant alors que le temps nécessaire à l'auto havane pour virer et s'éloigner hors de la portée du regard était écoulé, elle avait repassé la porte qui donne rue Saint-Honoré, s'était engagée dans la rue des Bons-Enfants, et, tournant aussitôt à gauche parmi ce labyrinthe de vieilles masures si surprenant en plein coeur de Paris, elle avait débouché rue de Valois. Quelques pas encore et elle franchissait la porte du morne édifice qui porte en lettres d'or, sous le drapeau déteint et souillé de suie, l'enseigne pompeuse de : Sous-secrérariat des *BeauX'Q4rts.

En personne qui connaît les aîtres, elle monta sans demander son chemin (mais non sans s'arrêter mainte fois pour souffler) les deux étages

du large escalier de pierre qui mène au cabinet du surintendant; elle franchit le premier vestibule Dès qu'elle pénétra dans la salle des huissiers, le doyen de ceux-ci s'avança vers elle, et, avant même qu'elle annonçât l'objet de sa visite, il lui dit à voix basse, d'un ton à la fois confidentiel et protecteur :

— M. le sous-secrétaire est occupé en ce moment. Mais si Madame veut entrer dans le salon réservé...

— Volontiers, Mourguet...

Mourguet la précéda, non pas vers l'immense hall où l'on parque le fretin des solliciteurs de palmes, les hâves clients de commandes pour l'Etat, mais dans la pièce contiguë au cabinet du surintendant.

— M*"* Corbellier trouvera ici, sur la grande table, V Illustration, la %evue de Taris, le Gaulois...

Et, saluant, de cet air d'obséquiosité importante que les nécessités de la fonction développent chez tous les huissiers de ministère, il ajouta, de la poite :

— M. le sous-secrétaire en a encore pour quelques instants.

Seule dans le salon aux boiseries brunes et dorées, d'où le regard s'étendait sur l'amusante perspective du Palais-Royal, Emmeline Corbellier fit d'abord ce que toute femme aurait fait à

sa place : elle s'approcha de la glace qui surmontait la cheminée et vérifia l'arrangement de son chapeau à aigrettes blanches, de ses cheveux, de son écharpe de chinchilla. Après quoi, comme la glace, trop haut montée, ne lui renvoyait que son buste, elle s'avisa que les ébrasements des portes étaient eux-mêmes lambrissés de glaces à la mode Louis XVI, et s'empressa d'aller mirer dedans $a tournure. Jamais elle ne résistait à l'envie de se regarder, reflétée en pied. Et ce n'était pas, comme tant d'autres, par goût de s'admirer ; cette fois encore, en s'approchant de cet autre elle-même qu'encadrait le chambranle, elle savait qu'elle allait ressentir le choc d'une secrète tristesse. Emmelme Corbellier ne se consolait pas d'être envahie progressivement, sûrement, par ce fléau redouté des femmes modernes autant que la variole le fut de nos mèresgrand : la graisse.

jeune fille, du temps qu'avec son père, chef comptable à l'usine Corbellier, elle habitait l'un des pavillons réservés aux employés supérieurs, et que chaque jour elle se rendait à Paris pour prendre sa leçon de chant (elle se préparait au Conservatoire), — c'était justement sa jolie taille, plus encore que sa fraîche trimousse et ses cheveux cendrés, qui attiraient le regard des hommes : une taille un peu « ponette », évasée au-dessus et au-dessous de l'étroite ceinture, qui

contrastait par son étroitesse avec cette opulence C'était sa jolie taille qui avait suscité l'attention, puis l'admiration, puis le désir du timide fils de la maison, de ce chétif Maurice Corbellier, alors âgé de vingt-deux ans, dont elle entrevoyait en passant, à travers les vitres d'un bureau, au rez-de-chaussée, les yeux attentifs et tristes dans une maigre figure à barbe fade, qu'il tortillait de la main gauche... Devenue M""* Maurice Corbellier, elle ^vait, les trois premières années de son mariage, gardé sa silhouette de jeune fille, le visage d'ailleurs embelli par le contentement, par le loisir, par ce luxe de toilette que permet la fortune. Après la naissance de Jacques, vers la vingt-septième année, elle commença de s'arrondir imperceptiblement, du menton peu à peu plus flou, du haut des bras plus dodu ; mais elle n'en fut que plus admirée, surtout le soir : le décoUetage était somptueux, et la ceinture, peut-être un peu plus serrée dans l'armature du corset, gardait sa minceur juvénile. Et cela avait duré ainsi des atinées, plus de dix années, jusqu'après la naissance de Loute, jusqu'après la rencontre du jeune député Croze, un été, aux eaux du Mont-Dore, rencontre fatidique qui avait révélé à la coquette mais honnête Emmeline, dans l'espace d'un seul mois, l'amour et la faute. Restée vaguement croyante malgré son péché, elle se disait parfois que c'était

une punition de ce péché même, cette lente dégradation de sa forme primitive par l'invincible ennemie qui, peu à peu, avait élargi la face, bouffi les joues, gonflé le ventre; qui maintenant harnachait les omoplates d'un double coussin et sans relâche enroulait autour du buste des plis mous recouverts d'une peau défraîchie. « Pourtant, j'ai lutté, » se disait Emmeline. En effet, elle avait essayé les infaillibles remèdes des journaux féminins, les savons, les sels dans le bain, les cachets de poison amaigrissant; elle s'était soumise aux radiations électriques, aux massages vibratoires, aux gymnastiques variées; tous les spécialistes de la beauté féminine, elle les avait consultés; elle avait cru en leurs méthodes ; elle était convaincue d'avoir observé leurs préceptes. On ne lui eût pas fait avouer qu'elle avait toujours triché avec les régimes, incapable d'une réaction volontaire durable contre ses deux penchants naturels : gourmandise et paresse. Gourmandise de gâteaux, de thés sucrés, de mie beurrée, de liqueurs sirupeuses. Paresse à se mouvoir qui rendait vain tout essai de thérapeutique par l'exercice physique, car Emmeline arrêtait le geste dès qu'elle sentait l'effort. Comme à beaucoup de ses pareilles, il eût fallu qu'on pût lui enlever son embonpoint à la façon d'un kyste, d'un coup de bistouri, pendant un sommeil au chloroforme, et que toute

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la dépense d'énergie exigée d'elle eût été de dire : « Endormez-moi! 3>

Elle souffrait pourtant de sa déchéance physique, terriblement accélérée au redoutable tournant de la quarantaine. Avec une clairvoyance singulière chez une femme qui, pour le surplus, ne regardait rien autour d'elle, acceptait les jugements tout faits et n'avait pas l'ombre d'esprit critique, elle ne s'en laissait pas imposer par les « belle madame Corbellier 3> des feuilles gouvernementales, non plus que les affirmations bon -garçonnières de Croze, certifiant — pour avoir la paix — qu'elle n'avait jamais été plus en forme. Elle n'en croyait que les miroirs, cent fois interrogés dans un même jour, avec une infatigable anxiéçé : et sa mémoire d'oiseau, infaillible pour ce seul objet, lui rappelait fidèlement toutes les Emmelines successives qu'elle avait ainsi contemplées au cours des années, depuis la « petite Conservatoire *, mince et potelée, jusqu'à la ronde et leste ponette du Mont-Dore, jusqu'à la massive commère de la semaine d'avant, moins massive, lui semblait-il, que celle dont les glaces du salon officiel reflétaient en ce moment l'image désolante... De face, grâce à l'artifice du corset moderne, grâce aux lignes de l'écharpe, adroitement combinées pour allonger la silhouette, l'illusion était possible : une dame « un peu forte »,

comme disent les couturiers, un peu courte aussi, mais d'apparence jeune et faisant encore valoir l'élégance de la toilette. Le désastre, c'était la vue en profil : le dos arrondi, l'épaisseur de la ceinture, cet ensemble pyramidal commun à tant de femmes de cet âge, et dont les chapeaux démesurés accentuent encore le comique. Emmeline s'obstinait à se regarder ainsi, comme si elle se fût complue dans sa détresse. Et du fond de cette détresse niontait alors une pensée qui la torturait : « Pas possible... pas possible qu'ïV ne me voie pas telle que je suis... D

//, c'était le compagnon jovial, tendre, brusque, l'ami laborieux, intelligent et léger dont elle entendait en ce même instant les éclats de voix gaie, à travers la porte, pourtant doublée d'un châssis matelassé, qui séparait le salon du cabinet officiel... Cette voix s'étant rapprochée de la porte, Emmeline quitta vivement son miroir improvisé et s'assit sur un des fauteuils majestueux alignés contre les murailles. Distraite soudain de son mélancolique souci, elle guetta ce qui se disait à côté : le vantail rembourré venait d'être ouvert: on causait sur le seuil; un bavardage féminin, aigu, coupé de petits rires artificiels, alternait avec la réplique joyeuse et vulgaire du surintendant. On ne distinguait p s leurs paroles: mais le timbre des paroles hu-

maines n'a-t-il pas, dès qu'une humeur passionnée l'accentue, une signification aussi nette que les syllabes prononcées? La voix du surintendant « faisait la roue % et tout en riant cherchait à plaire. Emmeline lui connaissait cette voix de désir, cette voix changée, trouée, faussement ironique, de sanguin ardent, impatient, qui cherche à se faire spirituel et galantin... a Avec qui? Quelque cabotine, encore!... d Oh! qu'elle haïssait à présent la fortune politique de son ami, dont elle avait d'abord été si glorieuse, qui lui avait, à elle-même, valu tant d'hommages — comme à la dispensatrice des engagements au théâtre, des rubans rouges, des pensions, des missions et des palmes — mais qui, par contre, exposait Croze à l'impudique ambition des comédiennes officielles, assiégeait ses quarantesix ans d'œillades, de parfums, de fanfreluches, de l'offre incessante de jeunes bonnes fortunes en échange de ces faveurs officielles si faciles à distribuer sans contrôle, sans même qu'en pût être avertie l'amie de onze années, fidèle à son adultère comme à un second mariage, celui-là librement consenti. Et, certes, Croze demeurait avec elle aussi affectueux, aussi tendre, aussi empressé que naguère; il n'aimait qu'elle — c'était certain — elle restait la solide affection de sa vie, amalgamée au souvenir du double essor de sa jeunesse et de ses succès po-

litiques; mais, avec la même clairvoyance qu'elle apportait à évaluer sa propre silhouette, elle constatait qu'il était, de moios en moins, un amant. Auprès d'elle, il exagérait volontiers les raisons de sagesse et de modération que la maturité comporte; il disait, avec un sourire d'affectueux renoncement: « A mon âge! » Elle se doutait qu'il n'avait son âge désormais que pour elle, qu'ailleurs il eût voulu plutôt le dissimuler, qu'ailleurs il fringuait, coquetait, conquérait. Et elle ne savait quoi en accuser davantage : le mauvais sort qui lui ôtait progressivement toutes les armes de sa beauté, ou le hasard ministériel qui entourait de femmes faciles et provocantes son ami toujours désiré, à l'instant où elle-même se sentait chaque jour moins séduisante, moins femme...

— Eh bien, nous verrons, si vous êtes bien, bien sage...

Un petit silence (Que se passe-t-il? se demande Emmeline) et la porte s'ouvre, livrant issue à la minceur, à l'éclat, aux vingt ans d'une jeune fille correctement, élégamment costumée de drap beige, voilette blanche, chapeau noir très emplumé, collerette de zibeline. Emmeline surprend leur adieu souriant, ces regards qui semblent s'enrouler complaisamment l'un dans l'autre, puis, dès que Croze l'a aperçue, sa figure changée, tendue, aggravée, et la voix subitement

redevenue administrative, avec une moue d'énervement :

— Entendu, mademoiselle, entendu!... Tout cela sera étudié avec beaucoup de soin. Au revoir!...

La comédienne — une pensionnaire du Français qui aspire à son premier « douzième » — traverse diagonalement le vaste parquet ciré, d'un pas de grande amoureuse qui soigne sa sortie, tandis que le surintendant court à Emmeline, les mains tendues :

— Chère amie!... Je n'avais pas compris que c'était vous qui m'attendiez!... Cet animal de Mourguetl... Excusez- moi. Venez dans mon cabinet, je vous en prie.

Quelques minutes plus tard, voici le tableau qu'encadre le cabinet brun et or du surintendant : Emmeline Corbellier est effondrée dans le fauteuil de moleskine voisin du bureau. Elle a relevé sa voilette ; elle achève de sangloter silencieusement, sanglots qui peu à peu vont s'apaisant, tandis que le sous-secrétaire, assis auprès d'elle sur une chaise volante, lui tient la main droite qu'il baise dévotieusement. Et il répète, affectueux et impatient :

— Allons! c'est fini?...' c'est fini ce gros chagrin? Un petit sourire à son vieux copain pour bien montrer que c'est fini...

Oui, c'est fini... ou du moins cela va finir. L'accès de jalousie suraiguë provoqué par le passage de la comédienne s'est apaisé, comme d'habitude, sous les bonnes paroles du « vieux copain d, sous les : « Mais, je m'en moque de cette petite gruel... Elle n'a aucun talent, d'ailleurs... T> et les : « Si tu savais à quel point il n'y a vraiment place que pour toi dans ma vie!... 3> Réconfortée par la présence et le contact du seul homme qu'elle chérisse, Emmeline recommence à songer que les larmes la défigurent, bouffissent et diluent les plis de son visage ; elle tamponne ses yeux, passe vivement une minuscule houppette sur ses joues, vérifie l'ordre de sa coiffure, sourit. Et Croze, ravi que la scène ait été brève, rit à son tour, embrasse la visiteuse avec des gambades de collégien, que fige soudain l'apparition de Mourguet, l'homme à chaîne d'argent, apportant un dossier à la signature.

Quand ils sont de nouveau seul à seul, Emmeline, rassérénée, vient s'accouder au bureau cylindre, en face de Croze :

— Figure-toi que j'ai déniché une excellente institutrice italienne... une fille de tout repos... au Grillon... tu sais, la maison qui a fourni Mag à Julie... (Julie, c'est M'"' Croze). Mais quel mal j'ai eu! J'ai dû m'en aller, avec Mag et Josette, jusqu'au fond de Grenelle... Tu ne m'écoutes pas.

— Si, répond Croze, dont le front s'est obscurci, au nom de sa fille... Qu'est-ce que tu as fait de Josette, après cette visite au Grillon ?

— Je l'ai envoyée dans ma voiture, avec Mag et Loute, chez Berthe Haumont-Segré, où il y a un petit thé.

— J'espère que le Herr Graf von Letzling n'y sera pas, à ce thé?

— Mais non! Il n'est pas en relation avec les Haumont-Segré. Et puis, mon Dieu!... quelle importance tu donnes à ce petit flirt... le plus honnête du monde... et qui est déjà de l'histoire ancienne.

Croze se lève vivement :

— Je lui donne l'importance qu'il mérite... Depuis que les journaux (que le diable enlève!) se sont mis à annoncer ce mariage ridicule, il n'y a pas de jour où je ne sois pris à partie dans la presse modérée. Aujourd'hui même : les Véhars, un journal qui a la prétention d'être sérieux, me consacre un petit filet fielleux sous ce titre... (il cherche dans ses papiers le numéro sans :1e trouver) Croie, V (Autrichien. Il me compare à Louis XVI, à Napoléon... Tu^felixoiusrria, nube.,. De l'esprit de pédant, de normalien... Sale canard! Quant à cet imbécile de hobereau, je ne veux même pas que Josette le rencontre. .. dans un moment où il est question de moi pour la Guerre.

— Tu serais ministre de la Guerre? interroge

Emmeline avec une émotion que, vraiment, on n'eût pas attendue d'elle pour une nouvelle si exclusivement politique.

— Non! pas ministre. Mais voici les faits, que très peu de gens connaissent encore. On crée un sous-secrétariat; on me le donnerait... et, tu sais, sous-secrétaire à la Guerre, c'est autre chose que surintendant des Beaux-Arts. Naturellement, cela agace les modérés, qui sont tellement stupides qu'ils persistent à me combattre, comme si j'étais anarchiste. Ils patronnent Berger, le rapporteur du budget de la Marine.

— Berger? Je le connais. Il est gentil.

— Il est gentil, mais c'est un modéré fieffé.

— Est-ce que tu n'es pas modéré, toi aussi?

— Modéré, modéré... Non, je ne suis pas modéré. Je veux que le pays marche dans le sens de l'avenir; je ne veux pas de politique d'écrevisse. Mais, enfin, dans mon arrondissement, est-ce que je n'ai pas toujours défendu les honnêtes gens? Est-ce qu'on embête les catholiques à Romorantin?... Est-ce que mon mariage même ne leur donne pas le meilleur des gages : une demoiselle de Sauzon, du milieu le plus retardataire, le plus clérical du pays, — cette bonne Julie qui est la piété et la charité mêmes, la providence de toutes les soutanes et de toutes les cornettes de là- bas...

Cette bonne Julie, c'était encore M™^ Croze :

et Emmeline approuva; et tous deux en parlèrent un moment avec une affectueuse inconscience, bien bourgeoise.

Elle n'était guère gênante, la bonneM'"®Croze, née Julie de Sauzon, belle-sœur du baron Ropart d'Anay... Nullement sotte, ferme et décidée au contraire, mais si parfaitement confiante en son mari que même les dénonciations anonymes les plus précises n'avaient jamais réussi à ébranler sa confiance! Et ni Croze ni Emmeline ne se doutaient que la confiance de Julie était si intimement soudée à son amour conjugal que, le jour où elle s'abolirait, l'amour conjugal mourrait du même coup.

Pour le moment, elle souffrait des suites d'une phlébite. Emmeline s'informa avec sollicitude de son état, que Croze déclara satisfaisant : mais un long repos était encore nécessaire.

— J 'irai lavoirdemain sans faute, fit Emmeline. — Tu feras bien. Elle se plaignait d'être abandonnée par ses amies.

Et, revenant sans transition au sujet qui l'occupait :

— Peu m'importent les criailleries, poursuivitil. J'irai rue Saint-Dominique malgré tout: mais tu ne vois pas le sous-ministre de la Guerre manant sa fille avec la Triple- Alliance... par ce temps de chauvinisme exaspéré... Allô!...

Le téléphone grésillait sur la table du surin-

fO LES ANGES GARDIENS

tendant. Devant Emmeline immobile, Croze saisit le récepteur.

— Oui, c'est moi... Bonjour, Tuillier... Mais certainement... certainement... Je viens à l'instant. A tout à l'heure.

Il raccrocha le récepteur à la hâte, et, de bout. -

— Le président du Conseil me fait appeler. Je crois, comme on dit à Montmartre, que € ça va barder ».

— Oh! quel bonheur!

La joie d' Emmeline étonna Croze.

— Ça te fait plaisir?

— Puisque ça t'en fait, à toi.

— Je t'avertis, objecta Croze en souriant (et dans un vaste placard il prenait en même temps son pardessus, son chapeau, sa canne et ses gants), je t'avertis que tu ne pourras plus venir me déranger à tout bout de champ comme ici. Là-bas, c'est sérieux... Je serai entouré de gens à aiguillettes.

— Ça m'est égal.

Tout équipé, il embrassa Emmeline. Et alors celle-ci, s' attardant contre lui, murmura :

— J'aime mieux les gens à aiguillettes que les cabotines.

Croze éclata de rire, l'embrassa encore, puis la poussa familièrement par la porte qui, tout à l'heure, avait livré passage à la pensionnaire des Français :

LES ANGES GARDIENS fl

— Téléphone-moi avant le dîner, demanda Emmeline, que je sache ce que t'a dit le président.

— Convenu. Et, maintenant, ma petite Line, dépêche-toi de filer.

— Vivement, rue Montaigne, dit Emmeline au valet de pied en remontant dans sa voiture après avoir refait le trajet par les magasins du Louvre.

L'auto s'élança par la rue Saint-Honoré... Mais, aussitôt passé la place du Palais-Royal, M™® Corbellier corna au mécanicien :

— Arrêtez à Saint-RochI

Elle voulait mettre un cierge à la Vierge, dans la chapelle si discrète, si religieuse, qui se trouve au fond de l'église, derrière le maître autel, pour obtenir que Croze fût nommé sous secrétaire à la Guerre.

Et, comme elle avait une âme sans noirceur, elle proposa à la Providence une combinaison qui contenterait tout le monde: Croze à la Guerre, Berger aux Beaux-Arts. Du coup, elle mit deux cierges.

f3 LES ANGES GARDIENS

Li DOUBLE LOGIS

OMME c'était convenu avec Mag, Sandra Ceroni passa, sans questionner le concierge, sous la voûte d'entrée de la vieille maison qui porte le numéro éy^'*, rue Saint-Lazare, proche T église de la Trinité. Elle traversa la première cour, tourna à gauche sous une seconde voûte et pénétra dans un vestibule d'où partait un large escalier de forme ancienne, en bois ciré. Là, elle réfléchit : deux portes à un seul vantail, en faux acajou, s'opposaient à angle droit, face à l'entrée. A laquelle sonner? L'Italienne fouilla dans son sac à main et en tira un petit carnet qu'elle consulta gravement. Quinze jours au service d'Emmeline Corbellier avaient suffi à la trans-

LES ANGES GARDIENS f3

former. Elle était à présent habillée en Parisienne. Mais la grâce lente des attitudes héréditaires contrastait avec le fanfreluchage imposé; et la beauté classique du corps se révélait sous les artifices destinés à rendre pareilles, ou peu s'en faut, toutes les silhouettes féminines.

S'étant orientée, elle sonna trois coups à la porte la plus voisine de l'escalier. Et presque aussitôt cette porte s'ouvrit.

— Midi tapant! Quelle exactitude I Vous êtes la première arrivée.

Dans une petite antichambre assez obscure, Mag et Sandra s'embrassèrent.

— On garde son chapeau? démanda l'Italienne.

— Vous l'ôterez dans la chambre. Venez...

Tout de suite après l'antichambre, on pénétrait dans un salon assez faiblement éclairé par une fenêtre, à store et brise-bise, donnant sur la cour. Pourtant, Sandra distingua l'élégance discrète des tentures et du mobilier, une table à quatre couverts, un guéridon où, sur un fin napperon, voisinaient une langouste, des viandes froides, des gâteaux, et, trempant dans un seau de glace, du Champagne et des vins du Rhin.

— çMadonna I murmura-t-elle... C'est pour nous, tout cela?

— Bien sûr. Croyez-vous que je veuille vous faire jeûner?... Venez vous décoiffer.

f4 LES ANGES GARDIENS

Assez exiguë, elle aussi, la chambre était encore plus obscure. Mag alluma le plafonnier électrique : on aperçut le lit profond, quelques jolis meubles Empire, en citronnier, avec peu de bronzes. Dans un angle, une bibliothèque, contenant des livres agréablement reliés, occupait un panneau.

— Le cabinet de toilette est ici, fit Mag, ouvrant une porte.

Et Télectricité ruissela sur des porcelaines blanches, des nickels, des glaces biseautées^ sans cadres.

— Quel luxe! dit gaiement Sandra, revenant poser sur le Ht son chapeau désépinglé... Mais chez qui serons-nouSy enfin?

Et, aussitôt, corrigeant son italianisme :

— Chez qui sommes-nous ?

— Chez moi, fit Mag, souriante.

— Oh!...

— Vous ne le croyez pas ? Vous avez raison : je suis bien trop « pannée :p pour m'ofTrir une pareille garçonnière. Et, encore, vous n'avez pas tout vu. Il y a une autre pièce.

— Où cela?

— Cherchez. Elle donne ici, dans la chambre.

— Je ne vois que deux portes... celle du salon et celle du cabinet de toilette.

— Il y en a une troisième.

LES ANGES GARDIENS ff

Elle alla vers la bibliothèque, y prit un livre par le dos : le livre, virant autour d'une charnière, s'abattit sur la tablette, démasqua un bouton de porte. Mag tourna le bouton, poussa doucement : toute la bibliothèque suivit la porte, et ce fut une autre chambre, assez vaste, plus simplement mais convenablement meublée, un autre cabinet de toilette, un autre vestibule. Sandra eut un petit frisson :

— Il ne fait guère bon, ici.

— Les radiateurs sont fermés. Mais regardez, un instant encore.

Dans le second vestibule, Mag ouvrit la porte d'entrée. Sandra vit l'escalier, le seuil d'une autre maison...

— On sort de ce côté, rue de Ghâteaudun. Comprenez-vous?... Maintenant, rentrons vivement chez nous. Nous prendrions froid.

Quand elles eurent regagné le salon où la table était dressée, M^g rit au nez de Sandra, pensive :

— A quoi rêvez- vous, belle statue?

— De vrai, fit Sandra, je ne comprends rien... Où sommes-nous? Et qu'est-ce que cela veut dire, cette fausse porte, cette double sortie?

— Asseyez-vous, écoutez. Je vais vous conter cela en attendant Fanny et Rosalie, qui n'arriveront certainement pas avant midi et demi. Jusqu'à l'automne dernier, cette double garçon-

f6 LES ANGES GARDIENS

nière a été, non pas habitée, mais utilisée par un Francfortais enrichi dans les produits chimiques... un certain Hausbinder. Il était garçon; il avait un hôtel rue Bizet, et une maîtresse en titre... Mais il aimait les parties discrètes, les fantaisies... vous me comprenez. Et, pour se garer à la fois de la jalousie de sa maîtresse et des curiosités dangereuses, il avait organisé ce... harem à deux sorties.

— Il est mort? demanda Sandra.

— Non. Il a dû retourner à Francfort... Sa maison tournait mal en son absence... Il a bazardé son hôtel, lâché sa maîtresse. Et ici, dans ce petit temple de l'amour, sa succession a été prise par Bolski, son ami... et le mien.

Elle détacha : « et le mien » avec une crânerie provocante, en amoureuse fière de nommer son maître. Et cette impudence fit rougir la peau ardente de Sandra.

— Alors, dit Sandra, c'est ici que... vous le voyez ?

— Attendez! L'histoire n'est pas si simple I Jusqu'à présent, j'ai vu mon ami chez lui. Il y a des années que nous nous connaissons... Je suis de Kœnisberg, comme lui; il m'a aimée... toute gosse... Tant qu'il a été riche, j'ai vécu avec lui... vous le savez, puisque j'étais « M™* Bolski » de contrebande quand je vous ai rencontrée à Abbazia... Aujourd'hui, il est ruiné; moi je gagne

ma vie en vendant du Gœthe,lui en vendant du Chopin : mais, avec des brouilles et des essais de séparation, de temps en temps, nous sentons bien que nous tenons l'un à l'autre pour la vie... Donc, Bolski occupe actuellement un garni assez modeste sur les boulevards : il m'y recevait. Or, il est le camarade d'Université et l'ami du comte Adolf de Letzling, l'attaché militaire autrichien : Bolski est de famille noble, comme Letzling. Et Letzling, bien qu'au service de l'Autriche, a une belle fortune. Comprenez- vous, maintenant?

— Pas du tout, répliqua Sandra.

— Si vous aviez seulement six mois de Paris, vous auriez compris déjà. Bolski est ici locataire en nom : mais Letzling paie les termes.

— Pour rendre service à Bolski?

— Nullement. Des deux, l'obligé se trouve être M. de Letzling. Carde cette façon il pourra, sans aucun risque, rencontrer une jeune personne qu'on ne lui laisse plus rencontrer ailleurs...

— Votre élève?

— Elle-même... Josette est d'ailleurs une petite hackfisch qui ne sait rien de rien de l'amour, — parole I elle ne sait rien et ne rêve que le bon motif... Mais elle veut voir son Letzling à tout prix. Alors, moi, qui suis compatissante, je me dévoue. Je l'amènerai ici, sous ma garde. Son attaché l'y rejoindra...

fS LES ANGES GARDIENS

— En votre présence?

— NonI moi, pendant ces roucoulements, je recevrai Bolski de l'autre côté de la bibliothèque... il faut bien que j'occupe mes loisirs, n'est-ce pas ? Josette et moi, nous entrerons et nous sortirons ensemble par la rue Saint-Lazare : il y a un antiquaire sous la voûte, bon prétexte. Letzling et Bolski, au contraire, n'entreront jamais que par la rue de Châteaudun. Enfin, si on arrivait à nous cerner au gîte, il est convenu que c'est moi qui me ferai prendre avec Letzling — vous m'entendez? avec Letzling, pas avec Bolski — dans celui des deux gîtes qui aura été dépisté. Et, tandis que je me dévouerai, Josette filera du côté libre, sous la protection de Bolski. hst-cc machiné?

Sandra avait écouté avec son sérieux ordinaire les confidences de son amie. Après un silence, elle murmura ;

— Comme tout cela est vicieux l

— Détrompez-vous. Il n'y a pas le moindre vice là dedans. La porte de la bibliothèque sera fermée, bien fermée : chacun chez soi Je ne vous garantis pas que Bolski et moi nous nous contenterons de nous tenir par le bout des doigts. Mais Letzling et Josette... je parierais que tout se passera en paroles... avec un petit baiser par-ci, piir-là. Et puis, ma belle, vous saves comme moi que, dans notre métier, avec les

LES ANGES GARDIENS f9

péchés des patrons, il s'agit de nous faire de la liberté et de l'argent. Retenez ça!... Wer kommt aher hier?,.. Est-ce qu'on n'a pas ouvert la porte?

L'Allemande se leva, anxieuse. Au même instant, sur le seuil du salon, apparut Fanny Smith, tout en noir, d'une sombre élégance un peu puritaine, et souriant discrètement.

— Comment diable êtes-vous entrée?

— Par la porte, tout droit, fit l'Anglaise... J'ai pensé que vous l'aviez exprès laissée ouverte.

— Mais pas du tout... C'est cette Sandra! Elle la menaça du doigt, amicalement. Puis

elle fit la présentation :

— Mademoiselle Sandra Ceroni, qui est depuis quinze jours chez les Corbellier. Mademoiselle Fanny Smith... institutrice de M"*Berthe Haumont-Segré. Vous ne vous êtes pas encore rencontrées ?

— Je n'ai pas eu le plaisir, fit l'Anglaise. Elles se serrèrent les mains. Les yeux bleus de

Fanny, d'un bleu opaque et clair de turquoise, deux yeux singulièrement pénétrants, parurent évaluer Sandra, depuis les bandeaux foncés de sa chevelure jusqu'à ses grands pieds d'une forme parfaite.

— Elle est gentille, pas vrai, la petite macaroni, — gouailla Mag avec un regard à Fanny, <i'ùne impertinence si expressive que l'Anglaise,

6o LES ANGES GARDIENS

malgré son aplomb, se détourna. Ma petite Sandra, ajouta l'Allemande, cette belle dame eu noir que voici est notre modèle à toutes : et je vous présente une governess qui « a su y faire », comme on dit ici.

— Je sais faire quoi? demanda l'Anglaise, qui entendait mal l'argot.

— Je veux dire que, dans la maison où vous êtes, vous conduisez tout. Le père, la mère et la fille sont à vos genoux.

— t^onsensel dit Fanny. Ne l'écoutez pas, mademoiselle Sandra. J'aime beaucoup Berthe, mon élève, et je crois qu'elle me le rend. Et comme elle est plus intelligente, beaucoup, que son père et que sa mère, elle a du contrôle sur eux.

On la mena défaire son chapeau dans la chambre à coucher. Comme elle le posait sur le lit et rajustait ensuite ses cheveux châtains, soigneusement ondulés, un triple roulement du timbre appela Mag à la porte. Un instant, Fanny Smith se trouva seule avec Sandra. Elle appuya de nouveau sur elle son regard fixe et dit :

— C'est vrai que y pus êtes bien belle, mademoiselle.

Sandra fit une moue un peu gênée. Le retour de Mag lui évita de répondre. Elle amenait Rosalie Boisset, tellement pâle et tremblante d'émotion que, durant quelques secondes, compri-

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mant des deux mains son florissant corsage, elle ne pur dire un mot. Mag se tordait de rire.

— En voilà une innocente!... Elle a failli se trouver mal parce que la concierge l'a rappelée, tandis qu'elle traversait la cour, et lui a demandé où elle allait. Voyons, pauvre gosse! remettezvous... Elle ne vous mangera pas, la concierge! Elle en a vu bien d'autres. Je vous présente à ces dames. Mais, au fait, Fanny vous connaît. Donc, Sandra, voici mademoiselle Rosalie Boisset, une charmante jeune Luxembourgeoise qui fait depuis quelque temps l'éducation de M"* Ropart d'Anay, la cousine de mon élève... Elle fait également les comptes de ménage de M""* Ropart d'Anay, les comptes de fermage de Monsieur, les devoirs des petits Ropart d'Anay; elle administre les purges aux jumelles Ropart d'Anay, — et mérite amsi l'admiration de toute la famille Ropart d'Anay.

— Cette Mag! fit Rosalie,..

Elle riait maintenant de sa peur, et la riche couleur de son sang incendiait ses bonnes joues. Fanny Smith considérait avec une curiosité sympathique l'accoutrement modeste de la nouvelle venue, sa jupe ample, nullement à la mode, sa blouse de soie brune, bien province, mise-bas non déguisée de M™* Ropart d'Anay, et, sous le chapeau de feutre, d'une touchante indigence d'ornements, les cheveux d'un blond

assez fade, assez vulgaire, mais d'une extraordinaire abondance.

— C^ice Unie girl, fit-elle à mi-voix, comme pour elle-même. Looks a baby.

— Vous voyez que je vous ai choisi les convives, Fanny, glissa Mag sur le même ton.

Et Fanny, cette fois encore, resta coite.

— J'ai eu une peur! contait à Fanny la jeune Luxembourgeoise, maintenant rassurée... Cette concierge barbue qui me court après et me dit : (T Où c'est-y que vous allez comme ça, mademoiselle?... » Sans doute elle ne me trouvait pas assez bien mise pour le chemin des maîtres. Et moi, je balbutiais... je ne retrouvais plus le nom que Mag m'avait dit de répondre : M"* Bolski... Quand ce nom-là a fini par me sortir, la vieille sorcière est devenue tout en sucre... a: Sous la seconde voûte à gauche, mademoiselle. Si vous voulez que je vous y mène... Non?... Je vous salue bien, mademoiselle... »

Elle mimait drôlement la grimace et la révérence de la mégère, se cassant en deux, tenant le pli de sa jupe entre les doigts, comme pour un menuet.

— Oh! la petite amusante! la petite chérie! s'écria Fanny Smith, subitement dégelée.

Et elle l'embrassa sur ses deux joues rouges, qui rougirent de plus belle.

— A cable! dit Mag. Une heure sonne..» Je

VOUS préviens que nous nous servons nousmêmes.

— Oh! moi, fit Rosalie, je ne demande pas mieux que de vous servir toutes les trois... Je vous en prie, Mag, laissez-moi servir.

— Si vous y tenez, ma petite, répliqua Mag. C'est sa manie, à cette gosse. Il faut qu*elle se dépense pour la commodité des autres... Ah! la famille Ropart d'Anay en a pour son argent!

Quand Fanny, Sandra et Mag eurent pris place à table, Rosalie présenta la langouste, puis versa le vin du Rhin glacé dans les verres couleur d'ambre. Elle possédait réellement un don naturel d'imitation drôle; l'on eût juré qu'41e avait, sa vie durant, joué ce rôle de soubrette active et futée... Tout le monde étant pourvu, elle consentie à s'asseoir entre Fanny et Sandra Sa vive et sincère gaieté avait tout de suite animé les convives. L'Anglaise elle-même détendait sa morgue.

Mag questionna :

— Vous allez me dire comment vous vous y êtes prises pour obtenir cette après-midi^.. Dans toutes les places, il suffit qu'on ait besoin d'un jour de liberté pour que Madame déclare que c'est justement le jouroùvous êtes indispensable.

— Oh! fit l'Anglaise... J'ai dit que je ne prenais pas le lunch à la maison, c'est tout.

— C'est tout!... singea Mag en ricanait.

C'est tout pour vous, ma belle. Je voudrais bien vous y voir, avec ma patronne!... D'abord, la mère Croze a un souci extrême de moralité. Dans rintérêt de ma chère petite vertu, elle craint pour moi les sorties trop fréquentes.

— Alors, vous faites comment?

— Il y a Josette, heureusement, qui est mon alliée. Mais vous, Sandra, quel truc avez-vous employé?

L'Italienne, malgré les tons chaleureux de son visage, rougissait aisément. Elle eut cette rougeur, et une courte hésitation avant de répondre, — tandis que Rosalie, infatigable, échangeait les assiettes et servait les viandes froides.

— J'ai fait demander par M. Jacques.

Les yeux de Mag et ceux de Fanny échangèrent un peu d'étonnement.

— Ah! s'écria Mag en souriant, vous "avez apprivoisé Jacques Corbellier? C'est un record, ça! Ou plutôt, c'est une conversion... Oh! ne me regardez pas comme ça. Diable! Si vos yeux étaient chargés à balle, je serais tuée du coup... Je dis ce que tout le monde dit. Il est très possible qu'on exagère. Le jeune Corbellier a mauvais genre : je m'y connais; j'ai vécu à Berlin. Mais, s'il vous trouve à son goût et s'il vous fait la cour, je lui rends mon estime. Et vous, petite Rosalie, quelle blague avez-vous contée à la baronne?

— Mais... j'ai dit la vérité... Une fois par semaine, on m'envoie à Paris pour l'OEuvre des Orphelins du travail: M. le baron vient ordinairement avec moi... En ce moment, il assiste à un congrès d'écoles libres, à Blois. J'ai dû venir toute seule. Alors... j'ai dit que je déjeunerais avec vous, Mag. ,

— Vous n'avez pas dit où, au moins?

— Non!

— Bien. Ce n'est pas la peine de rougir. Vous êtes jeune dans le métier, petite. Vous apprendrez qu'il faut confier le moins possible de la vérité aux maîtres, sur nos faits et gestes. Ils n'ont aucun droit à connaître notre vie, n'est-ce pas? Si la baronne vous interroge ce soir, répondez que vous avez déjeuné avec moi au Bouillon Duval. Et tenez, donnez-nous du Champagne. M"® Smith n'a plus rien dans son verre.

Rosalie sauta sur ses pieds :

— Laissez-moi déboucher... Au Val d'Anay, c'est moi qui m'occupe de la cave. Vous allez voir...

En effet, elle fit sauter le bouchon sans bruit et sans perdre une bulle de mousse, comme un maître sommelier. Elle remplit les verres : Sandra et Mag effleurèrent les leurs ; l'Anglaise, ayant vidé le sien, murmura :

— Very nice Champagne, Uery dry.

— Choisi par Bolski; il s*y connaît, fit Mag. C'est lui qui nous offre ce lunch.

— Est-ce que nous verrons M. Bolski? demanda Fanny Smith, dont les joues se couperosaient, et qui semblait devenir peu à peu une personne nouvelle, avec des gestes brusques,, des éclats de voix.

— Peut-être, répliqua Mag évasivement...

Mais très tard.

Elles mangèrent quelque temps silencieusçment; Rosalie s'employait activement au service : quand les viandes froides furent enlevées, toutes les quatre grignotèrent les fruits et les gâteaux, amusant leurs langues à la fumée piquante du vin... Rosalie, très rouge, les yeux animés, repxit sa place entre Fanny et Sandra. Tout à coup, elle se mit à babiller, d'un babil d'enfant qui veille trop tard et qui s'est excité dans la société des grandes personnes :

— Certainement que je ne dirai pas où j'ai déjeuné... Ni que j'ai bu du Champagne... M""* la baronne ne me gronderait pas... oh! non... elle est si gentille. Mais elle aurait du chagrin... Elle me ferait faire des tas de prières avec elle... A M, le baron, par exemple, je crois que je le dirai. Il n'y a pas moyen de lui rien cacher. Il me regarde bien en face; il me dit : « Rosalie! Rosalie!... Je vois à votre nez que vous me racontez une craque... i Oh! il est impayable, M. le

LES ANGES GARDIENS 6j

baron. Et un brave homme aussi... intelligent... qui fait tant de biçn... Toutes les œuvres de la région, il en est administrateur. Et même dans mon pays il s'intéresse aux Orphelins du travail. Ce qu'il me fait écrire de lettres, vous n'avez pas idée... à l'évêque, au préfet, même au ministre... Il n'a pas peur des radicaux, allez! Il est solide... On lui donnerait trente-cinq ans, il en a quarante-deux... Mag, je débouche l'autre bouteille, hein?... C'est drôle! ce Champagne, je ne le trouvais pas assez sucré d'abord... et maintenant je l'aime... ça chauffe, ça chaufîe... Puis s'arrêtant tout à coup l

— Je ne vais pas me griser, au moins?,

— Non, petite chérie, fit l'Anglaise, prenant la main gauche de sa voisine et la caressant doucement dans les siennes... Vous n'êtes pas grise; vous êtes gaie et comique, et c'est tout.

Mag rêvait, les yeux sur son verre, le front plissé d'un souci. Tout à coup, elle se leva :

— Et fumer !..o Moi qui oublie devons donner des cigarettes.

Elle alla prendre des boîtes multicolores, dans un petit bahut.

— Provenance directe de Constantinople, dit-elle... Letzling les fait porter dans la vaHse.

Elle atteignit aussi et servit deux bouteilles de liqueurs, de l'anisette rose et du cognac.

— Moi, je veux de Tanisette, cria Rosalie impatiente.

L'Anglaise, sans rien dire, se versa du cognac.

Toutes quatre commencèrent à fumer. Mag et Fanny expertes, Rosalie et Sandra suçant leurs cigarettes avec des mines amusantes dt novices. Rosalie continua son bavaraage • elle reparla du baron, c qui était un si bel homme », et de la baronne, « pour qui elle se serait jetée àl'eau f; elle parla des jumelles, Marguerite et Violette, c mignonnes comme une paire de pigeons >; les deux jeunes garçons, Hector et Jean, tellement diables a: et qui s'amusaient à la faire tomber par terre pour grimper sur elle » ; d'Henriette, « bien excellente petite fille, mais qui ne pouvait pas arriver à mettre l'orthographe , en français ni en allemand ». Les trois autres institutrices n'écoutaient guère; elles s'amusaient seulement à voir la griserie monter, monter dans ce cerveau d'enfant. Tout à coup, aussi subitement qu'elle s'était mise à parler, Rosalie se tut. Elle suça encore sa cigarette quelque temps, l'éteignit, la ralluma, l'éteignit de nouveau. Elle s'accouda sur la table, appuya sa tête sur sa main. Elle eut les yeux vagues, sourit faiblement aux visages qui l'environnaient, balbutia :

— M. le baron... M. le baron m'a dit... m'a dit...

Elle ne put terminer sa phrase et s'engloutit

soudain dans le sommeil. Comme sa tête oscillait sur la table, Fanny se leva, et, avec une vigueur qui excita l'admiration de Mag et de Sandra, prit adroitement la jeune fille sous la caille et sous les genoux, la porta, Tétendit, comme on couche un bébé, sur le canapé Louis XVI. L'y ayant installée, elle la baisa dans les cheveux, et regagna sa place à table. Mag et Sandra lui crièrent : « Bravo I i>

— Oh! ceci n'est rien ! dit l'Anglaise en riant. Cette enfant est si courte! Je porterais M"® Sandra, si elle voulait. Nous autres Anglaises, nous avons des muscles entraînés.

Mag observa quelque temps Rosalie endormie, puis, pensivement, le menton dans la main :

— Pauvre gosse! Ça fait pitié... Être exploitée comme elle l'est... cinquante francs par mois, sept personnes à servir, et déborder de reconnaissance pour les maîtres!... J'essaie bien de la dresser, dans son intérêt... mais, sur une nature comme ça, rien ne prend.

— Il y a des institutrices qui sont de vraies bonnes, dit Fanny Smith dédaigneusement. J'en connais qui font leur lit.

— Le leur, passe encore, répliqua Mag. Je parie que la petite fait celui du patron.

Et, entre des ronds de fumée qu'elle envoyait au plafond, elle ajouta, comme pour elle-même :

— En attendant qu'elle se couche dedans, ce qui ne tardera guère.

Elle aussi, le vin, les cigarettes, les liqueurs et la nourriture incendiaient ses joues ordinairement peu colorées, et allumaient dans ses paupières une lumière humide. Mais elle portait l'alcool en convive expérimentée qui en a bu bien d'autres, qui a éprouvé que sa raison n'y sombre point. Pourtant, elle relâchait peu à peu sa tenue. Les coins de la bouche tombaient, donnant au visage un air d'amertume et de lassitude ; le front vieillissait. M""* Croze et Josette eussent été surprises et inquiètes de voir la « fille » apparaître sous les dehors peu à peu effacés de la Fraeulein, une fille de tripots et de bouges étrangers, au passé accidenté, mystérieux, mais dont c'était bien la vraie nature qui présentement s'accusait. Cependant, l'Anglaise, qui. elle, avait bu effroyablement, achevait de s'enivrer avec une componction méthodique, mélangeant le cognac et l'anisette dans son verre à Champagne : mais elle non plus ne disait aucune parole incohérente; l'alcool Itîi avait seulement délié la langue, tandis que la couperose s'avivait sur sa face et que tous ses gestes, d'ordinaire si réguliers, perdaient leur concordance et leur rythme : on eût dit qu'elle se démantibulait... Celle des quatre qui avait le moins mangé, qui avait le moins bu, c'était la sobre Triestine.

Mais la sensibilité de ses nerfs et de son sang n'en était pas moins remuée : son grave visage, si régulier, se figeait, presque immobile ; la beauté de ses yeux s'assombrissait jusqu'à devenir tragique. D'abord, à mesure qu'elle buvait, elle avait été de plus en plus silencieuse : maintenant elle s'apprivoisait, se reprenait à parler. Méfiante par nature, boudeuse tout à l'heure quand Mag avait émis son jugement sur Jacques Corbellier, elle aussi cédait à la confiance que suscitent entre un petit nombre de convives la bonne chère et le vin, — elle glissait à ce besoin de confidences qui rapproche alors des êtres isolés, de condition pareille, exilés de leurs pays respectifs, ayant pâti à peu près des mêmes misères, souffrant des mêmes entraves, nourrissant les mêmes rancunes, les mêmes espoirs, pratiquant les mêmes vices, ou peu s'en faut... La présence consciente de Rosalie les eût sans doute retenues, gênées : cette petite, si défensive, excitait leurs sympathies par sa jeunesse et sa gentillesse désarmées : mais tout de même elles ne la sentaient pas des leurs, trop innocente, n'ayant pas de passé, contente de son sort, amie de ses maîtres, aimant la France par analogie de race et de langue, née dans les marches françaises, ignorant par conséquent cette amertume particuHère de l'exil salarié et ce violent sentiment de rancune contre

la terre qui vous paie cet exil. Ce fut dans cette il aine de la France que leur griserie communia d'abord, avec le mélange de mépris et d'envie q^u*excite chez les étrangers notre vieux pays de civilisation raffinée et de tempérament insouciant, dont ils souhaitent tous la ruine définitive, la disparition sur la mappemonde, dont ils s'apprêtèrent tant de fois à célébrer la mort et qui tout à coup ressuscite, reprend son rang entre les peuples, refait du génie, de la force, de la gloire, et pare tout cela de ce qui est plus insupportable encore aux autres peuples que le génie, la force et la gloire : l'élégance et l'ironie. Femmes, jeunes, désirables toutes les trois, Sandra, Mag et Fanny étaient sensibles à l'élégance de Paris, surtout à l'élégance de la toilette; sans l'avouer, elles sentaient qu'il leur manquait, qu'il leur manquerait toujours — même à Mag — le mystérieux don d'attifage qu'elles constataient chez toutes les Parisiennes, depuis les femmes du monde jusqu'aux trottins... Précisément à cause de son accoutrement à la diable, elles pardonnaient à Rosalie Boisset d'être née si près de la France; mais elles daubèrent sur telles de leurs collègues françaises qu'elles connaissaient ou qu'elles avaient entrevues dans le monde de leurs élèves.

— Elles se mettent de la poudre, déclara Fanny Smith ; mais, dessous la poudre, leur face

est sale... Du reste, toutes les Françaises sont sales, et n'aiment pas le bain.

— Et vous ne connaissez que ce qu'il y a de mieux, appuya Mag... Moi qui ai vécu chez de petits bourgeois français, vous n'imaginez pas leur crasse! Un bain de pieds par quinzaine, la figure et les mains débarbouillées le matin, pas plus... La nouvelle génération est mieux : Guy et Josette Croze sont des Anglais pour les habitudes du corps! Le sous-ministre, lui, se douche la tête, parce qu'il se congestionne quand il travaille; mais, s'il est pressé, adieu le bain! Et comme il est gros, comme il sue, il y a des jours où je n'ose pas l'approcher. La mère Croze, c'est un autre genre ; elle est de la vieille école française, — vous savez, c'est une noble de province, la sœur de la patronne de Rosalie... Elle ne veut pas se mettre nue, par pudeur; elle enfile sa chemise de nuit par-dessus sa chemise de jour. Vous comprenez comme c'est commode pour la toilette.

— Et puis, fit Sandra, tous les appareils pour baigner fonctionnent mal en France, et tout le reste aussi, n'est-ce pas? Le chauffage, l'électricité, tout va mal. Eh Italie, et aussi en Allemagne, c'est tellement mieux fait !

— Rien ne va droit en France, résuma Fanny. C'est un pays qui est décomposé, qui est pourri.

74 l'Es ANGES GARDIENS

Elles citèrent tous les symptômes de mort que décelait le pays : et, dans les phrases qu'elles disaient, elles remplaçaient inconsciemment leurs observations personnelles par les souvenirs des lectures de leurs journaux nationaux; chacune d'elles en recevait un de son pays, toujours choisi parmi les plus nationalistes et les plus gallophobes. Mag lisait la Tost de Berlin; Fanny le Vaily !?^ews ; Sandra le éMatrino de Naples. Tout en continuant de fumer et de boire, elles échangeaient ces provisions de fiel avec une âpre joie : la dépopulation, les assassins de quinze ans, F antimilitarisme... L'armée n'obéissait plus ; les navires sautaient avec leurs équipages; les paysans abandonnaient la terre inculte ; le vieux bas de laine français, définitivement troué, laissait fuir l'or accumulé par les siècles. Les hommes français étaient des satyres ou des alcooliques, ils ne pensaient qu'à l'absinthe et aux femmes. Les Françaises : ah! les Françaises, c'était pire que tout. Et elles citaient les héroïnes des pièces de théâtre à la mode : une mère débauchait l'ami dp collège de son fils ; un vieillard ruinait sa famille pour une servante; une jeune fille enlevait l'amant de sa mère... Ainsi substituaient-elles de nouveau leurs souvenirs de littérature à ce que la réalité leur montrait tous les jours. Oubliant que M™* Croze et la baronne Ropart d'Anay, les

LES ANGES GARDIENS 7f

deux sœurs, vivaient presque comme des religieuses, que les dames Haumont étaient inattaquables, elles en revenaient sans cesse à Emmeline Corbellier, — et, parce que celle-ci avait une liaison adultère avérée, c'était elle qui représentait, à leurs yeux, la vraie femme de France.

Puis, soulagées parle dégorgement de ce virus antifrançais qu'à l'ordinaire elles étaient obligées de contenir, elles passèrent tout d'un coup à l'autre sujet qui les intéressait bien davantage : elles-mêmes, les appétits de leur cœur, ce qu'elles souffraient ou ce qu'elles avaient souffert, non plus parce qu'elles étaient des exilées, mais parce qu'elles étaient des isolées, sans compagnons, exclues de l'amour des hommes par leur fonction. Et 'û apparut qu'elles contenaient autant de fiel contre le sexe mâle que contre le sol étranger. Toutes avaient souffert de l'homme dans les places diverses qu'elles avaient faites. La concupiscence masculine les avait toutes harcelées : ou bien, si, hors des maisons où elles servaient, elles s'étaient laissé tenter par quelque intrigue, elles avaient été bassement exploitées,

In avait profité d'elles, se dérobant dès que surissait l'occasion de les aider; on avait abusé de I nécessité ou elles étaient de sauvegarder les pparences, d'éviter tout scandale qui leur eût wt perdre leur gagne-pain... Elles avouaient à

76 LES ANGES GAKBIENS

présent tous ces désastres de leur cœur, penchées les unes vers les autres, la voix plus discrète que quand elles crachaient leur haine de la France, confidentielles, fraternelles... Il n'était pas quatre heures encore; mais la pluie qui noyait la cour avait fait la nuit dans le petit salon; un lustre électrique éclairait la table, où dans les soucoupes s'entassaient maintenant les cigarettes à bouts dorés, tandis que la fumée aromatique du tabac oriental, mêlée à ces haleines et à ces parfums de femmes, y condensait une odeur de harem... Sandra, de sa belle voix grave, racontait ce qui lui était arrivé à dix-huit ans (elle en avait vingt-deux à présent) dans sa seconde place : c'était précisément à Abbazia, où Mag l'avait connue, chez des Américains.

— Vous vous rappelez, Mag, ce Bruston, cette canaille? Il était devenu riche en faisant de l'usure dans l'Ouest... Il était petit, mais si robuste : il pliait un morceau de fer comme un bâton de bois... Il me parlait dans les coins; il me disait qu'il voulait divorcer et m'épouser. Moi, je répondais : « Bien! divorcez. Je me marierai avec vous après. y> Alors moi, un jour que ce n'était que lui et moi dans la villa, puisque Madame avait emmené la petite à Trieste... il faisait si chaud... vous savez comme il fait chaud à Abbazia certaines fois, dans le mois de mars... j'étais tranquille à lire dans ma chambre, éten-

due, avec seulement ma chemise et une robe de chambre... Le voilà qui entre, et, sans une parole, se jette sur mon lit... Moi, heureusement, j'ai le temps de prendre le coupe-papier dans mon livre : c'était un petit poignard japonais, bien pointu, et, comme ses mains à lui étaient autour de mes jambes, je me mets à lui frapper dans son gros cou, dans ses joues, dans sa tête... Et il était subitement en sang et il criait : « oire you mad?... are you ?.,. Mais il a dû se sauver tout de même, et bien tailladé, je vous assure. Il a dit à sa femme qu'il s'était blessé avec une vitre cassée.

L'Italienne avait mimé la fin de la scène, prenant en mains le couteau à fruits resté sur la table. Et ses yeux luisaient, on sentait qu'elle était prête à saigner quiconque voudrait de force profiter de sa beauté sans rien donner en échange.

Mag, vautrée sur la table dans une attitude lasse, murmura :

— Si j'avais joué du couteau toutes les fois que les pères ou les frères de mes élèves ont poussé ma porte!... J'ai un autre moyen, plus simple : je crie, je crie comme une brûlée. Alors ils se sauvent.

Plus bas, avec un rire de courtisane, elle ajouta :

— Et puis, il y a eu des fois où je n'ai pas crié.

yS LES ANGES GARDIENS

— Oh! fi doncl Mag, dit l'Anglaise.

— Bah! répliqua Mag... On n'est pas des anges... On est des femmes avec un corps, avec des sens... C'est dur, quelquefois, toute seule hors de son pays, de n'avoir personne qui vous dise des choses tendres, qui vous embrasse... Si le patron est un gros suant comme le mien en ce moment, ou une brute comme le Bruston de Sandra... parbleu! on a de la vertu, on se défend avec des cris ou avec un couteau. Mais là... entre nous .. (personne ne nous écoute) quand ça nous plaît, quand ça nous tente... nous savons bien laisser notre porte ouverte, la nuit... ou retrouver Monsieur en ville... Et après tout c'est peut-être ces places-là où on est le plus tranquille.

Sandra gardait ses beaux yeux baissés, comme si elle n'osait ni approuver ni contredire la cynique Allemande. Fanny, qui, n'ayant pas cessé de boire, était maintenant au second degré de sa soûlerie, agitée de mouvements nerveux, clignant du regard, les joues violettes, déclara :

— Jamais je n'ai ouvert ma porte. Jamais je n'ai rejoint un maître dans les villes. Je me regarderais alors pire qu'un fille des rues...

Ces derniers mots piquèrent Mag.

— Parbleu ! dit-elle (et elle aussi n'était plus tout à fait en possession d'elle-même), nous

nous en doutions, Fanny. Les hommes, ça ne vous chante guère.

L'Anglaise se dressa debout :

— Qu'est-ce que c'est que vous dites ? Qu'estce que c'est que vous voulez dire? Say it, please, do say it.

Elle balbutiait; la colère et le vin l'empêchaient de trouver ses mots.

Mag, de l'air voyou qu'elle affectait volontiers en dehors du service, un bout de cigarette collé à la lèvre, la regardait bien dans les yeux.

— Je veux dire... que d'abord vous n'êtes pas plus Jeanne d'Arc que Sandra et moi... Seulement, ça a dû mal tourner avec vos sweethearts : quelque aventure bien noire, de celles qu'on ne peut pas même raconter et pour lesquelles on ne veut pas être plainte. J'en ai comme ça dans la mémoire, moi, et je ne m'en vante pas non plus. Seulement, moi, ça ne m'a pas ôté le goût d'essayer encore. Je ne cherche pas de compensations auprès de mes élèves, moi!

L'Anglaise avait écouté, si haletante qu'on entendait sa respiration grincer comme un soufflet. N'ayant pas du français la connaissance parfaite qu'avait Mag, elle mit un instant à comprendre le sens de ce qu'elle entendait. Et soudain, comprenant, elle saisit la bouteille de cognac et voulut la jeter à la tête de Mag. Mag et Sandra la prévinrent, la prirent au corps, la mai-

trisèrent. Elle écumait> dans un véritable accès de rage, balbutiant :

— Vamned... damned whore!... C'est vous qui êtes une horrible, une répugnante. Jamais je n'ai même pensé... C'est bon pour les Allemandes... Laissez-moi! ne me touchez plus!... Les Allemandes sont encore pire que les Françaises... Et je vous défends de parler de Berthe... qui est tellement pure... tellement pure.

Elle cessa soudain de se défendre, se laissa asseoir, eut une crise de sanglots. Mag lui dit :

— Voyons, Fanny, ce n'est pas la peine de se fâcher. Vous ne m'avez pas comprise. Qui diable accuse Berthe Haumont-Segré? Je sais très bien qu'elle est une fille très sérieuse... très stricte... très sage... mais elle est... comment vous dire cela? amoureuse de vous à froid... Elle vous est asservie complètement : et c'est ça que vous aimez... cette domination, cette possession d'une âme de femme. Ne dites pas non!

Fanny, qui se calmait, murmura :

— Si c'est cela que vous dites... oui, cela est possible, en vérité.

— Vous ne m'en voulez pas? fit Mag.

L'Anglaise ne répondit pas. Elle était vraiment tout à fait grise, et, l'air hébété, semblait déjà avoir oublié la querelle. Elle regardait Sandra avec une attention admirative.

— Mademoiselle Ceroni, fit-elle, je voudrais

LES ANGES GARDIENS 8l

que vous nous montriez vos cheveux, vos cheveux... dénoués. Il sont très beaux, je pense.

Sandra, étonnée, consulta Mag du regard; celle-ci, de la tête, lui fit signe de consentir. Alors, Sandra, d'un beau geste de canéphore, ôta les fourches et les épingles qui agrafaient ensemble les rouleaux et les tresses; l'édifice s'écroula comme une noire avalanche. Lentement, l'Italienne défit les tresses, et bientôt elle fut enveloppée jusqu'au-dessous de la taille par les sombres ondes annelées, plus surprenantes encore par leur ampleur que par leur longueur.

Une odeur intense, une odeur indéfinissable qui semblait celle de la sève même de cette végétation splendide, effaça toutes les autres senteurs condensées dans l'étroit salon. Fanny Smith prit dans ses deux mains une poignée de la masse fluide, et la respira :

— Ohl c'est beau, murmura-t-elle... C'est plus beau encore que des cheveux blonds.

Elle les laissa couler de ses doigts, lentement. Sandra, un peu fière de l'admiration qu'elle provoquait, cambrait la taille, laissait le poids de ses cheveux entraîner sa tête en arrière : le front ainsi découvert, elle semblait beaucoup plus jeune. Mag regardait Fanny plus que Sandra : ses yeux intelligents cherchaient à pénétrer le secret de cette étrange fille. Et maintenant elle était tout près de croire que l'Anglaise disait

vrai quand elle protestait tout à Theure, défendait la pureté de ses mœurs.

« Oui, pensait-elle... une toquée... une hystérique... excitable à fleur de peau... mais pas de sens pour un pfennig... Frôlements et whisky... ça lui sufl[it... >

Il se fit un bruit léger du côté du canapé... Le paquet oublié qu'était Rosalie remua, s.e débrouilla : une tête se haussa sur les coussins; une voix enfantine balbutia :

— Je crois que j'ai dormi.

Les trois autres éclatèrent de rire : on entoura la petite, qui, toute dépeignée, encore tout ensommeillée, reprenait avec peine conscience des choses à travers cette atmosphère chaude, lumineuse et enfumée.

— On étouffe ici, murmura-t-elle.

— Elle a raison, dit Fanny. Ouvrons.

La fenêtre fut entre- baillée; une haleine d'humidité traîche fit tourbillonner les volutes de fumée autour du lustre électrique et mêla à sa clarté intense la pâleur d'une après-midi d'hiver. Les poitrines oppressées respirèrent mieux.

■ — Est-ce que j'ai dormi longtemps? questionna Rosalie, à qui le repos avait rendu une mine fraîche et des yeux clairs.

— Deux petites heures, répliqua Mag. Il est cinq heures.

— Bonne Sainte Vierge I Et mes courses î Et

mes quêtes I Mon dernier train part à sept heures moins un quart !

— Bah ! railla Mag, on ne vous grondera pas... M. le baron est si bon... M"* la baronne est si bonne... Tout le monde est si bon.

— Ça, c'est bien vrai, répliqua Rosalie sans comprendre qu'on se moquait d'elle. Mais, justement, comme ils sont si tellement gentils pour moi, je ne veux pas les inquiéter.

Elle réparait en bousculade le désordre de sa chevelure et de sa toilette. La voyant anxieuse, les autres l'aidèrent. On l'agrafa, on la coiffa : on s'amusa d'elle comme d'une poupée. Quand elle fut équipée pour sortir, elle eut une inquiétude subite ; elle tâta les poches de son jupon à l'ancienne mode, fouilla dans son petit pardessus en peau de poulain, explora même l'intérieur de son corset de coutil gris : on la questionna :

— Vous avez perdu quelque chose?

— Mon portefeuille... Où il y a l'argent de l'OEuvre... Plus de quinze cents francs I... Ohl si je l'ai perdu... j'aime mieux me jeter dans la Seine que de retourner au Val d'Anay...

On chercha par terre, on chercha sous les meubles. On ne trouvait rien, quand Sandra s'avisa de retourner les coussins du canapé Louis XVI : le portefeuille s'était glissé entre l'un d'eux et le dossier. Rosalie, les yeux encore

baignés de larmes, se mit à danser, embrassa Sandra, embrassa Mag, embrassa Fanny; elle ouvrit le portefeuille et vérifia que le contenu était intact : un billet de mille et cinq billets de cent trancs, qu'elle étala sur la nappe, mélangés à vingt autres choses : des images de la Vierge, des Sacrés-Cœurs, des 'Saints-Christophes, et, aussi, un petit carré de zinc comme en emploient les photographes de foire pour faire leurs portraits. Mag le happa de la main avant que Rosalie eût pu l'empêcher.

— Oh! oh! fit l'Anglaise. .. C'est le portrait d'un amoureux, je souis sûre.

— Non! c'est son patron!... C'est le baron Ropart d'Anay, s'écria Mag en joie.

Sandra et Fanny se penchèrent et virent l'image d'un homme de haute taille, maigre, à grandes moustaches blondes, l'air à la fois martial et bon enfant, courageux et naïf.

— On a fait ça à la fête de Romorantin, l'autre jour, dit la petite. C'est M"* la baronne qui me l'a donné.

Elle était si visiblement confuse qu'on n'eut pas le courage de la taquiner. Conjointement avec les billets de banque et les pieuses gravures, la photographie du baron réintégra le portefeuille, que cette fois, pour plus de sûreté, la jeune fille glissa dans son corset. Et, ayant pris congé de tout le monde, Rosalie Boisset

LES ANGES GARDIENS 8f

s'échappa. On rentendit courir sous la voûte, puis dans là cour.

— C'est une brave petite, décidément, dit Mag. Pas forte : mais un cœur d'or.

— Et elle a de beaux cheveux blonds, ajouta Fanny, qui, peu à peu, maintenant que l'air s'était renouvelé autour d'elle et qu'elle ne buvait plus, reprenait la maîtrise de soi et redevenait la correcte governess que tout le monde enviait aux Haumont-Segré.

— Moi aussi, dit-elle à Mag, il faut que je m'en aille. Berthe a déjeuné chez ses cousines Haumont-Manin, rue Palatine... vous savez? dans ce laid appartement, tellement triste, derrière l'église Saint- Sulpice... J'ai rendez-vous avec elle à l'heure du thé.

— Et moi, dit Sandra, j'ai promis à M. Jacques de lui rapporter des mélodies napolitaines qu'on trouve chez Rorsi, rue Jacob. Nous pouvons faire route ensemble.

En même temps que le souci professionnel, l'allure de leur emploi leur revenait. Qui eût regardé ces deux jeunes femmes d'une sobre élégance, chapeautées, voilettées, gantées, n'eût pu supposer que, tout à l'heure, elles se grisaient de compagnie, décoiffées et débraillées, et tenaient des propos de filles sur leurs maîtres et sur elles-mêmes. Mag seule ne se pressait pas de se remettre en tenue. Et même, tandis que les

deux autres achevaient de s'arranger pour partir, elle s'éclipsa un instant dans le cabinet de toilette et en revint les cheveux à moitié défaits, en robe de chambre japonaise.

Fanny demanda en riant :

— Vous allez dormir ici, Mag?

— Dormir, répondit Mag, je ne crois pas... A moins que Bolski n'arrive bien en retard.

— Oh I dit l'Anglaise d'un air sincèrement scandaHsé, vous l'attendez?...

— Justement, chère. Cela vous choque? Que voulez-vous, moi, je ne suis ange gardien que dans mon service. Hors du service, je laisse mes ailes blanches au vestiaire.

— Cette Mag, fit gaiement Sandra. Comme elle dit les choses...

Les deux voilettes, Fanny et Sandra, frottèrent amicalement le museau de l'Allemande... Mag fut remerciée de la petite fête : toutes les querelles étaient oubliées et l'on se promettait de se revoir ainsi librement le plus souvent qu'on pourrait.

— C'est Bolski qu'il faut remercier, dit Mag. C'est lui qui nous a payé cette crémaillère. Il a gagné la forte somme, avant-hier.

Elles partirent. Mag, restée seule, commença de ranger le salon, de débarrasser la table, n'y laissant qu'une théière et des gâteaux. Sa gaieté gouailleuse avait déserté son visage. Elle était

grave, presque sombre... Et, tout en faisant le ménage du salon avec des gestes précis et un ordre d'Allemande, elle prêtait souvent roreiîle vers la cour, impatiente d'entendre un certain bruit de pas.

l'institut de BELLES-GRACES

NE demi-heure avant que commençât Ail Yj)^) 1^ conférence de M"" Bastinguette : Êg^f-^?^ « Comment j'aurais voulu être élevée », la circulation devint malaisée sur le boulevard, devant la Concordia. Des giboulées de février alternaient avec des coulées d'un soleil blanc, assez chaud : lasses d'attendre dans leur voiture immobile, les femmes, les jeunes filles, profitaient de«: éclaircies pour débarquer, et, le pied pointu, hâtives et craintives, sautillaient, sur le trottoir souillé de boue, vers le vestibule du théâtre. Là s'étalaient toujours les affiches de la revue : Ta bouche, gamine I,.. dont le succès ne s'épuisait pas : la Sorelly, à peine voilée d'une résille à larges mailles, jambe et sein à l'air, les

lèvres en appeau, faisait toujours vis-à-vis au museau simiesque de celle qui, tout à l'heure, allait exposer ses idées éducatrices. En même temps, cette après-midi-là, le vestibule offrait aux curieux une exposition d'artistes indépendants, paysages violets, nudités rouges et bleues, scènes d'intérieur décomposées en cubes... Telles étaient les images qui récréaient les yeux des familles conviées à cette fête de l'éducation, outre ce coin du vieux boulevard avec ses passants cosmopolites, ses camelots, ses mendiants, ses lorettes et ses invertis. Cependant, les mères y venaient pleines de sérénité : il était avéré que les jeunes filles pouvaient entendre les conférences de l'Institut de Belles-Grâces : et n'annonçait-on pas, pour clore la saison, deux lectures sur le mariage moderne, données par une authentique princesse?

Pourtant, la ronde et vive M""* Haumont-Manin — une des rares mamans qui consentissent à montrer des cheveux gris — adossée à la cimaise contre un soleil couchant polyédrique, environnée, outre ses trois filles Yvonne, Alice, et Nanie, de M"^ CorbelHer, de Josette, de Mag et de Sandra, grognait gaiement contre le lieu, le sujet et la conférencière.

— Ma bonne Emmeline, nous sommes toquées, ou plutôt nous nous laissons mener par ces petites, qui ont le diable au corps. Voulez-

VOUS me dire si c'est la place de demoiselles comme il faut, ce bouis-bouis où une cabotine va nous dégoiser un galimatias cuisiné dans les bars?... Oui; je sais bien; c'est justement ce qui les attire : une chanteuse dont elles n'ont pas le droit d'entendre le répertoire ordinaire et qui, pour elles, va émailler sa parlote de romancettes bien innocentes, bien gnan-gnan... Évidemment... il n'y a pas ç^rand mal à ça... Mais nous, les mamans, nous méritons tout de même une bonne douche!

Emmeline, de qui les opinions sur les choses s'accordaient à l'avance avec la mode, protesta :

— Mais, ma chère, tout le monde fait comme nous. Regardez... c'est d'un gratin !... M"" de Belcors et ses deux aînées... Le petit ménage de Gourouge... Et il y a une loge retenue pour la grande-duchesse...Non, moi... j'avoue... je trouve cela très bien, cet Institut où nos enfants achèvent leur éducation comme en se jouant; cela mêle l'agréable à l'utile...

— « Et c'est, pour la jeune fille, une sorte de pont entre les cours d'éducation et la conversation mondaine... d J'ai lu ça comme vous dans le Gaulois d'hier, ma bonne Emmeline. C'est une réclame payée. Elle ne m'a pas convaincue.

— Laissez parler maman, déclara Yvonne. Elle se donne des airs vieux jeu, comme ça, quand elle discute. Mais, au fond, elle est extrêmement

up to date, et d'entendre Bastinguette jouer les M""' de Maintenon, ça Tamuse autant que nous. Pas vrai, maman?

Ceci était prononcé avec un affectueux irrespect, qui ne choqua pas M*"* Haumont-Manin.

— Je ne dis pas non, répliqua-t-elle. Mais je m'en veux et je vous en veux tout de même. Quand je pense qu'à votre âge ma mère évitait de traverser le boulevard quand je l'accompagnais I

Cependant Mag, ayant entraîné Josette à l'écart, comme pour lui faire regarder de près un tableau représentant un crépiuscule, et remarquable en ceci que le soleil y était carré, lui disait :

— Tâchez qu'on entre dans la salle et qu'on gagne ses places le plus vite possible. Si M. de Letzling et Bolski arrivent à présent, ils seront forcés de venir nous saluer, de causer avec nous; on le répétera à votre père, qui criera. Dans la salle, au contraire, chacun reste sur son fauteuil.

Berthe s'avançait juste à ce moment, accompagnée de Fanny Smith : et il était impossible de ne pas remarquer, chez la jeune fille, malgré l'opposition de leurs deux types, un effort pour ressembler à la gouvernante par la façon de se tenir, de s'habiller, de se coiffer. Josette alla à Berthe et lui dit en confidence :

— Guy sera dans un fauteuil, derrière toi. Je me charge de le lui garder.

Berthe eut cette jolie rougueur de blonde qui ressemble à un reflet d'aurore : mais elle ne put retenir un mouvement furtif pour imposer silence à Josette, en lui montrant Fanny.

— Entrons dans la salle, voulez- vous? proposa Josette... Il fait humide et désagréable ici.

On s'écria qu'elle avait raison; on gagna la salle de théâtre. Il y régnait une odeur persistante de tabac et de musc; le cintre était décoré de nudités de femmes mamelues, tout en or, embouchant des trompettes -d'or : au demeurant, une belle salle de spectacle, bien adaptée à son usage de tous les soirs : limonade et prostitution. Les places retenues trois semaines à l'avance par les soins de Mag occupaient onze fauteuils à droite de la scène, — six au troisième rang, cinq derrière ceux-ci, au quatrième rang. Josette, Yvonne, Alice, Nanie, puis Berthe et M"' Haumont-Manin, remplirent le troisième rang. En arrière s'assirent Mag, Fanny, M"* Corbellier... La salle était déjà aux trois quarts pleine quand on vit apparaître le baron Ropart d'Anay et sa fille Henriette, celle-ci ayant toujours l'air d'un robuste garçon travesti en fille pour jouer un rôle comique, lui long, plat de ventre, jolie figure militaire, loyale, tannée au vent des chasses, les grandes moustaches

LES ANGIS GARDIENS 93

blondes flottantes, le crâne un peu touché de calvitie. Le père et la fille s'installèrent derrière Alice et Nanie ; on se serra les mains ; on échangea des questions : c Comment va ma tante? i> — a: Pourquoi Guy n'est-il pas là? • Mag s'enquit de Rosalie auprès du baron, qui, la figure éclairée par le plaisir de parler d'elle, dit que € la pauvre petite se faisait une fête de venir, mais qu'elle avait dû assister M""* d'Anay : les jumelles souffraient, depuis huit jours, de fièvre intestinale. 9 L'éloge de Rosalie voltigea sur les lèvres de tous : même les deux institutrices, Mag et Fanny, accordèrent que c'était « une bien charmante jeune personne... i>,

— Elle m'a dit qu'elle avait déjeuné avec vous l'autre jour au bouillon, fit le baron.

Et, au clin d'oeil dont il ponctua la fin de sa phrase, Mag comprit que Rosalie avait raconté à son patron toute l'escapade. « Heureusement qu'elle faisait un somme au meilleur moment, y> pensa-t-elle. De tout près, et pour elle seule, le baron ajouta :

— Vous avez été bien aimable de l'inviter. Je suis charmé qu'elle se divertisse un peu. Elle a tant de travail à la maison et elle s'y donne avec tant de cœur! Il paraît d'ailleurs qu'elle s'est endormie à table? Pauvre Zalie, comme disent mes enfants 1

C'était, maintenant, la bousculade finale où. pendant que grésille la sonnette de l'entr'acte, les retardataires, comme les nageurs à contremarée, fendaient péniblement l'assistance au milieu de l'incomplaisance et de la mauvaise humeur des gens exacts. Bruyante et remuante, éventée par les plumes et les aigrettes de cinq cents chapeaux féminins, la salle, chauffée à l'excès, était déjà étouffante. Josette et Mag, qui guettaient, virent arriver Harold Bolski et le comte de Letzling. Guy Croze gagna lestement le fauteuil vide derrière Berthe, qui ne put s'empêcher de consulter Fanny du regard : mais Fanny détourna les yeux avec affectation. Enfin, comme on frappait les trois coups, Sandra et Loute CorbeÛier vinrent occuper les deux dernières places entre M"' Corbellier et M"* Haumont-Manin. Le passage de l'Italienne dans le corridor central avait soulevé l'attention, et, maintenant encore qu'elle s'était modestement assise à côté de sa pupille, on la regardait beaucoup, parfaitement belle, parfaitement simple. Penchée vers Emmeline, elle s'excusa à voix basse de son retard. Elle ramenait Loute d'un cours de harpe.

— L'auto n'est arrivée pour nous chercher rue 'Moncey qu'il y a un quart d'heure... Et puis, cet encombrement sur le boulevard...

LIS ANGES GARDIINS 9f

Trois coups, frappés de nouveau, et cette fois avec une autorité et une force par quoi l'assistance comprit que c'était sérieux, qu'on allait commencer, imposèrent le silence. Le rideau se leva : la toile de fond représentait une sorte de hammam, peut-être un intérieur de mosquée> Devant la rampe, une petite table Louis XVI dorée, avec le verre d*eau et la chaise. A gauche, un piano avec un tabouret. La salle, comble sauf une loge à côté de Tavant-scène des premières, manifesta sa déception quand, au lieu de M'" Bastinguette, un gringalet en habit noir sortie du côté jardin. Effet prévu, escompté. Le gringalet, qui n'était autre que l'inventeur de l'Institut de Belles-Grâces, sourit, déclara qu'il comprenait la surprise et le mécontentement du publie... Qu'était-il, lui, auprès de l'incomparable artiste?... mais qu'on se rassurât, l'incomparable artiste était prête... elle allait se montrer.,, elle allait parler... Lui, le gringalet inventeur, avait pour unique mission d'annoncer que, sur la demande écrite de beaucoup d'abonnés, M"* Bastinguette émaillerait sa conférence de quelques chansons, bien entendu choisies tout exprès pour l'auditoire auquel elle avait l'honneur de s'adresser aujourd'hui.

— Qu'est-ce que j'avais dit? murmura M"* Haumont-Manin.

Le gringalet conclut en prévenant le public

96 LES ANGIS GARDIENS

qu'il avait terminé sa mission-; qu'il se bornerait par la suite à présenter à l'artiste les volumes dont elle devait lire quelques pages. Il salua, se retira parmi des murmures flatteurs. Aussitôt « l'incomparable artiste » , de qui tout cet appareil n'avait pour objet que de retarder et faire désirer l'entrée, s'avança les yeux baissés. Avec l'incurable niaiserie des comédiennes de cet acabit dès qu'elles sortent de leur emploi, elle avait pensé accentuer l'honnêteté, la pureté momentanée de cette après-midi, en revêtant une sorte de costume d'Armée du Salut, — mais d'Armée du Salut" pour café-concert, avec le dessous de la capote rose vif, les souliers à hauts talons roses aussi, et la jupe presque aussi révélatrice que le maillotrésille de la Sorelly. Et comme le public, pris dans son ensemble, avait à peu près au même degré que la cabotine cette niaiserie spéciale, cette niaiserie bien parisienne qui chérit le contraste jusque dans le coq-à-râne,M"* Bastinguette gagna sa chaise et s'assit devant sa table, sous des cataractes d'applaudissements.

La conférence commença. M"® Bastinguette la récitait comme un rôle, et comme un rôle qu'elle jugeait médiocre. Douée réellement d'une certaine force comique, elle fit au gringalet, rédacteur avéré du texte, la farce de laisser comprendre au public, de temps en temps, la maigre estime où elle tenait ce pensum. Puis, malgré elle, par

habitude, elle donna des airs de .sous-entendus à telle ou telle phrase scrupuleusement innocente. Elle lança exprès, au milieu des développements ou des lectures les plus édifiants, un geste, une intonation canaille, soulignés aussitôt par des rires encourageants. Dès lors, sûre de son public, sûre de ses effets, elle présenta franchement la parodie de ce qu'elle avait annoncé : sans changer un mot au texte ni aux lectures, elle fit rire aux dépens, non seulement du gringalet rédacteur, mais aussi de M™" d'Épinay, de M™'' de Lambert, de M"* de Maintenon, et surtout de la pauvre M"* de Genlis, de qui certaines pages, passant par les lèvres inquiétantes de Bastmguette, obtinrent un succès d'hilarité que certes l'auteur d'oAdèU et Théodore n'avait ni recherché ni prévu.

La salle était conquise quand la divette quitta sa table de conférencière et descendit à l'avantscène, tandis qu'un accompagnateur chevelu s'asseyait au piano. Toutefois, à ce moment même, l'attention fut un peu distraite par l'entrée dans la loge — jusqu'alors demeurée vide à côté de l'avant-scène de gauche — de quatre retardataires qui pourtant n'étaient que des hommes, ou du moins en portaient le vêtement: trois d'entre eux montraient d'ailleurs un visage presque aussi poudré que celui des femmes; deux avaient les cheveux blondis artificiellement;

un autre, frisant la soixantaine, les teignait en noir corbeau ; seul, Jacques Corbellier laissait à ses beaux cheveux bruns leur couleur et leur allure naturelles; la poussière de riz qu'il avait sur les joues n'excédait guère ce qu'un homme pressé, qui vient de se raser, peut oublier d'y effacer. Seul aussi des quatre, il n'avait pas rougi ses lèvres. Les trois autres étaient le petit comte d'Ambline, poète idéaliste, le baron Lartisan (l'homme aux cheveux trop noirs), et un musicien allemand, Carie Vorberg, plus connu sous le nom familier de Carlin, et grand ami de Jacques.

Tous étaient reçus dans la meilleure compagnie de la ville. Ils firent sensation ; les femmes du monde, qui les accueillaient avec une sympathie à la fois amusée et scandalisée, se les montraient les unes aux autres.

— Voilà Jacques, dit orgueilleusement Emmeline Corbellier à sa voisine M*"* Haumont- Manin,

M™" Haumont-Manin, intéressée par les mines de M"* Bastinguette, qui allait chanter, répondit par un signe de tête distrait. Mais Sandra releva les yeux, et son regard se riva aussitôt au regard de Jacques, qui la cherchait. Ils se sourirent; ils furent un instant isolés l'un pour l'autre dans cette assemblée suspendue aux lèvres gamines de la divette. La divette chanta diverses romances, empruntées principalement au répertoire de

1840, n'ayant d'ailleurs aucun rapport avec Téducation ni avec un quelconque des aperçus développés (si Ton peut dire) au cours de sa conférence. Mais elle les détaillait à miracle, « faisant un sort » au couplet le plus banal, poivrant la fadeur des métaphores surannées. On applaudissait, on criait bravo I on bissait... Il n'était plus question de Belles-Grâces ni d'éducation : les choses étaient rentrées dans l'ordre, Bastinguette chatouillait l'assistance d'une salle de café-concert. La grande-duchesse (elle était là, dans l'avant-scène de droite) claquait des mains ostensiblement ; et on entendait la voix de baryton du grand-duc murmurer gravement : « Elle est excellente... oh! vraiment! elle est impayable ! » Quelqu'un, au balcon, demanda: La Canne à pêche/... Et cent voix aussitôt requirent la Canne à pêche. C'était, cette Canne à pêche, une chansonnette de la revue que Bastinguette jouait le soir avec Sorelly dans ce même lieu, une chansonnette dépourvue de toute espèce de signification, à moins qu'on en ajoutât une exprès... Bastinguette la chanta cette fois comme si ellemême ne la comprenait pas ; elle eut d'ailleurs l'adresse de supprimer un couplet célèbre j ustement par ce que, d'ordinaire, ses mines y donnaient à entendre .. Quant elle eut terminé, elle revint s'asseoir devant le verre d'eau, très vite, sans laisser au public le temps de se reconnaître:

son instinct avait prévu l'effet comique de la juxtaposition immédiate de la Canne à pêche et des quelques rodomontades moralisantes par quoi le gringalet avait cru devoir clore le texte de la conférence. L'effet fut, comme elle s'y attendait, irrésistible: elle ne manqua pas de le souligner, et la conférence s'acheva dans une hilarité générale, à laquelle s'associait, en saluant sous les bravos, la conférencière elle-même, riant de sa grande bouche appétissante et de toutes ses dents de saine guenon.

Dix minutes plus tard, les trois quarts du public avaient quitté la Concordia; le dernier quart prenait le thé au buffet du promenoir; c'était là un bénéfice supplémentaire escompté par les organisateurs de l'Institut. Trois tables se partageaient le groupe pour lequel Mag avait naguère retenu la double rangée de fauteuils : autour de M""* Haumont-Manin, Guy Croze comblant d'attentions Berthe, qui semblait en être émue, Yvonne un peu triste, Josette et le baron Ropart; autour d'Emmeline Corbellier, Sandra et toute, Henriette et Alice ; enfin, autour de Fanny Smith qui boudait dignement, tournant exprès le dos à Guy et à Berthe, Mag avec Nanie Haumont- Manin... Dans la bousculade des couloirs, entre la salle et le promenoir, Mag et Josette s'étaient arrangées pour se trouver ensemble isolées des

LES ANGES GARDIENS fOI

autres : Bolski et Leulingles avaient rejointes; elles avaient pu échanger quelques mots, une pression furtive du bout des gants, amorcer le projet d'une autre rencontre d'un instant aux environs du Val d'Anay , où l'on fêtait, la semaine suivante, les seize ans d'Henriette. En effet, le père de Josette, depuis qu'il était sous-secrétaire d'État à ^A Guerre, avait interdit à sa fille et à sa femme toute relation d'intimité avec l'attaché militaire autrichien... Devant sa tasse à demi pleine, Mag semblait soucieuse; Fanny se taisait; seule Nanie Haumont-Manin, très bavarde, exprimait abondamment ses remarques sur les toilettes et le« chapeaux d'alentour, en manifestant le regret de ne pouvoir s'en payer de pareils.

— Emmeline, fit M"°* Haumont-Manin, voici votre fils.

Jacques s'avançait à pas mesurés, comme sur une scène, très regardé d'ailleurs et conscient de l'être. C'était un adolescent d'une admirable beauté : les traits de sa mère affinés, aristocratisés, sans rien de la vulgarité pauvre du père Corbellier ni de l'ingrate figure intelligente de sa sœur Loute. Son pantalon clair, au pli discret, empruntait quelque chose à la forme entravée des jupes à la mode. Sa jaquette brun foncé le serrait à la taille comme un corset; ses pieds vernis étaient plus petits que ceux de Loute. Le visage un peu large aux tempes, rond des joues,

mais affiné au menton, avec de grands yeux bleu foncé, des cheveux généreux, évoquait les effigies de Bacchus adolescent. La main gauche, gantée, froissait le gant droit contre une béquille de canne qui avait l'air d'un manche d'ombrelle; il prit en souriant, dans sa main droite trois fois baguée, les mains féminines qui se tendaient vers lui et les baisa, même celle de Sandra. Parfaitement à l'aise, mais sans dépouiller un air de simplicité protectrice, il s'assit entre l'Italienne et le baron Ropart. M"® Corbellier était toute joyeuse.

— Mon Jacques! comme c'est gentil d'avoir laissé tes amis pour nous!... Sandra, voulezvous lui servir du thé?... Dis-nous, mon chéri, comment tu as trouvé la conférence... Bien, n'est-ce pas?

— J'ai trouvé, fit Jacques — (et Sandra, avec une charmante honte sur les joues et de belles grandes mains qui tremblaient, lui préparait le thé et les gâteaux, et Jacques, tout en la remerciant du regard, accentuait les syllabes comme s'il eût récité un poème) — j'ai trouvé que Bastinguette a de l'esprit jusqu'au bout de ses dents de singe. Elle nous a démontré qu'en somme Fénelon, M"' de Maintenon, M""' d'Èpinay, M"" de Genlis, sont des écrivains d'une immoralité considérable.

— Ohl fit l'honnête baron Ropart d'Anay, scandalisé...

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— J'avais bien l'idée qu'il en était ainsi... ontinua Jacques du même ton précieux, — car

la lecture des belles oeuvres païennes... le 'Banquet, par exemple... ou simplement Vo4nrhologie^ me donnaient le goût d'une vie harmonieuse, tandis qu'en lisant les moralistes de l'éducation — Rousseau compris — j'avais envie de me sauver de leur vertu comme d'une sale usine ou d'une prison noire. Maintenant que j'ai entendu M"* Bastinguette, je suis fixé : les éducateurs sont des épouvantails dressés dans le champ de la vertu pour faire peur aux enfants, afin qu'ils se gardent d'y pénétrer... Et M"* Bastinguette nous a rendu un grand service en nous prouvant qu'ils sont simplement des épouvantails ridicules (vous savez? un vieux chapeau, une chemise déchirée avec les bras vides qui battent au vent) et qu'on peut entrer quand même. Bastinguette est un grand professeur de vertu.

— Est-il amusant!... est-il poète!... fit Emmeline avec admiration.

Ropart d'Anay — qui avait pour les propos de Jacques la répulsion instinctive du rural simple, de l'ancien officier, du chasseur à courre qui ne coupe pas les poils en quatre — sourit avec une complaisance un peu gênée. Yvonne, Alice et Nanie, qui raillaient entre elles l'afféterie de Jacques, mais à qui il plaisait par sa

beauté, et qui les divertissait, les changeait de leur milieu universitaire, rirent gentiment en murmurant: « Ce Jacques est tordant!,.. » Sandra resta sérieuse; un peu d'agacement assombrit son beau visage classique : et c'était pour elle, cependant, que Jacques avait parlé. Guy Croze et Berthe n'avaient pas entendu, absorbés dans une de ces conversations à voix basse qui désormais, entre jeunes gens de sexes différents, ne font plus nul scandale.

— Moralité, conclut M"' Haumont-Manin en se levant : ces conférences de cabotines ne sont pas pour jeunes filles. Et vous pouvez vous le tenir pour dit, petites (ajouta- t-elle en s'adressant à ses filles, qui reçurent l'avertissement avec une bonne humeur un peu sceptique): jusqu'au jour où vous serez mariées toutes les trois, vous me ferez le plaisir de vous contenter, sur l'éducation, des idées de papa et de maman.

En même temps qu'elle, on se leva à sa table et aux deux cables voisines. Seuls, Guy et Berthe, absents, continuaient de causer à voix basse, sans s'apercevoir que leur entretien était doublement guetté : par Fanny Smith, silencieuse, les dents serrées, et aussi par la jolie Yvonne, qui faisait effort pour rire, pour être gaie, mais dont le visage gracieux pâlissait, et dont les yeux se cernaient à retenir des pleurs.

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Nanie, qui gardait une certaine espièglerie gamine assez peu à la mode parmi la nouvelle couvée française, cria :

— Vous savez, Berthe et Guy, si vous n'avez pas fini à huit heures, on peut dîner ici.

Berthe sursauta, comme réveillée; elle chercha du regard son institutrice, qui attendait avec une affectation de patiente indifférence. Elle la rejoignit sans même prendre congé de Guy. Toutes deux échangèrent de brèves répliques en anglais, que personne n'entendit clairement, mais dont le ton révélait un désaccord. On gagna le péristyle, où Ton se sépara: le baron Ropart d'Anay et sa fille avaient tout juste le temps de ne pas manquer leur train; Guy, Josette et Mag rentraient chez.M"* Croze, dont c'était le jour de réception dans son hôtel de l'avenue Vélasquez. Les Haumont- Mania promirent d'y passer aussi, après quelques emplettes dans un grand magasin du boulevard. Emmeline, fort désemparée depuis que Croze était à la Guerre (exagérant pour elle la consigne du ministère), se rappela fort à propos un essayage rue de la Paix.

— Chez Paulin-Paul? fit Jacques... Oh! je t'accompagne. C'est amusant, cette maison-là, comme une exposition d'orchidées qui seraient vénéneuses. Vous savez? On dit qu'il fait prendre de l'éther à ses mannequins pour leur

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donner cet air de morbidesse qu'elles ont toutes. M"" Sandra vient aussi?

— C'est l'heure de la leçon d'allemand de Loute, objecta Sandra.

— ^'Bahl Vous jaboterez allemand chez Paulin- Paul, pendant que maman essayera, répliqua Jacques. Montez donc...

Emmeline acquiesça. Ils montèrent tous quatre dans l'auto havane... Un embarras les arrêta avant la place de l'Opéra^ à côté et un peu en arrière du coupé strictement noir, du dernier style, où Fanny et Berthe étaient assises. Loute, dont les yeux bruns à fibrilles jaunes ne laissaient rien perdre, fut seule à remarquer que Berthe, rencoignée, avait son mouchoir sur les yeux, tandis que Fanny, le buste droit sur la banquette, parlait, parlait.

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AU VAL d'aNAY

(1^ r^lP o UT ce que ces mots : une belle jour- ÉOl ù% "^^ ^^ printemps, contiennent d'al- \^Jl\y légresse, de clarté, d'odeur excitante, et aussi de kngueur, d'envie de s'étendre, de s'étirer, de se fondre dans de la tendresse voluptueuse, baignait, versé par un ciel bleuâtre impassible, la blanche maison ardoisée, les pelouses renaissantes, le cercle de bois dont l'ensemble s'appelle : le Val d'Anay.

La maison, tout en longueur, regardait cette riante nature par de hautes fenêtres croisillonnées au rez-de-chaussée, que surmontaient, comme autant de points sur des i, un même nombre d'ouvertures mansardées, beaucoup plus basses. Elle avait abrité, avant la Révolu-

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tion, une petite communauté de femmes, entretenue par les largesses des Ropart d'Anay, — de qui la famille habitait alors le château d'Anay, aux environs de Selles-sur-Cher. La Révolution dispersa les couventines sans abattre leur maison, mais détruisit le château si radicalement qu'en 1815 il poussait du seigle à la place. Les Ropart d'Anay, rentrés avec le roi, s'installèrent dans l'ancien couvent, mieux approprié à leur présente fortune. Et depuis lors, de père en fils, quatre générations de Ropart d'Anay y avaient vécu, avec des hauts et bas de ressources qui résultaient d'alliances plus ou moins riches, mais toujours sans faste, ne demandant aucune faveur aux gouvernements successifs, se contentant d'être, sans plus, des officiers de cavalerie, des agronomes, des chasseurs. Telle avait été la vie du baron Germain Ropart d'Anay, père de l'actuel baron Henri; telle était la vie du baron Henri. Lieutenant de dragons, il avait épousé par amour M"" Blanche de Sau- 2on, alors fraîche, jolie, dont cinq maternités en douze ans n'auraient sans doute pas effacé la beauté si elle avait seulement pris soin de la défendre, et si, comme plusieurs de la même caste, elle n'avait mis un certain point d'honneur à cesser d'être femme dès qu'elle fut mère. A la mort du baron Germain, Henri quitta le service et s'installa au Val d'Anay : trente-neuf

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ans, déjà père de trois enfants. Entre temps, sa belle-sœur, Julie de Sauzon, épousait le fils d'un riche banquier de Romorantin, nommé Croze : mésalliance aggravée par les opinions avancées dudit Croze, qui ne tarda pas à représenter l'arrondissement comme député radical. Néanmoins, les deux sœurs s'aimant fort, les relations avaient persisté entre les deux ménages, et Croze s'était montré si bon enfant, il s'était si adroitement servi de sa femme pour protéger les communautés, les presbytères, les écoles libres, sans se compromettre aux yeux des électeurs, qu'on finissait par le tolérer dans ce monde clos et rebelle. On le querellait; on le traitait de sectaire et d'impie : mais comme, en fin de compte, tout le parti conservateur et catholique lui devait ou lui' demandait quelque chose; comme, secrétaire des Beaux- Arts, il avait restauré tous les clochers branlants de l'arrondissement, doté les mairies — sans distinction d'opinion — de ces vagues copies qui moisissent dans les greniers du Louvre; comme, enfin, M"* Croze était sympathique à tout le monde/ que Guy et Josette étaient deux des plus brillants représentants de l'adolescence locale et faisaient d'ailleurs profession de ferveur réactionnaire, — les Croze, sous l'égide des Ropart d'Anay gagnaient cette gageure de n'avoir rompu dans le pays que deux ou trois amitiés intransigeantes.

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Laissant les parents siroter leur café sur la terrasse ombragée, le groupe des jeunesses, avec les institutrices, s'éloignait vers le tennis, situé près d'un petit étang, à la lisière toute proche des bois. Henriette, héroïne de la journée, de qui l'on fêtait les plantureux seize ans, et qui cheminait bras dessus bras dessous avec Loute Corbellier, se retourna et cria familièrement :

— Rosalie!

Rosalie versait du cognac à un grand et robuste personnage à barbe de neige qui, malgré sa taille un peu voûtée, avait l'air d'un vieil hercule: c'était le père de Berthe Haumont-Segré. Elle se retourna et dit :

— Henriette!

— Vous venez au tennis?

— Non! Non! cria aussitôt M"' Ropart d'Anay. Laissez-nous Rosalie. Nous en avons besoin.

Henriette eut un geste de bouderie. Rosalie cria :

— Je vous rejoindrai tout à l'heure. Sûr... je vous rejoindrai au tennis...

Et l'on devinait que, sous sa chemisette blanche copieusement gonflée, son cœur de bonne fille souffrait de ne pouvoir contenter à la fois l'élève et la mère. Mais, à peine eut-elle achevé d'offrir les liqueurs que M"** Ropart d'Anay lui dit :

— Ma petite Rosalie, allez me chercher mon bandeau de tapisserie... dans le grand salon, sur la table à bridge. Après vous monterez regarder un peu comment se comportent les jumelles.

La baronne Ropart d'Anay gardait encore, sous ses cheveux loyalement grisonnants, sous la cuisson que l'air et le soleil des chasses à courre avait fait subir à son épiderme, ces restes d'une grande beauté, plus émouvants à contempler que les débris d'une œuvre d'art. Mais la sérénité que les rides hâtives n'ôtaient pas à son front, la simplicité a: province » de sa robe de taffetas violet qui ne tentait pas de dissimuler des formes alourdies; on ne savait quoi d'apaisé, d'indulgent dans son allure et le ton de sa voix, tout montrait en elle l'indifférence absolue à l'usure imposée par le temps, la satisfaction d'être telle qu'elle était aujourd'hui : une matrone rurale entre son mari quadragénaire et ses enfants, grands et petits. Assise auprès d'elle, sa sœur, Julie Croze, lui ressemblait, avec une moindre noblesse et plus de vivacité dans les traits. Moins jolie qu'elle naguère, et de deux ans seulement sa cadette, elle paraissait à présent de beaucoup la plus jeune. La lutte forcenée que soutiennent les Parisiennes contre leur grand ennemi : le temps, l'avait entraînée à défendre sa taille, son teint, sa chevelure. Un costume du bon faiseur, en drap gris chevronné,

l'habillait avec une discrète élégance. De plus, convalescente d'une phlébite, elle était ce jourlà parée du renouveau de jeunesse que valent infailliblement à une femme de cet âge deux mois de repos et de régime. Et l'animation de ses gestes et de sa voix contrastait avec ce que la tranquillité de la baronne offrait d'un peu stagnant- Tandis que sa sœur penchait son calme visage sur le bout de canevas apporté par Rosalie, M""* Croze lui parlait de son mari, qu'elle adorait, qu'elle admirait, dont la bonne humeur, dont l'évident plaisir de se trouver auprès d'elle lui garantissaient (croyait-elle) la fidélité. Elle racontait le succès obtenu d'emblée, parmi ses collègues, par le nouveau secrétaire à la Guerre.

— Il a développé tout un plan de réformes pour la mobilisation des aéroplanes. Et son plan a tellement émerveillé le Conseil que la Commission a été désignée sans retard et commence ses travaux aujourd'hui.

— C'est même pour cela qu'A n'a pas pu venir, fit observer Emmeline.

Et aussitôt, s'avisant vaguement qu'elle proférait une sottise, elle ajouta ;

— C'est comme mon mari. Il est si occupé à préparer l'exposition de Turin...

Emmeline, de qui la digestion supportait mal l'étroite gaine d'un fourreau de satin « charmeuse », — Emmeline, un petit verre de liqueur

à la main, venait de s'asseoir à côté des deux sœurs. Elle s'entendait à merveille avec Julie, car toutes deux communiaient dans leur admiration pour Croze, et, quand elles étaient ensemble, elles ne parlaient guère d'autre chose.

Tout proche de ce trio, un groupe s'était formé, sur la terrasse, autour d'une table d'osier, — groupe composé de la joviale et ronde M"' Haumont-Manin, avec sa belle-sœur M™* Haumont-Segré, maigre et pâle personne au ceint de dyspeptique, sorte d'étrange et macabre caricature de sa fille Berthe — et du baron Ropart d'Anay. M""" Haumont-Segré gouvernait l'entretien d'une de ces voix tristes et frêles qui commandent le silence par leur mélancolique fragilité même. Et l'énergie de ses paroles contrastait avec le ton expirant dont elle les disait.

— Ce sont des ânes... des ânes bâtés. (Elle parlait des médecins.) Je ne veux plus en voir un seul... Boiirdier m'a mise à deux doigts de la mort, l'an passé, en me gavant de pâtes et de purées. Lavergne, qui avait si bien guéri Berthe quand elle a eu cette crise d'hypochloritie, l'an passé, m'a empoisonnée la semaine dernière avec son bouillon de microbes.

— Est-ce que vous n'avez pas consulté aussi ce docteur hongrois... demanda M""® Haumont- Manin à sa belle-sœur. Comment s'appelle- t-il donc? Wagner... Werther...

— Werner... Oui... Celui-là (et la figure navrée de l'éternelle cliente s'éclaira), celui-là est peut-être moins charlatan que les autres. Il n'ordonne rien. Il vous examine tous les deux jours, minutieusement... oh! ça dure plus de vingtcinq minutes. Après il vous dit franchement : « Je ne sais pas du tout ce que vous avez, j»

— Et ça coûte un louis, fit Ropart d'Anay en riant.

— Un louis? Vous plaisantez! Werner prend cinquante francs par consultation... Il est fort riche. Il a la plus belle collection d'impressionnistes...

M""* Haumont-Segré disait cela avec une sorte de fierté. Cependant les deux frères Haumont, Maxime et Georges, le banquier et le professeur, après avoir quelque temps arpenté côte à côte la terrasse dans sa longueur, l'un allumant cigarette sur cigarette, l'autre mâchonnant un cigare, ralliaient le trio composé d'Emmeline, de Blanche et de Julie, qui leur firent place en protestant que la fumée ne les incommoderait pas. Presque aussi grand que son frère, et à peine plus jeune, le professeur Haumont n'avait rien d'un vieillard. Complètement rasé, mince et leste, vêtu avec ampleur, sans recherche de toilette, mais soigné comme un Anglais, c'était plutôt lui que, mis à la devine, on eût pris pour le financier.

Au moment où les deux frères s'assirent aux

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côtés de Julie, de Blanche et d'Emmeline, la conversation des trois dames roulait sur les institutrices. Elles étaient respectivement contentes des leurs. La baronne Ropart conta ce qu'était Rosalie, le cœur excellent de la jeune Luxembourgeoise, son intelligence pratique, sa gaieté, son activité infatigable, et comme elle surveillait les enfants, et comme elle aidait le baron dans la direction du domaine.

— Pour moi, répliquait M"* Croze, j'avoue n'avoir qu'à me louer de Magda. Elle est d'une capacité exceptionnelle; Josette l'aime beaucoup... Elle n'a qu'un défaur : elle est un peu avide d'argent. On ne la voit guère dépenser : sans doute, elle amasse. Et puis, je crois qu'elle a laissé des parents assez misérables en Allemagne; eUe les soutient. Il faut parfois que je lui avance ses gages. Mais, pendant ma phlébite, elle m'a bien assistée pour mener la maison. Josette n'y entend rien.

— Oh! Elle est parfaite, votre Mag, fit Emmeline, qui volontiers usait de superlatifs. D'abord, elle m'a procuré M"" Ceroni, dont je suis tellement contente. Elle est si jolie, cette Sandra, si instruite, si correcte...

— Entre nous, questionna la baronne en baissant la voix... vous ne la trouvez pas trop joHe?... ïl m'a semblé que Jacques s'en occupait beaucoup.

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Les deux Haumont réprimèrent un sourire. Emmeline se récria :

— Jacques? Jacques amoureux! Vous plaisantez... 11 a un dédain de l'amour... Vous n'avez pas lu les derniers vers qu'il a écrits : <r Amour, ô petit jeu pour moi trop innocent... d Non... Sandra lui plaît (il me l'a dit; il me dit tout) parce qu'elle ressemble à la courtisane du Sodona, qui est à Monte-Oliveto... celle qui tente saint Benoît. Et aussi parce qu'elle est bonne musicienne. Mais rien à craindre. D'ailleurs, si cela devait tourner autrement, M"* Sandra ne resterait pas chez moi.

Un silence un peu embarrassé suivit cette déclaration. Le vieil Haumont le rompit, jetant son cigare mâchonné et inclinant sa lourde tête Beigeuse :

— Vous avez bien de la chance, toutes, murmura-t-il.

— Pourquoi dites-vous ça? demanda Emmeline.

— Parce que je vois ici trois mamans raisonnables et expérimentées se proclamer ravies des îrois gouvernantes de leurs enfants.

— Eh bien, mais... je suppose que M""* Haumont-Segré et vous n'êtes pas à plaindre! s'écria la baronne en levant les yeux de dessus sa tapisserie. Ni Mag, ni Sandra, ni Rosalie, ne valent votre Fanny, qui a l'air d'une véritable femme du monde.

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— M"" Smith a eu certainement une influence excellente sur Berthe quand elle a commencé de s'en occuper, reprit Haumont-Segré. Berthe était nerveuse, exaltée, paresseuse, violente. Elle Ta matée et disciplinée à merveille. Malheureusement, cette influence persiste, aujourd'hui que Berthe a dix-neuf ans. Elle persiste et elle grandit, favorisée par l'état de santé de ma femme... Berthe, en somme, n'écoute que M"* Smith : ni ma femme ni moi ne comptons pour elle...

— Alors, renvoyez-la, dit la baronne en relevant ses lunettes sur son front.

— Ce n'est pas commode, murmura le professeur.

— C'est impossible pratiquement, confirma son frère. Berthe a une fortune personnelle : son oncle Segré, mon associé pendant onze ans, lui a laissé plus d'un million. Berthe est maîtresse de sa fortune. Et j'en suis là, mes pauvres amies, oui, j'en suis à me dire que, si je renvoie M"* Smith, ma fille, qui peut se passer de nous, partira avec elle...

— Vous croyez? fit Emmeline.

— J'en suis sûr.

A ce moment, toutes les conversations furent interrompues, sur la terrasse, par l'arrivée des jumelles, assises en vis-à-vis dans leur voiture que poussait Andrée, leur bonne, jeune Solognote rousse, à l'air niais. Rosalie suivait.

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Les jumelles étaient deux petites pommes d'api dans du blanc et du bleu, et quatre petites mains crispées, par paires, sur deux hochets identiques. On les mena d'abord à leur papa : la tête du baron et celle de Rosalie se penchèrent ensemble sur le berceau roulant. Puis tout le monde se ressembla autour de M"*' Violette et Marguerite, leur faisant fête. Elles ne pleuraient pas, ne riaient pas, regardaient les gens avec de grands yeux fixes et semblaient penser : a Comme toutes ces personnes s'agitent!... Nous, nous sommes très tranquilles... d

— Elles ont bien mangé leur soupe?

— Oh! oui, madame la baronne, fit Andrée. Même M"* Marguerite en voulait encore.

— Violette va s'endormir...

L'une des jumelles, en effet, laissait traîner son hochet sur la couverture, sans toutefois le lâcher, et sa tête oscillait sur l'oreiller.

— On va les conduire à l'ombre du gros ormeau, dit Rosalie ; elles feront un bon somme en plein air. Le temps est si doux...

La baronne approuva.

— Après, questionna Rosalie, Madame la baronne veut bien que j'aille rejoindre Henriette au tennis?

— Bien sûr, ma fille. Amusez-vous un peu Mais je compte sur vous pour veiller à ce qu'on nous serve le thé à cinq heures, sur cette terrasse...

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De la terrasse, on regarda s'éloigner la petite voiture poussée par Andrée, vers le gros ormeau qui dressait à une soixantaine de mètres son tronc énorme et sa ramure puissante parée de jeunes feuilles vertes comme des feuilles de cresson. Rosalie l'escortait, et aussi le baron, qui adorait ses deux tardillonnes. Il alla jusqu'au gros ormeau, y demeura un instant pendant que la bonne s'installait. Puis il s'en revint vers le château, tandis que Rosalie s'éloignait vivement dans la direction du tennis.

Un peu courte de jambes, mais active, solide d'haleine, Rosalie hâtait le pas, elle courait presque : et, tout en courant, elle riait. A quoi? A l'ineffable grâce de cette après-midi, jeune comme elle-même, qu'agitaient des souffles indécis et doux, pareils aux aspirations vagues et tendres dont Rosalie elle-même se sentait agitée, et qui débordait, comme elle-même, de joie, d'espoir, d'ardeur à vivre. L'humble orpheline étrangère engagée au Val d'Anay pour cinquante francs par mois, l'institutrice à tout faire qui se levait dès six heures chaque matin et s'écroulait de fatigue, le soir, vers onze heures, sur son lit solitaire, sans avoir parfois la force de dégrater son corsage, n'avait guère lieu, semblait-il, de remercier la destinée... Pourtant Rosalie était heureuse au Val d'Anay, d'un bonheur tellement intense qu elle n'en avait jamais

connu de pareil alors que vivaient son père et sa mère et qu'elle menait entre eux l'existence d'une fille de petits commerçants embarrassés dans leurs affaires. Sans effort, elle s'était adaptée à sa nouvelle condition : elle était née pour obéir, pour servir. Quand elle prononçait ces mots : M. le baron. M"* la baronne, elle ressentait de l'orgueil. Elle jouissait de l'ancienneté de la famille où elle travaillait, du respect dont cette famille était environnée dans le pays, de ce train de maison qui lui paraissait somptueux auprès de la mesquinerie où s'était développée son enfance. Surtout elle admirait et aimait ses maîtres. Ce qu'il y avait dans leurs vertus mêmes de conventionnel, d'étréci par l'esprit de caste, ne la choquait pas : en revanche, leur désintéressement la ravissait, et aussi leur charité, leur générosité, leur sincère mépris de l'argent. Ses parents à elle avaient été honnêtes au sens vulgaire du mot, c'est-à-dire incapables de voler wn objet ou une pièce d'or: mais ladres, grippesous, usant de roueries infimes pour écouler la marchandise défraîchie, consciencieux par intérêt avec les clients habituels, trompant hardiment le client de passage. Au Val d'Anay, Rosalie respirait une atmosphère morale plus limpide; le baron et la baronne donnaient sans compter, pour les œuvres catholiques, leur temps et leurs biens ; le mensonge était consi-

déré comme déshonorant, même par les enfants; on préférait être malhabile en affaire que d'y paraître roué ou avaricieux. Pour les gens de service, ils étaient traités selon l'ancienne tradition : avec une familiarité protectrice. Rosalie, ayant eu les oreillons peu de temps après son entrée au château, avait été soignée par la baronne elle-même, comme par une mère, sans souci de la contagion. Elle gardait de cette maladie un souvenir ému : et ce n'était pa.s une figure de rhétorique que de dire qu'elle se serait jetée au feu pour sa maîtresse. Elle chérissait aussi les enfants : Henriette, simple et gaie, Hector et Jean, insupportables, mais cœurs d'or, et les irrésistibles jumelles. Quant au baron, elle entretenait pour lui dans son cœur un sentiment complexe qu'elle ne cherchait nullement à analyser. L'admiration pour le physique s'y confondait avec le besoin de s'humilier, d'obéir, tout en ne ressentant aucune crainte en sa présence, eiT^e s'estimant, au contraire, jamais si heureuse que quand il était là, quand elle le voyait, l'écoutait. Elle le jugeait tutélaire et infaillible. Si par hasard elle le touchait (comme tout à l'heure où leurs fronts s'étaient frôlés au-dessus du berceau), elle éprouvait un émoi délicieux, un émoi de dévote qui a baisé une relique et se sent toute parfumée de sainteté. Et peut-être était-ce surtout au souvenir

de ce contact que souriait l'innocente Rosalie Boisset, tout en hâtant le pas vers le tennis. Mais elle souriait aussi à la lumière caressante, à l'atmosphère savoureuse, à l'herbe fine, auxarbres d'un vert jaunâtre ou bleuâtre, à l'haleine nonchalante d'une brise d'est qui jouait avec l'air enivrant, à tout ce que contient d'appels à la vie et à l'amour une radieuse après-midi de mars qui semblait une après-midi de mai.

Quand elle arriva au tennis, une partie s'achevait • Berthe et Guy d'une part, Mag et Josette de l'autre, abandonnaient la place aux trois petits Ropart d'Anay, lesquels enjoignirent aussitôt à leur institutrice de compléter le quadrille... Sandra et Fanny, assises côte à côte sur un banc, conversaient avec Jacques. Mag et Josette s'enfoncèrent ensemble dans la forêt. Guy emmena Berthe jusqu'à Tétang, la fit monter en barque, godilla parmi les roseaux vers cette partie incurvée du rivage où de hautes futaies de bouleaux, courbés vers l'eau, projetaient une ombre féerique : quelques saules trempaient paême leurs ramures dans la surface immobile. Fanny Smith affectait ce jour-là de ne plus s'occuper de son élève : et Berthe, de son côté, paraissait avoir reconquis son indépendance et accepter résolument son rôle de fiancée. Jacques, vêtu avec une extrême recherche, quitta le banc, s'étendit aux pieds de Sandra et de Fanny devenues silen-^

cieuses, et se mit à réciter des vers d'Henri de Régnier. Sandra, sensible à la poésie autant qu'à la musique, écoutait, son pur visage incliné vers Jacques; Fanny, concentrée, secrète, les lèvres serrées, rêvait, — tournant le dos à l'étang où la barque qui portait Berthe et Guy avait déjà disparu sous Tombre des saules penchants. Et sur tous ces êtres, agités de passions diverses, planait l'ardente et douce sollicitation de la jeune saison amoureuse.

Dans la forêt, Mag et Josette marchaient d'un bon pas; Josette, connaissant les lieux depuis son enfance, servait de guide. Elles échangeaient, tout en se hâtant, des répliques précipitées.

— Pouvu qu'iV^ n'aient pas eu de panne I

— Et surtout, pourvu qu'ils ne se soient pas égarés I Ce n'est pas commode; tous les pattes d'oies se ressemblent.

— J'ai dessiné l'itinéraire du mieux que j'ai pu, dit Josette.

Le chemin peu à peu se voilait de fougères et d'ajoncs, s'étrécissait : puis il se perdit. Josette piqua alors résolument à travers le taillis, dans une direction où, moins dense, moins enchevêtré, il laissait deviner une percée prochaine. Soudain elle s'arrêta.

— L'auto, fit-elle à voix basse.

Un ronflement s'accusait, ^'approchait. Elles

avancèrent encore. Comme elles atteignaient la clairière où s'étoilaient cinq routes, une voiture grise, ayant la forme d'un gigantesque obus, débusqua, freina, stoppa. Bolski sauta à terre, puis Letzling, qui avait mené. L'endroit était si évidemment solitaire que les deux femmes osèrent se montrer. Et leur joie, à toutes deux, fut tellement vive qu'elles oublièrent salutations et politesses, — qu'elles s'oublièrent l'une l'autre : Mag courut à Bolski avec une ferveur d'amoureuse, et, s'il y eut plus de pudeur dans l'élan de Josette, si elle donna seulement sa main nue, son poignet nu aux lèvres de Letzling, elle n'en fut pas moins assez troublée pour ne pas même apercevoir le long baiser d'amants qu'échangeaient Mag et Bolski. Mag se dégagea à temps pour n'être pas vue de son élève.

— Pas ici, souffla-t-elle à Bolski... Viens... laissons-les.

Elle regagna avec Bolski le couvert des bois, tandis que Josette demeurait debout, immobile, liée par la main aux mains de Letzling, sous le grand jour, près de l'auto arrêtée, qui palpitait vite et bas comme le souffle d'un chien aux écoutes. Ils se regardaient les yeux : leurs visages se livraient l'un à l'autre. Le romanesque de ce rendez-vous les ravissait; qu'ils se fussent rejoints si exactement à l'heure prévue, parmi cette tiédeur forestière, par cette gloire de la

LES ANGES GARDIENS I2f

jeune saison, cela leur semblait une fatalité propice, une amitié du destin enfin rallié à leur amour^

— Je suis heureuse, murmura Josette.

Lui, débordant d'idéalité germanique, et prêt sincèrement, en cette heure-là, à tous sacrifices, avenir, famille, tout, pour emporter dans ses bras la fine créature dont les yeux Faimantaient, s'écria :

— Venez... je vous en supplie... Partons...

Il montrait l'auto du regard. Elle sourit, à la fois choquée et reconnaissante.

— Vous êtes un grand fou... Qu'est-ce qu'on dirait de nous, grand Dieu!

Mais lui, subissant cette fascination irrésistible qu'exerce sur la volonté d'un homme ardent l'amour avéré d'une vierge innocente, insistait :

— On dira ce qu'on dira... Votre père aimera encore mieux céder... Je vous jure, Josette... Venez, Mag et vous : je vous conduirai toutes les deux dans un appartement que Bolski a loué; je vous jure que je n'en passerai pas la porte et que Mag ne vous quittera pas. Votre père cédera : il n'a peur que du scandale, que des journaux. Venez.

Et près d'elle, tout près de son visage, comme il la sentait émue, il dit :

— Ma Jo délicieuse. Ma temme.

Elle eut presque une défaillance à ce mot, dont il profita pour effleurer son visage. Mais elle se dégagea aussitôt, farouche sans feinte.

— AdoLf .. Ce n'est pas bienl Laissez-moi. Du reste il ^aut que je rentre. Nous n'avons que quelques minutes. On s'apercevrait... Mais je suis heureuse de vous avoir vu. Pauvre ami !... Faire plus de deux cents kilomètres pour me parler cinq minutes! C'est gentil! Ah ! Mag me fait signe de revenir.

En effet, Mag et Bolski reparaissaient. Ils^ étaient silencieux. Mag, d'un geste de la tête, rappelait son élève.

— Je ne veux pas vous quitter, je ne veux pas! répétait LetzHng. Quand vous verrai-je, à présent ?

— Hélas 1 fit-elle, les yeux subitement noyés. Je ne sais plus... Cela devient impossible. Papa est si monté contre vous!...

Il lui retenait les doigts, mais ces doigts inquiets essayaient instinctivement de se dégager. Alors, la peur de la perdre lui donna l'audace des paroles que depuis longtemps il voulait et n'osait pas prononcer :

— Venez avec Mag, une fois... une fois seulement...

Il ne dit pas où, il ne dit rien de plus ; elle avait compris; elle l'avoua par sa rougeur. Elle n'eut pas la rébellion qu'il attendait. Elle était

trop malheureuse elle-même, trop triste à l'idée de ne plus rencontrer le fiancé choisi: qu'il dépendit d'elle de vouloir ou de ne pas vouloir la séparation, cela lui fit du bien. Elle ne répondit rien; et lui n'insista pas. Mag et Bolski les rejoignaient. 11 causèrent un moment tous les quatre, civec des allures et des mots de mondains, ils se séparèrent comme si leur rencontre eût été la coïncidence heureuse de deux promenades. Et, tandis que l'iiistitutrice et son élève se hâtaient vers le Val d'Anay, elles entendirent le ronflement de l'auto grise gronder, diminuer, disparaître, jusqu'à n'être plus apporté à elles que par bouffées espacées et décroissantes. Un grand cri de sirène mourut loin, bien loin...

Josette marchait en silence, à côté de Mag. Elle s'étonnait que l'espoir chantât dans son cœur et s'en voulait de cet espoir illicite. Relevant la tête vers Mag, elle la vit soucieuse. Elle se pendit affectueusement à son bras :

— Quelque chose va mal, pour vous?

Mag répondit simplement ;

— Bt>lski a joué encore, et il a perdu.

— Est-ce que je peux vous aider, Mag?

— Oh! non... c'est trop gros. Merci, ma chérie. N'en parlons pas. Il s'arrangera. Et vous?... De quoi êtes- vous convenue avec le comte?

Josette allait répondre, quand elle entendit l'appei de son nom à une faible distance:

— C'est Guy, fit-elle. On doit nous chercher. Elle doubla le pas, devançant Mag. Au premier tournant, Guy Taccosta.

— Tu m'appelais?

— Oui... Je t'avais vue partir par là... Je vou lais te voir. Je suis bien misérable, ma petite sœur.

— Berthe?

— Oui... Ohl Mag, vous pouvez rester, dit Guy à l'Allemande, qui s'écartait exprès. (Et il poursuivit sa confidence.) Vous avez vu. J'avais pris Berthe avec moi dans la barque... Nous avions abordé sur la petite presqu'île. Berthe était plus simple, plus gentille, plus naturelle aujourd'hui. Je ne l'avais jamais vue ainsi. Il me semblait que j'avais enfin le dessus sur la diablesse anglaise. Nous nous sommes étendus au bord de l'eau. Elle m'a laissé parler mariage... dire des dates... en juillet prochain... quand j'aurais passé ma thèse... Elle s'intéressait à mes travaux de chimiste, qui ne sont pourtant guère amusants. Elle voulait visiter mon laboratoire, avenue Vélasquez. Elle était délicieuse. Alors...

Il hésita.

— Alors quoi?...

— Je t'assure, Josette, ce n'est pas par peur de te choquer que j'hésite... Mais c'a été si ridicule!... Enfin, voilà... J'ai pris Berthe dans mes bras et je l'ai embrassée... vivement, peut-être

trop vivement... Seulement, puisque nous étions d'accord, quel mal y avait-il? Croirais-tu qu'elle m'a tout à coup repoussé avec une violence... comme si... enfin... comme si j'étais un chemineau qui l'attaquait. Elle s'est sauvée, elle n'a pas voulu remonter en barque, elle a couru le long de la berge. J'ai ramé au plus court pour arriver avant elle au tennis. Elle appelait : Fanny! Fannyî La damnée Anglaise a couru à sa rencontre. Et j'ai eu l'agrément de les voir, de ma barque, se jeter dans les bras l'une de l'autre, comme deux échappées d'un naufrage.

— Oh! dit Josette... Pourquoi as-tu fait cela, Guy?... Berthe est impressionnable. On ne traite pas en cocotes les jeunes filles qu'on veut épouser.

Comme un enfant grondé, Guy baissait la tête, s'excusait.

— Je t'assure... je n'ai rien fait d'inconvenant. J'ai serré Berthe contre moi... comme on serre sa fiancée. Et puis, il faisait trop beau, trop tendre autour de nous. Ce n'est pas ma faute.

Mag souriait mystérieusement. Elle regardait Josette, et, connaissant bien son élève, devinait le trouble, la suggestion amoureuse que cette confidence du frère insufflait à la sœur. A la vérité, Josette pensait : « Pourquoi Berthe a-t-elle fait cela? Guy l'aime. Guy veut l'épouser, et elle l'aime... Elle est absurde. Mais moi, alors moi?

Si Adolf avait commis l'imprudence de Guy, je ne me serais donc pas sauvée de même?,.. Oh! non... Oh! non... »

— Voulez-vous un conseil, monsieur Guy?

dit Mag.

Ils avaient toujours été bons camarades, et Guy savait gré à l'Allemande de son dévouement pour cette petite sœur qu'il chérissait.

— Conseillez toujours, dit-il.

— Laissez Berthe confire auprès de M"® Smith, ne vous occupez pas plus d'elle que si elle n'existait pas, et faites la cour à Yvonne Haumont- Manin, qui est folle de vous et qui la vaut mille fois.

— Mag, dit Guy, vous êtes immorale.

Pourtant, quand ils eurent rallié les autres et

qu'on se rendit à la terrasse pour le thé, il suivit le conseil de Mag et, puisant le désir de la revanche dans son amour-propre blessé, parut ne pas voir la nervosité et les yeux rouges de Berthe. Il alla s'asseoir auprès d'Yvonne, qui ne dissimula pas son plaisir.

Les Corbellier, les Haumont-Segré rentraient à Paris dans leurs voitures respectives; ils quittèrent le Val d'Anay aussitôt après le thé. Les Cro/e er les Haumont-Manin prenaient le train, après dîner. Le dîner fut gai. Josette ne pouvait chasser de son cœur une chanson d'espérance,

suscitée par l'entrevue de la journée, parle récit de Guy, et aussi par ce printemps insidieux. Les petites Haumont-Manin entouraient Guy, Alice et Nanie favorisant, d'une naïve impudence, son rapprochement avec Yvonne. Mag dissimulait ses soucis avec sa bonne humeur habituelle. Quant à Rosalie, les petits Ropart d'Anay s'amusaient à la faire boire, malgré les remontrances souriantes de la baronne. A vrai dire, le repas fini, comme le Champagne avait abondamment coulé, une saine et bruyante gaieté animait toute la tablée, surtout Henriette, le baron et Rosalie.

Une partie de « lanturlu > entretint cette humeur jusque vers dix heures, moment de la séparation. L'omnibus du château attendait les Parisiens pour les mener à la gare. Il faisait si doux que le baron grimpa sur le siège et prit les rênes des mains du cocher. Rosalie, qui se sentait la tête lourde et que le grand air de ce beau soir sollicitait, demanda la permission d'accompagner Mag. On arriva à la gare tout juste à temps pour que les partants montassent dans le train, après de rapides embrassades... Quand Rosalie et le baron regagnèrent l'omnibus, un coup de brise humide leur frôla le visage. Le temps changeait. Le baron boutonna son pardessus et dit au cocher :

— Charles, vous conduirez. '

Il entra dans la voiture et s'assit à côté de

ip LES ANGES GARDIENS

Rosalie. Comme la jeune fille se reculair pour faire place à son maître, il la prit familièrement par le bras et la retint :

— ïl commence à faire frais, dit-il. Réchauffons-nous.

Il affecta d'être frileux, de se pelotonner, et, quand l'omnibus s'ébranla, il garda dans sa main le bras de sa voisine. Deux kilomètres environ séparaient la gare du château. On traversait des bois; l'obscurité était presque complète dans la voiture, mais des reflets jaunes dansaient à l'avant, à droite et à gauche de l'ombre formée par le siège. Le baron entendait la respiration de Rosalie, inégale, agitée. Il lui demanda, d'une voix qui se faussait :

— Petite, vous êtes bien?

Elle mit à peine un son dans sa réponse :

— Oui... monsieur le baron, très bien.

Il lui tenait toujours le bras. Soudain il la sentit plus proche de lui, touchant son épaule. La plume d'une toque dont elle était coiffée lui chatouilla l'oreille. Il balbutia, ne sachant vraiment pas s'il l'attirait ou si c'était elle qui se serrait :

— Ma petite... Ma chère petite!

Maintenant elle était toute collée à lui; contre

son gilet, cette jeune gorge se soulevait, et s'abaissait. Il se pencha et mangea à même dans les grosses lèvres douces de la jeune fille, comme dans une figue. Elle balbutiait:

LES ANGES GARDIENS î|^

— Oh! Monsieur le baron... Madame... Madame la baronne est si bonne... si bonne!...

Et, tout en disant cela, elle lui rendait son baiser maladroitement, éperdument.

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